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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

il est vivant !

Congrégation pour le Clergé, L'identité missionnaire du prêtre dans l'Église, comme dimension intrinsèque de l'exercice des tria munera

dominicanus #Il est vivant !

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Introduction

Ecclesia peregrinans natura sua missionaria est.


« Par nature l'Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire, puisqu'elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père »
.


Le Concile oecuménique Vatican II, sur la vague de la Tradition ininterrompue, est on ne peut plus explicite pour affirmer le caractère missionnaire intrinsèque de l'Église. L'Église n'existe pas d’elle-même et pour elle-même : elle tire son origine des missions du Fils et de l'Esprit ; l'Église est appelée, par nature, à sortir d’elle-même dans un mouvement vers le monde, pour être signe de l'Emmanuel, du Verbe qui s'est fait chair, du Dieu-avec-nous.


Le caractère missionnaire, du point de vue théologique, est inclus en chacune des notes de l'Église et est particulièrement représenté soit par la catholicité soit par l'apostolicité. Comment s'acquitter fidèlement de la tâche que constitue le fait d'être apôtres, témoins fidèles du Seigneur, annonciateurs de la Parole et administrateurs humbles et certains de la grâce, si ce n’est à travers la mission, comprise comme un véritable facteur constitutif de l'être Église ?


La mission de l'Église, en outre, est la mission qu'elle a reçue de Jésus-Christ avec le don du Saint-Esprit. Elle est unique, et elle est confiée à tous les membres du peuple de Dieu, rendus participants du sacerdoce du Christ au moyen des sacrements de l'initiation, pour offrir à Dieu un sacrifice spirituel et témoigner du Christ devant les hommes. Cette mission s'étend à tous les hommes, à toutes les cultures, à tous les lieux et à tous les temps. À une unique mission correspond un unique sacerdoce : celui du Christ, dont sont participants tous les membres du peuple de Dieu, même si c’est selon une modalité différente et non seulement à un degré différent.


Dans cette mission, certainement, les prêtres, en tant qu’ils sont les plus précieux collaborateurs des Évêques successeurs des Apôtres, détiennent un rôle central et absolument irremplaçable, qui leur est confié par la providence de Dieu.

 

 

 

1. Conscience ecclésiale de la nécessité d’un engagement missionnaire renouvelé

Le caractère missionnaire intrinsèque de l'Église se fonde dynamiquement sur les missions trinitaires elles-mêmes. L'Église est appelée, par nature, à annoncer la personne de Jésus-Christ mort et ressuscité, à s'adresser à l'humanité entière, selon le mandat reçu du Seigneur lui-même: « Allez dans le monde entier et proclamez l'Évangile à toute créature » (Mc 16,15) ; « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Dans la vocation même de saint Paul, il y a un envoi : « Va, parce que je t'enverrai au loin, aux nations » (Ac 22,21).


Pour réaliser cette mission, l'Église reçoit le Saint-Esprit, envoyé par le Père et le Fils dans la Pentecôte. L'Esprit descendu sur les Apôtres est l'Esprit de Jésus : il fait répéter les actes de Jésus, il fait annoncer la parole de Jésus (cf. Ac 4,30), il fait redire la prière de Jésus (cf. Ac 7,59s ; Lc 23,34.46), il fait perpétuer, dans la fraction du pain, l’action de grâce et le sacrifice de Jésus et il conserve l'unité parmi les frères (cf. Ac 2,42 ; 4,32). Le Saint Esprit confirme et manifeste la communion des disciples comme nouvelle création, comme communauté de salut eschatologique, et il envoie en mission : « Vous serez mes témoins […] jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Le Saint Esprit pousse l'Église naissante à la mission dans le monde entier, en démontrant de la sorte qu'il est répandu sur « chaque chair » (cf. Ac 2,17).


Aujourd'hui, face aux nouvelles circonstances de la présence et de l'activité de l'Église, dans le panorama mondial, l'urgence missionnaire se représente, non seulement ad gentes, mais au sein même du troupeau déjà constitué de l'Église.


Au cours des dernières décennies le magistère de Pierre a exprimé de façon autorisée, avec des tons toujours plus forts et décidés, l'urgence d’un engagement missionnaire renouvelé. Il suffit de penser à Evangelii nuntiandi de Paul VI ou à Redemptoris missio et Novo millenio ineunte de Jean-Paul II , jusqu'aux nombreuses interventions de Benoît XVI . 

 
La préoccupation du Pape Benoît XVI pour la mission Ad gentes n’est pas moindre, comme le montre sa constante sollicitude. Encore aujourd'hui, il faut souligner et encourager, toujours davantage, la présence de nombreux missionnaires envoyés ad gentes. Évidemment ils ne suffisent pas. En outre, un phénomène nouveau se profile : des missionnaires africains et asiatiques qui aident l'Église, par exemple, en Europe.


Il faut aussi se réjouir et remercier Dieu pour tant de nouveaux Mouvements et Communautés ecclésiaux, y compris de laïcs, qui vivent la dimension missionnaire, soit dans leur propre région – au milieu des catholiques qui, pour différents motifs, ne vivent pas l'appartenance à la communauté ecclésiale – soit ad gentes.


2. Aspects théologiques et spirituels du caractère missionnaire des prêtres

Nous ne pouvons pas considérer l'aspect missionnaire de la théologie et de la spiritualité sacerdotale, sans expliciter la relation avec le mystère du Christ. Comme on l’a déjà remarqué au n. 1, l'Église trouve son fondement dans les missions du Christ et du Saint-Esprit : ainsi chaque « mission », et la dimension missionnaire de l'Église elle-même, intrinsèque à sa nature, se fondent sur la participation à la mission divine. Le Seigneur Jésus est, par antonomase, l'envoyé du Père. Avec une intensité plus ou moins grande, tous les écrits du Nouveau Testament rendent ce témoignage.


Dans l'Évangile de Luc Jésus se présente lui-même comme celui qui, consacré par l'onction de l'Esprit, a été envoyé pour annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle (cf. Lc 4,18 ; Is 61,1-2). Dans les trois Évangiles synoptiques, Jésus s’identifie avec le fils bien-aimé qui, dans la parabole des vignerons homicides, est finalement envoyé par le maître de la vigne, après les serviteurs (cf. Mc 12,1-12 ; Mt 21,33-46 ; Lc 20,9-19) ; en d’autres lieux il parle de sa condition d'envoyé (cf. Mt 15,24). Même en Saint Paul on retrouve l'idée de la mission du Christ de la part de Dieu le Père (cf. Ga 4,4 ; Rm 8,3). 

 
C’est pourtant surtout dans les textes johanniques qu’apparaît le plus fréquemment la « mission » divine de Jésus. Être « l'envoyé du Père » appartient certainement à l'identité de Jésus : Il est celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, et ce fait est l’expression de son unique filiation divine (cf. Jn 10,36-38). Jésus a mené à son terme l'Oeuvre salvifique, toujours comme envoyé du Père et comme celui qui accomplit les oeuvres de celui qui l'a envoyé, en obéissance à sa volonté. Ce n’est que dans l'accomplissement de cette volonté que Jésus a exercé son ministère de prêtre, de prophète et de roi. En même temps, ce n’est qu’en tant qu'envoyé du Père qu’il envoie, à son tour, les disciples. La mission, dans tous ses divers aspects, se fonde dans la mission du Fils dans le monde et dans la mission du Saint-Esprit. 

 
Jésus est l'envoyé qui, à son tour, envoie (cf. Jn 17.18). Le « caractère missionnaire » est avant tout une dimension de la vie et du ministère de Jésus, et par conséquent de l'Église et de chaque chrétien, selon les exigences de la vocation personnelle. Nous voyons comment Jésus a exercé son ministère salvifique pour le bien des hommes, dans ces trois dimensions intimement reliées de l’enseignement, de la sanctification et du gouvernement ; ou, en d'autres termes plus directement bibliques, en tant que prophète et révélateur du Père, en tant que prêtre, Seigneur, roi et pasteur.


Même si Jésus, dans sa proclamation du Règne et dans sa fonction de révélateur du Père, s'est senti spécialement envoyé au peuple d'Israël (cf. Mt 15,24 ; 10,5), divers épisodes de sa vie découvrent l'horizon d'universalité de son message : Jésus n'exclut pas les gentils du salut, il loue la foi de certains d’entre eux, par exemple celle du centurion, et annonce que les païens arriveront des extrémités du monde pour s'asseoir à table avec les patriarches d'Israël (cf. Mt 8,10-12 ; Lc 7,9) ; il dit également à la cananéenne : « Femme, grande est ta foi ! Qu'il t’advienne selon ton désir » (Mt 15,28 ; cf. Mc 7,29). En continuité avec sa propre mission, Jésus ressuscité envoie ses disciples prêcher l'Évangile à toutes les nations, une mission universelle (cf. Jn 20,21-22 ; Mt 28,19-20 ; Mc 16,15 ; Ac 1,8). La révélation chrétienne est destinée à tous les hommes, sans distinctions.


La révélation de Dieu le Père que porte Jésus se fonde sur son union unique avec le Père, dans sa conscience filiale ; ce n’est qu’à partir de celle-ci qu’il peut exercer sa fonction de révélateur (cf. Mt 11,12-27 ; Lc 10,21-22 ; Jn 1,18 ; 14,6-9 ; 17,3.4.6). Faire connaître le Père, avec tout ce que cette connaissance implique, est le but dernier de tout l'enseignement de Jésus. Sa mission de révélateur est tellement enracinée dans le mystère de sa personne que, même dans la vie éternelle, sa révélation du Père se poursuivra : « Je leur ai fait connaître ton nom et je le ferai connaître, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17,26 ; cf. 17,24). Cette expérience de la paternité divine doit pousser les disciples à l'amour vers tous, dans lequel consistera leur « perfection » (cf. Mt 5,45-48 ; Lc 6,35-36).


Le ministère sacerdotal de Jésus ne peut pas se comprendre en-dehors de la perspective de l'universalité. Il est clair, à partir des textes du Nouveau Testament, que Jésus a conscience de sa mission qui le porte à donner sa vie pour tous les hommes (cf. Mc 10,45 ; Mt 20,28). Jésus, qui n'a pas péché, se met à la place des hommes pécheurs et, pour eux, il s'offre au Père. Les paroles de l'institution de l'Eucharistie manifestent la même conscience et la même attitude ; Jésus offre sa vie dans le sacrifice de la Nouvelle Alliance en faveur des hommes : « Ceci est mon sang de l'alliance, versé pour une multitude» (Mc 14,24 ; cf. Mt 26,28 ; Lc 22,20 ; 1 Co 11,24-25). 

 
Le sacerdoce du Christ a été surtout approfondi dans la lettre aux Hébreux, où l’on met en relief comment il est le prêtre éternel, qui possède un sacerdoce qui ne passe pas (cf. He 7,24), il est le prêtre parfait (cf. He 7,28). Face à la multiplicité de prêtres et de sacrifices anciens, le Christ s’est offert lui-même, une seule fois et une fois pour toutes, par le sacrifice parfait (cf. He 7,27 ; 9,12.28; 10,10; 1 P 3,18). Cette unicité de sa personne et de son sacrifice confère aussi au sacerdoce du Christ son caractère unique et universel ; toute sa personne et, concrètement, le sacrifice rédempteur qui a une valeur pour l'éternité, portent le signe de ce qui ne passe pas et est insurpassable. Le Christ, prêtre souverain et éternel, continue encore, dans sa condition de glorifié, d’intercéder pour nous auprès du Père (cf. Jn 14,16 ; Rm 8,32 ; He 7,25 ; 9,24 ; 10,12; 1Jn 2,1).


Jésus, envoyé du Père, apparaît aussi comme Seigneur dans le Nouveau Testament (cf. Ac 2,36). C’est l'événement de la résurrection qui fait reconnaître aux chrétiens la seigneurie du Christ. Dans les premières confessions de foi ce titre fondamental apparaît en lien avec la résurrection (cf. Rm 10,9). La référence à Dieu le Père ne manque pas dans beaucoup des textes qui nous parlent de Jésus comme Seigneur (cf. Ph 2,11). D'autre part, Jésus, qui a annoncé le règne de Dieu, spécialement lié à sa personne, est roi, comme lui-même l’indique dans l'Évangile de Jean (cf. Jn 18,33-37). Et à la fin des temps « il remettra le règne à Dieu le Père, après avoir anéanti toute Principauté, toute Puissance et toute Force » (1Co 15,24).


Naturellement, la domination du Christ a peu de rapport avec celle des grands de ce monde (cf. Lc 22,25-27 ; Mt 20,25-27 ; Mc 10,42-45) parce que, comme il le dit lui-même, son royaume n'est pas de ce monde (cf. Jn 18,36). C’est pourquoi la domination du Christ est celle du bon pasteur, qui connaît toutes ses brebis, qui offre sa vie pour elles et qui veut les réunir toutes en un seul troupeau (cf. Gn 10,14-16). Même la parabole de la brebis égarée parle, indirectement, de Jésus bon pasteur (cf. Mt 18,12-14 ; Lc 15,4-7). Jésus est en outre le « pasteur suprême » (1P 5,4).


En Jésus se réalise, de façon éminente, ce que la tradition de l'Ancien Testament avait dit de Dieu comme pasteur du peuple d'Israël : « Je les ferai paître en d’excellents pâturages et leur pacage sera sur les plus hautes montagnes d'Israël […]. Moi-même je ferai paître mes brebis et je les ferai reposer. Oracle du Seigneur Dieu. J'irai à la recherche de la brebis perdue et je ramènerai celle qui s’était égarée, je panserai celle qui est blessée et je fortifierai celle qui est malade, je veillerai sur celle qui est grasse et bien portante; je les paîtrai avec justice » (Ez 34,14-16). Et aussi plus loin : « Je susciterai pour eux un pasteur qui les fera paître, mon serviteur David. Il les mènera à pâture, il sera leur pasteur. Moi, le Seigneur, je serai leur Dieu… » (Ez 34,23-24 ; cf. Jr 23,1-4 ; Za 11,15-17 ; Ps 23,1-6) .


Ce n’est qu’en partant du Christ que la réflexion traditionnelle sur les tria munera - qui configurent le ministère sacré des prêtres - prend son sens. Nous ne pouvons pas oublier que Jésus se considère présent dans ses envoyés : « Qui accueille celui que j'enverrai, m'accueille ; qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé » (Jn 13,20 ; cf. aussi Mt 10,40 ; Lc 10,16). Il y a une chaîne de « missions », qui tire son origine du mystère même de Dieu Un et Trine, qui veut que tous les hommes soient participants de sa vie. L'enracinement trinitaire, christologique et ecclésiologique du ministère des prêtres est le fondement de l'identité missionnaire. La volonté salvifique universelle de Dieu, l'unicité et la nécessité de la médiation du Christ (cf. 1Tm 2,4-7 ; 4,10) ne permettent pas de mettre des frontières à l'oeuvre d'évangélisation et de sanctification de l'Église. Toute l'économie du salut prend son origine dans le dessein du Père de tout récapituler dans le Christ (cf. Ep 1,3-10) et dans la réalisation de ce dessein, qui aura son accomplissement final lors de la venue du Seigneur dans la gloire.
Le Concile Vatican II se réfère clairement à l'exercice des tria munera du Christ, de la part des prêtres, comme collaborateurs de l'ordre épiscopal : « Participants, à leur degré de ministère, de l'office de l’unique médiateur qui est le Christ (cf. 1Tm 2,5), ils annoncent à tous la parole de Dieu. Ils exercent leur ministère sacré surtout dans le culte eucharistique ou synaxe, où, agissant dans la personne du Christ et proclamant son mystère, ils unissent les prières des fidèles au sacrifice de leur chef, et ils rendent présent et appliquent jusqu'à la venue du Seigneur (cf. 1Co 11,26), dans le sacrifice de la messe, l'unique sacrifice du Nouveau Testament, celui du Christ, qui s’est offert lui-même au Père une fois pour toutes en victime immaculée (cf. He 9.11-28) […]. En exerçant, selon leur part d'autorité, l'office du Christ pasteur et chef, ils rassemblent la famille de Dieu comme une fraternité qui n’a qu'une âme, et par le Christ dans l'Esprit ils la portent vers le Père. Au milieu de leur troupeau ils l'adorent en esprit et vérité (cf. Jn 4,24) » . 

 
En vertu du sacrement de l'Ordre, qui confère un caractère spirituel indélébile, les prêtres sont consacrés, c'est-à-dire enlevés « du monde » et livrés « au Dieu vivant », pris « comme sa propriété, pour que, à partir de Lui, ils puissent accomplir le service sacerdotal pour le monde », pour prêcher l'Evangile, être les pasteurs des fidèles et célébrer le culte divin, en vrais prêtres du Nouveau Testament (cf. He 5,1) .


