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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21 LA PLUPART DES ILLUSTRATIONS DE CE BLOG SONT TIRÉES DE https://www.evangile-et-peinture.org/ AVEC LA PERMISSION DE L'AUTEUR

Adrienne von Speyr, Confession et mission

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Celui qui s'est rendu compte que par la confession et la prière qui l'accompagne, il lui est non seulement possible de se débarrasser de son propre péché, mais d'aider en même temps les autres, s'aperçoit clairement qu'il existe un endroit où confession et mission se rencontrent, jusqu'à coïncider. Le Fils a une mission toute divine: même en tant qu'homme, il l'exécute à la manière de Dieu, et pour l'accomplir reste toute sa vie dans une attitude de parfaite ouverture envers son Père et envers l'Esprit Saint, dans l'attitude par conséquent de confession, qui lui permet constamment de faire la volonté de son Père dans l'Esprit Saint, et d'accomplir sa mission de manière à la fois aussi personnelle et obéissante que possible. Son attitude de totale ouverture et son action ne font qu'un. Même sur la croix où la présence du Père ne lui est plus sensible, mais où il porte en souffrant le fardeau de nos péchés, où il apporte à tous non seulement une délivrance abstraite et générale, mais la confession concrète, il se trouve au point culminant aussi bien de la confession que de la mission. Il accomplit le plus difficile de sa mission, la mort sur la croix, dans l'attitude de confession la plus ouverte. Et puisque toutes les missions particulières ont leur source dans la croix, elles découlent aussi toutes de l'attitude et de l'acte même de la confession. Si un saint n'avait jamais commis de péché, ou s'il n'en avait pas commis depuis longtemps, il se pourrait, en ce qui le concerne, que le péché ait perdu toute actualité. Il ne le verrait et ne le comprendrait que dans la perspective de la croix du Seigneur. Il resterait lui-même, par une grâce spéciale, exclu du royaume du péché. Et les péchés de son prochain, il les éprouverait comme une gêne, dans son entretien avec Dieu, mais non comme un obstacle sérieux. Mais les choses ne se passent pas ainsi. En contemplant la croix, il mesurera par rapport à celle-ci, combien le fardeau des péchés est accablant, et en s'apercevant de leurs effets, il en comprendra la virulence. Il verra aussi quels ravages ils ont causé chez ses frères, et il comprendra que toute sa mission consiste à venir en aide aux pécheurs.

    Il peut aussi arriver que le saint ait été lui-même un pécheur et qu'à cause de cela, il se prenne toujours pour un pécheur; alors il éprouvera sa rencontre avec le Seigneur comme la grâce parfaite de la confession. Soit qu'il rencontre le Seigneur directement comme Madeleine, soit qu'il le trouve à l'occasion d'une confession-conversion dans l'Église. Même dans ce cas, l'événement de la confession lui paraîtra inséparable de sa mission. Et si cet événement représente pour lui un des points culminants de sa vie, il essaiera de le tenir présent, sous une forme modifiée, non pas pour prolonger une sensation, mais pour se configurer à sa manière au Seigneur sur la croix, et pour se laisser envoyer vers les pécheurs dont il était, et parmi lesquels, au fond de son cœur, il continue de se compter. Pour d'autres envoyés du Seigneur qui cherchent à remplir leur tâche, la confession peut être un événement qui les replace chaque fois à nouveau au centre de leur mission, une boussole qui leur indique la direction, qui leur trace exactement l'itinéraire. Toujours sous le signe de la confession, il poursuivent leur chemin de crête. Il y a pour eux bien des dangers de chute, mais la confession leur montrera toujours à nouveau la voie étroite.

    Si la mission est comprise de cette façon, c'est-à-dire si l'envoyé sait n'être que passage et intermédiaire, alors il comprend que chaque sacrement le mettra dans une situation analogue. Le sacrement n'a de sens pour lui que pour autant qu'il le délivre de tout ce qui ne fait pas partie de sa mission, qu'il l'élargit et le rend plus transparent. S'il aime sa mission et veut vivre pour elle, si sa vie lui apparaît comme un service, il n'aura pas de désir plus ardent que de s'en acquitter selon la volonté de Dieu. Il essaiera de réaliser les deux articulations qui se présentent dans le sacrement aussi totalement que possible, c'est-à-dire d'accepter ce qui lui revient, pour que la part qui revient aux autres puisse leur être transmise aussi pure que possible. Il se confessera pour être à nouveau purifié pour sa tâche, pour voir avec des yeux neufs ce qui est essentiel à sa mission, et pour pouvoir transmettre intégralement ce qu'il a reçu par la confession.

    Il n'est point de mission qui ne dépende de façon décisive de cette attitude de confession. Et il n'est pas de sacrement qui exige aussi nettement la transparence de l'homme pour sa mission. Les scories qui obstruent l'écoulement sont dissoutes et balayées pour que la mission trouve de nouveau le passage libre. D'autre part un envoyé de Dieu ne doit pas devenir si avide de confession qu'il fasse pour ainsi dire tout dépendre d'elle; ce serait une erreur que de vouloir se confesser tous les jours pour être à la hauteur de sa mission. Dieu n'a pas mis la force de sa grâce dans les seuls sacrements, il l'accorde aussi dans la prière; et, par son appartenance à l'Église, un envoyé de Dieu est sans cesse purifié et aidé. S'il est vrai que dans une certaine mesure de communion des saints vit de lui, lui aussi vit par elle et est pour ainsi dire soutenu et stimulé par les besoins de la communion des saints. N'oublions pas que le sacrement reçu a aussi des effets ultérieurs: on reste dans ce qu'on a reçu. Les sacrements ne sont pas tout à fait comparables à la nourriture corporelle, qui ne nous réconforte que pour un certain temps. Il ne faut pas seulement vouloir se nourrir des sacrements, mais aussi de la grâce liée au ministère. On peut, à l'occasion, se confesser avant une entreprise difficile, pour être tout à fait pur, mais on ne peut pas recommencer quand la prochaine tâche se présentera. On oublierait les effets ultérieurs, on oublierait aussi la liberté de la grâce de Dieu. La confession ne veut pas faire de nous des mineurs dépendants, mais nous conduire à la maturité de ceux qui, par une obéissance toujours plus délicate, perçoivent de plus en plus délicatement ce que le Seigneur exige d'eux.

    Il existe aussi des missions plus modestes qui se manifestent souvent à l'occasion d'une confession. La confession est alors une espèce d'entraînement. Le confesseur remarque qu'il y à là quelque chose qui demanderait à être soigné et développé. Il le fait ressortir plus clairement dans la confession. Et le pénitent sent comment la confession le transforme.

La confession, Éd. Lethielleux, Collection Le Sycomore, 1981, p.187-189

Mgr Jean-Pierre Cattenoz, Lettre ouverte aux candidats

Walter Covens #actualités
C'est bien volontiers que je porte à votre connaissance la lettre ouverte que Mgr Catenoz, archevêque d'Avignon, publie dans les colonnes de Liberté Politique et qu'il adresse aux candidats des prochaines élections présidentielles en France.

Ne laissons pas aux évêques l'exclusivité de faire pression sur le débat électoral. Leur parole n'aura de poids dans l'opinion publique face aux groupes de pression de la culture de mort que si elle est secondée par notre appui actif et massif.

La meme chose vaut pour la récente prise de parole de notre Saint-Père Benoît XVI au sujet de la construction européenne à l'occasion du cinquantième anniversaire du Traité de Rome. Il y va de l'avenir de vos enfants et de vos petits-enfants, de toutes les générations futures: auront-elles de nous le fier souvenir d'une époque courageuse ou bien la honte au visage en évoquant notre lâcheté devenue proverbiale? La parole est à vous aussi! Maintenant...

26 mars Élections 2007 - Parole d’évêque
Lettre ouverte aux candidats Lettre ouverte aux candidats
Mgr Jean-Pierre Cattenoz*

L’archevêque d’Avigon, Mgr Jean-Pierre Cattenoz a souhaité que cette “Lettre ouverte” soit publiée par Libertépolitique.com. Très sensible à sa confiance, nous invitons tous nos lecteurs à faire largement connaître ce document à leur entourage.


MESDAMES ET MESSIEURS LES CANDIDATS, quand je vous écoute, j’ai mal pour mon pays. Bien sûr, je me réjouis devant les germes d’espérance contenus dans les nombreuses propositions énoncées dans vos programmes.

Il y a quelques semaines, je me suis réjoui de vous voir tous unanimes pour inscrire l’abolition de la peine de mort dans notre Constitution. Aujourd’hui, je suis consterné par vos programmes qui portent en eux les germes d’une culture de mort pour notre société.

Certes, comme archevêque d’Avignon, il ne m’appartient pas de prendre position publiquement pour l’un ou l’une d’entre vous. De même, en intervenant, je n’entends nullement porter atteinte à la liberté politique des catholiques de mon diocèse. Je voudrais seulement vous alerter et alerter tous les hommes de bonne volonté sur plusieurs points de la campagne électorale dont les enjeux me semblent majeurs pour l’avenir de notre pays.


DEFENDRE LE PATRIMOINE DE L’HUMANITE

Au nom de l’Évangile, je veux défendre la vie, l’Évangile de la vie. Or je constate combien en laissant fragiliser la famille vous portez atteinte au patrimoine de l’humanité.
La famille est le sanctuaire de la vie, une réalité décisive et irremplaçable pour le bien commun des peuples. Elle est la cellule vitale et le pilier de toute vie en société. L’avenir de l’humanité passe par la famille. Elle est le centre névralgique de toute société, une école d’humanisation de l’homme où il peut grandir et devenir pleinement homme. La famille est le lieu privilégié et irremplaçable où l’homme apprend à recevoir et à donner l’amour qui seul donne sens à la vie. Elle est le lieu naturel de la conception, de la naissance, de la croissance et de l’éducation des enfants. Elle est le milieu naturel où l’homme peut naître dans la dignité, grandir et se développer de manière intégrale.

L’institution du mariage
, fondement de la famille échappe à la fantaisie de l’homme ; le mariage plonge ses racines dans la réalité la plus profonde de l’homme et de la femme, il est l’union de l’homme et de la femme. « Impossible de contester cette norme sans que la société ne soit dramatiquement blessée dans ce qui constitue son fondement. L’oublier signifierait fragiliser la famille, pénaliser les enfants et précariser l’avenir de la société » (Benoît XVI, 20 février 2007).

Or la plupart de vos programmes électoraux, loin de protéger et de promouvoir la famille fondée sur le mariage monogame entre l’homme et la femme, ouvrent la porte au mariage entre personnes du même sexe et à l’adoption d’enfants par des couples homosexuels. Aucune autre forme de vie commune que l’union d’un homme et d’une femme ne peut être juridiquement assimilable au mariage ni ne peut recevoir, en tant que telle, une reconnaissance légale. Toute tentative de relativiser le mariage en lui donnant le même statut que d’autres formes d’unions radicalement différentes sont dangereuse pour notre société. Tout cela offense la famille et contribue à la déstabiliser en voilant sa spécificité et son rôle social unique.

Concernant le “mariage homosexuel”, il faut distinguer l’homosexualité comme fait privé et l’homosexualité comme relation sociale prévue et approuvée par la loi. La légalisation d’une telle union finirait par entraîner un changement de l’organisation sociale tout entière qui deviendrait contraire au bien commun. Les lois civiles qui devraient être des principes structurants de l’homme au sein de la société, jouent un grand rôle dans la formation des mentalités et des habitudes. Le respect envers les personnes homosexuelles ne saurait en aucune manière conduire à l’approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles (cf. Cardinal Ratzinger, Considération à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles, Congrégation pour la Doctrine de la Foin juin 2003).

Le nombre de séparations et de divorces s’accroît, rompant l’unité familiale et créant de nombreux problèmes aux enfants, victimes innocentes de ces situations. La fragilité et le nombre de foyers monoparentaux ne sont pas sans poser question. La stabilité de la famille est aujourd’hui menacée ; pour la sauvegarder, il ne faut pas avoir peur d’aller à contre-courant de la culture ambiante. Les diverses formes de dissolution du mariage sont l’expression d’une liberté anarchique qui se fait passer à tort pour une libéralisation de l’homme. Au contraire, reconnaître et soutenir l’institution du mariage est un des services les plus importants à apporter aujourd’hui au bien commun et au véritable développement des hommes et des sociétés, de même que la plus grande garantie pour assurer la dignité, l’égalité et la véritable liberté de la personne humaine.

