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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

André Feuillet, Jésus-Sagesse, Jésus Pain de Vie

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecJe passe maintenant du prologue au reste de l'Évangile de Jean. Non seulement la christologie du prologue johannique est sous l'influence des écrits de sagesse, mais il faut en dire autant de la christologie de l'ensemble du Quatrième Évangile. Je pourrais vous donner de multiples indices en ce sens.

       La Sagesse divine nous dit qu'elle est d'en-haut, qu'elle a son habitation dans les hauteurs (Si 24, 4). Pareillement, Jésus est d'en-haut (3, 31 ; 8, 29). Et c'est ce qui nous explique, pour le dire en passant, que nous aussi nous devons renaître d'en-haut, nous devons être conformés au Christ. D'après le livre de Baruch (3, 29) - qui, vous le savez peut-être, ressortit en partie aux écrits de sagesse - : "Nul n'est monté au ciel et n'a saisi la Sagesse pour la faire descendre des nuées". De même, Jésus nous dit (Jn 3, 13) : "Nul n'est monté au ciel hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au ciel". Dans le discours sur le pain de vie, le Christ se donne avec insistance comme un être descendu du ciel (vv. 33, 38, 41, 42, 50, 51, 58). Quelle est l'origine de cette donnée? Elle n'est pas exprimée formellement chez les Synoptiques. Ce n'est pas non plus parce que Jésus est la véritable manne qu'il peut se dire descendu du ciel. C'est bien plutôt le contraire qui est vrai. C'est la descente du ciel du Fils de Dieu par l'Incarnation qui justifie son appellation de Pain céleste, de Pain descendu du ciel. Or, dans les écrits de sagesse, la Sagesse divine descend des hauteurs du ciel, où se trouve sa demeure, pour se faire le guide des hommes et leur procurer les biens divins, se donner à eux en nourriture. Rappelez-vous notamment le chapitre 24 de l'Ecclésiastique.

       Fréquentes sont, dans le Quatrième Évangile, les formules christologiques avec "Je suis" par lesquelles Jésus se présente comme la source suprême du salut.

             Je suis le Pain de la vie descendu du ciel (6, 35.41.48.51).
             Je suis la Lumière du monde (8, 12 ; 9, 5).
             Je suis la Porte des brebis (10, 7-9).
             Je suis le Bon Pasteur (10, 11, 14).
             Je suis la Résurrection et la Vie (11, 25).
             Je suis la vraie Vigne (15, 1-5).
             Je suis la Voie, la Vérité et la Vie (14, 6).

       Quelle est l'origine de ce langage ? Il n'a pas de correspondant chez les Synoptiques. Pour cette raison, ce langage a été regardé, par certains critiques indépendants, comme un emprunt au monde païen, un emprunt à l'hellénisme ou aux religions orientales où les dieux et les souverains païens, dans le désir orgueilleux de révéler leur dignité, disent souvent : "je suis" suivi d'un attribut : "Je suis la Reine de l'univers ; je suis la mère du roi Horus...". En réalité, les discours de révélation avec "je suis" du Quatrième Évangile se distinguent par leur structure de tous les parallèles des religions païennes orientales: au lieu de n'avoir pour but que la glorification du Révélateur et de se caractériser par l'accumulation d'épithètes et d'orgueilleux titres d'honneur, ces discours de révélation, dans leur brièveté lapidaire, sont essentiellement destinés à servir de base à des promesses de salut. Voilà ce que Je suis... Venez à moi. C'est la structure même des développements de l'Ancien Testament sur la Sagesse personnifiée, tels que je vous les ai expliqués. Voilà l'unité admirable des deux Testaments.

       Il nous faut accorder une particulière attention aux trois formules avec Je suis du discours sur le pain de vie:

       Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n'aura jamais faim Qui croit en moi n'aura jamais soif (6, 35).
       Je suis le pain de vie. Ce pain est celui qui descend du ciel pour qu'on le mange et ne meure pas (6, 48-50).
       Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera de ce pain vivra à jamais (6, 51)

       Ces trois formules "Je suis le pain de vie" sont toutes les trois accompagnées d'une invitation, soit à croire en Jésus, soit à venir à Jésus, soit à se nourrir de ce pain céleste qu'il est lui-même en personne : ce sont là autant de formules qui sont en partie, mais en partie seulement, équivalentes. Ces formules ressemblent aux développement des chapitres 8 et 9 des Proverbes et du chapitre 24 de l'Ecdésiastique. Dans ces passages, l'éloge que fait d'elle-même la Sagesse, souvent en mettant son moi en avant (Pr 8, 12.17 ; Si 24, 17.19), est invariablement suivi de l'invitation à l'écouter, à venir à elle, à se nourrir d'elle. "Et maintenant, mes petits enfants, écoutez-moi (Pr 8, 32). Venez à moi, vous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes fruits" (Si 24, 19).

       Les Paroles du Christ au v. 35 : "C'est moi qui suis le pain de la vie, celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n'aura jamais soif " rappellent plus particulièrement Si 24, 19-21191 : "Venez à moi, vous tous qui me désirez... Ceux qui me mangent auront encore faim et ceux qui me boivent auront encore soif". Au premier abord on dirait que ces paroles de Jésus prennent le contre-pied de l'Ecclésiastique. En ce qui touche le fond des choses, il est clair qu'il n'y a pas de contradiction : les disciples de la Sagesse en auront toujours faim et soif parce qu'il s'agit là d'une nourriture qui n'engendre jamais le dégoût ; les disciples de Jésus n'auront plus faim ni soif, parce que leur Maître, qui se donne à eux dans le mystère eucharistique, est capable de satisfaire toutes leurs aspirations religieuses et de les conduire jusqu'à l'immortalité bienheureuse.

       Mais il est permis de creuser davantage et de chercher le motif pour lequel la formule du Quatrième Évangile diffère de celle de l'Ecclésiastique. C'est qu'elle rappelle en même temps l'annonce eschatologique du nouvel Exode dans le livre d'Isaïe; il y est dit que les rapatriés n'auront ni faim ni soif, donnée qui fait également partie des descriptions du festin messianique (is 55, 1 ; 65, 13). Ainsi donc le texte de Jn 6, 35 est comme la synthèse de deux thèmes complémentaires : le festin messianique des prophètes et le festin de la Sagesse ; le rassasiement total excluant la faim et la soif lui donne une coloration prophétique, une coloration nettement messianique ; pourtant, il est incontestable que c'est le passage de l'Ecclésiastique qui est le parallèle le plus proche.

       Ici, je voudrais vous faire admirer la grandeur du mystère eucharistique. Dieu le préparait de très longue date. Dès les temps les plus lointains de l'Ancien Testament, l'Esprit Saint préparait la révélation de ce mystère.

       Tous les grands courants de l'Ancien Testament préparent le Christ, qui, en sa personne, réunit et synthétise les formes les plus variées de l'espérance messianique d'Israël. Jésus est tout à la fois le Messie davidique, l'Emmanuel de la première partie du livre d'Isaïe, le Serviteur de Yahvé de la seconde partie de ce même livre d'Isaïe, le Fils de l'homme de Daniel. (Nous avons développé longuement ces préparations et montré comment Jésus les accomplit dans notre ouvrage L'accomplissement des prophéties, Desclée, Paris, 1991).

       Les grandes traditions de l'Ancien Testament préparent de la même façon le mystère eucharistique : la tradition très ancienne des repas sacrés pris dans des sanctuaires, les merveilles de l'Exode au cours duquel Dieu nourrit le peuple choisi, le festin messianique annoncé par les prophètes, le festin de la Sagesse. Assurément vous pouvez connaître le Mystère eucharistique en ignorant toutes ces préparations. Que d'âmes très humbles communient avec ferveur sans connaître tout cela ! Mais vous ne pouvez pas pénétrer en profondeur les textes du Nouveau Testament qui concernent l'Eucharistie, et en particulier le chapitre 6 de saint Jean, sans vous référer à ces préparations de l'Ancien Testament.

       Et nous devons toujours progresser dans l'intelligence du mystère eucharistique. Il faut étudier ces préparations avec un grand esprit religieux. On ne peut qu'admirer la progression constante du plan divin et sa merveilleuse unité sous l'extrême diversité de ses manifestations : ce que Dieu veut depuis toujours, c'est nous faire participer à sa vie et à son bonheur ; depuis toujours Dieu a par conséquent songé à l'Eucharistie. Les merveilles du plan divin de salut : voilà un aliment privilégié de votre contemplation.