Le Souverain Pontife Benoît XVI, dans l'allocution adressée aux participants à l'Assemblée Plénière de la Congrégation pour le Clergé, a affirmé que « la dimension missionnaire du prêtre naît de sa configuration sacramentelle au Christ-Tête: elle porte en elle-même, comme une conséquence, une adhésion cordiale et totale à ce que la tradition ecclésiale a caractérisé comme l’apostolica vivendi forma. Celle-ci consiste dans la participation à une `vie nouvelle' comprise spirituellement, à ce `nouveau style de vie' qui a été inauguré par le Seigneur Jésus et que les Apôtres ont fait leur. Par l'imposition des mains de l'Évêque et la prière consécratoire de l'Église, les candidats deviennent des hommes nouveaux, ils deviennent `presbytres’. Dans cette lumière il est clair que les tria munera sont d'abord un don et seulement dans un second temps un office ; d'abord la participation à une vie, et par suite une potestas » .


Le décret Presbyterorum Ordinis, sur le ministère et la vie sacerdotale, illustre cette vérité quand il s’adresse aux prêtres ministres de la parole de Dieu, ministres de la sanctification par les sacrements et l'Eucharistie, et guides et éducateurs du peuple de Dieu. L'identité missionnaire du prêtre, même si elle n'a pas été l’objet explicite de grand développement, est clairement présente dans ces textes. On souligne expressément le devoir d'annoncer à tous l'Évangile de Dieu en suivant le mandat du Seigneur, avec une référence expresse aux incroyants et avec le rappel à la foi et aux sacrements, au moyen de la proclamation du message évangélique. Le prêtre, « envoyé », qui participe de la mission du Christ envoyé du Père, se trouve impliqué dans une dynamique missionnaire, hors de laquelle il ne peut pas vivre vraiment son identité. 

 
Dans l'Exhortation apostolique post-synodale Pastores dabo vobis également, on affirme que, tout en étant inséré dans une Église particulière, le prêtre, en vertu de son ordination, a reçu un don spirituel qui le prépare à une mission universelle, jusqu'aux extrémités de la terre, parce que « n'importe quel ministère sacerdotal participe de la même ampleur universelle de la mission confiée par le Christ aux Apôtres »


Donc la vie spirituelle du prêtre doit se caractériser par l’élan et le dynamisme missionnaire ; dans le sillage du Concile Vatican II on déclare que les prêtres doivent former la communauté qui leur a été confiée, pour en faire une communauté authentiquement missionnaire . La fonction de pasteur demande que l'élan missionnaire soit vécu et communiqué, parce que toute l'Église est essentiellement missionnaire. De cette dimension de l'Église dérive de façon décisive l'identité missionnaire du prêtre. 

 
Lorsqu’on parle de mission il faut tenir compte, nécessairement, du fait que l'envoyé, le prêtre en ce cas, est en relation tant avec celui qui l'envoie, qu’avec ceux à qui il est envoyé. En examinant sa relation avec le Christ, le premier envoyé du Père, il faut souligner combien, à s’en tenir aux textes du Nouveau Testament, c’est le Christ lui-même qui envoie et constitue, au moyen du don du Saint-Esprit répandu dans l'ordination sacramentelle, les ministres de son Église ; ils ne peuvent pas être considérés simplement élus ou délégués de la communauté ou du peuple sacerdotal. L'envoi vient du Christ ; les ministres de l'Église sont des instruments vivants du Christ unique médiateur . « Le prêtre trouve la pleine vérité de son identité dans l'être une dérivation, une participation particulière et une continuation du Christ lui-même, prêtre souverain et éternel de la nouvelle Alliance ; il est une image vivante et transparente du Christ prêtre ».

En prenant comme point de départ cette référence christologique, la dimension missionnaire de la vie du prêtre émerge clairement : Jésus est mort et ressuscité pour tous les hommes, il veut les réunir en un seul troupeau, il devait mourir pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés (cf. Jn 11,52). Si tous meurent en Adam, tous en lui reviennent à la vie (cf. 1Co 15,20-22), en lui Dieu se réconcilie le monde (cf. 2Co 5,19) ; il a ordonné aux apôtres de prêcher l'Évangile à toutes les nations. Tout le Nouveau Testament est pénétré de l'idée de l'universalité de l'action salvifique du Christ et de son unique médiation. Le prêtre, configuré au Christ prophète, prêtre et roi, ne peut pas ne pas avoir le coeur ouvert à tous les hommes et, concrètement, surtout à ceux qui ne connaissent pas Jésus et qui n'ont pas encore reçu la lumière de sa Bonne Nouvelle. 

 
Du côté des hommes à qui l'Église doit annoncer l'Évangile, et à qui, par conséquent, le prêtre est envoyé, il faut mettre en évidence comment le Concile Vatican II, plusieurs fois, a parlé de l'unité de la famille humaine, fondée sur la création de tous à l’image et ressemblance de Dieu, et sur la communion de destin dans le Christ : « Tous les peuples constituent une seule communauté. Ils ont une seule origine, puisque Dieu a fait habiter l’ensemble du genre humain sur toute la face de la terre ; ils ont aussi une seule fin dernière, Dieu, dont la providence, les témoignages de bonté et le dessein de salut s'étendent à tous » . Cette unité est appelée à rejoindre son sommet dans la récapitulation universelle dans le Christ (cf. Ep 1,10) .


Toute l’action pastorale de l’Eglise est tendue vers cette récapitulation finale de tout dans le Christ, en laquelle se trouve le salut des hommes. Tous les hommes étant appelés à l'unité dans le Christ, personne ne peut être exclu de la sollicitude du prêtre qui Lui est configuré. Tous attendent, même d’une façon involontaire (cf. Ac 17,23-28), le salut qui ne peut venir que de Lui : ce salut qui est l'insertion dans le Mystère Trinitaire, dans la participation à sa filiation divine. On ne peut faire de discriminations entre les hommes, qui ont une même origine et partagent le même destin et l'unique vocation dans le Christ. Établir des limites à la « charité pastorale » du prêtre serait totalement contradictoire à sa vocation, marquée par sa configuration particulière au Christ, tête et pasteur de l'Eglise et de tous les hommes.


Les tria munera, exercés par les prêtres dans leur ministère, ne peuvent être conçus en-dehors de leur relation essentielle à la personne du Christ et au don de l'Esprit. C’est au Christ que le prêtre est configuré au moyen du don de l'Esprit reçu dans l'ordination. De même que les tria munera, chez le Christ, se présentent comme essentiellement imbriqués, ne pouvant aucunement être séparés les uns des autres et recevant tous les trois leur lumière de l'identité filiale de Jésus, l'envoyé du Père, de même chez les prêtres nous ne pouvons davantage séparer l'exercice de ces trois fonctions . 

 
Le prêtre est en relation à la personne du Christ, et pas seulement à ses fonctions ; celles-ci prennent leur source et reçoivent leur plénitude de sens de la personne même du Seigneur. Cela signifie que le prêtre trouve la spécificité de sa vie et de sa vocation en vivant sa configuration personnelle au Christ ; il est toujours un alter christus. Dans la conscience d'être envoyé par le Christ, comme Celui-ci l’est par le Père, pour la salus animarum, le prêtre fera l’expérience de la dimension universelle, et donc missionnaire, de son identité la plus profonde.


3. Un renouveau de la praxis missionnaire des prêtres

L'urgence missionnaire actuelle demande une praxis pastorale renouvelée. Les nouvelles conditions culturelles et religieuses du monde, avec toutes leurs diversités, selon les diverses régions géographiques et les différents milieux socioculturels, montrent la nécessité d'ouvrir de nouvelles routes pour la praxis missionnaire. Benoît XVI, dans le discours déjà cité aux Évêques allemands, déclare :

 

« Nous devons tous ensemble essayer de trouver de nouvelles façons pour ramener l'Évangile dans le monde actuel » .

 


Quant à la participation des prêtres à cette mission, rappelons l'essence missionnaire de l’identité presbytérale elle-même, de tous et de chacun des prêtres, et rappelons l'histoire de l'Église : elle témoigne du rôle irremplaçable des prêtres dans l'activité missionnaire. Lorsqu’il s'agit de l'évangélisation missionnaire à l'intérieur de l'Église déjà établie, s’adressant aux baptisés « éloignés » et à tous ceux qui, dans les paroisses et dans les diocèses, ne savent que peu ou rien de Jésus-Christ, ce rôle irremplaçable des prêtres apparaît de façon encore plus évidente.


Dans les communautés particulières, dans les paroisses, le ministère des prêtres manifeste l'Église comme un événement transformant et rédempteur, qui se réalise dans le quotidien de la société. C’est là qu’ils prêchent la Parole de Dieu, qu’ils évangélisent, catéchisent, en exposant intégralement et fidèlement la doctrine sacrée, qu’ils aident les fidèles à lire et à comprendre la Bible, qu’ils réunissent le peuple de Dieu pour célébrer l'Eucharistie et les autres sacrements, qu’ils promeuvent d’autres formes de prière communautaire et dévotionnelle ; là qu’ils reçoivent celui qui se présente à la recherche de soutien, de consolation, de lumière, de foi, de réconciliation et de rapprochement envers Dieu, qu’ils convoquent et président les rencontres de la communauté pour étudier, élaborer et mettre en pratique les plans pastoraux ; là qu’ils orientent et stimulent la communauté à exercer la charité envers les pauvres, tant spirituellement que dans la concrétude économique, à promouvoir la justice sociale, les droits de l’homme, l'égale dignité de tous les hommes, l'authentique liberté, la collaboration fraternelle et la paix selon les principes de la Doctrine sociale de l’Eglise. Ce sont eux, en tant que collaborateurs des Évêques, qui ont la responsabilité pastorale immédiate.

 

 

 

3.1. Le missionnaire doit être disciple


L’Évangile lui-même montre combien être missionnaire demande d'être disciple. Le texte de Marc affirme : « Puis étant monté dans la montagne, (Jésus) appela à Lui ceux qu’il voulait et ils vinrent à lui. Il en institua Douze [...] pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons » (Mc 3,13-15). « Il appela ceux qu’il voulait » et « pour être avec lui » : voilà l'art d'être disciple ! Ces disciples seront envoyés prêcher et chasser les démons : voilà les missionnaires !


Dans l'Évangile de Jean nous trouvons l'appel (« Venez et voyez » : Jn 1,39) des premiers disciples, leur rencontre avec Jésus et leur premier élan missionnaire, lorsqu’ils vont et appellent les autres, leur annoncent le Messie rencontré et reconnu et les amènent à Jésus, qui les appelle encore à devenir ses disciples (cf. Jn 1,35-51). 

 
Dans l'itinéraire du disciple, tout commence avec l'appel du Seigneur. L'initiative est toujours sienne. Cela indique comment l'appel est une grâce, qui doit être librement et humblement accueillie et conservée, avec l'aide du Saint-Esprit. Dieu nous a aimés le premier. C’est le primat de la grâce. À l'appel fait suite la rencontre avec Jésus pour écouter sa parole et faire l'expérience de son amour pour chacun et pour toute l’humanité. Il nous aime et nous révèle le vrai Dieu, Un et Trine, qui est amour. L'Évangile montre comment l'Esprit de Jésus transforme au cours cette rencontre celui dont le coeur est ouvert. 

 
En effet, celui qui rencontre Jésus expérimente combien il devient impliqué en profondeur avec sa personne et sa mission dans le monde ; il croit en lui, il expérimente son amour, il adhère à lui, il décide de le suivre inconditionnellement où qu’il le mène, il investit en lui toute sa vie et, si nécessaire, il accepte de mourir pour lui. Il sort de cette rencontre le coeur joyeux et enthousiaste, fasciné par le mystère de Jésus, et il s’élance pour l'annoncer à tous. Ainsi le disciple devient semblable au Maître, envoyé par lui et soutenu par le Saint-Esprit.


La question d'aujourd'hui est la même que celle de quelques Grecs, présents à Jérusalem lorsque Jésus fit son entrée messianique dans la ville. Ils demandaient : « Nous voulons voir Jésus ! » (Jn 12,21). Nous aussi nous posons cette question aujourd'hui. Où et comment pouvons-nous rencontrer Jésus, après son retour au Père, aujourd'hui, dans le temps de l'Église ? 

 
Le Pape Jean-Paul II, de vénérée mémoire, a largement développé la nécessité pour tous les chrétiens de la rencontre avec Jésus, pour qu'ils puissent repartir de lui pour l'annoncer à l'humanité actuelle. En même temps, il a indiqué quelques lieux privilégiés dans lesquels on peut rencontrer Jésus aujourd'hui. Le premier lieu, disait le Pape, est « l’Écriture sainte lue à la lumière de la Tradition, des Pères et du Magistère, approfondie dans la méditation et l'oraison », c'est-à-dire ce qu’on appelle la lectio divina, la lecture orante de la Bible. Un deuxième lieu, disait le Pape, est la Liturgie, ce sont les sacrements, et de façon très spéciale l'Eucharistie. Dans le récit de l'apparition du Ressuscité aux disciples d'Emmaüs, nous trouvons intimement reliées la Sainte Écriture et l'Eucharistie, comme les lieux de la rencontre avec le Christ. Un troisième lieu nous est indiqué par le texte évangélique de Matthieu sur le jugement dernier, dans lequel Jésus s'identifie avec les pauvres (cf. Mt 25, 31-46) . 

 
Une autre façon fondamentale et précieuse de rencontrer Jésus-Christ est la prière, personnelle ou communautaire, surtout devant le Très Saint Sacrement, comme aussi dans l'oraison fidèle de la Liturgie des Heures. Et même la contemplation de la création peut devenir un lieu de rencontre avec Dieu.


Chaque chrétien doit être conduit à Jésus-Christ pour faire cette rencontre forte, personnelle et communautaire avec le Seigneur, et pour ensuite toujours la renouveler et l’approfondir. Le disciple naît et renaît de cette rencontre. Du disciple naît le missionnaire. Si ceci vaut pour chaque chrétien, combien plus cela vaut-il pour le prêtre .


Le disciple et missionnaire, d'autre part, est toujours membre d'une communauté de disciples et missionnaires, qui est l'Église. Jésus est venu dans le monde et a donné sa vie sur la croix « pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Le Concile Vatican II enseigne que « Dieu voulut sanctifier et sauver les hommes non pas individuellement et sans aucun lien entre eux, mais il voulut faire d'eux un peuple, qui le reconnaîtrait selon la vérité et le servirait dans la sainteté » . Jésus avec son groupe de disciples, particulièrement avec les Douze, commence cette communauté nouvelle qui réunit les enfants de Dieu dispersés, c'est-à-dire l'Église. Après son retour au Père, les premiers chrétiens vivent en communauté, sous la conduite des Apôtres, et chaque disciple participe à la vie communautaire et à la rencontre de ses frères, d'abord dans la fraction du pain eucharistique. C’est dans l'Église, et à partir de l'effective communion avec l'Église même, que l’on vit et que l’on se réalise comme disciples et missionnaires.

 

 

 

3.2. La mission ad gentes


Toute l’Église est par nature missionnaire. Cet enseignement du Concile Vatican II se reflète aussi sur l'identité et sur la vie des prêtres : « Le don spirituel que les prêtres ont reçu dans l'ordination ne les prépare pas à une mission limitée et restreinte, mais plutôt à une très vaste et universelle mission de salut, `jusqu'aux extrémités de la terre' (Ac 1,8) [...]. Que les prêtres se rappellent donc que la sollicitude de toutes les Églises leur incombe » . 

 
Les prêtres peuvent participer à la mission ad gentes sous beaucoup de formes variées, même sans partir pour les terres de mission. Cependant, le Christ peut leur concéder à eux aussi la grâce spéciale d'être appelés par Lui et envoyés par leurs Évêques respectifs ou leurs Supérieurs majeurs à aller en mission dans les régions du monde où Il n'a encore pas été annoncé et où l'Église ne s'est pas encore établie, c'est-à-dire ad gentes ; ou bien ils peuvent être envoyés là où il y a pénurie de clergé. Pensons par exemple, dans le domaine du clergé diocésain, aux prêtres Fidei Donum.


Les horizons de la mission ad gentes s'élargissent et réclament une impulsion renouvelée dans l'activité missionnaire. Les prêtres sont invités à écouter le souffle de l'Esprit, le vrai protagoniste de la mission, et à partager cette sollicitude de l'Église universelle.

 

 

 

3.3. L'évangélisation missionnaire


Dans la première partie de ce texte, on a déjà reconnu la nécessité et l'urgence d'une nouvelle évangélisation missionnaire au sein du troupeau même de l'Église, c'est-à-dire parmi ceux qui sont déjà baptisés. 

 
En effet, une grande partie de nos catholiques baptisés ne participe pas ordinairement, ou parfois pas du tout, à la vie de nos communautés ecclésiales. Ceci non seulement parce que d'autres modèles se présentent comme plus séduisants, ni seulement parce qu'ils décident en connaissance de cause de refuser la foi, mais toujours plus souvent parce qu’ils n’ont pas été suffisamment évangélisés. Ou mieux : ils n'ont rencontré personne qui leur témoignerait de la beauté de la vie chrétienne authentique. Personne ne les a amenés à une rencontre forte et personnelle et, ensuite, communautaire, avec le Seigneur. Une rencontre qui marquerait leur vie et la transformerait, une rencontre pour commencer à être de vrais disciples du Christ. 

