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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

il est vivant !

JMJ 2012: Benoît XVI invite les jeunes à être missionnaires de la joie

dominicanus #Il est vivant !
jmj
«Soyez toujours dans la joie du Seigneur !» (Ph 4, 4)

Chers jeunes,

 
Je suis heureux de pouvoir à nouveau m’adresser à vous à l’occasion de la XXVIIème Journée Mondiale de la Jeunesse. Le souvenir de la rencontre de Madrid, en août dernier, reste très présent à mon esprit. Ce fut un temps de grâce exceptionnel au cours duquel Dieu a béni les jeunes présents, venus du monde entier. Je rends grâce à Dieu pour tout ce qu’il a fait naître lors de ces journées, et qui ne manquera pas de porter du fruit à l’avenir pour les jeunes et pour les communautés auxquelles ils appartiennent. A présent nous sommes déjà orientés vers le prochain rendez-vous de Rio de Janeiro en 2013, qui aura pour thème « Allez, de toutes les nations faites des disciples ! » (cf. Mt 28, 19)

 
Cette année, le thème de la Journée Mondiale de la Jeunesse nous est donné par une exhortation de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ! » (Ph 4, 4). La joie, en effet, est un élément central de l’expérience chrétienne. Et au cours de chaque Journée Mondiale de la Jeunesse, nous faisons l’expérience d’une joie intense, la joie de la communion, la joie d’être chrétiens, la joie de la foi. C’est une des caractéristiques de ces rencontres. Et nous voyons combien cette joie attire fortement : dans un monde souvent marqué par la tristesse et les inquiétudes, la joie est un témoignage important de la beauté de la foi chrétienne et du fait qu’elle est digne de confiance. 

 
L’Eglise a pour vocation d’apporter au monde la joie, une joie authentique qui demeure, celle que les anges ont annoncé aux bergers de Bethléem la nuit de la naissance de Jésus (cf. Lc 2, 10) : Dieu n’a pas seulement parlé, il n’a pas seulement accompli des signes prodigieux dans l’histoire de l’humanité, Dieu s’est fait tellement proche qu’il s’est fait l’un de nous et a parcouru toutes les étapes de la vie humaine. Dans le difficile contexte actuel, tant de jeunes autour de vous ont un immense besoin d’entendre que le message chrétien est un message de joie et d’espérance ! Aussi, je voudrais réfléchir avec vous sur cette joie, sur les chemins pour la trouver, afin que vous puissiez en vivre toujours plus profondément et en être les messagers autour de vous. 

 


1. Notre cœur est fait pour la joie

 
L’aspiration à la joie est imprimée dans le cœur de l’homme. Au-delà des satisfactions immédiates et passagères, notre cœur cherche la joie profonde, parfaite et durable qui puisse donner du “goût” à l’existence. Et cela est particulièrement vrai pour vous, parce que la jeunesse est une période de continuelle découverte de la vie, du monde, des autres et de soi-même. C’est un temps d’ouverture vers l’avenir où se manifestent les grands désirs de bonheur, d’amitié, de partage et de vérité et durant lequel on est porté par des idéaux et on conçoit des projets.

 
Chaque jour, nombreuses sont les joies simples que le Seigneur nous offre : la joie de vivre, la joie face à la beauté de la nature, la joie du travail bien fait, la joie du service, la joie de l’amour sincère et pur. Et si nous y sommes attentifs, il y a de nombreux autres motifs de nous réjouir : les bons moments de la vie en famille, l’amitié partagée, la découverte de ses capacités personnelles et ses propres réussites, les compliments reçus des autres, la capacité de s’exprimer et de se sentir compris, le sentiment d’être utile à d’autres. Il y a aussi l’acquisition de nouvelles connaissance que nous faisons par les études, la découverte de nouvelles dimensions par des voyages et des rencontres, la capacité de faire des projets pour l’avenir. Mais également lire une œuvre de littérature, admirer un chef d’œuvre artistique, écouter ou jouer de la musique, regarder un film, tout cela peut produire en nous de réelles joies. 

 
Chaque jour, pourtant, nous nous heurtons à tant de difficultés et notre cœur est tellement rempli d’inquiétudes pour l’avenir, qu’il nous arrive de nous demander si la joie pleine et permanente à laquelle nous aspirons n’est pas une illusion et une fuite de la réalité. De nombreux jeunes s’interrogent : aujourd’hui la joie parfaite est-elle vraiment possible ? Et ils la recherchent de différentes façons, parfois sur des voies qui se révèlent erronées, ou du moins dangereuses. Comment distinguer les joies réellement durables des plaisirs immédiats et trompeurs ? Comment trouver la vraie joie dans la vie, celle qui dure et ne nous abandonne pas, même dans les moments difficiles ? 

 


2. Dieu est la source de la vraie joie

 
En réalité, les joies authentiques, que ce soient les petites joies du quotidien comme les grandes joies de la vie, toutes trouvent leur source en Dieu, même si cela ne nous apparaît pas immédiatement. La raison en est que Dieu est communion d’amour éternel, qu’il est joie infinie qui n’est pas renfermée sur elle-même mais qui se propage en ceux qu’il aime et qui l’aiment. Dieu nous a créés par amour à son image afin de nous aimer et de nous combler de sa présence et de sa grâce. Dieu veut nous faire participer à sa propre joie, divine et éternelle, en nous faisant découvrir que la valeur et le sens profond de notre vie réside dans le fait d’être accepté, accueilli et aimé de lui, non par un accueil fragile comme peut l’être l’accueil humain, mais par un accueil inconditionnel comme est l’accueil divin : je suis voulu, j’ai ma place dans le monde et dans l’histoire, je suis aimé personnellement par Dieu. Et si Dieu m’accepte, s’il m’aime et que j’en suis certain, je sais de manière sûre et certaine qu’il est bon que je sois là et que j’existe. 

 
C’est en Jésus Christ que se manifeste le plus clairement l’amour infini de Dieu pour chacun. C’est donc en lui que se trouve cette joie que nous cherchons. Nous voyons dans les Evangiles comment chaque événement qui marque les débuts de la vie de Jésus est caractérisé par la joie. Lorsque l’ange Gabriel vient annoncer à la Vierge Marie qu’elle deviendra la mère du Sauveur, il commence par ces mots : « Réjouis-toi ! » (Lc 1, 28). Lors de la naissance du Christ, l’ange du Seigneur dit aux bergers : « Voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur. » (Lc 2, 11) Et les mages qui cherchaient le nouveau-né, « quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie ». (Mt 2, 10) Le motif de cette joie est donc la proximité de Dieu, qui s’est fait l’un de nous. C’est d’ailleurs ainsi que l’entendait saint Paul quand il écrivait aux chrétiens de Philippes: « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ! Laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie ! Que votre sérénité soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. » (Ph 4, 4-5) La première cause de notre joie est la proximité du Seigneur, qui m’accueille et qui m’aime. 


En réalité une grande joie intérieure naît toujours de la rencontre avec Jésus. Nous le remarquons dans de nombreux épisodes des Evangiles. Voyons par exemple la visite que Jésus fit à Zachée, un collecteur d’impôt malhonnête, un pécheur public auquel Jésus déclare « il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». Et Zachée, comme saint Luc le précise, « le reçut avec joie » (Lc 19, 5-6). C’est la joie d’avoir rencontré le Seigneur, de sentir l’amour de Dieu qui peut transformer toute l’existence et apporter le salut. Zachée décide alors de changer de vie et de donner la moitié de ses biens aux pauvres. 


A l’heure de la passion de Jésus, cet amour se manifeste dans toute sa grandeur. Dans les derniers moments de sa vie sur la terre, à table avec ses amis, il leur dit : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. (…) Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 9.11) Jésus veut introduire ses disciples et chacun d’entre nous dans la joie parfaite, celle qu’il partage avec son Père, pour que l’amour dont le Père l’aime soit en nous (cf. Jn 17, 26). La joie chrétienne est de s’ouvrir à cet amour de Dieu et d’être possédé par lui.


Les Evangiles nous racontent que Marie-Madeleine et d’autres femmes vinrent visiter le tombeau où Jésus avait été déposé après sa mort et reçurent d’un ange l’annonce bouleversante de sa résurrection. Elles quittèrent vite le tombeau, comme le note l’Evangéliste, « tout émues et pleines de joie » et coururent porter la joyeuse nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue !» (Mt 28, 8-9). C’est la joie du salut qui leur est offerte : le Christ est vivant, il est celui qui a vaincu le mal, le péché et la mort. Et il est désormais présent avec nous, comme le Ressuscité, jusqu’à la fin du monde (cf. Mt 28, 20). Le mal n’a pas le dernier mot sur notre vie. Mais la foi dans le Christ Sauveur nous dit que l’amour de Dieu est vainqueur.


Cette joie profonde est un fruit de l’Esprit Saint qui fait de nous des fils de Dieu, capables de vivre et de goûter sa bonté, en nous adressant à lui avec l’expression “Abba”, Père (cf. Rm 8 ,15). La joie est le signe de sa présence et de son action en nous. 

 


3. Garder au cœur la joie chrétienne 


A présent nous nous demandons : comment recevoir et garder ce don de la joie profonde, de la joie spirituelle ? 


Un Psaume dit : « Mets ta joie dans le Seigneur : il comblera les désirs de ton cœur » (Ps 36, 4). Et Jésus explique que « le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l'homme qui l'a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu'il possède, et il achète ce champ » (Mt 13, 44). Trouver et conserver la joie spirituelle procède de la rencontre avec le Seigneur, qui demande de le suivre, de faire un choix décisif, celui de tout miser sur lui. Chers jeunes, n’ayez pas peur de miser toute votre vie sur le Christ et son Evangile : c’est la voie pour posséder la paix et le vrai bonheur au fond de notre cœur, c’est la voie de la véritable réalisation de notre existence de fils de Dieu, créés à son image et à sa ressemblance.


Mettre sa joie dans le Seigneur : la joie est un fruit de la foi, c’est reconnaître chaque jour sa présence, son amitié : « Le Seigneur est proche » (Ph 4,5). C’est mettre notre confiance en lui, c’est grandir dans la connaissance et dans l’amour pour lui. L’“Année de la foi”, dans laquelle nous allons bientôt entrer, nous y aidera et nous encouragera. Chers amis, apprenez à voir comment Dieu agit dans vos vies, découvrez-le caché au cœur des événements de votre quotidien. Croyez qu’il est toujours fidèle à l’alliance qu’il a scellé avec vous au jour de votre Baptême. Sachez qu’il ne vous abandonnera jamais. Et tournez souvent les yeux vers lui. Sur la croix, il a donné sa vie par amour pour vous. La contemplation d’un tel amour établit en nos cœurs une espérance et une joie que rien ne peut vaincre. Un chrétien ne peut pas être triste quand il a rencontré le Christ qui a donné sa vie pour lui. 


Chercher le Seigneur, le rencontrer dans notre vie signifie également accueillir sa Parole, qui est joie pour le cœur. Le prophète Jérémie écrit : « Quand tes paroles se présentaient je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur » (Jr 15,16). Apprenez à lire et à méditer l’Ecriture Sainte, vous y trouverez la réponse aux questions profondes de vérité qui habitent votre cœur et votre esprit. La Parole de Dieu nous fait découvrir les merveilles que Dieu a accomplies dans l’histoire de l’homme et elle pousse à la louange et à l’adoration, pénétrées par la joie : « Venez crions de joie pour le Seigneur,… prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits » (Ps94, 1.6).


La liturgie est par excellence le lieu où s’exprime cette joie que l’Eglise puise dans le Seigneur et transmet au monde. Ainsi chaque dimanche, dans l’Eucharistie, les communautés chrétiennes célèbrent le Mystère central du Salut : la mort et la résurrection du Christ. C’est le moment fondamental du cheminement de tout disciple du Seigneur, où se rend visible son Sacrifice d’amour. C’est le jour où nous rencontrons le Christ Ressuscité, où nous écoutons sa Parole et nous nourrissons de son Corps et de son Sang. Un Psaume proclame : « Voici le jour que fit le Seigneur, qu'il soit pour nous jour de fête et de joie ! » (Ps 117, 24). Et dans la nuit de Pâques, l’Eglise chante l’Exultet, expression de joie pour la victoire du Christ Jésus sur le péché et sur la mort : « Exultez de joie, multitude des anges… sois heureuse aussi, notre terre, irradiée de tant de feux… entends vibrer dans ce lieu saint l’acclamation de tout un peuple ! ». La joie chrétienne naît de se savoir aimé d’un Dieu qui s’est fait homme, qui a donné sa vie pour nous, a vaincu le mal et la mort ; et c’est vivre d’amour pour lui. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, jeune carmélite, écrivait : « Jésus, ma joie, c’est de t’aimer ! » (Pn 45, 21 janvier 1897).