En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 62-66

André Feuillet, Le caractère sapiential de la christologie du Quatrième Évangile

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecJe vous ai expliqué le festin de la Sagesse, tels que le présentent plusieurs textes de l'Ancien Testament. Maintenant, je vais vous présenter une courte synthèse de la christologie de saint Jean, considérée sous son aspect sapiential.

       Tout ce que j'ai à vous dire maintenant est d'une grande importance pour une intelligence approfondie de ce joyau du Nouveau Testament qui s'appelle le Quatrième Évangile, et cela pour vous attacher davantage au Christ ; car plus on connaît Notre Seigneur, plus on l'aime. Aussi bien, en finale, je vous montrerai quelle haute spiritualité ressort des paroles où le Christ, Sagesse divine incarnée, nous décrit ses rapports avec le Père. Cette spiritualité est essentiellement celle de l'âme eucharistique, puisque Jésus propose comme exemple à imiter ses propres relations avec le Père : "De même que le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra lui aussi par moi". C'est toute une spiritualité eucharistique s'inspirant de nos évangiles que je vais vous suggérer. Je ne crains pas de le dire, cela est d'une très grande importance pour la vie intérieure.

LE PROLOGUE DE SAINT JEAN : LE VERBE ET LA SAGESSE DIVINE

       Qu'est-ce qui nous permet de dire que le discours johannique sur le pain de vie est sous l'influence des textes de l'Ancien Testament sur le festin de la Sagesse ?

       Dans mon livre sur le chapitre 1 de saint Jean (Le Prologue du Quatrième Évangile , DDB, Paris, 1967) j'ai exposé longuement les arguments qui militent en faveur de ce rattachement. Je les résumerai ici.

       D'une manière générale, la christologie de saint Jean a un caractère sapiential. Tout d'abord, bien que le prologue du Quatrième Évangile n'appelle pas le Christ la Sagesse, mais le Verbe de Dieu, il nous fait voir dans le Christ une synthèse de la Parole de Dieu des prophètes - que les prophètes parfois présentent presque comme un être vivant - et de la Sagesse divine, que les écrits de sagesse de l'Ancien Testament ont personnifiée avec une insistance de plus en plus grande. Certains auteurs se sont même demandé si ces écrits de l'Ancien Testament n'avaient pas déjà conçu la Sagesse comme une véritable hypostase (personne) distincte de Yahvé.

       Comme la Sagesse de l'Ancien Testament, le Christ, Verbe de Dieu, est auprès de Dieu le Père de toute éternité. Comme la Sagesse dans l'Ancien Testament, le Verbe de Dieu a participé à la création du monde. Dans l'Ancien Testament, qui dit Parole de Dieu dit révélation réservée à Israël ; tandis qu'au contraire, les écrits de sagesse - surtout les neuf premiers chapitres des Proverbes - c'est là une chose extraordinaire, font des maximes de sagesse un bien commun à tous les peuples, qui dérive de la Sagesse de Yahvé. Il en résulte que, par cette sagesse internationale, le monde païen se trouve d'une certaine façon sous l'influence du seul vrai Dieu. C'est parce que le Verbe de Dieu du prologue johannique est la Sagesse divine, qu'on nous le montre illuminant tout homme depuis que l'humanité existe jusqu'à maintenant . Aucun homme, depuis le début de l'humanité, n'a échappé à l'influence du Verbe de Dieu. Cette donnée est d'une importance considérable ; elle commande la conception que l'on doit se faire de l'apostolat et même la conception que vous pouvez vous faire de l'adoration eucharistique et de sa place dans l'Église.

       Ainsi que j'ai essayé de le démontrer dans mon commentaire du prologue du Quatrième Évangile, c'est sous l'action des écrits de sagesse de l'Ancien Testament que saint Jean en est venu à ouvrir ces larges perspectives. Il est à peine besoin de souligner l'actualité brûlante d'une pareille doctrine. Dans le passé, l'Église en expansion dans un monde aux dimensions restreintes apparaissait aisément comme le sacrement de la volonté divine de sauver tous les hommes. Le problème du salut des infidèles était traité en appendice comme une étude de cas particuliers qui échappaient à la règle générale. Désormais, il est certain que l'Église catholique, et même toutes les confessions chrétiennes prises ensemble, représentent une fraction de plus en plus minoritaire de l'humanité. Faut-il donc renoncer à penser que le Christ est venu pour le salut de tous les hommes et que l'Église est l'unique médiatrice de ce salut universel ? Que la foi au Christ et le Baptême sont les conditions normalement indispensables de la participation à ce salut ? Absolument rien ne doit être retranché de ces affirmations dogmatiques traditionnelles ; mais l'Église est soumise à la Parole de Dieu, et nous constatons que saint Jean (et aussi saint Paul) nous ouvrent de larges perspectives, que j'ai essayé de mettre en évidence dans mon commentaire du prologue et qui, jusqu'ici, ont été assez négligées.

       Je voudrais les souligner ici en passant et en marquer l'incidence sur votre prière et toute votre vie chrétienne. Plus qu'autrefois, les chrétiens ont besoin de savoir que le cercle des vrais disciples du Christ déborde largement le nombre de ceux qui croient explicitement en lui, et, plus encore, le groupe de ceux qui sont baptisés dans l'Église catholique. Mais une telle pensée serait fort sujette à caution si les chrétiens se disaient cela simplement pour se rassurer, pour apaiser à bon compte leurs inquiétudes relatives au salut de l'humanité ; ou encore pour agrandir leur Église en lui annexant, en quelque sorte de force, des hommes qui lui sont manifestement étrangers, voire hostiles. Cette affirmation qu'il y a des chrétiens qui s'ignorent ne peut pas non plus se réclamer de l'expérience ; il est bien vrai que nous rencontrons autour de nous des hommes ignorants ou même adversaires de toute idée proprement chrétienne et qui ont néanmoins les apparences de la vertu. Mais que, pour cette raison, ils soient du Christ, sans s'en rendre compte, c'est ce dont nous ne pouvons pas avoir l'assurance. C'est la révélation biblique elle-même, notamment saint Jean, saint Paul, et déjà les écrits de sagesse de l'Ancien Testament, qui nous demandent de croire qu'il y a des disciples du vrai Dieu ou des chrétiens qui s'ignorent. Tous ceux, par exemple, qui pratiquent une charité fraternelle authentique (c'est-à-dire qui participe à la charité divine) sont disciples du Christ. Ils reçoivent ce don de lui sans en avoir une conscience claire. La seule pensée que le Christ est mort pour tous les hommes de tous les temps suggère que c'est lui qui a fait de beaucoup le principal. De telles perspectives détournent de l'activisme fébrile, comme si le salut des hommes était réuni entièrement entre nos mains. De telles perspectives poussent à une action apostolique empreinte d'humilité et d'esprit de prière. C'est ici que la prière contemplative et l'adoration apparaissent avec leur grande dimension missionnaire.

       Objectera-t-on qu'une telle position risque de faire oublier la nécessité de la foi explicite au Christ, la nécessité du Baptême et de l'appartenance visible à l'Église et donc l'urgence du travail missionnaire ? Ce serait très mal comprendre les choses ; et saint Jean, ainsi que saint Paul, qui nous ouvrent ces larges horizons, n'en pensent pas moins que tous les hommes ont besoin d'entendre la bonne nouvelle de l'Évangile et de vivre consciemment unis au Christ, l'unique Sauveur. Ces chrétiens qui s'ignorent sont comme en état de famine spirituelle : c'est là un problème plus grave que celui de la faim matérielle ; car, selon l'affirmation du Deutéronome, qui est à la base du discours sur le pain de vie, l'homme ne vit pas seulement de pain, mais l'homme vit aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. De tels hommes, en effet, ne connaissent que de faibles lueurs de vérité, mêlées à de pernicieuses erreurs. Mais par leur prière, les âmes dans le Christ sont présentes au monde entier ; elles sont présentes à cette humanité en quête du Christ, elles l'aident et l'enfantent spirituellement.



En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 58-61

André Feuillet, Le festin de la Sagesse dans l'Ancien Testament

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecLe texte biblique le plus ancien consacré au festin de la Sagesse se lit en Pr 9, 1-6. Il est dit que la Sagesse divine a une maison qu'elle a elle-même bâtie et dont elle a taillé les sept colonnes. Dans cette demeure somptueuse, la Sagesse a préparé un festin, "tué ses bêtes, mélangé son vin et dressé sa table". Elle envoie maintenant ses servantes vers les hautes parties de la ville pour alerter les habitants et leur transmettre son invitation :

   Qui est simple qu'il passe par ici !
   A l'homme insensé, elle dit :
   Venez, mangez de mon pain,
   Buvez du vin que j'ai préparé ;
   Quittez la folie et vous vivrez,
   Marchez dans la voie de la vérité.
(Pr 9,4-6)



      

     Quelle est la signification de ce passage qui est une allégorie ? Il n'est pas difficile de saisir cette signification. Comme Dieu, la Sagesse divine a un temple, sa maison, où elle offre un repas sacré. Je vous ai déjà parlé des repas sacrés pris par les Hébreux dans le sanctuaire. Le temple métaphorique de la Sagesse s'identifie au livre même des Proverbes, ce recueil de maximes de sagesse, auquel les neuf premiers chapitres du livre sont destinés à servir d'introduction.