Malheureusement bien des projets sur le mariage, le divorce, l’adoption tiennent, certes, compte des désirs des adultes, mais oublient complètement l’intérêt des enfants. Le droit à l’enfant semble prendre le pas sur le droit de l’enfant.

Comme le montre unanimement l’expérience, l’absence d’une maman ou d’un papa au sein d’une famille entraîne bien des obstacles dans la croissance des enfants. Comment des enfants insérés dans des unions homosexuelles où manquent la bipolarité sexuelle et l’expérience conjointe de la paternité et de la maternité pourront-ils grandir et mûrir humainement sans porter les séquelles de cette absence ? Comment assurer l’équilibre de la structure psychologique et sexuelle de l’enfant dans un couple où il n’y a qu’un sexe ?
L’affaiblissement de la cellule familiale est une des causes majeures des difficultés des jeunes. La crise de la famille est une cause directe du mal être des jeunes. La majorité des jeunes en difficultés sont issus de familles humainement et socialement fragilisées

Au nom de l’Évangile, je veux défendre la vie, l’Évangile de la vie, de cette vie qui fait de nous des hommes de l’utérus au sépulcre.

La banalisation de l’avortement
et le silence sur les conséquences psychologiques, les blessures et les souffrances cachées qui marquent à jamais les femmes sont intolérables. L’information tronquée sur les séquelles provoquées par l’avortement chez les femmes qui y ont eu recours est insupportable.

La liberté de tuer n’est pas une vraie liberté, mais une tyrannie. Jean-Paul II dans sa lettre encyclique L’Évangile de la vie a eu des mots très vrais et très durs sur la réalité de l’avortement :
« Parmi tous les crimes que l’homme peut accomplir contre la vie, l’avortement provoqué présente des caractéristiques qui le rendent particulièrement grave et condamnable […].
L’avortement provoqué est le meurtre délibéré et direct, quelle que soit la façon dont il est effectué, d’un être humain dans la phase initiale de son existence, située entre la conception et la naissance. La gravité morale de l’avortement provoqué apparaît dans toute sa vérité si l’on reconnaît qu’il s’agit d’un homicide et, en particulier, si l’on considère les circonstances particulières qui le qualifient. Celui qui est supprimé est un être humain qui commence à vivre, c’est-à-dire l’être qui est, dans l’absolu, le plus innocent qu’on puisse imaginer : jamais il ne pourrait être considéré comme un agresseur, encore moins comme un agresseur injuste ! Il est faible, sans défense, au point d’être privé même du plus infime moyen de défense, celui de la force implorante des gémissements et des pleurs du nouveau-né. »
Alors que la peine de mort a été abolie pour une question de principe, l’avortement devrait être considéré comme atteignant la dignité de la personne à naître.

Certes, l’avortement est désormais inscrit dans les lois, mais il n’en demeure pas moins immoral au regard de l’Évangile et de l’Évangile de la vie.

L’acceptation de l’euthanasie
fait peser des menaces graves sur les malades incurables et sur les mourants. Certes, le contexte social et culturel actuel augmente la difficulté d’affronter la souffrance à l’approche de la mort. Il rend plus forte la tentation de résoudre ce problème en l’éliminant à la racine par l’anticipation de la mort au moment considéré comme le plus opportun. Pourtant, les médecins affirment aujourd’hui savoir soulager la quasi-totalité des douleurs. La vraie question est donc celle des soins palliatifs.

La vie humaine est sacrée, de son commencement naturel jusqu’à son terme. Tout être humain a le droit au respect intégral de ce bien qui est pour lui primordial. Nous ne pouvons accepter la promotion de lois visant à légaliser l’euthanasie.

La manipulation des embryons
fait peser une lourde menace sur notre société. L’embryon est un être vivant qui possède un patrimoine génétique humain. Il est une personne humaine, il faut la protéger parce qu’elle est membre à part entière de l’espèce humaine et mérite notre respect.

Les progrès de la science et de la technique peuvent se transformer en menace si l’homme perd le sens de ses limites. Il faut prendre conscience que la chosification de l’embryon nous conduira tôt ou tard à l’eugénisme.

Effectivement, cette manipulation débouche sur un eugénisme subtil
. En effet, le dépistage prénatal a changé de nature, il n’est plus destiné à traiter mais bien à supprimer. Un tel dépistage renvoie à une perspective terrifiante, celle de l’éradication.

Aujourd’hui, la venue au monde de certains enfants est devenue non souhaitable. La science propose même des outils pour réaliser le rêve de l’enfant sans défaut. Plusieurs de vos programmes construisent pas à pas une politique de santé qui flirte avec l’eugénisme.
Les recherches biotechnologiques toujours plus pointues visent à instaurer des méthodes d’eugénisme toujours plus subtiles et qui visent à la recherche de l’enfant parfait, fruit d’une sélection totalement contrôlée. Par leur maladie, par leur handicap, ou plus simplement par leur présence même, ceux qui auraient le plus besoin d’amour, d’accueil, de soin, sont jugés inutiles et considérés comme un poids insupportable dont il faut se débarrasser, qu’il faut éliminer.

Nous voyons se déchaîner comme une sorte de conspiration contre la vie.
Au nom de l’Évangile, je veux défendre la vie, l’Évangile de la vie. Je ne peux fermer les yeux devant tant d’hommes et de femmes aujourd’hui en France qui se sentent blessés, exclus, mis sur le bord de la route pour de multiples raisons personnelles, économiques, sociales, politiques ou même religieuses.
Certes, il appartient aux politiques de gouverner, mais je ne peux m’empêcher de vous rappeler que l’économie se doit d’être au service de l’homme et du bien commun dans le respect de la justice sociale et de la solidarité humaine. La mondialisation des échanges commerciaux et la globalisation de l’économie semblent se fonder sur une conception intégralement libérale de l’économie, de ses mécanismes. L’économie prime sur tout et là encore des conceptions individualistes et libérales dominent au détriment du respect de l’homme et de la solidarité entre les hommes.


OÙ SONT VOS PRIORITES ?

Comment vivre une authentique fraternité humaine dans notre pays ? Comment respecter les plus pauvres ? Comment répondre au droit au logement et à des logements qui n’accentuent pas la déstructuration de la cellule familiale ? Comment prendre en compte l’émigration comme un fait désormais structurel de notre société ? Comment accueillir de manière juste tout en étant généreuse ? Comment lutter contre tous ceux qui exploitent les immigrés clandestins, les marchands de sommeil, les employeurs véreux ? Comment réfléchir à la question de l’emploi, du travail et de sa juste rémunération ? Comment prendre en compte les menaces écologiques ?

Autant de questions pour lesquelles nous attendons des réponses qui ne soient pas des promesses électorales trop souvent sans lendemain, mais des engagements clairement exprimés.

Où sont vos priorités ? Sont-elles du côté de groupes de pression susceptibles de vous apporter des voix le temps d’une élection ou sont-elles vraiment au service de notre pays ?
Au nom de l’Évangile, je ne peux que dénoncer avec les Associations familiales catholiques la racine de tout cela : un individualisme à tout crin qui gangrène notre société.
Nous constatons l’évolution du droit civil qui consacre depuis trente ans l’individualisme des droits. Le droit qui dicte et façonne les normes sociales, privilégie l’individu, la vie privée, considère que les choix affectifs ne peuvent et ne doivent avoir aucune conséquence ni sur les enfants ni sur la vie civique, économique et sociale.

Dans notre culture, on exacerbe souvent la liberté de l’individu conçu comme sujet autonome, comme s’il se suffisait à lui-même, en marge de ses relations avec les autres, étranger à ses relations avec autrui. Beaucoup voudraient organiser la vie sociale seulement à partir des désirs subjectifs et changeants, sans aucune référence à une vérité objective comme la dignité de tout être humain, ses droits et ses devoirs au service desquels doivent se mettre les responsables de notre société.

Ainsi toutes les formes d’union conjugale sont mises sur un pied d’égalité, le droit à l’enfant se substitue au droit de l’enfant. On laisse se propager et se développer des pratiques de contraception abortives, l’avortement et les dérives eugénistes. La famille et les familles ne sont plus considérées comme les corps fondateurs de la société, mais comme une juxtaposition d’individus. Ainsi naissent et prospèrent au gré des gouvernements, des politiques à caractère social, destinées à pallier les effets de cet individualisme qui gangrène la société. Cette conception individualiste de la société soumet notre pays aux dérives d’une opinion aux repères brouillés et aux groupes de pression qui pèsent de tout leur poids en cette période électorale (cf. Déclaration des AFC, « Débats préélectoraux 2007-2008 »).

Au nom de l’Évangile et à la veille de l’élection présidentielle et des élections législatives
, je ne peux qu’inviter les hommes politiques, les chrétiens et tous les hommes de bonne volonté à passer au crible de l’Évangile et de l’enseignement de l’Église vos propositions avant de se déterminer dans leur choix.

Avignon, le 22 mars 2007


* + Jean-Pierre Cattenoz,
archevêque d’Avignon



© Photo : http://www.jeunesse-lumiere.com/
Intertitres de la rédaction de Liberté Politique



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Adrienne von Speyr, La confession et la vie quotidienne

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    La vie humaine nous précipite d'un extrême dans l'autre. Si nous réussissons, nous sommes dans l'euphorie. Nous nous réjouissons de fêtes qui peut-être ne nous concernent qu'à peine, sinon justement parce que ce sont des fêtes, puis tout à coup il nous arrive quelque chose de triste, et nous voilà accablés. Mais les sacrements de l'Église nous offrent la possibilité de ne plus être ainsi livrés sans défense à ces fluctuations, mais d'acquérir par eux davantage qu'une humeur, c'est-à-dire une attitude. Il est vrai qu'une bonne confession nous fait également passer par des états d'âme extrêmes: de l'horreur devant la gravité de nos fautes à l'allégresse de l'absolution. Mais ces états d'âme sont intimement liés, et il existe le lieu chrétien où ils peuvent être intégrés les uns dans les autres. Ils le peuvent dans l'attitude de confession dont le Seigneur nous a fait don, qu'il a mise en nous ; et qui est en même temps ce qu'il nous demande. Cette attitude veut dire: une ouverture totale à l'égard de Dieu, essayer de savoir qu'il voit tout ce que nous faisons, mais qu'il le voit pour nous aider, pour intervenir en notre faveur, pour nous dispenser sa grâce. Et cela, nous ne le vivons pas dans des fluctuations désespérées mais à l'intérieur d'une attitude ferme et affermissante, ayant son point d'appui dans l'œuvre divine de la rédemption. Et si déjà dans la confession et ces fluctuations d'humeur, nous nous sommes exercés à avoir cette attitude unique, alors la possibilité nous est offerte de nous y garder vivants et vigilants, d'intégrer nos états et nos sentiments dans cette attitude de confession durable, de rester devant Dieu des pénitents ouverts à sa grâce.

    Dans la vie quotidienne, tout se déroulera autrement que dans cette forme de la confession, et cependant tout événement de tous les jours pourra être envisagé par rapport à la confession. Il ne serait pas tolérable de quitter le confessionnal avec un sentiment de délivrance, de soulagement, de propreté, pour s'exposer ensuite avec insouciance à de nouvelles occasions de péché, comme si nous avions droit au soutien de la grâce reçue, dans le sentiment effronté que Dieu saura bien nous rattraper, en mettant les choses au mieux déjà avant la chute, ou après, dans le pire des cas.

    Nous n'avons pas le droit de réduire mentalement la confession à l'absolution, de sorte que la confession - et ceci en serait la conséquence - affaiblisse notre attitude intérieure au lieu de la fortifier. Que le sacrement nous inculque une certaine indifférence vis-à-vis du péché, et que nous fassions un contre-sens sur le «ama et fac quod vis ...», en nous appropriant le «fac quod vis» et en abandonnant le «ama» à Dieu ; à ce Dieu qui nous pardonnera bien toujours, quels que soient nos méfaits. La confession est une obligation en vue de la croix. Parce qu'elle vient de la croix, elle y ramène aussi. Et pour cette raison, elle exige et crée une attitude qui cherche à s'adapter à celle du Seigneur.