 
Ceci révèle la nécessité de la mission : nous devons aller chercher nos baptisés, et même tous ceux qui ne sont pas encore baptisés, et leur annoncer, de nouveau ou pour la première fois, le kérygme, c'est-à-dire la première annonce de la personne de Jésus-Christ, mort sur la croix et ressuscité pour notre salut, et son Règne, et ainsi les conduire à une rencontre personnelle avec Lui.


On pourrait se demander si l'homme et la femme de la culture postmoderne, des sociétés plus avancées, sauront encore s'ouvrir au kérygme chrétien. La réponse doit être positive. Le kérygme peut être compris et accueilli par n'importe quel homme, de n'importe quelle époque ou culture. Même les milieux les plus intellectuels ou les plus simples peuvent être évangélisés. Nous devons aller jusqu’à croire que même les prétendus postchrétiens peuvent être de nouveau touchés par la personne de Jésus-Christ.


Le futur de l'Eglise dépend aussi de notre docilité à être concrètement missionnaires au milieu de nos baptisés eux-mêmes. L'événement salvifique du baptême entraîne en effet le droit et le devoir des pasteurs sacrés d'évangéliser les baptisés, comme un acte dû en justice. 

Certes, chaque Église particulière de chaque continent et de chaque nation doit trouver la route pour rejoindre, dans un engagement décidé et efficace de mission évangélisatrice, ses propres catholiques qui pour différents motifs, ne vivent pas l'appartenance à la communauté ecclésiale. Dans cette oeuvre d'évangélisation missionnaire, les prêtres détiennent un rôle irremplaçable et précieux, à cause d'abord de la mission dans le troupeau de la paroisse qui leur est confiée. Dans la paroisse les prêtres auront besoin de convoquer les membres de la communauté, les consacrés et les laïcs, pour les préparer adéquatement et les envoyer en mission évangélisatrice à la rencontre de chaque personne, de chaque famille – même à travers des visites à domicile – et à la rencontre de tous les milieux sociaux présents sur le territoire. Le curé doit participer en première personne à la mission paroissiale.


À la suite de l'enseignement conciliaire, et conscients de l'avertissement du Seigneur - « Qu’ils soient un [...], pour que le monde croie que tu m'as envoyé » (Jn 17, 21) - il est de première importance pour une praxis missionnaire renouvelée que les prêtres ravivent en eux la conscience d'être des collaborateurs des Évêques. C’est par leur Évêque en effet qu’ils sont envoyés au service de la communauté chrétienne. C’est pourquoi l'unité avec l'Évêque, qui sera effectivement et affectivement uni avec le Souverain Pontife, constitue la première garantie de toute action missionnaire.


Nous pouvons chercher quelques indications concrètes, pour une praxis missionnaire renouvelée de la part des prêtres, dans le domaine des trois munera :

Dans le domaine du munus docendi :

1. D'abord, pour être un vrai missionnaire à l'intérieur du troupeau même de l'Église, selon les besoins actuels, il est essentiel et indispensable que le prêtre se décide, très consciemment et avec détermination, non seulement à accueillir et à évangéliser ceux qui le cherchent, tant dans la paroisse qu’ailleurs, mais « à se lever et à partir» à la recherche, avant tout, des baptisés qui pour différents motifs ne vivent pas l'appartenance à la communauté ecclésiale, et même de tous ceux qui ne connaissent Jésus-Christ que peu ou pas du tout. 


Que les prêtres qui exercent le ministère dans les paroisses se sentent appelés d'abord à aller vers les gens qui vivent sur leur territoire paroissial, en valorisant savamment y compris les formes traditionnelles de rencontre, comme les bénédictions des familles à domicile, qui ont porté tellement de fruits. Que ceux parmi les prêtres qui sont appelés à la mission ad gentes, voient là une grâce très spéciale du Seigneur et partent joyeux et sans crainte. Le Seigneur les accompagnera toujours. 

2. Pour une évangélisation missionnaire à l'intérieur du troupeau catholique lui-même, avant tout dans les paroisses, il faut inviter, former et envoyer aussi les fidèles laïcs et les religieux. Les prêtres dans la paroisse, évidemment, sont les premiers missionnaires ; ils doivent partir à la recherche des personnes dans les maisons et en tout lieu et milieu social ; et cependant, les laïcs et les religieux sont aussi appelés par le Seigneur, par leur Baptême et leur Confirmation, à participer à la mission, sous la conduite du pasteur local.


Culturellement parlant il faut prendre conscience du fait que l'exercice de la « charité pastorale » envers les fidèles impose de ne pas les laisser sans défense (c'est-à-dire privés de capacité critique) face à l'endoctrinement qui vient souvent des lieux d'enseignement scolaire, de la télévision, de la presse, des sites informatiques, et parfois même des chaires universitaires et du monde du spectacle. 


Les prêtres, à leur tour, doivent être encouragés et soutenus par leurs Evêques dans cette délicate oeuvre pastorale, sans jamais déléguer totalement à d’autres la catéchèse directe, de sorte que tout le peuple chrétien soit orienté, en ce moment multiculturel, par des critères authentiquement chrétiens. Il faut distinguer la doctrine authentique des interprétations théologiques, et ensuite, parmi celles-ci, celles qui correspondent au Magistère pérenne de l’Eglise.

3. L'annonce spécifiquement missionnaire de l'Évangile demande que soit donné un relief central au kérygme. Cette première annonce kérygmatique de Jésus-Christ, mort et ressuscité et de son Règne, ou le renouvellement de cette annonce, reçoivent sans doute une vigueur et une onction spéciale du Saint Esprit, que l’on ne peut pas minimiser ou négliger dans l'engagement missionnaire. 


Par conséquent, il faut reprendre, opportune et importune, avec beaucoup de constance, de conviction et de joie évangélisatrice, cette première annonce, soit dans les homélies pendant les saintes Messes ou les autres événements évangélisateurs, soit dans la catéchèse, soit dans les visites à domicile, sur les places publiques, dans les moyens de communication sociale, dans les rencontres personnelles avec nos baptisés qui ne participent pas à la vie des communautés ecclésiales ; en somme, partout l'Esprit nous pousse et nous offre une occasion à ne pas gâcher. Le kérygme joyeux et courageux identifie une prédication missionnaire, qui veut porter l'auditeur à une rencontre personnelle et communautaire avec Jésus-Christ, début du chemin d'un vrai disciple.

4. Il est nécessaire d'illustrer le fait que l'Église vit de l'Eucharistie, qui en est le centre. Dans la célébration eucharistique elle se manifeste pleinement dans son identité. Dans l’avènement et la vie de l'Église, tout porte à l'Eucharistie et tout part de l'Eucharistie. Par conséquent, même l'évangélisation missionnaire, la prédication du kérygme, tout l’exercice du munus docendi, doivent tendre à l'Eucharistie et porter l'auditeur, finalement, à la table eucharistique. La mission elle-même doit toujours partir de l'Eucharistie et aller vers le monde. « L'Eucharistie n'est pas seulement source et sommet de la vie de l'Église ; elle l’est aussi de sa mission : une Église authentiquement eucharistique est une Église missionnaire » .

5. L'évangélisation des pauvres est prioritaire sous toutes ses formes, comme le dit Jésus lui-même : « L'Esprit du Seigneur est sur moi […] et il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4,18). Dans le texte évangélique de Matthieu sur le jugement dernier, on constate que Jésus veut être reconnu, de façon spéciale, dans le pauvre (cf. Mt 25, 31-46). L'Église a toujours tiré son inspiration de ces textes.

6. L'Église n’impose jamais sa foi, mais toujours elle la propose avec amour, avec onction et courage, dans le respect de l'authentique liberté religieuse qu’elle réclame aussi pour elle-même, et de la liberté de conscience de l'auditeur. En outre, la méthode du vrai dialogue est toujours plus indispensable : un dialogue qui n'exclut pas l'annonce, mais au contraire qui la suppose et qui, en définitive, soit une voie pour évangéliser.

7. Il est nécessaire que la préparation du missionnaire se fasse à travers la formation d’une solide spiritualité et d’une authentique vie de prière, outre une écoute constante de la Parole de Dieu, spécialement dans la lecture des Évangiles. La méthode de la lectio divina, c'est-à-dire de la lecture orante de la Bible, peut s’avérer d’un grand secours. De toute façon, le prédicateur doit être enflammé par un feu nouveau, qui s'allume et se maintient ardent dans le contact personnel avec le Seigneur, et en vivant dans la grâce, comme nous pouvons le constater dans les Évangiles. À cette écoute de la Parole doit s'ajouter une étude constante et approfondie de la doctrine catholique authentique, telle qu’elle est exprimée d'abord dans le Catéchisme de l'Église Catholique et dans la saine théologie. La fraternité sacerdotale est une partie intégrante de la spiritualité missionnaire, et elle la soutient.

Dans le domaine du munus sanctificandi :

1. L'exercice du munus sanctificandi est lui aussi lié à la capacité de transmettre un vif sens du surnaturel et du sacré, qui fascine et qui conduit à une réelle expérience de Dieu, existentiellement significative.


La proclamation de la Parole de Dieu fait partie de chaque célébration sacramentelle, vu que le sacrement demande la foi de celui qui le reçoit. Ce fait est déjà une première indication de ce que le ministère presbytéral dans l'administration des sacrements, et spécialement dans la célébration de l'Eucharistie, possède une dimension missionnaire intrinsèque, qui peut être développée comme annonce du Seigneur Jésus et de son Règne, à ceux qui jusqu'à présent n’ont été évangélisés que peu ou pas du tout.

2. Il faut en outre souligner que l'Eucharistie est le point d'arrivée de la mission. Le missionnaire part à la recherche des personnes et des peuples pour les porter à la table du Seigneur, présage eschatologique du banquet de la vie éternelle auprès de Dieu, dans le ciel, qui sera la pleine réalisation du salut, selon le dessein rédempteur de Dieu. Il faudra, par conséquent, un accueil large, chaleureux et fraternel de ceux qui viennent pour la première fois, ou qui reviennent à l'Eucharistie après avoir été rejoints par les missionnaires.


L'Eucharistie a, en outre, une dimension d'envoi missionnaire. Chaque Sainte Messe, à la fin, envoie tous ses participants travailler de façon missionnaire dans la société. L'Eucharistie, comme mémorial de la Pâques du Seigneur, rend présent, toujours de nouveau, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, qui, pour l’amour du Père et de nous, a donné sa vie pour notre rédemption, en nous aimant jusqu'à la fin. Ce sacrifice du Christ est le suprême acte d'amour de Dieu envers les hommes.


La communauté chrétienne, dans la célébration de l'Eucharistie et dans la réception digne du sacrement du Corps et du Sang de Jésus, est profondément unie au Seigneur et comblée de son amour sans mesure. Entre-temps, elle reçoit à chaque fois, de nouveau, le commandement de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13,34), et elle se sent poussée par l'Esprit du Christ à aller annoncer à toutes les créatures la Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu et de l’espérance, sûre de sa miséricorde salvatrice. Dans le Décret Presbyterorum Ordinis, le Concile Vatican II déclare: « L'Eucharistie constitue, en effet, la source et le sommet de toute l'évangélisation » (n. 5). Par conséquent la sollicitude pour sa célébration quotidienne de la part des prêtres, même en absence de peuple, est fondamentale.

3. Les autres sacrements aussi reçoivent leur force sanctifiante de la mort et de la résurrection du Christ et proclament ainsi la miséricorde indéfectible de Dieu. La célébration des sacrements elle-même, belle, digne et dévote, selon toutes les règles liturgiques, devient une évangélisation très spéciale pour les fidèles présents. Dieu est Beauté, et la beauté de la célébration liturgique est une des voies qui nous mènent à son mystère.

4. Il faut prier pour que le Seigneur réveille la vocation missionnaire de la communauté ecclésiale, de ses pasteurs et de chacun de ses membres. Jésus dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux ! Priez donc le maître de la moisson, d’envoyer des ouvriers à sa moisson ! » (Mt 9,37-38). La prière a une force très grande devant Dieu. Jésus nous rassure quant à cette force : « Demandez et l’on vous donnera » (Mt 7,7) ; « Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous l'obtiendrez » (Mt 21,22) ; « Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » (Jn 14,13-14).

5. Il est opportun de se rappeler comment le sacrement de la Réconciliation, sous la forme de la confession individuelle, possède un profond caractère missionnaire intrinsèque. Le prêtre est appelé, pour la fécondité de la mission qui lui est confiée et pour sa sanctification, à se préoccuper, pour lui-même avant tout, de la célébration régulière et fréquente de ce sacrement et, en même temps, à en être le ministre fidèle et généreux.

6. Le ministère pastoral du prêtre est au service de l'unité de la communauté chrétienne. Pour ce motif, la première tâche missionnaire du prêtre est la régénération du peuple chrétien, de veiller à la dimension communautaire de l'expérience chrétienne.

7. En conclusion, le prêtre devra mieux comprendre la nature de la soif qui tourmente, parfois même inconsciemment, les hommes et les femmes de notre temps : soif de Dieu, d'expérience et de doctrine de vrai salut, d'annonce de la vérité concernant le destin ultime personnel et communautaire, soif d'une religion chrétienne qui soit en mesure de pénétrer toute l'organisation de la vie et de la transformer chaque jour davantage. Une soif que seul le Seigneur Jésus pourra satisfaire en dernier ressort, en tenant toujours compte de ce que « la charité pastorale est le principe intérieur et dynamique capable d'unifier les multiples et différentes activités du prêtre » .

Dans le domaine du munus regendi :

1. La préparation et l'organisation de la mission dans les communautés ecclésiales, dans les paroisses, sont indispensables. Une bonne préparation et une claire organisation de la mission seront déjà le gage d’une issue fructueuse. Évidemment, on ne peut oublier le primat de la grâce, il doit plutôt être mis en évidence. Le Saint Esprit est le premier agent missionnaire. Il faut donc l'invoquer d'une manière insistante et avec beaucoup de confiance. Ce sera à lui d’allumer ce feu nouveau, cette passion missionnaire nécessaire dans les coeurs des membres de la communauté. Mais il y faut le concours de la liberté humaine. Les pasteurs de la communauté doivent penser aussi en termes d’organisation aux modalités les plus incisives et opportunes de la mission.

2. Il convient de chercher à suivre une bonne méthodologie missionnaire. L'Église en a une expérience bimillénaire. Néanmoins, chaque période de l’histoire apporte avec elle de nouvelles circonstances dont il faut tenir compte dans la façon de réaliser la mission. Beaucoup de méthodologies ont déjà ètè élaborées et essayées dans les praxis des Églises particulières. Les Conférences des Évêques et les diocèses pourraient donner des indications opportunes sur ce point.

3. Il faut aller avant tout vers les pauvres des périphéries urbaines et des campagnes. Ce sont eux, les destinataires préférés de l'Évangile. Cela veut dire que l'annonce doit être accompagnée d'une action, efficace et affectueuse, de promotion humaine intégrale. Jésus-Christ doit être proclamé comme une bonne nouvelle pour les pauvres. Ceux-ci doivent pouvoir se sentir heureux et comblés d’une sûre espérance par cette annonce.

4. Il serait opportun que la mission dans la paroisse et dans le diocèse ne se réduise pas à une période déterminée. L'Église est missionnaire par sa nature même. Ainsi, la mission doit faire partie des dimensions permanentes de l'être et de la réalisation de l'Église. Par conséquent la mission doit être permanente. Évidemment, il peut y avoir des périodes plus intenses, mais la mission ne devrait jamais être conclue ou arrêtée. Au contraire, la dimension missionnaire doit être solidement et tout-à-fait intégrée dans la structure même de l'activité pastorale et de la vie de l'Église particulière et de ses communautés.


Ceci pourrait porter à un authentique renouvellement, et finirait par constituer un élément très valable pour renforcer et rajeunir l'Église aujourd'hui. Le caractère missionnaire des prêtres eux-mêmes est lui aussi permanent ; indépendamment de l'office qu’ils remplissent et de leur âge légal, ils sont toujours appelés à la mission jusqu'au dernier jour de leur existence terrestre, puisque la mission est indissolublement liée à l’ordination même qu’ils ont reçue.

 

 

 

3.4. La formation missionnaire des prêtres


Tous les prêtres doivent recevoir une formation missionnaire spécifique et soignée, vu que l'Église veut s'engager, avec une ardeur renouvelée et avec urgence, dans la mission ad gentes et dans une évangélisation missionnaire adressée à ses propres baptisés, particulièrement ceux qui se sont éloignés de la participation à la vie et à l'activité de la communauté ecclésiale. Cette formation devrait commencer dès le séminaire, surtout à travers la direction spirituelle, et aussi par une étude soignée et approfondie du sacrement de l'Ordre, apte à souligner comment la dynamique missionnaire est intrinsèque au sacrement lui-même.


