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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21 LA PLUPART DES ILLUSTRATIONS DE CE BLOG SONT TIRÉES DE https://www.evangile-et-peinture.org/ AVEC LA PERMISSION DE L'AUTEUR

JMJ 2012: Benoît XVI invite les jeunes à être missionnaires de la joie

dominicanus #Il est vivant !
jmj
«Soyez toujours dans la joie du Seigneur !» (Ph 4, 4)

Chers jeunes,

 
Je suis heureux de pouvoir à nouveau m’adresser à vous à l’occasion de la XXVIIème Journée Mondiale de la Jeunesse. Le souvenir de la rencontre de Madrid, en août dernier, reste très présent à mon esprit. Ce fut un temps de grâce exceptionnel au cours duquel Dieu a béni les jeunes présents, venus du monde entier. Je rends grâce à Dieu pour tout ce qu’il a fait naître lors de ces journées, et qui ne manquera pas de porter du fruit à l’avenir pour les jeunes et pour les communautés auxquelles ils appartiennent. A présent nous sommes déjà orientés vers le prochain rendez-vous de Rio de Janeiro en 2013, qui aura pour thème « Allez, de toutes les nations faites des disciples ! » (cf. Mt 28, 19)

 
Cette année, le thème de la Journée Mondiale de la Jeunesse nous est donné par une exhortation de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ! » (Ph 4, 4). La joie, en effet, est un élément central de l’expérience chrétienne. Et au cours de chaque Journée Mondiale de la Jeunesse, nous faisons l’expérience d’une joie intense, la joie de la communion, la joie d’être chrétiens, la joie de la foi. C’est une des caractéristiques de ces rencontres. Et nous voyons combien cette joie attire fortement : dans un monde souvent marqué par la tristesse et les inquiétudes, la joie est un témoignage important de la beauté de la foi chrétienne et du fait qu’elle est digne de confiance. 

 
L’Eglise a pour vocation d’apporter au monde la joie, une joie authentique qui demeure, celle que les anges ont annoncé aux bergers de Bethléem la nuit de la naissance de Jésus (cf. Lc 2, 10) : Dieu n’a pas seulement parlé, il n’a pas seulement accompli des signes prodigieux dans l’histoire de l’humanité, Dieu s’est fait tellement proche qu’il s’est fait l’un de nous et a parcouru toutes les étapes de la vie humaine. Dans le difficile contexte actuel, tant de jeunes autour de vous ont un immense besoin d’entendre que le message chrétien est un message de joie et d’espérance ! Aussi, je voudrais réfléchir avec vous sur cette joie, sur les chemins pour la trouver, afin que vous puissiez en vivre toujours plus profondément et en être les messagers autour de vous. 

 


1. Notre cœur est fait pour la joie

 
L’aspiration à la joie est imprimée dans le cœur de l’homme. Au-delà des satisfactions immédiates et passagères, notre cœur cherche la joie profonde, parfaite et durable qui puisse donner du “goût” à l’existence. Et cela est particulièrement vrai pour vous, parce que la jeunesse est une période de continuelle découverte de la vie, du monde, des autres et de soi-même. C’est un temps d’ouverture vers l’avenir où se manifestent les grands désirs de bonheur, d’amitié, de partage et de vérité et durant lequel on est porté par des idéaux et on conçoit des projets.

 
Chaque jour, nombreuses sont les joies simples que le Seigneur nous offre : la joie de vivre, la joie face à la beauté de la nature, la joie du travail bien fait, la joie du service, la joie de l’amour sincère et pur. Et si nous y sommes attentifs, il y a de nombreux autres motifs de nous réjouir : les bons moments de la vie en famille, l’amitié partagée, la découverte de ses capacités personnelles et ses propres réussites, les compliments reçus des autres, la capacité de s’exprimer et de se sentir compris, le sentiment d’être utile à d’autres. Il y a aussi l’acquisition de nouvelles connaissance que nous faisons par les études, la découverte de nouvelles dimensions par des voyages et des rencontres, la capacité de faire des projets pour l’avenir. Mais également lire une œuvre de littérature, admirer un chef d’œuvre artistique, écouter ou jouer de la musique, regarder un film, tout cela peut produire en nous de réelles joies. 

 
Chaque jour, pourtant, nous nous heurtons à tant de difficultés et notre cœur est tellement rempli d’inquiétudes pour l’avenir, qu’il nous arrive de nous demander si la joie pleine et permanente à laquelle nous aspirons n’est pas une illusion et une fuite de la réalité. De nombreux jeunes s’interrogent : aujourd’hui la joie parfaite est-elle vraiment possible ? Et ils la recherchent de différentes façons, parfois sur des voies qui se révèlent erronées, ou du moins dangereuses. Comment distinguer les joies réellement durables des plaisirs immédiats et trompeurs ? Comment trouver la vraie joie dans la vie, celle qui dure et ne nous abandonne pas, même dans les moments difficiles ? 

 


2. Dieu est la source de la vraie joie

 
En réalité, les joies authentiques, que ce soient les petites joies du quotidien comme les grandes joies de la vie, toutes trouvent leur source en Dieu, même si cela ne nous apparaît pas immédiatement. La raison en est que Dieu est communion d’amour éternel, qu’il est joie infinie qui n’est pas renfermée sur elle-même mais qui se propage en ceux qu’il aime et qui l’aiment. Dieu nous a créés par amour à son image afin de nous aimer et de nous combler de sa présence et de sa grâce. Dieu veut nous faire participer à sa propre joie, divine et éternelle, en nous faisant découvrir que la valeur et le sens profond de notre vie réside dans le fait d’être accepté, accueilli et aimé de lui, non par un accueil fragile comme peut l’être l’accueil humain, mais par un accueil inconditionnel comme est l’accueil divin : je suis voulu, j’ai ma place dans le monde et dans l’histoire, je suis aimé personnellement par Dieu. Et si Dieu m’accepte, s’il m’aime et que j’en suis certain, je sais de manière sûre et certaine qu’il est bon que je sois là et que j’existe. 

 
C’est en Jésus Christ que se manifeste le plus clairement l’amour infini de Dieu pour chacun. C’est donc en lui que se trouve cette joie que nous cherchons. Nous voyons dans les Evangiles comment chaque événement qui marque les débuts de la vie de Jésus est caractérisé par la joie. Lorsque l’ange Gabriel vient annoncer à la Vierge Marie qu’elle deviendra la mère du Sauveur, il commence par ces mots : « Réjouis-toi ! » (Lc 1, 28). Lors de la naissance du Christ, l’ange du Seigneur dit aux bergers : « Voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur. » (Lc 2, 11) Et les mages qui cherchaient le nouveau-né, « quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie ». (Mt 2, 10) Le motif de cette joie est donc la proximité de Dieu, qui s’est fait l’un de nous. C’est d’ailleurs ainsi que l’entendait saint Paul quand il écrivait aux chrétiens de Philippes: « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ! Laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie ! Que votre sérénité soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. » (Ph 4, 4-5) La première cause de notre joie est la proximité du Seigneur, qui m’accueille et qui m’aime. 


En réalité une grande joie intérieure naît toujours de la rencontre avec Jésus. Nous le remarquons dans de nombreux épisodes des Evangiles. Voyons par exemple la visite que Jésus fit à Zachée, un collecteur d’impôt malhonnête, un pécheur public auquel Jésus déclare « il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». Et Zachée, comme saint Luc le précise, « le reçut avec joie » (Lc 19, 5-6). C’est la joie d’avoir rencontré le Seigneur, de sentir l’amour de Dieu qui peut transformer toute l’existence et apporter le salut. Zachée décide alors de changer de vie et de donner la moitié de ses biens aux pauvres. 


A l’heure de la passion de Jésus, cet amour se manifeste dans toute sa grandeur. Dans les derniers moments de sa vie sur la terre, à table avec ses amis, il leur dit : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. (…) Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 9.11) Jésus veut introduire ses disciples et chacun d’entre nous dans la joie parfaite, celle qu’il partage avec son Père, pour que l’amour dont le Père l’aime soit en nous (cf. Jn 17, 26). La joie chrétienne est de s’ouvrir à cet amour de Dieu et d’être possédé par lui.


Les Evangiles nous racontent que Marie-Madeleine et d’autres femmes vinrent visiter le tombeau où Jésus avait été déposé après sa mort et reçurent d’un ange l’annonce bouleversante de sa résurrection. Elles quittèrent vite le tombeau, comme le note l’Evangéliste, « tout émues et pleines de joie » et coururent porter la joyeuse nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue !» (Mt 28, 8-9). C’est la joie du salut qui leur est offerte : le Christ est vivant, il est celui qui a vaincu le mal, le péché et la mort. Et il est désormais présent avec nous, comme le Ressuscité, jusqu’à la fin du monde (cf. Mt 28, 20). Le mal n’a pas le dernier mot sur notre vie. Mais la foi dans le Christ Sauveur nous dit que l’amour de Dieu est vainqueur.


Cette joie profonde est un fruit de l’Esprit Saint qui fait de nous des fils de Dieu, capables de vivre et de goûter sa bonté, en nous adressant à lui avec l’expression “Abba”, Père (cf. Rm 8 ,15). La joie est le signe de sa présence et de son action en nous. 

 


3. Garder au cœur la joie chrétienne 


A présent nous nous demandons : comment recevoir et garder ce don de la joie profonde, de la joie spirituelle ? 


Un Psaume dit : « Mets ta joie dans le Seigneur : il comblera les désirs de ton cœur » (Ps 36, 4). Et Jésus explique que « le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l'homme qui l'a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu'il possède, et il achète ce champ » (Mt 13, 44). Trouver et conserver la joie spirituelle procède de la rencontre avec le Seigneur, qui demande de le suivre, de faire un choix décisif, celui de tout miser sur lui. Chers jeunes, n’ayez pas peur de miser toute votre vie sur le Christ et son Evangile : c’est la voie pour posséder la paix et le vrai bonheur au fond de notre cœur, c’est la voie de la véritable réalisation de notre existence de fils de Dieu, créés à son image et à sa ressemblance.


Mettre sa joie dans le Seigneur : la joie est un fruit de la foi, c’est reconnaître chaque jour sa présence, son amitié : « Le Seigneur est proche » (Ph 4,5). C’est mettre notre confiance en lui, c’est grandir dans la connaissance et dans l’amour pour lui. L’“Année de la foi”, dans laquelle nous allons bientôt entrer, nous y aidera et nous encouragera. Chers amis, apprenez à voir comment Dieu agit dans vos vies, découvrez-le caché au cœur des événements de votre quotidien. Croyez qu’il est toujours fidèle à l’alliance qu’il a scellé avec vous au jour de votre Baptême. Sachez qu’il ne vous abandonnera jamais. Et tournez souvent les yeux vers lui. Sur la croix, il a donné sa vie par amour pour vous. La contemplation d’un tel amour établit en nos cœurs une espérance et une joie que rien ne peut vaincre. Un chrétien ne peut pas être triste quand il a rencontré le Christ qui a donné sa vie pour lui. 


Chercher le Seigneur, le rencontrer dans notre vie signifie également accueillir sa Parole, qui est joie pour le cœur. Le prophète Jérémie écrit : « Quand tes paroles se présentaient je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur » (Jr 15,16). Apprenez à lire et à méditer l’Ecriture Sainte, vous y trouverez la réponse aux questions profondes de vérité qui habitent votre cœur et votre esprit. La Parole de Dieu nous fait découvrir les merveilles que Dieu a accomplies dans l’histoire de l’homme et elle pousse à la louange et à l’adoration, pénétrées par la joie : « Venez crions de joie pour le Seigneur,… prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits » (Ps94, 1.6).


La liturgie est par excellence le lieu où s’exprime cette joie que l’Eglise puise dans le Seigneur et transmet au monde. Ainsi chaque dimanche, dans l’Eucharistie, les communautés chrétiennes célèbrent le Mystère central du Salut : la mort et la résurrection du Christ. C’est le moment fondamental du cheminement de tout disciple du Seigneur, où se rend visible son Sacrifice d’amour. C’est le jour où nous rencontrons le Christ Ressuscité, où nous écoutons sa Parole et nous nourrissons de son Corps et de son Sang. Un Psaume proclame : « Voici le jour que fit le Seigneur, qu'il soit pour nous jour de fête et de joie ! » (Ps 117, 24). Et dans la nuit de Pâques, l’Eglise chante l’Exultet, expression de joie pour la victoire du Christ Jésus sur le péché et sur la mort : « Exultez de joie, multitude des anges… sois heureuse aussi, notre terre, irradiée de tant de feux… entends vibrer dans ce lieu saint l’acclamation de tout un peuple ! ». La joie chrétienne naît de se savoir aimé d’un Dieu qui s’est fait homme, qui a donné sa vie pour nous, a vaincu le mal et la mort ; et c’est vivre d’amour pour lui. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, jeune carmélite, écrivait : « Jésus, ma joie, c’est de t’aimer ! » (Pn 45, 21 janvier 1897).



4. La joie de l’amour


Chers amis, la joie est intimement liée à l’amour : ce sont deux fruits de l’Esprit inséparables (cf. Ga 5, 23). L’amour produit la joie et la joie est une forme d’amour. La bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, faisant écho aux paroles de Jésus : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35), disait : « La joie est une chaîne d'amour, pour gagner les âmes. Dieu aime qui donne avec joie. Et celui qui donne avec joie donne davantage ». Et le Serviteur de Dieu Paul VI écrivait : «En Dieu lui-même, tout est joie parce que tout est don» (Exhort. Ap. Gaudete in Domino, 9 mai 1975).


En pensant aux différents aspects de votre vie, je voudrais vous dire qu’aimer requiert de la constance et de la fidélité aux engagements pris. Cela vaut d’abord pour les amitiés : nos amis attendent de nous que nous soyons sincères, loyaux et fidèles, parce que l’amour vrai est persévérant surtout dans les difficultés. Cela vaut aussi pour le travail, les études et les services que vous rendez. La fidélité et la persévérance dans le bien conduisent à la joie, même si elle n’est pas toujours immédiate.


Pour entrer dans la joie de l’amour, nous sommes aussi appelés à être généreux, à ne pas nous contenter de donner le minimum, mais à nous engager à fond dans la vie, avec une attention particulière pour les plus pauvres. Le monde a besoin d’hommes et de femmes compétents et généreux, qui se mettent au service du bien commun. Engagez-vous à étudier sérieusement ; cultivez vos talents et mettez-les dès à présent au service du prochain. Cherchez comment contribuer à rendre la société plus juste et plus humaine, là où vous êtes. Que dans votre vie tout soit guidé par l’esprit de service et non par la recherche du pouvoir, du succès matériel et de l’argent.


A propos de générosité, je ne peux pas ne pas mentionner une joie particulière : celle qui s’éprouve en répondant à la vocation de donner toute sa vie au Seigneur. Chers jeunes, n’ayez pas peur de l’appel du Christ à la vie religieuse, monastique, missionnaire ou au sacerdoce. Soyez certains qu’il comble de joie ceux qui, lui consacrant leur vie dans cette perspective, répondent à son invitation à tout laisser pour rester avec lui et se dédier avec un cœur indivisé au service des autres. De même, grande est la joie qu’il réserve à l’homme et à la femme qui se donnent totalement l’un à l’autre dans le mariage pour fonder une famille et devenir signe de l’amour du Christ pour son Eglise.


Je voudrais mentionner un troisième élément pour entrer dans la joie de l’amour : faire grandir dans votre vie et dans la vie de votre communauté la communion fraternelle. Il y a un lien étroit entre la communion et la joie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’exhortation de saint Paul est un pluriel : il ne s’adresse pas à chacun individuellement, mais affirme « soyez toujours dans la joie du Seigneur ! » (Ph 4, 4). C’est seulement ensemble, en vivant la communion fraternelle, que nous pouvons faire l’expérience de cette joie. Le livre des Actes des Apôtres décrit ainsi la première communauté chrétienne : « Ils partageaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur » (Ac 2, 46). Vous aussi, engagez-vous pour que les communautés chrétiennes puissent être des lieux privilégiés de partage, d’attention et de prévenance les uns envers les autres. 

