Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

il est vivant !

Éthique sexuelle. Six professeurs discutent du cas Ratzinger

dominicanus #Il est vivant !

Luke Gormally, de l'Académie Pontificale pour la Vie, répond à Martin Rhonheimer, de l'Université Pontificale de la Sainte Croix. Puis deux philosophes catholiques italiens. Et un Argentin. Et George Weigel... Tout cela à partir d'une phrase du pape

 

ethique-sexuelle.jpg

 

ROME, le 18 décembre 2010 – C’est désormais évident. Il y a une affirmation de Benoît XVI, dans son livre-entretien "Lumière du monde", qui ne plaît vraiment pas à certains penseurs catholiques 

C’est la phrase par laquelle le pape Joseph Ratzinger conclut sa réflexion sur le sida et le préservatif. Celle où il dit que "naturellement l’Église ne considère pas les préservatifs comme la solution authentique et morale" ; mais que dans certains cas, "avec l'intention de diminuer la contagion", leur utilisation "peut représenter un premier pas dans la voie qui conduit à une sexualité vécue autrement, plus humaine".

L’un des penseurs qui jugent "plutôt vague" et génératrice de confusion cette idée d’"humaniser la sexualité" est le professeur Luke Gormally, membre de l’Académie Pontificale pour la Vie et ancien directeur du Linacre Centre for Healthcare Ethics de Londres.

D’après lui, l'utilisation du préservatif ne peut en aucun cas être admise par l’Église, pas même pour ceux qui veulent protéger leur santé ou celle des autres.

Il l’écrit et donne ses arguments dans la lettre ouverte que l’on trouvera ci dessous, lettre qu’il a confiée à www.chiesa.

Dans sa lettre, Gormally répond à Martin Rhonheimer, professeur à l’Université Pontificale de la Sainte Croix, qui avait au contraire soutenu, dans un texte paru il y a quelques jours et qu’il a lui aussi confié à www.chiesa, une interprétation positive des propos de Benoît XVI :

> À propos du préservatif et du sida le pape est descendu de sa chaire

L’opposition entre Rhonheimer et Gormally n’est pas nouvelle. Un premier dialogue entre eux, sur le même sujet, remonte à 2004 et 2005. Les textes de cette précédente controverse ont également été reproposés ces jours-ci dans leur intégralité par www.chiesa.

Aujourd’hui les deux hommes sont de nouveau à couteaux tirés. Gormally juge les thèses de Rhonheimer "profondément subversives de l'enseignement de l’Église en matière d’éthique sexuelle" et il demande que la congrégation pour la doctrine de la foi se prononce avec autorité : contrairement à ce que cette même congrégation aurait fait – dit-il – en 2004, quand elle a paru donner son feu vert à l'article de Rhonheimer publié cette année-là.

Rhonheimer et Gormally représentent les deux principaux fronts dans la controverse lancée par les propos de Benoît XVI : le premier plus ouvert, le second plus rigide.

Comme à Gormally, www.chiesa a donné la parole à d’autres partisans d’une interprétation restrictive des propos du pape : de Joseph Fessio à Christine Vollmer, de James Bogle à Steven Long.

Autre partisan du "non" absolu au préservatif : Mgr Michel Schooyans, ancien professeur des universités catholiques de Louvain et de São Paulo au Brésil et membre de deux académies pontificales, pour la vie et pour les sciences sociales. Sur cette question – a-t-il fait savoir – il s’en tient fermement aux prises de position qu’il a exprimées dans un essai paru il y a cinq ans :

> Le sida et le préservatif

Inversement, un philosophe catholique italien de premier plan, qui écrit sous le pseudonyme de "Giovanni Onofrio Zagloba", est intervenu, toujours sur www.chiesa, pour exprimer des points de vue qui sont proches de ceux de Rhonheimer ou plutôt qui admettent encore plus largement l'utilisation du préservatif :

> Il papa e il preservativo. Un filosofo cattolico ci scrive

Un autre philosophe catholique italien, admirateur de saint Thomas, le professeur Alessandro Martinetti, a également pris des positions modérément ouvertes dans cette réflexion approfondie qu’il a confiée à www.chiesa :

> Condom, i pro e i contro. La parola al professor Martinetti


Ce n’est pas tout. Un ingénieur argentin passionné de philosophie et de théologie a envoyé son argumentation à www.chiesa. Il signe "Johannes Argentus" et, comme "Zagloba", il est partisan d’une interprétation extensive des propos du pape :

> "Dear Professor Rhonheimer, I'd like to share with you..."

Et enfin – mais la controverse connaîtra certainement d’autres développements – le professeur George Weigel, célèbre biographe de Jean-Paul II et membre de l'Ethics and Public Policy Center de Washington a exprimé dans le magazine "First Things" ce qu’il pense de l’affaire.

Weigel accuse "L'Osservatore Romano" et le directeur de la salle de presse du Vatican, le père Federico Lombardi, d’avoir inoculé à l'opinion publique l'idée que l'enseignement de l’Église et du pape à ce sujet a changé. Il demande donc au Saint-Siège de publier au plus tôt un "substantiel éclaircissement":

> The Pope, the Church, and the Condom: Clarifying the State of the Question


Voici donc maintenant le texte du professeur Gormally, tandis que, pour toutes les autres interventions, on a indiqué les renvois à leurs pages web respectives.

Sandro Magister



LETTRE OUVERTE AU P. MARTIN RHONHEIMER

par Luke Gormally



Dear Fr Martin,

I hope you may agree that the time has passed when it would be appropriate to resume the private and friendly email exchanges we had in 2004/2005. Your recent interventions, published by Sandro Magister and "Our Sunday Visitor" (OSV), following the observations of Pope Benedict about the use of condoms as a prophylactic measure, amount in effect to renewed public advocacy of your point of view. That point of view originally found public expression in an article in "The Tablet" (10 July 2004) about which you say: “I was informed that the Congregation for the Doctrine of the Faith, then headed by Cardinal Ratzinger, had no problem with it or its arguments”.

It is unclear what is strictly implied by this statement. Are we to assume that the Congregation formally considered your article in the light of advice from its consultors and agreed there was no problem with it? Many will think that that is what your statement implies. And if they do, then a viewpoint which I continue to think profoundly subversive of the Church’s teaching on sexual ethics will appear to have acquired authoritative endorsement. There is clearly an urgent need now for the Congregation publicly to clarify its position.

A significant body of moral theologians and moral philosophers submitted some time ago a detailed critique of your position to the Holy See. It is a pity that that critique is not in the public domain and that I am the person identified as a principal critic of your position. Though I lack the distinction of many of your critics, the public prominence I have been given inclines me in face of the renewed advocacy of your position to reiterate the principal points of the critique which I advanced in 2005.

As you know, my critique did not rest on any claim that the use of a condom is necessarily contraceptive. Acknowledging that, however, does not mean that the teaching of "Humanae vitae" is irrelevant to this debate, for section 12 of that encyclical states a quite basic principle of the Church’s sexual ethic. It is that there is “an inseparable connection – established by God and not to be broken by human choice – between the unitive meaning and the procreative meaning which are both inherent in the conjugal act”. If the exercise of sexual capacity is to be chaste it should be marital, and to count as marital it must be reproductive type behaviour, “'per se' apt for the generation of offspring” (Canon 1061). Any type of behaviour which "qua" behavioural performance is of its nature inapt for the generation of offspring cannot be the bearer of ‘procreative meaning’. It cannot therefore unite a couple in the way proper to marriage. Intercourse with a condom is of its nature inapt for the generation of offspring. It is a minimal condition of intercourse being of the reproductive kind that a man ejaculates into his wife’s reproductive tract. It does not make sense to say that a couple engaging in intercourse with a condom intend marital intercourse. One can intend only what is in principle realisable, and marital intercourse is not realisable through behaviour of a non-reproductive kind.

What seemed to me radically subversive about your position in 2004 (with which the CDF “had no problem”) is the claim that provided a couple have a prophylactic rather than contraceptive intent in engaging in condomistic intercourse their intercourse is marital. That amounted to saying that essentially non-reproductive type behaviour can be marital, a thesis that is inconsistent with the basic norm of chaste sexual behaviour. Though in your OSV interview you say that you did not at the time “sufficiently take into account” the kind of objection I have stated to your position, you also say you remain unsure whether this objection is compelling. And it is significant that your reason today for not encouraging a couple to use a condom is because of what you take to be required by the virtue of justice (that “one abstain completely from dangerous acts”) and not at all because of what is required by the virtue of chastity (“I would not think their intercourse to be what moral theologians call a sin ‘against nature’ equal to masturbation or sodomy”).

Condomistic intercourse as essentially non-reproductive sexual behaviour is precisely what moral theologians call a sin "against nature". And sins "against nature" are more deeply contrary to the virtue of chastity than simple fornication. It seems to me that you misinterpret the motives of those who object to the idea that it would be better for an adulterer, a fornicator or a prostitute to wear a condom in having intercourse, as you propose. What is at issue is not a concern to tell people how to perform intrinsically evil acts. It is rather a concern not to endorse the ‘common sense’, worldly wisdom, which you seem to endorse in circumstances in which people cannot be persuaded to embrace chaste behaviour. For your admirable desire to persuade people “to abstain from immoral behaviour altogether” will hardly be advanced by representing as preferable ‘sins against nature’ which are more deeply corrupting of a person’s sexual dispositions.

A concern for justice is indeed important in sexual relationships but the claims of justice ought never to be secured at the expense of subverting other moral dispositions. That is the very least that is implied in the ancient thesis of the unity of the virtues.

We should be clear what is meant by that rather vague phrase "humanising sexuality". It cannot be taken to mean, if it is to be consistent with the Church’s teaching, persuading people to make their sexual activity the expression of just any kind of "loving concern" for others. It means converting them to a chaste way of life, which surely requires that one is unambiguous about the need to abstain from sexual activity outside marriage and within marriage to engage only in such sexual intercourse as is "inseparably unitive and procreative in its significance".

I have addressed this open letter to you in the hope that a brief presentation of a counter-position to yours will serve to bring home the need for an authoritative clarification of the issues. For the CDF’s apparent endorsement of your 2004 article is troubling.

With kind regards and all good wishes,

Yours sincerely,

Luke Gormally

London, December 15, 2010


Les précédents articles de www.chiesa concernant la discussion provoquée par les propos de Benoît XVI relatifs au sida et au préservatif, dans le livre-entretien "Lumière du monde" :

> À propos du préservatif et du sida le pape est descendu de sa chaire(11.12.2010)

> Église et préservatif. Le "non" des intransigeants
 (4.12.2010)


> Tir ami sur Benoît XVI. Par la faute d'un préservatif
 (1.12.2010)


> "Lumière du monde". Une première pour un pape (25.11.2010)

> Le pape se raconte. Une avant-première (22.11.2010)

www.chiesa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

À propos du préservatif et du sida le pape est descendu de sa chaire

dominicanus #Il est vivant !

La discussion ouverte par Benoît XVI relativement à l'un des points les plus sensibles de la morale catholique devient de plus en plus vive. Deux nouvelles interventions, celles d'un théologien et d'un philosophe, en exclusivité sur www.chiesa 

 

 

martin-rhonheimer.jpg

 


ROME, le 11 décembre 2010 – La discussion à propos du sida et du préservatif lancée par Benoît XVI dans un passage de son livre-entretien "Lumière du monde" connaît chez les catholiques de nouveaux et importants développements.

Les interprétations les plus restrictives des propos du pape – dont www.chiesa a parlé dans deux précédents articles – ont reçu une réponse en sens contraire d’un spécialiste de la théologie morale très engagé sur ce sujet, le Suisse Martin Rhonheimer (photo), professeur d’éthique et de philosophie politique à l’Université Pontificale de la Sainte Croix, l'université romaine de l'Opus Dei.

Ce n’est pas tout. Un philosophe catholique italien de premier plan est également intervenu dans la discussion, pour défendre une interprétation encore plus ouverte et extensive des propos du pape.

Mais procédons avec ordre.

Le professeur Rhonheimer s’était déjà exprimé en 2004, dans un article publié par "The Tablet" de Londres, en faveur de l'utilisation du préservatif à des fins non contraceptives, dans des cas semblables à ceux que l’on trouve maintenant donnés comme exemples par Benoît XVI dans son livre.

Cet article, nous révèle aujourd’hui son auteur, avait été soumis à l’examen de la congrégation vaticane pour la doctrine de la foi. Et ladite congrégation n’avait rien trouvé à y objecter.

Mais, entre temps, cet article de Rhonheimer avait été vivement contesté par d’autres chercheurs catholiques, en particulier par Luke Gormally, membre de l’Académie Pontificale pour la Vie.

Et aujourd’hui Gormally est de nouveau l’un des plus inflexibles partisans du "non" à l’utilisation du préservatif, sans aucune exception, pas même dans le cas d’une prostituée qui voudrait se protéger d’une infection mortelle.

En plus de lui et d’autres personnes, le jésuite Joseph Fessio - éditeur de "Lumière du monde" aux États-Unis et membre du Schülerkreis, le cercle des anciens étudiants qui ont eu Joseph Ratzinger comme professeur de théologie – s’est prononcé en faveur d’une interprétation très restrictive des propos du pape.

Au Vatican, le cardinal Raymond Burke, préfet du tribunal suprême de la signature apostolique, s’est exprimé en termes rigoureux.

Le professeur Rhonheimer a donc décidé de revenir sur le sujet, pour soutenir une interprétation plus ouverte – et à son avis plus fidèle – des propos du pape.

Il l’a fait dans une longue interview qu’il a accordée à l’hebdomadaire catholique le plus diffusé aux Etats-Unis, "Our Sunday Visitor", interview dont on trouvera ci-dessous les principaux passages.

Et surtout il l’a fait dans un nouvel article, écrit expressément pour www.chiesa, qui est publié intégralement ci-dessous.

Rhonheimer y explique pour quelles raisons Benoît XVI a tout à fait raison quand il reconnaît, dans l’utilisation du préservatif dans des situations de péché particulières, "un premier pas vers une moralisation" et "une première prise de responsabilités".

Sur le cas classique – que le pape n’a pas abordé – de deux époux dont l’un est infecté et utilise le préservatif pour ne pas contaminer l’autre, Rhonheimer s’exprime avec prudence et se limite à indiquer les critères de jugement.

Au contraire le philosophe catholique auteur de l’autre intervention importante de ces jours-ci entre directement dans l’examen de ce cas et défend la licéité de l’utilisation du préservatif.

Il cache son identité sous la signature Giovanni Onofrio Zagloba, du nom d’un personnage littéraire conçu par Henryk Sienkiewicz, sorte de Falstaff polonais, ingénieux et fanfaron.

La lecture de son texte montre qu’il est très savant en philosophie et en théologie, qu’il participe beaucoup à la vie de l’Église et qu’il a beaucoup d’estime à la fois pour le pape actuel et pour le prédécesseur de celui-ci.

Il a souhaité que son texte, long et argumenté, soit publié sous forme de lettre.

On en trouve l’intégralité depuis deux jours sur "Settimo Cielo", le blog attaché à www.chiesa pour les lecteurs de langue italienne :

> "Caro Magister, le parole del papa sull'uso del preservativo..."


Il y a dans ce texte un passage qui provoquera certainement des discussions, celui où l'auteur parle de l'adultère et admet, dans ce cas, l'utilisation du préservatif même à des fins contraceptives :

"Dans l’adultère ce qui est mauvais, ce n’est pas l’utilisation (éventuelle) du préservatif. C’est la relation sexuelle avec une personne qui n’est pas le conjoint. Éviter que de cette relation naissent des enfants peut être préférable au fait d’aggraver encore davantage la situation en procréant un enfant hors mariage".

Pour en revenir à Rhonheimer, voici donc, dans l’ordre, son article exclusif pour www.chiesa et l’interview qu’il a accordée à "Our Sunday Visitor".

Sandro Magister

 



RÉFLEXIONS SUR LES CONSIDÉRATIONS DU PAPE À PROPOS DU SIDA ET DU PRESERVATIF

par Martin Rhonheimer



Pourquoi le pape Benoît XVI a-t-il soudain décidé d’aborder la question du sida et du préservatif ? Et pourquoi l’a-t-il fait de cette façon ?

D’après ce qu’il dit à Peter Seewald dans "Lumière du monde", il a été contrarié par les réactions suscitées par ses propos à ce sujet lors de son voyage de mars 2009 en Afrique. La tempête médiatique qui a suivi a montré que trois croyances étaient largement répandues dans la société occidentale : que le préservatif était la solution au problème du sida en Afrique ; que l’enseignement de l’Église en matière de contraception impliquait que l’utilisation du préservatif était interdite aux personnes ayant des modes de vie immoraux et à haut risque ; et que lorsque le pape Benoît XVI avait dit que les campagnes en faveur du préservatif pour combattre le sida en Afrique étaient “inefficaces”, on a pensé qu’il se référait aux déclarations faites en 2004 par le cardinal Alfonso López Trujillo, alors président du conseil pontifical pour la famille, selon lesquelles les préservatifs étaient trop poreux pour constituer une barrière efficace contre la transmission du virus VIH.

Le pape souhaitait vivement dissiper ces mythes et, dans son interview qui constitue tout un livre, il le fait en quelques brefs paragraphes. Il a clairement affirmé que les campagnes en faveur du préservatif “banalisent” la sexualité, ce qui provoque une expansion accrue du virus, et que seule “l’humanisation” de la sexualité peut limiter la diffusion du virus. Mais il a également ajouté que l’utilisation du préservatif par un(e) prostitué(e), quand elle avait pour but d’éviter l’infection, serait au moins “une première prise de responsabilité” ; et, en disant cela, il a mis implicitement fin aux deux autres mythes : en effet si le préservatif était inefficace pour freiner la transmission du virus dans les groupes à haut risque, son utilisation ne serait pas un acte responsable. Et si, comme certains l’avaient affirmé, l’Église enseignait que le préservatif était “intrinsèquement mauvais”, alors le pape pourrait difficilement considérer leur utilisation comme un “premier pas” dans la voie du progrès moral.

Personnellement, j’ai été très soulagé qu’il ait rendu clair ce dernier point, parce que, quand j’ai dit cela, il y a quelques années, dans un article (“The truth about condoms” [La vérité à propos du préservatif] paru le 10 juillet 2004 dans "The Tablet" de Londres, j’ai été accusé par un grand nombre de bons et fidèles catholiques d’inciter à la distribution de préservatifs pour arrêter l’épidémie de sida et, par conséquent, de saper les efforts de l’Église pour défendre les valeurs du mariage, de la fidélité et de la chasteté. Mais alors même que l’article m’attirait des critiques publiques, venant surtout de collègues spécialistes de la théologie morale, j’ai été informé que ni l’article ni ses arguments ne posaient de problèmes à la congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Ratzinger.

Ce qui m’avait poussé à écrire cet article c’est que, dans le précédent numéro de "The Tablet", Austen Ivereigh, qui en était alors rédacteur en chef adjoint, avait opposé l’une à l’autre - dans un article où il commentait une émission de la BBC, "Panorama", qui avait examiné les déclarations du cardinal López Trujillo - deux opinions exprimées au sein de l’Église à propos de l’utilisation du préservatif comme moyen de lutte contre le sida.