4. La joie de l’amour


Chers amis, la joie est intimement liée à l’amour : ce sont deux fruits de l’Esprit inséparables (cf. Ga 5, 23). L’amour produit la joie et la joie est une forme d’amour. La bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, faisant écho aux paroles de Jésus : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35), disait : « La joie est une chaîne d'amour, pour gagner les âmes. Dieu aime qui donne avec joie. Et celui qui donne avec joie donne davantage ». Et le Serviteur de Dieu Paul VI écrivait : «En Dieu lui-même, tout est joie parce que tout est don» (Exhort. Ap. Gaudete in Domino, 9 mai 1975).


En pensant aux différents aspects de votre vie, je voudrais vous dire qu’aimer requiert de la constance et de la fidélité aux engagements pris. Cela vaut d’abord pour les amitiés : nos amis attendent de nous que nous soyons sincères, loyaux et fidèles, parce que l’amour vrai est persévérant surtout dans les difficultés. Cela vaut aussi pour le travail, les études et les services que vous rendez. La fidélité et la persévérance dans le bien conduisent à la joie, même si elle n’est pas toujours immédiate.


Pour entrer dans la joie de l’amour, nous sommes aussi appelés à être généreux, à ne pas nous contenter de donner le minimum, mais à nous engager à fond dans la vie, avec une attention particulière pour les plus pauvres. Le monde a besoin d’hommes et de femmes compétents et généreux, qui se mettent au service du bien commun. Engagez-vous à étudier sérieusement ; cultivez vos talents et mettez-les dès à présent au service du prochain. Cherchez comment contribuer à rendre la société plus juste et plus humaine, là où vous êtes. Que dans votre vie tout soit guidé par l’esprit de service et non par la recherche du pouvoir, du succès matériel et de l’argent.


A propos de générosité, je ne peux pas ne pas mentionner une joie particulière : celle qui s’éprouve en répondant à la vocation de donner toute sa vie au Seigneur. Chers jeunes, n’ayez pas peur de l’appel du Christ à la vie religieuse, monastique, missionnaire ou au sacerdoce. Soyez certains qu’il comble de joie ceux qui, lui consacrant leur vie dans cette perspective, répondent à son invitation à tout laisser pour rester avec lui et se dédier avec un cœur indivisé au service des autres. De même, grande est la joie qu’il réserve à l’homme et à la femme qui se donnent totalement l’un à l’autre dans le mariage pour fonder une famille et devenir signe de l’amour du Christ pour son Eglise.


Je voudrais mentionner un troisième élément pour entrer dans la joie de l’amour : faire grandir dans votre vie et dans la vie de votre communauté la communion fraternelle. Il y a un lien étroit entre la communion et la joie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’exhortation de saint Paul est un pluriel : il ne s’adresse pas à chacun individuellement, mais affirme « soyez toujours dans la joie du Seigneur ! » (Ph 4, 4). C’est seulement ensemble, en vivant la communion fraternelle, que nous pouvons faire l’expérience de cette joie. Le livre des Actes des Apôtres décrit ainsi la première communauté chrétienne : « Ils partageaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur » (Ac 2, 46). Vous aussi, engagez-vous pour que les communautés chrétiennes puissent être des lieux privilégiés de partage, d’attention et de prévenance les uns envers les autres. 

 


5. La joie de la conversion


Chers amis, pour vivre la vraie joie, il faut aussi repérer les tentations qui vous en éloignent. La culture actuelle pousse souvent à rechercher des objectifs, des réalisation et des plaisirs immédiats, favorisant plus l’inconstance que la persévérance dans l’effort et la fidélité aux engagements. Les messages que vous recevez vous poussent à entrer dans la logique de la consommation en vous promettant des bonheurs artificiels. Or l’expérience montre que l’avoir ne coïncide pas avec la joie : beaucoup de personnes ne manquant pourtant d’aucun bien matériel sont souvent affligées par la désespérance, la tristesse et ressentent la vacuité de leur vie. Pour rester dans la joie, nous sommes invités à vivre dans l’amour et la vérité, à vivre en Dieu.


La volonté de Dieu, c’est que nous soyons heureux. C’est pour cela qu’il nous donné des indications concrètes pour notre route : les Commandements. En les observant nous trouvons le chemin de la vie et du bonheur. Même si à première vue ils peuvent apparaître comme un ensemble d’interdictions, presque un obstacle à la liberté, en réalité si nous les méditons un peu plus attentivement à la lumière du Message du Christ, ils sont un ensemble de règles de vie essentielles et précieuses qui conduisent à une existence menée selon le projet de Dieu. A l’inverse, et nous l’avons constaté tant de fois, construire en ignorant Dieu et sa volonté provoque la déception, la tristesse et le sens de l’échec. L’expérience du péché comme refus de le suivre, comme offense à son amitié, jette une ombre dans notre cœur. 


Si parfois le chemin du chrétien est difficile et l’engagement de fidélité à l’amour du Seigneur rencontre des obstacles et même des chutes, Dieu, dans sa miséricorde, ne nous abandonne pas. Il nous offre toujours la possibilité de retourner à lui, de nous réconcilier avec lui, de faire l’expérience de la joie de son amour qui pardonne et accueille à nouveau.


Chers jeunes, recourez souvent au Sacrement de Pénitence et de Réconciliation ! C’est le sacrement de la joie retrouvée. Demandez à l’Esprit Saint la lumière pour savoir reconnaître votre péché et la capacité de demander pardon à Dieu en vous approchant souvent de ce sacrement avec constance, sérénité et confiance. Le Seigneur vous ouvrira toujours les bras, il vous purifiera et vous fera entrer dans sa joie : « Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit » (Lc 15, 7).

 


6. La joie dans les épreuves


Une question, toutefois, pourrait encore demeurer dans notre cœur : peut-on réellement vivre dans la joie au milieu des épreuves de la vie, surtout les plus douloureuses et mystérieuses ? Peut-on vraiment affirmer que suivre le Seigneur et lui faire confiance nous procure toujours le bonheur ?


La réponse nous est donnée par certaines expériences de jeunes comme vous, qui ont trouvé dans le Christ justement, la lumière capable de donner force et espérance, même dans les situations les plus difficiles. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati (1901-1925) a traversé de nombreuses épreuves dans sa brève existence, dont une concernant sa vie sentimentale qui l’avait profondément blessé. Justement dans ce contexte, il écrivait à sa sœur : « Tu me demandes si je suis joyeux. Comment pourrais-je ne pas l’être ? Tant que la foi me donnera la force, je serai toujours joyeux ! Chaque catholique ne peut pas ne pas être joyeux (…) Le but pour lequel nous sommes créés nous indique la voie parsemée aussi de multiples épines, mais non une voie triste : elle est joie même à travers la souffrance » (Lettre à sa sœur Luciana, Turin, 14 février 1925). Et le Bienheureux Jean Paul II, en le présentant comme modèle, disait de lui : « C’était un jeune avec une joie entrainante, une joie qui dépassait toutes les difficultés de sa vie » (Discours aux jeunes, Turin, 13 avril 1980).


Plus proche de nous, la jeune Chiara Badano (1971-1990), récemment béatifiée, a expérimenté comment la douleur peut être transfigurée par l’amour et être mystérieusement habitée par la joie. Agée de 18 ans, alors que son cancer la faisait particulièrement souffrir, Chiara avait prié l’Esprit Saint, intercédant pour les jeunes de son mouvement. Outre sa propre guérison, elle demandait à Dieu d’illuminer de son Esprit tous ces jeunes, de leur donner sagesse et lumière. « Ce fut vraiment un moment de Dieu, écrit-elle. Je souffrais beaucoup physiquement, mais mon âme chantait. » (Lettre à Chiara Lubich, Sassello, 20 décembre 1989). La clé de sa paix et de sa joie était la pleine confiance dans le Seigneur et l’acceptation de la maladie également comme une mystérieuse expression de sa volonté pour son bien et celui de tous. Elle répétait souvent : « Si tu le veux Jésus, je le veux moi aussi ».


Ce sont deux simples témoignages parmi tant d’autres qui montrent que le chrétien authentique n’est jamais désespéré et triste, même face aux épreuves les plus dures. Et ils montrent que la joie chrétienne n’est pas une fuite de la réalité, mais une force surnaturelle pour affronter et vivre les difficultés quotidiennes. Nous savons que le Christ crucifié et ressuscité est avec nous, qu’il est l’ami toujours fidèle. Quand nous prenons part à ses souffrances, nous prenons part aussi à sa gloire. Avec lui et en lui, la souffrance est transformée en amour. Et là se trouve la joie (Cf. Col 1, 24).

 


7. Témoins de la joie


Chers amis, pour terminer, je voudrais vous exhorter à être missionnaires de la joie. On ne peut pas être heureux si les autres ne le sont pas : la joie doit donc être partagée. Allez dire aux autres jeunes votre joie d’avoir trouvé ce trésor qui est Jésus lui-même. Nous ne pouvons pas garder pour nous la joie de la foi : pour qu’elle puisse demeurer en nous, nous devons la transmettre. Saint Jean l’affirme : « Ce que nous avons vu et entendu nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous [...] Tout ceci nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète » (1 Jn 1, 3-4).


Parfois, une image du Christianisme est donnée comme une proposition de vie qui opprimerait notre liberté et irait à l’encontre de notre désir de bonheur et de joie. Mais ceci n’est pas la vérité ! Les chrétiens sont des hommes et des femmes vraiment heureux parce qu’ils savent qu’ils ne sont jamais seuls et qu’ils sont toujours soutenus par les mains de Dieu ! Il vous appartient, surtout à vous, jeunes disciples du Christ, de montrer au monde que la foi apporte un bonheur et une joie vraie, pleine et durable. Et si, parfois, la façon de vivre des chrétiens semble fatiguée et ennuyeuse, témoignez, vous les premiers, du visage joyeux et heureux de la foi. L’Evangile est la “bonne nouvelle” que Dieu nous aime et que chacun de nous est important pour lui. Montrez au monde qu’il en est ainsi !


Soyez donc des missionnaires enthousiastes de la nouvelle évangélisation ! Allez porter à ceux qui souffrent, à ceux qui cherchent, la joie que Jésus veut donner. Portez-la dans vos familles, vos écoles et vos universités, vos lieux de travail et vos groupes d’amis, là où vous vivez. Vous verrez qu’elle est contagieuse. Et vous recevrez le centuple : pour vous-même la joie du salut, la joie de voir la Miséricorde de Dieu à l’œuvre dans les cœurs. Et, au jour de votre rencontre définitive avec le Seigneur, il pourra vous dire : « Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton maître ! » (Mt 25, 21)


Que la Vierge Marie vous accompagne sur ce chemin. Elle a accueilli le Seigneur en elle et elle l’a annoncé par un chant de louange et de joie, le Magnificat


: « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur » (Lc 1, 46-47). Marie a pleinement répondu à l’amour de Dieu par une vie totalement consacrée à lui dans un service humble et total. Elle est appelée “cause de notre joie” parce qu’elle nous a donné Jésus. Qu’elle vous introduise à cette joie que nul ne pourra vous ravir !


Du Vatican, le 15 mars 2012.

Journal du Vatican / Des prêtres contre le célibat. En Autriche, c'est la deuxième fois

dominicanus #Il est vivant !

La première vague de désobéissance au sein du clergé date d'il y a un siècle. Rome avait réagi avec dureté et tout s'était terminé par un petit schisme. Le cardinal Brandmüller propose que l'on agisse de la même manière aujourd'hui aussi, contre les nouveaux rebelles 

 

Walter-Brandmuller.jpg


 

CITÉ DU VATICAN, le 20 mars 2012 – “Comment naquit un schisme” : c’est le titre d’un article du cardinal bavarois Walter Brandmüller (photo) qui a été publié dans "L'Osservatore Romano" ces jours-ci. Un article à caractère historique mais avec des références explicites à l’actualité. 