 


5. La joie de la conversion


Chers amis, pour vivre la vraie joie, il faut aussi repérer les tentations qui vous en éloignent. La culture actuelle pousse souvent à rechercher des objectifs, des réalisation et des plaisirs immédiats, favorisant plus l’inconstance que la persévérance dans l’effort et la fidélité aux engagements. Les messages que vous recevez vous poussent à entrer dans la logique de la consommation en vous promettant des bonheurs artificiels. Or l’expérience montre que l’avoir ne coïncide pas avec la joie : beaucoup de personnes ne manquant pourtant d’aucun bien matériel sont souvent affligées par la désespérance, la tristesse et ressentent la vacuité de leur vie. Pour rester dans la joie, nous sommes invités à vivre dans l’amour et la vérité, à vivre en Dieu.


La volonté de Dieu, c’est que nous soyons heureux. C’est pour cela qu’il nous donné des indications concrètes pour notre route : les Commandements. En les observant nous trouvons le chemin de la vie et du bonheur. Même si à première vue ils peuvent apparaître comme un ensemble d’interdictions, presque un obstacle à la liberté, en réalité si nous les méditons un peu plus attentivement à la lumière du Message du Christ, ils sont un ensemble de règles de vie essentielles et précieuses qui conduisent à une existence menée selon le projet de Dieu. A l’inverse, et nous l’avons constaté tant de fois, construire en ignorant Dieu et sa volonté provoque la déception, la tristesse et le sens de l’échec. L’expérience du péché comme refus de le suivre, comme offense à son amitié, jette une ombre dans notre cœur. 


Si parfois le chemin du chrétien est difficile et l’engagement de fidélité à l’amour du Seigneur rencontre des obstacles et même des chutes, Dieu, dans sa miséricorde, ne nous abandonne pas. Il nous offre toujours la possibilité de retourner à lui, de nous réconcilier avec lui, de faire l’expérience de la joie de son amour qui pardonne et accueille à nouveau.


Chers jeunes, recourez souvent au Sacrement de Pénitence et de Réconciliation ! C’est le sacrement de la joie retrouvée. Demandez à l’Esprit Saint la lumière pour savoir reconnaître votre péché et la capacité de demander pardon à Dieu en vous approchant souvent de ce sacrement avec constance, sérénité et confiance. Le Seigneur vous ouvrira toujours les bras, il vous purifiera et vous fera entrer dans sa joie : « Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit » (Lc 15, 7).

 


6. La joie dans les épreuves


Une question, toutefois, pourrait encore demeurer dans notre cœur : peut-on réellement vivre dans la joie au milieu des épreuves de la vie, surtout les plus douloureuses et mystérieuses ? Peut-on vraiment affirmer que suivre le Seigneur et lui faire confiance nous procure toujours le bonheur ?


La réponse nous est donnée par certaines expériences de jeunes comme vous, qui ont trouvé dans le Christ justement, la lumière capable de donner force et espérance, même dans les situations les plus difficiles. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati (1901-1925) a traversé de nombreuses épreuves dans sa brève existence, dont une concernant sa vie sentimentale qui l’avait profondément blessé. Justement dans ce contexte, il écrivait à sa sœur : « Tu me demandes si je suis joyeux. Comment pourrais-je ne pas l’être ? Tant que la foi me donnera la force, je serai toujours joyeux ! Chaque catholique ne peut pas ne pas être joyeux (…) Le but pour lequel nous sommes créés nous indique la voie parsemée aussi de multiples épines, mais non une voie triste : elle est joie même à travers la souffrance » (Lettre à sa sœur Luciana, Turin, 14 février 1925). Et le Bienheureux Jean Paul II, en le présentant comme modèle, disait de lui : « C’était un jeune avec une joie entrainante, une joie qui dépassait toutes les difficultés de sa vie » (Discours aux jeunes, Turin, 13 avril 1980).


Plus proche de nous, la jeune Chiara Badano (1971-1990), récemment béatifiée, a expérimenté comment la douleur peut être transfigurée par l’amour et être mystérieusement habitée par la joie. Agée de 18 ans, alors que son cancer la faisait particulièrement souffrir, Chiara avait prié l’Esprit Saint, intercédant pour les jeunes de son mouvement. Outre sa propre guérison, elle demandait à Dieu d’illuminer de son Esprit tous ces jeunes, de leur donner sagesse et lumière. « Ce fut vraiment un moment de Dieu, écrit-elle. Je souffrais beaucoup physiquement, mais mon âme chantait. » (Lettre à Chiara Lubich, Sassello, 20 décembre 1989). La clé de sa paix et de sa joie était la pleine confiance dans le Seigneur et l’acceptation de la maladie également comme une mystérieuse expression de sa volonté pour son bien et celui de tous. Elle répétait souvent : « Si tu le veux Jésus, je le veux moi aussi ».


Ce sont deux simples témoignages parmi tant d’autres qui montrent que le chrétien authentique n’est jamais désespéré et triste, même face aux épreuves les plus dures. Et ils montrent que la joie chrétienne n’est pas une fuite de la réalité, mais une force surnaturelle pour affronter et vivre les difficultés quotidiennes. Nous savons que le Christ crucifié et ressuscité est avec nous, qu’il est l’ami toujours fidèle. Quand nous prenons part à ses souffrances, nous prenons part aussi à sa gloire. Avec lui et en lui, la souffrance est transformée en amour. Et là se trouve la joie (Cf. Col 1, 24).

 


7. Témoins de la joie


Chers amis, pour terminer, je voudrais vous exhorter à être missionnaires de la joie. On ne peut pas être heureux si les autres ne le sont pas : la joie doit donc être partagée. Allez dire aux autres jeunes votre joie d’avoir trouvé ce trésor qui est Jésus lui-même. Nous ne pouvons pas garder pour nous la joie de la foi : pour qu’elle puisse demeurer en nous, nous devons la transmettre. Saint Jean l’affirme : « Ce que nous avons vu et entendu nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous [...] Tout ceci nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète » (1 Jn 1, 3-4).


Parfois, une image du Christianisme est donnée comme une proposition de vie qui opprimerait notre liberté et irait à l’encontre de notre désir de bonheur et de joie. Mais ceci n’est pas la vérité ! Les chrétiens sont des hommes et des femmes vraiment heureux parce qu’ils savent qu’ils ne sont jamais seuls et qu’ils sont toujours soutenus par les mains de Dieu ! Il vous appartient, surtout à vous, jeunes disciples du Christ, de montrer au monde que la foi apporte un bonheur et une joie vraie, pleine et durable. Et si, parfois, la façon de vivre des chrétiens semble fatiguée et ennuyeuse, témoignez, vous les premiers, du visage joyeux et heureux de la foi. L’Evangile est la “bonne nouvelle” que Dieu nous aime et que chacun de nous est important pour lui. Montrez au monde qu’il en est ainsi !


Soyez donc des missionnaires enthousiastes de la nouvelle évangélisation ! Allez porter à ceux qui souffrent, à ceux qui cherchent, la joie que Jésus veut donner. Portez-la dans vos familles, vos écoles et vos universités, vos lieux de travail et vos groupes d’amis, là où vous vivez. Vous verrez qu’elle est contagieuse. Et vous recevrez le centuple : pour vous-même la joie du salut, la joie de voir la Miséricorde de Dieu à l’œuvre dans les cœurs. Et, au jour de votre rencontre définitive avec le Seigneur, il pourra vous dire : « Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton maître ! » (Mt 25, 21)


Que la Vierge Marie vous accompagne sur ce chemin. Elle a accueilli le Seigneur en elle et elle l’a annoncé par un chant de louange et de joie, le Magnificat


: « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur » (Lc 1, 46-47). Marie a pleinement répondu à l’amour de Dieu par une vie totalement consacrée à lui dans un service humble et total. Elle est appelée “cause de notre joie” parce qu’elle nous a donné Jésus. Qu’elle vous introduise à cette joie que nul ne pourra vous ravir !


Du Vatican, le 15 mars 2012.

Benoît XVI, Homélie pour l'Annonciation à Cuba

dominicanus #Homélies Année B 2011-2012

 

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Chers frères et soeurs,

Je rends grâce à Dieu qui m’a permis de venir jusqu’à vous et d’accomplir ce voyage tant désiré. Je salue Mgr Dionisio García Ibáñez, Archevêque de Santiago de Cuba, le remerciant de ses aimables paroles d’accueil au nom de vous tous ; je salue également les Évêques cubains et ceux venus d’ailleurs, ainsi que les prêtres, les religieux, les séminaristes et les fidèles laïcs présents lors de cette célébration. Je ne peux pas oublier ceux qui, pour cause de maladie, de leur âge avancé et pour d’autres raisons, n’ont pas pu être ici avec nous. Je salue aussi les autorités qui ont gentiment voulu nous accompagner.

Cette sainte messe, que j’ai la joie de présider pour la première fois durant ma visite pastorale dans ce pays, s’insère dans le contexte de l’Année mariale jubilaire, convoquée pour honorer et vénérer la Vierge de la Charité de Cobre (Virgen de la Caridad del Cobre), patronne de Cuba, à l’occasion du quatre centième anniversaire de la découverte et de la présence de sa vénérable image en ces terres bénies. Je n’ignore pas le sacrifice et le dévouement avec lesquels s’est préparé ce jubilé, spécialement du point de vue spirituel. Connaître la ferveur avec laquelle Marie, lors de son pèlerinage à travers tous les recoins et les lieux de l’Ile, a été saluée et invoquée par tant de Cubains m’a rempli d’émotion.

Ces événements importants pour l’Église à Cuba sont illuminés d’un éclat inhabituel par la fête que l’Église universelle célèbre aujourd’hui : l’Annonciation du Seigneur à la Vierge Marie. En effet, l’incarnation du Fils de Dieu est le mystère central de la foi chrétienne, et en lui, Marie occupe un rôle de premier ordre. Mais, que veut dire ce mystère ? et quelle importance a-t-il pour nos vies concrètes ?

Voyons avant tout ce que signifie l’Incarnation. Dans l’évangile de saint Luc, nous avons écouté les paroles de l’ange à Marie : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre. C'est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35). En Marie, le Fils de Dieu se fait homme, accomplissant ainsi la prophétie d’Isaïe : « Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d'Emmanuel, qui signifie ‘Dieu-avec-nous’ » (Is 7, 14). Oui, Jésus, le Verbe fait chair, est le Dieu-avec-nous, qui est venu habiter parmi nous et partager notre condition humaine elle- même. L’apôtre saint Jean l’exprime de la manière suivante : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). L’expression « s’est fait chair » souligne la réalité humaine la plus concrète et la plus tangible. Dans le Christ, Dieu est venu réellement au monde, il est entré dans notre histoire, il a installé sa demeure parmi nous, accomplissant ainsi l’intime aspiration de l’être humain que le monde soit réellement un foyer pour l’homme. En revanche, quand Dieu est jeté dehors, le monde se transforme en un lieu inhospitalier pour l’homme, décevant en même temps la vraie vocation de la création d’être un espace pour l’alliance, pour le « oui » de l’amour entre Dieu et l’humanité qui lui répond. C’est ce que fit Marie, étant la prémisse des croyants par son « oui » sans réserve au Seigneur.

Pour cela, en contemplant le mystère de l’Incarnation, nous ne pouvons pas nous empêcher de tourner notre regard vers elle et nous remplir d’étonnement, de gratitude et d’amour en voyant comment notre Dieu, en entrant dans le monde, a voulu compter avec le consentement libre d’une de ses créatures. Ce n’est que quand la Vierge répondit à l’ange : « Voici la servante du Seigneur; que tout se passe pour moi selon ta parole » (Lc 1, 38), que le Verbe éternel du Père commença son existence humaine dans le temps. Il est émouvant de voir comment Dieu non seulement respecte la liberté humaine, mais semble en avoir besoin. Et nous voyons aussi comment le commencement de l’existence terrestre du Fils de Dieu est marqué par un double « oui » à la volonté salvatrice du Père : celui du Christ et celui de Marie. Cette obéissance à Dieu est celle qui ouvre les portes du monde à la vérité et au salut. En effet, Dieu nous a créés comme fruit de son amour infini, c’est pourquoi vivre conformément à sa volonté est la voie pour rencontrer notre authentique identité, la vérité de notre être, alors que s’éloigner de Dieu nous écarte de nous-mêmes et nous précipite dans le néant. L’obéissance dans la foi est la vraie liberté, l’authentique rédemption qui nous permet de nous unir à l’amour de Jésus en son effort pour se conformer à la volonté du Père. La rédemption est toujours ce processus de porter la volonté humaine à la pleine communion avec la volonté divine (cf. Lectio divina avec les clergé de Rome, 18 février 2010).

Chers frères, nous louons aujourd’hui la Très Sainte Vierge pour sa foi et nous lui disons aussi avec sainte Elisabeth : « Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45). Comme dit saint Augustin, avant de concevoir le Christ dans son sein, Marie le conçut dans la foi de son cœur. Marie crut et s’accomplit dans ce qu’elle croyait (cf. Sermon 215, 4 : PL 38, 1074). Demandons au Seigneur de faire grandir notre foi, qu’il la rende vive et féconde dans l’amour. Demandons-lui de savoir accueillir en notre cœur comme elle la parole de Dieu et de l’appliquer avec docilité et constance.

La Vierge Marie, de par son rôle irremplaçable dans le mystère du Christ, représente l’image et le modèle de l’Église. L’Église aussi, de même que fit la Mère du Christ, est appelée à accueillir en soi le mystère de Dieu qui vient habiter en elle. Chers frères, je connais les efforts, l’audace et l’abnégation avec lesquels vous travaillez chaque jour pour que, dans les réalités concrètes de votre pays, et en cette période de l’histoire, l’Église reflète toujours plus son vrai visage comme un lieu où Dieu s’approche et rencontre les hommes. L’Église, corps vivant du Christ, a la mission de prolonger sur la terre la présence salvatrice de Dieu, d’ouvrir le monde à quelque chose de plus grand que lui-même, l’amour et la lumière de Dieu. Cela vaut la peine, chers frères, de dédier toute sa vie au Christ, de grandir chaque jour dans son amitié et de se sentir appelé à annoncer la beauté et la bonté de sa vie à tous les hommes, nos frères. Je vous encourage dans cette tâche de semer dans le monde la parole de Dieu et d’offrir à tous le vrai aliment du corps du Christ. Pâques s’approchant déjà, décidons-nous sans peur et sans complexe à suivre Jésus sur le chemin de la croix. Acceptons avec patience et foi n’importe quel contrariété ou affliction, avec la conviction que dans sa résurrection il a vaincu le pouvoir du mal qui obscurcit tout, et a fait se lever un monde nouveau, le monde de Dieu, de la lumière, de la vérité et de la joie. Le Seigneur n’arrêtera pas de bénir par des fruits abondants la générosité de votre dévouement.

Le mystère de l’incarnation, dans lequel Dieu se fait proche de nous, nous montre également la dignité incomparable de toute vie humaine. C’est pourquoi, dans son projet d’amour, depuis la création, Dieu a confié à la famille fondée sur le mariage, la très haute mission d’être la cellule fondamentale de la société et la vraie Église domestique. C’est avec cette certitude que, vous, chers époux, vous devez être spécialement pour vos enfants, le signe réel et visible de l’amour du Christ pour l’Église. Cuba a besoin du témoignage de votre fidélité, de votre unité, de votre capacité à accueillir la vie humaine, spécialement celle sans défense et dans le besoin.

Chers frères, devant le regard de la Vierge de la Charité de Cobre, je désire lancer un appel pour que vous donniez un nouvel élan à votre foi, pour que vous viviez du Christ et pour le Christ, et qu’avec les armes de la paix, le pardon et la compréhension, vous luttiez pour construire une société ouverte et rénovée, une société meilleure, plus digne de l’homme, qui reflète davantage la bonté de Dieu. Amen

© Libreria Editrice Vaticana

 


Benoît XVI au Mexique: Homélie du dimanche - Demandons au Christ qu’il règne dans nos cœurs en les rendant purs

dominicanus #Homélies Année B 2011-2012

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Chers frères et sœurs,

Je me réjouis d’être parmi vous, et je remercie vivement Mgr José Guadalupe Martín Rábago, Archevêque de León, pour ses aimables paroles de bienvenue. Je salue l’épiscopat mexicain, de même que Messieurs les Cardinaux et les autres Évêques ici présents, particulièrement ceux qui sont venus de l’Amérique Latine et des Caraïbes. Mon salut chaleureux va également aux autorités qui nous accompagnent, de même qu’à tous ceux qui se sont réunis pour participer à cette Sainte Messe présidée par le Successeur de Pierre.

« Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu » (Ps 50, 12), avons-nous invoqué dans le psaume responsorial. Cette exclamation montre la profondeur avec laquelle nous devons nous préparer à célébrer la semaine prochaine le grand mystère de la passion, mort et résurrection du Seigneur. Elle nous aide pareillement à regarder au plus profond du cœur humain, spécialement dans les moments à la fois de douleur et d’espérance, comme ceux que traverse actuellement le peuple mexicain et bien d’autres de l’Amérique Latine.

Le désir d’un cœur pur, sincère, humble, agréable à Dieu, était déjà très ressenti par Israël, à mesure qu’il prenait conscience de la persistance du mal et du péché en son sein, comme une puissance pratiquement implacable et impossible à dépasser. Il restait seulement à se confier à la miséricorde de Dieu tout-puissant et dans l’espérance qu’il changera de l’intérieur, au fond du cœur, une situation insupportable, obscure et sans avenir. Ainsi fut ouvert le chemin du recours à la miséricorde infinie du Seigneur, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et vive (cf. Ez 33,11). Un cœur pur, un cœur nouveau, est celui qui se reconnait impuissant par lui-même, et s’en remet entre les mains de Dieu pour continuer à espérer en ses promesses. De cette manière, le psalmiste peut dire avec conviction au Seigneur : « Vers toi, reviendront les égarés » (Ps 50, 15). Et, vers la fin du psaume, il donnera une explication qui est en même temps une ferme confession de foi : « Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (v. 19).

L’histoire d’Israël raconte aussi des grandes prouesses et des batailles. Toutefois, au moment d’affronter son existence la plus authentique, son destin le plus décisif : le salut, il met son espérance en Dieu plus qu’en ses propres forces, en Dieu qui peut recréer un cœur nouveau, qui n’est ni insensible ni arrogant. Cela peut nous rappeler aujourd’hui, à chacun de nous et à nos peuples que, quand il s’agit de la vie personnelle et communautaire dans sa dimension la plus profonde, les stratégies humaines ne suffiront pas pour nous sauver. On doit aussi avoir recours au seul qui peut donner la vie en plénitude, parce qu’il est lui-même l’essence de la vie et son auteur, et il nous a donné d’y participer par son Fils Jésus-Christ.

L’Évangile d’aujourd’hui poursuit en nous faisant voir comment ce désir antique de vie plénière s’est accompli réellement dans le Christ. Saint Jean l’explique dans un passage où le désir de quelques grecs de voir Jésus coïncide avec le moment où le Seigneur va être glorifié. À la demande des grecs, représentants du monde païen, Jésus répond en disant : « L’heure est venue pour le Fils de l’homme d’être glorifié » (Jn 12, 23). Voici une réponse étrange, qui semble incohérente avec la demande des grecs. Qu’est-ce que la glorification de Jésus a à voir avec la demande de le rencontrer ? Il existe pourtant un lien. Quelqu’un pourrait penser – observe saint Augustin – que Jésus se sent glorifié parce que les gentils viennent à lui. Nous dirions aujourd’hui : quelque chose de similaire aux applaudissements de la foule qui rend « gloire » aux grands de ce monde. Il n’en est pourtant pas ainsi. « Il était convenable que la grandeur de sa glorification soit précédée par l’humiliation de sa passion » (In Joannis Ev., 51, 9 : PL 35, 1766).

La réponse de Jésus, annonçant sa passion imminente, veut dire qu’une rencontre fortuite en ces moments-là serait superflue et peut-être trompeuse. Ce que les grecs désirent voir, en réalité ils le verront quand il sera élevé sur la croix, d’où il attirera tous les hommes à lui (cf. Jn12, 32). Là commencera sa « gloire », à cause de son sacrifice d’expiation pour tous ; comme le grain de blé tombé en terre qui, en mourant, germe et porte beaucoup de fruit. Ils rencontreront celui qu’assurément ils recherchaient, sans le savoir, dans leurs cœurs, le vrai Dieu qui se rend reconnaissable à tous les peuples. Ceci est également la manière par laquelle Notre-Dame de Guadeloupe a montré son divin Fils à saint Juan Diego. Non pas comme un héros prodigieux d’une légende, mais comme le vrai Dieu, pour lequel on vit, le Créateur de toutes les personnes, dans la proximité et l’immédiateté, le Créateur du ciel et de la terre (cf. Nican Mopohua, v. 33). La Vierge fit en ce moment ce dont elle avait déjà fait l’expérience lors des Noces de Cana. Devant la gêne causée par le manque de vin, elle a indiqué clairement aux serviteurs que la voie à suivre était son Fils : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 5).

Chers frères, en venant ici j’ai pu m’approcher du monument dédié au Christ Roi, sur la hauteur du Cubilete. Mon vénéré prédécesseur, le bienheureux Pape Jean-Paul II, bien que l’ayant désiré ardemment, n’a pas pu visiter, ce lieu emblématique de la foi du peuple mexicain, au cours de ses voyages dans cette terre bien-aimée. Il se réjouira certainement aujourd’hui du ciel du fait que le Seigneur m’ait donné la grâce de pouvoir être maintenant avec vous, comme il bénirait aussi tant de millions de mexicains qui ont voulu vénérer récemment ses reliques partout dans le pays. Et bien, c’est le Christ Roi qui est représenté dans ce monument. Pourtant les couronnes qui l’accompagnent, l’une de souverain et l’autre d’épines, montrent que sa royauté n’est pas comme beaucoup l’avaient comprise et la comprennent. Son règne ne consiste pas dans la puissance de ses armées pour soumettre les autres par la force ou la violence. Il se fonde sur un pouvoir plus grand qui gagne les cœurs : l’amour de Dieu qu’il a apporté au monde par son sacrifice, et la vérité dont il a rendu témoignage. C’est cela sa seigneurie, que personne ne pourra lui enlever, et que personne ne doit oublier. C’est pourquoi, il est juste que, par-dessus tout, ce sanctuaire soit un lieu de pèlerinage, de prière fervente, de conversion, de réconciliation, de recherche de la vérité et de réception de la grâce. À lui, au Christ, demandons qu’il règne dans nos cœurs en les rendant purs, dociles, pleins d’espérance et courageux dans leur humilité.

Aujourd’hui aussi, depuis ce parc par lequel on veut rappeler le bicentenaire de la naissance de la nation mexicaine, qui unit en elle beaucoup de différences, mais avec un destin et une ardeur communs, demandons au Christ un cœur pur, où il puisse habiter comme prince de la paix, grâce au pouvoir de Dieu, qui est pouvoir du bien, pouvoir d’amour. Et, pour que Dieu habite en nous, il faut l’écouter ; il faut se laisser interpeler par sa Parole chaque jour, en la méditant dans son cœur, à l’exemple de Marie (cf. Lc 2, 51). Ainsi grandit notre amitié personnelle avec lui ; s’apprend ce qu’il attend de nous et se reçoit le courage pour le faire connaître aux autres.

À Aparecida, les Évêques de l’Amérique latine et des Caraïbes ont ressenti avec clairvoyance la nécessité de renforcer, de renouveler et de revitaliser la nouveauté de l’Évangile enracinée dans l’histoire de ces terres « depuis la rencontre personnelle et communautaire avec Jésus-Christ, qui suscite des disciples et des missionnaires » (Document conclusif, 11). La Mission Continentale, qui est maintenant mise en acte dans chaque diocèse de ce Continent, a précisément pour but de faire parvenir cette conviction à tous les chrétiens et aux communautés ecclésiales, pour qu’ils résistent à la tentation d’une foi superficielle et routinière, parfois fragmentaire et incohérente. Ici aussi, on doit dépasser la fatigue de la foi et récupérer « la joie d’être chrétiens, le fait d’être soutenus par le bonheur intérieur de connaître le Christ et d’appartenir à son Église. De cette joie naissent aussi les énergies pour servir le Christ dans les situations opprimantes de souffrance humaine, pour se mettre à sa disposition sans se replier sur son propre bien-être » (Discours à la Curie romaine, 22 décembre 2011). Nous le voyons très bien dans les saints, qui se sont donnés pleinement à la cause de l’Évangile avec enthousiasme et avec joie, sans épargner les sacrifices, y compris celui de leur propre vie. Leur cœur était un choix inconditionnel pour le Christ, dont ils ont appris ce que signifie aimer vraiment jusqu’au bout.

En ce sens, l’Année de la foi, à laquelle j’ai convié toute l’Église, « est une invitation à une conversion authentique et renouvelée au Seigneur, unique Sauveur du monde […] la foi grandit quand elle est vécue comme expérience d’un amour reçu et quand elle est communiquée comme expérience de grâce et de joie » (Porta fidei, 11 octobre 2011, nn. 6,7).

Demandons à la Vierge Marie de nous aider à purifier notre cœur, particulièrement alors que s’approche la célébration des fêtes de Pâques, pour que nous puissions mieux participer au mystère du salut de son Fils, tel qu’elle l’a fait connaître sur ces terres. Et demandons-lui aussi de continuer à accompagner et à protéger ses chers enfants mexicains et latino-américains, pour que le Christ règne dans leur vie et les aide à promouvoir avec audace la paix, la concorde, la justice et la solidarité. Amen.

© Libreria Editrice Vaticana – 2012

Benoît XVI, Discours aux enfants du Mexique

dominicanus #actualités

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Chers enfants,

Je suis content de pouvoir vous rencontrer et de voir vos visages joyeux remplir cette belle place. Vous occupez une place très importante dans le cœur du Pape. En ce moment, je voudrais que le sachent tous les enfants du Mexique, particulièrement ceux qui supportent le poids de la souffrance, de l’abandon, de la violence ou de la faim qui, durant ces mois, à cause de la sècheresse, s’est fait ressentir fortement dans certaines régions. Merci pour cette rencontre de foi, pour la présence festive et pour le recueillement que vous avez exprimé par des chants. Aujourd’hui, nous sommes pleins d’allégresse et c’est cela qui est important. Dieu veut que nous soyons toujours heureux. Il nous connaît et nous aime. Si nous laissons l’amour du Christ changer notre cœur, alors nous pourrons changer le monde. C’est là le secret de la vraie joie.

Ce lieu où nous nous rencontrons porte un nom qui exprime l’aspiration présente dans le cœur de tous les peuples : la paix, un don qui vient d’en-haut : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20, 21). Ce sont les paroles du Seigneur ressuscité. Nous les écoutons durant chaque messe et elles résonnent de nouveau ici aujourd’hui avec l’espérance que chacun se transforme en semeur et en messager de cette paix pour laquelle le Christ a donné sa vie.

Le disciple de Jésus ne répond pas au mal par le mal. Au contraire, il est toujours l’instrument du bien, le héraut du pardon, le porteur de la joie, le serviteur de l’unité. Jésus désire écrire en chacune de vos vies une histoire d’amitié. Tenez-le donc comme le meilleur de vos amis. Il ne se fatiguera pas de vous dire d’aimer toujours chacun et de faire le bien. Vous l’écouterez si vous entretenez à tout moment une relation constante avec Lui qui vous aidera même dans les situations les plus difficiles.

Je suis venu afin que vous ressentiez mon affection. Chacun de vous est un cadeau de Dieu pour le Mexique et pour le monde. Votre famille, l’Église, l’école et ceux qui portent une responsabilité dans la société doivent travailler ensemble afin que vous puissiez recevoir en héritage un monde meilleur sans envie ni divisions.

Pour cela, je désire élever ma voix, pour inviter chacun à protéger les enfants et à avoir soin d’eux afin que jamais leur sourire ne s’éteigne, qu’ils puissent vivre en paix et voir l’avenir avec confiance.

Vous n’êtes pas seuls, mes chers petits amis. Comptez sur l’aide du Christ et de son Église pour mener un style de vie chrétien. Participez à la messe du dimanche, à la catéchèse, à quelque groupe d’apostolat, cherchant des lieux de prière, de fraternité et de charité. C’est ainsi qu’ont vécu les bienheureux Cristóbal, Antonio et Juan, les petits martyrs de Tlaxcala, qui, connaissant Jésus, au temps de la première évangélisation du Mexique, ont découvert qu’il n’existait pas de trésor plus grand que lui. Ils étaient petits comme vous, et d’eux, nous pouvons apprendre qu’il n’y a pas d’âge pour aimer et servir.

Je désirerais rester plus longtemps avec vous mais je dois déjà partir. Nous resterons unis par la prière. Je vous invite également à prier continuellement, aussi à la maison ; ainsi vous expérimenterez la joie de parler avec Dieu en famille. Priez pour tous, pour moi aussi. Je prierai pour vous, pour que le Mexique soit un lieu dans lequel tous ses enfants puissent vivre avec sérénité et dans l’harmonie. Je vous bénis de tout cœur et vous demande d’apporter l’affection et la bénédiction du Pape à vos parents et à vos frères et sœurs, ainsi qu’aux autres personnes qui vous sont chères. Que la Vierge Marie vous accompagne !

Merci beaucoup, mes petits amis.

© Libreria Editrice Vaticana

 

Raniero Cantalamessa, S. Basile, héraut de la pleine divinité de l'Esprit (3° prédication de carême)

dominicanus #Porta fidei

cantalamessa vendredi saint

1. La foi s’arrête aux choses

Le philosophe Edmund Husserl a résumé le programme de sa phénoménologie sous une maxime: Zu den Sachen selbst! Aller aux choses, aux choses comme elles sont en réalité, avant leur conceptualisation et formulation, sans aucun « préjudice » à leur égard. Un autre philosophe venu après lui, Sartre, dit que « les mots et, avec eux, la signification des choses et leurs modes d’emploi » ne sont que « de faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface »: il faut les dépasser pour avoir la révélation subite, qui laisse sans souffle, de l’ « existence » des choses1.

Saint Thomas d’Aquin avait formulé bien avant un principe analogue par rapport aux choses ou aux objets de la foi: « Fides non terminatur ad enunciabile, sed ad rem »: la foi ne s’arrête pas aux énoncés, mais à la réalité2. Les Pères de l’Église sont des modèles impérissables de cette foi qui ne s’arrête pas aux formules, mais va à la réalité. Au lendemain de l’âge d’or des grands Pères et Docteurs, on assiste presque tout de suite à ce que l’un des experts de la pensée patristique a défini comme « le triomphe du formalisme »3. Concepts et termes, comme « substance », « personne », « hypostase », sont analysés et étudiés pour eux-mêmes, sans ce renvoi constant à la réalité que les artisans du dogme, à travers eux, avaient cherché à exprimer.

Athanase est peut-être le cas le plus exemplaire d’une foi qui se préoccupe davantage de la chose que de son énonciation. Pendant quelques temps, après le concile de Nicée, il donne comme l’impression d’ignorer le terme homousios, « consubstantiel », alors qu’il défend farouchement, comme nous l’avons vu, son contenu, soit la pleine divinité du Fils et son égalité avec le Père. Il est également prêt à accueillir des termes qui, selon lui, sont équivalents, mais à condition, clairement, que cela ne desserve pas la foi de Nicée, qu’elle reste entière. C’est dans un deuxième temps seulement, lorsqu’il s’apercevra que ce terme est finalement le seul à ne pas laisser d’échappatoire à l’hérésie, qu’il en fera un usage de plus en plus large.

Ce fait mérite notre attention car nous savons ce que veut dire d’avoir donné plus d’importance à un accord sur les termes plutôt qu’aux contenus de la foi : nous savons les dégâts que cela a produit sur la communion ecclésiale. Il y a quelques années, on a pu rétablir la communion avec certaines Eglises orientales, dites « monophysites » ou « nestoriennes », après avoir reconnu que leur opposition avec la foi de Chalcédoine reposait sur une différence de sens attribuée aux termes « ousie » et « hypostase », et non sur la substance de la doctrine. L’accord entre l’Eglise catholique et la fédération mondiale des Eglises luthériennes sur le thème de la justification par la foi, signé en 1998, a lui-même montré que l’opposition séculaire sur ce point résidait plus dans les termes que dans la réalité concrète. Les formules, une fois forgées, tendent à se fossiliser, à devenir des drapeaux et des signes d’appartenance plus que les expressions d’une foi vécue.


2. Saint Basile et la divinité du Saint-Esprit

Aujourd’hui nous montons sur les épaules d’un autre géant, saint Basile le Grand (329- 379), pour scruter avec lui une autre réalité de notre foi, l’Esprit Saint. Nous verrons d’emblée qu’il est lui aussi un modèle de foi qui ne s’arrête pas aux formules mais va à la réalité.