Pour les prêtres déjà ordonnés il sera très utile, et cela peut devenir nécessaire, d’intégrer la formation missionnaire dans le programme de formation permanente. La conscience d'une part de l'urgence missionnaire, et d'autre part de la situation peut-être insuffisante de la formation et de la spiritualité missionnaire du presbyterium, devra suggérer à chaque Évêque ou Supérieur majeur les mesures à prendre pour mettre en route une préparation renouvelée à la mission, et une spiritualité missionnaire plus profonde et stimulante chez les prêtres.


Il semble que l’on puisse faire observer qu'un des principaux aspects de la mission soit la prise de conscience de son urgence ; cette prise de conscience inclut l'aspect de former les candidats au ministère presbytéral à avoir une particulière attention missionnaire.


Globalement, le nombre des vocations grandit dans le monde, bien que cela reste modeste ; c’est surtout en Occident que les effectifs suscitent quelques appréhensions ; et cependant, ce qui est absolument déterminant pour le futur de l'Église, c’est la formation : un prêtre qui possède clairement son identité spécifique, avec une solide formation humaine, intellectuelle, spirituelle et pastorale, engendrera plus facilement des nouvelles vocations, parce qu'il vivra la consécration comme une mission et, heureux et certain de l'amour du Seigneur pour son existence sacerdotale, il saura répandre la « bonne odeur du Christ » autour de lui et vivre chaque instant de son ministère comme une occasion missionnaire.


Il apparaît alors toujours plus urgent de créer un « cercle vertueux » entre le temps de la formation au séminaire et celui du ministère initial et de la formation permanente. De tels moments doivent être réglés ensemble ; il faut absolument les harmoniser, pour que dans cette oeuvre le clergé aussi puisse devenir toujours plus pleinement ce qu’il est : une perle précieuse et indispensable, offerte par le Christ à l'Église et à l'humanité entière.


Conclusion

Si le caractère missionnaire est un élément constitutif de l'identité ecclésiale, nous devons être reconnaissants envers le Seigneur qui renouvelle, à travers également le Magistère pontifical récent, une telle conscience claire dans toute son Église, et en particulier chez les prêtres.


L'urgence missionnaire est vraiment grande dans le monde et elle demande un renouvellement de la pastorale, au sens que la communauté chrétienne devrait être conçue comme en « mission permanente », soit ad gentes, soit là où l'Église est déjà établie, c'est-à-dire en allant à la recherche de ceux que nous avons baptisés et qui ont le droit d'être évangélisés par nous.
Les meilleures énergies de l'Église et des prêtres ont toujours été employées à l'annonce du kérygme ; c’est l'essence de la mission que nous a confiée le Seigneur. Cette « tension missionnaire » permanente ne pourra que servir aussi à l'identité du prêtre lequel, justement dans l'exercice missionnaire des tria munera, trouve son principal chemin de sanctification personnelle, et donc aussi de pleine réalisation humaine.


Par la suite, l'implication réelle et active dans la mission de tous les membres du corps ecclésial (Évêques, prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs), favorisera cette expérience d’unité visible, tellement essentielle pour l'efficacité de tout témoignage chrétien.


L'identité missionnaire du prêtre, pour être telle, doit regarder sans cesse vers la Bienheureuse Vierge Marie qui, pleine de grâce, est allée porter et présenter le Seigneur au monde ; elle continue toujours à visiter les hommes de toute époque, encore pèlerins sur la terre, pour leur montrer le visage de Jésus de Nazareth, Seigneur et Christ, et pour les introduire dans la communion éternelle avec Dieu.

Du Vatican, le 29 juin 2010,
Solennité de Saint Pierre et de Saint Paul


Cardinal Cláudio Hummes
Archevêque émérite de São Paulo
Préfet

X Mauro Piacenza
Archevêque tit. de Vittoriana 
Secrétaire

Benoît XVI, 'Vérité, annonce et authenticité de vie à l’ère du numérique'

dominicanus #Il est vivant !

francois de sales-copie-1

 

En ce lundi, jour de fête de Saint François de Sales, patron des journalistes catholiques, est publié le message du Pape pour la 45ème journée mondiale des communications sociales qui aura lieu le 5 juin prochain et qui aura pour thème : "Vérité, annonce et authenticité de vie à l’ère du numérique."

Voici le message du Pape dans son intégralité : 

 

Chers frères et soeurs, 


A l’occasion de la XLVème Journée Mondiale des Communications Sociales, je désire partager quelques réflexions, suscitées par un phénomène caractéristique de notre temps : l’expansion de la communication à travers le réseau Internet. La conviction est toujours plus répandue que, comme la révolution industrielle produisit un profond changement dans la société à travers les nouveautés introduites dans le cycle de production et dans la vie des travailleurs, ainsi, aujourd'hui, la profonde transformation en acte dans le champ des communications guide le flux de grands changements culturels et sociaux. Les nouvelles technologies ne changent pas seulement le mode de communiquer, mais la communication en elle-même. On peut donc affirmer qu'on assiste à une vaste transformation culturelle. Avec un tel système de diffusion des informations et des connaissances, naît une nouvelle façon d'apprendre et de penser, avec de nouvelles opportunités inédites d'établir des relations et de construire la communion.


On explore des objectifs auparavant inimaginables, qui suscitent de l’étonnement à cause des possibilités offertes par les nouveaux moyens et, en même temps, exigent toujours plus impérativement une sérieuse réflexion sur le sens de la communication dans l'ère numérique. Cela est particulièrement évident face aux potentialités extraordinaires du réseau Internet et la complexité de ses applications. Comme tout autre fruit de l’ingéniosité humaine, les nouvelles technologies de la communication doivent être mises au service du bien intégral de la personne et de l'humanité entière. Sagement employées, elles peuvent contribuer à satisfaire le désir de sens, de vérité et d'unité qui reste l'aspiration la plus profonde de l'être humain. 


Dans le monde numérique, transmettre des informations signifie toujours plus souvent les introduire dans un réseau social, où la connaissance est partagée dans le contexte d'échanges personnels. La claire distinction entre producteur et consommateur de l'information est relativisée et la communication tendrait à être non seulement un échange de données, mais toujours plus encore un partage. Cette dynamique a contribué à une appréciation renouvelée de la communication, considérée avant tout comme dialogue, échange, solidarité et création de relations positives. D'autre part, cela se heurte à certaines limites typiques de la communication numérique : la partialité de l'interaction, la tendance à communiquer seulement quelques aspects de son monde intérieur, le risque de tomber dans une sorte de construction de l'image de soi qui peut conduire à l’auto complaisance. 


Les jeunes, surtout vivent ce changement de la communication, avec toutes les angoisses, les contradictions et la créativité propre à ceux qui s'ouvrent avec enthousiasme et curiosité aux nouvelles expériences de la vie. L'implication toujours majeure dans l’arène numérique publique, celle créée par ce qu’on appelle les social network, conduit à établir des nouvelles formes de relations interpersonnelles, influence la perception de soi et pose donc, inévitablement, la question non seulement de l'honnêteté de l’agir personnel, mais aussi de l'authenticité de l’être. La présence dans ces espaces virtuels peut être le signe d'une recherche authentique de rencontre personnelle avec l'autre si l’on est attentif à en éviter les dangers, ceux de se réfugier dans une sorte de monde parallèle, ou l'addiction au monde virtuel. Dans la recherche de partage, d'« amitiés », on se trouve face au défi d'être authentique, fidèle à soi-même, sans céder à l'illusion de construire artificiellement son « profil » public. 


Les nouvelles technologies permettent aux personnes de se rencontrer au-delà des frontières de l'espace et des cultures, inaugurant ainsi un tout nouveau monde d’amitiés potentielles. Ceci est une grande opportunité, mais comporte également une attention plus grande et une prise de conscience par rapport aux risques possibles. Qui est mon « prochain » dans ce nouveau monde ? N’y a-t-il pas le danger d'être moins présent à ceux que nous rencontrons dans notre vie quotidienne ordinaire ? N’y a-t-il pas le risque d'être plus distrait, parce que notre attention est fragmentée et absorbée dans un monde « différent » de celui dans lequel nous vivons? Avons-nous le temps d’opérer un discernement critique sur nos choix et de nourrir des rapports humains qui soient vraiment profonds et durables ? Il est important de se rappeler toujours que le contact virtuel ne peut pas et ne doit pas se substituer au contact humain direct avec les personnes à tous les niveaux de notre vie.


Même dans l'ère numérique, chacun est placé face à la nécessité d'être une personne sincère et réfléchie. Du reste, les dynamiques des social network montrent qu'une personne est toujours impliquée dans ce qu’elle communique. Lorsque les personnes s'échangent des informations, déjà elles partagent d’elles-mêmes, leur vision du monde, leurs espoirs, leurs idéaux. Il en résulte qu'il existe un style chrétien de présence également dans le monde numérique : il se concrétise dans une forme de communication honnête et ouverte, responsable et respectueuse de l'autre. Communiquer l'Évangile à travers les nouveaux media signifie non seulement insérer des contenus ouvertement religieux dans les plates-formes des divers moyens, mais aussi témoigner avec cohérence, dans son profil numérique et dans la manière de communiquer, choix, préférences, jugements qui soient profondément cohérents avec l'Évangile, même lorsqu'on n’en parle pas explicitement. Du reste, même dans le monde numérique il ne peut y avoir d’annonce d'un message sans un cohérent témoignage de la part de qui l’annonce. Dans les nouveaux contextes et avec les nouvelles formes d'expression, le chrétien est encore une fois appelé à offrir une réponse à qui demande raison de l'espoir qui est en lui (cf. 1P 3,15). 


L'engagement pour un témoignage de l'Évangile dans l'ère numérique demande à tous d'être particulièrement attentif aux aspects de ce message qui peuvent défier quelques-unes des logiques typiques du web. Avant tout, nous devons être conscients que la vérité que nous cherchons à partager ne tire pas sa valeur de sa « popularité » ou de la quantité d'attention reçue. Nous devons la faire connaître dans son intégrité, plutôt que chercher à la rendre acceptable, peut-être « en l’édulcorant ». Elle doit devenir un aliment quotidien et non pas une attraction d'un instant. La vérité de l'Évangile n'est pas quelque chose qui puisse être objet de consommation, ou d’une jouissance superficielle, mais un don qui requiert une libre réponse. Même proclamée dans l'espace virtuel du réseau, elle exige toujours de s'incarner dans le monde réel et en relation avec les visages concrets des frères et soeurs avec qui nous partageons la vie quotidienne. Pour cela les relations humaines directes restent toujours fondamentales dans la transmission de la foi! 


Je voudrais inviter, de toute façon, les chrétiens à s'unir avec confiance et avec une créativité consciente et responsable dans le réseau de relations que l'ère numérique a rendu possible. Non pas simplement pour satisfaire le désir d'être présent, mais parce que ce réseau est une partie intégrante de la vie humaine. Le web contribue au développement de nouvelles et plus complexes formes de conscience intellectuelle et spirituelle, de conviction partagée. Même dans ce champ, nous sommes appelés à annoncer notre foi que le Christ est Dieu, le Sauveur de l'homme et de l'histoire, Celui dans lequel toutes choses trouvent leur accomplissement (cf. Ep. 1, 10). La proclamation de l'Évangile demande une forme respectueuse et discrète de communication, qui stimule le coeur et interpelle la conscience; une forme qui rappelle le style de Jésus Ressuscité lorsqu’il se fit compagnon sur le chemin des disciples d'Emmaüs (cf. Lc 24,13-35), qui furent conduits graduellement à la compréhension du mystère à travers la proximité et le dialogue avec eux, pour faire émerger avec délicatesse ce qu’il y avait dans leur coeur. 


La vérité qui est le Christ, en dernière analyse, est la réponse pleine et authentique à ce désir humain de relation, de communion et de sens qui émerge même dans la participation massive aux divers réseaux sociaux - social network. Les croyants, en témoignant leurs plus profondes convictions, offrent une précieuse contribution pour que le web ne devienne pas un instrument qui réduise les personnes à des catégories, qui cherche à les manipuler émotivement ou qui permette à qui est puissant de monopoliser les opinions des autres. Au contraire, les croyants encouragent tous à maintenir vivantes les questions éternelles de l’homme, qui témoignent de son désir de transcendance et de sa nostalgie pour des formes de vie authentique, digne d'être vécue. C’est sûrement cette tension spirituelle profondément humaine qui est derrière notre soif de vérité et de communion et qui nous pousse à communiquer avec intégrité et honnêteté. 


J'invite surtout les jeunes à faire bon usage de leur présence dans l'arène numérique. Je leurs renouvelle mon rendez-vous à la prochaine Journée Mondiale de la Jeunesse de Madrid dont la préparation doit beaucoup aux avantages des nouvelles technologies. Pour les opérateurs de la communication j’invoque de Dieu, par l’intercession de leur saint Patron François de Sales, la capacité d'effectuer toujours leur travail avec grande conscience et avec un sens professionnel scrupuleux. J’adresse à tous ma Bénédiction Apostolique. 


Du Vatican le 24 janvier 2011, fête de saint François de Sales.

 

(Radio Vatican)

Un texte de Daniel-Ange qui vaut bien un clic

dominicanus #Il est vivant !

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Le mois dernier, j'ai publié un post faisant état d'une conférence donnée par le Père Daniel-Ange (avec qui j'ai eu le bonheur de vivre plusieurs missions JL en Belgique, en France - Martinique - et en Suisse) à Bruxelles sur son livre l'Eglise, si belle en sa fragilité.

Voici de sa plume et de son coeur un texte percutant que je propose à votre médiation et que je vous invite à faire connaître autour de vous... Un petit clic et vous y êtes :

Daniel-Ange, Mon Eglise, t'y touches pas !

Le purgatoire existe. Et il brûle

dominicanus #Il est vivant !

Mais d'un feu intérieur. Le feu de la justice et de la grâce de Dieu. Benoît XVI l'a expliqué au cours d'une audience à 7 000 pèlerins. Mais plus encore dans une page mémorable de l'encyclique "Spe salvi"

 

 

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ROME, le 17 janvier 2011 – Lorsqu’il a parlé de la vie de sainte Catherine de Gênes, au cours de l'audience générale de mercredi dernier, Benoît XVI s’est appuyé sur la pensée de cette sainte pour expliquer ce qu’est le purgatoire.

À l'époque de Catherine, dans la seconde moitié du XVe siècle, l'image courante du purgatoire ressemblait à celle qui est représentée ci-dessus. C’était la montagne de purification chantée par Dante dans la "Divine Comédie".

La conviction que le purgatoire est un lieu physique est très ancienne et elle a persisté jusqu’à une époque récente.

Mais, pour Catherine, il n’en était pas ainsi. Pour elle, le feu du purgatoire était conçu essentiellement comme un feu intérieur.

Et Benoît XVI lui a donné pleinement raison.

Certains médias ont repris cette catéchèse du pape Joseph Ratzinger, en la plaçant parmi les bonnes nouvelles. Comme si le pape avait décrété non pas tellement le caractère intérieur du purgatoire, mais sa salutaire disparition. Une disparition d’ailleurs déjà largement effective dans la prédication courante de l’Église, depuis plusieurs décennies.

Mais l'enseignement de Benoît XVI dit exactement le contraire. Il ne parle pas de la disparition du purgatoire, mais de sa véritable réalité.

Presque personne ne l’a rappelé. Mais les pages les plus puissantes sur le purgatoire ont été écrites par Benoît XVI dans l'encyclique "Spe salvi", la plus personnelle des trois encycliques qu’il a publiées jusqu’à présent, la seule à être entièrement conçue et rédigée par lui, de la première à la dernière ligne.

On trouvera ci-dessous le passage de la catéchèse consacrée à sainte Catherine de Gênes où il est question du purgatoire.

Et, tout de suite après, les paragraphes de "Spe salvi" également consacrés au purgatoire, avec en arrière-plan le jugement de Dieu qui "est espérance aussi bien parce qu'il est justice que parce qu'il est grâce".

 

Sandro Magister

www.chiesa



"TEL EST LE PURGATOIRE, UN FEU INTÉRIEUR"

par Benoît XVI


Lors de l'audience générale du 12 janvier 2011


[...] La pensée de Catherine sur le purgatoire, pour laquelle elle est particulièrement connue, est condensée dans les deux dernières parties du livre cité au début : le "Traité sur le purgatoire" et le "Dialogue entre l'âme et le corps".

Il est important de noter que Catherine, dans son expérience mystique, n'a jamais de révélations spécifiques sur le purgatoire ou sur les âmes qui s'y purifient. Toutefois, dans les écrits inspirés par notre sainte, celui-ci est un élément central et la manière de le décrire possède des caractéristiques originales pour son époque.