    Le Seigneur lui aussi vient de la croix et va vers la croix. Il vient avec l'intention d'aller à la croix. Au commencement du monde, le Dieu créateur a séparé les éléments d'en haut de ceux d'en bas, ceux de droite de ceux de gauche. En ceci déjà, le Fils a vu comme une pré­figuration de la croix future. Le Père a séparé, il a établi un ordre; les hommes se sont séparés de Dieu par leur péché, ils ont distingué le bien du mal et à la place de l'ordre établi, ils ont installé le désordre du chaos. Le Fils, sur la croix, sépare de nouveau dans le sens du Père. Il juge, en redressant et en nous donnant des orientations. Il présente au Père cette nouvelle séparation sous forme de jugement. Il refait l'unité entre le bien et le mal, en faisant le bien et en souffrant le mal qu'il prend sur lui. Il sépare en vue de l'unité de la rédemption. Et comme il a tout emporté dans sa mort, il descend dans le lieu de la justice du Père, il aperçoit l'œuvre du Père en même temps que son œuvre à lui, qui a séparé le péché du pécheur. Ici - dans l'extrême déréliction et le dernier des dépouillements -, il laisse, indistinctement et une fois pour toutes, certaines choses derrière lui dont après sa résurrection il ne veut plus tenir compte, et dont nous non plus ne devons plus tenir compte. Il y a là un parallèle avec le temps d'après la confession. Les choses que le Fils a laissées derrière lui dans sa descente aux enfers devraient, dans la logique de la confession, nous être devenues inaccessibles. Elles le sont, si nous persévérons dans l'attitude de la confession. Ce qui a été évacué par la confession, devrait être évacué une fois pour toutes. Mais cela veut dire encore une fois: vivre en vue de la croix.

    Après l'expérience de chaque confession, il nous faudrait vivre en vue d'une autre confession plus vaste encore, plus universelle, qui embrasserait toujours davantage le monde et le péché universel. Une confession qui prendrait toujours plus les dimensions de l'Église. Cela en ayant conscience que jusqu'ici, nous nous sommes toujours et avant tout confessés comme des individus isolés, soutenus certes par les confessions des autres, mais sans avoir assez le souci de les porter à notre tour. L'Église qui aide à porter toutes les confessions en méditant sur la croix de son Seigneur, devrait, elle aussi, former de plus en plus nos confessions.

    Si la confession devient un élément vivant dans la vie du chrétien, si elle ne reste pas formelle, mais devient un épisode dans le dialogue du pécheur avec Dieu, épisode où le pécheur obtient le pardon et participe à cette grande et unique grâce du pardon (car le pardon n'efface pas seulement, mais donne une substance nouvelle qui permet de subsister, une substance qui lui ressemble), alors quelque chose de la confession devrait se faire sentir dans la vie quotidienne. Quelque chose qui ne conviendra pas seulement pour les méditations, et dont on ne se servirait que quand tout va mal, quand on est retombé dans le péché, ou quand on a heureusement échappé à une violente tentation, mais quelque chose de si fort que, consciemment ou non, nous en sommes accompagnés à tous les instants de notre vie. Le déroulement de la confession, avec ses situations variées et pleines de contrastes, montre au chrétien combien sont nombreux, à l'intérieur même de l'unité du sacrement, les chemins pour rencontrer le Seigneur qui, dans le sacrement de la rédemption, veut les parcourir avec lui. Il se révèle partout comme le Seigneur vivant, celui qui montre, exige, écoute, avertit et redresse, qui unit à lui, tout en donnant la liberté, qui prend sur lui une chose, en faisant cadeau d'une autre qui est la sienne. Toutes ces formes de rencontre doivent produire leurs effets en se développant individuellement, en étant vécues individuellement, mais en gardant toujours leurs rapports avec l'unité instituée et formée dans le sacrement. Sacrement qui nous révèle une augmentation inouïe de toutes les possibilités d'existence chrétienne dans le Seigneur.

    Cette diversité de la vie chrétienne rejaillit aussi, si on se confesse bien, sur le sacrement lui-même. Il perd toute monotonie. Dans sa grandeur, il montre des aspects toujours nouveaux. Des aspects qui pour le pénitent sont devenus familiers dans sa vie quotidienne, où ils ont fortifié son attitude et qui ont élargi sa liberté d'action. Par­tout on peut constater ce que la confession a rendu possible, et d'autre part ce qui, par elle, a été définitivement aboli et n'entre plus en ligne de compte. Et si déjà, dans la préparation de la confession, la lecture et la méditation de l'Écriture ont trouvé leur place, il faut aussi leur réserver cette place dans la vie quotidienne, afin que la pré­paration plus immédiate à la confession, ne soit pas obligée, de façon disproportionnée, de se retourner vers le passé et d'anticiper sur l'avenir, mais qu'au contraire le rapport vivant au Seigneur et à sa révélation dans l'Écriture offre déjà les conditions naturelles à l'examen de conscience et permette de le faire avec facilité et profit. Celui qui contemple tous les jours le miroir du chrétien qu'est le Christ Jésus, reconnaîtra vite en lui-même ses propres traits, lorsqu'il s'examine.

    La grâce de la confession nous permettra aussi de rencontrer nos frères avec plus de générosité. Celui qui a fait lui-même l'expérience de la grâce, ne l'envie pas à son prochain. Il sait que la grâce doit être communiquée, et il cherchera partout les moyens de le faire. Et chacun trouvera des solutions nouvelles et praticables qui n'ont rien à voir avec un excès de zèle ou de l'indiscrétion. Qui n'a pas de mission apostolique extérieure, se rappellera que chacun possède une mission intérieure, celle de la prière, qui a une efficacité apostolique. C'est de la prière qu'il devra prendre soin et rendre en même temps, par sa conduite, la foi chrétienne attirante pour ses frères. Il existe en effet pour le chrétien une possibilité d'action englobant à la fois le faire et le laisser-faire, même si aucune parole perceptible ne l'exprime. Il ne considérera pas son prochain comme un pécheur en perdition, mais comme une personne qui, si elle est catholique, participe à la grâce de l'absolution et qu'il faut voir dans cette lumière. S'il n'est pas catholique, c'est plus difficile pour lui, car il ne connaît pas la grâce de la confession. On rencontre tant de personnes qui sont si empêtrées dans leur égoïsme et leurs petits soucis de chaque jour! Mais savons ­nous si elles ne seront pas bientôt plongées dans la grande grâce de l'absolution? Et que pourrions-nous faire pour qu'elles commencent à entrevoir cette lumière?

    Certains semblent éprouver une difficulté insurmontable à se confesser. Et lorsque c'est chose faite, on trouve qu'après tout, cela n'était pas si difficile. C'est qu'on a été porté par une grâce mystérieuse. On comprend tout à coup ce qu'est la prière de l'Église, on se sent porté par la prière d'un grand nombre d'inconnus, et peut-être aussi par celle d'une personne précise. C'est ce qui fait qu'on se sent soi-même obligé de prier. Rien n'est plus secret que la confession d'un particulier, et cependant elle contient un espace considérable pour la prière de tous les autres qui y ont une part, sans savoir exactement de quoi il s'agit. Ce sont eux qui, sans aucune curiosité ni aucun désir de savoir, mettent leur prière à la disposition des autres. Cette force de soutien de la prière est une grande manifestation de la discrétion avec laquelle le Seigneur traite notre péché. La confession se passe au centre de l'Église, tous y ont leur part et peuvent savoir qu'ils y sont, et cependant, ils ne savent pas et ne désirent pas savoir ce dont il est question entre le pécheur et le Seigneur. Souvent, l'aide prêtée au prochain passe par la parole. Mais ici, le service rendu et qui rapproche, c'est précisément le fait de ne rien vouloir savoir. Deux êtres qui s'aiment beaucoup et sont très unis, s'ils vont tous les deux se confesser, ne sauront pas quel était pour chacun d'eux le far­deau le plus accablant. Cependant, malgré le secret de la confession, celle-ci les unira encore plus étroitement, parce qu'ils auront reçu tous les deux la même grâce et qu'ils auront parcouru le même chemin. L'un des deux sait peut-être que la veille, l'autre s'est impatienté contre lui, et que sans doute il s'en accusera. Mais il ne s'arrêtera pas à cette pensée, il la repoussera plutôt en se disant que cela ne le regarde pas. Il priera néanmoins autant qu'il le pourra pour la confession de l'autre. Les relations entre deux personnes qui s'aiment ne sont ni favorisées ni entravées par la connaissance ou l'ignorance de péchés particuliers. Et celui qui aime ne demandera même pas qu'on lui confirme que sa prière a profité à la confession de la personne aimée. Tout ce qui concerne la confession est caché dans le mystère de la communion des saints.

La confession, Éd. Lethielleux, Collection Le Sycomore, 1981, p.182-187

Adrienne von Speyr, Vie de la confession: L'homme nouveau

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
(Note: une erreur s'est produite lors de la mise en ligne de cet article. C'est la raison pour laquelle les internautes qui sont abonné(e)s à la Newsletter et qui sont averti(e)s dès la publication de chaque post ne trouverons que demain le passage reçu dans leur boîte électronique et qui fait suite à celui-ci. Qu'ils (elles) veuillent bien m'en excuser...)

    Sur le point d'être absous, la rencontre avec Dieu apparaît tout autre que ce qu'elle est d'habitude. Par l'absolution Dieu vient en aide au pécheur, et pour qu'il puisse s'apercevoir de cette aide, il fait entendre les paroles de l'absolution. Le pécheur est délivré de ses chaînes, c'est en homme libre qu'il se tient devant Dieu, tout autrement que dans l'état du péché. La distance entre lui et Dieu s'est entièrement modifiée, car à ce moment précis, il est uniquement animé par une déférence pleine d'amour.

    Dieu, dans sa vie une et trinitaire, est éternel. L'homme est un être passager. Mais au moment de l'absolution, Dieu répand sur lui un souffle de son éternité. La liberté que l'homme acquiert ainsi a son origine dans l'amour éternel, et grâce à cet amour, il est de nouveau capable d'aimer, non seulement de manière plus libre, mais aussi de manière plus absolue dans la totalité de son état qui est à Dieu, qui a été créé par Dieu, que Dieu maintient dans la pureté et qu'il purifiera de nouveau s'il le faut. Dans cet état, tout est revêtu d'une clarté qui a son origine dans la vie éternelle.

    Si l'homme retombe dans le péché, la distance sera marquée par la crainte, mille choses se glissent alors entre le pécheur et Dieu. Dans la période qui sépare deux absolutions, le pécheur peut faire bien des expériences qui le séparent de Dieu, limitent sa liberté, pèsent sur sa foi et lui cachent la vie éternelle comme derrière un rideau. L'absolution enlève ce rideau pour celui qui est prêt à s'agenouiller devant Dieu pour se repentir et s'accuser de ses fautes. Les deux choses se font dans un événement unique: le rideau est enlevé par l'absolution et l'homme entièrement disponible s'y attend et éprouve quelque chose de l'éternité, une expérience qu'il ne fait qu'à cet instant précis. La bonté éternelle de Dieu, sa miséricorde et son amour sont de nouveau disponibles pour lui pécheur, lui sont envoyés par Dieu comme une nouvelle fois pour l'atteindre et le ramener vers lui.

    Après cela, l'homme retourne à sa vie de tous les jours. S'il a essayé de se confesser correctement, il a vu pour un instant sa propre vie et son entourage dans une lumière nouvelle. Il reprend ses occupations avec une espérance neuve qui garde l'empreinte de l'absolution reçue. Et cela non seulement de manière qu'il repense à la pureté de l'absolution comme à un pays merveilleux redevenu accessible; mais Dieu, par l'absolution, a effectivement mis à sa disposition une obéissance efficace dans cette pureté, et c'est ce trésor qu'il lui faudra s'approprier. Et si par rapport à sa vie, il se trouve confronté à de nouvelles questions, tous ces problèmes soulevés par la confession trouveront leur solution en Dieu, tout disposé à la communiquer. Et toujours cette solution consistera dans un: plus d'amour! Un amour qui ne soit pas inerte, l'amour même du Dieu Trinité dans son échange auquel, par l'absolution, l'homme participe efficacement. Il ne reste qu'à se demander comment l'homme se servira de cet amour qu'il a reçu. Et par la manière dont il s'en sert, cette pureté et cet amour seront confirmés. Si l'homme gardait jalousement cet amour, avec le sentiment qu'il n'est destiné qu'à lui, il se tarirait rapidement. Mais s'il en pénètre le secret - qui est d'être utilisé et donné -, cet amour restera vivant en lui. Ce n'est que s'il est dilapidé que ce trésor demeure intact, que cet amour garde la force du miracle d'origine opéré dans l'absolution. Un miracle qui se poursuit, qui s'enchaîne. Dès que les chaînes du péché sont brisées, ce sont les chaînes et les enfilades de la grâce qui commencent. Et si les possibilités du péché sont nombreuses et s'enchaînent, les possibilités de la grâce sont bien plus nombreuses encore et s'étendent sur les perspectives de l'éternité.