Sur la divinité du Saint-Esprit, Basile ne dit ni le premier ni le dernier mot, c’est-à-dire qu’il n’est ni celui qui ouvre le débat ni celui qui l’achève. Celui qui a ouvert le discours sur le statut ontologique de l’Esprit est saint Athanase. Avant lui, la doctrine autour du Paraclet, était restée dans l’ombre, et l’on comprend aussi pourquoi : on ne pouvait définir la position de l’Esprit Saint dans la divinité, avant que ne fût définie celle du Fils. On se limitait donc à répéter dans le symbole de foi: « et je crois en l’Esprit Saint », sans rien ajouter d’autre.

Athanase, dans ses Lettres à Sérapion, ouvre le débat qui conduira à la définition de la divinité de l’Esprit Saint lors du concile de Constantinople en 381. Il enseigne que l’Esprit Saint est pleinement divin, consubstantiel au Père et au Fils, qu’il n’appartient pas au monde des créatures, mais à celui du créateur et la preuve en est, ici aussi, que son contact nous sanctifie, nous divinise, chose qu’il ne pourrait pas faire s’il n’était pas Dieu.

J’ai dit que Basile ne dit pas non plus le dernier mot. Il se retient d’appliquer au Paraclet le titre de « Dieu » et celui de « consubstantiel ». Il affirme clairement sa foi en la pleine divinité de l’Esprit en utilisant des expressions équivalentes, comme l’égalité avec le Père et le Fils dans l’adoration (l’isotimia), son homogénéité, et non pas hétérogénéité, par rapport à eux. C’est en ces termes que le concile de Constantinople, en 381, a défini le caractère divin de l’Esprit et c’est sur eux que repose l’article de foi sur l’Esprit Saint que nous professons encore aujourd’hui dans notre credo :

Je crois en l'Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie; 
il procède du Père (et du Fils).
Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire;
il a parlé par les prophètes.

Cette attitude prudentielle de Basile, visant à ne pas éloigner davantage le parti adversaire des Macédoniens, lui attira la critique de Grégoire de Nazianze qui classe son ami parmi ceux qui ont eu le courage de penser que l’Esprit Saint est Dieu, mais pas assez pour le proclamer tel de manière explicite. Rompant toute hésitation, il écrit. « L’Esprit est-il donc Dieu? Certainement ! Est-il consubstantiel ? Oui, s’il est vrai qu’il est Dieu »4.

Si Basile ne dit donc, sur la théologie de l’Esprit Saint, ni le premier ni le dernier mot, pourquoi le choisir lui comme maître de la foi dans le Paraclet ? Le fait est que Basile, comme déjà Athanase, se préoccupe davantage de la « chose » que de sa formulation, s’occupe davantage de la pleine divinité de l’Esprit que des termes avec lesquels exprimer cette foi. La chose, pour reprendre les termes utilisés par Thomas d’Aquin, l’intéresse plus que son énonciation. Il nous entraîne dans le vif de la personne et de l’action de l’Esprit Saint.

La pneumatologie de Basile est une pneumatologie concrète, vécue, pas du tout « scholastique » , mais « fonctionnelle » dans le sens plus positif du terme, et c’est en cela qu’elle est pour nous aujourd’hui d’une grande actualité et utilité. Au fil des siècles, la pneumatologie, marquée par l’affaire du Filioque, a fini par se focaliser davantage sur le problème de savoir si le Saint-Esprit procède seulement du Père, comme le disent les Orientaux, ou aussi du Fils, comme le professent les latins. Quelque chose de la pneumatologie concrète des Pères est passée dans les traités sur « les sept dons de l’Esprit Saint », mais en se limitant au seul domaine de la sanctification personnelle et à la vie contemplative.

Le concile Vatican II a ouvert, dans ce domaine, une nouvelle page, ramenant par exemple les charismes de l’hagiographie, c’est-à-dire de la vie des saints, à l’ecclésiologie, soit à la vie de l’Eglise, en parlant d’eux dans Lumen Gentium5. Mais cela n’était qu’un début ; il reste beaucoup de chemin à faire pour mettre en lumière l’action de l’Esprit Saint dans tout le vécu du Peuple de Dieu. En 1981, à l’occasion du XVIe centenaire du Concile œcuménique de Constantinople de 381, le bienheureux Jean-Paul II a écrit une lettre apostolique dans laquelle il dit entre autres : « Tout le travail de renouveau de l'Église que le Concile Vatican II a si providentiellement proposé et commencé … ne peut se réaliser que dans l'Esprit Saint, c'est-à-dire avec l'aide de sa lumière et de sa puissance »6. Et c’est précisément dans cette voie que Basile, comme nous le verrons, nous entraîne.


3. L’Esprit Saint dans l’histoire du salut et dans l’Eglise

Il est intéressant de connaître l’origine de son traité sur l’Esprit Saint. Curieusement, celle-ci remonte à la prière du Gloria Patri. Au cours d’une liturgie, Basile avait prononcé la doxologie en utilisant tantôt la formule : « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit », tantôt celle-ci: « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit ». Par rapport à la première, la seconde formule fait davantage ressortir l’égalité des trois personnes, les coordonne entre elles au lieu de les subordonner. Dans le climat surchauffé des discussions sur la nature de l’Esprit Saint, ceci provoqua des contestations et Basile se mit à écrire son ouvrage pour justifier son acte; concrètement, pour défendre contre les hérétiques macédoniens la pleine divinité de l’Esprit Saint.

Mais venons tout de suite au point pour lequel, disais-je, la doctrine de Basile se révèle d’une grande actualité : sa capacité à mettre en lumière l’intervention de l’Esprit dans chaque épisode de l’histoire du salut et dans chaque secteur de la vie de l’Eglise. Il commence par l’opération de l’Esprit dans la création.

« Dans la création des êtres, le Père est la cause primitive de tout ce qui est créé dans le monde, le Fils la cause instrumentale et le Saint-Esprit la cause perfective. C’est par volonté du Père que les esprits créés existent ; c’est par la puissance d’action du Fils qu’ils sont amenés à « être » et par la présence de l’Esprit qu’ils atteignent la perfection …Si tu essaies de soustraire l’Esprit à la création, toutes les choses se mélangent et leur vie apparaît sans loi, sans ordre, sans aucune détermination »7.

Saint Ambroise reprendra de Basile cette pensée et en tirera une conclusion intéressante. Voici ce qu’il dit en référence aux deux premiers versets de la Genèse (« la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme ») :

« Quand l’Esprit commença à souffler sur elle, la Création n’avait encore aucune beauté. En revanche quand elle reçut l’opération de l’Esprit, elle obtint toute cette splendeur de beauté qui la fait resplendir comme ‘monde’ »8.

Autrement dit, l’Esprit Saint est celui qui fait passer la création du chaos au cosmos, qui en fait quelque chose de beau, d’ordonné, de propre : un « monde » (mundus) donc, selon le premier sens de ce terme, et du mot grec cosmos. Nous savons maintenant que l’action créatrice de Dieu ne se limite par à l’instant initial, comme on le pensait dans la vision déiste ou mécaniste de l’univers. Dieu « n’a pas été » une seule fois, il « est » toujours le créateur. Cela signifie que l’Esprit Saint est celui qui, continuellement, fait passer l’univers, l’Eglise et toute personne, du chaos au cosmos, c’est-à-dire : du désordre à l’ordre, de la confusion à l’harmonie, de la difformité à la beauté, de la vétusté à la nouveauté. Ce qui ne veut pas dire, mécaniquement et subitement, mais en ce sens qu’il opère en lui et guide son évolution vers un but. Il est celui qui, toujours, « crée et renouvelle la face de la terre » (cf. Ps 104,30).

Cela ne signifie pas, explique Basile dans ce même texte, que le Père a créé quelque chose d’imparfait et de « chaotique » qui avait besoin de retouches ; mais que cela relève tout simplement du projet et de la volonté du Père de créer en passant par son Fils et de conduire les êtres à la perfection par l’intermédiaire de l’Esprit.

De la création, le saint docteur passe à la rédemption, où l’Esprit est également à l’œuvre :

« En ce qui concerne le plan de salut (oikonomia) réservé à l’homme par notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus, établi selon la volonté de Dieu, qui pourrait contester qu’il s’accomplit par grâce de l’Esprit Saint? »9

Là, Basile s’abandonne à la contemplation de la présence de l’Esprit Saint dans la vie de Jésus qui est l’un des plus beaux passages de cette œuvre et ouvre à la pneumatologie un champ de recherche que l’on a recommencé à considérer, mais depuis très peu de temps seulement10. L’Esprit Saint est déjà à l’œuvre dans l’annonce des prophètes et dans la préparation à la venue du Sauveur; c’est par sa puissance que se réalise l’incarnation dans le sein de Marie; Il est le chrême avec lequel Dieu a oint Jésus lors de son baptême. Chacune de ses œuvres se sont réalisées en présence de l’Esprit. Celui-ci« était présent quand il fut tenté par le diable, quand il accomplissait des miracles, ne l’a pas quitté quand il ressuscita des morts, et le jour de Pâques, il le souffla sur les disciples (cf. Jn 20, 22 s.). Le Paraclet fut « le compagnon inséparable » de Jésus durant toute sa vie.

De la vie de Jésus saint Basile passe à la présence de l’Esprit dans l’Eglise :

« Et l’organisation de l’Eglise, n’est-il pas clair et indéniable qu’elle est œuvre de l’Esprit ? Il a lui-même donné l’Eglise, dit Paul, ‘en premier lieu les apôtres, puis les prophètes, puis les maîtres …cet ordre est organisé selon la diversité des dons de l’Esprit »11.

Dans l’Anaphore qui porte le nom de saint Basile - que notre IVe Prière eucharistique actuelle a suivi de près -, l’Esprit Saint occupe une place centrale.

Le dernier tableau concerne la présence du Paraclet dans l’eschatologie : « Egalement au moment de la manifestation attendue du Seigneur du Ciel, écrit Basile, l'Esprit Saint ne sera pas absent ». Ce moment sera, pour les élus, le passage des « prémices » à la pleine possession de l’Esprit’ » et pour les réprouvés la séparation définitive, la coupure nette, entre l’âme et l’Esprit12.


4. L’âme et l’Esprit

Mais saint Basile ne s’arrête pas à l’action de l’Esprit dans l’histoire du salut et dans l’Eglise. En ascète et en homme spirituel, son intérêt majeur est pour l’action de l’Esprit dans la vie personnelle de chaque baptisé. Il n’établit pas encore la distinction et l’ordre des trois voies qui deviendront ensuite les voies classiques, mais il met merveilleusement l’accent sur l’action de l’Esprit dans la purification de l’âme souillée par le péché, dans son illumination et cette divinisation qu’il appelle aussi « intimité avec Dieu »13.

Comment ne pas lire cette page où le saint, en référence constante aux Ecritures, décrit cette action et nous transporte par son enthousiasme:

« L'introduction de l'âme dans la familiarité de l'Esprit Saint ne consiste pas dans un rapprochement local. Comment pourrait-on s'approcher corporellement de Celui qui est incorporel ? Mais elle consiste en l’exclusion des passions qui assaillent l'âme et la séparent de la parenté de Dieu. Se purifier de la laideur pétrie par le vice, revenir à la beauté de la nature créée par Dieu, et pour ainsi dire revenir à l'image royale, par la pureté, restituer sa forme primitive, c'est cela l'unique manière de s'approcher du Saint-Esprit. Et Lui, comme un soleil s'emparant d'un œil très pur, te montrera en Lui-même l'image du Père invisible. Et dans la bienheureuse contemplation de cette Image, tu verras la beauté indicible de Celui qui est l'Archétype et la source. Par l'Esprit, les cœurs s'élèvent, les faibles sont pris par la main, les progressants deviennent parfaits. C'est lui, l'Esprit, qui, brillant en ceux qui se sont purifiés, les rend spirituels par la communion avec Lui. Comme les corps translucides et transparents, lorsqu'un rayon les frappe, deviennent, eux aussi, étincelants et d'eux-mêmes reflètent un autre éclat, ainsi les âmes qui portent l'Esprit, illuminées par l'Esprit, deviennent-elles spirituelles elles aussi, et renvoient-elles sur les autres la grâce. De là viennent la prévision de l'avenir, l'intelligence des mystères, la compréhension des choses cachées, la distribution des dons de la grâce, la citoyenneté des cieux, la danse avec les anges, la joie sans fin, la durée en Dieu, la ressemblance avec Dieu, et le comble de ce que nous pouvons désirer : devenir Dieu »14.

Les chercheurs n’ont eu aucun mal à découvrir derrière ce texte de Basile des images et des concepts dérivant des Ennéades de Plotin et de parler, à ce propos, d’une infiltration étrangère dans le corps du christianisme. En réalité, il s’agit d’un thème typiquement biblique et paulinien qui s’exprime, dûment, en termes familiers et significatifs, en rapport avec la culture de l’époque. A la base de tout, Basile ne met pas l’action de l’homme - la contemplation -, mais l’action de Dieu et l’imitation du Christ. Nous sommes aux antipodes de la vision de Plotin et de tout philosophe. Tout, pour lui, commence avec le baptême, qui est une nouvelle naissance. L’acte décisif n’est pas à la fin, mais au début du cheminement:

« Comme dans la double course des stades, un arrêt et un repos séparent les parcours en sens opposé, et il faudrait aussi que dans le changement de vie, une mort se superpose aux deux vies pour mettre fin à ce qui précède et entreprendre les choses suivantes. Comment parvenir à descendre aux enfers? En imitant la sépulture du Christ par le baptême »15.

Le schéma de base est le même que celui de Paul. Au chapitre 6 de son Epître aux Romains, l’apôtre parle d’une purification radicale du péché qui passe par le baptême et, au chapitre 8, il décrit la lutte que le chrétien, soutenu par l’Esprit, devra mener jusqu’à la fin de son existence, contre les désirs de la chair, pour avancer dans la vie nouvelle :

« Ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l’esprit, ce qui est spirituel. Car le désir de la chair, c’est la mort, tandis que le désir de l’esprit, c’est la vie et la paix; puisque le désir de la chair est inimitié contre Dieu : il ne se soumet pas à la loi de Dieu, il ne le peut même pas, et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu […]. Ainsi donc, mes frères, nous sommes débiteurs, mais non point envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Rm 8, 5-13).

Il n’y a rien d’étonnant à ce que Basile, pour illustrer le devoir décrit par saint Paul, ait utilisé une image de Plotin. Celle-ci est à l’origine d’une des métaphores les plus universelles de la vie spirituelle et elle est aussi parlante pour nous aujourd’hui que pour les chrétiens de jadis:

« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n'y trouves pas encore la beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n'est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu'à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière »16.

Si la sculpture, comme le disait Léonard de Vinci, est « l’art d’enlever », le philosophe a raison de comparer la purification et la sainteté à la sculpture. Mais pour le chrétien, il ne s’agit pas d’atteindre une beauté abstraite, de créer une belle statue, mais de ramener au jour et de rendre encore plus éclatante cette image de Dieu que le péché tend continuellement à recouvrir.

On raconte qu’un jour Michel Ange, qui se promenait dans une cour de Florence, vit un bloc de marbre à l’état brut recouvert de poussière et de boue. Il s’arrêta brusquement pour le regarder, puis, comme traversé par un éclair, dit aux gens qui l’entouraient : « Dans cette masse de pierre est caché un ange: je veux le tirer de là! ». Et il se mit au travail, usant de son scalpel pour donner forme à l’ange qu’il avait entrevu. C’est la même chose pour nous. Nous sommes encore des masses de pierre à l’état brut, avec sur nous tant de « terre » et tant de morceaux inutiles. Dieu le Père nous regarde et dit: « Dans ce morceau de pierre se cache l’image de mon Fils ; je veux la tirer de là, pour qu’elle brille à jamais à côté de moi au Ciel! » Et pour faire cela il utilise le scalpel de la croix, il nous nettoie (cf. Jn 15,2)

Les plus généreux, non seulement supportent les coups de scalpel qui viennent de l’extérieur, mais ils y mettent eux aussi la main, autant qu’ils le peuvent, en s’imposant d’eux-mêmes des mortifications, petites ou grandes, et en brisant leur vieille volonté. Un père du désert a dit:

« Si nous voulons nous libérer totalement, apprenons à briser notre volonté, et ainsi, peu à peu, avec l’aide de Dieu, nous avancerons et arriverons à la pleine libération des passions. Il est possible de briser dix fois sa propre volonté en un temps très bref et je vous dis comment. Un homme est en train de se promener et voit quelque chose : sa pensée lui dit: 'regarde là!', mais lui, il répond à sa pensée: 'Non, je ne regarde pas!', et il brise sa volonté »17.