       On peut dire que c'est la Sagesse elle-même qui a construit ce sanctuaire ; car c'est elle qui a formé les sages dont les maximes nous ont été conservées par le livre des Proverbes.

       Le festin que la Sagesse offre, le pain qu'elle invite à manger, et le vin qu'elle donne à boire, ce ne sont pas autre chose que les maximes de sagesse dont l'homme est convié à se nourrir comme d'un aliment divin, car elles sont une participation à la Sagesse même de Dieu. Par ces maximes, c'est la Sagesse divine elle-même qui vient au-devant des hommes pour se donner à eux en nourriture. "On est saisi, a écrit A. Robert, de voir s'affirmer en ces textes une anticipation si précise du dogme eucharistique" (RB, 1934, p. 379).

       Entendons-nous : le mystère eucharistique n'existe pas encore dans l'Ancien Testament ; c'est une réalité entièrement nouvelle, comme l'ensemble de l'économie chrétienne, nouvelle comme l'Incarnation du Fils de Dieu et sa mort sur la Croix. Mais, par de nombreuses données, que nous devons méditer, l'Esprit Saint, auteur divin unique des Saintes Écritures, acheminait petit à petit les hommes vers la merveille du mystère eucharistique. Le festin de la Sagesse est une des préparations vétérotestamentaires les plus précieuses du mystère eucharistique.

       La préparation de ce mystère consiste en ceci : de part et d'autre il est question d'un aliment divin, d'un aliment qui fait communier à la vie même de Dieu. C'est ainsi que nombre de Pères ont entendu ce festin de la Sagesse du livre des Proverbes, au chapitre 9, 1-6, comme opposé au banquet de la Folie, banquet qui offre aux hommes une nourriture et une boisson empoisonnées (9, 13-18).

       Le festin de la Sagesse est en rapport certain avec le festin messianique annoncé par les prophètes : les ressemblances étroites de vocabulaire en font foi. Seulement, tandis que les prophètes ont en vue l'avenir, l'ère messianique comprise dans toute sa richesse, avec à son terme la destruction de la mort et la vie définitive avec Dieu dans l'au-delà, entrevue plus ou moins confusément, le livre des Proverbes, lui, actualise en quelque sorte ces promesses.

       Il importe de bien comprendre le sens et la portée de cette actualisation. On est à l'époque persane, après la captivité, au milieu du Ve siècle avant notre ère, à l'époque où ont été écrits les livres de Job et de Jonas. La dynastie davidique n'existe plus ; la ruine de Jérusalem, avec l'exil à Babylone, y a mis fin. Dans ces conditions, comment attendre encore le Messie, descendant de David, promis par les prophètes ? Les âmes sont lasses d'attendre ce Messie qui n'en finit pas de venir et l'horizon apparaît d'autant plus fermé que le peuple choisi vit sous la domination étrangère ; cela semble exclure la restauration de la dynastie davidique, qui apparaissait comme la condition indispensable de la venue du Messie, nouveau David. Pour couper court à ces inquiétudes, l'auteur des neuf premiers chapitres des Proverbes actualise les promesses messianiques de félicité et les menaces de châtiment que faisaient entendre les prophètes. Plutôt que de songer sans cesse à l'avenir de façon stérile, dit-il à ses compatriotes, pratiquez les humbles maximes de sagesse, et dès maintenant la Sagesse divine, d'où proviennent ces maximes, vous nourrira en quelque sorte de sa substance et vous donnera un avant-goût des biens messianiques promis par les prophètes.

       L'auteur actualise pareillement la personne même du Messie en enseignant que la Sagesse divine possède par nature la dignité messianique et qu'elle remplit éminemment les fonctions du Messie traditionnel. On peut donc regarder son règne comme une sorte d'avant-goût de l'ère messianique. Voilà le sens profond de ces neuf chapitres qui sont magnifiques.

       L'invitation au festin que nous venons de lire (vv. 4-6) a plusieurs équivalents dans ces neuf premiers chapitres du livre des Proverbes. Au chapitre 8, la Sagesse divine fait elle-même son propre éloge ; elle vante l'excellence des biens dont elle est la détentrice ; remarquez cela : les dons de l'Esprit Saint que Yahvé doit conférer au Messie davidique en Isaïe (ch. 11), la Sagesse dit qu'elle les possède en propre (vv. 12-14) ; elle souligne qu'elle a été la collaboratrice de Dieu dans la création du monde :



   Quand Dieu affermit la cieux j'étais là,
   Quand il traça un cercle à la surface de l'abîme,
   Quand il condensa la nuées d'en-haut,
   Quand il fixa les sources de l'abîme,
   Quand il assigna son terme à la mer,
   Quand il affermit la fondements de la terre,
   j'étais à ses côtés comme le maître d'œuvre.

(Pr 8, 27-30)



      

     La Sagesse était auprès de Yahvé quand il créait le monde ; c'est elle qui a mis de l'ordre et de l'harmonie dans le monde créé par Dieu. Alors elle se retourne vers les hommes ; si les hommes suivent ses leçons, la Sagesse mettra de l'ordre et de l'harmonie dans leur existence et leur procurera la vie :



   Or à présent, mes fils, entendez-moi,
   écoutez l'instruction et devenez sages,
   ne la méprisez pas.
   Heureux ceux qui gardent ma voies !
   Heureux l'homme qui m'entend !
   Car qui me trouve, trouve la vie,
   il obtiendra la faveur de Yahvé.

(Pr 8, 32-35)



       Dès maintenant, celui qui se fait disciple de la Sagesse goûte la faveur divine.

      

     Un autre appel pressant de la Sagesse divine se lit également au chapitre 1, vv. 20-33. A la manière des prophètes, la Sagesse se promenant dans les rues menace les impies des châtiments divins et exhorte les hommes à la conversion. La Sagesse fait ici une promesse extraordinaire. L'effusion de l'Esprit, d'ailleurs réservée à Yahvé, était chez les prophètes une des grandes promesses messianiques. Or la Sagesse promet de répandre dès maintenant son Esprit en ceux qui viennent vers elle, exactement comme, dans le Quatrième Évangile, Jésus, sagesse divine incarnée, donne lui aussi l'Esprit Saint. (Je vous fais remarquer que la traduction du v. 23 par la Bible de Jérusalem est fautive. La traduction normale est : "Voici que je répandrai pour vous (ou sur vous) mon Esprit" (cf. Bible de la Pléiade), et non pas : "Voici que pour vous je vais épancher mon cœur" (B.J.). Sagesse et Esprit sont, dans la Bible, des concepts étroitement apparentés.

       Le festin de la Sagesse est encore attesté au chapitre 24 de l'Ecclésiastique. Une fois de plus, la Sagesse divine décline ses titres de noblesse. Avant sa manifestation, elle préexistait auprès de Dieu, issue de la bouche même du Très-Haut. Elle habitait dans les hauteurs et son trône était posé sur une colonne de nuée. Le monde entier était son domaine, depuis la voûte céleste jusqu'à l'abîme (vv. 3-5). Elle a cherché un lieu de repos pour y fixer sa tente, et finalement Dieu lui a fixé sa demeure en Israël ; il s'agit là de l'élection du peuple choisi. Elle s'est enracinée en Israël comme un arbre. Six images d'arbres (le cèdre, le cyprès, le palmier, les plants de roses, l'olivier, le platane) servent à exprimer sa mystérieuse grandeur. Sept noms de plantes aromatiques (la cannelle, l'aspalathe, la myrrhe, le galbanum, l'onyx, le stacte, l'encens) expriment son action pénétrante et bienfaisante. Elle se compare également au térébinthe aux larges branches et à la vigne aux fruits abondants (vv. 12-17). Nous reviendrons sur ce passage en expliquant l'allégorie eucharistique de la vigne. L'idée de fruit amène tout naturellement l'idée de manducation. Ici encore, tout comme en Proverbes 8-9, le but poursuivi par la Sagesse, quand elle nous fait ainsi ses confidences, n'est autre que de gagner la confiance des hommes et de les inciter à suivre ses enseignements :



   Venez à moi vous tous qui me désirez,
   et de mes fruits rassasiez-vous.
   Car mon souvenir est plus doux que le miel,
   mon héritage plus doux que le rayon de miel.
   Ceux qui me mangent auront encore faim,
   Ceux qui me boivent auront encore soif,
   Qui m'écoute n'aura pas de honte,
   et ceux qui agissent par moi ne pécheront pas.