Le premier élément original concerne le "lieu" de la purification des âmes. A son époque, on le représentait principalement en utilisant des images liées à l'espace : on pensait à un certain espace, où se trouverait le purgatoire. Chez Catherine, en revanche, le purgatoire n'est pas présenté comme un élément du paysage des entrailles de la terre : c'est un feu non extérieur, mais intérieur.

Tel est le purgatoire, un feu intérieur. La sainte parle du chemin de purification de l'âme vers la pleine communion avec Dieu, en partant de sa propre expérience de profonde douleur pour les péchés commis, face à l'amour infini de Dieu. Nous avons entendu parler du moment de la conversion, où Catherine ressent à l'improviste la bonté de Dieu, la distance infinie de sa propre vie de cette bonté et un feu brûlant à l'intérieur d'elle-même. Tel est le feu qui purifie, c'est le feu intérieur du purgatoire.

Il y a là aussi un élément original par rapport à la pensée de son temps. En effet, elle ne part pas de l'au-delà pour raconter les tourments du purgatoire – comme c'était l'usage à l'époque et peut-être encore aujourd'hui – puis indiquer le chemin de la purification ou de la conversion, mais notre sainte part de la propre expérience intérieure de sa vie en chemin vers l'éternité.

L'âme – dit Catherine – se présente à Dieu encore liée aux désirs et à la peine qui dérivent du péché, et cela l'empêche de jouir de la vision bienheureuse de Dieu. Catherine affirme que Dieu est si pur et si saint que l'âme avec les taches du péché ne peut se trouver en présence de la majesté divine. Et nous aussi nous sentons combien nous sommes distants, combien nous sommes emplis de tant de choses, qui ne nous laissent pas voir Dieu. L'âme est consciente de l'immense amour et de la parfaite justice de Dieu et, par conséquent, souffre de ne pas avoir répondu de manière correcte et parfaite à cet amour, et c'est précisément l'amour même pour Dieu qui devient flamme, l'amour lui-même la purifie de ses taches de péché.

On perçoit chez Catherine la présence de sources théologiques et mystiques auxquelles il était normal de puiser à son époque. On trouve en particulier une image typique de Denys l'Aréopagite, soit celle du fil d'or qui relie le cœur humain à Dieu lui-même. Quand Dieu a purifié l'homme, il le lie avec un très fin fil d'or qui est son amour, et il l'attire à lui avec une affection si forte, que l'homme est comme "dépassé et vaincu et tout hors de lui". Ainsi le cœur de l'homme est-il envahi par l'amour de Dieu qui devient le seul guide, le seul moteur de son existence.

Cette situation d'élévation vers Dieu et d'abandon à sa volonté, exprimée dans l'image du fil, est utilisée par Catherine pour exprimer l'action de la lumière divine sur les âmes du purgatoire, lumière qui les purifie et les élève vers les splendeurs des rayons fulgurants de Dieu.

Chers amis, les saints, dans leur expérience d'union avec Dieu, atteignent un "savoir" si profond des mystères divins, étant imprégnés de leur amour et de leur connaissance, qu'ils sont une aide pour les théologiens eux-mêmes dans leur travail d'étude, d'"intelligentia fidei", d'"intelligentia" des mystères de la foi, d'approfondissement réel des mystères, par exemple de ce qu'est le purgatoire. [...]



"ET LUI-MÊME SERA SAUVÉ, MAIS COMME S'IL ÉTAIT PASSÉ À TRAVERS UN FEU..."

par Benoît XVI


Extrait de l’encyclique "Spe Salvi" du 30 novembre 2007


[...] Je suis convaincu que la question de la justice constitue l'argument essentiel, en tout cas l'argument le plus fort, en faveur de la foi dans la vie éternelle. Le besoin seulement individuel d'une satisfaction qui dans cette vie nous est refusée, de l'immortalité de l'amour que nous attendons, est certainement un motif important pour croire que l'homme est fait pour l'éternité, mais seulement en liaison avec le fait qu'il est impossible que l'injustice de l'histoire soit la parole ultime, la nécessité du retour du Christ et de la vie nouvelle devient totalement convaincante.

44. La protestation contre Dieu au nom de la justice ne sert à rien. Un monde sans Dieu est un monde sans espérance (cf. Ep 2, 12). Seul Dieu peut créer la justice. Et la foi nous donne la certitude qu'Il le fait. L'image du Jugement final est en premier lieu non pas une image terrifiante, mais une image d'espérance ; pour nous peut-être même l'image décisive de l'espérance. Mais n'est-ce pas aussi une image de crainte? Je dirais : c'est une image qui appelle à la responsabilité. Une image, donc, de cette crainte dont saint Hilaire dit que chacune de nos craintes a sa place dans l'amour.

Dieu est justice et crée la justice. C'est cela notre consolation et notre espérance. Mais dans sa justice il y a aussi, en même temps, la grâce. Nous le savons en tournant notre regard vers le Christ crucifié et ressuscité. Justice et grâce doivent être vues toutes les deux dans leur juste relation intérieure. La grâce n'exclut pas la justice. Elle ne change pas le tort en droit. Ce n'est pas une éponge qui efface tout, de sorte que tout ce qui s'est fait sur la terre finisse par avoir toujours la même valeur. Par exemple, dans son roman "Les frères Karamazov", Dostoïevski a protesté avec raison contre une telle typologie du ciel et de la grâce.

À la fin, au banquet éternel, les méchants ne siégeront pas indistinctement à table à côté des victimes, comme si rien ne s'était passé. [...] Dans la parabole du riche bon vivant et du pauvre Lazare (cf. Lc 16, 19-31), Jésus nous a présenté en avertissement l'image d'une telle âme ravagée par l'arrogance et par l'opulence, qui a créé elle-même un fossé infranchissable entre elle et le pauvre ; le fossé de l'enfermement dans les plaisirs matériels ; le fossé de l'oubli de l'autre, de l'incapacité d’aimer, qui se transforme maintenant en une soif ardente et désormais irrémédiable. Nous devons relever ici que Jésus dans cette parabole ne parle pas du destin définitif après le Jugement universel, mais il reprend une conception qui se trouve, entre autres, dans le judaïsme ancien, à savoir la conception d'une condition intermédiaire entre mort et résurrection, un état dans lequel la sentence dernière manque encore.

45. Cette idée vétéro-juive de la condition intermédiaire inclut l'idée que les âmes ne se trouvent pas simplement dans une sorte de détention provisoire, mais subissent déjà une punition, comme le montre la parabole du riche bon vivant, ou au contraire jouissent déjà de formes provisoires de béatitude. Et enfin il y a aussi l'idée que, dans cet état, sont possibles des purifications et des guérisons qui rendent l'âme mûre pour la communion avec Dieu.

L'Église primitive a repris ces conceptions, à partir desquelles ensuite, dans l'Église occidentale, s'est développée petit à petit la doctrine du purgatoire. Nous n'avons pas besoin de faire ici un examen des chemins historiques compliqués de ce développement; demandons-nous seulement de quoi il s'agit réellement.

Avec la mort, le choix de vie fait par l'homme devient définitif – sa vie est devant le Juge. Son choix, qui au cours de toute sa vie a pris forme, peut avoir diverses caractéristiques. Il peut y avoir des personnes qui ont détruit totalement en elles le désir de la vérité et la disponibilité à l'amour. Des personnes en qui tout est devenu mensonge ; des personnes qui ont vécu pour la haine et qui en elles-mêmes ont piétiné l'amour. C'est une perspective terrible, mais certains personnages de notre histoire laissent entrevoir de façon effroyable des profils de ce genre. Dans de semblables individus, il n'y aurait plus rien de remédiable et la destruction du bien serait irrévocable : c'est cela qu'on indique par le mot "enfer". D'autre part, il peut y avoir des personnes très pures, qui se sont laissées entièrement pénétrer par Dieu et qui, par conséquent, sont totalement ouvertes au prochain – personnes dont la communion avec Dieu oriente dès maintenant l'être tout entier et dont le fait d'aller vers Dieu conduit seulement à l'accomplissement de ce qu'elles sont désormais.

46. Selon nos expériences, cependant, ni un cas ni l'autre ne sont la normalité dans l'existence humaine. Chez la plupart des hommes – comme nous pouvons le penser – demeure présente au plus profond de leur être une ultime ouverture intérieure pour la vérité, pour l'amour, pour Dieu. Mais, dans les choix concrets de vie, elle est recouverte depuis toujours de nouveaux compromis avec le mal – beaucoup de saleté recouvre la pureté, dont cependant la soif demeure et qui, malgré cela, émerge toujours de nouveau de toute la bassesse et demeure présente dans l'âme.

Qu'advient-il de tels individus lorsqu'ils comparaissent devant le juge ? Toutes les choses sales qu'ils ont accumulées dans leur vie deviendront-elles d'un coup insignifiantes ? Ou qu'arrivera-t-il d'autre ? Dans la Première lettre aux Corinthiens, saint Paul nous donne une idée de l'impact différent du jugement de Dieu sur l'homme selon son état. Il le fait avec des images qui veulent en quelque sorte exprimer l'invisible, sans que nous puissions transformer ces images en concepts – simplement parce que nous ne pouvons pas jeter un regard dans le monde d’au-delà de la mort et parce que nous n'en avons aucune expérience.

Paul dit avant tout de l'expérience chrétienne qu'elle est construite sur un fondement commun : Jésus Christ. Ce fondement résiste. Si nous sommes demeurés fermes sur ce fondement et que nous avons construit sur lui notre vie, nous savons que ce fondement ne peut plus être enlevé, pas même dans la mort. Puis Paul continue : "On peut poursuivre la construction avec de l'or, de l'argent ou de la belle pierre, avec du bois, de l'herbe ou du chaume, mais l'ouvrage de chacun sera mis en pleine lumière au jour du jugement. Car cette révélation se fera par le feu, et c'est le feu qui permettra d'apprécier la qualité de l'ouvrage de chacun. Si l'ouvrage construit par quelqu'un résiste, celui-là recevra un salaire ; s'il est détruit par le feu, il perdra son salaire. Et lui-même sera sauvé, mais comme s'il était passé à travers un feu" (3, 12-15).

Dans ce texte, en tout cas, il devient évident que le sauvetage des hommes peut avoir des formes diverses; que certaines choses édifiées peuvent brûler totalement; que pour se sauver il faut traverser soi-même le "feu" afin de devenir définitivement capable de Dieu et de pouvoir prendre place à la table du banquet nuptial éternel.

47. Certains théologiens récents sont de l'avis que le feu qui brûle et en même temps sauve est le Christ lui-même, le Juge et Sauveur. La rencontre avec Lui est l'acte décisif du Jugement. Devant son regard s'évanouit toute fausseté. C'est la rencontre avec Lui qui, en nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous faire devenir vraiment nous-mêmes. Les choses édifiées durant la vie peuvent alors se révéler paille sèche, vantardise vide et s'écrouler. Mais dans la souffrance de cette rencontre, où l'impur et le malsain de notre être nous apparaissent évidents, se trouve le salut. Le regard du Christ, le battement de son cœur nous guérissent grâce à une transformation assurément douloureuse, comme "par le feu". Cependant, c'est une heureuse souffrance, dans laquelle le saint pouvoir de son amour nous pénètre comme une flamme, nous permettant à la fin d'être totalement nous-mêmes et par là totalement de Dieu.

Ainsi se rend évidente aussi la compénétration de la justice et de la grâce : notre façon de vivre n'est pas insignifiante, mais notre saleté ne nous tache pas éternellement, si du moins nous sommes demeurés tendus vers le Christ, vers la vérité et vers l'amour. En fin de compte, cette saleté a déjà été brûlée dans la Passion du Christ. Au moment du Jugement, nous expérimentons et nous accueillons cette domination de son amour sur tout le mal dans le monde et en nous. La souffrance de l'amour devient notre salut et notre joie.

Il est clair que la "durée" de cette brûlure qui transforme, nous ne pouvons la calculer avec les mesures chronométriques de ce monde. Le "moment" transformant de cette rencontre échappe au chronométrage terrestre – c'est le temps du cœur, le temps du "passage" à la communion avec Dieu dans le Corps du Christ.

Le Jugement de Dieu est espérance, aussi bien parce qu'il est justice que parce qu'il est grâce. S'il était seulement grâce qui rend insignifiant tout ce qui est terrestre, Dieu resterait pour nous un débiteur de la réponse à la question concernant la justice – question décisive pour nous face à l'histoire et face à Dieu lui-même. S'il était pure justice, il ne pourrait être à la fin pour nous tous qu’un motif de peur.

L'incarnation de Dieu dans le Christ a tellement lié l'une à l'autre – justice et grâce – que la justice est établie avec fermeté : nous attendons tous notre salut "dans la crainte de Dieu et en tremblant" (Ph 2, 12). Malgré cela, la grâce nous permet à tous d'espérer et d'aller pleins de confiance à la rencontre du Juge que nous connaissons comme notre avocat, "parakletos" (cf. 1 Jn 2, 1).

48. Un motif doit encore être mentionné ici, parce qu'il est important pour la pratique de l'espérance chrétienne. Dans le judaïsme ancien, il existe aussi l'idée qu'on peut venir en aide aux défunts dans leur condition intermédiaire par la prière (cf. par exemple 2 M 12, 38-45: 1er s. av. JC). La pratique correspondante a été adoptée très spontanément par les chrétiens et elle est commune à l'Église orientale et occidentale.

L'Orient ignore la souffrance purificatrice et expiatrice des âmes dans "l'au-delà", mais il connaît divers degrés de béatitude ou aussi de souffrance dans la condition intermédiaire. Cependant, grâce à l'Eucharistie, à la prière et à l'aumône, "repos et fraîcheur" peuvent être donnés aux âmes des défunts. Que l'amour puisse parvenir jusqu'à l'au-delà, que soit possible un mutuel donner et recevoir, dans lequel les uns et les autres demeurent unis par des liens d'affection au delà des limites de la mort – cela a été une conviction fondamentale de la chrétienté à travers tous les siècles et reste aussi aujourd'hui une expérience réconfortante. Qui n'éprouverait le besoin de faire parvenir à ses proches déjà partis pour l'au-delà un signe de bonté, de gratitude ou encore de demande de pardon ?

À présent, on pourrait enfin se demander : si le "purgatoire" consiste simplement à être purifié par le feu dans la rencontre avec le Seigneur, Juge et Sauveur, comment alors une tierce personne peut-elle intervenir, même si elle est particulièrement proche de l'autre ? Quand nous posons une telle question, nous devrions nous rendre compte qu'aucun homme n'est une monade fermée sur elle-même. Nos existences sont en profonde communion entre elles, elles sont reliées l'une à l'autre au moyen de multiples interactions. Nul ne vit seul. Nul ne pèche seul. Nul n'est sauvé seul. Continuellement la vie des autres entre dans ma vie : en ce que je pense, je dis, je fais, je réalise. Et vice-versa, ma vie entre dans celle des autres: dans le mal comme dans le bien. Ainsi mon intercession pour quelqu'un n'est pas du tout quelque chose qui lui est étranger, extérieur, pas même après la mort. Dans l'interrelation de l'être, le remerciement que je lui adresse, ma prière pour lui peuvent signifier une petite étape de sa purification. Et avec cela il n'y a pas besoin de convertir le temps terrestre en temps de Dieu : dans la communion des âmes le simple temps terrestre est dépassé. Il n'est jamais trop tard pour toucher le cœur de l'autre et ce n'est jamais inutile.

Ainsi s'éclaire ultérieurement un élément important du concept chrétien d'espérance. Notre espérance est toujours essentiellement aussi espérance pour les autres; c'est seulement ainsi qu'elle est vraiment espérance pour moi. En tant que chrétiens, nous ne devrions jamais nous demander seulement : comment puis-je me sauver moi-même ? Nous devrions aussi nous demander : que puis-je faire pour que les autres soient sauvés et que surgisse aussi pour les autres l'étoile de l'espérance ? Alors j'aurai fait le maximum pour mon salut personnel. [...]


Le texte intégral de l’encyclique :

> "Spe salvi"


Le texte intégral de la catéchèse de Benoît XVI à propos de sainte Catherine de Gênes :

> Udienza generale del 12 gennaio 2011

 

Le cardinal Biffi brise un autre tabou. À propos de Dossetti

dominicanus #Il est vivant !

C'est-à-dire à propos d'un acteur très influent du concile Vatican II. Qu'il rejette comme théologien et en raison de son comportement à ce moment-là et par la suite. "Il y avait en lui du moine dans le politique et du politique dans le moine". Alors que paraît une nouvelle histoire du concile...

 

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ROME, le 3 janvier 2011 – L’historien catholique Roberto de Mattei a publié récemment une nouvelle histoire du concile Vatican II. Elle provoque beaucoup de discussions, en raison de la méthode employée et des conclusions.

En ce qui concerne la méthode, de Mattei s’en tient strictement aux faits historiques, au déroulement de l'événement que fut le concile, parce que – affirme-t-il – les documents du concile ne peuvent être compris et jugés qu’à la lumière des faits qui les ont produits.