Ce Père des temps anciens apporte d’autres exemples tirés de la vie monastique. On dit du mal de quelqu’un, de notre supérieur peut-être; le vieil homme qui est en toi te dit: « Participe toi aussi; dis ce que tu sais. Mais toi tu réponds : « Non ! ». Et tu mortifies le vieil homme … Mais il n’est pas difficile d’allonger la liste par d’autres actes de renoncement, selon nos conditions de vie et les charges que nous recouvrons.

Tant que nous vivons selon les désirs de la chair, nous ressemblons aux deux célèbres « Bronzes de Riace », au moment de leur repêchage en mer, entièrement recouverts d’incrustations et leurs silhouettes humaines à peine reconnaissables. Si nous tenons à retrouver nous aussi notre éclat, comme ces deux chefs-d’œuvre après leur restauration, le carême est un bon moment pour se mettre à l’œuvre.


5. Une mortification « spirituelle »

Il y a un point où la transformation de l’idéal de Plotin en idéal chrétien est encore incomplète, ou du moins peu explicite. Saint Paul, nous avons entendu, a dit : « si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez ». L’Esprit n’est donc pas seulement le résultat de la mortification, mais aussi ce qui la rend possible; ce n’est pas uniquement au bout du chemin, mais aussi au début. Les apôtres n’ont pas reçu l’Esprit à la Pentecôte car ils étaient devenus fervents; ils sont devenus fervents parce qu’ils avaient reçu l’Esprit.

Les trois Pères cappadociens étaient fondamentalement des ascètes et des moines; Basile, en particulier, avec ses Règles monastiques (Asceticon!), fut un des fondateurs de l’ascétisme chrétien. Cela qui le conduira à mettre un fort accent su l’importance de l’effort chez l’homme. Le frère et disciple de Basile, Grégoire de Nysse, ira dans le même sens, écrivant : « Au fur et à mesure que se développeront tes efforts pour défendre la piété, se développera la grandeur de ton âme, grâce à l’énergie que tu y mettras »18.

A la génération suivante, cette vision de l’ascèse sera reprise et développée par des auteurs spirituels, comme Jean Cassien, mais détachée de la solide base théologique présente chez Basile et chez Grégoire de Nysse. « C’est de là, relève Louis Bouyer, que le pélagianisme, en plaçant l’effort humain avant la grâce, prendra son essor »19. Mais on ne peut certes pas imputer à Basile et aux Cappadociens cette issue négative.

Revenons pour conclure à la raison pour laquelle la doctrine de Basile sur l’Esprit saint reste éternellement valable et aujourd’hui, disais-je, plus que jamais actuelle et nécessaire: sa réalité concrète et son adhérence à la vie de l’Eglise. Nous, les latins, nous avons un moyen privilégié pour faire nôtre et transformer en prière ce même type de pneumatologie: l’hymne du Veni creator.

C’est, du début jusqu’à la fin, une contemplation orante de ce que l’Esprit fait concrètement : sur toute la terre et sur l’humanité comme Esprit créateur ; dans l’Eglise, comme Esprit de sanctification (don de Dieu, eau vive, feu, amour et onction spirituelle) et comme Esprit charismatique (multiforme dans tes dons, doigt de la droite de Dieu, qui mets sur les lèvres la parole); dans la vie de chaque croyant, comme lumière pour l’esprit, amour pour le cœur, guérison pour le corps; comme notre allié dans la lutte contre le mal et comme guide dans le discernement du bien.

Invoquons-le avec les paroles du premier couplet. Demandons-lui de faire passer aussi, notre monde et notre âme du chaos au cosmos, de la dispersion à l’unité, de la laideur du péché à la beauté de la grâce.

Veni, Creator Spiritus,

mentes tuorum visita,

imple superna gratia

quae tu creasti pectora

Viens, Esprit Créateur,

visite l’âme de tes fidèles,

emplis de la grâce d’En-Haut

les cœurs que tu as créés.

    (zenit.org)


1 J.-P. Sartre, La Nausée, trad. ital, Milano 1984, p. 193 s.

2 Thomas d’Aquin, Somme Théologique, II-IIae, q. 1,a.2,ad 2.

3 Cf. G. Prestige, God in Patristic Thought, London 1936, chap. XIII( trd. Ital., Dio nei pensiero dei Padri, Bologna, il Mulino, 1969, pp. 273 ss).

4 Grégoire de Nazianze, Oratio 31, 5.10; cf. aussi Oratio 6: « Jusqu’à quand tiendrons-nous la lampe cachée sous le boisseau et continuerons-nous à ne pas proclamer à haute voix la pleine divinité du Saint-Esprit ? »

5 Cf. Lumen Gentium, 12.

6 Jean-Paul II, A concilio Costantinopolitano I, in AAS 73, 1981, p. 521.

7 Basile, Sur le Saint-Esprit, XVI, 38 (PG 32, 137B); trad. ital. par E. Cavalcanti, L’expérience de Dieu chez les Pères grecs, Rome,1984.

8 Ambroise, Sur le Saint-Esprit, II, 32.

9 Basile, Sur l’Esprit Saint, XVI, 39.

10 J.D.G.Dunn, Jesus and the Spirit, London 1988.

11 Basile, Sur le Saint-Esprit, XVI, 39.

12 Ib. XVI, 40.

13 Ib. XIX, 49.

14 Ib. IX,23.

15 Ib. XV,35.

16 Plotin, Ennéades I, 9 (trad. ital. par V. Cilento, vol. I, Laterza, Bari 1973, p. 108).

17 Dorothée de Gaza, Enseignements 1,20 (SCh 92, p. 177).

18 Grégoire de Nysse, De instituto christiano (éd. W. Jaeger, Two Rediscovered Works, Leyde, 1954, p.46).

19 L. Bouyer, La spiritualité des Pères, (en italien, Edizioni Dehoniane, Bologna 1968, p. 295).

Suivre en direct le Voyage du Pape Benoît XVI au Mexique et à Cuba

dominicanus #actualités

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Pour son 23e voyage à l'étranger et le 3e outre atlantique Benoît XVI se rend au Mexique et à Cuba. Le Mexique est le deuxième pays catholique du monde, en nombre de fidèles, après le Brésil. Le pape Jean-Paul II avait effectué une visite historique à Cuba en 1998 souhaitant en particulier que Cuba puisse "s'ouvrir au monde" et que le monde puisse "se rapprocher de Cuba".


Benoît XVI se rend dans ces deux pays "afin d'y proclamer la Parole du Christ et que s'y renforce la conviction que notre époque est un temps propice pour évangéliser avec une foi robuste, une espérance vive et une charité ardente".

 

Durant ces six jours, retrouvez toutes les rencontres et les célébrations de ce voyage à suivre en direct sur KTO.


Programme des retransmissions :En direct du MexiqueVendredi 23 mars

23h30 : Accueil à l’aéroport de Léon par le président de la République, Felipe Calderón Hinojosa.


Benoît XVI le premier discours de son deuxième déplacement en Amérique latine.


Samedi 24 mars

09h35 : Flash matin ‘Le pape dans l'avion'

20h35 : Flash soir ‘Mexique les enjeux de la visite'
 


Dimanche 25 mars


01h : Visite de courtoisie au Président de la République

Visite au siège de la représentation gouvernementale de l'Etat de Guanajuato, la 'Casa del Conde Rul'.


01h30 : Benoît XVI salue les enfants et les fidèles réunis sur la Place de la Paix.


17h : Messe au parc du Bicentenaire de la ville de Silao

Le pape préside une grande messe en présence des fidèles venus des 91 diocèses que compte le Mexique, au pied de la colline du 'Cubilete' où se trouve le sanctuaire du Christ-Roi.


Lundi 26 mars

02h : Office des Vêpres dans la cathédrale de León

Benoît XVI adresse un message aux évêques mexicains ainsi qu'aux représentants des autres conférences épiscopales d'Amérique latine et des Caraïbes.


17h30 : Cérémonie de congé. Benoît XVI prononce son dernier discours au Mexique


En direct de Cuba

21h : Accueil à l'aéroport de Santiago de Cuba par le président Raúl Castro, devant qui le Pape prononce un discours.


0h30 : Messe à Santiago, sur la Place ‘Antonio Maceo'

Cette messe entend marquer le 400e anniversaire de la redécouverte de la Vierge de la Charité du Cuivre, la sainte patronne de Cuba.


Mardi 27 mars


16h30 : Visite au sanctuaire de la "Virgen de la Caridad del Cobre" de Santiago de Cuba



Mercredi 28 mars

0h30 : Visite de courtoisie au Président du Conseil d'État et du Conseil des ministres de la République au palais de la Revolucion de La Havane


16h : Messe à la Havane sur la Place de la Revolution ‘José Marti'.


23h30 : Cérémonie de congé à l'aéroport ‘José Marti' de la Havane.


Commentaires des retransmissions : Arnaud Arcadias et Philippine de Saint-Pierre

Cliquez sur les liens correspondants pour revoir ces programmes après leur diffusion.

Les Flashs infos


Pendant toute la durée du voyage au Mexique et à Cuba, trois flashs par jour pour suivre l'actualité du Saint-Père


Le matin vers 09H35, rediffusion à 12h25


En journée à 15h25, rediffusion à 18h10


Le soir vers 20h35, rediffusion à 21h35


Retrouvez l'ensemble des Flashs infos de ce voyage en suivant ce lien.


A voir dès maintenant pour mieux comprendre les enjeux de ce voyage pontifical :

 Eglises du Monde : Mexique

 Père Francis Weiss


À la veille du voyage de Benoît XVI au Mexique, Églises du monde vous emmène dans le deuxième pays catholique au monde. Pourtant, l'influence de l'Église y est en baisse : depuis 1970, le nombre de fidèles est passé de 97% à 87%. Le Mexique est également confronté à d'importants problèmes migratoires et une forte violence liée au narcotrafic. Quels sont les enjeux du voyage du Pape ? Un journaliste de KTO a pu rencontrer Mgr Carlos Briseño, évêque auxiliaire de Mexico, et une famille catholique mexicaine engagée en paroisse, qui nous apporteront leur éclairage. Une émission présentée par Pierre Schmidt, qui reçoit le Père Francis Weiss, Spiritain, Chargé de mission pour la DCC.


Et pour découvrir l'action l'engagement des catholiques au Mexique auprès des populations, KTO vous propose deux reportages réalisés en partenariat avec le CCFD Terre solidaire :

Défendre les droits de l'homme au Chiapas : une mission du CCFD


Au Mexique, les communautés indigènes du Chiapas, sont sans cesse menacées d'expropriation de leur territoire par le développement des industries extractives, notamment minières, et la politique d'expansion des agro-carburants. Pour soutenir et assurer la reconnaissance de ce peuple, le Centro de Derechos humanos Fray Bartolomé de Las Casas, fondé par Mgr Ruiz en 1989, agit en lien avec la communauté locale d'Actéal qui s'engage par la non-violence dans la défense des droits élémentaires de ces populations indigènes.

Pour une gestion citoyenne de l'eau


Au Mexique, dans l'Etat de Morelos, de gros producteurs fruitiers accaparent l'eau en amont du fleuve Amatzinac au détriment des petits producteurs ruraux et des habitants, en aval. Soutenues par l'équipe du Centro Antonio Montesinos, les communes de Zacualpan de Amilpas, Temoac et Jantetelco se mobilisent depuis deux ans, par le moyen de " forums citoyens ", pour faire respecter les lois qui existent en faveur du partage de l'eau et pour mettre en oeuvre des actions de sensibilisation de la population pour une meilleure gestion de celle-ci. Pour le Vatican, l'accès à l'eau est un droit naturel et inviolable. Dans un document récent (mars 2012), le Conseil Pontifical Justice et paix souligne notamment que "l'eau fait trop souvent l'objet de pollution, de gaspillage et de spéculations", et cause "des conflits persistants". Au contraire, celle-ci doit "être protégée comme un bien universel indispensable pour le développement intégral des peuples".

Lectures et Homélie pour le 5e Dimanche du Carême B

dominicanus #Homélies Année B 2011-2012

Raniero Cantalamessa, Saint Grégoire de Nazianze, maître de la foi dans la Trinité (2° prédication de carême)

dominicanus #Porta fidei

cantalamessa vendredi saint

 

Il n’y a pas si longtemps, certaines propositions théologiques avaient beau être marquées de profondes différences, elles avaient un schéma de fond commun, parfois clair, parfois sous-entendu. Ce schéma était très simple, car réducteur. Les deux plus grands mystères de notre foi sont la Trinité et l’Incarnation : Dieu est Un et trine; Jésus Christ est Dieu et homme. Dans les propositions auxquelles je pense, ce noyau est décliné de la façon suivante : Dieu est Un, et Jésus-Christ est homme. Si bien que la divinité du Christ tombe et, avec elle, la Trinité.

Le résultat de ce processus c’est que l’on finit par accepter tacitement et hypocritement l’existence de deux fois et de deux christianismes différents, qui n’ont plus rien de commun entre eux si ce n’est leur nom : le christianisme du Credo de l’Eglise, des déclarations œcuméniques conjointes, où l’on continue, avec les paroles du symbole de Nicée et Constantinople, à professer la foi en la Trinité et en la pleine divinité du Christ, et le christianisme de larges couches de la culture, exégétique et théologique aussi, où ces mêmes vérités sont ignorées ou interprétées différemment.

Dans ce climat, un retour aux Pères de l’Eglise s’avère on ne peut plus opportun, non seulement pour connaître le contenu du dogme dans son état naissant, mais encore plus pour retrouver l’unité vitale entre la foi professée et la foi vécue, entre la « chose » et son « énonciation ». Pour les Pères, la Trinité et l’unité de Dieu, la dualité des natures et l’unité de la personne du Christ n’étaient pas des vérités à décider autour d’une table ou à débattre dans les livres en dialogue avec d’autres livres; c’étaient des réalités vitales. En paraphrasant une phrase qui circule dans les milieux sportifs, nous pourrions dire que ces vérités n’étaient pas pour eux une question de vie ou de mort : elles étaient beaucoup plus!


1. Grégoire de Nazianze, chantre de la Trinité

Le géant sur les épaules duquel nous voulons nous jucher aujourd’hui est saint Grégoire de Nazianze, l’horizon que nous voulons scruter, avec lui, est la Trinité. Il est l’auteur de ce glorieux tableau qui montre le déploiement de la révélation de la Trinité dans l’histoire et la pédagogie de Dieu qui s’y révèle. L’Ancien Testament, écrit, proclame ouvertement l’existence du Père et se met à annoncer, de manière voilée, celle du Fils; le Nouveau Testament proclame ouvertement le Fils et se met à révéler la divinité de l’Esprit Saint; maintenant, dans l’Eglise, l’Esprit nous accorde distinctement sa manifestation et l’on confesse la gloire de la bienheureuse Trinité. Dieu a dosé sa manifestation, l’adaptant aux époques et à la capacité de réception des hommes1.

Cette triple répartition n’a rien à voir avec la thèse attribuée à Joachim de Flore, des trois époques distinctes : celle du Père, dans l’Ancien Testament, celle du Fils dans le Nouveau et celle de l’Esprit dans l’Eglise. La différentiation de saint Grégoire entre dans l’ordre de la manifestation, non de l’ « être » ou de l’ « agir » des Trois Personnes, lesquels sont présents et œuvrent ensemble tout le temps.

Grégoire de Nazianze a apporté des clarifications au dogme de la Trinité et c’est à cela précisément qu’il doit son titre de « théologien » (ho Theologos) véhiculé par la tradition. Son mérite est d’avoir donné à l’orthodoxie trinitaire sa formulation parfaite, avec des phrases destinées à devenir patrimoine commun de la théologie. Ce que le symbole pseudo-athanasien « Quicumque », composé un siècle plus tard environ, doit à Grégoire de Nazianze, n’est pas des moindres.

Voici quelques unes de ses formules cristallines:

« Il était, il était, et il était : mais il était un. Il était Lumière et lumière et lumière : mais une seule lumière. C’est ce que David s’imaginait jadis quand il a dit : ‘par ta lumière nous voyons la lumière’ (Ps 35,10). Et nous maintenant nous voyons et nous prêchons. De la lumière qui est le Père nous atteignons la lumière qui est le Fils dans la lumière de l’Esprit: théologie brève et simple de la Trinité […] : Dieu, s’il est licite de parler succinctement, est indivis en des êtres divisés l’un de l’autre »2.