La première opinion était celle du cardinal Godfried Danneels, alors archevêque de Bruxelles, à qui Ivereigh attribuait les propos suivants : “Si quelqu’un qui est porteur du virus VIH a décidé de ne pas respecter l’abstinence, il doit protéger son partenaire et il peut le faire, dans ce cas, en utilisant un préservatif”. Agir autrement, disait le cardinal, serait “transgresser le cinquième commandement”, tu ne tueras pas.

La seconde opinion était une citation de Hugh Henry, alors responsable de l’éducation au Linacre Centre catholique à Londres, qui, n’étant pas d’accord avec la déclaration du cardinal Danneels, avait dit à Ivereigh que l’utilisation du préservatif était un péché contre le sixième commandement, car, “ne respectant pas le caractère de fertilité que doivent avoir les actes conjugaux, elle empêche un don personnel de soi réciproque et complet et constitue donc une transgression du sixième commandement”.

Cela suggérait, comme l’écrivait Ivereigh, qu’un “travailleur immigré qui se rend dans un bordel en Afrique du Sud ne devrait pas, bien sûr, avoir de relations sexuelles ; mais s’il en a, semble suggérer Henry, il ne devrait pas utiliser un préservatif pour éviter de transmettre le sida à la femme, parce que cette utilisation ne respecte pas le caractère de fertilité que doivent avoir les actes conjugaux”. Et Ivereigh concluait : “Aux lecteurs de décider si c’est le cardinal Danneels ou le Linacre Centre qui donne le conseil le plus étrange”.

En lisant cet article, j’ai pensé que les deux conseils étaient fondamentalement défectueux et que le choix entre eux était fallacieux. Le problème était que l’un et l’autre exprimaient leur opinion en termes de normes ou d’obligations morales – utiliser ou ne pas utiliser un préservatif – alors qu’une approche normative était inadaptée pour traiter cette question.

Ce que le Linacre Centre proposait comme l’authentique point de vue catholique était qu’il existe une obligation morale, pour les gens qui s’adonnent à des actes sexuels coupables, de s’abstenir au moins d’utiliser le préservatif – pour éviter un péché supplémentaire contre le sixième commandement et donc rendre moins coupables leurs actes coupables, même si, ce faisant, ils transmettent aux autres ou à eux-mêmes une maladie mortelle. Un tel argument fait croire aux gens, à tort, que c’est l’enseignement de l’Église en matière de contraception qui conduit à ces conséquences opposées à leur intuition ; mais cet enseignement concerne essentiellement l’amour conjugal et l’expression de celui-ci dans les rapports sexuels, et il ne s’applique pas à de telles circonstances. Inversement, si l’opinion du cardinal Danneels est assez plausible, elle retourne l’erreur d’Henry en transformant en norme morale pour ces gens l’obligation d’au moins utiliser un préservatif, afin de ne pas pécher davantage contre le cinquième commandement. Comme Henry, le cardinal Danneels établit ainsi une norme morale en vue de rendre moins immorale un comportement intrinsèquement immoral.

Pour revenir à l’opinion du Linacre Centre : l’enseignement donné par "Humanae vitae" n’inclut pas la formulation d’une norme morale indiquant comment accomplir des actes intrinsèquement mauvais ; l’Église n’a jamais donné un tel enseignement et elle ne le fera jamais pace qu’un tel enseignement serait clairement contraire au bon sens. La seule chose que l’Église puisse enseigner à propos du viol, par exemple, c’est l’obligation morale de s’en abstenir complètement, pas de l’accomplir de manière moins immorale. Dans certains contextes les orientations morales perdent complètement leur signification normative parce qu’elles peuvent tout au plus atténuer un mal, mais pas tendre au bien ; ce qu’il faut surmonter et qu’il est normatif de surmonter, c’est le désordre moral intrinsèque. Comme je l’ai écrit en 2004, “ce serait simplement un non-sens que de créer des normes morales pour des types de comportement intrinsèquement immoraux”.

L’enseignement de l’Église en matière de contraception n’est pas un enseignement relatif aux “préservatifs”, mais à la vraie signification et au sens de la sexualité et de l’amour conjugal. La question de la contraception est autre chose que la question de l’utilisation du préservatif dans un but prophylactique. La contraception en tant que déclarée intrinsèquement mauvaise est décrite par "Humanae vitae" n°14 (reprise dans le Catéchisme de l’Église catholique n° 2370) comme une action qui “soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait [en latin "intendat"], comme fin ou comme moyen, de rendre impossible la procréation ”. La contraception n’est pas simplement une action qui empêche effectivement la procréation, mais une action empêchant la procréation qui est précisément accomplie avec une intention contraceptive. (Le fait d’empêcher effectivement la conception ne suffit pas pour qu’un acte soit, au sens moral, un acte de contraception ; voilà pourquoi l’utilisation de pilules empêchant l’ovulation dans le but de réguler le cycle d’une femme pour des raisons médicales n’est pas une contraception au sens moral).

Mais s’ensuit-il que l’on devrait conseiller positivement l’utilisation du préservatif dans des buts strictement prophylactiques ? Les gens qui n’ont pas  envie de changer de mode de vie et qui utilisent des préservatifs pour éviter d’être infectés ou d’infecter les autres me semblent avoir conservé au moins un certain sens des responsabilités, comme le pape l’a dit lui-même la semaine dernière. Mais nous ne pouvons pas dire qu’ils “devraient agir ainsi” ou qu’ils sont “moralement obligés” d’agir ainsi, comme le cardinal Danneels semblait le suggérer. Le pape le souligne quand il dit clairement que [le préservatif] n’est pas une “solution morale”. Voilà pourquoi il est également erroné d’affirmer dans ce cas des principes tels que celui du “moindre mal”, selon lequel, pour éviter un plus grand mal, on peut choisir un moindre mal, s’il y a pour cela une raison proportionnée. Cette méthodologie morale, connue sous le nom de “proportionnalisme”, n’est pas un enseignement de l’Église et a été rejetée par le pape Jean-Paul II dans son encyclique "Veritatis splendor" de 1993 – avec laquelle le pape Benoît XVI est en plein accord.

En disant, comme il le fait, que l’on agit avec “un certain sens des responsabilités” quand on cherche à éviter l’infection, le pape n’affirme pas qu’utiliser le préservatif pour éviter l’infection par le VIH signifie agir de manière responsable. La véritable responsabilité, pour les gens qui se prostituent, serait de s’abstenir complètement de contacts sexuels risqués et immoraux et de changer complètement de mode de vie. S’ils ne le font pas (parce qu’ils ne le peuvent pas ou ne le veulent pas), ils agissent au moins subjectivement de manière responsable quand ils essaient de prévenir l’infection, ou du moins ils agissent de manière moins irresponsable que ceux qui n’essaient pas, ce qui est assez différent.

C’est là un jugement de bon sens, exprimé en termes personnalistes ; ce n’est pas une norme morale positive permettant un “moindre mal”. L’Église doit toujours conseiller aux gens de faire ce qui est bien, pas ce qui est un moindre mal ; et le bien qu’il faut faire – et donc conseiller – ce n’est pas d’agir de manière immorale et de réduire cette immoralité en minimisant les dégâts qu’elle peut causer, c’est de s’abstenir complètement de comportements immoraux. Voilà pourquoi justifier l’utilisation prophylactique du préservatif au motif que ce serait un “moindre mal” est erroné et dangereux, parce que cela ouvre la voie à la justification de n’importe quel choix moral d’un “moindre mal” : faire du mal dont un bien pourrait sortir. C’est également une question mal posée. Les préservatifs "en soi", considérés comme des “choses”, ne sont pas “mauvais” ; dans l’enseignement de l’Église, leur utilisation pour les actes contraceptifs tels que définis par "Humanae vitae" est mauvaise mais, comme nous l’avons expliqué, cette encyclique ne s’applique pas à la prophylaxie.

Ce que les remarques du pape n’ont pas abordé, c’est le cas d’un couple marié dont l’un des époux est infecté et qui utilise un préservatif pour protéger l’autre de l’infection. Dans mon article de 2004 j’avais assez incidemment évoqué de tels cas et parlé de “raisons pastorales ou simplement prudentielles” qui inciteraient à ne pas utiliser de préservatifs dans ces circonstances. Ce cas est différent du précédent et plus complexe, parce que c’est ce qui constitue véritablement un acte conjugal qui est ici en jeu. Il est important de souligner que la question de la contraception dans le mariage et celle de la prévention de l’infection par l’utilisation du préservatif relèvent de deux problèmes moraux différents.

La question va certainement continuer à être débattue ; mais quoi que l’Église déclare en fin de compte à ce sujet, les pasteurs auront toujours de bonnes raisons d’inciter à l’abstinence dans cette situation, parce que l’utilisation d’un préservatif uniquement pour des finalités médicales est en réalité quelque chose de théorique. Il est probable que – au moins pour les couples fertiles – l’intention de prévenir l’infection fusionnera avec l’intention véritablement contraceptive d’empêcher la conception d’un bébé infecté. Personnellement je n’encouragerais jamais un couple à utiliser un préservatif, mais je l’encouragerais à pratiquer l’abstinence. S’ils ne sont pas d’accord, je ne penserais pas que leur rapport sexuel soit ce que les spécialistes de la théologie morale appellent un péché “contre nature” équivalent à la masturbation ou à la sodomie, comme le disent certains spécialistes de la théologie morale. Mais l’abstinence complète serait le meilleur choix moralement, non seulement pour des raisons prudentielles (les préservatifs ne sont pas complètement sûrs même quand on les utilise systématiquement et correctement), mais parce que s’abstenir complètement d’actes dangereux correspond mieux à la perfection morale – à une vie vertueuse – que d’éviter le danger de ces actes en utilisant un système qui aide à contourner la nécessité d’un sacrifice.

Défendre l’enseignement de l’Église et sa manière d’envisager la prévention de la transmission du virus VIH ne devrait pas nécessiter de faire appel à des arguments contre-productifs et absurdes qui déforment l’enseignement de l’Église. Si nous insistons sur l’abstinence, la fidélité et la monogamie comme vrais moyens d’arrêter l’épidémie de sida, nous n’avons pas besoin de nier que l’utilisation du préservatif par les groupes à haut risque fait baisser les taux d’infection, tout en limitant la diffusion de l’épidémie dans d’autres parties de la population. Mais cette tâche est surtout la responsabilité des autorités civiles.

Le rôle de l’Eglise dans le combat contre le sida n’est pas celui du pompier qui essaie de contenir l’incendie, mais celui de former et d’aider les gens à construire des maisons qui résistent au feu et à éviter de faire ce qui peut provoquer un incendie, tout en soignant, bien sûr, ceux qui souffrent de brûlures. Elle le fait, ce qui est très important, pour offrir la réconciliation avec Dieu et pour soigner les âmes de ceux qui ont été blessés dans leur dignité humaine par leur propre conduite immorale ou par les terribles choix et circonstances qu’impose le sida. 



"LE PAPE A VOULU QUE LA DISCUSSION AIT LIEU AU GRAND JOUR"

Interview accordée par Martin Rhonheimer



Q. – Certains commentateurs catholiques qualifient les propos du pape de “changement radical” ; d’autres disent qu’absolument rien n’a changé. Laquelle de ces deux opinions est juste ?

R. – Ni l’une ni l’autre. Commençons par la seconde : “Rien n’a changé”. Ce n’est pas vrai. Le pape Benoît XVI, après avoir – je pense - mûrement réfléchi, a fait une déclaration publique qui a changé le discours sur ces questions, à la fois dans et hors de l’Église. Pour la première fois, il a été dit par le pape lui-même, bien que ce ne soit pas dans le cadre d’un enseignement formel du magistère de l’Église, que l’Église n’“interdit” pas de manière inconditionnelle l’utilisation prophylactique du préservatif. Au contraire, le Saint Père a dit que dans certains cas (dans le cas du commerce du sexe, par exemple), son utilisation peut être un signe de ou un premier pas vers une attitude responsable (tout en précisant en même temps que ce n’est ni une solution pour vaincre l’épidémie de sida ni une solution morale ; la seule solution morale est d’abandonner un mode de vie immoral et de vivre sa sexualité d’une manière vraiment humanisée). Ce sujet provoque beaucoup d’émotion de part et d’autre, raison pour laquelle j’espère que le pas qu’a fait Benoît XVI puisse nous amener à changer notre façon de discuter de ces sujets et à le faire de manière moins tendue et plus ouverte.

Mais la seconde opinion, selon laquelle ce qu’a dit le pape est un “changement radical” est également inexacte.

Tout d’abord, elle ne change en rien la doctrine de l’Église en matière de contraception ; ce qu’a dit le pape confirme plutôt cette doctrine telle qu’elle est enseignée par "Humanae vitae".

Deuxièmement, sa déclaration ne dit pas que l’utilisation du préservatif ne pose pas de problème moral ou qu’elle est permise d’une manière générale, même à des fins de prophylaxie. Le pape Benoît XVI parle de "begründete Einzelfälle", ce qui, traduit littéralement, signifie “certains cas justifiés” – comme celui d’un(e) prostitué(e) – dans lesquels l’utilisation d’un préservatif “peut être un premier pas vers une moralisation, une première prise de responsabilités”.

Ce qui est “justifié”, ce n’est pas l’utilisation du préservatif en tant que telle : pas, du moins, au sens d’une “justification morale” d’où découle une norme permissive du genre “il est moralement permis et bon d’utiliser le préservatif dans tel et tel cas”. Ce qui est justifié, plutôt, c’est le jugement selon lequel ce geste peut être considéré comme un “premier pas” et “une première prise de responsabilités”. Benoît XVI n’a certainement pas voulu établir une norme morale justifiant des exceptions.

Troisièmement, ce que dit le pape ne se réfère pas aux gens mariés : il a seulement parlé de situations qui sont en elles-mêmes intrinsèquement désordonnées.

Quatrièmement, comme il l’indique très clairement, le pape ne plaide pas en faveur de la distribution de préservatifs, qu’il considère comme conduisant à la “banalisation” de la sexualité qui est la cause majeure de la diffusion du sida. Il mentionne simplement la méthode ABC, en insistant sur l’importance de A et B (“abstain” [abstiens-toi] et “be faithful” [sois fidèle]) et en qualifiant le C (“condoms” [préservatifs]) de dernier recours (en allemand, "Ausweichpunkt") au cas où certaines personnes refuseraient de se conformer à A ou B.

Et, ce qui est très important, il déclare que ce dernier recours relève clairement de la sphère séculière, c’est-à-dire des programmes gouvernementaux de lutte contre le sida. Donc ce qu’a dit le pape ne concerne pas la manière dont les institutions sanitaires relevant de l’Église devraient gérer les préservatifs. Il a donné une indication sur ce qu’il faut penser d’un(e) prostitué(e) qui utilise habituellement des préservatifs, pas de ceux qui les distribuent systématiquement dans le but de contenir l’épidémie, ce qui est la responsabilité des autorités d’État. Pour sa part, l’Église continuera à dire la vérité à propos de la manière vraiment humaine de vivre la sexualité.

Q. – Dans ses propos, le pape Benoît XVI n’appelle pas l’utilisation du préservatif par les gens porteurs du virus VIH un “moindre mal” mais c’est comme cela que certains théologiens et leaders catholiques expliquent ce qu’il a dit. Est-ce que, dans certains cas, le préservatif est un “moindre mal” ?

R. – Décrire comme un moindre mal l’utilisation du préservatif pour empêcher l’infection est très ambigu et peut créer de la confusion. Bien sûr, on peut dire que quand un(e) prostitué(e) utilise un préservatif, cela diminue la malfaisance de la prostitution ou du tourisme sexuel, puisque cela réduit le risque de transmission du virus VIH dans de plus larges secteurs de la population. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit bon de choisir des actes mauvais pour parvenir à un but qui est bon. 

Étant entendu que la conduite sexuelle immorale devrait être totalement évitée, à mon avis ce que le Saint Père a souligné à juste titre est que, quand quelqu’un qui commet déjà des actes immoraux utilise un préservatif, il ou elle ne choisit pas à proprement parler un moindre mal, mais il ou elle essaie simplement d’éviter un mal — le mal de l’infection. Du point de vue du pécheur, cela signifie évidemment choisir quelque chose de bon : la santé. 

Q. – Si le pape dit que l’utilisation du préservatif dans certains cas peut être un signe de réveil moral, ne dit-il pas que l’utilisation de la contraception est quelquefois acceptable ? Ou que l’utilisation de la contraception est préférable à la transmission du virus VIH ?

R. – Le préservatif est conçu comme un moyen d’empêcher les fluides masculins de pénétrer dans le corps de la femme. Son utilisation normale est la contraception. Mais dans le cas dont parle le pape, la raison qui conduit à l’utiliser n’est pas d’empêcher la conception, mais de prévenir l’infection. Il ne faut pas confondre les actions humaines, qui peuvent être intrinsèquement bonnes ou intrinsèquement mauvaises, avec les “choses.” Ce n’est pas le préservatif en tant que tel, mais son utilisation, qui pose le problème moral. C’est pourquoi ce que dit le pape ne se réfère même pas à la question de la contraception.

Il est vrai que certains spécialistes de la théologie morale soutiennent que puisque – excepté dans le cas de partenaires sexuels stériles – l’effet du préservatif est toujours physiquement contraceptif et pour cette raison intrinsèquement mauvais, ceux qui l’utilisent commettent nécessairement le péché de contraception, même s’ils ne l’utilisent pas dans ce but. C’est pourquoi ils affirment que l’utilisation du préservatif rendra un acte déjà immoral encore pire. L’affirmation du pape Benoît XVI – en admettant qu’il ne voulait pas la restreindre uniquement au cas de la prostitution homosexuelle masculine, cas dans lequel la question de la contraception ne se pose évidemment pas – affaiblit cet argument de manière décisive.

Je pense que la seule manière de sortir de la bizarre impasse où conduisent de tels arguments – par exemple l’affirmation selon laquelle il vaudrait mieux, également d’un point de vue moral, que les gens qui se prostituent soient infectés plutôt que d’utiliser un préservatif – est de dire clairement que le préservatif, en tant que tel, n’est pas “intrinsèquement contraceptif” au sens d’un jugement moral. C’est son utilisation et l’intention qui sous-tend cette utilisation, qui déterminent si l’utilisation d’un préservatif constitue un acte de contraception.

Q. – On peut présumer que le pape était conscient de la confusion que ses propos allaient créer parmi les catholiques. Sans vous demander de spéculer indûment sur ses intentions, quel bien peut sortir de tout cela ?

R. – Il est évident que le Saint Père voulait que ce sujet soit discuté au grand jour. Il a certainement prévu le tumulte, les malentendus, la confusion et même le scandale qui allaient en résulter. Et je crois qu’il a pensé qu’il était nécessaire, en dépit de toutes ces réactions, d’en parler, dans le même esprit d’ouverture et de transparence qui a été le sien, depuis qu’il dirigeait la congrégation pour la doctrine de la foi, pour traiter les affaires d’abus sexuels de la part de prêtres. Je pense que Benoît XVI croit en la force de la raison et que les choses vont se clarifier avec le temps. Il a changé le discours public sur ces questions et préparé le terrain pour une compréhension et une défense plus vigoureuses et plus adaptées de l’enseignement de l’Église en matière de contraception, en tant qu’élément de sa doctrine concernant l’amour conjugal et la véritable signification de la sexualité humaine.