Un article qui, dès les premières lignes, évoque le mouvement anti-romain "Los von Rom", né en Autriche à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, qui "parvint, en un peu moins de dix ans, à inciter environ 100 000 catholiques autrichiens à s’éloigner de l’Église".

Ce mouvement – poursuit le cardinal, qui fait ainsi le lien avec l’actualité – "a été relancé au lendemain du concile Vatican II". Mais pas seulement. "Des tendances analogues semblent réapparaître de temps en temps, y compris à l’heure actuelle, dans certains appels à la désobéissance envers le pape et les évêques". 

En écrivant cela, le cardinal fait évidemment référence à ce qui se passe actuellement à Vienne et aux environs avec la "Pfarrer Initiative" qui a été lancée en 2006 par Mgr Helmut Schüller – vicaire général du cardinal Christoph Schönborn dans la capitale autrichienne jusqu’en 1999 et ancien président de Caritas Autriche – et qui compte parmi ses objectifs caractéristiques l’abolition du célibat et le retour au ministère sacerdotal de prêtres “mariés” et vivant en concubinage.

Ce mouvement est soutenu par plus de 400 prêtres et diacres et il a lancé ouvertement contre Rome un “Appel à la désobéissance” qu’il cherche à étendre au-delà des frontières autrichiennes pour créer un réseau international. Certaines franges du clergé d’Allemagne, de France, de Slovaquie, des États-Unis, d’Australie y ont déjà adhéré. Schüller lui-même s’est rendu en Irlande, au mois d’octobre dernier, pour faire des prosélytes.

Au Vatican, cette initiative est suivie avec beaucoup d’inquiétude, à tel point qu’une réunion confidentielle à laquelle participaient une délégation des évêques autrichiens et les dirigeants des plus importants dicastères du Vatican a été consacrée à cette question le 23 janvier dernier. Étaient en effet présents à cette rencontre, qui s’est tenue au palais du Saint-Office : pour l'Autriche le cardinal Schönborn, l’archevêque de Salzbourg Alois Kothgasser, les évêques de Graz et de Sankt-Polten, Egon Kapellari et Klaus Küng ; pour le Vatican, entre autres, les cardinaux préfets des congrégations pour la doctrine de la foi, William J. Levada, pour les évêques, Marc Ouellet, et pour le clergé, Mauro Piacenza.

Le cardinal Schönborn, de même que les autres évêques, a pris fermement ses distances par rapport à la "Pfarrer Initiative" et il a critiqué aussi bien la forme que le contenu de l'appel, contre lequel il n’a toutefois lancé aucune action canonique jusqu’à maintenant.

Mais revenons-en à ce qu’a écrit le cardinal Brandmüller.

L’article analyse par ailleurs le schisme qui se produisit en Bohême après la première guerre mondiale autour du mouvement de protestation "Jednota". Celui-ci avait également comme cheval de bataille "l’abolition de l’obligation du célibat". Et son leader était Bohumil Zahradnik, "prêtre et romancier, qui vivait depuis 1908 une union matrimoniale illégitime". 

Ce schisme conduisit à la proclamation d’une “Église tchécoslovaque”, le 8 janvier 1920. Mais ce qui intéresse le plus le cardinal, c’est d’analyser de quelle manière le Saint-Siège, dirigé par Benoît XV, réagit à cette rébellion du clergé de Bohême.

La cause principale du schisme fut trouvée dans la "formation insuffisante du clergé au cours des décennies précédentes, d’un point de vue à la fois théologique et spirituel", ce qui avait provoqué "une crise qui faisait vaciller la foi catholique sur ses bases".

Voilà pourquoi Rome refusa d’amadouer les prêtres rebelles par des concessions. Le Saint-Office les frappa "immédiatement" d’excommunication et obtint le soutien total des évêques. Et Benoît XV coupa court à toute illusion quant à un relâchement de la "sacro-sainte et extrêmement salutaire" loi du célibat.

Ainsi donc, en fin de compte, le schisme ne concerna qu’une petite fraction des catholiques de Bohême. Et l'auteur de l'article de conclure : "Ce comportement du Saint-Siège, déterminé non pas par des réflexions politiques et pragmatiques mais uniquement par la vérité de la foi", s’est révélé "le seul bon" à suivre.

C’est ainsi que s’achève la réflexion de Brandmüller, que "L'Osservatore Romano" qualifie simplement de "cardinal diacre du titre de Saint-Julien-des-Flamands", mais qui est bien plus que cela. Universitaire, il a été pendant près de 30 ans professeur d’histoire de l’Église médiévale et moderne à l’Université d’Augsbourg ; de 1998 à 2009 il a présidé la commission pontificale des sciences historiques, dont il a commencé à faire partie en 1981, lorsqu’il a été appelé à succéder à Hubert Jedin, le grand historien du concile de Trente, qui était mort l’année précédente. 

Né en 1929, Brandmüller a toujours été très estimé de son collègue enseignant et compatriote bavarois Joseph Ratzinger. Celui-ci, devenu Benoît XVI, l’a maintenu jusqu’à son 80e anniversaire à la tête du comité et il a voulu l’honorer en le créant cardinal au consistoire du 20 novembre 2010. 

Grand expert de l’histoire des conciles, Brandmüller ne dédaigne pas la polémique savante, comme lorsque, dans un article publié simultanément, le 13 juillet 2007, par "L'Osservatore Romano" et par le quotidien de la conférence épiscopale italienne "Avvenire", il avait critiqué à fond la composition de l’ouvrage “Conciliorum Oecumenicorum Generaliumque Decreta” publié sous la direction de l’école historique de Bologne.

Il ne dédaigne pas non plus de parler de l’actualité en montrant les analogies qu’elle présente avec le passé. C’est ce qu’il fait dans l’article qui a été publié le 11 mars 2012 par le quotidien du Vatican et qui est reproduit ci-dessous dans son intégralité.

Et si, dans ce cas-là, l’histoire peut vraiment devenir “magistra vitæ”, et si Benoît XVI veut agir – envers la "Pfarrer Initiative" et d’autres mouvements de prêtres rebelles – comme l’avait fait Benoît XV il y a presque un siècle de cela, c’est... une autre histoire.
Sandro Magister
www.chiesa


COMMENT NAQUIT UN SCHISME

par Walter Brandmüller



"Sans Judée, sans Rome, nous construisons la Cathédrale allemande". C’est ce qu’affirmait le mouvement "Los von Rom" du chevalier Georg von Schönerer. Né en Autriche à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle et tendant à la séparation d’avec l’Église de Rome, ce mouvement était fondé sur des idées pangermanistes, anticléricales et antisémites. Par la suite, les nationaux-socialistes vinrent eux aussi puiser à ce réservoir idéologique.

De fait, à l’époque, son intense propagande, appuyée par l’association protestante allemande "Gustaf Adolf Verein", parvint, en un peu moins de dix ans, à inciter environ 100 000 catholiques autrichiens à s’éloigner de l’Église.

Un demi-siècle plus tard, au lendemain du concile Vatican II, ce mouvement a été relancé. Et des tendances analogues semblent réapparaître de temps en temps, y compris à l’heure actuelle, dans certains appels à la désobéissance envers le pape et les évêques.
 

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[Plus au nord,] la désagrégation de la monarchie des Habsbourg et la création, le 28 octobre 1918, de la République Tchécoslovaque firent exploser, chez beaucoup de membres du clergé tchèque qui avaient des idées nationalistes, une tendance, déjà virulente depuis quelque temps, à s’émanciper de la domination, qu’ils avaient du mal à supporter, de l’état et de l’église autrichiens.

Rapidement un mouvement de protestation, Jednota, commença à élaborer son programme. Initialement, cette entité, qui existait déjà depuis 1890, était dirigée contre l’épiscopat fidèle aux Habsbourg. Puis elle en vint à vouloir constituer "une Église nationale démocratisée et nationalisée, indépendante de Rome" [pour reprendre l’expression employée par Emilia Hrabovec dans son ouvrage "Der Heilige Stuhl und die Slowakei 1918-1922 im Kontext internationaler Beziehungen", 2002]. À cela vint s’ajouter la demande d’une liturgie dans la langue nationale, d’une simplification de la prière du bréviaire et – avant tout – de l'abolition de l’obligation du célibat. 

Comme il n’existait pas encore de représentation du Vatican à Prague, le nonce à Vienne, Teodoro Valfrè di Bonzo, décida, à la fin du mois de février 1919, de se rendre à Prague afin de se faire une idée personnelle de la situation. Par ailleurs, déjà avant cela, l’irréprochable archevêque de Prague, le comte Pavel Huyn, qui n’était pas un autochtone, avait reçu du cardinal secrétaire d’état, Pietro Gasparri, l’ordre de quitter son diocèse et de ne pas y retourner. Les motivations qui avaient conduit à ces décisions étaient nettement politiques.

Le nonce se rendit donc à Prague, où il rencontra également les dirigeants de Jednota. On lui présenta une liste de demandes, rédigée par Bohumil Zahradník, prêtre et romancier, qui vivait depuis 1908 une union matrimoniale illégitime et que le gouvernement avait appelé à la tête de la section du ministère de l’Instruction publique chargée de l’Église.

Ces demandes concernaient principalement l’abolition du droit de patronage dont disposait l’aristocratie, le choix des évêques par le clergé et par le peuple, la dotation économique du clergé, l’utilisation de la langue tchèque dans la liturgie, la démocratisation de la constitution ecclésiastique, mais, avant tout, la suppression du célibat et des vêtements cléricaux.

De fait, avec la fin de la monarchie, le droit de patronage de l’aristocratie était devenu obsolète, et la nomination d’évêques autochtones, tchèques ou slovaques, était certainement en ligne avec la pensée de Benoît XV. 

La question de la langue utilisée dans la liturgie pouvait, elle aussi, être prise en considération. En revanche, la situation économique des prêtres ne relevait pas de la compétence de Rome.

Mais tout le reste était inconciliable avec la foi et avec le droit de l’Église. Le nonce n’avait là aucun espace de négociation. C’est pourquoi la délégation de Jednota qui se rendit à Rome vers le milieu du mois de juin 1919 pour être reçue par le pape, en accord avec le gouvernement et aux frais de celui-ci, n’eut aucun succès, elle non plus.

En tout état de cause, la nomination du très estimé professeur tchèque František Korda? comme archevêque de Prague, au mois de septembre 1919, fut la réponse à une attente justifiée. Mais c’est précisément à ce moment-là que se révéla le vrai visage des agitateurs, qui ne demandaient pas seulement qu’un Tchèque soit nommé à la tête du diocèse de Prague – une requête tout à fait licite et reconnue par Rome – mais voulaient également avoir un archevêque conforme à leurs désirs et à leurs idées.

En effet, aussitôt que la nomination de Korda? - un homme sincèrement attaché à l’idée nationale tchèque mais tout aussi sincèrement catholique et fidèle au pape - eut été annoncée publiquement, une vague de mécontentement se souleva contre lui chez les réformistes et ceux-ci pouvaient compter sur l’appui d’un gouvernement aux orientations laïques. 

Les résultats obtenus par la délégation de Jednota qui avait été envoyée en mission à Rome furent jugés insatisfaisants par beaucoup de gens. Cela entraîna une division des esprits au sein du clergé. La faculté de théologie de l’université Charles IV, à Prague, prit ses distances vis-à-vis de son doyen, qui avait fait partie de la délégation.

D’une part il y eut une radicalisation, dont le noyau dur était constitué par un groupe appelé Ohnisko, c’est-à-dire point focal. Bien avant le voyage à Rome, ses membres étaient décidés à mettre en pratique les réformes qu’ils demandaient, même dans le cas d’un refus de la part du Saint-Siège.

C’est pourquoi, au mois d’août 1919, ils incitèrent les prêtres à contracter mariage publiquement. L’un des premiers à le faire fut Zaradník, déjà cité plus haut, dont le mariage civil ne fut que la légalisation d’un concubinage qui perdurait depuis plusieurs années déjà. Les prêtres qui suivirent son exemple furent, dans la plupart des cas, embauchés par des services de l’État et, au mois de septembre, 1 200 demandes de dispense de célibat émanant de prêtres furent adressées au nonce à Vienne.