En ce qui concerne les conclusions, de Mattei déduit de la reconstitution de cette histoire que les documents du concile Vatican II sont effectivement, ici ou là, en opposition avec la doctrine précédente. Il demande donc au pape actuel de promouvoir "un examen approfondi" de ces documents, "pour dissiper les ombres et les doutes".


***


Si l’on s’en tient à la reconstitution historique réalisée par de Mattei, on est frappé du poids énorme de certains individus et groupes dans la détermination du déroulement du concile et de la genèse des documents conciliaires.

L’un de ceux qui ont eu la plus grande influence a certainement été un Italien, Giuseppe Dossetti (1919-1996, voir photo), en sa qualité d’expert du cardinal Giacomo Lercaro, archevêque de Bologne.

Avant de devenir moine, Dossetti avait étudié le droit ecclésiastique, fait la guerre de partisans contre les fascistes et les Allemands, participé à la rédaction de la nouvelle constitution italienne. Il fut un homme politique de première grandeur dans le parti qui gouverna l'Italie de l’après-guerre, la Démocratie Chrétienne, au sein de laquelle il brillait par sa maîtrise des mécanismes parlementaires.

En tant qu’expert conciliaire, Dossetti mit ces talents à profit. Le 10 novembre 1962, un autre expert célèbre, le théologien dominicain Marie-Dominique Chenu, notait dans son journal cette phrase de Dossetti : "La bataille efficace se joue sur la procédure. C’est toujours par cette voie que j’ai gagné".

Dossetti atteignit son apogée en 1963, lors de la seconde session du concile : pendant quelques mois il exerça de fait les fonctions de secrétaire des quatre cardinaux "modérateurs", parmi lesquels figurait Lercaro, et devint ainsi le pivot de l’assemblée tout entière.

C’est lui qui rédigeait les questions sur lesquelles les pères conciliaires devaient se prononcer. Le 16 octobre 1963, quatre de ces questions – portant sur le problème de la collégialité épiscopale – furent publiées, avant même d'être remises aux pères, dans le journal "L'Avvenire d'Italia" de Bologne, qui était dirigé par Raniero La Valle, un ami très proche de Dossetti et Lercaro. Irrité, Paul VI ordonna le retrait des 3 000 exemplaires de ce journal qui, comme chaque matin, allaient être distribués gratuitement aux pères.

Même après le concile, Dossetti a continué à exercer une influence profonde sur la culture catholique, et pas uniquement en Italie.

C’est lui qui a donné naissance – avec quelques historiens qui partageaient ses vues et dont le premier fut Giuseppe Alberigo – à l’interprétation de Vatican II qui a eu le plus grand succès dans le monde entier jusqu’à aujourd’hui, condensée dans cinq volumes de "Storia" [Histoire] qui ont été traduits en plusieurs langues.

Ce n’est pas tout. Dossetti a également été pour beaucoup de gens un grand inspirateur en termes de pensée à la fois théologique et politique. Il a exercé un fort ascendant sur le clergé, les évêques et les catholiques politiquement actifs à gauche.
    
Mais alors que son interprétation du concile Vatican II fait l’objet de critiques croissantes depuis quelque temps – en particulier depuis le mémorable discours que Benoît XVI a consacré à cette question le 22 décembre 2005 – personne n’avait osé, jusqu’à ces dernières semaines, mettre en doute avec autorité et publiquement la solidité de sa vision théologique.

Celui qui a brisé le tabou, c’est le cardinal et théologien Giacomo Biffi, qui a été, de 1984 à 2003, archevêque de Bologne, le diocèse de Dossetti.

Dans la seconde édition de ses "Memorie e digressioni di un italiano cardinale" [Mémoires et digressions d’un Italien cardinal], publiée l’automne dernier, Biffi a consacré à Dossetti une vingtaine de pages cinglantes.

Il y met à nu les graves insuffisances de sa théologie, à partir de sa manière d’agir au concile Vatican II et pendant les décennies qui ont suivi.

Voici les passages marquants de la critique que le cardinal Biffi fait de Dossetti et des "dossettiens" d’hier et d’aujourd’hui.



LA "THÉOLOGIE" DE DOSSETTI

extrait de Giacomo Biffi, "Memorie", seconde édition, pp. 485-493



Giuseppe Dossetti a été un authentique homme de Dieu, un ascète exemplaire, un généreux disciple du Seigneur à qui il a cherché à consacrer totalement sa vie unique. De ce point de vue il reste un exemple rare de cohérence chrétienne, un modèle précieux mais difficile à imiter.

A-t-il aussi été un véritable théologien et un maître fiable en “sacra doctrina” ?

La question n’est pas simple, en raison de la personnalité complexe du personnage, et elle demande un raisonnement solide. Je me contenterai de rappeler quelques informations utiles et de formuler quelques observations qui porteront d’abord sur l’ecclésiologie, puis sur la christologie et enfin sur la méthodologie spécifique et incontournable de la “sacra doctrina”.


UNE ECCLÉSIOLOGIE POLITIQUE 


Le 19 novembre 1984, dans une longue conversation avec Leopoldo Elia et Pietro Scoppola, le père Dossetti s’est laissé aller à quelques considérations qui doivent attirer notre attention. Curieusement, il analyse son apport au concile Vatican II à la lumière de sa participation aux travaux de l’[Assemblée Nationale] Constituante [entre 1946 et 1948] : "Au moment décisif, c’est précisément mon expérience du travail en assemblée qui a bouleversé le sort du concile". [...]

De plus, dans cette même circonstance Dossetti se félicite même d’avoir "apporté au concile – même si ce ne fut pas un triomphe – une certaine ecclésiologie qui reflétait aussi mon expérience politique". Mais quelle sorte d’“ecclésiologie” pouvait naître d’une telle inspiration et de ces prémisses qui sont “du monde” ?

“Même si ce ne fut pas un triomphe” : cette incise, comme murmurée avec un peu de réticence, évoque avec discrétion la fin de l’activité conciliaire du père Giuseppe ; elle mérite d’être éclaircie en raison de son importance.

Il avait été introduit dans l’assemblée vaticane en qualité d’expert personnel de l’archevêque de Bologne [Giacomo Lercaro]. Le 12 septembre 1963, le nouveau pape, Paul VI, annonce qu’il a décidé de désigner quatre “modérateurs”, les cardinaux Lercaro, Suenens, Döpfner et Agagianian, qui sont chargés de présider à tour de rôle l’assemblée conciliaire pour le compte du pape. C’était, comme on le voit, une charge que chacun des prélats désignés aurait dû n’exercer qu’individuellement.

Mais Lercaro persuade ses collègues d’accepter le père Dossetti comme leur secrétaire commun ; avec cette nomination, on voit apparaître, en pratique, une sorte de “Conseil des modérateurs” qui finit par exercer indûment une fonction très différente de ce qui avait été prévu et accepté, avec bien plus d’autorité que dans son profil d’origine.

C’est le moment où l’influence de Dossetti est la plus grande ; mais cela ne peut pas durer. Il s’agit, au fond, d’un coup de main arbitraire qui altère la structure légitimement établie. Le concile a déjà un secrétariat général, présidé par l’évêque Pericle Felici, qui ne tarde pas à se plaindre de la situation irrégulière qui s’est créée.

De plus, l’activisme de ce secrétaire supplémentaire et les thèses novatrices qu’il soutient commencent à susciter une inquiétude naturelle. “Ce n’est pas la place du père Dossetti”, commente le pape. “À la fin, le père Dossetti – affirme le cardinal Suenens – s’est retiré spontanément à cause de l’atmosphère hostile et par respect envers le pape, nous évitant ainsi une situation embarrassante”. [...]

Cependant les appréhensions de Paul VI ne portaient pas uniquement sur des aspects de procédure et d’organisation. Il sentait avec acuité qu’il avait la responsabilité de sauvegarder dans sa plénitude - même s’il acceptait sincèrement la collégialité épiscopale - la vérité de foi de la primauté de Pierre et de son exercice total, inconditionnel et libre. C’est ce qui le poussa à proposer la fameuse "Note explicative préalable", dans laquelle il donnait des critères d’interprétation obligatoires pour la lecture et la compréhension du chapitre III de "Lumen gentium" (qu’il acceptait néanmoins intégralement). Il tranquillisa ainsi tous les pères synodaux et obtint l’approbation pratiquement unanime du document lors du vote du 21 novembre 1964 : 2 151 "placet" contre seulement 5 "non placet". Par son intervention directe et résolue, il avait évité le risque de possibles interprétations futures contraires à la doctrine traditionnelle et il avait sauvé le concile. [...]


UNE CHRISTOLOGIE IMPROPOSABLE


À la fin du mois d’octobre 1991, Dossetti m’a courtoisement donné à lire le discours que je lui avais commandé pour le centenaire de la naissance de Lercaro. "Examinez-le, modifiez-le, ajoutez, retranchez en toute liberté", m’a-t-il dit. Et il était certainement sincère : à ce moment-là, c’est l’homme de Dieu et le prêtre fidèle qui parlait.

Malheureusement, j’ai bien trouvé quelque chose qui n’allait pas. C’était l’idée, présentée de manière favorable par Dossetti, que, de même que Jésus est le Sauveur des chrétiens, de même la Torah, la loi mosaïque, est encore aujourd’hui la voie du salut pour les juifs. Cette affirmation était empruntée à un auteur allemand contemporain et elle était chère à Dossetti, probablement parce qu’il en entrevoyait l’utilité pour le dialogue judéo-chrétien.

Mais, en tant que premier responsable de l’orthodoxie dans mon Église, je n’aurais jamais pu accepter que soit mise en doute cette vérité révélée : Jésus-Christ est l’unique Sauveur de tous. [...]

"Père Giuseppe, – lui ai-je dit – est-ce que vous n’avez jamais lu les pages de saint Paul et le récit des Actes des Apôtres ? Est-ce que vous ne pensez pas que, dans la première communauté chrétienne, c’est le problème inverse qui se posait ? À cette époque-là, le fait que Jésus soit le Rédempteur des juifs ne suscitait ni doute ni controverse ; si l’on discutait de quelque chose, c’était de savoir si les gentils pouvaient, eux aussi, être pleinement touchés par son action salvatrice".

Il suffirait d’ailleurs – me disais-je – de ne pas oublier une petite phrase de l’épître aux Romains, là où il est dit que l’Évangile du Christ “est une force de Dieu pour le salut de tout croyant, du juif  d’abord, puis du grec” (cf. Rm 1, 16).

Dossetti n’était pas habitué à renoncer à une seule de ses convictions. Dans ce cas-là, il finit par céder quand je l’avertis que, sur ce point, je l’interromprais et je le contredirais publiquement ; et il consentit à prononcer cette unique phrase : "Il ne paraît pas conforme à la pensée de saint Paul de dire que, pour les chrétiens, la voie du salut c’est le Christ et, pour les juifs, c’est la Loi mosaïque". Il n’y avait plus rien d’erroné dans cette phrase et je n’ai pas fait d’objections, bien que j’eusse préféré qu’il ne soit même pas fait allusion à une opinion si aberrante du point de vue théologique.

Cet “incident” m’a fait beaucoup réfléchir et je l’ai tout de suite jugé d’une extrême gravité, même si, à ce moment-là, je n’en ai parlé à personne. Toute altération de la christologie compromet fatalement toute la perspective de la “sacra doctrina”. Dans le cas d’un homme de foi et de vie religieuse sincère comme le père Dossetti, il est vraisemblable que l’erreur ait été la conséquence d’une organisation méthodologique générale ambiguë et inexacte.


DEUX OBJECTIFS, UNE SEULE TENSION


“Il y avait, en Dossetti, du moine dans le politique et du politique dans le moine”. Cette courte phrase du professeur Achille Ardigò, qui a longtemps été l’un de ses proches et a collaboré avec lui, fait en quelques mots la synthèse d’une personnalité singulière et complexe.

Quand on a étudié son existence longue et multiforme, on ne peut pas ne pas reconnaître la justesse et la pertinence de cette phrase. [...] La coexistence, pour ne pas dire l’identité des deux objectifs – le “politique” et le “théologique” – qu’il a poursuivis simultanément et avec le même engagement, est à l’origine de quelques regrettables confusions méthodologiques. Dossetti proposait ses intuitions politiques avec l’intransigeance du théologien qui doit défendre les vérités divines et il élaborait ses perspectives théologiques en visant des objectifs “politiques”, même s’il s’agissait de “politique ecclésiastique”.

C’est aussi là que se trouve la limite intrinsèque de sa pensée et de son enseignement. Parce que la théologie authentique est essentiellement une contemplation gratuite et admirative du dessein conçu par le Père, avant tous les siècles, pour notre salut et pour notre véritable bien ; ce n’est que dans ce dessein que se trouvent et que l’on doit explorer les lumières et les impulsions qui pourront vraiment être utiles à l’Épouse du Seigneur Jésus, elle qui est en pèlerinage dans l’Histoire.


LES "THÉOLOGIENS AUTODIDACTES"


Dossetti a eu un désavantage initial : en matière de théologie, c’était un autodidacte.

Quelqu’un demandait un jour à saint Thomas d’Aquin quelle était la meilleure manière de s’engager dans la "sacra doctrina" et donc de devenir un bon théologien. Sa réponse fut : il faut se mettre à l’école d’un excellent théologien, de manière à s’exercer à l’art théologique sous la direction d’un véritable maître ; un maître comme Alexandre de Hales, par exemple, ajouta-t-il. À première vue cette sentence étonne un peu. [...] Et pourtant, encore une fois le Docteur Angélique manifeste son originalité, sa sagesse, sa connaissance de ce que sont la "sacra doctrina" et la psychologie humaine. Avec son esprit tourné vers le concret, il percevait le risque, pas du tout hypothétique, couru par les autodidactes : celui de se replier sur eux-mêmes et de considérer comme source de vérité leurs lectures et leur finesse ; et en particulier le risque de finir par se satisfaire d’un savoir incontrôlable et même d’arriver à une ecclésiologie insuffisante et à une christologie lacunaire.

C’est précisément le cas du père Giuseppe Dossetti, qui n’a pas eu de maîtres pour son apprentissage de la “scientia Dei, Christi et Ecclesiae”.

À ceux qui lui auraient demandé d’où il tirait ses idées, ses perspectives de renouvellement, ses propositions de réforme, il aurait bien pu répondre (et nous ne faisons que reprendre ses propres mots) : "de ma tête et de mon cœur".


LES "THÉOLOGIENS IMAGINAIRES"


Le père Giuseppe avait beaucoup d’estime pour le père Divo Barsotti et il avait commencé à l’impliquer à la fois dans sa vie spirituelle et dans sa présence active au sein du monde catholique.

Or le père Divo était non seulement un théologien génial mais un théologien authentique et ayant une solide formation. Il se rendit rapidement compte des lacunes et des anomalies de la pensée de Dossetti. [...] Et il me confiait, à la fin de sa vie, qu’il était encore très préoccupé par l’influence que la “théologie dossettienne” continuait à exercer sur certains secteurs de la chrétienté.

Moi aussi, je dois le dire, je me suis rendu compte que la crainte du père Barsotti n’était pas sans fondement. On ne trouve pas toujours, dans les milieux qui se réclament aujourd’hui de l’héritage et de l’inspiration de Dossetti, le sérieux et la compétence suffisants pour parler de sujets qui touchent à la “sacra doctrina” et à la vie de l’Église.

Justement, dans les milieux ouvertement “dossettiens”, on rencontre parfois des “théologiens imaginaires”. Généralement très appréciés par les leaders d’opinion temporels qui sont assez peu avertis en ce domaine, ils parviennent facilement à s’exprimer dans les moyens de communication les plus diffusés.



À propos du livre dont est tiré cet extrait :

> Les embarrassants mémoires du cardinal Biffi


À propos du livre-entretien posthume de Dossetti, cité par le cardinal Biffi :

> Concilio "capovolto" e Opus Dei. Un inedito bomba di Giuseppe Dossetti
(1.12.2003)


Le livre du professeur de Mattei :

Roberto de Mattei, "Il Concilio Vaticano II. Una storia mai scritta" [Le Concile Vatican II. Une histoire jamais écrite], Éditions Lindau, Turin, 2010, 632 pages, 38,00 euros.

Et un compte-rendu critique de ce livre par le directeur du CESNUR, Centre d’Études sur les Nouvelles Religions :

Massimo Introvigne, "A che serve la storia ? 'Il Concilio Vaticano II' di Roberto de Mattei".


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Cardinal Cañizares: 'Les messes créatives, ça suffit ! A l'église, il faut du silence et de la prière !'

dominicanus #Il est vivant !