L’hebdomadaire catholique américain qui a publié l'interview accordée par le professeur Rhonheimer à son rédacteur en chef, John Norton :

> Our Sunday Visitor

Et voici le texte complet – trois fois plus long – de la même interview, lisible sur le site en ligne de "Our Sunday Visitor" :

> Ethicist: Pope intended condom use/AIDS reflection

Sur ce sujet le professeur Rhonheimer a écrit les deux livres suivants, disponibles en anglais, en italien et en espagnol :

Martin Rhonheimer, “Ethics of Procreation and the Defense of Human Life: Contraception, Artificial Fertilization, and Abortion”, The Catholic University of America Press.

Martin Rhonheimer, “The Perspective of Morality. Philosophical Foundations of Thomistic Virtue Ethics”, The Catholic University of America Press.

Martin Rhonheimer, "Etica della procreazione. Contraccezione, fecondazione artificiale, aborto", Edizioni Pontificia Università Lateranense-Mursia, Milano, 2000.

Martin Rhonheimer, "La prospettiva della morale. Fondamenti dell’etica filosofica", seconda edizione, Armando, Roma, 2006.

Martin Rhonheimer, "Ética de la procreación", Ediciones Rialp, Madrid, 2004.


Martin Rhonheimer, "La perspectiva de la moral. Fundamentos de la ética filosófica", Ediciones Rialp, Madrid, 2000.


Commentant les propos du pape concernant le préservatif, le cardinal Raymond Burke s’est exprimé en termes restrictifs dans cette interview qu’il a accordée le 23 novembre au blog d’Ignatius Press, la maison d’édition dirigée par le père Joseph Fessio qui a publié "Lumière du monde" aux États-Unis

> Burke: "The Pope is holding to what the Church has always taught in these matters"


Les précédents articles de www.chiesa concernant la discussion provoquée par les propos de Benoît XVI relatifs au sida et au préservatif, dans le livre-entretien "Lumière du monde" :

> Église et préservatif. Le "non" des intransigeants (4.12.2010)

> Tir ami sur Benoît XVI. Par la faute d'un préservatif (1.12.2010)

> "Lumière du monde". Une première pour un pape (25.11.2010)

> Le pape se raconte. Une avant-première (22.11.2010)


www.chiesa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Le nouveau polythéisme et ses idoles tentatrices

dominicanus #Il est vivant !

Benoît XVI donne l'alarme. L'oubli du Dieu unique ouvre l'espace à un monde dominé par plusieurs nouveaux dieux au visage séduisant. Voyage chez les adeptes du paganisme moderne 

 

polytheisme.jpg


ROME, le 9 décembre 2010 – "Polythéisme" : ce mot a brillé comme un éclair dans un récent discours de Benoît XVI au synode des évêques du Moyen-Orient, c’est-à-dire justement la région où sont nés le Dieu unique fait homme, Jésus, et les monothéismes - juif et musulman - les plus puissants de l’histoire.

"Credo in unum Deum", c’est le puissant accord qui est à l’origine de la doctrine chrétienne. Mais pour Joseph Ratzinger, pape théologien, le polythéisme est tout sauf mort. C’est le défi perpétuel qui se dresse encore aujourd’hui contre les croyances en un Dieu unique.

"Pensons aux grandes puissances de l’histoire d’aujourd’hui", a ensuite déclaré le pape au synode. Les capitaux anonymes, la violence terroriste, la drogue, la tyrannie de l'opinion publique, sont les divinités modernes qui réduisent l’homme en esclavage. Elles doivent tomber. Il faut les faire tomber. La chute des dieux est l'impératif d’hier, d’aujourd’hui, de toujours, pour ceux qui croient en l'unique Dieu véritable.

Mais le polythéisme d’aujourd’hui n’est pas seulement constitué de puissances obscures. Ses nombreux dieux ont aussi un visage bienveillant et une capacité de séduction.

C’est le "gai savoir" vaticiné par Nietzsche il y a plus d’un siècle, qui offre à chaque individu "le plus grand avantage" : celui d’"édifier son propre idéal et d’en déduire sa loi, ses joies et ses droits".

C’est le triomphe du libre arbitre individuel, libéré du joug d’une table de la loi unique pour tous parce qu’elle est écrite par un seul Dieu intraitable.

L’admiration pour le "Génie du christianisme" qui avait enflammé Chateaubriand et les romantiques cède aujourd’hui le pas à une redécouverte enthousiaste du "Génie du paganisme", titre d’un ouvrage de l'anthropologue français Marc Augé.

En Italie un autre anthropologue, Francesco Remotti, se dresse contre "L'ossessione identitaria" [L’obsession identitaire], titre de son dernier livre, et il reproche au pape - dans un autre livre écrit sous forme de lettre - son comportement obstinément "contre nature" face à une modernité qui fait au contraire goûter les merveilles du polythéisme, tellement souple, pluraliste, tolérant, libérateur.

 

Sandro Magister




L’"ESPRIT D’ASSISE"


Certes, l'actuel renouveau du polythéisme ne remet pas à la mode les cultes de Jupiter et de Junon, de Vénus et de Mars. Mais la philosophie des païens cultivés de l’empire romain réapparaît intacte dans les raisonnements de très nombreux adeptes de la "pensée faible". Et pas seulement là. Lorsque l’on relit, seize siècles plus tard, le débat entre le monothéiste Ambroise, saint patron de Milan, et le polythéiste Symmaque, sénateur de la Rome païenne, on est fortement tenté de donner raison au second lorsqu’il dit : "Qu’importe par quel chemin chacun recherche, en fonction de son propre jugement, la vérité ? Il n’y a pas qu’une seule voie qui permette d’atteindre un si grand mystère".

La généreuse parité entre toutes les religions et tous les dieux que ces phrases semblent inspirer séduit aussi beaucoup de chrétiens. L’"esprit d’Assise", né de la réunion multi-religieuse qui a eu lieu dans cette ville en 1986, s’est tellement répandu dans l’opinion générale qu’en 2000 l’Église de Jean-Paul II et de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger a estimé qu’il état de son devoir de rappeler aux catholiques qu’il n’y a qu’un seul sauveur de l'humanité, le Dieu fait homme en Jésus : une vérité sur laquelle repose tout le Nouveau Testament, une vérité que l’Église, en 2 000 ans, n’avait jamais jugé nécessaire de rappeler par une déclaration "ad hoc". Et pourtant, cette déclaration de l’an 2000, "Dominus Iesus", a été accueillie par un feu roulant de protestations, dans et hors de l’Église, parce qu’elle excluait qu’il y eût plusieurs voies de salut, toutes suffisantes en elles-mêmes et pleines de grâce et de vérité.

Il est possible que la nostalgie d’une pluralité de dieux soit présente dans ces sentiments, mais le polythéisme actuel, au niveau des masses, est plus nuancé.

L'idée courante est que les diverses religions sont toutes, à leur manière, l’expression d’un "divin". Et pourtant, comme le païen Symmaque l’expliquait déjà à Ambroise, cette divinité suprême est inconnaissable et lointaine, trop lointaine pour passionner les hommes et pour prendre soin d’eux.

Dans un autre dialogue, très raffiné, écrit par Minucius Felix, auteur latin du IIIe siècle, le païen Cecilius, se promenant au bord de la mer à Ostie après avoir rendu hommage à une statue de Sérapis, explique que "dans les choses humaines tout est douteux, incertain, indécis" mais que c’est justement pour cette raison qu’il est bon d’adopter la religion des anciens et d’adorer "ces dieux que nos pères nous ont appris à craindre, plutôt qu’à connaître de trop près".

Dans une homélie prononcée place Saint-Pierre le 11 juin dernier, Benoît XVI a dit qu’"étrangement, cette idée est réapparue avec les Lumières". En effet un champion du siècle des Lumières comme le mécréant Voltaire ordonnait à ses proches et à ses domestiques de respecter le christianisme et ses préceptes, pour des raisons de savoir-vivre civique. Dieu existe, peut-être. Et peut-être est-ce lui qui a créé le monde. Mais ensuite il s’en est tellement désintéressé qu’il a disparu de l'horizon de la vie. Sa bonté consiste uniquement à ne créer aucune gêne.

Et ainsi, sous le ciel de cette divinité vague et lointaine, la terre s’est peuplée de nouveaux dieux. D’aspect laïc et pragmatique.


POLYTHÉISME DES VALEURS


Déjà au XIXe siècle, dans ses "Essais sur la religion", l'économiste et philosophe John Stuart Mill écrivait que le polythéisme était nettement plus efficace que le monothéisme pour décrire cette pluralité d’éthiques qui caractérisait le mode de vie de la première société industrielle. Et, au début du XXe siècle, Max Weber créa l’expression "Polytheismus der Werte", polythéisme des valeurs, précisément pour décrire le panthéon de la société moderne.

Dans un monde désormais désenchanté, n’ayant plus de Dieu unique qui proclame des commandements valables pour tout le monde, chacune des sphères sociales – de la politique à l'économie, de l'art à la science et à la religion elle-même – est régie par un dieu spécifique ayant ses oracles. Des oracles qui sont souvent en conflit les uns avec les autres, laissant l'homme dramatiquement seul à l’heure de la décision.

Weber, avec l'impeccable détachement du savant, n’a pas dit si ce polythéisme moderne était un bien ou un mal. Mais d’autres penseurs venus après lui ne cachent plus où vont leurs sympathies.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le philosophe allemand Odo Marquard oppose à la "théologie politique du monothéisme" défendue par Erik Peterson (l’un des auteurs les plus lus et les plus admirés par Joseph Ratzinger depuis l’époque où il était un jeune professeur) une "théologie politique du polythéisme" et, dans le titre de son essai, il loue ce polythéisme qu’il qualifie d’"éclairé". À son avis, l’homme a toujours besoin de mythes et l'important est que ces mythes soient nombreux et ouverts à d’infinies variations, comme dans la mythologie de l’antiquité, contrairement au judaïsme et au christianisme qui reposent sur des faits historiques uniques et incontestables.

En Espagne, la philosophe Maria Zambrano a critiqué l'ascétisme, d’origine médiévale, de la spiritualité chrétienne, qui détruit les sentiments. À son avis, c’est la poésie qui peut libérer l’homme du "monolithisme" et le rendre à son joyeux polythéisme originel.

En Italie c’est le philosophe Salvatore Natoli qui défend une "éthique du fini", c’est-à-dire un ensemble de références "polythéistes", multiples, qui offrent à l’homme des points d’appui, jamais définitifs mais toujours capables de le sauver provisoirement de l'anarchie des instincts.

Toutefois l'ouvrage qui a le plus introduit une réhabilitation du polythéisme dans la culture italienne contemporaine est certainement plus littéraire que philosophique : c’est "Le nozze di Cadmo e Armonia" [Les noces de Cadmos et d’Harmonie] de Roberto Calasso, paru en 1988, avec son évocation glorieuse de la mythologie classique.


POUR UN RÉENCHANTEMENT DU MONDE


En effet, malgré le "désenchantement du monde" décrit par Weber, la société moderne ne paraît pas immunisée contre la séduction inverse d’un monde à nouveau enchanté.

Alain de Benoist, penseur de la "nouvelle droite" française, est le chantre le plus passionné de ce retour à la sacralité néo-païenne.

Pour le courant culturel qu’il représente, le grand ennemi est bien le judéo-christianisme avec sa conception "désacralisante" de la création. En effet, s’il n’y a pas d’autre Dieu que le Dieu unique, les créatures n’ont plus rien de divin et les astres eux-mêmes ne sont que de simples "luminaires" suspendus par le Créateur à la voûte céleste pour marquer le jour et la nuit, comme le dit la première page de la Genèse. Le monde est définitivement laissé à son caractère profane.

Leonardo Lugaresi, enseignant à Bologne et Paris, spécialiste du christianisme de l’antiquité, fait remarquer : "Quand on reproche aujourd’hui au christianisme d’être responsable de la désacralisation du monde, ce qui est en jeu, sous de nouvelles formes, c’est tout simplement la vieille accusation d’athéisme lancée contre les chrétiens des premiers siècles".

Et il ajoute : "Comme à cette époque-là, une certaine mentalité néo-païenne actuelle juge le christianisme nocif parce qu’il a ôté à la terre son enchantement, ses dieux, et qu’il a privé l’homme d’un rapport religieux avec la nature. C’est pourquoi le nouveau paganisme veut guérir le monde de la 'rupture monothéiste', c’est-à-dire lui rendre ce caractère sacré et divin que le christianisme lui a ôté".


PAS UN DIEU QUELCONQUE


L’expression "rupture monothéiste" renvoie aux études d’un grand égyptologue allemand, Jan Assmann, qui a enquêté à fond sur la nouveauté révolutionnaire introduite par le Dieu unique de la religion de Moïse par rapport au polythéisme de l'Égypte de l'époque. Il n’est donc pas étonnant que les éditions Il Mulino, qui ont publié cette année dix essais, confiés à autant d’auteurs, sur les dix commandements du décalogue mosaïque, aient justement chargé Assmann de commenter le "Tu n’auras pas d’autre Dieu".

Assmann ne fait pas l’apologie du polythéisme. Mais il voit dans le monothéisme mosaïque, dès la naissance de celui-ci, une opposition exclusive et intolérante aux autres religions. D’après lui, tous les monothéismes apparus historiquement, du judaïsme au christianisme et à l'islam, portent en eux le poison de la violence. C’est pourquoi il demande aux monothéismes de dépasser leurs points de vue absolus et de "parvenir au point transcendantal grâce auquel la véritable tolérance devient possible", c’est-à-dire de s’élever jusqu’à la forme supérieure de "sagesse religieuse" ou de "religion profonde" incarnée par des sages comme Albert Schweitzer, le Mahatma Gandhi et Rabindranath Tagore, en un mot, "jusqu’à l'idéal de tolérance du XVIIIe siècle, exprimé par la parabole des trois anneaux que raconte le franc-maçon Lessing dans l’histoire de Nathan le sage".

Et de quoi s’agit-il sinon de la religion des Lumières, sans normes ni dogmes, avec son Dieu lointain ? Et à quoi cette religion vague peut-elle ouvrir l’espace, sinon à un nouveau polythéisme du jugement ?

Le 13 septembre dernier, recevant Walter Jürgen Schmid, le nouvel ambassadeur d’Allemagne près le Saint-Siège, Benoît XVI a cessé de lire le texte qu’il avait sous les yeux et il a continué en disant ceci :

"Aujourd’hui beaucoup de gens montrent aussi pour eux-mêmes un penchant pour des conceptions religieuses plus permissives. À la place du Dieu personnel du christianisme, qui se révèle dans la Bible, apparaît un être suprême, mystérieux et indéterminé, n’ayant qu’une vague relation avec la vie personnelle de l’être humain. Mais si on abandonne la foi en un Dieu personnel, ce qui apparaît en alternative c’est un 'dieu' qui ne connaît pas, n’entend pas et ne parle pas. Et qui, plus que jamais, est dépourvu de volonté. Si Dieu n’a pas de volonté propre, on finit par ne plus distinguer le bien du mal. L’homme perd ainsi sa force morale et spirituelle, nécessaire pour un développement complet de la personne. L’action sociale est de plus en plus dominée par l’intérêt privé ou par le calcul du pouvoir".

 

Ces propos aident à mieux comprendre pourquoi aujourd’hui "la priorité suprême et fondamentale", pour le pape Benoît XVI, est de redonner à une humanité désorientée l'accès à Dieu.

Et "pas à un dieu quelconque, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï ; à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout, en Jésus-Christ crucifié et ressuscité".

(Extrait de "L'Espresso" n° 50 de 2010).



C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les décisions de Benoît XVI de créer au sein de la curie un nouveau dicastère "pour la nouvelle évangélisation" et de consacrer le synode des évêques de 2012 à cette même question, ainsi que l'initiative d’un dialogue avec les non-croyants qu’il a appelé "Cour des gentils" et qu’il a confié à son ministre de la Culture, le cardinal Gianfranco Ravasi.

Parmi les récents discours du pape Benoît XVI à propos de Dieu et du polythéisme, on peut lire en particulier la méditation qu’il a prononcée, le11 octobre 2010, au synode des évêques pour le Moyen-Orient :

> "C'est la foi des simples qui abat les faux dieux"

Le discours qu’il a adressé, le 13 septembre 2010, au nouvel ambassadeur d’Allemagne près le Saint-Siège :

> "Monsieur l’ambassadeur..."

Son homélie du 11 juin 2010 lors de la clôture de l'Année Sacerdotale :

> "L'Année Sacerdotale que..."

Et la "lectio divina" prononcée devant les séminaristes de Rome le 12 février 2010 :

> "C'est pour moi une grande joie..."


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

À Bagdad on rejoue 'Meurtre dans la cathédrale'

dominicanus #Il est vivant !

La vérité sur le massacre qui a eu lieu dans l'église catholique syriaque. L'élimination des chrétiens est l'objectif premier de l'idéologie islamiste. Le pape rencontre les survivants. Et il lance un appel au monde.

 

pape.irak.jpg


ROME, le 7 décembre 2010 – Sur la photo ci-dessus, Benoît XVI salue et réconforte des chrétiens irakiens - sept hommes, seize femmes et trois enfants - qui ont survécu au massacre perpétré le 31 octobre dernier dans la cathédrale catholique syriaque de Bagdad et qui sont venus à Rome pour y faire soigner leurs blessures.

C’était le mercredi 1er décembre, à la fin de l'audience générale. Quatre jours plus tard, lors de l'Angélus du dimanche 5, le pape Joseph Ratzinger a de nouveau prié pour les victimes des "attentats qui se produisent continuellement en Irak contre des chrétiens et des musulmans".

Ces jours-là, le pape a également cité d’autres "situations de violence, d’intolérance, de souffrance qui existent dans le monde". Mais le rappel insistant de la situation en Irak a paru exprimer une préoccupation particulière.

En effet, les attaques contre les chrétiens dans le pays du Tigre et de l'Euphrate sont l’expression d’une haine qui a un caractère religieux, islamiste, de plus en plus marqué.

L'attaque lancée le 31 octobre contre la cathédrale catholique syriaque de Bagdad, dans laquelle 58 personnes ont été tuées et plusieurs dizaines d’autres blessées, frappées alors même que l’on était en train d’y célébrer la messe, a été considérée au Vatican comme un événement révélateur.

La dynamique du massacre ne laisse pas de doutes. Les agresseurs portaient des ceintures explosives. Ils tiraient à la mitraillette et lançaient des grenades en hurlant : "Vous irez tous en enfer, alors que nous, nous irons au paradis. Allah est le plus grand".

Pendant les cinq heures qu’a duré l’attaque, les terroristes ont prié à deux reprises, ils ont récité le Coran comme dans une mosquée.

Ils ont saccagé l’autel, ils ont tiré sur le crucifix qu’ils avaient pris pour cible, ils se sont acharnés sur les enfants simplement parce que ceux-ci étaient des "infidèles".

Ce qui s’est passé au cours de ces cinq heures terribles, on l’a su dans les jours qui ont suivi, progressivement, grâce aux témoignages fournis par les nombreux blessés qui ont été conduits à Rome et dans d’autres villes d'Europe pour y recevoir des soins.

Une autre préoccupation du pape et d’autres hommes d’Église concerne le peu d’intérêt que les gouvernements et l’opinion publique des pays occidentaux manifestent en ce qui concerne ces attaques antichrétiennes.