    Lors de sa vie parmi nous, le Fils constate combien il faut de temps pour que quelque chose au moins de la parole de Dieu ait des effets durables. Il le fait voir dans la parabole du semeur. Combien de conditions doivent être remplies pour que la semence germe. Ce n'est qu'une parabole, et il sait ce que les siens, qui l'ont entendue, en ont fait: très peu de choses. Sa parabole n'a pas réussi à faire de ses auditeurs de la bonne terre, en les obligeant à préparer les conditions voulues.

    C'est ainsi qu'en partant de l'idée de cette parabole, il a institué les sacrements. Ils ont tous un caractère absolu, ils opèrent quelque chose d'absolu et d'infiniment total qui vient de Dieu et qui, à cause de son caractère divin, est incomparable. Peut-être le Seigneur aurait-il pu instituer la confession de telle manière qu'elle nous aurait délivré uniquement de ce que le péché a d'intolérable, de ce qui dépasse pour nous la mesure du tolérable. L'homme aurait alors gardé un reste de sa vie passée, de son péché passé ; il aurait reçu une lumière en vue de l'avenir. Au lieu de cela, le Seigneur nous fait, par son sacrement, le don d'un renouvellement total, d'un pardon divin qui enlève tout. L'homme qui après sa confession retombe dans le péché n'ajoute rien à ce qui existait déjà, il commence à nouveau avec le péché. Mais - et ceci est capital- il a déjà commencé auparavant la vie sans péché. S'il réfléchit au don qui lui est fait, au moment de l'absolution, pour toute sa vie future, il comprendra qu'il est devenu cette bonne terre, que tout fardeau lui a été enlevé, que son âme est devenue pure et que c'est la paresse seule, sa tiédeur et peut ­être son attachement au péché qui de nouveau ont fait de lui un pécheur.

    Si l'on va jusqu'au bout de la réflexion sur la grâce de l'absolution, on voit clairement ce qu'on pourrait en faire. Il suffirait de contempler l'amour de Dieu, la grâce, les paroles du Seigneur pour avoir en soi tout ce qu'il faut pour répondre au Seigneur. Les soucis et les peines de chaque jour ne sont pas enlevés, mais bien le péché et la servitude qu'il entraîne. Délivré de la sorte, on pourrait chaque fois faire un pas décisif vers le Seigneur. Il ne faudrait pas se contenter de dire la prière de la pénitence et s'en tenir là, mais se livrer à nouveau au Seigneur avec une âme purifiée. Lui donner en ce moment de dégagement la chance d'agir en nous totalement. Des jours et des semaines après, lorsque la vie quotidienne nous aura de nouveau «désillusionnés», nous nous souviendrons peut-être de cet abandon, comme d'un moment de griserie, d'une attaque par surprise, et nous penserons ne pas avoir été dans un état «normal». Mais il se pourrait aussi que l'on considérât cet état de délivrance du péché comme l'état le plus normal, et la décision que nous avons prise dans la hâte du moment, comme la plus vraie, de sorte qu'elle devrait être le pôle vers lequel convergent tous les autres moments de notre vie. Si on l'admet réellement comme centre, il sera possible d'orienter toute sa vie d'après lui. Il suffirait de détruire l'image du «convenable» que nous avions jusqu'ici devant les yeux, sans la remplacer par une autre, et de persévérer dans le oui et dans l'offrande faite au Seigneur, en le priant de nous accepter tout entiers et de nous former. S'il faut, se reconfesser assez rapidement pour consolider cet état de pureté qui suit la confession. Se persuader qu'on peut être cette bonne terre dans laquelle la semence de Dieu tombe et germe. Une terre qui ne se complaît pas en elle-même, mais qui tout simplement est ouverte et disponible. C'est l'œuvre du sacrement et non de la «bonne volonté». Le semeur lui-même a préparé la terre qu'il pourra ensemencer avec succès.

    L'état qui suit la confession est aussi celui qui permet le mieux de gagner des indulgences: l'homme est purifié, intérieurement uni au Seigneur, et répond sans difficultés aux intentions et aux prescriptions de l'Église.

    Le péché, sa genèse et ses effets peuvent être l'objet d'une conversation mondaine; s'il s'agit d'un péché personnel, on a presque toujours tendance à l'embellir. On en parle peut-être pour se divertir, pour expliquer quelque chose ou se donner de l'importance, à l'occasion aussi, pour qu'une fois les choses soient dites. Plus ou moins consciemment, on attache de l'importance aux réactions de ses interlocuteurs : ce qu'on vient de raconter perd chez eux de son importance ou en gagne, ou bien on en parle pour avoir un point de comparaison: un tel porte tel jugement, tandis que moi j'en porte un autre. Cet entretien avec d'autres personnes peut aussi avoir lieu pour mettre fin à un dialogue intérieur entre soi et son propre péché, et dont on ne savait pas bien si c'était un monologue ou un dialogue.

    Dans la confession chrétienne, à cause de l'objectivité sacramentelle, tout ce qui porte à l'embellissement, à la comparaison, tout ce qui est avide de réactions est supprimé. Le pénitent peut préparer sa confession, savoir exactement comment il formulera son aveu, même avec quelle voix il le prononcera, à quel endroit il fera un arrêt significatif, il peut l'apprendre par cœur - et pourtant, au moment où il le prononcera, son aveu aura une résonance toute différente. Car à présent c'est le confesseur qui écoute et transmet à Dieu, en réponse à son exigence. On le fait entrer dans le cadre des commandements immuables, qui depuis longtemps font partie de la tradition et de la pratique de l'Église et donnent au péché son caractère objectif. Il se présente à nous comme le péché du premier couple humain dans le jardin, avec une clarté inéluctable, tel qu'il est, et non autre, rien ne peut l'embellir, il est impondérable pour l'homme, et incalculable dans ses effets ultimes. Cela crée de nouveaux rapports entre le pénitent et son confesseur, mais ceux-ci aussi sont inconcevables, car ils sont comme le reflet d'un rapport déterminé entre Dieu et le pécheur. Dans sa relation avec le confesseur, Dieu occupe exactement la place qu'il veut occuper et qui est marquée, une fois pour toutes, par la croix. Le pécheur occupe un point central qui se trouve en lui-même et pourtant n'est pas produit par lui seul, point central qui de son côté illumine bien des choses incalculables elles aussi. C'est un foyer vers lequel convergent les rayons de toutes ses situations et de tous ses actes du passé, ses motifs, les circonstances de sa vie; et cependant tous ces éléments psychologiques ne permettent pas de l'évaluer, parce que partout la grâce agit et transmue les valeurs de manière inconcevable. Ainsi est-il impossible au pécheur de savoir où il en est vraiment. La lumière de la grâce, qui dès le début a éclairé tout son passé et qu'il perçoit maintenant dans la confession, lui a enlevé des mains ses dernières normes. D'une part, tout son passé avec son poids écrasant apparaît dans cette lumière, mais là où il faudrait en tirer les conséquences, la lumière de la grâce elle-même surgit, qui veut absoudre, et qui pourtant au moment où l'on prépare l'aveu, peut prendre un aspect presque angoissant, parce qu'elle fait apparaître la confession comme une nécessité contraignante et inéluctable. Comme une exigence inexorable, parce que moi pécheur, je dois m'engager sur le chemin de la grâce. Je ne peux pas me perdre dans mon passé, qui ne subsiste plus que sous forme d'exigence: il faut s'en confesser.

    C'est dans cette exigence que le pécheur rencontre la vérité. Lui qui a vécu avec son passé, qui jusqu'ici croyait savoir qui il était, il a reçu un nouveau visage, un visage qui n'est pas nouveau pour lui seul, mais aussi pour son entourage qui n'est pas assuré de le reconnaître puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir reprendre ses occupations et les conditions de sa vie passée: tout ce qui aurait dû constituer son avenir d'homme. Ce qui actuellement est à moi n'est certainement pas ce qui était une fois à moi. Que je ne me reconnaisse plus moi-même, je peux encore l'admettre, mais que les autres ne me reconnaissent plus, qu'ils doivent constater que jusqu'alors j'ai vécu au milieu d'eux avec un masque, sous lequel ils continueront à me chercher, parce qu'il fait partie de moi, alors que maintenant je pense leur montrer mon vrai visage, celui d'un chrétien sauvé, voilà ce qui, dans la confession, est le plus difficile. En raison de la libération de ma faute, je me trouve pris dans la confusion d'être un autre que celui qu'on croit. Et comment moi, pécheur, saurais-je vivre comme un enfant de la grâce ? Ah ! si seulement tout autour de moi devenait neuf ! Si je pouvais partir pour un pays étranger et vivre au milieu d'étrangers! Mais cette faveur ne m'est pas accordée. Là où j'étais, je dois rester. Seulement il me faut maintenant faire mienne la parole: « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi », parole qui m'a attendu depuis deux mille ans. Ma confession n'est-elle pas une imprudence monstrueuse? Désormais tout sera surprise. Mais cette surprise ne part pas de moi, elle jaillit de la parole du Seigneur que le prêtre prononce dans son ministère, surprise qui s'empare de moi, puis de toute l'Église confessante qui au début de la messe dit le Confiteor, et de moi et de l'Église se transmet au monde qui nous entoure et qui, incrédule, branle la tête ou peut-être tout doucement commence à croire.

La confession, Éd. Lethielleux, Collection Le Sycomore, 1981, p. 177-182

Charles Péguy, Deux races de saints

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Il est indéniable; il ne fait aucun doute qu'il y a deux races de saints dans le ciel.
Deux sortes de saints.
(Heureusement qu'ils font bon ménage ensemble.)
De même que les soldats du roi et les capitaines
Sont d'une race ou d'une autre mais sont tous des Français.
Et ils font tout de même une seule armée.
Et ils sont tous les soldats (de l' armée) du roi, et les capitaines.
Mais enfin ils proviennent d'une province ou d'une autre.
Ou d'une marche. Les uns de l'une, les autres de l'autre.
Ou d' Outre-Loire ou de par ici de la Loire.
Ainsi, (et autrement), il faut le dire il y a, il faut dire le mot il y a deux races de saints dans le ciel.
Deux races temporelles. Deux sortes de saints.
Tout le monde est pécheur. Tout homme est pécheur.
Mais enfin il y a deux grandes races, il y a deux recrutements.

Il y a un double recrutement des saints qui sont dans le ciel.
Il y a ceux qui viennent, il y a ceux qui sortent des justes. Et il y a ceux qui sortent des pécheurs.
Et c'est une entreprise difficile.
C'est une entreprise impossible à l'homme.

Que de savoir quels sont les plus grands saints. Ils sont tellement grands les uns et les autres.

Il y a deux extractions (et tous pourtant, ensemble, également ils sont des saints dans le ciel. Sur le même pied) (Des saints de Dieu)
Il y a deux extractions, ceux qui viennent des Justes et ceux qui viennent des pécheurs.
Ceux qui n'ont jamais inspiré d'inquiétudes sérieuses
Et ceux qui ont inspiré une inquiétude
Mortelle.
Ceux qui n'ont pas fait jouer l'espérance et ceux qui ont fait jouer l'espérance.