La principale contribution des Cappadociens dans la formulation du dogme trinitaire est d’avoir porté jusqu’au bout la distinction des deux concepts d’ousie et d’hypostase, de « substance » et de « personne », créant la base conceptuelle permanente par laquelle s’exprime la foi en la Trinité. Il s’agit, pour la pensée humaine, d’une des nouveautés les plus grandioses de la théologie chrétienne, qui a permis le développement moderne du concept de la personne comme relation.

Le maillon faible de leur théologie trinitaire, qu’eux-mêmes percevaient, était le danger de concevoir le rapport entre l’unique substance divine et les trois hypostases du Père, du Fils et du saint Esprit à la manière du rapport qui existe dans la nature entre les espèces et les individus (par exemple, entre l’espèce humaine et chaque homme), prêtant ainsi le flanc à l’accusation de trithéisme3.

Grégoire de Nazianze s’efforce de répondre à cette difficulté, affirmant que chacune des trois personnes divines n’est pas moins unie aux deux autres qu’elle-même ne l’est à elle-même4. Il refuse, pour la même raison, les similitudes traditionnelles de « source, ruisselet, fleuve » ou « soleil, rayon, lumière »5. Mais il finit, candidement, par admettre préférer ce risque –le risque d’insister trop sur la distinction des personnes -  à celui, opposé, du modalisme: « Il vaut mieux, dit-il, avoir une idée, même insuffisante, de l’union des Trois, plutôt qu’oser une impiété absolue »6.

Pourquoi choisir saint Grégoire de Nazianze comme maître de la foi dans la Trinité ? La raison est aussi celle pour laquelle nous avons choisi Athanase comme maître de la foi dans la divinité du Christ.Pour Grégoire, la Trinité n’est pas une vérité abstraite, ou un simple dogme; c’est sa passion, son milieu vital, ce qui fait vibrer son cœur rien qu’à prononcer son nom.

Les orthodoxes l’appellent « le chantre de la Trinité ». Cela correspond parfaitement à ce que nous  savons de sa personnalité humaine. Grégoire de Nazianze est un homme doté d’un cœur encore plus grand que son intelligence, un tempérament sensible jusqu’à l’excès, au point d’ailleurs de lui procurer pas mal de déceptions et de souffrances dans ses relations avec les autres, à commencer par son ami saint Basile.

C’est dans ses productions poétiques surtout que son enthousiasme pour la Trinité se révèle. Il utilise des expressions comme « ma Trinité », « la chère Trinité »7. Grégoire est amoureux de la Trinité. Il écrit:

« Dès le jour où j’ai renoncé aux choses de ce monde pour consacrer mon âme aux contemplations lumineuses, quand l’intelligence suprême m’a enlevé d’ici-bas pour me poser loin de tout ce qui est charnel, depuis ce jour-là, mes yeux ont été éblouis par la lumière de la Trinité… De son siège sublime celle-ci répand sur chaque chose son rayonnement ineffable... A partir de ce jour-là je suis mort au monde et le monde est mort pour moi »8.

Il suffit de comparer ces paroles aux expressions techniquement parfaites, mais froides du symbole « Quicumque » que l’on récitait jadis à l’office divin du dimanche, pour nous rendre compte de la distance qui sépare la foi vécue des Pères de celle, formelle et répétitive, qui s’instaure après eux, même si cette dernière accomplit elle aussi un tache importante.


2. Nous ne saurions vivre sans la Trinité

Maintenant, comme d’habitude, quelque réflexion sur ce que les Pères peuvent nous offrir, dans ce domaine, pour renouveler notre foi. Il est bien connu que la théologie occidentale a toujours dû se défendre du risque opposé à celui du trithéisme dont Grégoire de Nazianze, nous l’avons vu, doit se défendre ; soit le risque d’accentuer l’unité de la nature divine, au détriment de cette distinction entre les personnes.

C’est sur ce terrain qu’a pu se développer la vision déiste de Descartes et des philosophes des Lumières, qui fait totalement abstraction de la Trinité pour se concentrer uniquement sur Dieu, conçu comme Etre suprême ou comme « la divinité ». Kant en a tiré la célèbre conclusion selon laquelle « de la doctrine de la Trinité, prise à la lettre, on ne peut absolument rien tirer de pratique »9. Celle-ci, en d’autres mots, serait sans importance pour la vie des hommes et de l’Eglise.

C’est sans aucun doute l’un des facteurs qui ont ouvert la voie à l’athéisme moderne. Si, en théologie, l’idée du Dieu un et trine avait été entretenue, au lieu de parler d’un vague « Etre suprême », il n’aurait pas été si facile pour Feuerbach de faire triompher sa thèse que Dieu est une projection que l’être humain fait de lui-même et à sa propre essence. Quel besoin l’homme aurait-il en effet de se scinder en trois : en Père, en Fils et Saint Esprit ? Et dans quel sens la Trinité peut-elle être la projection et la sublimation que l’esprit humain fait de lui-même ? C’est le vague déisme qui est démoli par Feuerbach, non la foi en Dieu un et trine.

Mais si la vision latine de la Trinité prête, d’un côté, le flanc à cette déviation déiste, on y trouve de l’autre, le plus efficace des remèdes contre elle. Nous ne serons jamais assez reconnaissant à Augustin d’avoir centré son discours sur la Trinité sur la parole de Jean : « Dieu est amour » (1 Jn 4,10). Dieu est amour : c’est pourquoi, conclut Augustin, il est Trinité! «  L’amour suppose quelqu’un qui aime, ce qui est aimé et l’amour »10. Le Père est, dans la Trinité, celui qui aime, la source et le début de tout; le Fils est celui qui est aimé ; l’Esprit Saint est l’amour par lequel ils s’aiment.

Chaque amour est l’amour de quelqu’un ou de quelque chose, comme toute connaissance, a expliqué Husserl, est connaissance de quelque chose. Il n’y a pas de l’amour « dans le vide », sans objet. Maintenant, qui Dieu aime-t-il, pour être défini comme « amour » ? L'homme ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques centaines de millions d’années. L'univers ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques dizaines de milliards d’années. Et auparavant, qui Dieu aimait-il pour être « amour »? Les penseurs grecs et, généralement, les philosophies religieuses de tous les temps, qui concevaient Dieu surtout en termes de « pensée », pouvaient répondre : Dieu se pensait lui-même; il était « pure pensée », « pensée de la pensée ». Mais ceci n’est plus possible, à partir du moment où l’on dit que Dieu est avant tout « amour », car le « pur amour de soi-même » serait pur égoïsme, qui n’est pas la haute exaltation de l’amour, mais sa totale négation.

Voici alors la réponse de la révélation, explicitée par l’Eglise avec sa doctrine de la Trinité. Dieu est amour depuis toujours, ab aeterno, car avant même que n’existe un objet en dehors de lui à aimer, il avait en lui le Verbe, le Fils, qu’il aimait d’un amour infini, c’est-à-dire « dans l’Esprit Saint ». Cela n’explique pas comment l'unité peut être en même temps trinité (c’est un mystère que l’on ne peut connaître car il a lieu seulement en Dieu), mais il nous suffit au moins pour deviner pourquoi, en Dieu, l’unité doit être aussi pluralité, aussi trinité.

Un Dieu qui serait pure Connaissance ou pure Loi, ou pur Pouvoir n’aurait certes pas besoin d’être trine (cela compliquerait même énormément les choses); mais un Dieu qui est avant tout Amour oui, car « moins que entre deux, il ne saurait y avoir d’amour ». «  Il faut, a écrit Henri de Lubac, que le monde le sache: la révélation du Dieu Amour bouleverse tout ce qu’il avait compris de la divinité »11.

Celle de l’amour n’est certainement qu’une analogie humaine, mais c’est sans aucun doute celle qui nous permet le mieux de jeter un regard dans les profondeurs mystérieuses de Dieu. En cela on voit comment la théologie latine intègre la théologie grecque, et que les deux ne peuvent se passer l’une de l’autre. Le thème de l’amour n’apparaît pratiquement pas dans la théologie de la trinité des orientaux qui préfèrent utiliser l’analogie de la lumière. Il faut attendre Grégoire Palamas pour lire, dans l’univers grec, quelque chose de semblable à ce qu’Augustin dit sur l’amour dans la Trinité12.

Certains voudraient aujourd’hui mettre entre parenthèses le dogme de la Trinité pour faciliter le dialogue avec les autres grandes religions monothéistes. C’est une opération suicide. Ça serait comme enlever à une personne sa colonne vertébrale pour la faire marcher plus vite ! La théologie, la liturgie, la spiritualité et toute la vie chrétienne, s’en sont tellement imprégnés qu’y renoncer signifierait ouvrir une autre religion, complètement différente.

Ce que l’on doit plutôt faire, comme nous enseignent les Pères, c’est faire descendre ce mystère des livres de théologie pour le faire entrer dans la vie, afin que la Trinité ne soit pas un simple mystère étudié et formulé correctement, mais un mystère vécu, adoré, aimé. La vie chrétienne se déroule, du début jusqu’à la fin, sous le signe et en présence de la Trinité. A l’aube de la vie, nous avons été baptisés « au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », et si nous avons la grâce de mourir chrétiennement, nous entendrons réciter à notre chevet : « Quitte ce monde, âme chrétienne, au nom du Père qui t’a créée, du Fils qui t’a sauvée et du Saint Esprit qui t’a sanctifiée ».

Ces deux moments extrêmes sont séparés par d’autres moments que l’on appelle « de  passage » et qui, pour un chrétien, sont tous marqués par une invocation de la Trinité. C’est au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, que les époux sont unis en mariage et s’échangent leurs anneaux, que les prêtres et les évêques sont consacrés. Il fut un temps où contrats, sentences et tout acte important de la vie civile et religieuse, commençaient par la formule « au nom de la Trinité ». La Trinité est le sein maternel où nous avons été conçus (cf. Ep 1,4) mais il est aussi leport vers lequel nous naviguons. Elle est « l’océan de paix » d’où tout s’écoule et vers lequel tout reflue.


3. « O beata Trinitas! »

Saint Grégoire de Nazianze devrait avoir suscité en nous un audacieux désir à propos de la Trinité: faire d’elle « notre » Trinité, la « chère » Trinité, la « bien aimée » Trinité. Certains de ces accents d’adoration, plein d’émotion et de stupeur, résonnent dans les textes de solennité de  la Très Sainte Trinité. Nous devons les faire passer de la liturgie à la vie. Il y a quelque chose de bien plus heureux que nous puissions faire vis-à-vis de la Trinité  que d’essayer de la comprendre, et c’est d’entrer en elle! Il nous est impossible de prendre dans nos bras l’océan, mais nous pouvons entrer en lui; il nous est impossible d’embrasser le mystère de la Trinité avec notre esprit, mais nous pouvons entrer en lui !

Une seule « porte » donne accès à la Trinité : Jésus-Christ. Par sa mort et sa résurrection, il a ouvert pour nous un nouveau chemin, un chemin vivant, pour entrer dans le saint des saints qui est la Trinité (cf. He 10,19-20) et il nous a laissé les moyens qui permettent de le suivre sur cette voie du retour. L’Eglise est le premier et le plus universel de ces moyens. Lorsque l’on veut traverser un bras de mer, disait Augustin, le plus important n’est pas de rester sur la berge et d’ouvrir grand les yeux pour voir ce qu’il y a sur l’autre rive, mais de monter sur la barque qui nous y amène. Le plus important pour nous aussi n’est pas de spéculer sur la Trinité, mais de garder la foi de l’Eglise qui va vers elle13.

Dans l’Eglise, l’Eucharistie est le moyen par excellence. La Messe est une action trinitaire du début jusqu’à la fin; elle s’ouvre au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et se termine par la bénédiction du Père, du Fils et du Saint Esprit. Elle est l’offrande que Jésus, chef et corps mystique, fait de lui au Père dans l’Esprit Saint. Elle nous permet de pénétrer vraiment le cœur de la Trinité.

Pour nos frères orthodoxes, l’icône est un moyen important pour entrer dans le mystère. La Trinité de Roublev est une synthèse figurative de la doctrine trinitaire des Cappadociens et en particulier de Grégoire de Nazianze. On y perçoit, à parts égales, un mélange de mouvement incessant, de quiétude surhumaine, de transcendance et condescendance. Le dogme de l’unité et de la trinité de Dieu est visible dans les trois personnages représentés de façon bien distincte, mais très ressemblants entre eux. Le cercle idéal qui les entoure met en lumière leur unité ; mais la disposition et le mouvement différents de chacun, proclament aussi leur distinction.

Saint Serge de Radonège, pour le monastère duquel était destinée l’icône, s’était distingué dans l’histoire russe pour avoir ramené l’unité parmi les chefs en désaccord entre eux et pour avoir favorisé la libération de la Russie des Tartares qui l’avaient envahie. Sa devise, que Roublev s’est efforcé d’interpréter avec l’icône, était celle-ci : « Vaincre l’odieuse discorde de ce monde  en contemplant la Très Sainte Trinité ». Saint Grégoire de Nazianze avait eu la même pensée et il l’avait exprimée dans ces versets qui pourraient être son testament spirituel:


Je cherche la solitude, un lieu inaccessible au mal,

Où, d’un esprit indivis, je puisse rechercher mon Dieu

Et adoucir ma vieillesse avec la douce espérance du ciel.

Que laisserai-je à l’Eglise? Je laisserai mes larmes!...

Mes pensées vont à la demeure qui ne connaît pas de crépuscule,

A ma chère Trinité, unique lumière,

Dont la seule ombre obscure suscite aujourd’hui en moi une forte émotion » 14.


La spiritualité latine n’est pas moins riche d’aides pour faire de la Trinité un mystère qui nous est familier, aimé. Celle-ci insiste aussi sur le mouvement inverse: ce n’est pas nous qui entrons dans la Trinité, mais la Trinité qui entre en nous. Dans la tradition orthodoxe, la doctrine de inhabitation renvoie, de préférence, à la personne du Saint Esprit. C’est la théologie latine qui a développé, dans tout son potentiel, la doctrine biblique de l’inhabitation de toute la Trinité dans l’âme : « Mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons chez lui notre demeure» (Jn 14, 23)15. Pie XII lui a réservé une place dans son encyclique Mystici corporis, disant que grâce à cette inhabitation nous « participons dès à présent à la joie et à la béatitude de la Trinité »16.

Saint Jean de la Croix dit que « l’amour qui a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit » (Rm 5,5) n’est autre que l’amour par lequel le Père, depuis toujours, aime le Fils. Il est un débordement de l’amour divin de la Trinité sur nous. Dieu communique à l’âme « le même amour qu’il communique au Fils, bien que ce ne soit pas par nature, mais par union… L’âme participe à la nature de Dieu, en accomplissant, avec lui, l’œuvre de la Très Sainte Trinité »17. La bienheureuse Elisabeth de la Trinité nous suggère une méthode simple pour traduire tout cela en programme de vie: « Tout mon exercice est de rentrer ‘au-dedans’ de moi et de me perdre dans ceux qui sont là »18.

Je vois en ceci une raison de plus, et parmi les plus profondes, pour évangéliser. Je lisais, il y a quelques jours, dans la liturgie des heures, les paroles de Dieu en Isaïe: « Celui sur qui je porte les yeux, c'est le pauvre et l'humilié, celui qui tremble à ma parole » (Is 66,2). Une pensée m’est alors venue. Voilà, me suis-je dit, en quoi consiste la grande différence entre celui qui est baptisé et celui qui ne l’est pas: Dieu « tourne son regard » vers celui qui n’est pas baptisé, il est présent intentionnellement, avec son amour et sa providence; quant à celui qui est baptisé, non seulement il tourne son regard vers lui mais il l’habite, est en lui, voire même avec les trois personnes divines. Il est vrai que Dieu pourrait préférer une présence intentionnelle acceptée et vécue à une présence baptismale négligée ou rejetée (et ceci doit nous remplir de responsabilité et humilité), mais ne pas reconnaître la grâce et le privilège d’être baptisée et d’être chrétiens serait une ingratitude.