Par ailleurs si l’on examine le monde musulman, l'indifférence avec laquelle on y laisse se produire de tels actes apparaît encore plus grande. Les voix qui s’élèvent pour les condamner sont peu nombreuses et faibles. Le terrorisme islamiste paraît être – pour la plupart des gens – un simple excès plutôt qu’un crime inacceptable.

On a l’impression de trouver là une confirmation supplémentaire de l'idée selon laquelle la violence contre l'infidèle serait quelque chose d’intrinsèque à l'islam en général et non pas une déformation : idée qui fut au centre du discours de Ratisbonne et qui, selon le pape Ratzinger, ne peut être renversée que grâce à une "révolution des Lumières" à accomplir par l’islam lui-même.

Mais pour en revenir à l'attaque contre la cathédrale catholique syriaque de Bagdad, on peut en lire ci-dessous une reconstitution, publiée un mois après l’événement, le 30 novembre, dans le quotidien italien "Il Foglio".

Un autre compte-rendu dramatique, recueilli auprès de survivants, a été publié le même jour sur "Asia News", l'agence en ligne qui est dirigée par le père Bernardo Cervellera de l’Institut Pontifical des Missions Étrangères :

> "Provo a dimenticare, ma vedo sempre la chiesa insanguinata a Baghdad"

Pendant ce temps-là, à Bagdad et dans d’autres villes d’Irak, les assassinats de chrétiens, frappés en tant que tels, se poursuivent : les deux derniers morts sont un homme et son épouse attaqués dans leur maison au cours de la nuit du dimanche 5 décembre.

Une cellule d’Al Qaida considérée comme responsable de l'agression contre la cathédrale a été arrêtée. Les autorités irakiennes ont promis de prendre des mesures spéciales de protection. Mais l'exode des chrétiens continue : ils quittent Bagdad et Mossoul pour se rendre dans une région plus sûre, le Kurdistan, située à l'extrême nord du pays.

Sandro Magister



NOTRE-DAME DU MASSACRE

par Marco Pedersini



Raghada al-Wafi marche d’un pas décidé dans les rues du quartier de Karrada, sur la rive du Tigre qui fait face à la Green Zone, le cœur blindé de Bagdad. Son mari l’accompagne, elle est contente, elle sourit. On est le dimanche 31 octobre et ils ont une bonne nouvelle à donner au père Tahir Abdallah, le jeune prêtre qui les a mariés : Raghada attend un enfant. Ils se dirigent vers Notre-Dame du Perpétuel Secours, la grande église catholique syriaque du quartier, sur l’entrée de laquelle veille une grande croix.

À la messe du dimanche après-midi il y a deux cents fidèles, y compris une famille de rite chaldéen et une famille orthodoxe. Le père Wasim confesse près de l’entrée, à l’ombre des massives portes de bois. Son confrère, le vieux père Rafael Qusaimi, est en train de donner à la chorale ses dernières instructions avant la célébration.
Le chant commence et le père Tahir paraît à droite de l’abside, se dirigeant à pas vifs vers l’autel.

Dans l’année liturgique catholique syriaque, ce dimanche est celui de la Dédicace. Une voix fait entendre les lectures. D’abord l’épître aux Hébreux 8, 1-12, qui cite le prophète Jérémie : “Voici que des jours viennent, dit le Seigneur, où je conclurai une alliance nouvelle avec la maison d’Israël et la maison de Juda... Je mettrai mes lois dans leur pensée, je les graverai dans leurs cœurs ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple”. Puis l’évangile selon saint Matthieu 16, 13-20 : “Et vous, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit : Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, parce que cette révélation t’est venue non pas de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. Et bien moi je te le dis : tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les puissances de la mort ne l’emporteront pas sur elle”.

Il est cinq heures et quart et le père Tahir arrive à la fin de son homélie lorsque, à l’extérieur de l’église, une rafale de mitraillette brise le silence. Le prêtre essaie de rassurer les fidèles : les tirs ne peuvent viser qu’une autre cible, dit-il, il n’y a rien à craindre, c’est une situation normale dans un pays qui, depuis des années, entend sans cesse les bruits de la guerre. Mais les tirs continuent, puis l’on entend une forte explosion, près de la porte principale de l’église. Les fidèles sont terrorisés, ils voudraient s’échapper, mais il n’y a aucun moyen de fuir. “Levons-nous et prions ensemble”, insiste le père Tahir. Il ne peut pas le savoir, mais à quelques mètres de l’église un commando armé est en train de donner l’assaut à la Bourse. Une grenade a tué deux des gardes qui surveillaient le bâtiment. Les autres gardes ont riposté aux tirs, blessant l’un des assaillants, que ses compagnons traînent le long du parvis de l’église. Les terroristes font marche arrière en épaulant leurs mitraillettes, le dos au mur de la façade, et l’un d’eux amorce les explosifs dont ils ont rempli la jeep Cherokee noire qui se trouve devant l’église. La jeep explose dans un nuage de poussière et les gardes qui assurent la sécurité sont désorientés. Ils croient qu’ils viennent de repousser une attaque contre la Bourse alors que celle-ci n’était en fait qu’une diversion destinée à détourner l’attention d’une attaque à bien plus grande échelle.

Le père Wasim essaie de maintenir fermée la grande porte en bois de l’église, mais il est rejeté en arrière par le commando d’hommes armés qui font irruption à visage découvert, vêtus d’uniformes de l’armée irakienne : cette ruse est un classique du répertoire djihadiste. Au fond de l’église, derrière l’autel, les deux autres prêtres sont en train de pousser vers la sacristie le plus grand nombre possible de fidèles, afin de les mettre à l’abri de l’attaque. “Laissez-les tranquilles, prenez-vous en à moi !”, crie le père Wasim, qui reçoit immédiatement une balle en pleine poitrine. Celui qui l’a atteint ne sait même pas sur qui il a tiré. Le prêtre serre sa poitrine avec ses mains et l’homme qui a tiré se tourne vers celui qui est à côté de lui : “Qui est-ce, celui-là ?”. “Un prêtre”, répond l’autre et il tire une rafale sur le père Wasim agonisant.

“Laissez-les tranquilles, prenez-vous en à moi !”, crie aussi le père Tahir depuis l’autel. Lui aussi est abattu en un instant et meurt dans les bras de sa mère incrédule.

Le père Rafael a réussi à pousser dans la sacristie, à droite de l’autel, une soixantaine de fidèles avant que les terroristes ne se jettent contre la porte. Celle-ci résiste mais les assaillants trouvent une autre solution : la pièce comporte une petite fenêtre sans vitres, en haut, qui donne sur l’extérieur, et lancer par là des grenades à l’intérieur est un jeu pour les jeunes bourreaux. Un éclat de grenade touche le père Rafael, le blessant gravement à l’abdomen. D’autres personnes sont atteintes par des projectiles qui transpercent la porte. Une femme cache son fils de cinq mois dans un tiroir, le sauvant ainsi de l’attaque.

La mère du père Tahir ne peut pas le savoir, mais elle va aussi perdre son autre fils, qui l’avait accompagnée à la messe. Les terroristes ordonnent à tout le monde de s’allonger par terre, sauf les jeunes hommes. Ceux-ci doivent rester debout. Ils sont abattus un à un.


***

 

Si ce n’était leur couleur sable, les bâtiments de Notre-Dame du Perpétuel Secours paraîtraient des constructions étrangères par rapport aux immeubles monotones qui se dressent alentour. L'imposante croix qui se trouve au-dessus de la façade se dresse au milieu des maisons basses, souvenir d’une époque où Bagdad était une ville multiculturelle qui accueillait des gens venus de tout l’Irak. Le Tigre entoure le quartier de Karrada sur trois côtés et en fait une péninsule musulmane chiite à forte présence chrétienne, au cœur de la ville. Pour y venir depuis la Green Zone il suffit de traverser le fleuve, mais les forces spéciales irakiennes n’arrivent à l’église qu’à six heures du soir, quarante-cinq minutes après l’attaque.

Pendant ce temps-là, à l’intérieur de l’église, le commando armé a pris les survivants en otages et leur impose le silence en faisant feu au moindre mouvement. Parmi les djihadistes, trois au moins sont des gamins âgés de quatorze à quinze ans. Chacun porte une ceinture d’explosifs – avec des boules de métal pour en augmenter le potentiel de mort – et dispose de mitraillettes et de grenades. Le gouvernement dira par la suite qu’ils étaient cinq, qu’ils n’étaient pas Irakiens, et qu’ils sont morts pendant l’attaque. La preuve éclatante de leur provenance étrangère serait les cinq passeports (trois yéménites et deux égyptiens) trouvés dans les décombres, nettoyés en toute hâte le lendemain pendant que l’armée blindait l’entrée de l’église pour que personne ne puisse voir le massacre. Les témoins confirment que les assaillants ne parlaient pas des dialectes irakiens, mais l’arabe classique qu’utilisent entre eux des arabes de nationalités différentes. D’après leur accent, il y avait certainement des Égyptiens et aussi un Syrien. C’est un détail significatif, étant donné que la stratégie d’Al Qaïda en Irak est dirigée à partir de zones qui sont à cheval sur la frontière avec la Syrie, où opèrent des chefs terroristes comme Abou Khalaf, le commandant militaire tué il y a peu, et leur grand idéologue, le septuagénaire “cheikh” Issa al Masri. Issa, qui en arabe veut dire Jésus.

Toutefois les récits des témoins parlent de huit personnes et d’au moins un autre homme qui dirigeait les opérations depuis la terrasse qui entoure le toit de l’église. Peut-être étaient-ils encore plus nombreux, à en juger par l’opération au cours de laquelle, près d’un mois plus tard, le samedi 27 novembre, les forces de sécurité irakiennes ont arrêté les membres d’une cellule d’Al Qaïda dans le quartier d’Al Mansour, à Bagdad : douze hommes, détenteurs de produits toxiques et de six tonnes d’explosifs, qui ont avoué qu’ils avaient participé à l’attaque contre l’église. Le plan initial était différent : le commando djihadiste faisait irruption en apportant quatre valises pleines d’explosif, qui devaient exploser sur le périmètre de l’église, pour provoquer son effondrement et la mort des deux cents fidèles présents à la messe dominicale. Pour quelle raison les choses ne se sont-elles pas déroulées de cette manière ? C’est un secret que les cinq terroristes ont emporté avec eux dans la tombe, ou qui est peut-être enfoui dans l’esprit de l’inconnu en vêtements civils qu’un garde jure avoir vu sortir de l’école adjacente à l’église. Les survivants racontent que, vers le milieu de l’attaque, l’un des terroristes a appelé avec un talkie walkie quelqu’un qui se trouvait à l’extérieur de l’église. “Nous avons utilisé toutes nos munitions, qu’est-ce qu’il faut faire ?”. Un ordre rapide, aux conséquences sinistres : “Très bien, alors à partir de maintenant nous utilisons les grenades”.

À l’intérieur de l’église, tandis qu’ils retiennent les fidèles en otages, les terroristes se montrent étrangement sereins, bien qu’ils soient assiégés par l’armée irakienne et en dépit du bourdonnement sourd des hélicoptères américains qui contrôlent la situation du haut du ciel. Ils sont tellement à l’aise qu’ils se permettent de réciter d’abord le maghrib, la prière de l’après-midi, puis l’ishà, celle du soir, au milieu des corps de leurs victimes.

A l’extérieur de l’église, les forces armées attendent on ne sait pas quoi, parce qu’il est clair pour tout le monde qu’il n’y aura aucune proposition de médiation, ni d’un côté ni de l’autre. Un employé laïc de la curie épiscopale de Bagdad qui s’est précipité sur les lieux du siège cherche à se rendre utile. Il est déterminé, il veut mettre à profit sa connaissance approfondie du plan de l’édifice pour débloquer la situation. Mais dès qu’il essaie d’offrir son aide aux militaires, il obtient pour toute réponse un sec “c’est notre affaire, va-t-en”. Les soldats repoussent également avec brusquerie un homme qui les implore de faire quelque chose pour sauver sa femme et ses deux enfants, un garçon et une fille, retenus en otages à l’intérieur de l’église. Cette situation bloquée dure près de trois heures.


***

 

Le soir tombe. Les murs de Notre-Dame du Perpétuel Secours prennent des teintes rouges, pour passer ensuite, peu à peu, au noir. Le siège reste en suspens dans un crépuscule irréel, rendu opaque par la brume, pendant tout le laps de temps qui s’écoule depuis l’arrivée de l’armée irakienne jusqu’à l’assaut final pour essayer de libérer les otages. Des tirs intermittents rompent le silence, permettant de suivre de loin le rythme de l’affrontement. Aucune des deux parties n’étudie l’autre : on attend que vienne le moment de jouer le final d’une pièce déjà écrite.

Les terroristes tirent sur quiconque saisit un téléphone portable, comme le montrent les blessures de deux jeunes filles, touchées à la main et au bras quand leurs portables ont commencé à sonner. Ils tirent au premier bruit suspect et les enfants qui pleurent sont immédiatement tués. Parmi les corps étendus, les morts restent entassés avec les vivants. Une jeune fille racontera : “Un lustre m’était tombé dessus et me bloquait le côté. J’avais des éclats de verre fichés dans la peau, le pied d’un homme sur la tête et le corps d’une fillette qui pesait sur ma poitrine, m’inondant du sang qui coulait de ses blessures”. Tandis qu’elle sentait les projectiles qui l’effleuraient, elle a réussi à appeler sa famille qui l’attendait à la maison : “J’étais sûre que j’allais mourir et je voulais les saluer, leur dire pour la dernière fois que je les aimais”. Un membre du commando tire sur les poêles du système de chauffage, pour que leur gaz asphyxie les personnes étendues à proximité.

Le crucifix devient une cible pour les balles. Il est criblé de coups de feu par les terroristes qui – racontent les survivants – crient avec mépris : “Allez, dites-lui de vous sauver !”. Et encore : “Vous êtes des infidèles. Nous sommes ici pour venger la destruction de Corans par le feu et l’incarcération de femmes musulmanes en Égypte”. Allusion à une fausse nouvelle, démentie par les Frères Musulmans eux-mêmes mais prise comme prétexte par Al Qaida pour son offensive contre les chrétiens : l’Église copte égyptienne aurait enfermé dans un couvent Camilia Chehata et Wafa Constantine, épouses de deux prêtres coptes, pour les punir de s’être converties à l’islam.

Une fois épuisée la provision de balles, l’un des terroristes met fin à la vie de Raghada et de l’enfant dont elle est enceinte en lui jetant une grenade. Selon certains témoins, la jeune femme serait morte étreinte par l’un des terroristes, qui l’aurait saisie avant de se faire exploser. Son mari sera également mort lors de l’irruption de l’armée irakienne, qui commence à charger en masse compacte par l’entrée principale de l’église, énième preuve d’inefficacité de soldats mal préparés et mal commandés. “Les marines sont plus intelligents”, remarque le père Georges Jahola, un prêtre de Mossoul venu à Rome pour faire soigner ses blessures à la Polyclinique Gemelli. “Tout le périmètre de l’église comporte des fenêtres, auxquelles on peut facilement accéder par les terrasses. Les entrées latérales étaient habituellement bouchées par des barres de ciment, mais les autorités les avaient justement fait retirer deux jours avant l’attaque. Il y avait donc d’autres accès disponibles”.

Les terroristes étaient prêts : ils avaient déjà récité la prière du martyre : “Allah est le plus grand, Allah est le plus grand, il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah”. Et ils étaient décidés à se faire exploser. Deux d’entre eux y sont parvenus, un troisième a été bloqué par les militaires irakiens lorsque, à 21 heures 05, le courant électrique a été coupé et qu’une voix a hurlé : “Nous sommes les forces armées irakiennes, levez-vous et restez calmes : nous allons vous sauver”.

L’assaut ne restera pas dans les mémoires comme l’un des plus foudroyants de l’histoire : il a fallu vingt minutes d’échange de coups de feu, jusqu’à 21 heures 25, pour libérer la nef de l’église et la sacristie. L’accès à l’église a ensuite été barré et, dans la confusion des secours, les familles ont commencé à courir frénétiquement d’un hôpital à l’autre, dans l’espoir de trouver quelque part leurs proches encore en vie. Dans l’église et alentour, on a compté 58 morts, assaillants non compris.


***



Trois jours plus tard, le mardi, des femmes vêtues de noir accompagnent sept cercueils drapés du drapeau irakien. Le ministre des Droits de l’homme, le chrétien Wijdan Mikheil, assiste à la cérémonie ainsi que le leader politique chiite Ammar al Hakim, dont le visage est ruisselant de larmes. La fumée de l’encens imprègne l’air, tandis que plus de 700 personnes saluent les cercueils couverts de fleurs qui avancent lentement vers l’autel. Deux d’entre eux contiennent les corps du père Tahir et du père Wasim. Dans quelques instants ils seront enterrés ensemble dans le cimetière qui se trouve sous leur pauvre église mutilée.




> Il Foglio


Tous les articles de www.chiesa à ce sujet :

> Focus ISLAM

www.chiesa


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Église et préservatif. Le "non" des intransigeants

dominicanus #Il est vivant !

Une note des évêques du Kenya et trois "ratzingeriens" influents affirment que le pape est lui aussi en faveur d'une condamnation sans exceptions. Et ceux qui disent le contraire trahissent sa pensée

 

lumiere du monde

 

ROME, le 4 décembre 2010 – La discussion sur la licéité ou non de l’utilisation du préservatif dans un but non de contraception mais de protection de la vie d’autrui connaît de nouveaux développements.

Les premiers échanges de la discussion – suscitée par certaines affirmations du pape Benoît XVI dans le livre "Lumière du monde" – sont ceux qui ont été résumés par www.chiesa dans ce précédent article :

> Tir ami sur Benoît XVI. Par la faute d'un préservatif

Toutefois, entre temps, d’autres voix se sont exprimées, parmi lesquelles une conférence épiscopale, celle du Kenya, qui est la première à se prononcer sur ce sujet.

Dans une note datée du 29 novembre, signée par le cardinal John Njue, archevêque de Nairobi, et par 24 autres évêques, la conférence des évêques de ce pays africain a pris position en termes restrictifs, affirmant que "le point de vue de l’Église catholique en matière d’utilisation du préservatif – que ce soit comme moyen de contraception ou comme moyen d’affronter le grave problème du virus HIV et du sida – n’a pas changé et que cette utilisation reste comme toujours inacceptable".

Soutenir le contraire, poursuit la note, "serait une offense à l'intelligence du pape et une manipulation gratuite de ses propos".

Citant ce document, le jésuite Joseph Fessio, éditeur de "Lumière du monde" aux États-Unis et par ailleurs membre du Schülerkreis, le cercle des anciens étudiants qui ont eu Joseph Ratzinger comme professeur de théologie, nous a écrit :

"Je vois que mon interprétation des propos du pape est partagée au moins par des gens de la hiérarchie, ceux qui sont le plus directement impliqués".

En effet le père Fessio est, depuis le début de la polémique, l’un de ceux qui soutiennent le plus fermement l'illicéité de l’utilisation du préservatif, toujours et en tout cas.

À son avis, c’est aussi la pensée du pape sur ce sujet. Pensée qui aurait été obscurcie par des interprétations erronées de ses propos.

Mais d’autres leaders d’opinion catholiques, intransigeants, ont été jusqu’à attribuer au pape lui-même une part de responsabilité dans la "confusion".