Ceux dont on n'a jamais rien craint, rien redouté de sérieux, et ceux dont on a failli désespérer, Dieu nous en garde.
Quel grand combat.
Ceux dont on n'a jamais rien entendu dire. Et ceux dont on a entendu dire
La parole
Mortelle.
Il y a deux formations, il y a deux extractions, il y a deux
races de saints dans le ciel.
Les saints de Dieu sortent de deux écoles. De l'école du juste et de l'école du pécheur.
De la vacillante école du péché.
Heureusement que c'est toujours Dieu qui est le maître d'école.
Il y a ceux qui viennent des justes et il y a ceux qui viennent des pécheurs.
Et ça se reconnaît.
Heureusement qu'il n'y a aucune jalousie dans le ciel. Au contraire.
Puisqu'il y a la communion des saints.
Heureusement qu'ils ne sont point jaloux les uns des autres. Mais tous ensemble au contraire ils sont liés comme les doigts de la main.
Car tous ensemble ils passent tout leur temps toute leur sainte journée ensemble à comploter contre Dieu.
Devant Dieu.
Pour que pied à pied la Justice
Pas à pas cède le pas à la Miséricorde.
Ils font violence à Dieu. Comme des bons soldats ils luttent pied à pied,
(Ils font la guerre à la justice.
Ils sont bien forcés)
Pour le salut des âmes périclitantes.
Ils tiennent bon. Tout mus, tout animés d'espérance,
Hardis contre Dieu,
(Mais aussi ils en ont un appui, un patronage, une haute protection.
Quel patron, mes enfants, et quelle patronne.)
Quel (autre) complot au-dessus d'eux, couvrant leur grand complot,
Patronnant leur grand complot.

Quelle avocate auprès de Dieu. (Advocata nostra).
Car nos patrons et nos saints, nos patrons les saints
Ont eux-mêmes un patron et une patronne.
Un saint et une sainte.
Qui est autant
(Et septante fois autant) au-dessus d'eux qu'ils sont au­ dessus de nous
Eux-mêmes.
Qui est pour eux ce qu'ils sont pour nous, et septante fois ce qu'ils sont pour nous.
Telle est la folie de l'espérance.
Et couverts, encouragés par ce haut complot,
Par la protection de ce haut complot,
Tout nourris d'espérance ils tiennent bon comme des bons soldats.
Ils luttent pied à pied, ils défendent le terrain pied à pied.
On ne peut imaginer tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils inventent
Pour le salut des âmes périclitantes.
Lambeau à lambeau ils vous arrachent
Au royaume de perdition
Une âme en danger.

Ainsi Dieu n'a pas voulu, Il ne lui a pas plu,

Que dans le concert il n'y eût qu'une voix.
Il n'a pas plu à sa sagesse.
Et à son contentement.

Il n'a pas voulu être loué d'une seule voix. Par un seul chœur
Et combattu.
Mais comme dans une église de campagne il y a plusieurs voix
Qui louent Dieu.
Par exemple les hommes et les femmes. Ou encore les hommes et les enfants.
Ainsi dans le ciel il a plu, il a été agréable à sa sagesse.
Et à son contentement.
D'être loué, d'être chanté, d'être combattu par deux voix.
Par deux langages, par deux chœurs.
Par les anciens justes et par les anciens pécheurs.
Pour que pied à pied la Justice reculât
Devant la Miséricorde.
Et que la Miséricorde avance. Et que la Miséricorde gagne.
Car s'il n'y avait que la justice et si la Miséricorde ne s'en mêlait pas,
Qui serait sauvé.

Ou quelle femme ayant dix drachmes
(C’est encore selon saint Luc, mon enfant, Si elle a perdu une drachme,
Si elle en perd une,
Est-ce qu'elle n'allume pas sa chandelle,
Et balaye sa maison,
Et cherche diligemment,
Jusqu’à ce qu’elle trouve ?

Et quand elle a trouvé,
Elle convoque ses amies et ses voisines,
(Ils convoquent tout le temps leurs amis et leurs voisins, dans ces paraboles),
Disant:
Réjouissez-vous avec moi,
Parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue.

Ainsi je vous le dis,
Il y aura de la joie devant les anges de Dieu,
 Sur un pécheur faisant pénitence.
Il y avait une grande procession; en tête s'avançaient les trois Similitudes;
la parabole de la brebis égarée;
la parabole de la drachme égarée;
la parabole de l'enfant égaré.

Or autant qu'un enfant est plus cher qu'une brebis,
Et infiniment plus cher qu'une drachme,
Autant qu'un enfant eSt plus cher au cœur du père,
(De son père qui est en même temps, qui est déjà, d'abord, qui est premièrement son pasteur),
Qu’une brebis même n'est chère au cœur du (bon) pasteur,
Autant la troisième Similitude,
Autant la parabole de l'enfant égaré
Est encore plus belle si possible et plus chère,
Est encore plus grande que les deux Similitudes antécédentes,
Que la parabole de la brebis égarée,
Et que la parabole de la drachme égarée.

Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les paraboles sont grandes, toutes les paraboles sont chères.
Toutes les paraboles sont la parole et le Verbe,
La parole de Dieu, la parole de Jésus.
Elles sont toutes également, elles sont toutes ensemble
La parole de Dieu, la parole de Jésus.
Sur le même pied.
(Dieu s'est mis dans ce cas, mon enfant, Dans ce mauvais cas,
D'avoir besoin de nous)
Toutes elles viennent du cœur, également, et elles vont au cœur,
Elles parlent au cœur.
Mais entre toutes les trois paraboles de l'espérance.
S'avancent,
Et entre toutes elles sont grandes et fidèles, entre toutes elles sont pieuses et affectueuses, entre toutes elles sont belles, entre toutes elles sont chères et près du cœur.
Entre toutes elles sont près du cœur de l'homme, entre toutes elles sont chères au cœur de l'homme.
Elles ont on ne sait quelle place à part.
Elles ont peut-être en elles on ne sait quoi qui n'est pas, qui ne serait pas dans les autres.
C'est peut-être qu'elles ont en elles comme une jeunesse, comme une enfance ignorée.
Insoupçonnée ailleurs.
Entre toutes elles sont jeunes, entre toutes elles sont fraîches, entre toutes elles sont enfants, entre toutes elles sont inusées.
Invieillies.
Non usées, non vieillies.

Depuis treize et quatorze siècles, qu'elles servent, et depuis deux mille ans, et dans les siècles des siècles Jeunes comme au premier Jour.
Fraîches, innocentes, ignorantes,
Enfants comme au premier jour.
Et depuis treize cents ans qu'il y a des chrétiens et quatorze cents ans,

Ces trois paraboles, (que Dieu nous pardonne), Ont une place secrète dans le cœur.

Et que Dieu nous pardonne tant qu'il y aura des chrétiens,
Aussi longtemps c'est-à-dire éternellement,

Dans les siècles des siècles il y aura pour ces trois paraboles
Une place secrète dans le cœur.

Et toutes les trois elles sont les paraboles de l'espérance.
Ensemble.
Également jeunes, également chères.
Entre elles.
Sœurs entre elles comme trois enfants toutes jeunes.
Également chères, également secrètes.
Secrètement aimées.
Également aimées.
Et comme plus intérieures que toutes les autres.
Répondant comme à une voix intérieure plus profonde:
Mais entre toutes; entre toutes les trois voici la troisième parabole qui s'avance.
Et celle-là, mon enfant, cette troisième parabole de  l'espérance,
Non seulement elle est neuve comme au premier jour.
Comme les deux autres
Ses sœurs.
Et dans les siècles elle sera neuve,
Aussi neuve jusqu'au dernier jour.
Mais depuis quatorze cents, depuis deux mille ans qu'elle  sert,
Et qu'elle fut contée à des hommes innombrables, (Depuis cette première fois qu'elle fut contée),
A des chrétiens innombrables,

A moins d'avoir un cœur de pierre, mon enfant, qui l'entendrait sans pleurer.  




Depuis quatorze cents, depuis deux mille ans elle a fait
pleurer des hommes innombrables.
Dans les siècles et dans les siècles.
Des chrétiens innombrables.
Elle a touché dans le cœur de l'homme un point unique,
un point secret, un point mystérieux.
(Elle a touché au cœur.)
Un point inaccessible aux autres.
On ne sait quel point comme plus intérieur et plus profond.
Des hommes innombrables, depuis qu'elle sert, des chrétiens innombrables ont pleuré sur elle.
(A moins d'avoir un cœur de pierre.)
Ont pleuré par elle.
Dans les siècles des hommes pleureront.
Rien que d'y penser, rien que de la voir qui pourrait,
Qui saurait retenir ses larmes.
Dans les siècles, dans l'éternité des hommes pleureront
sur elle; par elle, Fidèles, infidèles.
Dans l'éternité jusqu'au jugement.
Au jugement même, dans le jugement. Et
C'est la parole de Jésus qui a porté le plus loin, mon enfant.
C'est celle qui a eu la plus haute fortune
Temporelle. Éternelle.
Elle a éveillé dans le cœur on ne sait quel point de répondance Unique.
Aussi elle a eu une fortune
Unique.
Elle est célèbre même chez les impies.
Elle y a trouvé, là-même, un point d'entrée.
Seule peut-être elle est restée plantée au cœur de l'impie
Comme un clou de tendresse.
Or il dit: Un homme avait deux fils:
Et celui qui l'entend pour la centième fois,
C’est comme si c’était la première fois.
Qu’il entendrait.
Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle est belle partout.
Elle n'est que dans Luc, elle est partout.
Elle est belle sur la terre et dans le ciel. Elle est belle partout.
Rien que d'y penser, un sanglot vous en monte à la gorge.
C'est la parole de Jésus qui a eu le plus grand retentissement
Dans le monde.
Qui a trouvé la résonance la plus profonde
Dans le monde et dans l'homme.
Au cœur de l'homme.

Au cœur fidèle, au cœur infidèle.

Quel point sensible a-t-elle trouvé
Que nulle n'avait trouvé avant elle
Que nulle n'a trouvé, (autant), depuis.
Quel point unique,
Insoupçonné encore,
Inobtenu depuis.
Point de douleur, point de détresse, point d'espérance.
Point douloureux, point d'inquiétude.
Point de meurtrissure au cœur de l'homme.
Point où il ne faut pas appuyer, point de cicatrice, point de couture et de cicatrisation.
Où il ne faut pas que l'on appuie .

Point unique, fortune unique, force unique d'attache.
Attachement unique, liaison du cœur fidèle.
Et du cœur infidèle.
Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les paraboles sont grandes.
Et notamment les trois paraboles de l'espérance.
Et toutes les trois paraboles de l'espérance en outre sont jeunes, mon enfant.
Mais sur celle-ci des centaines et des milliers d'hommes ont pleuré.
Des centaines de milliers d'hommes.
Par celle-ci.
Battus des mêmes sanglots pleuré les niêmes larmes.
Fidèles, infidèles.
Se recommençant les unes les autres.
Les mêmes.                                    
Roulés des mêmes sanglots. Dans une communion de larmes.
Couchés, penchés, soulevés des mêmes sanglots pleuré
les mêmes larmes.
Fidèles, infidèles.
Secoués des mêmes sanglots.
Pleuré comme des enfants.