Puis, sous l’influence d’un nouveau gouvernement anticlérical, on en arriva à une radicalisation encore plus aigüe de Jednota, dont les protagonistes se dirigèrent résolument vers le schisme. "Une fois de plus, il apparut que la question du célibat constituait l’un des ressorts les plus puissants du mouvement schismatique" (Hrabovec). Le 8 janvier 1920, l’“Église tchécoslovaque” fut proclamée et, peu de temps après, elle fut pourvue d’un "patriarche" en la personne du prêtre Karel Farský.

Comme le montre le recensement de 1921, 3,9 % des Tchèques adhérèrent à cette Église, tandis que 76,3 % d’entre eux restaient fidèles à l’Église catholique. Neuf ans plus tard, 5,4 % adhéraient au schisme et 73,5 % à l’Église catholique. Aujourd’hui, la communauté qui se définit comme Église tchèque-hussite doit compter environ 100 000 membres. Tels sont les faits historiques.

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Maintenant il convient de se demander comment le Saint-Siège réagit à cette évolution de la situation. Il est intéressant de constater que la première chose que fit le nonce Valfré di Bonzo fut de chercher quelles étaient les raisons qui avaient provoqué tout cela.

Le nonce ne se limita certainement pas à une analyse superficielle. Il est indiscutable qu’il comprit notamment dans quelle mesure le mouvement de protestation était dû au ressentiment qu’éprouvait une partie importante de la population tchèque envers les Habsbourg et envers Rome, ressentiment alimenté par la glorification de Jan Hus en tant que symbole du soulèvement national contre Rome, et de quelle manière ce ressentiment reflétait les tendances générales à la sécularisation de la société de l’après-guerre.

Mais il identifia, comme cause principale de l’éloignement de ces prêtres, la formation insuffisante du clergé au cours des décennies précédentes, d’un point de vue à la fois théologique et spirituel, ce qui avait par la suite entraîné chez beaucoup d’entre eux une incapacité à résister aux idées de progrès nationalistes et libérales dominantes. 

Du point de vue actuel, il convient d’ajouter que les idées de ce que l’on a appelé le catholicisme réformiste allemand eurent également une certaine influence. Par ailleurs, le mouvement de réforme n’était pas l’affaire de professeurs ou d’intellectuels, mais celle du simple clergé de campagne. L’évolution que connut par la suite l’Église nationale tchèque témoigne aussi de la forte influence du modernisme. C’est ainsi que, par exemple, le catéchisme qu’avait rédigé Karel Farský affirmait que Jésus était fils de Dieu uniquement en ce sens que tous les hommes sont fils de Dieu. Jésus n’était pas Dieu, mais plutôt le plus grand des prophètes.

Il fut facile de comprendre que les racines du problème descendaient plus profondément qu’au niveau d’une quelconque réforme pratique, disciplinaire. Il est évident que de larges fractions du clergé étaient en train de traverser une crise qui faisait vaciller la foi catholique sur ses bases. Le catéchisme de Farský publié en 1922 confirma ce diagnostic.

En somme, Rome comprit pleinement la gravité de la situation. Il y avait un sérieux danger de "restructuration de l’Église catholique selon le modèle presbytéral-synodal, en une organisation ecclésiastique nationale construite à partir de la base, disposant d’une large autonomie par rapport à Rome et soumise, en fin de compte, à la souveraineté de l’État" (Hrabovec).

Face à une telle situation, le nonce Valfrè di Bonzo avait déjà conseillé au cardinal secrétaire d’état Gasparri, en vue de l’arrivée imminente de la délégation de Jednota à Rome, d’adopter une attitude sans équivoque et décidée face aux demandes tchèques. Il estimait que les dirigeants de Jednota ne pouvaient plus être reconquis, même si on leur faisait des concessions, tandis que ceux qui hésitaient encore deviendraient encore plus instables si l’on cédait. Un geste judicieux de bonne volonté à leur égard fut le rappel définitif de l’archevêque de Prague, le comte Pavel Huyn, et de ceux des évêques des diocèses slovaques qui étaient d’origine hongroise. Mais, de toute façon, à Rome, on avait déjà décidé d’agir de cette manière.

Le reste des demandes de Jednota, en particulier l’abolition de l’obligation du célibat, ne pouvait aboutir à autre chose qu’à un refus catégorique.

La recommandation de Valfré di Bonzo – qui, au fond, n’aurait même pas été nécessaire – fut intégrée dans le comportement de la curie et du pape. Le 3 janvier 1920, avant même que le schisme n’ait eu lieu, le pape avait invité le nouvel archevêque de Prague, Korda?, à convoquer immédiatement une conférence des évêques du pays qui devait être présidée par l’archevêque d’Olomouc, le cardinal Leo Skrbensky, si sa santé le lui permettait.

Tout en ayant conscience du fait que les agitateurs ne représentaient qu’une partie du clergé, on savait qu’ils avaient une grande influence sur les autres. Il fallait donc déterminer si le mouvement Jednota pouvait être remis dans le droit chemin ou s’il fallait le dissoudre. Le fait que, dans l’intervalle, les évêques aient déjà pris l’initiative et se soient réunis en conférence est révélateur de leur attitude.

Et lorsque – le 8 janvier 1920 – le schisme se produisit, la réaction du Saint-Office fut immédiate. Un décret du 15 janvier condamna sans délai la "schismatica coalitio" et la frappa d’excommunication.

Les prêtres qui adhéraient à cette Église schismatique, abstraction faite de leur situation et de leur dignité, devaient être considérés "ipso facto" comme excommuniés. Conformément au canon 2384 du "Codex iuris canonici", cette excommunication était réservée au Saint-Siège "speciali modo". Les évêques furent invités à faire connaître immédiatement ce décret aux fidèles et à les mettre en garde contre toute forme de soutien au schisme.

Peu de temps après, le pape lui-même adressa à l’archevêque Korda? une lettre datée du 29 janvier 1920, dans laquelle il indiquait qu’il avait très vivement apprécié l’initiative des évêques tchèques, leur attitude sans équivoque et leurs liens étroits avec le Saint-Siège. Il prenait acte avec satisfaction de la dissolution de Jednota par les évêques et de sa division en associations diocésaines placées chacune sous l’autorité et le contrôle de l’évêque local.

Benoît XV soulignait de manière très vigoureuse que jamais un assouplissement de la loi relative au célibat, "qua ecclesia latina tamquam insigni ornamento laetatur", ne serait approuvé. Le pape indiquait ensuite combien il tenait en grande estime les évêques, qui s’étaient montrés à la hauteur du défi que constituait cette situation difficile.

Vers la fin de cette année si dramatique et si funeste, Benoît XV revint une nouvelle fois sur le sujet, plus précisément dans une allocution qu’il prononça lors du consistoire du 16 décembre. Dans ce discours, le pape fit remarquer que, jusqu’à ce moment, ceux qui avaient tourné le dos à l’Église n’avaient pas été très nombreux et que des personnes en bien plus grand nombre étaient restées fidèles, même si elles avaient été tentées par le mauvais exemple.

Il rappela encore une fois les subtilités de l’argumentation des schismatiques, qui avaient parlé de quelques erreurs de procédure qui devaient être identifiées par Rome, et il repoussa comme trompeuses les affirmations selon lesquelles Rome envisageait d’atténuer la loi sur le célibat. Selon le pape, il était superflu de préciser à quel point ce point était éloigné de la vérité. En revanche, il affirmait sa certitude que la vitalité et la splendeur de l’Église catholique devaient une grande partie de leur force et de leur gloire au célibat des prêtres, qui devait donc être conservé intact. Cela n’avait jamais été aussi nécessaire qu’en ces temps de corruption morale et de convoitises effrénées où les gens avaient un besoin urgent du bon exemple de prêtres modèles.

Et Benoît XV de poursuivre : "Nous réaffirmons maintenant solennellement et formellement ce que nous avons déjà eu l’occasion de déclarer à plusieurs reprises, à savoir que jamais ce Siège Apostolique ne sera amené non seulement à abolir, mais même à adoucir, en l’atténuant en partie, la sacro-sainte et extrêmement salutaire loi du célibat ecclésiastique".

Il en allait de même en ce qui concernait les modifications à la constitution de l’Église. Et avec cela le Saint-Siège avait dit son dernier mot.

Le fait que le jeune et prometteur Mgr Clemente Micara ait été envoyé à Prague, au mois d’octobre 1919, avant même d’y être nommé nonce au mois de juin 1920, montre également à quel point le Saint-Siège considérait la situation comme sérieuse.

Comme Valfrè di Bonzo avant lui, il avait compris depuis longtemps que les demandes formulées par les réformateurs avaient des racines plus profondes que la simple insatisfaction que leur inspirait la situation de l’Église. Ces demandes étaient plutôt l’expression d’une crise de la foi qui se répandait de plus en plus et même d’un mouvement de séparation.

À Rome, on en était arrivé à la même conclusion, comme le démontrent la clarté et la fermeté avec lesquelles le Saint-Office aussi bien que le pape lui-même répondirent aux réformateurs tchèques. On avait compris que ceux-ci ne pouvaient plus être reconquis au moyen de négociations. Les réformateurs avaient abandonné les fondements de la foi catholique et jusqu’à ceux du christianisme même.

Que ce comportement du Saint-Siège, déterminé non pas par des réflexions politiques et pragmatiques mais uniquement par la vérité de la foi, ait été le seul bon, c’est ce qui est démontré non seulement par les recensements cités plus haut, mais également par la manifestation de masse qui réunit des centaines de milliers de personnes lors de la consécration, le 3 avril 1921, du nouvel archevêque d’Olomouc, Antonín Cyril Stojan, transformée en une impressionnante démonstration de fidélité au pape et à l’Église.




Le journal du Saint-Siège dans lequel l'article a été publié le 11 mars 2012 :

> L'Osservatore Romano


Le site du mouvement de désobéissance actuellement actif en Autriche au sein du clergé :

> Pfarrer-Initiative



Tous les articles de www.chiesa à propos du gouvernement central de l’Église catholique:

> Focus VATICAN



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Journal du Vatican / Démission du pape. La théorie et la pratique

dominicanus #Il est vivant !

Benoît XVI ne l'exclut pas. Mais une chose est d'en admettre la possibilité, une autre est de se retirer vraiment. Les éléments pour et contre une décision qui n'a encore jamais été prise à l'époque moderne 

 

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CITÉ DU VATICAN, le 16 mars 2012 – Une certaine émotion a été provoquée par deux articles publiés récemment en Italie qui envisagent l’hypothèse d’une démission de Benoît XVI, démission dont le but serait, entre autres, d’influer sur le choix de son successeur.

Les auteurs de ces articles sont Giuliano Ferrara, qui a publié le sien le 10 mars dans le quotidien "Il Foglio", dont il est le directeur :

> Le dimissioni del papa

et Antonio Socci, dont l’article est paru dans le quotidien "Libero", le 11 mars :

> Le (im)possibili dimissioni del papa

Ferrara n’est pas croyant, Socci est catholique militant. L’un et l’autre sont connus pour leur sincère admiration envers le pape Joseph Ratzinger.

Mais, au-delà des bonnes intentions des deux journalistes, l’hypothèse qu’ils ont esquissée ne paraît pas fondée. 

Tout d’abord parce que ceux qui ont eu l’occasion de rencontrer Benoît XVI, y compris après la publication des deux articles, n’ont pas du tout eu l’impression d’avoir en face d’eux un pape envisageant de démissionner. Bien au contraire. Que ce soit par sa capacité à saisir les liens qui lui est nécessaire pour tout acte de gouvernement, ou par la vision non limitée dans le temps en fonction de laquelle il assure, toujours "s’il plaît à Dieu", la direction de l’Église universelle.