Leurs prises de position ont été présentées par www.chiesa dans un article qui était donc intitulé : "Tir ami sur Benoît XVI", ce qui soulignait que les critiques provenaient précisément de quelques fervents "ratzingeriens".

Mais ce titre n’a pas plu aux principales personnes citées. Et trois d’entre elles nous ont écrit pour préciser leur pensée et surtout pour répéter que leurs critiques ne tendaient en aucune façon à frapper le pape.

Le pape, disent-ils, a seulement été mal compris. Ce n’est pas lui qui est dans l’erreur mais ceux qui l’ont mal compris et qui l’ont "trahi".

On trouvera ci-dessous le texte intégral des lettres qui nous ont été adressées par le père Joseph Fessio, par Christine de Marcellus Vollmer, membre de l’Académie Pontificale pour la Vie, et par Steven Long, professeur de théologie à l'Ave Maria University.

Ces trois lettres sont précédées par la note des évêques du Kenya, elle aussi reproduite intégralement.


Sandro Magister

 



NOTE À PROPOS DES DÉCLARATIONS ATTRIBUÉES AU SAINT PÈRE EN CE QUI CONCERNE LE PRÉSERVATIF

Conférence des Évêques du Kenya



Nous avons pris connaissance de comptes-rendus récents de déclarations attribuées au Saint Père, faits par des médias locaux et internationaux, qui ont déformé les propos du pape Benoît XVI concernant la morale sexuelle et la lutte contre le virus HIV et le sida.

Tout d’abord nous voudrions dissiper les nuages et rendre clair pour tout le monde et pour les catholiques le point de vue de l’Église en ce qui concerne l’utilisation du préservatif, pour rendre la paix aux âmes et les guider comme il convient.

1. Nous répétons et nous réaffirmons que le point de vue de l’Église catholique en matière d’utilisation du préservatif – que ce soit comme moyen de contraception ou comme moyen d’affronter le grave problème du virus HIV et du sida – n’a pas changé et que cette utilisation reste comme toujours inacceptable.

2. Les comptes-rendus des médias ont, de manière incorrecte, cité le pape en sortant ses propos de leur contexte et ils ont banalisé les très délicates questions médicales, morales et pastorales que posent le virus HIV et le sida ainsi que l'accompagnement des personnes infectées ou malades, réduisant la discussion sur les exigences de la morale sexuelle à un simple commentaire sur les préservatifs.

3. Le livre en question, "Lumière du monde. Le pape, l’Église et les signes des temps. Un entretien avec Peter Seewald", est le résultat d’une interview. Il n’a pas été écrit par le pape, même s’il exprime les idées de celui-ci, ses préoccupations et ses souffrances au cours de ces années, ses projets pastoraux et ses espoirs pour l’avenir.

4. Réduire "l'interview tout entière à une phrase sortie de son contexte et de l’ensemble de la pensée du pape Benoît XVI serait une offense à l'intelligence du pape et une manipulation gratuite de ses propos".

5. Le pape n’a pas parlé spécifiquement de l’aspect moral de l’utilisation du préservatif, mais plus généralement "des grandes questions auxquelles est confrontée la théologie moderne, des divers événements politiques qui ont toujours marqué les relations entre les états et enfin des thèmes qui occupent souvent une bonne partie du débat public".

6. Il est important d’expliquer que la moralité des actions humaines dépend toujours des intentions de l’individu. C’est notre manière d’utiliser les choses qui fait qu’une action est mauvaise ou bonne. L'utilisation des préservatifs est inacceptable parce qu’elle est souvent une manifestation extérieure de la mauvaise intention qui est à la base de l'action et une vision déformée de la sexualité.

7. L’Église et, en fait, le Saint Père réaffirment que "naturellement l’Église ne considère pas le préservatif comme la 'solution authentique et morale' au problème du sida". Cette solution consiste plutôt en un véritable changement du cœur, ou une conversion, qui donnera à la sexualité sa valeur humaine et même surnaturelle. Nous avons besoin d’avoir une plus juste appréciation du don de la sexualité, qui nous humanise et qui, quand elle est appréciée à sa juste valeur, reste ouverte au plan de Dieu.

8. La situation à laquelle se réfèrent les médias, qui citent une interview accordée par le pape à un journaliste allemand, concerne le jugement du pape sur le parcours moral subjectif de personnes déjà impliquées dans des actes gravement immoraux en eux-mêmes, plus précisément des actes d’homosexualité et de prostitution masculine, heureusement tout à fait étrangers à notre société kényane. Il ne parle pas de la moralité de l’utilisation des préservatifs mais de quelque chose qui peut être vrai en ce qui concerne l’état d’esprit de ceux qui les utilisent. Si ces individus utilisent le préservatif pour éviter d’infecter autrui, ils peuvent finir par se rendre compte que les actes sexuels entre personnes du même sexe sont intrinsèquement nocifs parce qu’ils ne sont pas en accord avec la nature humaine. Cela n’excuse en rien l'utilisation du préservatif en elle-même.

9. Le Saint Père met en évidence un point important, à savoir que même ceux qui sont profondément enfoncés dans une vie immorale, peuvent progresser peu à peu vers une conversion et une acceptation des lois de Dieu. Ce cheminement peut comporter des étapes qui, en elles-mêmes, peuvent ne pas encore apporter une soumission totale à la loi de Dieu, mais plutôt une préparation à l’accepter. En tout cas, de tels actes restent encore coupables.

10. L’Église s’applique toujours à éloigner les gens des actes immoraux pour les diriger vers l'amour de Jésus, la vertu, la sainteté. Nous pouvons dire qu’il est clair que le Saint Père n’a pas voulu mettre en évidence les préservatifs, mais parler du progrès du sens moral, qui doit être un progrès vers Jésus. Cela s’applique aussi à ceux qui mènent encore des genres de vie gravement immoraux ; nous devrions nous efforcer de plus en plus de nous concentrer sur la moralité des actions humaines et de juger l'action des êtres humains plutôt que l’objet utilisé pour commettre une action immorale.

11. L’Église incite vivement ceux qui  sont impliqués dans la prostitution ou dans d’autres actes ou modes de vie gravement immoraux à se convertir. Tout en comprenant les nombreuses raisons malheureuses qui amènent souvent à adopter ces modes de vie, elle ne les excuse pas et elle les considère comme moralement mauvais.

12. L’Église se préoccupe beaucoup de la vie, de la santé et du bien-être général de ceux qui se trouvent dans la difficile et douloureuse situation que créent l'infection par le virus HIV et le sida. En fait, l’ensemble des efforts et de la mobilisation de ressources réalisés par l’Église catholique, seule ou en partenariat avec d’autres, visera toujours à rechercher des solutions humaines et libératrices à cette pandémie.

13. Le problème va bien au-delà du seul débat relatif au préservatif. Il s’agit plutôt d’une profonde guérison intérieure, qui donne de l’espoir aux gens et les aide à redécouvrir la simplicité et la radicalité de l’Évangile et du christianisme comme moyen de donner et de rendre l’espoir à ceux qui sont infectés et à ceux qui sont malades.

L’Église réaffirme qu’elle s’engage à continuer d’inciter tout le monde à se battre pour mener des vies vertueuses, ce qui implique toujours de grands sacrifices, pour le "royaume de Dieu". L’Église réaffirme sa solidarité avec tous ceux qui souffrent à cause du virus HIV et du sida. Il y a beaucoup de façons d’affronter cette situation. L’Église croit par-dessus tout au pouvoir de la Grâce et à la force que donne Dieu, pour réagir positivement aux défis que présente cette nouvelle situation, et elle marche pleine d’espérance avec toute la famille de Dieu vers notre patrie céleste.

Nous exprimons nos sentiments de préoccupation et de solidarité envers ces personnes qui sont nos frères et nos sœurs et nous les bénissons.

Nairobi, le 29 novembre 2010
 

JOSEPH FESSIO: "JE NE CRITIQUE PAS LE SAINT PÈRE, JE LE DÉFENDS"



Cher Sandro,

Vous savez quel respect j’ai pour votre pensée et vos écrits. Je ne m’attends pas pour autant à un traitement spécial. Mais je suis vraiment désolé que vous m’ayez rangé parmi ceux qui critiquent le Saint Père. C’est tout le contraire. J’ai défendu le Saint Père. Pas seulement parce que je suis jésuite et que c’est ce que les jésuites sont censés faire, mais parce que je suis convaincu que le Saint Père a raison dans ce qu’il a dit. J’ai critiqué précisément ceux qui ont mal interprété ou mal compris ce qu’a dit Benoît XVI. Y compris vous.

Sous le titre "Tir ami sur Benoît XVI", mon nom est le premier à être cité dans le paragraphe qui ouvre l’article. Sandro, j’aimerais que vous publiiez un rectificatif sur ce point.

Permettez-moi de préciser un peu plus ma pensée. Je ne pense pas que ce que le pape a effectivement écrit, ce qu’il a approuvé dans la note de Lombardi de dimanche, où même ce qu’il a dit personnellement à Lombardi, conforte le point de vue de Rhonheimer. Que Rhonheimer et, semble-t-il, vous-même pensiez que cela conforte ce point de vue est manifestement assez ambigu. Cela ne signifie pas que je critique le pape quand je critique votre point de vue. Vous faites référence, dans votre paragraphe d’ouverture, aux "ouvertures du pape en matière d'utilisation du préservatif", mais cela, c’est déjà votre – discutable – interprétation. Le pape a clairement dit que l’utilisation de préservatifs était immorale. Dire qu’un acte mauvais peut être accompagné, en partie, d’une bonne intention, ne signifie pas une "ouverture" à l’acte mauvais. Mais ce que je veux dire ici, c’est que je "ne" critique pas ce qu’a dit le pape, ni la note de Lombardi qu’il a approuvée ; je ne critique pas les "ouvertures du pape en matière d'utilisation du préservatif". Mais c’est bien cela que vous dites dans votre paragraphe d’ouverture et c’est faux et injuste. Je vous prie donc de faire un rectificatif.

Il y a aussi une autre erreur grave plus loin dans le texte. Vous parlez de deux inexactitudes dans la traduction ("una prostituta" et "giustificati"), puis vous dites que "cependant il faut noter que ni la première ni la seconde inexactitude de la version italienne du livre n’ont été considérées par l'auteur, c’est-à-dire Benoît XVI, comme portant atteinte à son raisonnement". Ce n’est pas vrai. Ce n’est qu’à propos de la première inexactitude que le pape s’est exprimé. Le principe du pape reste identique même dans le cas de femmes prostituées. Cependant, "justifiés" dans son sens premier ici signifie quelque chose de "moralement" justifié. Mais le pape a dit que ce comportement "n’est pas une... solution morale".

Une autre erreur concerne ce que j’ai dit plus haut. Vous justifiez votre affirmation à propos de ces prêtres qui "admettent paisiblement l'utilisation du préservatif" en disant que c’est "celle-là même" qui apparaît dans la note du père Lombardi de dimanche. Mais ce n’est pas vrai. La note de Lombardi se réfère à ce que Benoît XVI a écrit. Votre observation concerne une "interprétation" – à mon avis erronée – de ce que le pape a écrit. Jamais le pape n’a "admis l’utilisation du préservatif", ni dans ce qu’il a écrit ni dans ce que le père Lombardi a écrit. Le pape a seulement dit que l’utilisation immorale (c’est-à-dire qui ne doit jamais être admise ou permise) peut être accompagnée d’une bonne intention. (Ici je prends le mot "admettre" non pas dans le sens banal de reconnaître que quelque chose se produit, mais au sens d’approbation).

Je laisse de côté un autre point de discussion important, à savoir si, en fait, "... la licéité de l’utilisation du préservatif, dans des cas comme celui-là, est paisiblement enseignée depuis des années...".

Sandro, vous restez mon vaticaniste préféré. Mais même Homère somnole parfois.

Respectueusement,

Père Joseph Fessio, S.J.

Le 1er décembre 2010



CHRISTINE VOLLMER : "CE N’EST PAS LE PAPE QUI A COMMIS UNE ERREUR, MAIS CEUX QUI L’ONT TRAHI"



Cher Monsieur Magister,

En tant que lectrice qui vous apprécie beaucoup, j’ai constaté avec regret que, parmi tant de commentaires sérieux que vous avez publiés à propos de la confusion suscitée par la présentation précipitée du livre du pape, vous aviez cité une de mes phrases, très fortuite et informelle.

Oui, il me paraît regrettable que la question des aberrations sexuelles (contre lesquelles l’Église et le Saint Père en tant que son chef suprême luttent depuis des siècles, comme ils luttent contre d’autres fautes et crimes) en arrive aujourd’hui à occuper une place prépondérante dans l’information.

Notre Saint Père possède un trésor inépuisable de formes d’expression de la bonne nouvelle de l’Évangile et il en donne la preuve tous les jours. Je regrette que la seule chose qui ait été reprise par l’ensemble de la presse soit ce qui concerne le sexe aberrant.

À cette occasion, la présentation prématurée, sans préparation ni explication, à la presse internationale, de ces quelques phrases de "Lumière du monde" relatives au préservatif a été une trahison envers notre grand pape et c’est ce que j’ai dit à ceux qui m’ont interrogée. Le fait que ces paragraphes aient en outre été diffusés dans une traduction erronée et trompeuse aggrave encore cette trahison.

Le monde catholique est sur des charbons ardents, en raison à la fois de la confusion qui a été créée et de l’évidente déloyauté vis-à-vis du magistère manifestée par cette manière imprécise et ambiguë de traiter un sujet tellement plein de dangers pour l’interprétation correcte des enseignements de "Veritatis splendor", "Casti connubii", "Humanae vitae" et autres encycliques.

Ce n’est évidemment pas le pape qui est dans l’erreur, lui qui a écrit avec beaucoup de précision et de finesse, mais les directeurs de "L'Osservatore Romano" et de la salle de presse qui, comme vous l’avez bien indiqué en son temps, [sont ceux-là même qui] ont créé la désinformation quant à la licéité de l’avortement dans l’affaire de Recife, l’année dernière.

Si vous pouviez rectifier la présentation de mon point de vue que vous avez donnée, je vous en serais reconnaissante.

Avec toute mon estime,

Christine de Marcellus Vollmer
Présidente d’Alianza para la Familia
Caracas, Venezuela
Membre de l’Académie Pontificale pour la Vie

Le 1er décembre 2010



STEVEN LONG : "LES PROPOS AUTHENTIQUES DU PAPE ONT PLUS DE VALEUR QUE CEUX D’UN PROFESSEUR"



Cher Monsieur Magister,

Je suis vos écrits avec attention, je les apprécie et souvent ils m’instruisent. Je reste critique quant à la manière dont vous avez traité récemment la question de l’utilisation du préservatif, mais je tiens à vous dire que j’ai considéré mon intervention non comme une attaque contre les commentaires du Saint Père mais comme une explication et une défense de ses propos.

Il est vrai que j’ai exprimé des réserves en ce qui concerne la prudence de sa tentative de communiquer sur un sujet aussi difficile à travers une interview journalistique et aussi en ce qui concerne la clarté de ses propos pour un public mondial pas vraiment en mesure – m’a-t-il semblé – d’accueillir ces propos. Mais, en dépit de ce qu’il peut y avoir d’impropre dans ce que j’ai affirmé, ce que j’ai voulu faire était au moins de défendre les "ipsissima verba" de l'enseignement que le Saint Père a formulé dans cette interview. Je suis donc désolé d’être considéré comme quelqu’un qui attaque le Saint Père, ce qui n’est pas mon but, d’autant plus que je considère le commentaire que j’ai donné comme une fidèle défense de son enseignement tel qu’il est formulé dans l’interview. Je peux donc avoir mal compris, mais j’ai au moins eu l’intention d’expliquer et de défendre les considérations du pape.

Puisque vous êtes, je le sais, un journaliste qui tient beaucoup à rapporter les faits de manière exacte, je voulais vous communiquer cela. Mon intention n’était certes pas de décourager les gens de lire vos articles ou de les rendre méfiants à votre égard ; c’est plutôt ma différence de jugement moral quant à la nature de l'analyse du père Rhonheimer qui m’a poussé à critiquer votre manière de traiter le cas des époux malades du sida et l'utilisation du préservatif. C’est un problème complexe et le père Rhonheimer l'a analysé à fond, tout comme ceux qui le critiquent, dont je pense faire partie même si, initialement, je suis entré dans la discussion avec beaucoup de réticence. Mais je ne crois pas qu’il soit vraiment correct d’affirmer qu’un enseignement ordinaire de l’Église est que des époux malades du sida peuvent utiliser le préservatif. Il n’existe aucun enseignement magistériel à ce sujet et l'approbation d’un seul professeur ne nous autorise pas à déduire cela, en particulier quand il est clair que ce que l’on cherche est un changement de la compréhension des mots "direct" et "indirect" qui prédomine en théologie morale.

Certes, il s’agit là d’un sujet très vaste et complexe, qui a son histoire, et je suis sûr que vous ferez pour le mieux dans votre effort pour en définir les limites et les développements dans vos écrits, que je suivrai comme toujours avec beaucoup d’intérêt.

En vous demandant de m’excuser d’avoir ajouté du courrier à ce qui doit être l’une des boîtes aux lettres les plus remplies du monde de l’e-mail, je vous remercie et je vous adresse mes meilleures salutations et mes meilleurs vœux.

Sincèrement vôtre,

Prof. Steven Long
Department of Theology, Ave Maria University
Florida, U.S.A.

Le 2 décembre 2010

www.chiesa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

L’influence du cardinal Ratzinger sur la révision du système pénal canonique 3

dominicanus #Il est vivant !

La réponse de la Commission pontificale pour l’Interprétation (mars 1988)
En moins de trois semaines, par lettre du 10 mars 1988, arriva la réponse de la Commission pontificale. La rapidité et le contenu de la réponse sont compréhensibles compte tenu du moment législatif particulier : le travail de codification qui avait occupé la Commission pendant des années, venait à peine d’être terminé et, de fait, il restait encore à compléter toutes les adaptations à la nouvelle discipline canonique des autres normes du droit universel et particulier, sans compter celles qui étaient propres aux autres institutions du gouvernement de l'Église. La réponse, bien évidemment, partageait les motivations adoptées et le bien fondé du critère d’appliquer les sanctions pénales avant d’accorder des grâces ; toutefois, il était inévitable qu’elle confirme aussi la nécessité prioritaire, pour ceux qui avaient l’autorité et le pouvoir juridique, de donner la suite qui leur était due aux normes du Code qui venait d’être promulgué.