Un homme avait deux fils. De toutes les paraboles de Dieu
C'est celle qui a éveillé l'écho le plus profond.
Le plus ancien.
Le plus vieux, le plus neuf.
Le plus nouveau.
Fidèle, infidèle.
Connu, inconnu.
Un point d'écho unique.
C'est la seule que le pécheur n'a jamais fait taire dans son cœur.
Quand une fois cette parole a mordu au cœur
Le cœur infidèle et le cœur fidèle,
Nulle volupté n'effacera plus
La trace de ses dents.
Telle est cette parole.
C'est une parole qui accompagne.
Elle suit comme un chien
Que l'on bat, mais qui reste.
Comme un chien maltraité, qui revient toujours.
Fidèle elle reste, elle revient comme un chien fidèle.
Vous avez beau lui donner des coups de pied et des coups de bâton.
Fidèle elle-même d'une fidélité Unique,
Ainsi elle accompagne l'homme dans ses plus grands
Débordements.
C'est elle qui enseigne que tout n'est pas perdu.
Il n'entre pas dans la volonté de Dieu
Qu' un seul de ces petits périsse.
C'est un chien fidèle
Qui mord et qui lèche
Et les deux retiennent
Le cœur inconstant.
Quand le pécheur s'éloigne de Dieu, mon enfant,
A mesure qu'il s'éloigne, à mesure qu'il s'enfonce dans les pays perdus, à mesure qu'il se perd.
Il jette au bord du chemin, dans la ronce et dans les pIerres
Comme inutiles et embarrassants et qui l'embêtent les
biens les plus précieux.
Les biens les plus sacrés.
La parole de Dieu, les plus purs trésors.
Mais il y a une parole de Dieu qu'il ne rejettera point.
Sur laquelle tout homme a pleuré tant de fois.
Sur laquelle, par la vertu de laquelle. Par laquelle
Et il est comme les autres, il a pleuré aussi.
Il est un trésor de Dieu, quand le pécheur s'éloigne
Dans les ténèbres grandissantes,
Quand des ténèbres
Croissantes
Voilent ses yeux il est un trésor de Dieu qu'il ne jettera point aux ronces de la route.     .
Car c'est un mystère qui suit, c'est une parole qui suit
Dans les plus grands
Éloignements.
On n'a pas besoin de s'occuper d'elle, et de la porter.
C'est elle.
Qui s'occupe de vous et de se porter et de se faire porter.
C'est elle qui suit, c'est une parole à la suite, c'est un  trésor qui accompagne
Les autres paroles de Dieu n'osent pas accompagner l'homme
Dans ses plus grands Débordements.
Mais en vérité celle-ci est une dévergondée.
Elle tient l'homme au cœur, en un point qu'elle sait, et ne le lâche pas.
Elle n'a pas peur. Elle n'a pas honte.
Et si loin qu'aille l'homme, cet homme qui se perd,
En quelque pays
En quelque obscurité,
Loin du foyer, loin du cœur,
Et quelles que soient les ténèbres où il s'enfonce,
Les ténèbres qui voilent ses yeux,
Toujours une lueur veille, toujours une flamme veille, un point de flamme.
Toujours une lumière veille qui ne sera jamais mise sous le boisseau. Toujours une lampe.
Toujours un point de douleur cuit. Un homme avait deux fils. Un point qu'il connaît bien.
Dans la fausse quiétude un point d'inquiétude, un point d'espérance. Toutes les autres paroles de Dieu sont pudiques. Elles n'osent point accompagner l'homme dans les hontes du péché.
Elles ne sont pas assez avant.
Dans le cœur, dans les hontes du cœur. Mais celle-ci en vérité n'est pas honteuse. On peut dire qu'elle n'a pas froid aux yeux.
C'est une petite sœur des pauvres qui n'a pas peur de manier un malade et un pauvre.
Elle a pour ainsi dire
Et même réellement porté un défi au pécheur.
Elle lui a dit: Partout où tu iras, j'irai.
On verra bien.
Avec moi tu n'auras pas la paix.
Je ne te laisserai pas la paix.
Et c'est vrai, et lui le sait bien. Et au fond il aime son persécuteur.
Tout à fait au fond, très secrètement.
Car tout à fait au fond, au fond de sa honte et de son péché il aime (mieux) ne pas avoir la paix. Cela le rassure un peu


Un point douloureux demeure, un point de pensée, un point d'inquiétude. Un bourgeon d'espérance.
Une lueur ne s'éteindra point et c'est la Parabole troisième,
la tierce parole de l'espérance. Un homme avait deux fils. 

Il y avait une grande procession. En tête les trois Similitudes
s'avançaient. La foi, dit Dieu, ça n'est pas malin.      
Tout le monde croit. Je voudrais bien voir comment ils feraient autrement.
Oui je voudrais savoir comment ils feraient pour ne pas croire     
Comment ils s'y prendraient.      
J'éclate tellement dans ma création.    
Jusque dans les gouffres de la mer et dans les abîmes salés.
Dans les profondeurs des gouffres.
Dans les éclairs et dans la foudre d'un ciel d'orage, Quand le ciel est lourdement chargé,
Qui sont comme une déchirure du ciel.
En zig-zag.
Et dans le fracas du tonnerre qui est un déchirement du ciel.
Et dans le roulement d'un tonnerre lointain.
Dans le roulement et le déroulement d'un tonnerre
Et dans les jours si beaux quand il ne fait pas un souffle de vent
En mai.

A moins d'être aveugles comment feraient-ils pour ne pas me voir.
La charité, dit Dieu, ça n'est pas malin. Ça ne m'étonne pas non plus.
Ces pauvres enfants sont si malheureux qu'à moins d'avoir un cœur de pierre
Comment n'auraient-ils pas charité de leurs frères. Comment n'auraient-ils pas charité les uns des autres.

Mais }' espérance, dit Dieu, (un homme avait deux jils)) que ces pauvres enfants voient tous les jours comme ça va.
Et que tous les jours ils croient que ça ira mieux le lendemain matin.
Justement le lendemain matin.
Tous les jours depuis qu'il y a des jours.
Et qu'un soleil se lèvera meilleur.
Que tous les matins en se levant ils croient que la journée sera bonne.
Cette journée.
Et que tous les soirs en se couchant ils croient que le lendemain.
Que justement le lendemain, que le jour du lendemain
Sera, fera une bonne journée.
Depuis tant de temps qu'il y a des jours. Et que ça recommence.
Que tous les démentis ne comptent pas, tant de démentis qu'ils reçoivent précisément tous les jours.

Que les démentis ne soient comme rien, ne les arrêtent pas, que les démentis de tous les jours,
Innombrables comme les jours,
Innombrables dans les innombrables jours que les démentis
Ne les désabusent pas de cette idée, de cette conviction absurde
Que le jour d'aujourd'hui sera un jour meilleur,
Un autre jour, un jour nouveau, un jour frais, un jour neuf,
Un jour levant,
Bien lavé,
Un jour enfin, une bonne journée,
Enfin,
Un jour pas comme les autres,
Après tant d'autres qui étaient tous les uns comme les autres,
Qu'il a même oubliés.
Oubliés aussitôt que passés.
Oubliés aussitôt que touchés.
Oubliés aussitôt que eus.
Qu'ils croient que ce matin eh bien ça va marcher.
Que ça va aller.
Qu'ils croient quand même, que ce matin, ça va bien, Ça ça me confond.
Ça ça me passe.
Et je n'en reviens pas moi-même.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

Oeuvres poétiques complètesÉd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, Le Porche de la deuxième Vertu, p. 617-630

Père M. D. Molinié, Terriblement simple

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    J'ai souligné les obstacles qui nous empêchent de faire vraiment face à la Miséricorde. Les souffrances des saints viennent de là: il n'y a rien d'autre qui mérite en fin de compte le nom de souffrance. Humainement parlant, nous ne pouvons pas éviter la crainte: l'amour parfait bannit la crainte, mais nous n'en sommes pas là; c'est un grand danger de vouloir être délivré de toute crainte autrement que par l'amour parfait. En attendant, cultivons le courage d'avoir peur.

    Le Sang du Christ est tout-puissant, on ne peut pas invoquer le Nom de Jésus sans être sauvé; demandez et vous recevrez - tout cela est infaillible, c'est un roc: mais nous avons la tentation de courir après autre chose. Quand quelqu'un s'accroche à une bouée et qu'on l'oblige à la lâcher, il a forcément un moment de panique. Quand on nous parle en vérité du mystère du salut, on nous oblige à lâcher nos bouées. Alors nous avons peur, et ne voulant pas avoir peur nous accusons ceux qui nous parlent de jansénisme, d'intégrisme, etc. Et nous fuyons ainsi la vraie sécurité: ceux qui caressent les illusions ne sont pas en sécurité. Quand on a la charge écrasante d'annoncer la Parole de Dieu, il faut bien dire tout de même à ces aveugles: «Votre canot de sauvetage prend eau: montez dans la barque du Christ! le salut est offert, il n'y a qu'à le prendre. Venez, achetez pour rien», etc.

    Par exemple, il est dangereux de faire des promesses du genre de: Je donnerai ma vie pour Toi. Si on s'appuie sur la générosité qui a dicté cette promesse, on ne s'appuie pas sur Dieu seul. Ce n'est pas un danger mortel, mais c'est une prise offerte à Satan pour qu'il nous détourne de la Miséricorde. Certes Dieu voit notre bonne volonté, la petite graine de confiance vraie enfouie derrière cette illusion - mais Il est impatient de la débarrasser de ses entraves. Il veut que nous puissions dire: C'est la confiance et rien que la confiance... Alors comprenons d'où viennent nos échecs et nos difficultés: c'est l'impatience de Dieu de nous voir arriver à la vraie confiance.

    On parle de construire un monde meilleur. Mais où serait l'intérêt d'un monde soi-disant chrétien qui ne reposerait pas sur la confiance la plus folle dans la miséricorde de Dieu? On ne soupire pas assez après la Jérusalem céleste, on n'y croit pas assez, alors on se rabat sur l'espoir intermédiaire d'une humanité meilleure.

    Il importe de comprendre l'erreur qui anime cet espoir. Selon cet optimisme (qui se fait passer pour l'espérance chrétienne), si on prend le monde actuel avec les forces qui le travaillent dès maintenant - y compris bien sûr le ferment évangélique - eh bien, de soi, intrinsèquement, avec le secours ordinaire de Dieu, ce monde sera sauvé: l'humanité s'oriente vers un équilibre salutaire, à travers des crises sans doute, mais le processus est sûr et on peut lui faire confiance. N'est­ce pas faire confiance au germe du Royaume avec sa puissance de croissance: n'est-ce pas l'espérance chrétienne?

    Si on regarde ce germe comme le fruit de l'amour de Dieu pour nous, si on lui adjoint l'intention divine de nous sauver, alors c'est vrai - tout en restant gratuit et pas infaillible pour tous. Mais si on envisage ce germe en lui-même, dans sa fragilité fondamentale livrée sans défense à la liberté humaine, alors c'est une erreur grave de compter uniquement sur lui: cela voudrait dire que le monde n'a plus besoin pour être sauvé d'une intervention nouvelle et extrinsèque de Dieu...

    Lorsque l'empire de Satan se déchaîne - et à chaque fois qu'il se déchaîne - il faut un nouveau secours de Dieu: «Satan a réclamé de vous cribler comme le froment.» Ceux qui comprennent cela crient au secours, ils cherchent la face de Dieu et, à force de supplier, ils Le rencontrent. Ceux qui au contraire se laissent bercer par l'optimisme ne sont plus poussés par la détresse à chercher le visage du Christ. Résultat: la rencontre avec Dieu n'a pas lieu, parce qu'on perd l'habitude d'appeler au secours.

    C'est vrai pour l'histoire du monde, c'est vrai pour l'histoire de chacun: «Demandez et vous recevrez ...» mais la réponse n'est pas inscrite dans la demande! La première chose que Dieu attend, c'est qu'on appelle au secours - c'est la «prière de Jésus» des Orientaux: «Jésus, aie pitié de moi, pécheur!»

    Vous voyez, c'est simple: c'est terriblement simple. Terriblement en deux sens. D'abord parce que c'est à prendre ou à laisser. C'est tout ou rien: l'absolu est terrible pour nous parce que nous avons tendance à chercher des intermédiaires entre le meilleur et le pire - le malheur éternel et la Vie éternelle. (Le vieux Karamazov demandait à son fils athée s'il n'y avait pas tout de même un peu de vie éternelle, un peu d'immortalité...)

    Terriblement aussi, parce que la confiance qui nous sauve est rude à la nature humaine: cette simplicité de Dieu nous crucifie, elle nous inflige la mort... et la résurrection, qui passe par la mort et par le courage d'avoir peur.

Père M. D. Molinié, Sur quoi s'appuyer

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Ceux qui ont tout quitté pour suivre Jésus-Christ risquent de s'appuyer sur ce don total pour s'installer dans une sécurité trompeuse. C'est ce qu'on faisait facilement dans les siècles où l'on croyait au petit nombre des élus. La vie religieuse apparaissait comme un gage de salut qui dispensait de craindre. A partir de là, il était facile de tomber dans un pharisaïsme d'autant plus odieux qu'il damnait la majorité des hommes en remerciant Dieu de ne pas lui ressembler. On réagit violemment de nos jours contre ce pharisaïsme: mais on ne voit pas qu'on en garde le ferment dans la mesure où l'on cherche toujours une sécurité - une sécurité différente, mais une sécurité.