Ensuite parce que rien n’est plus étranger à l’histoire et à la personnalité de Ratzinger que l’idée qu’il pourrait recourir à des manœuvres, même avec de nobles intentions, en ce qui concerne sa propre succession. Cette hypothèse-là est, au point de vue canonique, “subversive”. Pour un souverain pontife, la seule manière légitime d’influer sur le choix du futur pape est de créer des cardinaux. Et si l’on parcourt la liste de ceux qui ont été choisis par Benoît XVI entre 2006 et aujourd’hui, on ne peut pas y discerner une volonté claire d’hypothéquer le futur conclave, celui-ci devant, dans la "mens" de Ratzinger comme dans celle de tout bon croyant, être confié avant tout au Saint-Esprit.

Cela dit, il n’en reste pas moins que, dans son livre-entretien "Lumière du monde", paru en novembre 2010, Benoît XVI affirme (reprenant une idée qu’il avait déjà formulée avant d’être élu comme successeur de Pierre) : ''Si un pape se rend compte clairement qu’il n’est plus capable, physiquement, psychologiquement et spirituellement, d’accomplir les tâches inhérentes à sa fonction, alors il a le droit et, dans certaines circonstances l’obligation, de démissionner". 

Le code de droit canonique lui-même prévoit ce cas, au canon 332, alinéa 2 : "S'il arrive que le Pontife Romain renonce à sa charge, il est requis pour la validité que la renonciation soit faite librement et qu'elle soit dûment manifestée, mais non pas qu'elle soit acceptée par qui que ce soit".

Un cas plus compliqué est celui où le pape serait atteint d’une maladie invalidante qui l’empêcherait de communiquer de quelque manière que ce soit ou qui le rendrait incapable de comprendre et de vouloir. Il n’y a pas de normes publiques (mais il pourrait y avoir des protocoles confidentiels) qui règlent ce cas et qui indiquent donc, entre autres, quelle est l’autorité qui aurait le pouvoir de déclarer le pape empêché.

Il semble que l’on ait jugé possible de faire face à ce “vide législatif” au moyen d’une sorte de lettre de démission “en blanc” signée de manière anticipée par le pape et qui serait rendue officielle dans le cas d’une grave maladie invalidante. Des documents allant dans ce sens ont été publiés en 2010 dans le livre “Perché è santo. Il vero Giovanni Paolo II raccontato dal postulatore della causa di beatificazione” [Pourquoi c’est un saint. Le véritable Jean-Paul II raconté par le postulateur de la cause de sa béatification], écrit par Mgr Slawomir Oder avec Saverio Gaeta pour les éditions Rizzoli:

> Quando Wojtyla voleva dimettersi

Mais même la démission d’un pape prévue par le droit canonique n’est simple qu’en théorie. Pas en pratique.

Jean-Paul II affirma un jour que, dans l’Église, "il n’y a pas de place pour un pape émérite". Et, en novembre 1996, le cardinal Franz Koenig déclara à l’agence de presse allemande DPA : "Le pape sait, et il l’a dit, que l'élection d’un nouveau pontife alors que le précédent est encore en vie constituerait un problème. Un pape retraité, un autre au Vatican : les gens se demanderaient quel est celui des deux qui compte".

En effet, on peut imaginer ce qui se passerait si le “pape” émérite continuait à rédiger des articles et à accorder des interviews comme un cardinal Carlo Maria Martini, ou à écrire des livres et publier des mémoires comme un cardinal Giacomo Biffi.

Voilà pourquoi même un pape comme Paul VI, qui avait envisagé sérieusement l’hypothèse de sa démission, a fini par y renoncer. En septembre 1997 le cardinal Paolo Dezza, qui fut le confesseur du pape Montini, rappelait, à propos des démissions : "Il aurait renoncé, mais il me disait : 'Ce serait un traumatisme pour l’Église', et il n’a donc pas eu le courage de le faire".

En ce qui concerne Jean-Paul II, on a commencé à parler de sa démission après l’attentat de 1981. Puis une seconde et forte vague de rumeurs s’est manifestée en 1995, à l’occasion de son 75e anniversaire. En ces deux occasions, les réactions officielles des organes de communication du Vatican furent des démentis, souvent ironiques.

C’est à partir de l’an 2000 que l’hypothèse de sa démission fut relancée non plus par des journaux, mais par des ecclésiastiques de premier plan.

En janvier de cette année-là, l’évêque Karl Lehmann, créé cardinal l’année suivante, déclara : "Je crois que le pape lui-même, s’il avait le sentiment de ne plus être en mesure de diriger l’Église de manière responsable, aurait alors la force et le courage de dire : Je ne peux plus accomplir ma tâche comme il faut".

Au mois d’octobre suivant, le cardinal belge Godfried Danneels ajouta : "Je ne serais pas surpris si le pape se retirait après l’an 2000".

Le 16 mai 2002, Ratzinger lui-même, alors préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, n’excluant pas que Jean-Paul II puisse, en cas de détérioration de sa santé, se retirer de manière anticipée, déclara au "Muenchner Kirchenzeitung", l’hebdomadaire du diocèse de Munich et Freising : "Si le pape constatait qu’il n’arrivait absolument plus à remplir ses fonctions, alors il démissionnerait certainement".

Le même jour, une idée similaire fut exprimée, dans une autre interview, par le cardinal hondurien Oscar Andres Rodríguez Maradiaga.

Le 7 février 2005, le cardinal secrétaire d’état Angelo Sodano répondit à des journalistes qui lui demandaient si le pape Karol Wojtyla avait pensé à démissionner : "Laissons cela à la conscience du pape".

Pour l’actuel pontificat, on n’en est pas encore arrivé au point où les rumeurs concernant la démission du pape sont discutées publiquement par des ecclésiastiques de haut rang. Mais au niveau des journalistes, oui. En effet, avant la publication des deux derniers articles de Ferrara et de Socci, ce dernier en avait déjà parlé dans "Libero" du 25 septembre 2011 et le vaticaniste Marco Politi dans un ouvrage paru récemment et très critique envers l’actuel pontificat.

En tout cas, si l’on veut approfondir les implications canoniques et pratiques de la démission d’un souverain pontife ou celles du cas d’un pape empêché de poursuivre l’accomplissement de sa mission, il faut consulter deux savants articles publiés en 2000 dans "America", l’hebdomadaire des jésuites de New-York.

Le premier, paru dans le numéro du 25 mars, est de Mgr Kenneth E. Untener, évêque de Saginaw, mort en 2004 à 67 ans :

> If a Pope resigns…

Le second, publié après la mort de son auteur dans le numéro du 30 septembre, est de Mgr James H. Provost, professeur de droit canonique à la Catholic University of America, mort à 60 ans le 26 août de cette même année 2000 :

> What if the Pope became disabled?
Sandro Magister
www.chiesa


Tous les articles de www.chiesa à propos du gouvernement central de l’Église catholique:

> Focus VATICAN


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Journal du Vatican / Irlande et Pologne, les deux filles rebelles

dominicanus #Il est vivant !

Ces deux pays étaient les plus catholiques d'Europe. Mais, au niveau diplomatique, ce n'est plus qu'un souvenir. Leurs gouvernements respectifs sont sur le pied de guerre avec le Saint-Siège. À Varsovie, c'est aussi à cause de Radio Maryja 

 

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CITÉ DU VATICAN, le 9 mars 2012 – Cela fait maintenant plus de deux siècles que la France a rejeté de fait son titre de "fille aînée" de l’Église, même si elle n’a pas encore renoncé, pour son chef de l’état, à la stalle de premier chanoine honoraire du chapitre de Saint-Jean-de-Latran.

Mais, ces derniers temps, deux autres filles bien-aimées de la papauté semblent faire preuve de rébellion vis-à-vis de Rome. L’Irlande ouvertement, la Pologne avec plus de circonspection.

 
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À Dublin, le geste de rupture – comme www.chiesa l’a déjà indiqué – a été de rabaisser l'ambassade d'Irlande près le Saint-Siège au rang de représentation non résidentielle, comme celles de l’Iran et du Timor-Oriental :

> Journal du Vatican / La catholique Irlande retire le triple A au pape (5.11.2011)

Cette décision a été officiellement justifiée par des motifs budgétaires. Mais beaucoup de gens estiment qu’il s’agit d’une mesure de représailles pour l’absence présumée de collaboration du Vatican lors des enquêtes menées par le gouvernement irlandais à propos des abus sexuels sur mineurs qui ont été commis par des membres du clergé au cours des dernières décennies.

Certaines personnalités politiques ont demandé que l’on revienne sur cette décision. On a pu lire dans l’"Irish Times" que l’ambassade près le Vatican était l’une des moins onéreuses, avec un coût annuel de 348 000 euros seulement. Mais le gouvernement évalue à 600 000 euros l’économie réalisée. En tout cas, aussi bien le premier ministre irlandais Enda Kenny, lors d’un récent voyage à Rome pendant lequel il s’est soigneusement tenu à bonne distance du Vatican, que le ministre des Affaires étrangères, le travailliste agnostique Eamon Gilmore, ont affirmé (y compris à Radio Vatican pour le second) que tant que l’état des finances ne le permettrait pas, on ne reviendrait pas en arrière.

Voilà comment la magnifique Villa Spada - qui avait été achetée en 1946 par la République d’Irlande pour servir de résidence à l’une des quatre premières ambassades qu’elle ait ouvertes, en 1929, en même temps que celles de Washington, de Londres et près la Société des Nations - perdra sa fonction historique d'avant-poste irlandais au Vatican.

Aussi longtemps qu’il a été résident, le représentant de Dublin près le Saint-Siège était l’un de ceux, très rares, qui bénéficiaient d’un circuit préférentiel pour être reçus très rapidement en audience personnelle par le pape. Mais ce qui se passe actuellement, c’est que le nouvel ambassadeur désigné, David Cooney, qui a obtenu l’agrément du Vatican avant Noël, est traité comme tous les autres diplomates. En fait, il est encore sur la liste d’attente pour être reçu par Benoît XVI afin de lui remettre ses lettres de créance, lors de l’une de ces audiences "cumulatives" que le pape accorde aux chefs de mission non résidents et dont la prochaine est prévue pour mai ou juin.

Par une curieuse coïncidence, presque une ironie de l’histoire, au moment même où le pays de saint Patrick, catholique per antonomase, relâche ses liens millénaires avec Rome, son voisin le Royaume-Uni – qui, notamment au nom de sa foi protestante, a opprimé l’Irlande pendant des siècles –  ne cesse d’améliorer ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

Des points de friction, bien évidemment, il en reste. À Rome, on craint avec préoccupation que le gouvernement de Londres n’en arrive à assimiler les unions homosexuelles à un mariage pur et simple. Mais ce désaccord, même s’il est profond, ne porte pas préjudice aux bons rapports entre les deux diplomaties, qui au contraire progressent à pleines voiles.

La preuve en est l’accueil triomphal qui a été réservé par la secrétairerie d’état du Vatican à la baronne Sayeeda Warsi, de religion musulmane, que le premier ministre britannique David Cameron a choisie comme chef de la délégation ministérielle envoyée à Rome pour fêter les trente ans de relations diplomatiques complètes avec le Saint-Siège.

Au cours de cette mission, la baronne Warsi a pu être reçue en audience par le pape, rencontrer le secrétaire d’état et même écrire un article qui a été publié en première page de "L'Osservatore Romano". Sa visite a été conclue le 15 février par un long communiqué conjoint au ton très positif :

> "On 14-15 February 2012..."

Un signe supplémentaire, mineur mais tout de même significatif, de l’amélioration des relations entre Rome et Londres est la nomination de l’Écossais Mgr Charles Burns, conseiller ecclésiastique de l’ambassade britannique depuis 2003, en tant que chanoine de Saint-Pierre, au Vatican. Burns a pris possession de cette charge prestigieuse lors d’une cérémonie qui a eu lieu à la basilique Saint-Pierre, le dimanche 19 février.
 

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En ce qui concerne les difficultés croissantes que la diplomatie vaticane rencontre avec l'insoupçonnable Pologne, le nœud de l’affaire est la célèbre Radio Maryja, fondée par un religieux rédemptoriste, Tadeusz Rydzyk. Ou plus exactement, c’est la chaîne de télévision qui lui est associée, TV Trwam, qui a été exclue de l’attribution des fréquences sur la plateforme numérique terrestre qui arrivera dans tous les foyers en 2013.