Le texte que le Président, alors en exercice, de la Commission pontificale envoya au Cardinal Préfet de la Doctrine de la Foi témoignait aussi de la situation du moment :


Je comprends bien la préoccupation de Votre Éminence au sujet du fait que les Ordinaires concernés n’aient pas d’abord exercé leur pouvoir judiciaire pour punir, comme il se doit, en vue de préserver le bien commun des fidèles, de tels délits. Toutefois, il ne semble pas s’agir ici d’un problème de procédure juridique mais d’un exercice responsable de la fonction de gouvernement.
Dans le Code en vigueur ont été clairement définis les délits qui peuvent impliquer la perte de l’état clérical : ceux-ci sont décrits aux canons 1364 § 1, 1367, 1370, 1387, 1394 et 1395. En même temps, la procédure, par rapport aux précédentes normes du CIC de 1917 a été très simplifiée et rendue plus rapide et souple, afin de stimuler les Ordinaires dans l’exercice de leur autorité, par le jugement nécessaire des coupables « ad normam iuris » et l’application des sanctions prévues.
S’efforcer de simplifier davantage la procédure judiciaire pour infliger ou déclarer des sanctions aussi graves que la démission de l’état clérical, ou encore, modifier la norme actuelle du can. 1342 § 2, qui interdit dans ces cas de procéder par décret administratif extrajudiciaire (cf. can. 1720), ne semble pas du tout souhaitable. En effet, d’une part, le droit fondamental de défense serait alors mis en danger – dans des causes qui concernent l’état de la personne -, tandis que, d’autre part, serait favorisée ainsi la tendance néfaste – liée sans doute à une faible connaissance ou estime du droit – à un soi-disant gouvernement « pastoral » équivoque, qui au fond n’a rien de pastoral car il conduit à négliger le nécessaire exercice de l’autorité au détriment du bien commun des fidèles.
Même en d’autres périodes difficiles de la vie de l'Église, marquées par l’obscurcissement des consciences et le relâchement de la discipline ecclésiastique, les Pasteurs n’ont pas manqué d’exercer leur pouvoir judiciaire, pour conserver le bien suprême du « salus animarum ».


La lettre fait ensuite un excursus sur le débat qui, au cours des travaux de révision du Code, s’était développé avant de décider de ne pas y insérer la démission dite « ex officio » de l’état clérical. On était d’avis, en effet, que les causes qui pourraient justifier une telle procédure « ex officio » étaient presque toutes décrites dans les délits pour lesquels était prévue la démission de l’état clérical (cf. Communicationes 14 [1982] 85), si bien que, pour ce motif même, les nouvelles Normes concernant la dispense du célibat sacerdotal, du 14 octobre 1980 (AAS 72 [1980] 1136-1137), ne faisaient même pas allusion à cette procédure, qui, à l’inverse, était admise dans les Normes précédentes de 1971 (AAS 63 [1971] 303-308).


Tout bien considéré – concluait la réponse – la Commission pontificale est d’avis qu’il soit opportun d’insister auprès des Évêques (cf. can. 1389) afin que, toutes les fois où cela s’avère nécessaire, ils ne manquent pas d’exercer leur pouvoir judiciaire et de contrainte, au lieu de transmettre au Saint-Siège les demandes de dispense.


Tout en partageant l’exigence de fond de protéger « le bien commun des fidèles », la Commission pontificale pensait en effet qu’il était risqué de renoncer à certaines garanties concrètes au lieu d’exhorter ceux qui en avaient la responsabilité à appliquer les dispositions du droit.


L’échange de lettres entre les Dicastères se termina, à l’époque, par une réponse courtoise, du 14 mai suivant, du Préfet de la Congrégation au Président de la Commission pontificale :


Je suis heureux de vous faire savoir que notre Dicastère a bien reçu l’avis apprécié que vous avez donné à propos de la possibilité de prévoir une procédure plus rapide et simplifiée que l’actuelle pour l’application d’éventuelles sanctions de la part des Ordinaires compétents, à l’égard de prêtres qui se sont rendus coupables de comportements graves et scandaleux. Je puis assurer Votre Éminence que la Congrégation ne manquera pas de prendre attentivement en considération ce que vous avez indiqué.



La Pastor Bonus étend les compétences de la Congrégation (juin 1988)
Le débat semblait formellement clos, mais le problème n’était pas résolu. De fait, le premier signe important de changement de la situation vint, par une voie différente, précisément un mois après, avec la promulgation de la Constitution apostolique Pastor Bonus qui modifiait l’organisation générale de la Curie Romaine, établie en 1967 par la Regimini ecclesiae universae, en redistribuant les compétences des divers Dicastères. L’art. 52 de cette norme pontificale, encore en vigueur aujourd’hui, prévoit clairement la juridiction pénale exclusive de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, non seulement en ce qui concerne les délits contre la foi ou dans la célébration des Sacrements, mais aussi en ce qui concerne les « délits les plus graves commis contre la morale ». La Congrégation pour la Doctrine de la Foi « juge les délits contre la foi et les délits les plus graves commis soit contre la morale soit dans la célébration des Sacrements, qui lui sont signalés et, en l’occurrence, elle déclare ou inflige les sanctions canoniques prévues soit par le droit commun soit par le droit propre » (art. 52 Pastor Bonus).


Ce texte, évidemment proposé par la Congrégation présidée par le Cardinal Ratzinger à partir de sa propre expérience, est en relation directe avec ce que nous sommes en train de voir et il acquiert une signification plus grande encore si l’on tient compte du fait que le précédent « projet » de cette loi – le Schema Legis Peculiaris de Curia Romana, préparé trois ans auparavant -, se limitait pratiquement à reprendre la formulation des compétences de ce Dicastère telle qu’elles étaient exposées en 1967 dans Regimini, disant simplement que la Congrégation : « delicta contra fidem cognoscit, atque ubi opus fuerit ad canonicas sanctiones declarandas aut irrogandas, ad normam iuris procedit » (art. 36 Schema Legis Peculiaris de Curia Romana, Typis Polyglottis Vaticanis 1985, p. 35).


Par rapport à la situation précédente, donc, le changement apporté par la Constitution apostolique Pastor Bonus revêt une grande importance, d’autant plus que, cette fois, il était effectué dans la perspective normative du Code de 1983 et en référence aux délits qui y sont décrits, en plus du « droit propre » de la Congrégation elle-même. Dans un cadre normatif réglé par les fameux critères de « subsidiarité » et de « décentralisation », la Constitution apostolique Pastor Bonus constituait alors un acte juridique qui « réservait » au Saint-Siège (cf. can. 381 § 1 CIC) toute une catégorie de délits, que le Souverain Pontife confiait à la juridiction exclusive de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il est improbable qu’un choix de ce genre, qui définissait mieux les compétences de la Congrégation et modifiait le critère du Code concernant celui qui devait appliquer ces peines canoniques, aurait pu être fait si le système avait, d’une manière générale, bien fonctionné.


Cette norme, toutefois, était encore insuffisante sur le plan opérationnel. D’élémentaires exigences de sécurité juridique imposaient en effet la nécessité d’identifier en premier lieu quels pouvaient être concrètement ces « délits les plus graves » aussi bien ceux contre la morale que ceux commis dans la célébration des sacrements que la Constitution apostolique Pastor Bonus confiait à présent à la Congrégation en les enlevant à la juridiction des Ordinaires.

Deux importantes interventions postérieures
Les épisodes évoqués jusqu’à présent concernent, comme on l’a vu, un bref laps de temps : quelques mois de la première moitié de 1988. Au cours des années qui ont suivi – d’une manière générale – on s’est encore efforcé de faire face aux urgences apparues dans le cadre pénal de l'Église en suivant les critères généraux du Code de 1983, substantiellement résumés dans la lettre de la Commission pontificale pour l’Interprétation du Code de Droit Canonique. On prit soin, en effet, d’encourager l’intervention des Ordinaires du lieu, en voulant parfois faciliter les procédures ou bien en introduisant un droit spécial, en dialogue essentiellement avec les Conférences épiscopales intéressées. Durant les années 1990, les réunions et les projets de ce genre se sont multipliés, concernant divers Dicastères de la Curie Romaine et il est facile de le montrer.


L’expérience qui continuait à prévaloir confirmait toutefois l’insuffisance de ces solutions et la nécessité d’en trouver d’autres, qui soient plus amples et se situent à un autre niveau. Deux d’entre elles, d’une manière particulière, ont modifié de façon significative le cadre du Droit pénal canonique sur lequel le Conseil pontifical pour les Textes législatifs a dû travailler ces derniers mois. Et, toutes deux ont pour requérant l’actuel Pontife, dans une parfaite continuité avec les préoccupations exprimées dans la lettre de 1988 que nous avons considérée.


La première initiative, désormais assez connue, concerne la préparation, durant la dernière période des années 90, des Normes sur ce qu’on appelle les delicta graviora, qui ont permis de rendre effectif l’art. 52 de la Constitution apostolique Pastor Bonus, en indiquant concrètement quels délits contre la morale et quels délits commis dans la célébration des sacrements devaient être considérés « particulièrement graves », et donc de la juridiction exclusive de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.


Ces Normes, finalement promulguées en 2001, apparaissent nécessairement « à contre-courant » par rapport aux critères prévus par le Code pour l’application des sanctions pénales, si bien qu’en de nombreux milieux elles furent immédiatement qualifiées de Normes « centralisatrices », alors qu’en réalité, elles répondaient à une obligation précise de « suppléance », qui tentait, in primis, de résoudre un grave problème ecclésial de fonctionnement du système pénal, et, in secundis, d’assurer un traitement uniforme de ce genre de causes dans toute l'Église. Dans ce but, la Congrégation dut préparer en premier lieu les normes internes de procédure correspondantes, et également réorganiser le Dicastère pour lui permettre d’exercer cette activité judiciaire en accord avec les règles de procédure du Code.


En outre, au cours des années qui suivirent 2001, et sur la base de l’expérience juridique qui naissait, le Préfet de la Congrégation de l’époque obtint du Saint-Père de nouvelles facultés et dispenses pour faire face aux diverses situations, aboutissant même à la définition de nouveaux « cas d’espèce » pénaux. On parvint en même temps à la conviction que la « grâce » de la dispense des obligations sacerdotales et la réduction, par voie de conséquence, à l’état laïc de clercs qui se sont reconnus coupables de très graves délits était aussi une grâce concédée pro bono Ecclesiae. Pour le même motif, dans certains cas particulièrement graves, la Congrégation n’hésita pas à solliciter du Souverain Pontife le décret de démission ex officio de l’état clérical à l’égard des clercs qui avaient commis des crimes abominables. Ces adaptations successives sont réunies maintenant dans les Normes sur les delicta graviora publiées par la Congrégation au mois de juillet dernier.


Toutefois, le Pontife actuel a pris une deuxième initiative, beaucoup moins connue, à laquelle je voudrais brièvement faire allusion, car elle a certainement contribué à modifier le panorama de l’application du Droit pénal dans l'Église. Il s’agit de son intervention, en tant que Membre de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples, dans la préparation des facultés spéciales concédées à cette Congrégation pour faire face, en vue aussi d’une nécessaire « suppléance », à d’autres types de problèmes disciplinaires dans les pays de mission.


En fait, il n’est pas difficile de comprendre qu’à cause du manque de moyens en tous genres, les obstacles pour mettre en œuvre le système pénal du Code se présentèrent de manière particulière dans les circonscriptions missionnaires, qui dépendent de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples et qui, grosso modo, représentent presque la moitié du monde catholique.


C’est pourquoi, à l’Assemblée plénière de février 1997, cette Congrégation décida de demander au Saint-Père des « facultés spéciales » pour lui permettre d’intervenir, par voie administrative, dans des situations pénales précises, et ce, en marge des dispositions générales du Code ; à cette Assemblée plénière, le Rapporteur était le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de l’époque. Comme on le sait, ces « facultés » ont été mises à jour et élargies en 2008, et d’autres, de nature analogue, même si spécifiques à cause de leurs nécessités particulières, ont été concédées par la suite à la Congrégation pour le Clergé.


Il ne semble pas nécessaire d’ajouter autre chose. En des circonstances appropriées ont déjà été publiées des études qui montrent suffisamment les variations advenues dans le droit pénal de l'Église à travers toutes ces initiatives. L’expérience nous dira dans quelle mesure les modifications que l’on désire apporter à présent au Livre VI réussiront à rééquilibrer la situation. Je tenais surtout à présent à souligner le rôle déterminant joué, dans ce processus, datant de plus de 20 ans, de rénovation de la discipline pénale, par l’action décisive de l’actuel Pontife, au point de constituer véritablement - avec beaucoup d’autres initiatives concrètes – une des « constantes » qui a caractérisé l’action de Joseph Ratzinger.

 

(Radio Vatican)

L’influence du cardinal Ratzinger sur la révision du système pénal canonique 2

dominicanus #Il est vivant !

 

La requête de la Doctrine de la Foi (février 1988)
Dans ce cadre législatif, que j’ai essayé d’illustrer, une lettre, adressée le 19 février 1988 par le Préfet de ce qui était alors la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le Cardinal Joseph Ratzinger, au Président de ce qui était alors la Commission pour l’Interprétation authentique du Code de Droit Canonique, représenta un élément évident de contraste. Il s’agit d’un document important et unique, où sont dénoncées les conséquences négatives que commençaient à produire dans l'Église certaines options du système pénal établi à peine cinq ans plus tôt. Cet écrit est réapparu dans le cadre des travaux réalisés ces temps-ci par le Conseil pontifical pour les Textes législatifs afin de revoir le Livre VI.


Le motif de la lettre est bien circonscrit. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi, était, à cette époque, compétente pour étudier les demandes de dispense des obligations sacerdotales liées à l’ordination. Cette dispense était accordée comme un geste maternel de grâce de la part de l'Église, après avoir, d’une part, examiné attentivement l’ensemble de toutes les circonstances concomitantes dans chaque cas, et, d’autre part, pesé la gravité objective des engagements pris devant Dieu et devant l'Église au moment de l’ordination sacerdotale. Les circonstances qui motivaient certaines demandes de dispense de ces obligations, toutefois, ne méritaient absolument pas des actes de grâce. Le texte de la lettre est à cet égard suffisamment éloquent sur cette problématique :


Éminence, ce Dicastère, dans l’examen des demandes de dispense des obligations sacerdotales, est confronté au cas de prêtres qui, durant l’exercice de leur ministère, se sont rendus coupables de comportements graves et scandaleux, pour lesquels le CIC, après la procédure de rigueur, prévoit que soient infligées des peines déterminées, sans exclure la réduction à l’état laïc.
Ces mesures, de l’avis de ce Dicastère, devraient, dans de tels cas, pour le bien des fidèles, précéder l’éventuelle concession de la dispense sacerdotale qui, de par sa nature, apparaît comme une « grâce » accordée à celui qui la demande. Mais, compte tenu de la complexité de la procédure prévue à ce sujet par le Code, il est à prévoir que certains Ordinaires trouvent de grandes difficultés à la mettre en œuvre.
Je serais donc très reconnaissant à Votre Éminence de bien vouloir me faire connaître son avis – apprécié – quant à l’éventuelle possibilité de prévoir, en des cas bien déterminés, une procédure plus rapide et simplifiée.


Cette lettre reflète, avant tout, la répugnance instinctive du système de Justice à concéder comme « acte de grâce » (la dispense des obligations sacerdotales) quelque chose qu’il faut, au contraire, imposer comme une peine (démission ex poena de l’état clérical). En voulant éviter en effet les « complications techniques » des procédures prévues par le Code pour punir des conduites délictueuses, on faisait parfois appel à la requête « volontaire » du coupable d’abandonner le sacerdoce. De cette manière, on arrivait, pour ainsi dire, au même résultat « pratique », celui d’expulser le sujet du sacerdoce – si telle était la sanction pénale prévue -, en contournant en même temps des procédures juridiques « ennuyeuses ». C’était une manière « pastorale » d’agir, disait-on dans ces cas, en marge de ce que prévoyait le droit. En agissant ainsi, toutefois, on renonçait aussi à la Justice et, - comme le motivait le Cardinal Ratzinger – « le bien des fidèles » étaient injustement mis de côté. C’était bien là le motif central de la requête, et non seulement la raison pour laquelle il fallait donner une priorité, dans ces cas, à l’imposition de justes sanctions pénales au moyen de procédures plus rapides et simplifiées que celles indiquées dans le Code de Droit Canonique.


Il faut tenir compte du fait que, bien que le Code reconnaisse à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi une juridiction spécifique en matière pénale (can. 1362 § 1,1° CIC), y compris en dehors des cas de caractère doctrinal évident, par exemple les délits d’hérésie - ainsi que les délits plus graves concernant le sacrement de la Pénitence, comme le délit de la sollicitation - il n’apparaissait pas du tout clairement, dans le contexte normatif d’alors, quels autres délits concrets pouvaient entrer dans les compétences pénales de ce Dicastère. Le canon 6 du Code avait, par ailleurs, abrogé expressément toute autre loi pénale existant auparavant : « avec l’entrée en vigueur de ce Code sont abrogés… toute loi pénale quelle qu’elle soit, universelle ou particulière émise par le Siège Apostolique, à moins qu’elle ne soit reprise par ce même Code » ; et, de plus, les normes de la Constitution apostolique Regimini Ecclesiae universae, de 1967, qui déterminaient la compétence des Dicastères de la Curie Romaine, se limitaient à confier à la Congrégation la tâche de « conserver la doctrine concernant la foi et les mœurs dans tout le monde catholique » (art. 29).


La lettre du Préfet de la Congrégation suppose donc que la responsabilité juridique en matière pénale retombe sur les Ordinaires ou sur les Supérieurs religieux, comme le montre la lecture du Code.

 

L’influence du cardinal Ratzinger sur la révision du système pénal canonique 1

dominicanus #Il est vivant !

L’Osservatore Romano et la revue jésuite Civilta Cattolica ont publié ce jeudi un texte de Monseigneur Ignacio Arrieta, secrétaire du conseil pontifical pour les textes législatifs. Il montre en quoi le cardinal Ratzinger, à l’époque où il était préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, a eu un rôle fondamental dans le renouvellement de la discipline pénale dans l’Eglise, pour la rendre plus rapide et plus efficace notamment pour faire face aux cas de prêtres qui se seraient rendus coupables de comportements graves et scandaleux. Voici le document dans son intégralité

 

 

benoit-xvi-droit-canonique.JPG



S.E. Monseigneur Juan Ignacio Arrieta, Secrétaire du Conseil pontifical pour les Textes Législatifs


Dans les prochaines semaines, le Conseil pontifical pour les Textes législatifs enverra à ses Membres et à ses Consulteurs un projet contenant quelques propositions pour la réforme du Livre VI du Code de Droit canonique, qui est la base du système pénal de l'Église. Une Commission d’experts pénalistes a travaillé pendant presque deux ans à la révision du texte promulgué en 1983, à la lumière des nécessités apparues au cours des années qui ont suivi. Le but est de conserver la structure générale et la numération successive des canons, mais aussi, en même temps, de modifier de manière décisive quelques choix de l’époque qui se sont révélés par la suite moins appropriés.

Cette initiative – dont l’application définitive devra attendre l’achèvement des consultations de rigueur avant d’être présentée à l’approbation éventuelle du Législateur suprême – a pour origine le mandat explicite confié au Président et au Secrétaire du Conseil pontifical par Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, au cours de la première audience accordée aux nouveaux Supérieurs du Dicastère, le 28 septembre 2007, à Castel Gandolfo. À partir du déroulement de cette rencontre, et des problèmes concrets d’ordre technique qui en naquirent spontanément, il apparut clairement que cette indication correspondait à une conviction profonde du Souverain Pontife, mûrie au long d’années d’expérience directe, ainsi qu’à une préoccupation de préservation de l’intégrité et de l’application cohérente de la discipline au sein de l'Église. Conviction et préoccupation qui – comme on le verra par la suite – ont guidé les pas du Pontife actuel dès le début de son travail comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, malgré des difficultés objectives provenant, entre autres, du moment législatif particulier que vivait alors l'Église, au lendemain de la promulgation du Code de Droit Canonique, en 1983.
Pour mieux en prendre la mesure, il convient de rappeler quelques particularités du cadre législatif qui, à l’époque, venait tout juste d’être redéfini.