    Il est très difficile en effet de ne pas s'appuyer sur les gages de la miséricorde de Dieu - ceux qu'Il nous a déjà donnés: notre propre vertu, nos efforts et nos sacrifices, ou même tel acte de confiance déjà fait (« J'ai fait confiance, je suis couvert!»). Pour que notre espérance devienne pure, il faudra qu'elle abandonne tous ces appuis...

    Pour renforcer notre sécurité, on faisait facilement appel autrefois à des signes: le premier vendredi du mois, le scapulaire du Mont-Carmel, etc. (sans parler des indulgences). On a tort de mépriser ces choses, parce qu'on a toujours tort de mépriser quoi que ce soit (pas une seule goutte de mépris n'entrera au ciel) - ensuite parce que dans ces pratiques il y a autre chose que l'idée de mettre dans sa poche une réservation pour le ciel: il y a un acte de confiance qui s'incarne en s'appuyant sur un signe... et ce n'est pas si mal (voir l'histoire de Naaman le Syrien) .

    Mais quel est notre rocher, notre point d'appui suprême? la bonté de Dieu - ou une promesse précise à laquelle nous nous cramponnons? Il ne faut pas se rendre propriétaire, même de la Promesse. Si on essaie d'enfermer Dieu dans sa promesse ou dans sa parole, on quitte le climat où l'on se donne pour entrer dans le climat où l'on possède: c'est pour éviter cela que Dieu semble parfois renier ses promesses.

    Et pourtant il est bon, même si ce n'est pas pur, de s'appuyer fermement sur la promesse de Dieu. Cette promesse ne sera pas vaine: si nous y croyons, même en propriétaire, nous pouvons avoir la certitude - je dis la certitude - que Dieu nous rattrapera et nous apprendra un jour à mettre notre confiance en Lui, au-delà de toute promesse.

    Autrement dit, soyons sûrs que si nous avons confiance, Dieu nous donnera confiance: Il nous mettra dans cet état où il n'y a plus que la confiance. Seulement il faut L'y aider en acceptant d'éliminer le plus possible les mouvements par lesquels nous nous appuyons sur autre chose.

    On disait autrefois que dans la vie religieuse on se sauve plus facilement. Bien qu'on ne le dise plus, cela reste vrai. Mais il faut l'affirmer sans en tirer une garantie qui nous sortirait de la vraie confiance. Dieu a beau faire, Il ne peut sauver quelqu'un qui ne lui donne pas toute sa confiance, et nous la Lui retirons dans la mesure où nous nous appuyons sur autre chose.

    Toute les impuretés spirituelles reviennent à cela: s'appuyer sur autre chose. Voilà pourquoi il faut le travail du Saint-Esprit et les purifications passives. Dieu ne peut nous envahir si nous ne L'accueillons pas, et nous L'accueillons par la confiance: c'est la seule réponse adéquate aux invasions de l'Amour. Ces invasions contrarient nécessairement les faux mouvements par lesquels nous nous appuyons sur autre chose.

    Tel est le sens des exigences infinies de Dieu: Il ne peut pas, finalement, transiger là-dessus, et Il est obligé de nous mettre sur le gril de S. Laurent, parce que c'est instinctif de s'appuyer sur ce qu'on voit. Or la Miséricorde ne se voit pas: il faut donc qu'elle coupe les liens qui nous attachent à un appui visible. Chaque fois qu'Elle le fait, nous voyons bien que rien ne nous garantit le salut, nous n'avons pas plus de garantie à ce sujet que Judas. Ne sachant plus à quoi nous raccrocher, le désespoir nous guette. Alors Dieu y va tout doucement, Il enlève chaque appui l'un après l'autre - et en même temps Il nous donne un mouvement correspondant de confiance, qui se fait dans la nuit. Il ne faut donc pas s'étonner s'il y a des choses qui nous déconcertent…

    Tant qu'à espérer le salut, autant espérer la sainteté: il n'est pas plus facile d'être sauvé que d'être un saint, puisque de toute façon nous n'avons aucune garantie.

    Pour cela, il ne faut pas se cramponner à un certain cadre de vie, comme s'il n'y avait pas d'autre moyen de garder la présence de Dieu. Dès qu'on se cramponne, à nous les inquiétudes: «Comment faire si telle chose arrive?» Croyez-vous donc pouvoir en sortir par vous-mêmes? Soyez tranquilles, Dieu vous mettra toujours, quel que soit votre cadre de vie, dans une situation telle qu'il n'y aura pas moyen de vous en sortir. Quand on en est là, on est tenté d'abandonner la partie, en déclarant que dans ces conditions il n'y a rien à faire. Mais si vous renoncez à la sainteté, pourquoi pas au salut pendant que vous y êtes?

    C'est souvent un sursaut de désespoir qui nous jette dans la confiance aveugle. Thérèse disait: «Comme il faut prier pour les agonisants! Si on savait...» tout simplement parce que les agonisants sont dans la réalité. Ils voient que tout est perdu s'ils ne reçoivent pas une miséricorde que rien ne garantit. Il faut s'habituer, dans la vie, à subir quelques agonies de ce genre: sinon, le passage de l'illusion à la confiance véritable, toujours pénible, deviendra terrible.

    Prenons l'habitude de nous mettre sous le vent de la confiance, de nous laisser porter par cette vague comme fait le «surf». Acceptons de nous mettre sous la houle de la miséricorde, ce qui est impossible sans perdre pied.

Père M. D. Molinié, Pour avoir confiance, il faut craindre

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Ainsi, quand on affirme le salut du grand nombre, on risque de s'endormir dans une sécurité trompeuse. Mais quand on envisage l'éventualité du petit nombre, on se sent paralysé par la crainte, et on se dit: «Mais enfin, et la Miséricorde? Si les effets en sont tellement rares, pouvons­ nous compter sur elle?»

    Qu'on éprouve cette impression, je le comprends très bien: ce n'est pas encore un sophisme, c'est seulement une grossièreté inintelligente des mystères de l'amour. Mais ce qui devient un sophisme, c'est le raisonnement par lequel, à partir de là, on revient en force à l'optimisme sécurisant: «Dieu est bon, Il est miséricordieux. Si j'admettais l'enfer et le petit nombre des élus, je ne pourrais plus croire à sa Bonté. Par conséquent, je n'admets pas le petit nombre des élus ni même l'enfer. Avec ce qu'on nous dit sur la confiance, cela ne peut pas être un danger sérieux: on ne peut pas avoir confiance et croire que ce danger soit grave.»

    Il y a là vraiment un sophisme pernicieux. Le mirage qu'Il produit est d'autant plus difficile à dissiper que la plupart du temps on ne le formule pas clairement: il traîne dans les profondeurs du subconscient, aussi difficile à atteindre qu'un parasite dans nos viscères. Pour nous purger de ce poison « incapacitant » (en ce sens qu'il nous rend incapables de garder la vigilance d'un cœur qui aime), il faut se mettre une bonne fois en face de la Miséricorde et de ce qu'elle implique - esquissant ainsi une sorte de phénoménologie du dialogue entre confiance et miséricorde. Le sophisme que je dénonce nous détourne de ce dialogue, car il substitue à la Miséricorde une autre notion, totalement inconsistante: celle d'une justice qui pardonnerait à tout le monde.

    Pour implorer miséricorde, il faut être exposé à un danger réel - et le savoir. Si le danger n'est pas réel, il n'y a plus besoin de demander pardon. La conclusion pratique du sophisme en question (et c'est bien à cela qu'on aboutit en fait) peut se traduire ainsi: «Je n'ai pas besoin d'implorer la miséricorde, car je l'ai déjà reçue. Inutile d'appeler au secours, car nous sommes déjà sauvés.» Dans cette perspective, en effet, nous ne courons plus aucun danger éternel... le seul qui soit sérieux. Il n'y a plus à désespérer ni à espérer... : il est entendu qu'on va au ciel après la mort, c'est dans le programme, il serait intolérable et inadmissible de le mettre en doute; il n'y a même plus à y penser, mais à s'occuper des choses de la terre - les seules sérieuses, puisque ce sont les seules à propos desquelles il convient encore de craindre et d'espérer.

    Ce raisonnement évacue la miséricorde au nom même de la miséricorde. Au lieu de s'appuyer sur elle en l'invoquant, on en prend acte pour ne pas l'invoquer. On dit à Dieu: «Il paraît que vous êtes miséricordieux? Alors, attention, hein! ne me parlez pas d'enfer éternel - sinon, votre miséricorde, je n'y crois pas!»

    Vous voyez que pour invoquer la miséricorde sérieusement, il faut reconnaître non moins sérieusement que Dieu n'est pas obligé de nous la donner. Cet aveu est impliqué dans la confiance elle-même, il découle d'une phénoménologie correcte de la confiance. Prenons l'histoire de la pécheresse convertie au dernier moment, qui avait tellement impressionné Thérèse de Lisieux. (Elle insistait beaucoup pour qu'on la raconte à tous.) Cette histoire, l'enseignement de Thérèse, l'enseignement de l'Evangile - et bien entendu le mystère de la Croix... tout cela n'a rigoureusement aucun sens si l'enfer n'existe pas - ou si le danger qu'il nous fait courir est pratiquement nul. Les paroles les plus consolantes de la Bible ne signifient plus rien si la damnation n'est pas un risque réel. Le prix à payer pour trouver la miséricorde, c'est justement d'accepter cette crainte. Ceux qui la refusent refusent la miséricorde, ils trouvent que cela coûte trop cher de se mettre à genoux, physiquement et moralement, et d'avouer qu'on demande au bon plaisir de Dieu ce à quoi nous n'avons pas droit.

    Quand un enfant désire quelque chose, ses parents lui apprennent à dire: «S'il te plaît», et «Merci». L'enfant qui refuse de demander gentiment et poliment, il ne faut absolument pas lui donner ce qu'il exige: les parents qui cédent sur ce point sont de mauvais éducateurs. Dieu désire nous donner tout, Il n'a aucune envie de nous refuser quoi que ce soit, mais il faut que nous le demandions avec la note juste: c'est indispensable, parce que c'est la substance même de notre dialogue d'amour avec Lui, et cela implique l'aveu très efficace, très profond, très coûteux, que Dieu n'est pas obligé de nous sauver. (Le Procès de Kafka - et toute l'œuvre de cet auteur - c'est le cri déchirant d'une conscience qui se sent condamnée et rejetée sans savoir pourquoi... avec le pressentiment, perçu parfois comme un souffle, qu'il suffirait peut-être de très peu de chose pour que toutes les murailles soient renversées. Ce très peu de chose, c'est: demander avec une confiance sans limites...) Il le désire, mais Il désire absolument, comme condition de Son Amour, la confiance infinie qui accepte de craindre parce qu'elle évacue toute insolence.

    Il y a en somme deux manifestations de la Miséricorde:
  1. 1. Celle qui répond à la confiance qu'on met en elle, à la supplication humble et patiente. Cette manifestation est infaillible: Dieu répond toujours à un appel de ce genre. Je dirai qu'elle est ordinaire ou normale. Celui qui a trouvé l'attitude de la supplication confiante est déjà sauvé virtuellement... précisément parce qu'il accepte humblement de n'y avoir aucun droit.
  1. 2. Si quelqu'un ne sait pas prier, ne sait pas se mettre sous l'influx de la Miséricorde, il faut une intervention spéciale de celle-ci pour le tirer de cet état, le convertir et l'enfoncer dans l'humilité. Cette intervention n'est pas infaillible: Dieu répond à tous les appels... mais quand il n'y a pas l'appel, il faut une initiative nouvelle et gratuite de la Sagesse divine pour renverser l'orgueil de son piédestal et ressusciter ce mort qui ne sait plus dialoguer.

    Que Dieu réponde à celui qui demande, c'est gratuit et c'est infaillible: Il ne peut pas s'en empêcher. Mais qu'Il fasse demander celui qui ne demande pas, c'est gratuit et non infaillible. Si vous n'admettez pas cela, vous vous moquez de la Rédemption. S'il n'y a pas de danger réel, on ne voit pas très bien ce que Jésus est venu faire sur la Croix.
 
    La question n'est pas de savoir si l'on est pessimiste ou optimiste. Les personnes qui ont bon cœur ont tendance à penser que Dieu pardonne toujours, elles n'arrivent pas à croire qu'Il puisse damner quelqu'un. Elles ont parfaitement raison de concevoir la bonté divine à partir de leur propre cœur: et il est bien vrai que Dieu pardonne toujours à ceux qui le lui demandent. Ce que ces personnes ne comprennent pas - justement parce que cela ne leur ressemble pas - c'est l'endurcissement du cœur qui pourtant nous menace tous... le seul péché, au fond, que dénonce la Bible.