La décision d’exclure TV Trwam de la plateforme numérique a été prise, le 19 décembre dernier, par le Conseil national de la radio et de la télévision polonaises, KRRiTV. Les membres de ce Conseil sont nommés par le président de la république et par le parlement ; il est donc dominé par le parti de la Plateforme civique, PO, dont font partie à la fois le président Bronislaw Komorowski, en charge depuis 2010, et le premier ministre Donald Tusk, arrivé au pouvoir après les élections de 2007 et confirmé à son poste après celles de 2011, nettement remportées l’une et l’autre par la PO.

Le motif allégué est le peu de solidité financière de la fondation Lux Veritatis, propriétaire de TV Trwam. Un motif vigoureusement contesté par la chaîne de télévision catholique qui, au mois de janvier dernier, a déposé un recours devant les tribunaux locaux et mobilisé ses auditeurs, recueillant en quelques semaines plus de 1 700 000 signatures de soutien. Quelques parlementaires ont interpellé la Commission européenne à ce sujet.

TV Trwam ne dissimule pas sa sympathie, tout à fait partagée, pour le principal parti d’opposition, le parti conservateur Droit et Justice, PiS, de l’ancien premier ministre Jaroslaw Kaczynski. Ce qui donne à penser que, derrière la décision du KRRiTV, il pourrait y avoir la volonté éminemment politique de bâillonner une chaîne d’opposition très suivie.

Mais TV Trwam est aussi, et peut-être surtout, la plus importante des chaînes de télévision catholiques du pays, aussi bien par son organisation que par ses programmes, et c’est la seule qui, quant au nombre de téléspectateurs, pouvait être admise au numérique. Par conséquent, si la décision n’est pas annulée, il n’y aura plus aucune voix ouvertement catholique sur la plateforme numérique, dans un pays comme la Pologne où l’Église, bien que la sécularisation soit arrivée jusque là, conserve encore un rôle très important.

C’est pour cette raison que le conseil permanent de la conférence des évêques de Pologne est intervenu. 

Dans une déclaration officielle, le 16 janvier, les évêques ont déploré que la décision du KRRiTV "porte atteinte au principe de la pluralité et à celui de l’égalité devant la loi, et cela d’autant plus que la majorité des habitants de notre pays sont des catholiques qui devraient avoir librement accès aux programmes de TV Trwam dans le système du numérique terrestre". Et ils ont exprimé l’espoir de voir cette chaîne "qui émet depuis plus de huit ans, faisant preuve de stabilité financière" être intégrée "dans le système de la télévision numérique en Pologne".

 Cette déclaration est importante parce que, à l’exception de l’archevêque de Gniezno, les douze plus hauts représentants de la hiérarchie catholique polonaise ont participé à la réunion du conseil permanent où elle a vu le jour : aussi bien ceux qui, historiquement, sont les plus proches de Radio Maryja, comme le président de la conférence des évêques de Pologne, l’archevêque de Przemysl, Jozef Michalik, et l’archevêque de Dantzig, Slawoj L. Glodz, que ceux qui n’ont pas manifesté beaucoup de sympathie pour la chaîne, comme les cardinaux de Varsovie et de Cracovie, Kazimierz Nycz et Stanislaw Dziwisz.

Beaucoup d’autres évêques – ceux de Pelpin, Bydgoszcz, Swidnica, Legnica, Zielona Gora, Kalisz... – ont par la suite fait des déclarations de soutien à la cause de TV Trwam au nom de la défense de la liberté des moyens de communication à caractère catholique.

Des manifestations de soutien réunissant des dizaines de milliers de personnes ont eu lieu à Varsovie et à Cracovie. Et d’autres ont été organisées dans les villes d’Amérique du Nord où existe une émigration polonaise historiquement consolidée : l’une d’elles a rassemblé trois mille personnes à Chicago.

Il est utile de noter que le parti de la Plateforme civique, qui est en position hégémonique au sein du KRRiTV, n’est pas un parti anticlérical, contrairement au mouvement Palikot qui, aux élections du mois d’octobre dernier, a créé la surprise en parvenant à obtenir 10 % des suffrages. Mais sa composante catholique a un profil plutôt intellectuel et libéral, de type “catholiques adultes”, et elle supporte mal ce catholicisme populaire et traditionnel qui est particulièrement vivace dans les régions du centre-sud et du centre-est de la Pologne, où la participation active à la vie de l’Église est plus élevée et où, comme par hasard, les opinions favorables au parti conservateur Droit et Justice restent majoritaires.

Cette aversion, également culturelle, de l'actuel gouvernement de Varsovie pour Radio Maryja (celle-ci est sans aucun lien avec la Radio Maria italienne, même si ces deux stations ont en commun une large diffusion populaire et une défense intransigeante de la foi et des valeurs catholiques) a amené ce gouvernement à aller jusqu’à exercer des pressions sur le Saint-Siège pour que celui-ci intervienne contre la radio et la télévision du père Tadeusz Rydzyk.

Il l’a également fait de manière formelle, au mois de juin 2011, par le biais d’une note diplomatique qui a été suivie d’une intervention directe du ministre des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski, lors d’un entretien que celui-ci a eu avec son homologue au Vatican, l’archevêque Dominique Mamberti.

Mais ces pressions ne semblent pas avoir produit les effets espérés. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire la lettre écrite au nom de Benoît XVI, le 1er décembre dernier, par le cardinal secrétaire d’état, Tarcisio Bertone, au supérieur des rédemptoristes de la province de Varsovie, le père Janusz Sok, pour le vingtième anniversaire de la radio.

La lettre a un "incipit" au ton fortement élogieux : "Le Saint-Père Benoît XVI, en union spirituelle avec les personnes qui participent au XXe anniversaire de Radio Maryja, envoie par mon intermédiaire, par les mains du père provincial, son salut et sa Bénédiction apostolique au fondateur et directeur de la Radio, le père Tadeusz Rydzyk, à tous les collaborateurs ecclésiastiques et laïques, aux volontaires et à ceux qui trouvent dans cette radio catholique une aide dans la foi sur le chemin qui mène à la rencontre avec Dieu". 

La suite de la lettre est truffée de citations des nombreux éloges adressés à la Radio par le bienheureux Jean-Paul II au cours de son pontificat.

En somme, la lettre du cardinal Bertone semble montrer que  le Saint-Siège et les dirigeants de l’épiscopat polonais sont tout à fait d’accord pour voir en Radio Maryja une radio catholique qu’il n’est pas juste de marginaliser.

Mais, en tout cas, cette lettre n’a pas évité la "très grave décision" prise par le KRRiT gouvernemental d’exclure la télévision de Radio Maryja de la plateforme numérique.

Décision qui, en Pologne mais aussi à Rome, est considérée comme dictée, au-delà des "faibles excuses à propos de l’'instabilité financière'", surtout "par de forts intérêts idéologiques".

La bataille, également diplomatique, entre Rome et Varsovie à propos de Radio Maryja semble loin d’être terminée.
Sandro Magister
www.chiesa



Tous les articles de www.chiesa à propos du gouvernement central de l’Église catholique:

> Focus VATICAN



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

La théologie aujourd’hui : perspectives, principes et critères

dominicanus #Il est vivant !

 

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La théologie aujourd’hui : perspectives, principes et critères. C’est le titre d’un document de la Commission théologique internationale, rendu public ce jeudi, 8 mars. Cette commission a pour mission d’aider le Saint-Siège, et principalement la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dans l’examen des questions doctrinales d’importance majeure. 


Approuvé par le cardinal Levada, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le document est divisé en trois chapitres. Le premier explique que la théologie suppose l’écoute de la parole de Dieu accueillie dans la foi. Le second souligne qu’elle s’exerce dans la communion de l’Église. Le troisième rappelle qu’elle vise à rendre raison sur un mode scientifique de la vérité de Dieu dans la perspective d’une authentique sagesse.


Ce texte technique rappelle que la théologie est une discipline bien à part, et différente des sciences religieuses. Il veut aider l’ensemble du monde universitaire à bien faire la distinction en se basant sur des critères méthodologiques. 


Xavier Sartre (Radio Vatican) a interrogé le père Bonino, O.P, doyen de philosophie et de théologie près l’Institut catholique de Toulouse. >>RealAudioMP3  

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Communiqué du Saint-Siège

Après le document A la recherche d’une éthique universelle, Nouveau regard sur la loi naturelle (2009), la Commission théologique internationale, dont la mission est d’aider le Saint-Siège, et principalement la Congrégation pour la doctrine de la foi dans l’examen des questions doctrinales d’importance majeure, met à la disposition du public dès le 8 mars 2012 un nouveau document rédigé en anglais : Theology Today : Perspectives, Principles and Criteria. Le texte est publié sur la page internet de la Commission théologique internationale sur le site du Vatican (). Le même jour le document est publié aussi sur la revue Origins. CNS Documentary Service et sur le site internet de la Conférence épiscopale des États-Unis. Une traduction italienne sera disponible sous peu dans La Civiltà Cattolica, et des traductions dans les principales langues nationales sont prévues.


Commencé pendant le quinquennium 2004-2008 par une sous-commission présidée par le P. Santiago del Cura Elena, le document a été achevé, sur la base du travail déjà effectué, pendant le quinquennium suivant par une sous-commission présidée par Mgr Paul McPartlan.
Ce document examine quelques perspectives actuelles de la théologie et propose, en fonction des principes constitutifs de la théologie, des critères méthodologiques qui permettent de distinguer ce qui relève de la théologie catholique de ce qui relève de disciplines voisines, comme les sciences religieuses. Il comporte trois chapitres : la théologie suppose l’écoute de la parole de Dieu accueillie dans la foi (ch. 1) ; elle s’exerce dans la communion de l’Église (ch. 2) ; elle vise à rendre raison sur un mode scientifique de la vérité de Dieu dans la perspective d’une authentique sagesse (ch. 3).


Le texte a été approuvé in forma specifica par la Commission théologique internationale le 29 novembre 2011 et a été ensuite soumis au président de cette même Commission, le Cardinal William Levada, Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui en a autorisé la publication.

L'Amérique d'Obama, ou de la liberté perdue

dominicanus #Il est vivant !

Même dans la patrie du droit et de la démocratie, la liberté de conscience est en danger. C'est l'accusation sans précédent que les évêques lancent contre le président des États-Unis. Voici la lettre confidentielle dans laquelle ils expliquent pourquoi 

 

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ROME, le 5 mars 2012 – Radio Vatican et "L'Osservatore Romano" ont parlé de cette lettre. Mais elle n’apparaît pas sur le site web de l’USCCB, la conférence des évêques catholiques des États-Unis.

Elle porte deux signatures : celle du cardinal Timothy M. Dolan, archevêque de New-York et président de l’USCCB (photo), et celle de l’évêque de Bridgeport, William E. Lori, président du comité pour la liberté religieuse.

Les deux prélats l’ont adressée, le 22 février dernier, à tous les évêques des États-Unis. De manière confidentielle. Mais en les invitant à en faire connaître le contenu à tous les fidèles.

On peut en lire ci-dessous le texte intégral.

Cette lettre leur a été inspirée par les règles publiées au mois de janvier par le ministère de la Santé, qui font obligation à toutes les institutions, y compris catholiques, de fournir à leurs employés un contrat d’assurance-santé qui s’appliquera même aux produits pharmaceutiques abortifs, à la stérilisation et à la contraception.

Ce n’est pas la première fois que les évêques affrontent l'administration Obama à propos de décisions concernant le ministère de la Santé, confié à la catholique "liberal" Kathleen Sebelius.

Mais, cette fois-ci, il s’agit d’un affrontement de bien plus grande portée. Selon les évêques, ce qui est aujourd’hui en danger, aux États-Unis, c’est tout simplement la liberté religieuse. 

Parler de liberté religieuse, aux États-Unis, c’est toucher aux fondements mêmes de la nation. Les États-Unis sont nés justement au nom de la défense intégrale de la liberté religieuse des individus et des communautés contre tout pouvoir terrestre, à commencer par l’État.

Cette lettre peut donc surprendre les lecteurs européens, qui vivent dans des états qui se sont au contraire constitués pour défendre leur "laïcité" contre les "ingérences" des Églises, constamment soupçonnées et accusées d’envahir leur domaine. 

C’est ce qui explique la prudence avec laquelle, en général, la hiérarchie catholique, en Europe, affronte les autorités civiles. Une prudence qui est d’autant plus évidente lorsqu’on la compare à la franchise avec laquelle, dans la société américaine, les communautés religieuses s’expriment dans la sphère publique et critiquent le pouvoir politique.