Le système pénal du Code de 1983
Le système pénal du Code de 1983 est doté d’une structure substantiellement nouvelle par rapport au précédent Codex de 1917, et il s’insère dans le contexte ecclésiologique défini par le Concile Vatican II. À présent, pour ce qui nous concerne, la discipline pénale veut s’inspirer également des critères de subsidiarité et de « décentralisation » (5e Principe directeur pour la Révision du CIC approuvé par le Synode des Évêques de 1967), concept utilisé pour indiquer l’attention spéciale réservée au droit particulier et, surtout, à l’initiative de chaque Évêque dans le gouvernement pastoral, puisque, selon l’enseignement du Concile (LG n. 27), les Évêques sont les vicaires du Christ dans leurs diocèses respectifs. Dans la plupart des cas, en effet, le Code confie à l’appréciation des Ordinaires du lieu et des Supérieurs religieux le discernement sur l’opportunité ou non d’imposer des sanctions pénales, et sur la manière de le faire dans les cas concrets.


Mais un autre facteur a marqué, de manière encore plus profonde, le nouveau Droit pénal canonique : ce sont les formalités juridiques et les modèles de garantie établis pour appliquer les peines canoniques (6° et 7° des Principes directeurs pour la Révision du CIC). Conformément à l’énoncé des droits fondamentaux de tous les baptisés, qui, pour la première fois, apparaissait dans le Code, furent en effet adoptés alors des systèmes de protection et de sauvegarde de ces droits – en partie tirés de la tradition canonique de l'Église et en partie déduits d’autres expériences juridiques -, parfois d’une manière qui ne correspondait pas totalement à la réalité de l'Église dans le monde entier. Les garanties sont incontournables, en particulier dans le système pénal ; toutefois il faut qu’elles soient équilibrées et qu’elles permettent aussi la préservation effective de l’intérêt collectif. L’expérience ultérieure a montré que certaines techniques mises en œuvre par le Code pour garantir les droits n’étaient pas incontournables pour assurer leur sauvegarde de la manière que la Justice exige, et qu’elles auraient pu être substituées par d’autres garanties plus en harmonie avec la réalité ecclésiale ; à l’inverse, ces techniques représentaient, en divers cas, un obstacle objectif, parfois insurmontable à cause du manque de moyens, à l’application effective du système pénal.


Aussi paradoxale que puisse paraître maintenant une telle constatation, on pourrait dire que le Livre VI sur les sanctions pénales, est, parmi les Livres du Code, celui qui a le moins « bénéficié » des continuelles variations normatives qui ont caractérisé la période postconciliaire. D’autres secteurs de la discipline canonique, en effet, eurent à cette époque-là la possibilité d’être confrontés à la réalité concrète de l'Église à travers différentes normes ad experimentum, qui permirent par la suite d’évaluer les résultats, positifs ou négatifs, au moment de rédiger les normes définitives du Code ; le nouveau système pénal, à l’inverse, tout en étant « tout à fait nouveau », ou presque, par rapport au précédent, s’est vu privé de cette « opportunité » de recourir à l’expérimentation, si bien qu’il partit pratiquement « de zéro » en 1983. Le nombre des délits caractérisés avait été réduit de manière drastique aux seuls comportements d’une gravité spéciale, et l’imposition des sanctions, soumise aux critères d’appréciation de chaque Ordinaire, qui étaient inévitablement différents.


De plus, il faut ajouter que dans ce secteur de la discipline canonique se faisait sentir fortement – et ce, encore aujourd’hui – l’influence d’un anti-juridisme diffus, qui se traduisait, entre autres, par la difficulté « fictive » de réussir à concilier les exigences de la Charité pastorale avec celles de la Justice et du bon gouvernement. Au point que dans leur rédaction certains canons du Code lui-même contiennent en effet des invitations à la tolérance qui pourraient parfois être indûment vues comme une volonté de dissuader l’Ordinaire de l’utilisation des sanctions pénales, là où cela serait nécessaire pour des exigences de justice.


Ces indications, qui ont besoin évidemment d’être nuancées, même s’il n’est pas possible de le faire en quelques lignes, présentent, en termes généraux, quelques lignes de force du système pénal contenu dans le Code actuel, lequel s’insérait en outre dans le contexte général d’autres importantes innovations disciplinaires ou de gouvernement, promues, certes par le Concile Vatican II, mais « cristallisées » seulement au moment de la promulgation du Code.

 

(à suivre)

Tir ami sur Benoît XVI. Par la faute d'un préservatif

dominicanus #Il est vivant !

Les ouvertures du pape en matière d'utilisation du préservatif provoquent de vives réactions chez certains "ratzingeriens" fervents. Parmi eux, le jésuite Joseph Fessio, son éditeur aux États-Unis, et des membres influents de l'Académie Pontificale pour la Vie. Voici leurs critiques.

 

lumiere du monde

 

ROME, le 1er décembre 2010 – Comme on pouvait le prévoir, ce que Benoît XVI a dit du préservatif dans son livre-entretien "Lumière du monde" a provoqué une discussion très vive au sein de l’Église catholique.

Dans deux précédents articles, www.chiesa a présenté les propos du pape d’une manière qui a suscité les réactions immédiates de personnalités catholiques importantes dans le domaine de la morale sexuelle.

Les critiques ne se sont pas concentrées uniquement sur www.chiesa et sur le professeur Martin Rhonheimer, le théologien de l’Université Pontificale de la Sainte Croix dont un essai avait été reproduit par www.chiesa.

Ni même sur "L'Osservatore Romano" ou sur le père Federico Lombardi, accusés d’avoir favorisé un malentendu sur la pensée du pape.

Au-delà de tout, la véritable cible des critiques est Benoît XVI en personne.

"Le Saint Père devrait arrêter de parler de sexe aberrant et parler davantage de Jésus", nous a écrit péremptoirement Christine Vollmer, présidente d’Alliance for Family, organisation basée à Miami aux États-Unis, et membre de l’Académie Pontificale pour la Vie.

Un autre membre influent de cette académie, le professeur Luke Gormally, ancien directeur du Linacre Centre for Healthcare Ethics de Londres et enseignant à l’Ave Maria School of Law d’Ann Arbor, Michigan, a reproché au pape de vouloir parler en simple théologien de sujets "pour lesquels il n’a pas une compétence particulière". Avec les conséquences suivantes :


"Beaucoup de personnes que je connais trouvent que c’est à la fois irresponsable, parce que cela crée dans l’esprit des gens ordinaires une confusion quant à l'exercice du magistère pontifical, et trop commode, parce qu’on a là un pape qui se retire dans une 'zone tranquille' d’écriture et de parole et néglige les devoirs urgents de son gouvernement".



Christine Vollmer et Luke Gormally furent de ceux qui, au printemps 2009, accusèrent Mgr Rino Fisichella, alors président de l’Académie Pontificale pour la Vie, d’avoir été jusqu’à justifier dans "L'Osservatore Romano" le double avortement pratiqué sur une fillette-mère brésilienne. Avec d’autres membres de l'académie, ils firent appel au pape contre Fisichella et obtinrent de la congrégation pour la doctrine de la foi une note d’éclaircissement.

Mais cette fois-ci, selon eux, c’est Benoît XVI qui crée des zones d’"ambiguïté" dans la morale catholique.

Une autre personnalité est intervenue dans la discussion et a catégoriquement contesté que le pape ait voulu introduire des nouveautés dans la doctrine et la pratique pastorale en matière de préservatif. Il s’agit du jésuite Joseph Fessio, président d’Ignatius Press et, en tant que tel, éditeur de "Lumière du monde" aux États-Unis, mais également membre du Schülerkreis, le cercle des étudiants qui ont eu Joseph Ratzinger comme professeur de théologie.


***



Mais procédons avec ordre. Un premier type de critiques a porté sur la traduction des propos du pape relatifs au préservatif initialement mise en ligne par www.chiesa, c’est-à-dire avant que le livre ne soit publié dans les différentes langues.

En effet, quand www.chiesa a diffusé en avant-première ce passage du livre, sa seule source était "L'Osservatore Romano", qui l’avait publié – uniquement en italien – dans l’après-midi du samedi 20 novembre.

Les traducteurs de www.chiesa n’ont donc pu travailler que sur la version italienne (vaticane) du livre. Qui, en effet, n’est pas parfaite. Et qui sera presque sûrement rendue plus proche du texte original en allemand dans une prochaine réédition de l’ouvrage.

Il y a deux inexactitudes dans la traduction italienne du passage.

La première : "una prostituta" au féminin au lieu de "un prostituto" au masculin, comme c’est le cas dans l'original en allemand : "ein Prostituierter".

La seconde : "Vi possono essere singoli casi giustificati" d’utilisation du préservatif, où le mot "giustificati" apparaît excessif par rapport à l'original en allemand : "Es mag begründete Einzelfälle geben…", mieux traduit dans l'édition américaine par : "There may be a basis in the case of some individuals...".

Cependant il faut noter que ni la première ni la seconde inexactitude de la version italienne du livre n’ont été considérées par l'auteur, c’est-à-dire Benoît XVI, comme portant atteinte à son raisonnement. Le père Lombardi a clarifié ce point d’une part dans le communiqué publié dimanche 21 novembre, qui a été vu et approuvé personnellement par le pape, et d’autre part en indiquant, mardi 23, ce que le pape avait répondu à une question précise qu’il lui avait posée à ce sujet :


"Ce qui compte, c’est la responsabilité dans le fait de tenir compte de la mise en danger de la vie de la personne avec qui on a le rapport. Que ce soit un homme, une femme, ou un transsexuel qui le fasse, c’est pareil".



***



Une seconde série d’objections, plus consistantes, porte sur l'interprétation par www.chiesa des propos du pape. En particulier dans deux passages.

Le premier : "Depuis longtemps déjà, beaucoup de cardinaux, d’évêques et de théologiens, mais surtout de prêtres de paroisses et de missionnaires admettent paisiblement l'utilisation du préservatif pour beaucoup de personnes concrètes qu’ils rencontrent dans le cadre de leur 'charge d'âmes'. Mais qu’eux le fassent est une chose et qu’un pape le dise à haute voix en est une autre".

Le second : "Si cette compréhension affectueuse s’applique à un pécheur, elle peut à plus forte raison s’appliquer au cas classique que rencontrent en Afrique et ailleurs les prêtres et les missionnaires : celui de deux époux dont l’un est malade du sida et utilise le préservatif pour ne pas mettre la vie de l’autre en danger".

En ce qui concerne le premier passage, la constatation est celle-là même qui apparaît dans la note publiée par le père Lombardi dimanche 21 novembre et approuvée par Benoît XVI en personne :


"De nombreux spécialistes de la théologie morale et des personnalités ecclésiastiques faisant autorité ont soutenu et soutiennent des points de vue analogues ; cependant il est vrai que nous ne les avions pas encore entendus avec autant de clarté dans la bouche d’un pape, même si c’est sous une forme familière et non magistérielle".



En ce qui concerne le second passage, il est vrai que Benoît XVI, dans le livre, ne se prononce pas sur le cas évoqué ici. Mais l'article du professeur Martin Rhonheimer reproduit par www.chiesa montre que, depuis des années, la licéité de l’utilisation du préservatif dans des cas comme celui-là est paisiblement enseignée même dans les facultés romaines de théologie les plus fidèles au magistère de l’Église, comme l’Université Pontificale de la Sainte Croix. La condition indispensable pour que l'utilisation du préservatif dans de tels cas soit admise est qu’elle ait des finalités autres que contraceptives.


***


Bien entendu, la question reste l’objet de discussions. Dans son livre-entretien Benoît XVI a mis en évidence cette controverse, encourageant tout le monde à la poursuivre.

De ce point de vue, les interventions critiques qui sont parvenues en grand nombre à www.chiesa sont bienvenues.

Dans les pages web indiquées ci-dessous, les lecteurs de www.chiesa trouveront les principaux commentaires critiques reçus, dans leur intégralité.

Pour récapituler :

1. L’article de www.chiesa où figurent les passages de "Lumière du monde" publiés en avant-première par "L'Osservatore Romano" dans l’après-midi du 20 novembre, avec, de plus, le texte original en allemand du passage relatif au préservatif :

> Le pape se raconte. Une avant-première

2. La première critique faite à chaud par le père Joseph Fessio sur le comportement de "L'Osservatore Romano", sur les inexactitudes de la traduction et sur l'apparente "justification" par le pape de l'utilisation du préservatif :

> Fessio: Did the Pope "justify" condom use in some circumstances?


3. D’autres observations critiques de James Bogle, président de The Catholic Union of Great Britain, quant à la traduction en italien des propos du pape :

> Bogle: "Light of the World", the Pope, condoms and media inaccuracy

4. La note apportant des précisions qu’a publiée le 21 novembre le père Federico Lombardi :

> Lombardi : "À la fin du chapitre 11 du livre..."

5. La réaction critique de Steven A. Long, professeur de théologie et de philosophie à l’Ave Maria University de Naples, Floride, aux textes de www.chiesa et du père Lombardi :

> Long: Remarks of Benedict XVI Regarding Condoms

6. La seconde intervention critique du père Fessio, écrite avant que le père Lombardi n’annonce que sa note du 21 novembre avait été lue et approuvée par le pape :

> Fessio: Gimme That Old Time Religion. Part II

7. L’article de www.chiesa dans lequel est reproduit l'article du professeur Martin Rhonheimer, de l’Université Pontificale de la Sainte Croix, en faveur de l’utilisation du préservatif à des fins non contraceptives :

> "Lumière du monde". Une première pour un pape

8. L'article de Rhonheimer a été publié dans "The Tablet" du 10 juillet 2004. Le professeur Luke Gormally, membre de l’Académie Pontificale pour la Vie, y a répondu par une critique serrée qui a paru dans "The National Catholic Bioethics Quarterly" pendant l’été 2005 :

> Gormally: Marriage and the Prophylactic Use of Condoms

9. Aujourd’hui cet article de Gormally est considéré par le père Fessio et d’autres comme la meilleure réfutation des thèses favorables au préservatif dans des cas déterminés. Le même auteur en recommande la lecture, dans cette lettre qu’il a écrite à www.chiesa :

> Gormally: "Your commentary seems to me even more irresponsible..."


 Sandro Magister

www.chiesa

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

"Lumière du monde". Une première pour un pape

dominicanus #Il est vivant !

Un livre tellement "à risque" est sans précédent pour un successeur de Pierre. "Chacun est libre de me contredire", c'est sa formule. À propos de la question controversée du préservatif, le professeur Rhonheimer explique pourquoi Benoît XVI a raison.

 

lumiere-du-monde.jpg


 

ROME, 25 novembre 2010 – Vers la fin de son livre-entretien "Lumière du monde", commercialisé depuis quelques jours en différentes langues, Benoît XVI fait allusion à son autre livre sur Jésus, son "dernier ouvrage majeur".

Il rappelle qu’il avait voulu "de manière tout à fait consciente" que cet autre livre soit non pas un acte de magistère, mais l'offrande d’une interprétation personnelle.

Et d’ajouter : "Cela représente évidemment un risque énorme".

Dans l’après-midi du lundi 22 novembre, lors d’un tête-à-tête avec le pape, le directeur de la salle de presse du Vatican, le père Federico Lombardi, a demandé à celui-ci s’il se rendait compte qu’il allait prendre un risque encore plus grand avec le livre-entretien qui était sur le point de paraître.

"À cette question que je lui posais, le pape a souri", a raconté le père Lombardi.

Et c’est la vérité. "Lumière du monde" est un livre d’une audace sans précédent pour un pape. Transcription intégrale de six heures d’interview spontanée et sans censure, il aborde un nombre incroyable de sujets, y compris les plus délicats.

Les réponses sont rapides et vont à l’essentiel. Le langage est familier mais précis et simple, les termes techniques en sont totalement absents. Ici ou là brillent des éclairs d’ironie.

Certes, le lancement du livre n’a pas été exempt de défauts. Le père Lombardi lui-même a reconnu que la publication en avant-première de quelques passages par "L'Osservatore Romano", dans l’après-midi du samedi 20 novembre, en plein consistoire, "n’a pas été bien gérée". Dans le cas du passage relatif au préservatif, qui a été repris à grand fracas par les médias du monde entier, il a fallu prendre des mesures d’urgence, dimanche 21, sous la forme d’une note donnant des précisions, approuvée mot à mot par le pape.

Le livre a donc immédiatement couru un "risque". Le pape s’est vu tout de suite lancé dans la mêlée, à propos d’un sujet auquel il n’avait consacré que deux pages sur 250, celui-là même qui, au printemps 2009, lui avait attiré un ouragan de critiques au début de son voyage en Afrique.

Mais si l’on examine ce qui s’est passé ces jours-ci, le test a eu des effets étonnamment bénéfiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Église.

À l’extérieur, les voix qui sont habituellement hostiles à ce pontificat ont reconnu cette fois-ci à Benoît XVI le mérite d’une "ouverture". Et surtout elles ont été amenées à lire ses argumentations. On est impressionné en voyant comment la situation médiatique de ce pape s’est redressée en aussi peu de temps, lui dont on réclamait la démission il y a encore peu de mois.

À l’intérieur de l’Église, la discussion sur un sujet resté jusqu’à maintenant sous le boisseau est enfin venue à la lumière du jour. Le pape n’a pris aucun "tournant révolutionnaire" sur la question du préservatif. Mais le communiqué du dimanche 21 novembre a montré qu’il y avait en tout cas une nouveauté, puisqu’il y est écrit : "De nombreux spécialistes de la théologie morale et des personnalités ecclésiastiques faisant autorité ont soutenu et soutiennent des points de vue analogues ; cependant il est vrai que nous ne les avions pas encore entendus avec autant de clarté dans la bouche d’un pape, même si c’est sous une forme familière et non magistérielle".

Il n’y a pas que cela. C’est une vraie discussion qui est maintenant portée à la lumière par le pape, avec des opinions parfois vivement opposées. "Chacun est libre de me contredire", avait écrit Benoît XVI dans la préface de son "Jésus de Nazareth". C’est ce qui se passe aujourd’hui à propos du préservatif, certains groupes et dirigeants "pro life" se montrant très critiques à l’égard des points de vue exprimés par le pape dans le livre-entretien.

Bien évidemment, "Lumière du monde" ne se réduit pas à cela. C’est tout le panorama de ce pontificat qui apparaît d’un coup, en une magnifique synthèse. Même prise individuellement, chacune des questions que le pape traite l’une après l’autre porte l'empreinte de l’ensemble.

Les deux textes reproduits ci-dessous le confirment.

Le premier est le commentaire de "Lumière du monde" qui est paru en Italie dans "L'Espresso", hebdomadaire de pointe de la culture laïque.

Le second est un article du père Martin Rhonheimer, un Suisse, professeur d’éthique et de philosophie politique à l’Université Pontificale de la Sainte Croix, l'université romaine de l'Opus Dei.

Cet article a été publié en 2004 dans "The Tablet", revue catholique "liberal" de Londres, et il expose avec la maestria d’un spécialiste de la théologie morale les arguments qui sont à la base de "l’ouverture" de Benoît XVI en ce qui concerne l’utilisation du préservatif dans des cas déterminés et avec une finalité déterminée.