Terminons en récitant ensemble la doxologie qui clôture le canon de la Messe et qui est la plus courte et la plus dense des prières que l’Eglise puisse élever à la Trinité: « Par le Christ, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père Tout Puissant, dans l’unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. Amen. »

Traduction de l’italien par Isabelle Cousturié (Zenit.org)


1 Cf. Grégoire de Nazianze, Oratio 31, 26. Trad. ital de C. Moreschini, Les cinq discours théologiques, Rome, Nouvelle Cité, 1986.

Oratio 31, 3.14.

 3 Cf. Basile, Epître 236,6

.4 Grégoire de Nazianze, Oratio. 31,16.

5 Ib. 31, 31-33.

6 Ib. 31, 12.

7 Grégoire de Nazianze, Poemata de seipso, I,15; I, 87 (PG 37, 1251 s.; 1434).

8 Ib., I,1 (PG 37, 984-985).

9 E. Kant, Le conflit des facultés, A 50 (WW, éd. W. Weischedel, VI, p.303).

10 Augustin, De Trinitate,VIII, 10, 14.

11 H. de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch.5.

12 Grégoire Palamas, Capita physica, 36 (PG 150, 1144s.).

13 Augustin, De Trinitate, IV,15,30; Confessions, VII, 21.

14 Grégoire de Nazianze, Poemata de seipso, I,11 (PG 37, 1165 s.).

15 Cf. R. Moretti – G.-M. Bertrand, Inhabitation, in “Dictionnaire de spiritualité” 7, 1735.1767.

16 Pie XII, Mystici corporis, AAS, 35, 1943, pp.231 s.

17 S. Jean de la Croix, Cantique spirituel A, strophe 38. 

18 Elisabeth de la Trinité, Lettres, 151, (Ecrits, Rome 1967, p. 274). 

 

Journal du Vatican / Des prêtres contre le célibat. En Autriche, c'est la deuxième fois

dominicanus #Il est vivant !

La première vague de désobéissance au sein du clergé date d'il y a un siècle. Rome avait réagi avec dureté et tout s'était terminé par un petit schisme. Le cardinal Brandmüller propose que l'on agisse de la même manière aujourd'hui aussi, contre les nouveaux rebelles 

 

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CITÉ DU VATICAN, le 20 mars 2012 – “Comment naquit un schisme” : c’est le titre d’un article du cardinal bavarois Walter Brandmüller (photo) qui a été publié dans "L'Osservatore Romano" ces jours-ci. Un article à caractère historique mais avec des références explicites à l’actualité. 

Un article qui, dès les premières lignes, évoque le mouvement anti-romain "Los von Rom", né en Autriche à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, qui "parvint, en un peu moins de dix ans, à inciter environ 100 000 catholiques autrichiens à s’éloigner de l’Église".

Ce mouvement – poursuit le cardinal, qui fait ainsi le lien avec l’actualité – "a été relancé au lendemain du concile Vatican II". Mais pas seulement. "Des tendances analogues semblent réapparaître de temps en temps, y compris à l’heure actuelle, dans certains appels à la désobéissance envers le pape et les évêques". 

En écrivant cela, le cardinal fait évidemment référence à ce qui se passe actuellement à Vienne et aux environs avec la "Pfarrer Initiative" qui a été lancée en 2006 par Mgr Helmut Schüller – vicaire général du cardinal Christoph Schönborn dans la capitale autrichienne jusqu’en 1999 et ancien président de Caritas Autriche – et qui compte parmi ses objectifs caractéristiques l’abolition du célibat et le retour au ministère sacerdotal de prêtres “mariés” et vivant en concubinage.

Ce mouvement est soutenu par plus de 400 prêtres et diacres et il a lancé ouvertement contre Rome un “Appel à la désobéissance” qu’il cherche à étendre au-delà des frontières autrichiennes pour créer un réseau international. Certaines franges du clergé d’Allemagne, de France, de Slovaquie, des États-Unis, d’Australie y ont déjà adhéré. Schüller lui-même s’est rendu en Irlande, au mois d’octobre dernier, pour faire des prosélytes.

Au Vatican, cette initiative est suivie avec beaucoup d’inquiétude, à tel point qu’une réunion confidentielle à laquelle participaient une délégation des évêques autrichiens et les dirigeants des plus importants dicastères du Vatican a été consacrée à cette question le 23 janvier dernier. Étaient en effet présents à cette rencontre, qui s’est tenue au palais du Saint-Office : pour l'Autriche le cardinal Schönborn, l’archevêque de Salzbourg Alois Kothgasser, les évêques de Graz et de Sankt-Polten, Egon Kapellari et Klaus Küng ; pour le Vatican, entre autres, les cardinaux préfets des congrégations pour la doctrine de la foi, William J. Levada, pour les évêques, Marc Ouellet, et pour le clergé, Mauro Piacenza.

Le cardinal Schönborn, de même que les autres évêques, a pris fermement ses distances par rapport à la "Pfarrer Initiative" et il a critiqué aussi bien la forme que le contenu de l'appel, contre lequel il n’a toutefois lancé aucune action canonique jusqu’à maintenant.

Mais revenons-en à ce qu’a écrit le cardinal Brandmüller.

L’article analyse par ailleurs le schisme qui se produisit en Bohême après la première guerre mondiale autour du mouvement de protestation "Jednota". Celui-ci avait également comme cheval de bataille "l’abolition de l’obligation du célibat". Et son leader était Bohumil Zahradnik, "prêtre et romancier, qui vivait depuis 1908 une union matrimoniale illégitime". 

Ce schisme conduisit à la proclamation d’une “Église tchécoslovaque”, le 8 janvier 1920. Mais ce qui intéresse le plus le cardinal, c’est d’analyser de quelle manière le Saint-Siège, dirigé par Benoît XV, réagit à cette rébellion du clergé de Bohême.

La cause principale du schisme fut trouvée dans la "formation insuffisante du clergé au cours des décennies précédentes, d’un point de vue à la fois théologique et spirituel", ce qui avait provoqué "une crise qui faisait vaciller la foi catholique sur ses bases".

Voilà pourquoi Rome refusa d’amadouer les prêtres rebelles par des concessions. Le Saint-Office les frappa "immédiatement" d’excommunication et obtint le soutien total des évêques. Et Benoît XV coupa court à toute illusion quant à un relâchement de la "sacro-sainte et extrêmement salutaire" loi du célibat.

Ainsi donc, en fin de compte, le schisme ne concerna qu’une petite fraction des catholiques de Bohême. Et l'auteur de l'article de conclure : "Ce comportement du Saint-Siège, déterminé non pas par des réflexions politiques et pragmatiques mais uniquement par la vérité de la foi", s’est révélé "le seul bon" à suivre.

C’est ainsi que s’achève la réflexion de Brandmüller, que "L'Osservatore Romano" qualifie simplement de "cardinal diacre du titre de Saint-Julien-des-Flamands", mais qui est bien plus que cela. Universitaire, il a été pendant près de 30 ans professeur d’histoire de l’Église médiévale et moderne à l’Université d’Augsbourg ; de 1998 à 2009 il a présidé la commission pontificale des sciences historiques, dont il a commencé à faire partie en 1981, lorsqu’il a été appelé à succéder à Hubert Jedin, le grand historien du concile de Trente, qui était mort l’année précédente. 

Né en 1929, Brandmüller a toujours été très estimé de son collègue enseignant et compatriote bavarois Joseph Ratzinger. Celui-ci, devenu Benoît XVI, l’a maintenu jusqu’à son 80e anniversaire à la tête du comité et il a voulu l’honorer en le créant cardinal au consistoire du 20 novembre 2010. 

Grand expert de l’histoire des conciles, Brandmüller ne dédaigne pas la polémique savante, comme lorsque, dans un article publié simultanément, le 13 juillet 2007, par "L'Osservatore Romano" et par le quotidien de la conférence épiscopale italienne "Avvenire", il avait critiqué à fond la composition de l’ouvrage “Conciliorum Oecumenicorum Generaliumque Decreta” publié sous la direction de l’école historique de Bologne.

Il ne dédaigne pas non plus de parler de l’actualité en montrant les analogies qu’elle présente avec le passé. C’est ce qu’il fait dans l’article qui a été publié le 11 mars 2012 par le quotidien du Vatican et qui est reproduit ci-dessous dans son intégralité.

Et si, dans ce cas-là, l’histoire peut vraiment devenir “magistra vitæ”, et si Benoît XVI veut agir – envers la "Pfarrer Initiative" et d’autres mouvements de prêtres rebelles – comme l’avait fait Benoît XV il y a presque un siècle de cela, c’est... une autre histoire.
Sandro Magister
www.chiesa


COMMENT NAQUIT UN SCHISME

par Walter Brandmüller



"Sans Judée, sans Rome, nous construisons la Cathédrale allemande". C’est ce qu’affirmait le mouvement "Los von Rom" du chevalier Georg von Schönerer. Né en Autriche à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle et tendant à la séparation d’avec l’Église de Rome, ce mouvement était fondé sur des idées pangermanistes, anticléricales et antisémites. Par la suite, les nationaux-socialistes vinrent eux aussi puiser à ce réservoir idéologique.

De fait, à l’époque, son intense propagande, appuyée par l’association protestante allemande "Gustaf Adolf Verein", parvint, en un peu moins de dix ans, à inciter environ 100 000 catholiques autrichiens à s’éloigner de l’Église.

Un demi-siècle plus tard, au lendemain du concile Vatican II, ce mouvement a été relancé. Et des tendances analogues semblent réapparaître de temps en temps, y compris à l’heure actuelle, dans certains appels à la désobéissance envers le pape et les évêques.
 

***

[Plus au nord,] la désagrégation de la monarchie des Habsbourg et la création, le 28 octobre 1918, de la République Tchécoslovaque firent exploser, chez beaucoup de membres du clergé tchèque qui avaient des idées nationalistes, une tendance, déjà virulente depuis quelque temps, à s’émanciper de la domination, qu’ils avaient du mal à supporter, de l’état et de l’église autrichiens.

Rapidement un mouvement de protestation, Jednota, commença à élaborer son programme. Initialement, cette entité, qui existait déjà depuis 1890, était dirigée contre l’épiscopat fidèle aux Habsbourg. Puis elle en vint à vouloir constituer "une Église nationale démocratisée et nationalisée, indépendante de Rome" [pour reprendre l’expression employée par Emilia Hrabovec dans son ouvrage "Der Heilige Stuhl und die Slowakei 1918-1922 im Kontext internationaler Beziehungen", 2002]. À cela vint s’ajouter la demande d’une liturgie dans la langue nationale, d’une simplification de la prière du bréviaire et – avant tout – de l'abolition de l’obligation du célibat. 

Comme il n’existait pas encore de représentation du Vatican à Prague, le nonce à Vienne, Teodoro Valfrè di Bonzo, décida, à la fin du mois de février 1919, de se rendre à Prague afin de se faire une idée personnelle de la situation. Par ailleurs, déjà avant cela, l’irréprochable archevêque de Prague, le comte Pavel Huyn, qui n’était pas un autochtone, avait reçu du cardinal secrétaire d’état, Pietro Gasparri, l’ordre de quitter son diocèse et de ne pas y retourner. Les motivations qui avaient conduit à ces décisions étaient nettement politiques.

Le nonce se rendit donc à Prague, où il rencontra également les dirigeants de Jednota. On lui présenta une liste de demandes, rédigée par Bohumil Zahradník, prêtre et romancier, qui vivait depuis 1908 une union matrimoniale illégitime et que le gouvernement avait appelé à la tête de la section du ministère de l’Instruction publique chargée de l’Église.

Ces demandes concernaient principalement l’abolition du droit de patronage dont disposait l’aristocratie, le choix des évêques par le clergé et par le peuple, la dotation économique du clergé, l’utilisation de la langue tchèque dans la liturgie, la démocratisation de la constitution ecclésiastique, mais, avant tout, la suppression du célibat et des vêtements cléricaux.

De fait, avec la fin de la monarchie, le droit de patronage de l’aristocratie était devenu obsolète, et la nomination d’évêques autochtones, tchèques ou slovaques, était certainement en ligne avec la pensée de Benoît XV. 

La question de la langue utilisée dans la liturgie pouvait, elle aussi, être prise en considération. En revanche, la situation économique des prêtres ne relevait pas de la compétence de Rome.

Mais tout le reste était inconciliable avec la foi et avec le droit de l’Église. Le nonce n’avait là aucun espace de négociation. C’est pourquoi la délégation de Jednota qui se rendit à Rome vers le milieu du mois de juin 1919 pour être reçue par le pape, en accord avec le gouvernement et aux frais de celui-ci, n’eut aucun succès, elle non plus.

En tout état de cause, la nomination du très estimé professeur tchèque František Korda? comme archevêque de Prague, au mois de septembre 1919, fut la réponse à une attente justifiée. Mais c’est précisément à ce moment-là que se révéla le vrai visage des agitateurs, qui ne demandaient pas seulement qu’un Tchèque soit nommé à la tête du diocèse de Prague – une requête tout à fait licite et reconnue par Rome – mais voulaient également avoir un archevêque conforme à leurs désirs et à leurs idées.

En effet, aussitôt que la nomination de Korda? - un homme sincèrement attaché à l’idée nationale tchèque mais tout aussi sincèrement catholique et fidèle au pape - eut été annoncée publiquement, une vague de mécontentement se souleva contre lui chez les réformistes et ceux-ci pouvaient compter sur l’appui d’un gouvernement aux orientations laïques. 

Les résultats obtenus par la délégation de Jednota qui avait été envoyée en mission à Rome furent jugés insatisfaisants par beaucoup de gens. Cela entraîna une division des esprits au sein du clergé. La faculté de théologie de l’université Charles IV, à Prague, prit ses distances vis-à-vis de son doyen, qui avait fait partie de la délégation.

D’une part il y eut une radicalisation, dont le noyau dur était constitué par un groupe appelé Ohnisko, c’est-à-dire point focal. Bien avant le voyage à Rome, ses membres étaient décidés à mettre en pratique les réformes qu’ils demandaient, même dans le cas d’un refus de la part du Saint-Siège.

C’est pourquoi, au mois d’août 1919, ils incitèrent les prêtres à contracter mariage publiquement. L’un des premiers à le faire fut Zaradník, déjà cité plus haut, dont le mariage civil ne fut que la légalisation d’un concubinage qui perdurait depuis plusieurs années déjà. Les prêtres qui suivirent son exemple furent, dans la plupart des cas, embauchés par des services de l’État et, au mois de septembre, 1 200 demandes de dispense de célibat émanant de prêtres furent adressées au nonce à Vienne.

Puis, sous l’influence d’un nouveau gouvernement anticlérical, on en arriva à une radicalisation encore plus aigüe de Jednota, dont les protagonistes se dirigèrent résolument vers le schisme. "Une fois de plus, il apparut que la question du célibat constituait l’un des ressorts les plus puissants du mouvement schismatique" (Hrabovec). Le 8 janvier 1920, l’“Église tchécoslovaque” fut proclamée et, peu de temps après, elle fut pourvue d’un "patriarche" en la personne du prêtre Karel Farský.

Comme le montre le recensement de 1921, 3,9 % des Tchèques adhérèrent à cette Église, tandis que 76,3 % d’entre eux restaient fidèles à l’Église catholique. Neuf ans plus tard, 5,4 % adhéraient au schisme et 73,5 % à l’Église catholique. Aujourd’hui, la communauté qui se définit comme Église tchèque-hussite doit compter environ 100 000 membres. Tels sont les faits historiques.

***

Maintenant il convient de se demander comment le Saint-Siège réagit à cette évolution de la situation. Il est intéressant de constater que la première chose que fit le nonce Valfré di Bonzo fut de chercher quelles étaient les raisons qui avaient provoqué tout cela.

Le nonce ne se limita certainement pas à une analyse superficielle. Il est indiscutable qu’il comprit notamment dans quelle mesure le mouvement de protestation était dû au ressentiment qu’éprouvait une partie importante de la population tchèque envers les Habsbourg et envers Rome, ressentiment alimenté par la glorification de Jan Hus en tant que symbole du soulèvement national contre Rome, et de quelle manière ce ressentiment reflétait les tendances générales à la sécularisation de la société de l’après-guerre.

Mais il identifia, comme cause principale de l’éloignement de ces prêtres, la formation insuffisante du clergé au cours des décennies précédentes, d’un point de vue à la fois théologique et spirituel, ce qui avait par la suite entraîné chez beaucoup d’entre eux une incapacité à résister aux idées de progrès nationalistes et libérales dominantes. 