Dans la lettre, le cardinal Dolan et l’évêque Lori – qui n’est pas pour rien chargé précisément, à l’USCCB, des questions de liberté religieuse – expliquent clairement comment ils perçoivent ce dramatique enjeu.

Et ils donnent des indications en ce qui concerne la manière d’agir pour défendre concrètement la liberté de conscience qui est ainsi menacée. Il y a, sur le site web de l’USCCB, une partie où l’on peut trouver les lignes d’action de la campagne :

> Conscience Protection

"Nous continuerons jusqu’à ce que la protection du droit de conscience soit rétablie", a déclaré l’évêque Lori après le rejet au sénat, le 2 mars, par 51 voix contre 48, d’un amendement intitulé "Respect for Right of Conscience Act" qui avait été présenté par Roy Blunt, sénateur républicain du Missouri.

Traditionnellement, dans les différents pays, ce sont les nonces apostoliques qui effectuent des démarches confidentielles auprès des autorités politiques, pour mettre fin aux conflits.

Mais aux États-Unis, plus qu’ailleurs, ce sont les évêques qui interviennent directement et publiquement.

Et cela est encore plus vrai pour les évêques très "positifs" qui constituent aujourd’hui l'aile marchante de l'épiscopat américain, à commencer par l’archevêque de New-York.

Dolan est un cardinal sur lequel Benoît XVI lui-même compte beaucoup. C’est lui que le pape a chargé d’ouvrir, le 17 février, la journée "de réflexion et de prière" qui a réuni tous les cardinaux autour du pape, la veille du dernier consistoire.

Il suffit de lire le discours que Dolan a prononcé à cette occasion, pour comprendre que c’est un homme au caractère bien trempé :

> "We gather as missionaries, as evangelizers"
Sandro Magister
www.chiesa


"JUSQU'À CE QUE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE SOIT RÉTABLIE..."


Le 22 février 2012

Chers frères dans l’épiscopat,

Depuis la dernière fois où nous vous avons écrit à propos des très grands efforts que nous faisons ensemble afin de protéger la liberté religieuse dans notre pays bien-aimé, vous avez été nombreux à nous demander de vous écrire encore une fois pour vous tenir informés de la situation et pour demander à nouveau l’assistance de tous les fidèles dans cette tâche si importante. Nous sommes heureux de le faire maintenant.

Tout d’abord, nous voulons vous dire, à vous et à tous nos sœurs et frères en Jésus-Christ, combien nous apprécions du fond du cœur le remarquable témoignage d’unité dans la foi et de force de conviction que vous avez donné au cours de ce dernier mois. Nous avons fait entendre nos voix et nous continuerons à le faire jusqu’à ce que la liberté religieuse soit rétablie.

Comme nous le savons, le ministère de la Santé et des services sociaux a annoncé, le 20 janvier, sa décision de publier des règles définitives qui contraindraient à peu près tous les employeurs, parmi lesquels un grand nombre d’institutions religieuses, à payer pour des produits pharmaceutiques abortifs, des stérilisations et des actes de contraception. Ces règles n’assureraient aucune protection à nos grandes institutions – telles que les organisations de charité catholiques, les hôpitaux, les universités – ou aux fidèles pris individuellement. Ces règles frappent au cœur notre droit fondamental à la liberté religieuse, ce qui affecte notre capacité à servir ceux qui ne font pas partie de notre communauté de foi. 

Depuis le 20 janvier, la réaction a été immédiate et incessante. Nous nous sommes rassemblés - et nous avons été rejoints par des gens de toutes croyances et de toutes opinions politiques - pour rendre parfaitement clair ce point : nous sommes unis pour nous opposer à toute tentative de refuser ou d’affaiblir le droit à la liberté religieuse sur lequel notre pays a été fondé.

Le vendredi 10 février, l'Administration a publié les règles définitives. Pour reprendre ses propres termes, elles ont été confirmées "sans changement". L'obligation de fournir les prestations illicites est maintenue. L'exemption extrêmement restreinte qui est accordée aux églises est maintenue. En dépit de la vague de protestations, toutes les menaces contre la liberté religieuse créées par les règles initiales sont maintenues.

La liberté religieuse est un droit fondamental pour tous. Ce droit ne dépend pas de la décision de l’accorder qui serait prise par quelque gouvernement que ce soit : c’est un don de Dieu et les sociétés justes en reconnaissent et en respectent le libre exercice. Le libre exercice de la religion va bien au-delà de la liberté de culte. Il interdit également au gouvernement de contraindre des individus ou des groupes à violer leurs convictions religieuses les plus profondes et d’interférer dans les affaires internes des organisations religieuses.

Des actes récents de l'Administration ont cherché à réduire ce libre exercice à un "privilège" arbitrairement accordé par le gouvernement, comme une simple exemption par rapport à une forme globale et extrême de sécularisme. L'exemption est trop étroitement délimitée, parce qu’elle n’exempte pas la plupart des employeurs religieux à but non lucratif, les assureurs affiliés à des organismes religieux, les employeurs auto-assurés, ou d’autres entreprises privées possédées et gérées par des personnes qui refusent à juste titre de payer pour des produits pharmaceutiques abortifs, pour des stérilisations et pour des contraceptions. Et puisqu’elle n’est instituée que par un coup de tête du pouvoir exécutif, cette exemption excessivement restreinte peut elle-même être supprimée facilement.

Aux États-Unis, la liberté religieuse ne dépend pas de la bienveillance de ceux qui nous gouvernent. Elle est notre "première liberté" et le respect que l’on a pour elle doit être large et inclusif, et non pas étroit et exclusif. Les catholiques et les autres croyants de bonne volonté ne sont pas des citoyens de seconde zone. Et ce n’est pas au gouvernement de décider lequel de nos ministères est "suffisamment religieux" pour justifier la protection de la liberté religieuse.

Tout cela n’est pas qu’une question de contraception, de produits pharmaceutiques abortifs et de stérilisation, même si tout le monde doit reconnaître qu’il y a de l’injustice à les inclure dans un programme de protection sanitaire obligatoire pour tous. Ce n’est pas une question de républicains ou de démocrates, de conservateurs ou de "liberal". C’est une question de gens qui ont la foi. C’est d’abord et avant tout une question de liberté religieuse pour tout le monde. Si le gouvernement peut, par exemple, dire aux catholiques qu’ils ne peuvent pas agir aujourd’hui dans le domaine des assurances sans violer leurs convictions religieuses, comment cela va-t-il finir ? C’est une violation des limites constitutionnelles fixées à notre gouvernement et des droits fondamentaux sur lesquels notre pays a été fondé.

Il reste encore beaucoup à faire. Nous ne pouvons pas rester inactifs face à une menace aussi grave contre la liberté religieuse pour laquelle nos parents et nos grands-parents se sont battus. En ce moment de l’histoire, nous devons travailler activement pour défendre la liberté religieuse et pour faire disparaître tout ce qui menace la pratique de notre foi dans le domaine public. C’est notre patrimoine en tant qu’Américains. Le président Obama doit abroger la loi ou, à tout le moins, prendre des mesures complètes et efficaces pour protéger la liberté religieuse et la conscience.

Avant tout, chers frères, nous comptons sur l’aide du Seigneur dans ce combat important. Nous avons tous le devoir d’agir maintenant, en prenant contact avec nos législateurs pour soutenir la loi sur le respect des droits de la conscience, ce qui peut être fait en utilisant l’appel qui se trouve sur le site www.usccb.org/conscience.

Nous vous invitons à partager le contenu de cette lettre avec les fidèles de votre diocèse, sous les formes ou par les moyens qui vous paraîtront les plus efficaces. Continuons à prier pour qu’il soit mis fin rapidement et complètement à cette menace et à toutes les autres qui pèsent sur la liberté religieuse et sur la pratique de notre foi dans notre grand pays. 

Timothy Cardinal Dolan
Archevêque de New-York
Président de la conférence des évêques catholiques des États-Unis

William E. Lori
Évêque de Bridgeport
Président du comité "ad hoc" pour la liberté religieuse

 


À propos des évêques "positifs", qui constituent aujourd’hui l'aile marchante de l'épiscopat américain, et de leur manière de concevoir la religion dans la société, l’un d’eux est l'archevêque de Los Angeles, José H. Gómez :

> Les États-Unis redécouvrent leur langue maternelle: le latin (13.9.2011)

Et un autre est l’archevêque de Philadelphie (précédemment évêque de Denver), Charles J. Chaput :

> La doctrine du catholique Kennedy? À oublier (2.3.2010)



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

 

 

Benoît XVI, La souffrance des couples stériles

dominicanus #Il est vivant !

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Messieurs les cardinaux,

Vénérés frères dans l’épiscopat et le sacerdoce,

Chers frères et sœurs,

Je suis heureux de vous rencontrer à l’occasion des travaux de la XVIIIe Assemblée générale de l’Académie pontificale pour la vie. Je vous salue et je vous remercie de votre généreux service pour défendre et favoriser la vie. Je remercie en particulier votre président, Mgr Ignacio Carrasco de Paula, pour les paroles qu’il m’a adressées en votre nom. La mise en route de vos travaux manifeste la confiance que l’Eglise a toujours placée dans les possibilités de la raison humaine et dans un travail scientifique rigoureusement conduit, tenant toujours à l’esprit l’aspect moral. Le thème que vous avez choisi cette année, "Diagnostic et thérapie de la stérilité", en plus d’avoir une importance humaine et sociale, possède une valeur scientifique particulière et exprime la possibilité concrète d’un dialogue fécond entre dimension éthique et recherche biomédicale. Devant le problème de la stérilité du couple, en effet, vous avez choisi de rappeler et considérer soigneusement la dimension morale, recherchant des voies pour une évaluation diagnostique juste et une thérapie qui corrige les causes de la stérilité. Cette approche procède du désir non seulement de donner un enfant au couple, mais de rendre aux époux leur fertilité et toute la dignité d’être responsables de leurs propres choix procréatifs, pour être des collaborateurs de Dieu dans la génération d’un nouvel être humain. La recherche d’un diagnostic et d’une thérapie représente l’approche qui est scientifiquement la plus juste pour la question de la stérilité, mais aussi celle qui est la plus respectueuse de l’humanité intégrale des sujets impliqués. En effet, l’union de l’homme et de la femme dans cette communauté d’amour et de vie qu’est le mariage, constitue l’unique "lieu" digne pour l’appel à l’existence d’un nouvel être humain, qui est toujours un don.

Par conséquent, je désire encourager l’honnêteté intellectuelle de votre travail, expression d’une science qui garde éveillé son esprit de recherche de la vérité, au service du bien authentique de l’homme, et qui évite le risque d’être une pratique purement fonctionnelle. La dignité humaine et chrétienne de la procréation, en effet, ne consiste pas à être un "produit", mais repose sur son lien avec l’acte conjugal, expression de l’amour des époux, de leur union non seulement biologique, mais également spirituelle. L’Instruction Donum vitae nous rappelle, à ce sujet, que "par son intime structure, l’acte conjugal, unissant les époux d’un lien très profond, les rend aptes à la génération de nouvelles vies, selon les lois inscrites dans l’être même de l’homme et de la femme" (n. 126). Les légitimes aspirations à enfanter, du couple qui se trouve en état de stérilité, doivent par conséquent trouver, avec l’aide de la science, une réponse qui respecte pleinement leur dignité de personnes et d’époux. L’humilité et la précision avec lesquelles vous approfondissez ces problématiques méritent encouragement et soutien, à la différence de certains de vos collègues, entrainés par la fascination de la technologie de la fécondation artificielle. A l’occasion du Xe anniversaire de l’encyclique Fides et ratio, j’ai rappelé comment "le profit facile ou, pire encore, l’arrogance de se substituer au Créateur, jouent, parfois, un rôle déterminant. C’est une forme d’hybris de la raison, qui peut endosser des caractéristiques dangereuses pour l’humanité" (Discours aux participants du Congrès international de l’Université pontificale du Latran, 18 octobre 2008). En vérité, le scientisme et la logique du profit semblent aujourd’hui dominer le domaine de la stérilité et de la procréation humaine, tendant à entraver également de nombreux autres terrains de recherche.