    L'optimisme de ces braves gens est donc une bonne chose dans la mesure où leur confiance ne s'appuie pas sur cet optimisme: c'est au contraire leur confiance, jaillie de leur bon cœur, qui nourrit leur optimisme. Ce que je dénonce, c'est la sécurité paresseuse et insolente qui prend prétexte de la bonté divine pour affirmer: «Ça va! Dieu est bon! Il n'y a pas besoin de s'en faire.» Cette doctrine est mortelle parce qu'elle tue la vraie confiance. Dans la mesure même où on dit cela, on commence à être en danger. Si cela effraie le lecteur, qu'il me pardonne: mon seul désir est de lui donner la vraie sécurité, la sécurité des pauvres.

Père M. D. Molinié, Le jeu de la miséricorde

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
DOUZIÈME VARIATION:
LE JEU DE LA MISÉRICORDE


    Je voudrais terminer ces développements sur la lutte entre la vie divine et le péché par une seule remarque, sur laquelle je ne saurais trop insister: notre sort est décidé par le jeu entre la Miséricorde et la confiance. Il n'y a pas d'autre problème, difficulté, erreur dans notre vie. Je dis: absolument pas d'autre.

    Une preuve très simple: c'est ce qui se passe à l'heure de la mort. A ce moment-là rien d'autre à faire que de jeter sa confiance dans la Miséricorde. Si c'est le seul acte que nous devions poser au moment de la mort, c'est le seul qui nous soit demandé pour toute la vie. Nous n'avons rien à faire ici­ bas que commencer à vivre de la vie éternelle. La mort étant la porte de la vie éternelle, nous n'avons rien d'autre à faire que d'apprendre à mourir dans l'amour de Dieu. Cet apprentissage est la mort du vieil homme dont nous avons parlé, et il ne réclame en fin de compte que la confiance: celle qui est toujours requise pour mourir, spirituellement ou physiquement.

    S'exercer à l'amour, s'exercer à mourir ou s'exercer à la confiance, c'est donc la même chose. Il ne faudrait pas que les difficultés de la vie nous masquent la simplicité - et en même temps la profonde difficulté - de ce mouvement. Profonde difficulté, non pas en soi (avoir confiance est aussi facile que de respirer), mais à cause de nous qui n'y sommes pas habitués.

    Nous ne soupçonnons pas à quel point nous n'y sommes pas habitués, à quel point nous en sommes loin. Je voudrais dénoncer le manque de confiance qui est en nous, avec le danger très réel qu'il nous fait courir, et lui seul.

    «C'est la confiance, disait Thérèse de Lisieux, et rien que la confiance, qui doit nous mener à l'Amour...» Cela paraît consolant, et c'est très redoutable, car nous essayons d'aller à Dieu par la confiance et par autre chose - en cherchant quelques appuis, quelques signes, quelques garanties. Or le propre de la confiance, c'est de ne pas chercher autre chose, de ne s'appuyer que sur l'Amour et la Miséricorde. Si on cherche Dieu par la confiance et par autre chose, en vérité on cesse d'avoir confiance... et on perd tout. Vous voyez que c'est grave - tellement grave qu'il faut avoir le courage de voir les choses en face jusqu'au bout... le courage d'avoir peur.

    Si nous n'acceptons pas d'avouer qu'en un sens notre salut éternel n'est pas assuré, c'est que nous refusons d'avoir confiance. S'il est devenu presque impossible de parler de l'enfer aux chrétiens, ce n'est pas parce qu'ils ont peur, mais parce qu'il ne veulent pas avoir peur. Ils ne peuvent plus supporter ce dogme parce qu'ils n'ont pas confiance: alors, s'ils croyaient à l'enfer, n'ayant pas confiance, ils seraient perdus.

    Ce que j'appelle le courage d'avoir peur, c'est tout simplement le courage de croire à l'enfer. Et je dis que le refus de ce courage est un refus d'avoir confiance, donc un très grand danger d'y aller... en un sens le seul: s'il y a un point où la génération actuelle est en danger, c'est celui-là. Il arrive certes que de braves gens refusent de croire à l'enfer parce qu'ils ont bon cœur et se sentent prêts à sauver tout le monde. Comme nous le verrons plus loin, ce n'est pas grave si on garde conscience du danger, et si on ne remplace pas la confiance théologale par l'optimisme.

    Ouvrez l'Evangile: il y est question de l'enfer une soixantaine de fois - vingt fois explicitement, quarante fois indirectement mais nettement (la géhenne - le feu éternel - les malédictions jointes aux béatitudes - le mauvais riche - la porte étroite - le jugement dernier, etc.). C'est indiscutable. (A moins de «démythologiser». Mais si les rites de cette opération sont souvent obscurs, le but en est clair et cette Variation essaie justement de le définir). Si nous écoutons le Christ comme Il veut être entendu, c'est-­à-dire comme des enfants, nous ne trouverons dans ses paroles aucune garantie sur le grand nombre des élus.

    L'Evangile suggère si bien le contraire que, pendant dix-huit siècles, la plupart des Pères et des théologiens (grecs et latins) ont enseigné couramment la doctrine du petit nombre des élus ... et ceux qui enseignaient cela étaient parfois des saints brûlants de charité. Depuis le XIXe siècle, l'enseignement bouge à ce sujet dans l'Eglise latine, à une telle vitesse que l'enfer apparaît aujourd'hui comme une invention du Moyen Age dont il n'y aurait pas trace dans l'Evangile bien interprété ... Je comprends qu'on hésite devant le dogme de l'enfer, mais lire l'Evangile sans jamais s'y heurter, c'est un tour de force dont j'admire la virtuosité sans être capable de m'y risquer.

    Je crois volontiers au grand nombre des élus. Je veux partager cet espoir, jusqu'à demander à Dieu de sauver ceux qui s'engagent sur le chemin de la perdition. Mais cet espoir n'a de sens qu'à condition de reconnaître:

  1. 1. Que l'immense majorité des hommes s'engage apparemment dans le chemin de la perdition;
  • 2. Que seule une miséricorde gratuite peut sauver au dernier moment la masse impressionnante de ceux qui jusqu'au bout semblent vivre en détournant leurs yeux de la porte étroite.
 
    Et ceci nous ramène au point essentiel: il ne faut pas appuyer notre espérance sur l'éventualité du grand nombre des élus, ce qui revient en fait à remplacer la vivacité de l'espérance par le sommeil d'un optimisme confortable. Si presque tous sont sauvés, si l'on s'en fait une certitude, on se dit: Il y a peu de chances que j'aille en enfer ... Ce n'est pas de la confiance, c'est du calcul!

    Il est donc essentiel de fonder notre confiance sur l'absence même de toute garantie au sujet du nombre des élus ou des réprouvés. Dieu ne nous rassurera pas du tout à ce sujet, il faut prendre au sérieux les menaces des prophètes et des saints - en espérant et en suppliant afin que le grand nombre soit sauvé («Que deviendront les pécheurs?» clamait s. Dominique des nuits entières).

Le Courage d'avoir peurÉd. du Cerf, Coll. Foi vivante, 1994, p. 181-184

Père Paul Baudiquey, La prodigieuse histoire du Père qui avait perdu son fils

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

LA PRODIGIEUSE HISTOIRE DU PÈRE QUI AVAIT PERDU SON FILS ET TOUS LES DEUX SE SONT RETROUVÉS

 L'homme qui a peint le "retour du prodigue" est un homme sans façade. Un homme lavé de toute parole vaine. L'œuvre est immense. Elle s'ouvre sur l'espace d'une confidence unique dans toute l'histoire de l'art occidental. C'est le premier portrait "grandeur nature" pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose. Le Père en majesté inscrit sa majuscule au commencement de tout. Voûté comme un arc roman, et de courbe plénière. Sa stature s'accomplit dans l'ovale géniteur qui rayonne au tympan.

 Son visage d'aveugle. II s'est usé les yeux à son métier de Père. Scruter la nuit, guetter, du même regard, l'improbable retour ; sans compter toutes les larmes furtives... il arrive qu'on soit seul ! Oui, c'est bien lui, le Père, qui a pleuré le plus.

 Je regarde le fils. Une nuque de bagnard. Et cette voile informe dont s'enclôt son épave. Ces plis froissés où s'arc-boute et vibre encore le grand vent des tempêtes, des talons rabotés comme une coque de galion sur l'arête des récifs, cicatrices à vau-l'eau de toutes les errances. Le naufragé s'attend au juge, "traite-moi, dit-il, comme le dernier de ceux de ta maison".

II ne sait pas encore qu'aux yeux d'un père comme celui-là, le dernier des derniers est le premier de tous. II s'attendait au juge, il se retrouve au port, échoué, déserté, vide comme sa sandale, enfin capable d'être aimé.

 Appuyé de la joue - tel un nouveau-né au creux d'un ventre maternel - il achève de naître. La voix muette des entrailles dont il s'est détourné murmure enfin au creux de son oreille. II entend.

 Lève les yeux, prosterné, éperdu de détresse, et déjà tout lavé dans la magnificence... Lève les yeux, et regarde, ce visage, cette face très sainte qui te contemple, amoureusement. Tu es accepté, tu es désiré de toute éternité, avant l'éparpillement des mondes, avant le jaillissement des sources, j'ai longuement rêvé de toi, et prononcé ton nom.

 Vois donc, je t'ai gravé sur la paume de mes mains, tu as tant de prix à mes yeux. Ces mains je n’ai plus qu’elles, de pauvres mains ferventes, posées comme un manteau sur tes frêles épaules, tu reviens de si loin !Lumineuses, tendres et fortes, comme est l'amour de l'homme et de la femme, tremblantes encore - et pour toujours, du déchirant bonheur.

 II faut misère pour avoir cœur. Et d'une patience qui attend, et d'une attente qui écoute, naît le dialogue insurpassable. Notre assurance n'est plus en nous, elle est en celui qui nous aime.

 Accepter d'être aimé... accepter de s'aimer. Nous le savons, il est terriblement facile de se haïr; la grâce est de s'oublier. La grâce des grâces serait de s'aimer humblement soi-même, comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.

 Encore faut-il avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe dans la nuit de l'eau; Ce que veut dire craquer, comme un arbre s'éclate aux feux ardents du gel, sous l'éclair bleu de la cognée. Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d'angoisses ?

 Pour retentir à ces atteintes, il faut avoir vécu, - et vivre encore - en haute mer menacé sans doute, naufragé peut-être, mais à la crête des certitudes royales, l'amour alors peut faire son œuvre nous féconder, nous rajeunir.

 Que nous soyons dans l'inquiétude, le doute et le chagrin, que nous marchions, le cœur serré, dans la vallée de l'ombre et de la mort ! Que nos visages n'aient d'autre éclat - que ceux, épars - d'un beau miroir brisé... Un amour nous précède, nous suit, nous enveloppe... L'inconnu d'Emmaüs met ses pas dans les nôtres, et s'assied avec nous à la table des pauvres.

 Malgré tous les poisons mêlés au sang du cœur, au creux de ces hivers dont on n'attend plus rien, rayonne désormais un été invincible. Morts de fatigue, nous ne saurions rouler que dans les bras de Dieu. Nous avons rendez-vous sur un lac d'or !

 Le miroir est sans rides. Du tond de toute détresse émerge enfin un vrai visage, exténuées, extasiées, nos faces vieillies de clowns sont l'icône de son Christ, pour l'émerveillement des saints.

 Et l'icône est plus fine, plus précieuse, plus belle, quand l'homme qui l'a peinte est passé par l'enfer. Trinité de ROUBLEV et "Trinité" REMBRANDT, du fond des terres où rayonnent ces images, le Père ne cesse de s'engendrer du Fils, de s'engendrer des fils, sous le couvert fécondateur de mains plus vastes que des ailes. L'ombre d'un grand oiseau nous passe sur la face. Les vrais regards d'amour sont ceux qui nous espèrent.

Paul Baudiquey

(Source: extrait du montage diapositives "Le Fils Prodigue" de l'ACNAV- http://acnav.net)

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