Du point de vue actuel, il convient d’ajouter que les idées de ce que l’on a appelé le catholicisme réformiste allemand eurent également une certaine influence. Par ailleurs, le mouvement de réforme n’était pas l’affaire de professeurs ou d’intellectuels, mais celle du simple clergé de campagne. L’évolution que connut par la suite l’Église nationale tchèque témoigne aussi de la forte influence du modernisme. C’est ainsi que, par exemple, le catéchisme qu’avait rédigé Karel Farský affirmait que Jésus était fils de Dieu uniquement en ce sens que tous les hommes sont fils de Dieu. Jésus n’était pas Dieu, mais plutôt le plus grand des prophètes.

Il fut facile de comprendre que les racines du problème descendaient plus profondément qu’au niveau d’une quelconque réforme pratique, disciplinaire. Il est évident que de larges fractions du clergé étaient en train de traverser une crise qui faisait vaciller la foi catholique sur ses bases. Le catéchisme de Farský publié en 1922 confirma ce diagnostic.

En somme, Rome comprit pleinement la gravité de la situation. Il y avait un sérieux danger de "restructuration de l’Église catholique selon le modèle presbytéral-synodal, en une organisation ecclésiastique nationale construite à partir de la base, disposant d’une large autonomie par rapport à Rome et soumise, en fin de compte, à la souveraineté de l’État" (Hrabovec).

Face à une telle situation, le nonce Valfrè di Bonzo avait déjà conseillé au cardinal secrétaire d’état Gasparri, en vue de l’arrivée imminente de la délégation de Jednota à Rome, d’adopter une attitude sans équivoque et décidée face aux demandes tchèques. Il estimait que les dirigeants de Jednota ne pouvaient plus être reconquis, même si on leur faisait des concessions, tandis que ceux qui hésitaient encore deviendraient encore plus instables si l’on cédait. Un geste judicieux de bonne volonté à leur égard fut le rappel définitif de l’archevêque de Prague, le comte Pavel Huyn, et de ceux des évêques des diocèses slovaques qui étaient d’origine hongroise. Mais, de toute façon, à Rome, on avait déjà décidé d’agir de cette manière.

Le reste des demandes de Jednota, en particulier l’abolition de l’obligation du célibat, ne pouvait aboutir à autre chose qu’à un refus catégorique.

La recommandation de Valfré di Bonzo – qui, au fond, n’aurait même pas été nécessaire – fut intégrée dans le comportement de la curie et du pape. Le 3 janvier 1920, avant même que le schisme n’ait eu lieu, le pape avait invité le nouvel archevêque de Prague, Korda?, à convoquer immédiatement une conférence des évêques du pays qui devait être présidée par l’archevêque d’Olomouc, le cardinal Leo Skrbensky, si sa santé le lui permettait.

Tout en ayant conscience du fait que les agitateurs ne représentaient qu’une partie du clergé, on savait qu’ils avaient une grande influence sur les autres. Il fallait donc déterminer si le mouvement Jednota pouvait être remis dans le droit chemin ou s’il fallait le dissoudre. Le fait que, dans l’intervalle, les évêques aient déjà pris l’initiative et se soient réunis en conférence est révélateur de leur attitude.

Et lorsque – le 8 janvier 1920 – le schisme se produisit, la réaction du Saint-Office fut immédiate. Un décret du 15 janvier condamna sans délai la "schismatica coalitio" et la frappa d’excommunication.

Les prêtres qui adhéraient à cette Église schismatique, abstraction faite de leur situation et de leur dignité, devaient être considérés "ipso facto" comme excommuniés. Conformément au canon 2384 du "Codex iuris canonici", cette excommunication était réservée au Saint-Siège "speciali modo". Les évêques furent invités à faire connaître immédiatement ce décret aux fidèles et à les mettre en garde contre toute forme de soutien au schisme.

Peu de temps après, le pape lui-même adressa à l’archevêque Korda? une lettre datée du 29 janvier 1920, dans laquelle il indiquait qu’il avait très vivement apprécié l’initiative des évêques tchèques, leur attitude sans équivoque et leurs liens étroits avec le Saint-Siège. Il prenait acte avec satisfaction de la dissolution de Jednota par les évêques et de sa division en associations diocésaines placées chacune sous l’autorité et le contrôle de l’évêque local.

Benoît XV soulignait de manière très vigoureuse que jamais un assouplissement de la loi relative au célibat, "qua ecclesia latina tamquam insigni ornamento laetatur", ne serait approuvé. Le pape indiquait ensuite combien il tenait en grande estime les évêques, qui s’étaient montrés à la hauteur du défi que constituait cette situation difficile.

Vers la fin de cette année si dramatique et si funeste, Benoît XV revint une nouvelle fois sur le sujet, plus précisément dans une allocution qu’il prononça lors du consistoire du 16 décembre. Dans ce discours, le pape fit remarquer que, jusqu’à ce moment, ceux qui avaient tourné le dos à l’Église n’avaient pas été très nombreux et que des personnes en bien plus grand nombre étaient restées fidèles, même si elles avaient été tentées par le mauvais exemple.

Il rappela encore une fois les subtilités de l’argumentation des schismatiques, qui avaient parlé de quelques erreurs de procédure qui devaient être identifiées par Rome, et il repoussa comme trompeuses les affirmations selon lesquelles Rome envisageait d’atténuer la loi sur le célibat. Selon le pape, il était superflu de préciser à quel point ce point était éloigné de la vérité. En revanche, il affirmait sa certitude que la vitalité et la splendeur de l’Église catholique devaient une grande partie de leur force et de leur gloire au célibat des prêtres, qui devait donc être conservé intact. Cela n’avait jamais été aussi nécessaire qu’en ces temps de corruption morale et de convoitises effrénées où les gens avaient un besoin urgent du bon exemple de prêtres modèles.

Et Benoît XV de poursuivre : "Nous réaffirmons maintenant solennellement et formellement ce que nous avons déjà eu l’occasion de déclarer à plusieurs reprises, à savoir que jamais ce Siège Apostolique ne sera amené non seulement à abolir, mais même à adoucir, en l’atténuant en partie, la sacro-sainte et extrêmement salutaire loi du célibat ecclésiastique".

Il en allait de même en ce qui concernait les modifications à la constitution de l’Église. Et avec cela le Saint-Siège avait dit son dernier mot.

Le fait que le jeune et prometteur Mgr Clemente Micara ait été envoyé à Prague, au mois d’octobre 1919, avant même d’y être nommé nonce au mois de juin 1920, montre également à quel point le Saint-Siège considérait la situation comme sérieuse.

Comme Valfrè di Bonzo avant lui, il avait compris depuis longtemps que les demandes formulées par les réformateurs avaient des racines plus profondes que la simple insatisfaction que leur inspirait la situation de l’Église. Ces demandes étaient plutôt l’expression d’une crise de la foi qui se répandait de plus en plus et même d’un mouvement de séparation.

À Rome, on en était arrivé à la même conclusion, comme le démontrent la clarté et la fermeté avec lesquelles le Saint-Office aussi bien que le pape lui-même répondirent aux réformateurs tchèques. On avait compris que ceux-ci ne pouvaient plus être reconquis au moyen de négociations. Les réformateurs avaient abandonné les fondements de la foi catholique et jusqu’à ceux du christianisme même.

Que ce comportement du Saint-Siège, déterminé non pas par des réflexions politiques et pragmatiques mais uniquement par la vérité de la foi, ait été le seul bon, c’est ce qui est démontré non seulement par les recensements cités plus haut, mais également par la manifestation de masse qui réunit des centaines de milliers de personnes lors de la consécration, le 3 avril 1921, du nouvel archevêque d’Olomouc, Antonín Cyril Stojan, transformée en une impressionnante démonstration de fidélité au pape et à l’Église.




Le journal du Saint-Siège dans lequel l'article a été publié le 11 mars 2012 :

> L'Osservatore Romano


Le site du mouvement de désobéissance actuellement actif en Autriche au sein du clergé :

> Pfarrer-Initiative



Tous les articles de www.chiesa à propos du gouvernement central de l’Église catholique:

> Focus VATICAN



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Journal du Vatican / Démission du pape. La théorie et la pratique

dominicanus #Il est vivant !

Benoît XVI ne l'exclut pas. Mais une chose est d'en admettre la possibilité, une autre est de se retirer vraiment. Les éléments pour et contre une décision qui n'a encore jamais été prise à l'époque moderne 

 

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CITÉ DU VATICAN, le 16 mars 2012 – Une certaine émotion a été provoquée par deux articles publiés récemment en Italie qui envisagent l’hypothèse d’une démission de Benoît XVI, démission dont le but serait, entre autres, d’influer sur le choix de son successeur.

Les auteurs de ces articles sont Giuliano Ferrara, qui a publié le sien le 10 mars dans le quotidien "Il Foglio", dont il est le directeur :

> Le dimissioni del papa

et Antonio Socci, dont l’article est paru dans le quotidien "Libero", le 11 mars :

> Le (im)possibili dimissioni del papa

Ferrara n’est pas croyant, Socci est catholique militant. L’un et l’autre sont connus pour leur sincère admiration envers le pape Joseph Ratzinger.

Mais, au-delà des bonnes intentions des deux journalistes, l’hypothèse qu’ils ont esquissée ne paraît pas fondée. 

Tout d’abord parce que ceux qui ont eu l’occasion de rencontrer Benoît XVI, y compris après la publication des deux articles, n’ont pas du tout eu l’impression d’avoir en face d’eux un pape envisageant de démissionner. Bien au contraire. Que ce soit par sa capacité à saisir les liens qui lui est nécessaire pour tout acte de gouvernement, ou par la vision non limitée dans le temps en fonction de laquelle il assure, toujours "s’il plaît à Dieu", la direction de l’Église universelle.

Ensuite parce que rien n’est plus étranger à l’histoire et à la personnalité de Ratzinger que l’idée qu’il pourrait recourir à des manœuvres, même avec de nobles intentions, en ce qui concerne sa propre succession. Cette hypothèse-là est, au point de vue canonique, “subversive”. Pour un souverain pontife, la seule manière légitime d’influer sur le choix du futur pape est de créer des cardinaux. Et si l’on parcourt la liste de ceux qui ont été choisis par Benoît XVI entre 2006 et aujourd’hui, on ne peut pas y discerner une volonté claire d’hypothéquer le futur conclave, celui-ci devant, dans la "mens" de Ratzinger comme dans celle de tout bon croyant, être confié avant tout au Saint-Esprit.

Cela dit, il n’en reste pas moins que, dans son livre-entretien "Lumière du monde", paru en novembre 2010, Benoît XVI affirme (reprenant une idée qu’il avait déjà formulée avant d’être élu comme successeur de Pierre) : ''Si un pape se rend compte clairement qu’il n’est plus capable, physiquement, psychologiquement et spirituellement, d’accomplir les tâches inhérentes à sa fonction, alors il a le droit et, dans certaines circonstances l’obligation, de démissionner". 

Le code de droit canonique lui-même prévoit ce cas, au canon 332, alinéa 2 : "S'il arrive que le Pontife Romain renonce à sa charge, il est requis pour la validité que la renonciation soit faite librement et qu'elle soit dûment manifestée, mais non pas qu'elle soit acceptée par qui que ce soit".

Un cas plus compliqué est celui où le pape serait atteint d’une maladie invalidante qui l’empêcherait de communiquer de quelque manière que ce soit ou qui le rendrait incapable de comprendre et de vouloir. Il n’y a pas de normes publiques (mais il pourrait y avoir des protocoles confidentiels) qui règlent ce cas et qui indiquent donc, entre autres, quelle est l’autorité qui aurait le pouvoir de déclarer le pape empêché.

Il semble que l’on ait jugé possible de faire face à ce “vide législatif” au moyen d’une sorte de lettre de démission “en blanc” signée de manière anticipée par le pape et qui serait rendue officielle dans le cas d’une grave maladie invalidante. Des documents allant dans ce sens ont été publiés en 2010 dans le livre “Perché è santo. Il vero Giovanni Paolo II raccontato dal postulatore della causa di beatificazione” [Pourquoi c’est un saint. Le véritable Jean-Paul II raconté par le postulateur de la cause de sa béatification], écrit par Mgr Slawomir Oder avec Saverio Gaeta pour les éditions Rizzoli:

> Quando Wojtyla voleva dimettersi

Mais même la démission d’un pape prévue par le droit canonique n’est simple qu’en théorie. Pas en pratique.

Jean-Paul II affirma un jour que, dans l’Église, "il n’y a pas de place pour un pape émérite". Et, en novembre 1996, le cardinal Franz Koenig déclara à l’agence de presse allemande DPA : "Le pape sait, et il l’a dit, que l'élection d’un nouveau pontife alors que le précédent est encore en vie constituerait un problème. Un pape retraité, un autre au Vatican : les gens se demanderaient quel est celui des deux qui compte".

En effet, on peut imaginer ce qui se passerait si le “pape” émérite continuait à rédiger des articles et à accorder des interviews comme un cardinal Carlo Maria Martini, ou à écrire des livres et publier des mémoires comme un cardinal Giacomo Biffi.

Voilà pourquoi même un pape comme Paul VI, qui avait envisagé sérieusement l’hypothèse de sa démission, a fini par y renoncer. En septembre 1997 le cardinal Paolo Dezza, qui fut le confesseur du pape Montini, rappelait, à propos des démissions : "Il aurait renoncé, mais il me disait : 'Ce serait un traumatisme pour l’Église', et il n’a donc pas eu le courage de le faire".

En ce qui concerne Jean-Paul II, on a commencé à parler de sa démission après l’attentat de 1981. Puis une seconde et forte vague de rumeurs s’est manifestée en 1995, à l’occasion de son 75e anniversaire. En ces deux occasions, les réactions officielles des organes de communication du Vatican furent des démentis, souvent ironiques.

C’est à partir de l’an 2000 que l’hypothèse de sa démission fut relancée non plus par des journaux, mais par des ecclésiastiques de premier plan.

En janvier de cette année-là, l’évêque Karl Lehmann, créé cardinal l’année suivante, déclara : "Je crois que le pape lui-même, s’il avait le sentiment de ne plus être en mesure de diriger l’Église de manière responsable, aurait alors la force et le courage de dire : Je ne peux plus accomplir ma tâche comme il faut".

Au mois d’octobre suivant, le cardinal belge Godfried Danneels ajouta : "Je ne serais pas surpris si le pape se retirait après l’an 2000".

Le 16 mai 2002, Ratzinger lui-même, alors préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, n’excluant pas que Jean-Paul II puisse, en cas de détérioration de sa santé, se retirer de manière anticipée, déclara au "Muenchner Kirchenzeitung", l’hebdomadaire du diocèse de Munich et Freising : "Si le pape constatait qu’il n’arrivait absolument plus à remplir ses fonctions, alors il démissionnerait certainement".

Le même jour, une idée similaire fut exprimée, dans une autre interview, par le cardinal hondurien Oscar Andres Rodríguez Maradiaga.

Le 7 février 2005, le cardinal secrétaire d’état Angelo Sodano répondit à des journalistes qui lui demandaient si le pape Karol Wojtyla avait pensé à démissionner : "Laissons cela à la conscience du pape".

Pour l’actuel pontificat, on n’en est pas encore arrivé au point où les rumeurs concernant la démission du pape sont discutées publiquement par des ecclésiastiques de haut rang. Mais au niveau des journalistes, oui. En effet, avant la publication des deux derniers articles de Ferrara et de Socci, ce dernier en avait déjà parlé dans "Libero" du 25 septembre 2011 et le vaticaniste Marco Politi dans un ouvrage paru récemment et très critique envers l’actuel pontificat.

En tout cas, si l’on veut approfondir les implications canoniques et pratiques de la démission d’un souverain pontife ou celles du cas d’un pape empêché de poursuivre l’accomplissement de sa mission, il faut consulter deux savants articles publiés en 2000 dans "America", l’hebdomadaire des jésuites de New-York.

Le premier, paru dans le numéro du 25 mars, est de Mgr Kenneth E. Untener, évêque de Saginaw, mort en 2004 à 67 ans :

> If a Pope resigns…

Le second, publié après la mort de son auteur dans le numéro du 30 septembre, est de Mgr James H. Provost, professeur de droit canonique à la Catholic University of America, mort à 60 ans le 26 août de cette même année 2000 :

> What if the Pope became disabled?
Sandro Magister
www.chiesa


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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

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