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La liturgie de l'Eglise catholique traverse actuellement une crise, mais le Pape Benoît XVI veut promouvoir une nouvelle réforme liturgique qui met l'accent sur le silence et la prière. C'est ce qu'a affirmé le Cardinal Antonio Cañizares Llovera, le nouveau préfet de la Congrégation pour le Culte divin, interviewé par Andrea Tornielli, vaticaniste renommé, dans le journal italien Il Giornale

Le cardinal Cañizares déplore une expérimentation sauvage en matière liturgique dans un passé récent. Des chants d'une banalité sans nom ont remplacé la richesse des traditions liturgiques, tels que le chant grégorien.

De plus, certaines réformes de Vatican II ont été appliquées beaucoup trop rapidement. "Le renouveau liturgique a été vu comme un laboratoire de recherche, fruit de l'imagination et de la créativité, le mot magique d'alors", estime le cardinal.

 

"La liturgie, c'est un fait, a été 'blessée' par des déformations arbitraires, causées aussi par la sécularisation qui frappe malheureusement à l'intérieur de l'Église. Par conséquent, dans de nombreuses célébrations, ce n'est plus Dieu qui est au centre, mais l'homme, son action créatrice, le rôle principal donné à l'assemblée. Le renouveau conciliaire a été conçu comme une rupture et non comme un développement organique de la tradition. Nous devons renouer avec l'esprit de la liturgie et c'est pourquoi les gestes introduits dans la liturgie du Pape sont significatifs : l'orientation de l'action liturgique, la croix au centre de l'autel, la communion à genoux, le chant grégorien, la place du silence, la beauté dans l'art sacré. Il est urgent également de promouvoir l'adoration eucharistique : face à la présence réelle du Seigneur, nous ne pouvons qu'adorer". 

 

Benoît XVI homme de l'année. En raison de ses homélies

dominicanus #Il est vivant !

Elles sont l'axe de son magistère ordinaire. Elles racontent l'aventure de Dieu dans l'histoire du monde. Elles lèvent le voile sur les "choses d’en-haut". Un guide de lecture de la prédication liturgique du pape actuel

 

 

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ROME, le 22 décembre 2010 – Le texte qui suit est la préface du volume – publié en Italie par les éditions Libri Scheiwiller et en vente depuis quelques semaines – qui réunit les homélies prononcées par Benoît XVI au cours de l'année liturgique qui vient de s’achever, l'année C du lectionnaire romain.

Troisième de la série, ce volume joint à chaque homélie du pape Joseph Ratzinger les lectures bibliques de la messe du jour, ainsi que les psaumes et antiennes des vêpres qu’il a célébrées.

Dans l’exhortation apostolique post-synodale "Verbum Domini", publiée le 30 septembre dernier et consacrée à la Parole de Dieu dans la vie de l’Église, un paragraphe, le 59e, traite justement du soin à apporter à l’homélie. Celle-ci est en effet la principale - sinon la seule - forme de communication de la bonne nouvelle chrétienne qui soit entendue chaque dimanche par des centaines de millions de baptisés dans le monde.

Dans l’art de l’homélie, indubitablement, Benoît XVI est un modèle extraordinaire.

Et ce livre en est la preuve :

Benedetto XVI, "Omelie di Joseph Ratzinger, papa. Anno liturgico 2010", edited by Sandro Magister, Libri Scheiwiller, Milan, 2010, pp. 420, euro 18.00.


Sandro Magister


"COMME LE PAPE LÉON LE GRAND, LE PAPE BENOÎT XVI PASSERA À L'HISTOIRE EN RAISON DE SES HOMÉLIES"

par Sandro Magister



Le missel romain des dimanches et fêtes est articulé en trois années, chacune étant centrée sur un Évangile : celui de Matthieu, celui de Marc et celui de Luc. La maison d’édition Libri Scheiwiller qui publie, année après année, les homélies de Benoît XVI, s’est conformée à cette succession. La période de trois années s’achève avec ce troisième volume de la série. Il réunit les homélies pontificales de l'année liturgique correspondant à l’évangile de Luc, qui a commencé avec le premier dimanche de l’Avent de 2009 et s’est étendue sur l’année 2010.

Les homélies de la messe et des vêpres sont un axe porteur de ce pontificat, que tout le monde n’a pas encore compris. Une bonne partie d’entre elles est rédigée par Joseph Ratzinger, d’autres sont des improvisations qui ont la spontanéité de la langue parlée. Mais il les médite et les prépare toujours avec un soin extrême, parce que, pour lui, elles ont une valeur unique qui les distingue de tout ce qu’il peut dire ou écrire par ailleurs. En effet les homélies sont une partie de l'action liturgique, ou plutôt, elles sont elles-mêmes liturgie, cette "liturgie cosmique" dont le pape a dit qu’elle était le "but ultime" de sa mission apostolique, "lorsque le monde dans son ensemble sera devenu liturgie de Dieu, adoration, et qu’il sera alors sain et sauf". Il y a beaucoup d’Augustin dans cette vision de Ratzinger, il y a la cité de Dieu dans le ciel et sur la terre, il y a le temps et l’éternel. Le pape voit dans la messe "l'image et l'ombre des réalités célestes" (Hébreux 8, 5). Ses homélies ont pour mission de soulever le voile.

Et en effet, lorsqu’on les relit, elles révèlent une vision du monde et de l’histoire pleine de significations nouvelles qui constituent d’ailleurs le cœur de la bonne nouvelle chrétienne, parce que "si Jésus est présent, il n’existe plus aucun temps dénué de sens et vide". L'Avent est "présence", "arrivée", "venue", a dit le pape dans son homélie d’inauguration de cette année liturgique. "Dieu est là, il ne s’est pas retiré du monde, il ne nous a pas laissés seuls" et, par conséquent, le temps devient "kairós", occasion unique, favorable, de salut éternel, et la création tout entière change de visage "si derrière elle, il y a lui et non pas le brouillard d’une origine incertaine et d’un avenir incertain".

Mais le temps de la "civitas Dei" n’est pas informe. Il a un rythme qui lui est donné par le mystère chrétien qui le remplit. Chaque messe, chaque homélie, tombe en un temps précis, dont le découpage fondamental se fait de dimanche en dimanche. Le "jour du Seigneur" a comme protagoniste celui qui est ressuscité le premier jour après le sabbat, devenu représentation de l'"octava dies" de la vie éternelle. La présence du Ressuscité dans le pain et le vin consacrés est réelle, très réelle, prêche sans cesse le pape. Pour le voir et le rencontrer, il suffit que les yeux de la foi s’ouvrent, comme ce fut le cas pour les disciples d’Emmaüs, qui reconnurent Jésus justement dans le sacrement de l'eucharistie, "à la fraction du pain".

"L'année liturgique est un grand chemin de foi", a rappelé le pape avant un Angélus, dans une de ces brèves méditations dominicales qu’il construit comme de petites homélies à partir de l’Évangile du jour. C’est comme marcher sur la route d’Emmaüs, en compagnie du Ressuscité qui rend les cœurs brûlants en expliquant les Écritures. De Moïse aux prophètes et à Jésus, les Écritures sont de l’histoire et avec elles le cheminement se fait histoire et l'année liturgique la parcourt à nouveau tout entière, autour de Pâques qui en constitue l’axe. Avent, Noël, Épiphanie, Carême, Pâques, Ascension, Pentecôte. Jusqu’à la seconde venue du Christ à la fin des temps. Ce qui fait de la liturgie chrétienne un "unicum" - et le pape ne cesse de le prêcher - c’est que son récit n’est pas seulement un souvenir. C’est une réalité vivante et présente. À chaque messe a lieu ce que Jésus annonça à la synagogue de Nazareth après avoir réenroulé le rouleau du prophète Isaïe : "Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture" (Luc 4, 21).

Dans ses homélies, le pape Benoît XVI révèle également ce qu’est l’Église. Il le fait en se conformant à la plus ancienne profession de foi : "Je crois en l’Esprit-Saint, en la sainte Église catholique, en la communion des saints, en la rémission des péchés". La "communion des saints" c’est principalement celle des dons saints, elle est ce don saint et salvateur que Dieu nous fait dans l'eucharistie et c’est en le recevant que l’Église naît et grandit, dans l’unité sur toute la terre et avec les saints et les anges du ciel. La "rémission des péchés", c’est le baptême et l'autre sacrement du pardon, la pénitence. Si le "Credo" professe cela, alors vraiment l’Église n’est pas faite de sa hiérarchie, ni de son organisation, elle est moins encore une association spontanée d’hommes solidaires, mais elle est un pur don de Dieu, une création de son Saint Esprit, qui fait naître son peuple dans l’histoire, avec la liturgie et les sacrements. 

Il y a une image qui revient fréquemment dans les homélies du pape : "L’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau" (Jean 19, 34). Voici de nouveau le sang et l'eau, l'eucharistie et le baptême, l’Église qui naît de ce côté transpercé du Crucifié, nouvelle Ève née du nouvel Adam. Le recours aux images est un autre des traits distinctifs des homélies de Benoît XVI. À la cathédrale de Westminster, le 18 septembre 2010, il a fait lever les yeux de tous vers le grand Crucifix qui domine la nef, vers le Christ "accablé de souffrance, écrasé par la douleur, victime innocente dont la mort nous a réconciliés avec le Père et nous a donné de participer à la vie même de Dieu". Dans son sang précieux, dans l'eucharistie, l’Église puise la vie. Mais le pape a également ajouté, citant Pascal : "Dans la vie de l’Église, dans ses épreuves et ses tribulations, le Christ sera en agonie jusqu’à la fin du monde".

Dans la prédication liturgique de Benoît XVI les images tirées de la Bible et celles qui sont tirées de l’art ont constamment une fonction mystagogique, c’est-à-dire d’explication du mystère. L’étonnement provoqué par l'invisible que l’on entrevoit dans l’œuvre d’art visible renvoie à cette merveille encore plus grande qu’est le Ressuscité présent dans le pain et le vin, origine de la transformation du monde, afin que la cité des hommes, elle aussi, "devienne un monde de résurrection", une cité de Dieu.

Les homélies recueillies dans ce volume ont, pour la plupart, été prononcées par le pape pendant la messe, après la proclamation de l’Évangile. Mais il y en a également quelques unes qui l’ont été pendant les vêpres, avant le chant du "Magnificat". Les lieux où elles ont été prononcées sont extrêmement variés, en Italie et à l’étranger, dans des villages et dans des grandes villes : Rome, bien évidemment, mais aussi Castel Gandolfo, Malte, Turin, Fatima, Porto, Nicosie, Sulmona, Carpineto, Glasgow, Londres, Birmingham, Palerme. Un cas particulier : celui de l’homélie du quatrième dimanche de Carême, qui a été prononcée par le pape au cours d’un office liturgique œcuménique célébré dans l’église luthérienne de Rome.

Comme cela a déjà été fait pour les deux précédents recueils, on a ajouté en annexe quelques uns de ces petits bijoux de prédication mineure, portant sur les lectures de la messe du jour, que Benoît XVI offre aux fidèles et au monde entier le dimanche à midi avant l'Angélus ou, pendant le temps pascal, avant le Regina Cæli. 

On arrive ainsi à quelque quatre-vingts homélies, les unes longues et les autres courtes, qui sont rassemblées dans ce volume, couvrant presque la totalité de l'année liturgique : une preuve supplémentaire du soin que le pape Benoît XVI apporte à cette forme de son ministère. Le cardinal Angelo Bagnasco en a souligné la grandeur et il en a fait un modèle pour tous les pasteurs de l’Église, lorsqu’il a dit aux évêques qui forment le conseil permanent de la conférence des évêques d’Italie, le 21 janvier 2010 : "N’ayons pas peur de dire notre admiration pour cet art dont il fait preuve et ne nous lassons pas de l’indiquer à nous-mêmes et à nos prêtres comme une école de prédication élevée et extraordinaire". Comme le pape Léon le Grand, le pape Benoît XVI passera à l’histoire en raison de ses homélies.



L'homélie prononcée par Benoît XVI au cours de la messe de la nuit de Noël 2010, à la basilique Saint-Pierre de Rome :

> "Chers frères et soeurs..."


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Congrégation pour le clergé, Message aux prêtres Noël 2010

dominicanus #Il est vivant !

 

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Message aux Prêtres

Noël 2010

 

 

Révérends et chers Prêtres,

 

c’est avec une joie profonde que je m’adresse à chacun, dans l'imminence de Noël, avec une pensée particulière de prière, demandant à la Lumière qui vient dans le monde de nous faire le don de prêtres saints pour l'Église du troisième Millénaire.

Le travail diligent de ces derniers jours, à propos duquel le Seigneur et l'Église vous sont profondément reconnaissants, ne doit empêcher aucun d’entre nous de s'arrêter silencieusement dans une adoration émerveillée et profonde de ce Mystère, dont dépendent radicalement le Salut du monde, et notre existence sacerdotale elle-même.

Le discours avec lequel le Saint-Père Benoît XVI a adressé ses souhaits à la Curie Romaine a mis en évidence, particulièrement en ce qui concerne le Clergé, le don qu’a été l'Année Sacerdotale, malgré les grandes peines qui l'ont traversée. Dans la constatation lucide et réaliste de choses inimaginables et très douloureuses, le Saint-Père a pu percevoir un appel pour toute l'Église au réalisme de la foi et à la disponibilité à la pénitence, éléments indispensables et constitutifs de tout renouvellement authentique, possible et désirable!

genoux devant la grotte de Bethléem, en contemplant le Verbe fait chair, en écoutant son gémissement, très tendre et prophétique, nous mendions, par l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, Reine des Apôtres, et de Saint Joseph, son très chaste époux et Protecteur de la Sainte Eglise, cette foi et cette disponibilité à la pénitence ; nous sommes certains, parce que nous sommes soutenus par l'Esprit Saint, que le Seigneur opérera de grandes choses dans Son Corps, qu’Il veut toujours jeune, renouvelé, resplendissant et missionnaire.

Dans ces sentiments, j'assure à tous les Prêtres, mes très chers amis répandus dans le monde entier, mon spécial souvenir dans la prière, et à chacun je demande un soutien priant pour le Ministère qui m’est confié.

 

Mauro Card. Piacenza

Préfet

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi réagit à certaines interprétations erronées de "Lumière du monde"

dominicanus #Il est vivant !

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Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi sur la banalisation de la sexualité
A propos de certaines interprétations de “Lumière du monde”

 

 

À l’occasion de la publication du livre d’entretiens de Benoît XVI, Lumière du monde, ont été diffusées diverses interprétations erronées, qui ont semé la confusion au sujet de la position de l’Église catholique sur certaines questions de morale sexuelle. La pensée du Pape a été souvent instrumentalisée à des fins et à des intérêts sans lien avec le sens de ses paroles, alors qu’elle se comprend très bien quand on lit dans leur intégralité les chapitres où il est fait allusion à la sexualité humaine. L’intention du Saint-Père est claire: retrouver la grandeur du dessein de Dieu sur la sexualité, en évitant sa banalisation aujourd’hui courante.


Certaines interprétations ont présenté les paroles du Pape comme des affirmations en contradiction avec la tradition morale de l’Église; cette hypothèse a été saluée comme un tournant positif par certains; d’autres, en revanche, ont manifesté leur inquiétude, comme s’il s’agissait d’une rupture avec la doctrine sur la contraception et avec l’attitude de l’Église dans la lutte contre le sida. En réalité, les paroles du Pape qui font allusion en particulier à un comportement gravement désordonné, en l’occurrence la prostitution (cf. Lumière du monde, pp. 159-161), ne modifient ni la doctrine morale, ni la pratique pastorale de l’Église.


Comme il ressort de la lecture du passage en question, le Saint-Père ne parle ni de morale conjugale, ni même de norme morale sur la contraception. Cette norme, traditionnelle dans l’Église, a été reprise en des termes très précis par le Pape Paul VI au n. 14 de l’encyclique Humanae vitae, quand il écrit: «Est exclue également toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation». L’idée qu’on puisse déduire des paroles de Benoît XVI qu’il est licite, dans certains cas, de recourir à l’usage du préservatif pour éviter les grossesses non désirées, est tout à fait arbitraire et ne correspond ni à ses paroles ni à sa pensée. À ce sujet, le Pape propose au contraire des chemins humainement et éthiquement viables, sur lesquels les pasteurs sont appelés à travailler «plus et mieux» (Lumière du monde, p. 194), c’est-à-dire des chemins qui respectent pleinement le lien insécable du sens unitif avec le sens procréatif de chaque acte conjugal, grâce au recours éventuel aux méthodes naturelles de régulation de la fécondité en vue d’une procréation responsable.


En ce qui concerne le passage en question, le Saint-Père se référait au cas totalement différent de la prostitution, comportement que la morale chrétienne a toujours considéré comme un acte gravement immoral (cf. Concile Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, 27; Catéchisme de l’Église Catholique, 2355). Au sujet de la prostitution, la recommandation de la tradition chrétienne tout entière - et pas seulement la sienne -, peut se résumer dans les paroles de saint Paul: «Fuyez la fornication» (1 Co 6, 18). La prostitution doit donc être combattue, et les organismes d’aide de l’Église, de la société civile et de l’État, doivent travailler pour libérer les personnes impliquées.