(24, 19-22)



      

       Il ressort de ce passage que se nourrir de la Sagesse et écouter ses leçons, c'est tout un. Ainsi qu'il est dit encore en Si 15, 3, la Sagesse divine nourrit les hommes du pain de l'intelligence et elle leur donne à boire l'eau de la sagesse. Elle les enivre de ses fruits (1, 16). A ses fervents disciples, la Sagesse octroie ses propres privilèges. De Si 24, 6-16 (la royauté et le sacerdoce de la Sagesse) on peut rapprocher ce qui est dit en Si 4, 14-15 : "Ceux qui servent la Sagesse seront les ministres du Saint, ceux qui l'aiment, le Seigneur les aimera. Qui l'écoute jugera les nations. Qui vient à elle dressera sa tente en sécurité". Revêtue d'habits royaux et sacerdotaux, la Sagesse en fait don à ses disciples. "C'est un vêtement d'or qu'elle porte, ses chaînes sont un tissu d'hyacinthe. Comme d'un vêtement de gloire tu t'en revêtiras, comme une couronne d'allégresse tu le mettras sur toi" (6, 30-31)



       (…) Avant d'aller plus loin, je voudrais vous inviter à prier sur ces beaux textes de l'Ancien Testament. Nous savons que la Sagesse divine s'est incarnée, qu'elle est présente au Saint Sacrement et qu'elle tient ses magnifiques promesses. Elle donne encore plus qu'elle n'a promis. Il nous faut avoir une grande confiance dans la libéralité de la Sagesse divine. Certainement elle nous donnerait davantage encore si nous étions plus avides de ses faveurs, c'est-à-dire plus avides d'elle-même. Dans la vie spirituelle, le rôle de l'espérance et du désir sont immenses. Une âme sans ambition est une âme nulle.

       Il faut avoir des ambitions grandes comme le monde, ou plutôt grandes comme la libéralité de la Sagesse divine, et en même temps tâcher de se contenter humblement de minimes résultats. La Sagesse divine est détentrice de tous les biens divins. L'Ancien Testament nous dit qu'elle a mis de l'ordre et de l'harmonie dans l'univers, et que, de semblable façon, elle met de l'ordre et de l'harmonie dans l'existence de ses disciples. Elle met de l'ordre et de l'harmonie dans nos propres vies si nous sommes fidèles à suivre ses leçons. Au moment où nous agissons, notre vie nous apparaît facilement désordonnée et parfois absurde ; nous sommes souvent dans les ténèbres. Mais si nous sommes fidèles à Dieu, quand nous nous retournons pour regarder en arrière, nous nous apercevons parfois avec émerveillement qu'une Sagesse toute divine a présidé à notre existence et que, comme on dit, Dieu écrit droit avec des lignes brisées. Alors nous ne pouvons que redire avec la belle prière eucharistique : vraiment il est juste et bon de te rendre grâces, Seigneur, toujours et en tout lieu.

En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 51-58

S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (13)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009

AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS: QUI CROIT EN MOI A LA VIE ÉTERNELLE.

19-T.O.B-jpgSon propos est de montrer qu’il est le pain de vie. Or, pour que le pain vivifie, il faut en prendre; et il est évident que celui qui croit en le Christ le prend au-dedans de lui-même: Que le Christ habite en vos coeurs par la foi. Si donc celui qui croit en le Christ a la vie, il est manifeste que c’est en mangeant ce pain qu’il est vivifié: Ce pain est donc le pain de vie. Et c’est ce qu’il dit: AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS: QUI CROIT EN MOI, à savoir d’une foi formée, qui rend parfaite non seulement l’intelligence, mais aussi la volonté aimante (en effet, on ne tend vers la réalité en laquelle on croit que si on l’aime), A LA VIE ETERNELLE.

Or le Christ est en nous de deux manières: dans l’intelligence par la foi, dans la mesure où il y a foi, et dans la volonté par la charité qui informe la foi: Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. Qui donc croit dans le Christ de telle sorte qu’il tende vers lui, le possède dans la volonté et l’intelligence. Et si nous ajoutons que le Christ est la vie éternelle, ainsi qu’il est dit: (...) afin que nous soyons dans le véritable, dans son Fils Jésus-Christ; celui-ci est le Dieu véritable et la vie éternelle; et plus haut: En lui était la vie, nous pouvons inférer que quiconque croit en le Christ a la vie éternelle. Il l’a, dis-je, dès ici-bas, dans sa cause et en espérance; et un jour il l’aura dans sa réalité plénière.


JE SUIS LE PAIN DE VIE.

Une fois son propos manifesté, il infère ce qu’il veut montrer en disant: MOI JE SUIS LE PAIN DE VIE, c’est-à-dire qui donne la vie, ainsi qu’il découle clairement des prémisses. De ce pain, il est dit: Aser, son pain est riche; il donnera leurs délices, c’est-à-dire celles de la vie éternelle, aux rois.

VOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT ET ILS SONT MORTS. TEL EST LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL: SI QUELQU’UN EN MANGE, IL NE MEURT PAS.

En disant ces paroles, le Christ pose la majeure, c’est-à-dire que donner la vie est l’effet du pain qui descend du ciel. Il met d’abord son propos en lumière avant de l’exposer.


VOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT ET ILS SONT MORTS.

Il met son propos en lumière par son contraire. On a dit en effet plus haut que Moïse n’a pas donné aux Juifs le pain du ciel, sauf si par ciel on entend les airs; or tout pain qui n’est pas du ciel véritable ne peut donner une vie suffisante: il est donc propre au pain du ciel de donner la vie. Et c’est pourquoi le pain de Moïse dont vous vous enorgueillissez ne donne pas la vie. Il le prouve en disant: VOS PERES ONT MANGE LA MANNE DANS LE DESERT ET ILS SONT MORTS.

Ici, il leur reproche d’abord leur vice en disant: VOS PERES. En effet, vous en êtes les fils non seulement selon l’origine de la chair, mais aussi par l’imitation des oeuvres, puisque vous êtes de la race de ceux qui murmurent, comme eux-mêmes murmurèrent sous leurs tentes et c’est pourquoi il leur disait: Vous mettez un comble à la mesure de vos pères Aussi saint Augustin dit-il qu’en aucune chose le peuple n’a plus offensé Dieu qu’en murmurant contre lui.

En second lieu, il laisse entendre que le laps de temps fut bref, lorsqu’il dit DANS LE DESERT En effet il ne dura pas, le temps pendant lequel la manne leur fut donnée: pro diguée au désert, elle ne leur fut plus donnée après leur entrée en terre promise, comme le dit le livre de Josué. Ce pain-là, par contre, maintient en vie et restaure pour l’éternité ceux qui le mangent.

Il manifeste enfin les limites de cette nourriture: elle ne maintient pas la vie indéfiniment. C’est pour cela qu’il dit: ET ILS SONT MORTS. De fait, selon le livre de Josué, tous ceux qui, à l’exception de Josué et de Caleb, avaient murmuré, moururent au désert. Telle fut la cause de la seconde circoncision: tout le peuple qui était sorti d’Egypte était mort au désert, comme le dit le livre de Josué.

Mais on peut se demander de quelle mort Dieu parle ici. En effet, s’il parle de la mort corporelle, il n’y aura aucune différence entre le pain du désert et notre pain qui descend du ciel, parce que même les chrétiens qui prennent ce pain connaissent la mort physique. Mais s’il parle de la mort spirituelle, il est clair que dans les deux cas, certains meurent spirituellement, d’autres pas. En effet, Moïse et la foule de ceux qui plurent au Seigneur échappèrent à la mort, alors que d’autres la connurent. De même, ceux qui prennent ce pain indignement meurent spirituellement: Quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement (...), c’est sa propre condamnation qu’il mange et boit.

A cela il faut répondre que la nourriture prodiguée au désert possède un point commun avec notre nourriture spirituelle, en tant que les deux signifient la même réalité: en effet l’une et l’autre signifient le Christ. C’est pour cela qu’on dit qu’elles sont la même nourriture: Tous ont mangé la même nourriture spirituelle et tous ont bu la même boisson spirituelle — ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher était le Christ. Il dit la même parce que l’une et l’autre sont la figure de la nourriture spirituelle. Mais elles diffèrent parce que la manne la figurait seulement, tandis que ce pain con tient ce qu’il figure, c’est-à-dire le Christ lui-même.