On est frappé de voir à quel point il y a une correspondance, y compris dans les mots, entre l'article de Rhonheimer paru il y a six ans et ce que Benoît XVI affirme aujourd’hui. À commencer par cet "acte de responsabilité" reconnu comme un mérite au "prostitué" qui utilise le préservatif afin de ne pas mettre en danger la vie de son partenaire, que le pape cite comme exemple.

À propos de cet exemple, le père Lombardi a indiqué que, pour le pape, il n’est pas important qu’il s’agisse d’un sujet de sexe masculin ou féminin : "Ce qui compte, c’est la responsabilité dans le fait de tenir compte de la mise en danger de la vie de la personne avec qui on a le rapport. Que ce soit un homme, une femme, ou un transsexuel qui le fasse, c’est pareil".


Sandro Magister


LE BON PASTEUR ET LA BREBIS PERDUE


En six heures d’entretiens avec le journaliste bavarois Peter Seewald dans le calme estival de Castel Gandolfo - réparties sur six jours comme ceux de la création et transcrites telles quelles dans un livre qui vient d’être imprimé - Benoît XVI a transmis au monde l’image la plus véridique de lui-même. Celle d’un homme charmé par les merveilles de la création, joyeux, incapable de supporter l’idée d’une vie qui serait vécue toujours et seulement "contre", convaincu avec bonheur qu’en ce qui concerne l’Église "beaucoup de gens qui semblent être dedans sont dehors ; et beaucoup de gens qui semblent être dehors, sont dedans".

"Nous sommes des pécheurs", dit le pape Benoît lorsque l'intervieweur le met dos au mur à propos de l'encyclique "Humanæ vitæ", celle qui condamne tous les actes contraceptifs non naturels. Paul VI l’a écrite et publiée en 1968 et, depuis cette année fatidique, elle est devenue l'emblème de l'incompatibilité entre l’Église et la culture moderne. Joseph Ratzinger ne désavoue pas une virgule d’"Humanæ vitæ". Elle est la "vérité" et elle le reste. "Fascinante", dit-il, pour les minorités qui en sont intimement convaincues. Mais le pape tourne tout de suite sa pensée vers les immenses foules d’hommes et de femmes qui ne vivent pas cette "morale élevée". Pour dire que "tous, nous devrions chercher à faire tout le bien possible, nous soutenir et nous supporter mutuellement".

Voilà le pape que fait apparaître le livre-entretien "Lumière du monde". C’est le même qui s’était révélé tel lors de la première messe qu’il avait célébrée après son élection comme successeur de Pierre. Un pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, qui la prend sur ses épaules comme la laine d'agneau du pallium qu’il porte, et qui éprouve beaucoup plus de joie pour la brebis retrouvée que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui sont dans la bergerie.

Seulement, à ce moment-là, peu de gens l’avaient compris. Longtemps le Ratzinger des images est resté le professeur glacial, l'inquisiteur de fer, le juge impitoyable. Il a fallu cinq ans, après la tempête parfaite des prêtres pédophiles, pour déchirer définitivement cette fausse image.

A la différence de beaucoup d’hommes d’Église, Benoît XVI ne se plaint pas de complots, il ne retourne pas les accusations contre les accusateurs. Au contraire, il dit dans son livre que "tant qu’il s’agit de mettre la vérité en lumière, nous devons leur en être reconnaissants". Et d’expliquer : "La vérité, unie à l'amour bien compris, est la valeur numéro un. Et puis les médias n’auraient pas pu faire ces comptes-rendus s’il n’y avait pas eu du mal dans l’Église. Ce n’est que parce que le mal était dans l’Église que les autres ont pu le retourner contre elle".

Ces propos, tenus par l’homme qui a été le premier, dans les instances dirigeantes de l’Église catholique, à diagnostiquer et à combattre cette "saleté" puis, en tant que pape, à porter le plus grand poids de fautes et d’omissions qui n’étaient pas les siennes, sont impressionnants. Mais c’est de cette manière-là que, dans le livre, Benoît XVI traite d’autres questions brûlantes. Il va directement au cœur des points les plus controversés. Le sacerdoce féminin ? Pie XII et les juifs ? La burqa ? Le préservatif ? L'intervieweur le harcèle et le pape ne se dérobe pas. À propos de la burqa, il dit qu’il ne voit pas de raison pour une interdiction généralisée. Si elle est imposée aux femmes par la violence, "il est clair que l’on ne peut pas être d’accord avec cela". Mais si celles-ci la portent volontairement, "je ne vois pas pourquoi on devrait les en empêcher".

On pourra objecter au pape qu’un voile qui couvre complètement le visage pose des problèmes de sécurité dans le domaine civil. L’objection est légitime, parce qu’il a aussi accordé l’interview pour ouvrir des discussions, pas pour les clore. Dans la préface qu’il avait écrite pour un autre de ses livres, celui sur Jésus qui a été publié en 2007, Ratzinger écrivait : "chacun est libre de me contredire". Et il avait tenu à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un "acte magistériel" mais "uniquement d’une expression de ma recherche personnelle".

Là où le magistère de l’Église semble trembler, dans l'interview, c’est lorsque le pape parle du préservatif, en justifiant son utilisation dans des cas particuliers. Il n’y a aucun "tournant révolutionnaire", a promptement commenté le père Federico Lombardi, porte-parole officiel du Saint-Siège. En effet, depuis longtemps déjà, beaucoup de cardinaux, d’évêques et de théologiens, mais surtout d’innombrables prêtres de paroisses et missionnaires admettent paisiblement l'utilisation du préservatif pour beaucoup de personnes concrètes qu’ils rencontrent dans le cadre de leur "charge d'âmes". Mais qu’eux le fassent est une chose et qu’un pape le dise à haute voix en est une autre. Benoît XVI est le premier pontife de l’histoire à franchir ce Rubicon, avec une tranquillité désarmante : lui qui, il n’y a que deux printemps, avait déchaîné dans le monde un chœur retentissant de protestations pour avoir dit, alors qu’il volait vers l'Afrique, que "l’on ne peut pas vaincre le fléau du sida en distribuant des préservatifs : mais au contraire, le risque est d’aggraver le problème".

C’était en mars 2009. Benoît XVI fut accusé de condamner à mort des dizaines de milliers d’Africains au nom d’une condamnation aveugle du préservatif. Alors qu’en réalité le pape voulait attirer l'attention sur le danger – prouvé par les faits en Afrique – qu’une plus large utilisation du préservatif s’accompagne non pas d’une diminution mais d’une augmentation des rapports sexuels occasionnels avec des partenaires multiples et d’une augmentation des taux d’infection.

Dans l'interview, Ratzinger reprend le fil de son raisonnement, largement incompris à l'époque. Il souligne que, même en dehors de l’Église, il y a un consensus croissant parmi les plus grands experts mondiaux de la lutte contre le sida pour estimer qu’une campagne centrée sur la continence sexuelle et sur la fidélité conjugale est plus efficace que la distribution en masse de préservatifs.

"Se polariser sur le préservatif – poursuit le pape – cela veut dire banaliser la sexualité et cette banalisation est justement la dangereuse raison pour laquelle tant de gens ne voient plus dans la sexualité l'expression de leur amour, mais seulement une sorte de drogue qu’ils s’administrent eux-mêmes".

À ce point du raisonnement, on s’attend à ce que Benoît XVI réitère la condamnation absolue du préservatif. Et bien pas du tout. Prenant le lecteur par surprise, il dit que dans différents cas son utilisation peut être justifiée, pour des raisons autres que contraceptives. Et il donne l'exemple d’"un prostitué" qui utilise le préservatif pour éviter la contamination : l'exemple, donc, d’un acte qui reste en tout cas un péché, mais dans lequel le pécheur a un sursaut de responsabilité, que le pape voit comme "un premier pas vers une façon différente, plus humaine, de vivre la sexualité".

Si cette compréhension affectueuse s’applique à un pécheur, elle peut à plus forte raison s’appliquer au cas classique que rencontrent en Afrique et ailleurs les prêtres et les missionnaires : celui de deux époux dont l’un est malade du sida et utilise le préservatif pour ne pas mettre la vie de l’autre en danger. On peut citer, parmi les cardinaux qui ont jusqu’à présent avancé, de manière plus ou moins voilée, la licéité de ce comportement et d’autres comportements analogues, les Italiens Carlo Maria Martini et Dionigi Tettamanzi, le Mexicain Javier Lozano Barragán, le Suisse Georges Cottier. Mais lorsqu’en 2006 "La Civiltà Cattolica", la revue des jésuites de Rome qui est imprimée après contrôle préalable de la secrétairerie d’état du Vatican, a confié le sujet à un grand expert en ce domaine, le père Michael F. Czerny, directeur de l'African Jesuit AIDS Network, organisation qui a son siège à Nairobi, l'article a été publié après élimination des passages admettant l'utilisation du préservatif pour freiner la contagion.

Il a fallu le pape Benoît pour dire ce que personne, au sommet de l’Église, n’avait osé dire jusqu’à présent. Et cela suffit à faire de lui un humble et doux révolutionnaire.

(Extrait de "L'Espresso" n° 48 de 2010).


Sandro Magister

  



LA VÉRITÉ SUR LE PRÉSERVATIF

par Martin Rhonheimer



La plupart des gens sont convaincus qu’une personne porteuse du virus HIV et qui a des rapports sexuels doit utiliser un préservatif pour protéger son partenaire de l’infection. Indépendamment des opinions que l’on peut avoir sur les rapports sexuels avec des partenaires multiples comme mode de vie, sur l’homosexualité ou sur la prostitution, cette personne agit au moins avec un certain sens de ses responsabilités en cherchant à éviter de transmettre son infection aux autres.

On pense généralement que l’Église catholique n’appuie pas cette opinion. [...] On croit que l’Église enseigne que les homosexuels sexuellement actifs et les prostituées devraient éviter d’utiliser le préservatif, parce que celui-ci serait “intrinsèquement mauvais”. Beaucoup de catholiques sont également convaincus [...] que l’utilisation du préservatif, même quand c’est uniquement dans le but d’éviter l’infection du partenaire, ne respecte pas le caractère de fertilité que doivent avoir les actes conjugaux et ne permet pas le don personnel de soi réciproque et complet, violant ainsi le sixième commandement.

Mais tout cela n’est pas un enseignement de l’Église catholique. Il n’y a aucun magistère officiel à propos du préservatif, de la pilule anti-ovulation ou du diaphragme. Le préservatif ne peut pas être intrinsèquement mauvais, seules les actions humaines peuvent l’être. Le préservatif n’est pas une action humaine, c’est un objet.

Ce que le magistère de l’Église catholique désigne clairement comme “intrinsèquement mauvais”, c’est un type spécifique d’action humaine, défini par Paul VI dans son encyclique "Humanæ vitæ" (et ultérieurement par le n° 2370 du Catéchisme de l’Église catholique) comme une “action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son accomplissement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se propose, comme but ou comme moyen, d’empêcher la procréation”.

La contraception est un type spécifique d’action humaine qui, en tant que telle, comprend deux éléments : la volonté de prendre part à des actes sexuels et l’intention d’empêcher la procréation. Une action contraceptive inclut donc un choix contraceptif. Comme je l’ai dit dans un article paru dans le "Linacre Quarterly" en 1989, “un choix contraceptif est le choix d’une action visant à empêcher les conséquences procréatives prévues de rapports sexuels librement consentis et c’est un choix fait précisément pour cette raison”.

Voilà pourquoi la contraception, comprise comme une action humaine qualifiée d’“intrinsèquement mauvaise” ou de désordonnée, n’est pas déterminée par ce qui se produit sur le plan physique. Que ce soit en prenant la pilule ou bien en interrompant le rapport à la manière d’Onan que l’on empêche la fertilité du rapport sexuel, cela ne fait pas de différence. De plus la définition qui vient d’être donnée ne fait pas de distinction entre “faire” et “s’abstenir de faire”, dans la mesure où le coït interrompu est une forme d’abstention, au moins partielle.

Ne sera donc pas définie comme un acte contraceptif, par exemple, l’utilisation de contraceptifs dans le but d’empêcher les conséquences procréatives d’un viol prévu. Dans une circonstance de ce genre, la personne violée ne choisit pas de participer au rapport sexuel ni d’empêcher une possible conséquence de son comportement sexuel, elle ne fait que se défendre contre une agression dont son corps fait l’objet et contre les conséquences indésirables de celle-ci. De même une athlète qui participe aux Jeux Olympiques et qui prend la pilule anti-ovulation pour empêcher son cycle menstruel ne fait pas un acte “contraceptif”, si elle n’a pas en même temps l’intention d’avoir des rapports sexuels.

L’enseignement de l’Église ne concerne pas le préservatif ni les outils physiques ou chimiques similaires, mais l’amour conjugal et le sens essentiellement conjugal de la sexualité humaine. Le magistère ecclésial affirme que, si deux époux ont une raison sérieuse pour ne pas avoir d’enfants, ils doivent modifier leur comportement sexuel en s’abstenant de l’acte sexuel, au moins périodiquement. Pour éviter de détruire soit le sens unitif soit le sens procréatif de l’acte sexuel et donc la plénitude du don réciproque de soi, les époux ne doivent pas empêcher la fertilité des rapports sexuels, au cas où ils en auraient.

Mais que peut-on dire des personnes qui ont des partenaires multiples, des homosexuels sexuellement actifs et des prostituées ? Ce que l’Église catholique enseigne à leur sujet, c’est simplement que ces personnes ne devraient pas avoir des partenaires multiples, mais être fidèles à un seul partenaire sexuel ; que la prostitution est un comportement qui porte gravement atteinte à la dignité de l’homme, surtout à celle de la femme, et qu’elle ne devrait donc pas être pratiquée ; et que les homosexuels, comme tous les autres êtres humains, sont enfants de Dieu et qu’il sont aimés par lui comme tous les autres, mais qu’ils devraient vivre dans la continence comme toute autre personne non mariée.

Mais si ces personnes ignorent cet enseignement et sont menacées par le virus HIV, devraient-elles utiliser le préservatif pour empêcher l’infection ? La norme morale qui condamne la contraception comme acte intrinsèquement mauvais n’inclut pas ces cas-là. Et il ne peut y avoir d’enseignement de l’Église à ce sujet ; créer des normes morales pour des comportements intrinsèquement immoraux n’aurait simplement pas de sens. L’Église devrait-elle enseigner qu’un violeur ne doit jamais utiliser un préservatif, parce que sinon, en plus de commettre le péché de viol, il manquerait au respect du don personnel de soi réciproque et complet, et transgresserait ainsi le sixième commandement ? Sûrement pas.

Que dirai-je, en tant que prêtre catholique, aux personnes à partenaires multiples, ou aux homosexuels, atteints du sida qui utilisent le préservatif ? J’essaierai de les aider à mener une vie sexuelle morale et réglée. Mais je ne leur dirai pas de ne pas utiliser le préservatif. Simplement, je ne leur en parlerai pas et je présumerai que, s’ils décident d’avoir des rapports sexuels, ils garderont au moins un certain sens de leurs responsabilités. En me comportant ainsi, je respecte pleinement l’enseignement de l’Église catholique en matière de contraception.

Ceci n’est pas un appel pour demander des “exceptions” à la règle qui interdit la contraception. La règle en matière de contraception est valable sans exception : le choix de la contraception est intrinsèquement mauvais. Mais, bien évidemment, la règle n’est valable que pour les actes contraceptifs tels qu’ils sont définis dans "Humanæ vitæ", c’est-à-dire ceux qui comportent un choix contraceptif. Les actions dans lesquelles est utilisé un dispositif qui, d’un point de vue purement physique, est “contraceptif”, ne sont pas toutes, d’un point de vue moral, des actes contraceptifs qui tombent sous le coup de la règle enseignée par "Humanæ vitæ".

De même, un homme marié qui est porteur du virus HIV et utilise le préservatif pour protéger sa femme de l’infection n’agit pas pour empêcher la procréation, mais pour prévenir l’infection. Si une conception est empêchée, ce sera un effet collatéral (non intentionnel), qui ne donnera donc pas à cette action la signification morale d’un acte contraceptif. Il peut y avoir d’autres raisons de mettre en garde contre l’utilisation du préservatif dans un cas de ce genre, ou de recommander la continence totale, mais elles dépendront non pas de l’enseignement de l’Église en matière de contraception, mais de raisons pastorales ou simplement prudentielles (par exemple, le risque que le préservatif ne fonctionne pas). Évidemment, ce dernier raisonnement ne s’applique pas aux personnes qui ont de multiples partenaires, parce que, même si les préservatifs ne fonctionnent pas toujours, leur utilisation contribuera en tout cas à réduire les conséquences négatives de comportements moralement mauvais.

Arrêter l’épidémie mondiale de sida est une question qui concerne non pas la moralité de l’utilisation du préservatif, mais plutôt la manière de prévenir efficacement une situation dans laquelle les personnes provoquent des conséquences désastreuses par leur comportement sexuel immoral. Le pape Jean-Paul II a insisté à maintes reprises sur le fait que promouvoir l’utilisation du préservatif n’est pas une solution à ce problème, dans la mesure où il considérait qu’elle ne résout pas le problème moral des rapports avec des partenaires multiples. À la question de savoir si, d’une manière générale, les campagnes de promotion de l’utilisation du préservatif incitent à des comportements à risque et aggravent l’épidémie mondiale de sida, on peut répondre à partir de données statistiques qui ne sont pas toujours facilement accessibles. Que ces campagnes fassent diminuer, à court terme, les taux de transmission au sein de groupes fortement infectés comme les prostituées et les homosexuels, c’est indéniable. Leur capacité à faire baisser les taux d’infection au sein des populations à partenaires multiples “sexuellement libérées” ou, au contraire, à favoriser des comportements à risque, dépend de nombreux facteurs.

Dans les pays africains les campagnes anti-sida fondées sur l’utilisation du préservatif sont généralement inefficaces [...]. C’est la raison pour laquelle – et cela constitue une preuve notable en faveur de l’argument du pape – l’un des rares programmes efficaces en Afrique est celui de l’Ouganda. Bien qu’il n’exclue pas le préservatif, ce programme encourage à un changement positif dans le comportement sexuel (fidélité et abstinence) qui le différencie des campagnes en faveur du préservatif, celles-ci contribuant à cacher ou même à détruire le sens de l’amour humain.

Les campagnes qui promeuvent l’abstinence et la fidélité sont en définitive le seul moyen efficace à long terme de lutte contre le sida. L’Église n’a donc aucune raison de considérer les campagnes de promotion du préservatif comme utiles pour l’avenir de la société humaine. Mais l’Église ne peut pas non plus enseigner que ceux qui adoptent des modes de vie immoraux devraient s’abstenir d’utiliser le préservatif.

(Extrait de "The Tablet", 10 juillet 2004).



L'article de Rhonheimer sur le site de "The Tablet" :

> The truth about condoms
 

Le livre du pape :

Benoît XVI, "Lumière du monde. Le pape, l'Église et les signes des temps. Un entretien avec Peter Seewald", Bayard, 2010.


Les passages de "Lumière du monde" publiés en avant-première samedi 20 novembre par "L'Osservatore Romano" :

> Le pape se raconte. Une avant-première


La note donnant des précisions publiée le 21 novembre par le père Federico Lombardi, lue et approuvée par le pape :

> "À la fin du chapitre 11 du livre..."

www.chiesa

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Afficher plus d'articles

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 > >>
RSS Contact