À ce propos, il convient de relever que la situation qui s’est créée, par suite de la propagation actuelle du sida dans de nombreuses régions du monde, a rendu le problème de la prostitution encore plus dramatique. Celui qui se sait infecté par le VIH et donc susceptible de transmettre l’infection, commet non seulement un péché grave contre le sixième commandement, mais aussi un autre contre le cinquième, puisqu’il met sciemment en danger la vie d’une autre personne, ce qui a également des répercussions sur la santé publique. À cet égard, le Saint-Père affirme clairement que les préservatifs ne constituent pas la «solution véritable et morale» au problème du sida et aussi que «la seule fixation sur le préservatif représente une banalisation de la sexualité», parce qu’on ne veut pas faire face à l’égarement humain qui est à la base de la transmission de la pandémie. Par ailleurs, il est indéniable que celui qui recourt au préservatif dans le but de diminuer le risque pour la vie d’une autre personne, entend réduire le mal lié à son comportement désordonné. En ce sens, le Saint-Père note que le recours au préservatif, «dans l’intention de réduire le risque de contamination, peut cependant constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine». Cette observation est tout à fait compatible avec l’autre affirmation du Saint-Père: «Ce n’est pas la véritable manière de répondre au mal que constitue l’infection par le virus VIH».


Certains ont interprété les paroles de Benoît XVI en recourant à la théorie de ce qu’on appelle le «moindre mal». Cette théorie, toutefois, est susceptible d’interprétations déviantes de caractère proportionnaliste (cf. Jean Paul II, Encyclique Veritatis splendor, nn. 75-77). Une action mauvaise par son objet, même s’il s’agit d’un moindre mal, ne peut être licitement voulue. Le Saint-Père n’a pas dit que la prostitution avec recours au préservatif pouvait être licitement choisie comme un moindre mal, comme certains l’ont soutenu. L’Église enseigne que la prostitution est immorale et doit être combattue. Celui qui, pourtant, en la pratiquant, tout en étant infecté par le VIH, s’emploie à réduire le risque de contamination, y compris par l’utilisation du préservatif, peut accomplir un premier pas vers le respect de la vie des autres, même si le mal de la prostitution demeure dans toute sa gravité. Ces jugements sont en harmonie avec tout ce que la tradition théologico-morale de l’Église a soutenu aussi par le passé.


En conclusion, dans la lutte contre le sida, les membres et les institutions de l’Église catholique savent qu’ils doivent rester proches des personnes, en soignant les malades; ils savent aussi qu’ils doivent former tout le monde à vivre l’abstinence avant le mariage et la fidélité au sein de l’alliance conjugale. À cet égard, il faut également dénoncer les comportements qui banalisent la sexualité, car comme le dit le Pape, ils sont justement à l’origine d’un phénomène dangereux: bien des personnes ne perçoivent plus dans la sexualité l’expression de leur amour. «C’est la raison pour laquelle le combat contre la banalisation de la sexualité est aussi une partie de la lutte menée pour que la sexualité soit vue sous un jour positif, et pour qu’elle puisse exercer son effet bénéfique dans tout ce qui constitue notre humanité» (Lumière du monde, p. 160).

(Radio Vatican)

Le Joyeux Noël du pape: "Seule la vérité sauve" (mis à jour)

dominicanus #Il est vivant !

Dans son discours de vœux à la curie, Benoît XVI s'adresse en réalité au monde entier. Les abus sexuels commis par le clergé, dit-il, résultent de l'incapacité de distinguer le bien et le mal. Et il rappelle la leçon de Newman: la conscience est faite pour obéir à la vérité 

 

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ROME, le 20 décembre 2010 – Lorsqu’il a souhaité, ce matin, un joyeux Noël à la curie romaine, Benoît XVI s’est en réalité adressé à toute l’Église et au monde. Comme les années précédentes, il a voulu mettre en évidence dans son discours de vœux – entièrement de sa main – à la curie les lignes directrices de son pontificat. 

En 2005, le thème du discours avait été l'interprétation et la mise en œuvre du concile Vatican II, ainsi que le rapport entre continuité et renouvellement, dans l’Église :

> "Réveille-toi, homme..."


En 2006 le pape avait mis au centre de son discours la question de Dieu. De plus, s’appuyant sur son voyage à Istanbul, il avait exprimé de la manière la plus claire sa vision des relations avec l'islam et proposé au monde musulman le parcours déjà accompli par le christianisme en réponse au défi des Lumières :

> Bilan de quatre voyages et d’un an de pontificat

En 2007 Benoît XVI avait traité de l'urgence pour l’Église de se mettre en état de mission vers tous les peuples de la terre :

> Surprise: le pape amène la curie au Brésil

En 2008 il avait attiré l'attention sur la plus "oubliée" des personnes de la trinité divine, l’Esprit-Saint "créateur", dont l’empreinte se trouve dans la structure ordonnée du cosmos et de l'homme, qu’il faut admirer et respecter :

> "Veni Creator Spiritus". Pour une écologie de l'homme

En 2009, s’appuyant sur son voyage en République Tchèque, pays comportant une majorité d’agnostiques et d’athées, Benoît XVI a lancé une nouvelle évangélisation destinée précisément à ceux qui sont loin de Dieu. Le pape a proposé à l’Église d’ouvrir pour eux, comme dans l'ancien temple de Jérusalem, "une cour des Gentils", où pourraient rester vivantes la recherche et la soif de Dieu:

> "Je pense qu'aujourd'hui aussi l'Eglise devrait ouvrir une cour des Gentils"

Cette année Benoît XVI a mis au centre de sa réflexion la question de la vérité : parce que "seule la vérité sauve" l’Église et le monde. Les abus sexuels commis par le clergé sur des enfants sont aussi le résultat d’un aveuglement de la conscience, incapable de distinguer le bien et le mal.

En ce qui concerne la signification de la conscience – non pas comme pur jugement subjectif, mais comme obéissance à la vérité – le pape a repris la leçon du cardinal John Henry Newman, qu’il a béatifié au cours de son voyage au Royaume-Uni.

On trouvera ci-dessous les passages clés du discours de vœux adressé par Benoît XVI à la curie romaine le matin du lundi 20 décembre 2010.

Sandro Magister



"RÉVEILLE TA PUISSANCE, SEIGNEUR, ET VIENS"

par Benoît XVI



[...] “Excita, Domine, potentiam tuam, et veni” : la liturgie de l’Église prie en employant, à de nombreuses reprises pendant les jours de l’Avent, cette phrase et d’autres qui sont semblables. [...] Cette prière rappelle le cri lancé au Seigneur qui était en train de dormir dans la barque des disciples ballottée par la tempête et prête à couler. Quand sa parole puissante eut apaisé la tempête, il reprocha aux disciples leur peu de foi (cf. Mt 8, 26). Il voulait dire : en vous la foi a dormi. Et il veut nous dire la même chose. En nous aussi, bien souvent, la foi dort. Prions-le donc de nous tirer du sommeil d’une foi qui est fatiguée et de redonner à cette foi le pouvoir de déplacer les montagnes : c’est-à-dire de redonner leur ordre juste aux choses du monde.

“Excita, Domine, potentiam tuam, et veni” : dans les grandes misères auxquelles nous avons été exposés au cours de cette année, cette prière de l’Avent est revenue sans cesse à mon esprit et sur mes lèvres. C’est avec beaucoup de joie que nous avions commencé l’Année Sacerdotale et, grâce à Dieu, nous avons pu la conclure également avec beaucoup de gratitude, bien qu’elle se soit déroulée de manière très différente de ce à quoi nous nous attendions.

En nous prêtres et chez les laïcs, et même chez les jeunes, il y a une conscience renouvelée du don que représente le sacerdoce de l’Église catholique, qui nous a été confié par le Seigneur. Nous avons de nouveau compris combien il est beau que des êtres humains soient autorisés à prononcer, au nom de Dieu et avec un plein pouvoir, la parole du pardon et qu’ainsi ils soient en mesure de changer le monde, la vie ; combien il est beau que des êtres humains soient autorisés à prononcer les paroles de la consécration, par lesquelles le Seigneur attire en lui un morceau du monde et de cette façon, en un certain lieu, le transforme en sa propre substance ; combien il est beau de pouvoir être, avec la force du Seigneur, près des hommes dans leurs joies et leurs souffrances, aux heures importantes comme aux heures sombres de l’existence ; combien il est beau d’avoir comme devoir dans la vie non pas tel ou tel, mais simplement l’être même de l’homme : pour l’aider à s’ouvrir à Dieu et à vivre à partir de Dieu.

Nous avons donc été d’autant plus bouleversés lorsque, justement cette année-là et à un degré que nous n’aurions pas pu imaginer, nous avons été informés d’abus sexuels commis par des prêtres sur des mineurs, qui dénaturent le Sacrement pour en faire son contraire : sous le manteau du sacré ils blessent profondément l’être humain dans son enfance et lui portent un préjudice qui durera toute sa vie.

Dans ce contexte, j’ai pensé à une vision de sainte Hildegarde de Bingen qui décrit de manière bouleversante ce que nous avons vécu cette année. [...]

Dans la vision de sainte Hildegarde, le visage de l’Église est couvert de poussière et c’est ainsi que nous l’avons vu. Son vêtement est déchiré, par la faute des prêtres. Ce qu’elle a vu et exprimé, nous l’avons vécu cette année. Nous devons recevoir cette humiliation comme une exhortation à la vérité et un appel au renouvellement.

Seule la vérité sauve. Nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour réparer le plus possible l’injustice qui a été commise. Nous devons nous demander ce qui était erroné dans notre annonce, dans toute notre manière de configurer le fait d’être chrétien, au point qu’une pareille chose ait pu se produire. Nous devons trouver une nouvelle résolution dans la foi et dans le bien. Nous devons être capables de pénitence. Nous devons nous efforcer de tenter tout ce qu’il est possible de faire, dans la préparation au sacerdoce, pour qu’une telle chose ne puisse plus se produire.

Je voudrais maintenant remercier du fond du cœur tous ceux qui s’emploient à aider les victimes pour que, de nouveau, elles aient confiance en l’Église et soient capables de croire en son message. Lors de toutes mes rencontres avec les victimes de ce péché, j’ai également trouvé des gens qui, avec beaucoup de dévouement, se tiennent aux côtés de ceux qui souffrent et qui ont été blessés. C’est aussi l’occasion de remercier également les bons prêtres, si nombreux, qui font connaître humblement et fidèlement la bonté du Seigneur et qui, au milieu des dégâts, sont témoins de la beauté du sacerdoce qui n’est pas perdue.

Nous sommes conscients de la gravité particulière de ce péché commis par des prêtres et de la responsabilité correspondante qui nous incombe. Mais nous ne pouvons pas non plus ne rien dire du contexte que constitue notre temps, où l’on aura pu voir ces événements.

Il existe un marché de la pornographie impliquant des enfants qui, d’une certaine manière, semble être de plus en plus considéré par la société comme quelque chose de normal. La dévastation psychologique d’enfants, en qui l’être humain est réduit à l’état d’objet commercial, est un effrayant signe des temps. Des évêques de pays du Tiers Monde me disent sans cesse à quel point le tourisme sexuel menace toute une génération et l’atteint dans sa liberté et dans sa dignité humaine. L’Apocalypse de saint Jean met au nombre des grands péchés de Babylone – symbole des grandes villes irréligieuses du monde – le fait de pratiquer le commerce des corps et des âmes et d’en faire une marchandise (cf. Ap 18, 13). Dans ce contexte, on voit aussi se poser le problème de la drogue, qui étend avec une force croissante ses tentacules de poulpe autour du globe terrestre tout entier, expression éloquente de la dictature de Mammon qui pervertit l’homme. Tout plaisir devient insuffisant et l’excès dans l’illusion de l’ivresse devient une violence qui ravage des régions entières, cela au nom d’un malentendu fatal à propos de la liberté, dans lequel justement la liberté de l’homme est attaquée et finit par être complètement annihilée.

Pour nous opposer à ces forces, nous devons examiner leurs bases idéologiques. Dans les années Soixante-dix, la pédophilie a été théorisée comme quelque chose de tout à fait conforme à la nature de l’homme et aussi de l’enfant. Mais cela faisait partie d’une perversion de fond du concept d’ethos. On affirmait – jusque dans les milieux de la théologie catholique – que ni le mal en soi, ni le bien en soi n’existaient. Seuls auraient existé un “mieux que” et un “pire que”. Rien n’aurait été bien ou mal en soi. Tout aurait dépendu des circonstances et du but visé. Selon les buts et les circonstances, tout pourrait être bien ou mal. La morale est remplacée par un calcul des conséquences et, de ce fait, elle cesse d’exister.

Les effets de ces théories sont évidents aujourd’hui. Contre elles, le pape Jean-Paul II, dans son encyclique "Veritatis splendor" de 1993, a indiqué avec une force prophétique dans la grande tradition rationnelle de l’ethos chrétien, les bases essentielles et permanentes de l’action morale. Aujourd’hui ce texte doit être remis à l’honneur en tant que chemin dans la formation de la conscience. Nous avons la responsabilité de rendre ces critères à nouveau audibles et compréhensibles pour les hommes comme voies de la véritable humanité, dans le contexte de la préoccupation pour l’homme, dans laquelle nous sommes plongés. [...]

*

Je voudrais aussi rappeler la béatification du cardinal John Henry Newman. Pourquoi a-t-il été béatifié ? Qu’a-t-il à nous dire ? On peut donner à ces questions beaucoup de réponses, qui ont été développées dans le cadre de la béatification. Je voudrais relever seulement deux aspects qui sont liés et qui, en fin de compte, expriment la même chose.

Le premier est que les trois conversions de Newman doivent nous apprendre quelque chose, parce qu’elles sont les étapes d’un cheminement spirituel qui nous intéresse tous. Je ne veux évoquer ici que la première, sa conversion à la foi en Dieu vivant.

Jusqu’à ce moment, Newman pensait comme la moyenne des hommes de son temps et comme la moyenne des hommes d’aujourd’hui, qui n’excluent pas purement et simplement l’existence de Dieu, mais la considèrent en tout cas comme quelque chose d’incertain, qui n’a aucun rôle essentiel dans leur vie. Ce qui lui paraissait vraiment réel, comme aux hommes de son temps et du nôtre, c’était ce qui est empirique, matériellement saisissable. Telle est la “réalité” en fonction de laquelle on s’oriente. Le “réel”, c’est ce qui est saisissable, les choses que l’on peut compter et prendre en main.

Dans sa conversion Newman reconnaît que c’est justement le contraire : que Dieu et l’âme, l’être soi-même de l’homme au niveau spirituel, constituent ce qui est vraiment réel, ce qui compte. Ils sont beaucoup plus réels que les objets saisissables. Cette conversion représente une révolution copernicienne. Ce qui, jusqu’alors, paraissait irréel et secondaire se révèle être vraiment décisif. Lorsqu’une telle conversion a lieu, ce qui change, ce n’est pas simplement une théorie, c’est la forme fondamentale de la vie. Nous avons tous besoin, sans cesse, d’une telle conversion car c’est alors que nous sommes sur la voie droite.

La force motrice qui poussait Newman sur le chemin de la conversion était la conscience. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Dans la pensée moderne, le mot “conscience” signifie que, en matière de morale et de religion, la dimension subjective, l’individu, constitue l’instance ultime de décision. [...]

La conception qu’a Newman de la conscience est diamétralement opposée. Pour lui “conscience” signifie la capacité de vérité de l’homme : la capacité de reconnaître justement dans les domaines décisifs de son existence – religion et morale – une vérité, "la" vérité. La conscience, la capacité de l’homme de reconnaître la vérité, lui impose, en même temps, le devoir de se mettre en marche vers la vérité, de la chercher et de se soumettre à elle là où il la rencontre. La conscience est une capacité de vérité et une obéissance à la vérité, qui se montre à l’homme qui cherche avec un cœur ouvert. Le chemin des conversions de Newman est un chemin de la conscience : non pas un chemin de la subjectivité qui s’affirme, mais, bien au contraire, un chemin de l’obéissance à la vérité qui s’ouvrait peu à peu à lui. [...]

Pour pouvoir soutenir qu’il y a identité entre l’idée que Newman se faisait de la conscience et la conception subjective moderne de la conscience, on cite souvent la formule dans laquelle il disait que, s’il devait porter un toast, il le ferait d’abord à la conscience et ensuite au pape. Mais, dans cette affirmation, “conscience” ne signifie pas le caractère obligatoire ultime de l’intuition subjective. Elle est l’expression de l’accessibilité et de la force contraignante de la vérité : c’est là-dessus que se fonde sa primauté. Le second toast peut être dédié au pape, parce que celui-ci a le devoir d’exiger l’obéissance à la vérité. [...]




Le texte intégral du discours, sur le site du Vatican ::

> "Signori cardinali..."

www.chiesa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

 

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