Il faut donc dire que dans l’un et l’autre cas, on peut se nourrir de deux manières. Ou bien on prend la nourriture en regardant matériellement le signe, c’est-à-dire qu’on en use comme d’une simple nourriture terrestre sans en saisir la signification, et prise ainsi elle ne supprime ni la mort spi rituelle, ni la mort physique. Ou bien on la prend sous ses deux aspects de signe et de signifié, c’est-à-dire que l’on prend la nourriture visible de telle sorte que l’on saisisse la nourriture spirituelle, qu’on la goûte spirituellement pour être spirituellement rassasié. Ainsi ceux qui ont mangé la manne spirituellement ne sont pas morts spirituellement. Mais ceux qui mangent l’Eucharistie spirituellement, c’est-à-dire sans péché, vivent spirituellement maintenant, et vivront avec leurs corps pour l’éternité. Notre nourriture a donc ceci de plus que la leur: elle contient en elle ce qu’elle figure.



TEL EST LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL: SI QUELQU’UN EN MANGE, IL NE MEURT PAS.

Son propos étant manifesté, le Christ infère ici ce qu’il veut montrer. Et selon la Glose, il dit TEL en se désignant lui-même. Mais ce n’est pas là la pensée du Seigneur, car en ajoutant aussitôt: MOI JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL, il ne ferait que se répéter.

Il faut donc dire que l’intention du Seigneur est la suivante: descend du ciel le pain qui peut donner la vie; or moi, je suis tel; donc, je suis LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL. Et si LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL donne la vie sans fin, c’est parce que tout aliment nourrit selon la propriété de sa nature. Or les réalités célestes sont incorruptibles; donc cette nourriture, étant céleste, ne se corrompt pas, et par conséquent vivifie aussi longtemps qu’elle demeure. Celui donc qui en aura mangé ne mourra pas. De même que si une nourriture corporelle ne se corrompait jamais, en nourrissant elle ne cesserait de vivifier. Voilà pourquoi ce pain a été signifié par l’arbre de vie qui, au milieu du paradis, donnait d’une certaine manière la vie pour toujours: Et maintenant, il ne faudrait pas qu’Adam avance la main et qu’il prenne aussi de l’arbre de vie, qu'il en mange et vive à jamais. Si l’effet de ce pain est que celui qui en mange ne meure pas, moi aussi je suis tel, et donc…




A propos du verset suivant, il développe deux aspects. Il parle d’abord de lui-même d’une manière générale puis de manière précise à propos de son corps. A son sujet, il souligne deux aspects: il conclut d’abord quant à sa propre origine puis il dévoile sa puissance.

moururent au désert. Telle fut la cause de la seconde circoncision: tout le peuple qui était sorti d’Egypte était mort au désert, comme le dit le livre de Josué

S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (12)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009

QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ECOLE VIENT À MOI.
19-T.O.B-jpgCes mots nous révèlent que l’attraction du Père est souverainement efficace. L’Evangéliste la considère de deux manières: en tant qu’elle relève du don de Dieu lors qu’il dit: QUICONQUE S’EST MIS A L’ECOUTE, à savoir de Dieu qui révèle; en tant qu’elle relève du libre arbitre lors qu’il dit: ET A SON ECOLE, par l’adhésion de l’intelligence. Et écouter celui qui enseigne, puis saisir ce qu’on a écouté, est bien nécessaire à tout enseignement! Cela l’est donc aussi à l’enseignement de la foi.

QUICONQUE S’EST MIS À L'ECOUTE DU PÈRE qui enseigne et manifeste, ET A SON ECOLE en donnant son adhésion, VIENT A MOI. Il VIENT, dis-je, de trois manières: par la connaissance de la vérité, par l’élan de l’amour et par l’imitation de l’oeuvre. Et en chacune de ces manières, il lui faut écouter et apprendre.

En effet, celui qui vient par la connaissance de la vérité doit écouter, puisque Dieu l’inspire — J’écouterai ce que dit en moi le Seigneur Dieu, et apprendre en donnant son adhésion, comme on l’a dit. Celui qui vient au Christ par l’amour et le désir — selon qu’il est dit plus loin: Si quelqu'un a soif, c’est-à-dire désire, qu'il vienne à moi et qu'il boive — doit aussi écouter la parole du Père et la faire sienne, afin d’en pénétrer le sens et pour qu’elle enflamme en lui le désir. Celui-là, en effet, apprend une parole, qui la saisit selon le sens qu’elle a pour celui qui la dit; or la Parole, le Verbe de Dieu le Père, est celui qui spire l’Amour; donc, celui qui le reçoit avec la ferveur de l’Amour apprend: La Sagesse (...) se répand dans les âmes saintes, elle en fait des amis de Dieu et des prophètes. Enfin, on va au Christ par l’imitation de son oeuvre: Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous donnerai le repos. Et c’est encore de cette manière que quiconque apprend vient au Christ: en effet, la conclusion est au savoir ce que l’action est à l’agir. Or, dans les sciences, celui qui apprend parfaitement parvient à la conclusion; et donc, dans l’agir, celui qui apprend parfaitement les paroles en vient à l’action droite: Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas rebellé


NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU: CELUI-LÀ A VU LE PÈRE.

Mais parce que certains pourraient penser que les hommes entendraient sensiblement la voix du Père et apprendraient ainsi de lui, le Seigneur ajoute, afin d’exclure cette opinion: NON QUE PERSONNE AIT VU LE PERE, c’est-à-dire aucun homme en cette vie n’a vu le Père dans son essence — L'homme ne peut me voir et vivre, SI CE N’EST CELUI, c’est le Fils, QUI EST DE DIEU; CELUI-LA A VU LE PERE, son Père, dans son essence. Ou bien: PERSONNE n’a vu le Père de la vision de compréhension, vision que ni l’homme ni l’ange n’ont jamais eue, ni ne peuvent avoir, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU, c’est-à-dire le Fils: Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils.

En voici la raison: puisque toute vision et connaissance se font par une certaine similitude, la connaissance que les créatures ont de Dieu découle du mode de similitude qu’el les ont par rapport à Dieu. A cause de cela, les philosophes disent que les intelligences connaissent la cause première dans la mesure où elles en ont la similitude. Et toute créature a en participation une certaine similitude de Dieu, mais infiniment distante de la similitude de sa nature; et, à cause de cela, aucune créature ne peut connaître Dieu lui-même parfaitement et totalement, selon ce qu’il est dans sa nature. Le Fils, lui, parce qu’il a reçu parfaitement toute la nature du Père par la génération éternelle, le voit totalement et le comprend.

Notons bien la pertinence de l’ordre du discours. En effet, lorsqu’il parlait plus haut de la connaissance des autres, le Christ a parlé en terme d’audition; mais ici, lors qu’il parle de la connaissance du Fils, il parle de vision. En effet, la connaissance par la vue est immédiate et évidente, alors que, par l’ouïe, nous connaissons par l’intermédiaire de celui qui voit. Ainsi, la connaissance que nous avons du Père, nous l’avons reçue du Fils qui voit; de telle sorte que nul ne connaît le Père si ce n’est par le Christ qui le manifeste, et nul ne vient au Fils s’il n’a entendu le Père qui le manifeste.

Le murmure des Juifs réprimé, le Seigneur prend en compte la difficulté née dans le coeur des Juifs au sujet de la parole qu’il avait dite: Moi, je suis le pain (...) qui suis descendu du ciel; il a l’intention de prouver que c’est à son sujet qu’elle est vraie, et il argumente ainsi: Ce pain descend du ciel qui donne la vie au monde; mais MOI JE SUIS LE PAIN qui donne la vie au monde; je suis donc LE PAIN QUI SUIS DESCENDU DU CIEL.

Il répond en trois temps: En posant d’abord ce qui est comme la mineure de son raisonnement, puis la majeure, c’est-à-dire que le pain descendu du ciel doit donner la vie; enfin il conclut. Dans le premier temps, il manifeste son propos, puis il infère ce qu’il voulait montrer comme étant prouvé.

S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (11)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009
19-T.O.B-jpgIL EST ÉCRIT DANS LES PROPHÈTES: TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ÉCOLE VIENT À MOI. NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU: CELUI-LÀ A VU LE PÈRE.

Par ces paroles, le Seigneur détermine d’une part le mode selon lequel l’attraction s’exerce, d’autre part son efficacité. Et il exclut qu’elle puisse s’exercer par la vision, ce que l’on aurait pu concevoir.

IL EST ÉCRIT DANS LES PROPHÈTES: TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU

Par ces mots l’Évangéliste exprime le mode selon lequel l’attraction s’exerce. Ce mode concorde avec ce qui a été révélé précédemment de l’attraction, puisque le Père attire en révélant et en enseignant. D’après Bède cela a été écrit dans Joël, mais cela ne semble pas y être dit expressément, bien qu’on y trouve quelque chose d’avoisinant: Et vous, fils de Sion, exultez et réjouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu, car il vous a donné un maître de justice. Et pour cette raison, selon Bède, le Christ dit DANS LES PROPHETES pour faire comprendre que ce sens peut être conclu de diverses paroles des Prophètes. Mais nous le remarquons de la manière la plus frappante dans Isaïe: Tous tes fils seront enseignés par le Seigneur. Il est dit aussi dans Jérémie: Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur, qui vous feront paître avec science et intelligence.

Le mot TOUS peut se comprendre de trois manières: il peut désigner soit tous les hommes du monde, soit tous ceux qui sont dans l’Eglise du Christ, soit tous ceux qui seront dans le Royaume des cieux.

Si TOUS est pris dans le premier sens, il apparaît clairement que l’affirmation n’est pas vraie. En effet, le Christ ajoute aussitôt: QUICONQUE S’EST MIS A L’ECOUTE DU PERE ET A SON ECOLE VIENT A MOI. Si donc tous les hommes du monde étaient enseignés par Dieu, tous viendraient au Christ. Mais cela est faux, car tous n’ont pas la foi.

A cela il y a trois réponses. En effet, selon Chrysostome il faut dire que cela concerne la plupart des hommes. Ils seront, dit-il, TOUS, c’est-à-dire le plus grand nombre... C’est en ce sens qu’il est dit en Matthieu: Beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident.

La deuxième réponse est que TOUS, pour autant que cela dépend de Dieu, SERONT ENSEIGNES. Mais si certains ne le sont pas, et c’est un fait, cela dépend d’eux. Le soleil en effet, quant à lui, illumine tout, mais il se peut que certains ne le voient pas s’ils ferment les yeux ou s’ils sont aveugles. C’est en ce sens que l’Apôtre dit: Dieu (...) veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité.

La troisième réponse est d’Augustin: il s’agit ici d’un universel restreint par son contexte, de telle sorte qu’on dit: TOUS SERONT ENSEIGNES PAR DIEU, c’est-à-dire tous ceux qui sont enseignés sont enseignés par Dieu. Ainsi, parlant de quelqu’un qui enseigne les lettres, nous disons, s’il enseigne dans la cité: lui seul enseigne tous les enfants de la cité, parce qu’aucun n’y est enseigné si ce n’est par lui. En ce sens, il est dit plus haut: Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde.

Si maintenant sont visés ceux qui sont dans l’Eglise, il est dit proprement qu’ILS SERONT TOUS, c’est-à-dire ceux qui sont dans l’Eglise, ENSEIGNES PAR DIEU En effet, il est dit dans Isaïe: Tous tes fils seront enseignés par le Seigneur ce qui montre la transcendance de la foi chrétienne qui n’est pas liée à un enseignement humain, mais à celui de Dieu.

En effet, l’enseignement de l’Ancien Testament avait été donné par les Prophètes, mais celui du Nouveau Testament a été donné par le Fils de Dieu lui-même: Après avoir à bien des reprises et de bien des manières, c’est-à-dire dans l’Ancien Testament, parlé jadis à nos pères par les Prophètes, Dieu, en cette fin des jours, nous a parlé par le Fils; et dans la même épître: Le salut annoncé d’abord par Notre Seigneur nous a été confirmé par ceux qui l’ont entendu., cela même qui est enseigné par l’intermédiaire d’un homme l’est par Dieu qui enseigne de l’intérieur: Vous n’avez qu’un seul maître: le Christ. En effet l’intelligence, qui nous est tout particulièrement nécessaire pour recevoir l’enseignement, nous vient de Dieu.

Si enfin l’on considère ceux qui sont dans le Royaume des cieux, alors TOUS SERONT ENSEIGNES PAR DIEU parce qu’ils verront immédiatement son essence: Nous le verrons tel qu'il est.

S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (10)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009
ET MOI JE LE RESSUSCITERAI A U DERNIER JOUR.

19-T.O.B-jpgIl s’agit ici de l’accomplissement et du fruit du secours divin: la résurrection opérée aussi par le Christ en tant qu’il est homme. En effet, à cause de ce qu’il a accompli dans sa chair, nous obtenons le fruit de la résurrection: Ainsi donc, comme par la faute d'un seul ce fut pour tous les hommes la condamnation, de même, par l’oeuvre de justice d’un seul, c'est pour tous les hommes la justification qui donne la vie. MOI donc, en tant qu’homme, JE LE RESSUSCITERAI non seulement pour une vie conforme à notre nature, mais pour une vie de gloire, et cela AU DERNIER JOUR.

La foi catholique, en effet, affirme que le monde existera d’une manière nouvelle: Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. Et parmi ce qui concourt au renouvellement du monde, nous croyons à l’arrêt du mouvement céleste et par conséquent du temps: Et l’ange que j’avais vu debout sur la mer et sur la terre leva sa main droite vers le ciel et jura (...) qu’il n'aurait plus de temps. Parce que, le temps ayant cessé à la résurrection, le jour et la nuit cesseront à leur tour, d’après ce passage de Zacharie: Ce sera un jour unique — il est connu de Yahvé — il n'y aura ni jour ni nuit, il dit: JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR.


Mais pourquoi le mouvement du ciel durera-t-il jusqu’à ce moment, ainsi que le temps, au lieu de cesser avant ou de se prolonger au delà? Il faut savoir que ce qui est à cause d’un autre est disposé de différentes façons, suivant la manière dont est disposé ce à cause de quoi il est. Or toutes les réalités corporelles ont été faites pour l’homme et, pour cette raison, selon que diffère la disposition de l’homme ces réalités doivent être disposées différemment. Donc, puisqu’au moment de leur résurrection commencera pour les hommes un état d’incorruptibilité — Lors donc que cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité... alors la corruption cessera même dans les réalités du monde, et donc le mouvement du ciel cessera, lui qui est cause de génération et de corruption pour les réalités corporelles: La création, elle aussi, sera libérée de l’esclavage de la corruption en vue de la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Il s’avère donc ainsi que l’attraction du Père nous est nécessaire pour croire.

S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (9)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009
LA RÉPONSE DU CHRIST


19-T.O.B-jpgLa réponse NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS, met un terme au murmure. Le Seigneur en effet y coupe court, mais lève ensuite l’incertitude qui l’avait suscité.


I. JÉSUS RÉPONDIT DONC ET LEUR DIT: "NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS; NUL NE PEUT VENIR À MOI SI LE PÈRE QUI M’A ENVOYÉ NE L’A TTIRE ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR. IL EST ECRIT DANS LES PROPHÈTES: TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ÉCOLE VIENT À MOI NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU: CELUI-LÀ A VU LE PÈRE. "


Après avoir mis un terme au murmure, le Christ en dévoile la cause.

JÉSUS RÉPONDIT DONC ET LEUR DIT: "NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS. "

Jésus, connaissant leur murmure, leur répond en y mettant fin: NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS. C’est là, assurément, un avertissement salutaire: en effet, celui qui murmure révèle que son esprit n’était pas établi en Dieu, et pour cette raison il est dit dans le livre de la Sagesse: Gardez vous donc du murmure, car il ne sert à rien.

C’est parce qu’ils n’ont pas la foi que les Juifs murmurent, et le Seigneur le dévoile par ces mots: NUL NE PEUT VENIR A MOI... Le Christ montre d’abord que l’attraction du Père est nécessaire pour venir à lui, puis comment elle s’accomplit. Si l’attraction du Père est nécessaire, c’est parce que l’homme n’a pas, par lui-même, le pouvoir de venir au Christ par la foi; il a besoin d’un secours divin, qui est efficace; quant à l’accomplissement ultime, ou au fruit de cette attraction, il est excellent.


NUL NE PEUT VENIR À MOI SI LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ NE L’ATTIRE.

Jésus, donc, dit d’abord: il n’est pas étonnant que vous murmuriez, parce que vous n’avez pas encore été attirés à moi par le Père. En effet, NUL NE PEUT VENIR A MOI, en croyant en moi, SILE PERE QUI M’A EN VOYE NE L'ATTIRE.

Mais ici trois questions se posent. La première d’entre elles concerne cette parole du Christ SI LE PERE NE L’ATTIRE. En effet, nous venons au Christ par la foi, puisque, ainsi que nous l’avons déjà dit, c’est une même chose de venir à lui et de croire en lui. Or on ne peut croire qu’en le voulant. Mais le terme "attraction" exprime une certaine violence; celui qui vient au Christ en étant attiré vient donc à lui contraint et forcé.

Je réponds en disant que ce qui est affirmé ici de l’attraction du Père n’implique pas de contrainte, car tout ce qui attire ne fait pas nécessairement violence. Ainsi donc, le Père a de multiples manières d’attirer au Fils sans exercer de violence sur les hommes. En effet, on peut attirer quelqu’un en le persuadant par une démarche de l’intelligence. Et de cette manière, le Père attire les hommes au Fils en leur démontrant qu’il est son Fils, soit par une révélation intérieure — Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, à savoir que le Christ est le Fils du Dieu vivant, mais mon Père qui est dans les cieux —, soit par des miracles accomplis par la puissance qu’il tient du Père: Les oeuvres que le Père m’a données pour que je les accomplisse (...) rendent témoignage de moi.

D’autre part, certains attirent par leur charme: Par la douceur de ses lèvres, elle l’a entraîné. Ainsi, ceux qui s’approchent du Christ à cause de l’autorité de la majesté du Père sont-ils attirés par le Père. Quiconque en effet met sa foi dans le Christ parce qu’il le croit Fils de Dieu, celui-là, le Père l’attire au Fils par sa majesté. Arius n’a pas subi cette attraction, lui qui ne croyait pas que le Christ est le vrai Fils de Dieu ni qu’il est engendré de la substance du Père; Photin non plus, lorsqu’il a affirmé comme étant de foi que le Christ n’est qu’un homme. Ainsi, ils sont attirés par le Père, ceux qui sont saisis par sa majesté; mais le Fils aussi les attire par l’amour de la vérité et le fait d’y trouver une joie prodigieuse; car la vérité est finalement le Fils de Dieu lui-même. Si en effet, ainsi que le dit Augustin, chacun est entraîné par ce qui lui donne de la joie, combien plus l’homme doit-il être entraîné vers le Christ s’il trouve sa joie dans la vérité, la béatitude, la justice, la vie éternelle, et si le Christ est tout cela? Si donc c’est par lui que nous devons être entraînés, laissons-nous entraîner par la joie que procure la vérité: Mets ta joie dans le Seigneur, et il te donnera ce que demande ton coeur; c’est pourquoi l’épouse disait: Entraîne-moi à ta suite, nous courrons à l’odeur de tes parfums.

Mais puisque la révélation extérieure et l’objet n’ont pas seuls la puissance d’attirer, puisque l’instinct intérieur qui pousse et meut à croire la possède aussi, le Père en attire beaucoup au Fils par cet instinct, effet de l’opération divine qui meut intérieurement le coeur de l’homme à croire: Dieu lui-même est celui qui opère en nous le vouloir et son accomplissement. — Avec des liens humains, je les attirerai dans les liens de la charité — Le coeur du roi est dans la main du Seigneur: il l’incline partout où il veut.

La deuxième question est la suivante: puisqu’il est dit que le Fils attire au Père — Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils aura voulu le révéler et plus bas j’ai man ton nom aux hommes que tu m’as donnés —, comment affirme-t-on ici que le Père attire au Fils?

Disons qu’on peut répondre à cela de deux manières. En effet, nous pouvons parler du Christ soit selon qu’il est homme, soit selon qu’il est Dieu. En tant qu’homme, le Christ est la voie: Moi, je suis la voie. Ainsi considéré, le Christ conduit au Père comme la voie conduit au terme ou au but. Le Père nous attire au Christ-homme en tant qu’il nous donne par sa puissance de croire dans le Christ: C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu. En tant que le Christ est Verbe de Dieu et manifestation du Père, ainsi le Fils attire au Père. Le Père, lui, attire au Fils en tant qu’il le manifeste.



La troisième question concerne l’affirmation d’après laquelle personne ne peut venir s’il n’est attiré par le Père; parce qu’alors, si quelqu’un ne vient pas au Christ, ce n’est pas à lui qu’il faut l’imputer, mais à celui qui ne l’a pas attiré.

Je réponds en disant que, en vérité, personne ne peut venir s’il n’est attiré par le Père. En effet, de même que ce qui est pesant par nature ne peut par lui-même se porter vers le haut s’il n’y est pas attiré par un autre, de même le coeur de l’homme, se portant de lui-même vers les réalités inférieures, ne peut s’élever s’il n’est pas attiré vers le haut. Mais s’il n’est pas élevé, la défection n’est pas du côté de celui qui attire, parce que, quant à lui, il ne fait défaut à personne; c’est parce qu’il y a un obstacle en celui qui n’est pas attiré.

Mais à ce sujet, il faut distinguer l’homme qui est dans l’état de nature intègre de celui qui est dans l’état de nature corrompue. En effet, dans la nature intègre, il n’y avait aucun empêchement capable de nous soustraire à cette attraction, et dans cet état, tous les hommes auraient pu avoir part à cette attraction. Mais dans la nature corrompue, tous y sont également soustraits par l’obstacle du péché et, pour cette raison, ont besoin d’être entraînés.

Quant à Dieu, il tend la main à chacun pour l’attirer et, qui plus est, non seulement il attire celui qui la saisit, mais il fait revenir aussi ceux qui se sont détournés de lui: Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons; et dans le psaume 84, selon la version des Septante: Reviens, toi ô Dieu, et tu nous donneras la vie. Du fait que Dieu est prêt à donner sa grâce à tous et à attirer à lui, si quelqu’un ne le reçoit pas, ce n’est pas imputable à Dieu, mais à celui qui ne le reçoit pas.

Mais pourquoi, de tous ceux qui se sont détournés, n’en attire-t-il que certains, bien que tous se soient également détournés? On peut, d’une manière générale, donner pour raison qu’en ceux qui ne sont pas attirés apparaît et resplendit l’ordre de la justice divine, et en ceux qui le sont l’immensité de la miséricorde divine. Mais pourquoi attire-t-il précisément celui-ci et pas celui-là? Il n’y a à cela aucune autre raison que le bon plaisir de la volonté divine. C’est pourquoi Augustin dit: "Quel est celui qu’il tire et celui qu’il ne tire pas, pourquoi il tire celui-ci et ne tire pas celui-là, questions dont tu ne dois pas te faire juge si tu ne veux pas te tromper. Saisis-le bien une fois pour toutes et comprends-le: tu n’es pas encore tiré. Prie pour être tiré".

On peut montrer cela par un exemple: pourquoi l’artisan place-t-il certaines pierres en bas, d’autres en haut, et d’autres sur les côtés? La raison en est le bon arrangement de la maison dont la perfection exige cet ordre. Mais pour quoi place-t-il ces pierres à cet endroit, celles-là à cet autre endroit? Cela dépend de son seul vouloir. De là vient que la raison première de l’arrangement se rapporte au vouloir de l’artisan. Ainsi donc, pour la perfection de l’univers, Dieu en attire certains pour qu’en eux apparaisse sa miséricorde, mais il en est d’autres qu’il n’attire pas, pour qu’en eux sa justice soit manifestée. Mais qu’il attire ceux-ci et non pas ceux-là, cela relève du bon plaisir de sa volonté. De même aussi, pourquoi dans l’Église fait-il de certains des apôtres, d’autres des confesseurs, d’autres des martyrs? La raison en est la beauté de l’Eglise et sa perfection. Mais pourquoi a t-il fait de Pierre un Apôtre, d’Etienne un martyr et de Nicolas un confesseur? Il n’y a pas à cela d’autre raison que sa volonté.

Ainsi donc sont manifestes la déficience de la capacité humaine et l’assistance que lui porte le secours divin.


S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur Jean 6 (8)

dominicanus #La vache qui rumine B 2009
19-T.O.B-jpgLE MURMURE DES FOULES

CEPENDANT LES JUIFS MURMURAIENT CONTRE LUI, PARCE QU’IL A VAIT DIT: "MOI, JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL ";

ET ILS DISAIENT: "N’EST-CE PAS LÀ LE FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PÈRE ET LA MÈRE? COMMENT DONC DIT-IL: 'JE SUIS DESCENDU DU CIEL’?"

L’Évangéliste rapporte d’abord le murmure des foules, puis l’intervention du Christ qui y met fin. Pour cela, il expose d’abord l’occasion du murmure, puis les paroles mêmes de ceux qui murmurent.

CEPENDANT LES JUIFS MURMURAIENT CONTRE LUI, PARCE QU’IL AVAIT DIT: "MOI, JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL"

L’Évangéliste ajoute ici que quelques-uns murmuraient au sujet de certaines paroles du Christ, notamment celles-ci: Le vrai pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde, et plus loin: C’est moi qui suis le pain de vie ce pain spirituel qu’ils ne prenaient pas ni ne désiraient. Et s’ils murmuraient, c’est parce qu’ils étaient dans un état d’esprit étranger aux choses spirituelles, et cela depuis bien longtemps: Ils murmuraient sous leurs tentes — Ne murmurez pas comme certains d’entre eux murmurèrent.

Si jusque-là, ainsi que le dit Chrysostome ils ne murmuraient pas, c’est parce qu’ils espéraient encore obtenir une nourriture terrestre: cet espoir évanoui, ils commencent aussitôt à murmurer, même s’ils allèguent une autre cause. En effet, ils ne le contredisent pas ouvertement, à cause de la déférence qu’ils avaient encore à son égard, au souvenir du miracle précédent.

ET ILS DISAIENT: "N’EST-CE PAS LÀ LE FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PÈRE ET LA MÈRE? COMMENT DONC DIT-IL: 'JE SUIS DESCENDU DU CIEL’?"

Ainsi murmuraient les Juifs. Parce qu’ils étaient soumis à la chair, ils ne considéraient que la génération charnelle du Christ, ce qui les empêchait de connaître sa génération spirituelle et éternelle; c’est pourquoi ils ne parlent que de celle de la chair, d’après ce précédent passage: Celui qui est issu de la terre (...) parle de la terre, et la génération spirituelle leur échappe. C’est pour cela qu’ils ajoutent: COMMENT DONC DIT-IL: 'JE SUIS DESCENDU DU CIEL'? Et ils l’appellent fils de Joseph à cause de l’opinion établie: Joseph était en effet son père nourricier, d’après ce passage de Luc: II était, à ce qu’on croyait, fils de Joseph.

L’Eucharistie pour un développement durable - Homélie 19° dimanche du Temps Ordinaire B

dominicanus #Homélies Année B (2008-2009)

 



Dans le passage de ce dimanche, extrait du chapitre 6 de saint Jean, et qui nous rapporte le discours de Jésus sur le pain de vie, se trouvent trois enseignements importants.


D’abord il attire notre attention sur le mystère de la foi, disant :


« Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire vers moi… »


La foi en Jésus nous fournit le seul carburant valable pour un « développement durable », pour la vie éternelle, et pourtant, la foi en Jésus est le don de Dieu, et personne ne peut le produire lui-même, dans sa petite raffinerie privée.


Quand nous regardons la petite hostie blanche, aucun test scientifique ne peut prouver que Jésus Christ est vraiment là, avec son corps, son sang, son âme et sa divinité. Et pourtant nous savons qu’il est là, car nous avons reçu le don de la foi. Voilà pourquoi le prêtre dit, à chaque messe, juste après la consécration :


« Proclamons le mystère de la foi ! »


Le deuxième enseignement est que cette foi en Jésus conduit à la « vie éternelle » (développement durable). Un peu plus loin Jésus dira que la vie éternelle consiste à connaître « le seul véritable Dieu, et celui que [Dieu a] envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17, 3).


Dans le langage biblique, « connaître » implique une profonde intimité personnelle, le genre de relation que nous désirons tous au fond de notre cœur. Le fait que nous puissions avoir une telle relation avec Dieu lui-même, lui qui est plus aimable, plus beau qu’aucune autre personne, voilà la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Dieu ne s’est pas contenté de nous aimer, nous qui sommes pécheurs, de loin seulement. Il veut que nous le connaissions pour partager sa vie !


Le troisième enseignement, c’est que Jésus lui-même est le « pain » de cette vie éternelle, sa source et sa nourriture. Sans pain, sans nourriture, la vie physique est impossible. Elle périt. Sans Jésus, sans sa « chair pour la vie du monde » dans l’Eucharistie, notre vie de communion intime avec Dieu périra inévitablement. Ce n’est pas plus compliqué que ça – et c’est capital ! Onze fois dans son enseignement, Jésus nous parle de lui-même comme étant le pain de vie, en espérant que nous aurons compris le message. Le don de la foi nous donne accès à la vie éternelle, et l’Eucharistie fait grandir cette vie dans nos cœurs.


Cela, nous le croyons sur parole, mais cette foi n’est pas aveugle pour autant. Dieu soutient notre foi de multiples manières. Il sait bien que la culture de ce monde déchu – une culture de mort – risque constamment d’éroder notre foi. Dans sa sagesse et selon sa providence, il nous donne des signes, quelquefois spectaculaires, pour « booster » notre foi, pour donner un coup de turbo. L’histoire de l’Eglise est riche en miracles eucharistiques. Nous avons des témoignages d’hosties qui on survécu au feu, d’hosties qui ont saigné durant la Messe, d’hosties qui ont subitement pris l’apparence de chair…


Mais certains signes parmi les plus remarquables que Dieu nous ait donnés concernent la Sainte Communion. Au cours de l’histoire, il y a eu beaucoup de saints, des hommes et des femmes, qui, durant une longue période de leur vie ne se sont nourris que de l’eucharistie, sans manger ni boire quoi que ce soit d’autre, sinon la sainte Communion. Parmi eux sainte Catherine de Sienne et la bienheureuse Alexandrine da Costa, du Portugal. Un des exemples les plus étonnants fut saint Nicolas de Flüe, qui vécut en Suisse au 15° siècle comme ermite pendant 19 années et qui durant ce temps n’a mangé ni bu autre chose que la Communion quotidienne. Même s’il essayait de manger autre chose, par obéissance, il ne pouvait pas l’avaler. Chez Marthe Robin, la mystique de Châteauneuf-de-Galaure, ce même phénomène a duré 50 ans, et elle ne pouvait communier qu’une fois par semaine !


Notre Seigneur a expliqué lui-même à la bienheureuse Alexandrine la raison pour laquelle il accorde cette grâce à certains :


« Tu ne vis que de l’Eucharistie, lui dit-il, parce que je veux montrer au monde entier la puissance de l’Eucharistie et la puissance de ma vie dans les âmes. »


Le Christ est la plénitude de la vie et la raison de vivre dont nous avons tous besoin, et l’Eucharistie est la présence réelle du Christ. Voilà donc ce que la foi nous enseigne.


Benoît XVI l’exprime de la manière suivante :


« Dans le Sacrement de l'autel, le Seigneur vient à la rencontre de l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 27), se faisant son compagnon de route. En effet, dans ce Sacrement, le Seigneur se fait nourriture pour l'homme assoiffé de vérité et de liberté. Puisque seule la vérité peut nous rendre vraiment libres (cf. Jn 8, 36), le Christ se fait pour nous nourriture de Vérité. » (Sacramentum caritatis 2)


Nous croyons tous en l’Eucharistie. Nous avons tous reçu le don de la foi, et le Père nous a attires à Jésus dans le Très Saint Sacrement. Mais nous devons sans cesse renouveler cette foi.


Si quelqu’un nous filmait un dimanche matin en caméra cachée, ce film serait-il une preuve suffisante pour une cour de justice afin de conclure que nous croyons vraiment à l’Eucharistie ? En entrant dans une église, ou en sortant, parce que nous sommes en la présence de Jésus dans l’Eucharistie, faisons-nous la génuflexion, et comment la faisons-nous ? Comment faisons-nous le signe de la croix ? Durant la Prière Eucharistique, entre la procession des dons et le Notre Père, faisons-nous vraiment attention aux paroles que prononce le prêtre ? La beauté et le sens de ces paroles déterminent la manière dont nous recevrons la Sainte Communion, si seulement nous le voulons bien. Et que dire de la manière dont nous nous approchons de la table eucharistique et notre manière dont nous regagnons nos places ? Ceux qui regarderaient cette vidéo tournée en caméra cachée pourraient-ils voir que nous croyons vraiment et profondément en Jésus présent dans l’Eucharistie comme notre nourriture et notre salut ?


Et ensuite, durant la semaine, combien de fois faisons-nous l’effort pour aller visiter Jésus dans le tabernacle, ne fût-ce que pour le remercier de tout ses bienfaits, et aussi pour lui parler de nos besoins, de nos soucis et de ceux que nous aimons ? Lui est toujours là à nous attendre avec amour.


Aujourd’hui réactivons notre foi, pour que, en poursuivant cette Eucharistie à laquelle le Père nous a attirés, nous donnions au Seigneur la possibilité de nous fortifier pour cette vie éternelle pour laquelle il est mort afin de pouvoir nous la donner.

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