L’Eglise prête une grande attention aux souffrances des couples stériles, se préoccupe d’eux et, justement pour cela, encourage la recherche médicale. La science, cependant, n’est pas toujours en mesure de répondre aux désirs de tant de couples. Je voudrais, en ce sens, rappeler aux époux qui vivent la condition de la stérilité, que leur vocation matrimoniale n’en est pas pour autant amoindrie. Les conjoints, par leur vocation baptismale et matrimoniale, sont toujours appelés à collaborer avec Dieu à la création d’une nouvelle humanité. En effet, la vocation à l’amour est vocation au don de soi et ceci est une possibilité qu’aucune condition organique ne peut empêcher. Par conséquent, où la science ne trouve pas de réponse, la réponse qui donne la lumière vient du Christ.

Je désire vous encourager, vous tous qui avez afflué pour ces journées d’étude et qui parfois travaillez dans un contexte médico-scientifique où la dimension de la vérité s’avère brouillée: poursuivez le chemin entrepris, d’une science intellectuellement honnête et pénétrée par la recherche continuelle du bien de l’homme. Dans votre parcours intellectuel, ne dédaignez pas le dialogue avec la foi. Je vous adresse l’appel exprimé dans l’encyclique Deus caritas est: "Pour pouvoir agir de manière droite, la raison doit constamment être purifiée, car son aveuglement éthique, découlant de la tentation de l’intérêt et du pouvoir qui l’éblouissent, est un danger qu’on ne peut jamais totalement éliminer. […] La foi permet à la raison de mieux accomplir sa tâche et de mieux voir ce qui lui est propre." (n. 28). En outre, c’est justement la matrice culturelle instaurée par le christianisme  – enracinée dans l’affirmation de l’existence de la vérité et de l’intelligibilité du réel à la lumière de la Vérité suprême – qui a rendu possible, dans l’Europe du Moyen Age, le développement du savoir scientifique moderne, savoir qui, dans les cultures précédentes, était restée seulement en germe.

Illustres scientifiques, et vous tous membres de l’Académie, engagés à promouvoir la vie et la dignité de la personne humaine, gardez toujours présent à l’esprit, également, le rôle culturel fondamental que vous jouez dans la société et l’influence que vous avez pour former l’opinion publique. Mon prédécesseur, le bienheureux Jean-Paul II rappelait que les savants, "justement parce qu’ils savent davantage, sont appelés à servir davantage" (Discours à l’Académie pontificale des sciences, 11 novembre 2002). Les personnes ont confiance en vous qui servez la vie, ont confiance dans votre engagement à soutenir ceux qui ont besoin de réconfort et d’espérance. Ne cédez jamais à la tentation de traiter le bien des personnes en le réduisant à un simple problème technique ! L’indifférence de la conscience par rapport au vrai et au bien représente une menace dangereuse pour le progrès scientifique authentique.

Je voudrais conclure en renouvelant le souhait que le Concile Vatican II adresse aux hommes de pensée et de science: "Bienheureux ceux qui, possédant la vérité, continuent à la chercher, pour la renouveler, l’approfondir, la donner aux autres" (Message aux hommes de pensée et de science, 8 décembre 1965). C’est avec ces augures que je vous donne, à vous tous ici et à ceux qui vous sont chers, ma bénédiction apostolique.

© Libreria Editrice Vaticana - 2012

Traduction de ZENIT, par Anne Kurian

P. Jean Charbonnier, La Chine 50 ans après Vatican II : Liturgie et Inculturation

dominicanus #Il est vivant !

Un peu partout dans le monde, le cinquantième anniversaire du concile Vatican II est l’occasion d’un bilan. A l’époque du concile (1962-1965), les communications de l’Eglise de Chine avec l’Eglise universelle étaient quasi impossibles du fait de la révolution maoïste. Aujourd’hui, après trente années de politique d’ouverture en Chine, l’heure est aussi au bilan dans l’Eglise de Chine. Du 15 au 18 novembre 2011, un colloque s’est tenu à Shijiazhuang, dans le Hebei, sur le thème « Liturgie et Inculturation ». Le P. Jean Charbonnier, des Missions Etrangères, y a pris part. Il en rend compte dans le texte ci-dessous.
 


 

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Au matin du 16 novembre 2011, une clientèle bigarrée se côtoie dans la vaste salle à manger de l’Hôtel Junxing de Shijiazhuang, dans la province du Hebei. Les plats habituels du petit déjeuner sont alignés sur une série de tables accolées sur toute la largeur de la grande salle : nouilles grillées, fricassée de légumes verts, beignets youtiao, mantou, baozi, cacahuètes, bouchées de poisson séché, etc. Au bout de la table, on peut puiser dans de grandes gamelles de la soupe au millet, du lait de soja et le fameux xifan de riz liquide parfaitement insipide. Deux longues files progressent tout au long de cette table buffet, chacun picorant suivant son goût : d’un côté, une file de prêtres taoïstes en toge noire, tous coiffés de leur bonnet rituel, de l’autre, une file plus variée de prêtres catholiques, malheureusement sans la barrette qui leur donnerait la face, mais avec le col romain, accompagnés d’une douzaine de religieuses en habit et de quelques laïques. Deux grands colloques, chacun réunissant une centaine de participants, prennent place dans cet « Hôtel de l’armée victorieuse » les 16, 17 et 18 novembre 2011.

Il ne s’agit nullement d’une rencontre interreligieuse. Car si la nourriture est la même pour tous, ces deux groupes ne communiquent pas du tout entre eux. Le groupe catholique est pleinement absorbé par le thème choisi pour ce colloque : « Liturgie et Inculturation ». Je n’ai pas l’idée de demander à l’un des prêtres taoïstes de quoi ils discutent. Il est peut-être aussi question de leurs rituels à adapter à la société contemporaine… D’autres grandes assemblées taoïstes se sont réunies à ce sujet fin 2011.

Rattraper le retard du continent en matière de réforme liturgique

Le colloque catholique est organisé par l’Institut ‘Foi et Culture’ de Shijiazhuang ou plus exactement l’« Institut La Foi pour les études culturelles ». L’institut La Foi (Xinde) en effet a d’abord été le nom du journal catholique La Foi (Xinde) qui est désormais devenu un hebdomadaire après plus de vingt ans d’existence. Sur ce tronc d’origine s’est greffé un service social catholique qui a pris le nom voisin de « Jinde » (‘Entrer dans la vertu’). Le P. Jean-Baptiste Zhang Shijiang, ancien étudiant aux Philippines, est la cheville ouvrière de cet ensemble. Le réseau de relations créé par le journal La Foi lui permet maintenant d’organiser des colloques de formation théologique. Le choix du sujet, « Liturgie et inculturation », intéresse particulièrement les prêtres. L’institut La Foi a pu ainsi s’associer aux dix grands séminaires de Chine pour mettre sur pied ce colloque : séminaire national de Daxing à Pékin, séminaires régionaux du Hebei, de Xi’an, de Taiyuan, de Wuhan, de Sheshan, de Shenyang, de Chengdu, séminaire diocésain de Pékin. La faculté de théologie de l’Université Fujen de Taipei est sans doute comptée au nombre des dix séminaires impliqués.

A l’ouverture de la session, les participants reçoivent un document précieux. Il s’agit d’un bilan de la formation en compétences liturgiques au cours de vingt dernières années. Jusqu’à ce jour, vingt prêtres et une religieuse chinois se sont spécialisés dans les études liturgiques à l’étranger : Amérique, Italie, Allemagne, Philippines, Suisse. L’un d’eux a obtenu un doctorat, treize autres une licence, les autres sont encore en cours d’étude. Onze d’entre eux sont de retour en Chine et enseignent la liturgie dans les dix grands séminaires. Une étude menée par l’Institut ‘Foi et Culture’ fournit aussi le bilan statistique des publications en Chine concernant la liturgie :

- messe et sacrements : 33 titres – dont une par la Commission liturgique de la Conférence épiscopale –, sept au Shanxi, onze par la société Guangqi de Shanghai, onze par l’Institut La Foi au Hebei et trois autres ;
- autres publications au nombre d’une centaine pour des sujets tels que introductions à la liturgie, instruments liturgiques, lectures et homélies, prières liturgiques, deux périodiques liturgie et spiritualité, calendriers liturgiques, livres de chants sacrés.

En vingt ans, l’Eglise en Chine a ainsi rattrapé trente années de retard sur la mise en œuvre de la réforme liturgique à Taiwan, Hongkong et autres lieux.

Quelle inculturation pour la liturgie catholique ?

D’après la liste officielle des participants au colloque, on peut compter un évêque, Mgr Yang Xiaoting évêque « officiel » (et légitime) de Yan’an, 44 prêtres, deux séminaristes, onze religieuses, onze laïques et six personnalités de niveau universitaire intéressées par le rituel catholique et par sa base ecclésiale. Notons parmi eux le professeur Liu Guopeng, de l’Institut pour l’étude des religions mondiales de Pékin, auteur d’un gros ouvrage sur Mgr Celso Costantini, premier délégué apostolique en Chine en 1922, Mme Kang Zhijie, professeur à l’Université de Wuhan, auteur d’ouvrages sur les fêtes catholiques et sur la communauté catholique de Chayuangou, au nord du Hubei.

Une trentaine d’intervenants présenteront leur sujet au cours des trois jours du colloque. La plupart d’entre eux ont bénéficié de longues années d’étude en Amérique ou en Europe. Plusieurs sont professeurs de liturgie dans leur grand séminaire ou au séminaire national de Daxing à Pékin. C’est le cas en particulier du P. Yao Shun, de Mongolie intérieure, accueilli en Amérique par les pères de Maryknoll en 1994 et étudiant au St John’s Seminary de 1994 à 1998. Son exposé bien structuré sur la liturgie en relation à l’évangélisation pastorale est bien reçu. De même ses réponses aux questions diverses soulevées par l’assemblée. Un forum d’une soirée dirigé par le P. Jean Zhu Xile, un ancien de Fribourg en Suisse, donne lieu à quantité de questions très pratiques.

Signalons entre autres la confusion actuelle dans la traduction du nom des saints. Saint Pierre peut donner Boduolu, d’après le latin Petrus, ou bien Boduo car les prénoms chinois sont de deux mots ou encore Bide d’après l’anglais Peter. Et pourquoi pas le prénom chinois des 120 martyrs canonisés à la place du prénom de leur baptême ?

Autres questions concernant la liturgie de la messe : l’offertoire, les danses et la mémoire des saints. Peut-on offrir des intentions de prière écrites sur papier et demander au célébrant de les brûler ensuite en signe d’acceptation par Dieu ? Le P. Pan répond par la négative. Les intentions de prières sont réunies dans la prière universelle et offertes par le célébrant. Pour ce qui est des danses, il signale que Rome demande beaucoup de prudence. A Taiwan, pour célébrer les 150 ans de l’Eglise dans l’île, des danses étaient prévues pendant la messe. Elles ont ensuite été supprimées, car elles tournaient trop au spectacle et pouvaient détourner de Dieu le cœur des fidèles.

Vers un missel unique en langue chinoise

Nombres de réponses éclairées sont fournies par les deux participants de Taiwan qui bénéficient d’une longue expérience en liturgie : le P. Charles Pan, lazariste chinois de Taipei, professeur à l’Université Fujen, et Mme Thérèse Chien Ling-chu, membre de la Commission liturgique de l’archidiocèse de Taipei et responsable du Centre de recherche liturgique de la Faculté de théologie à l’Université Fujen. Le P. Charles Pan a longtemps travaillé aux côtés du P. André Chao, homme de base de la réforme liturgique à Taiwan depuis le concile Vatican II. Son apport à Shijiazhuang tend à prendre la relève des apports passés du P. Thomas Law, de Hongkong, qui avait été le principal artisan de la diffusion des orientations de Vatican II dans les grands séminaires de Chine. Les traductions du missel et du rituel faites à Taiwan sont sans doute plus proches des milieux catholiques les plus dynamiques du nord de la Chine. L’une des questions discutées au colloque est d’ailleurs la difficulté d’adopter une traduction chinoise de référence alors que trois traductions sont actuellement concurrentes à Hongkong, Taiwan et sur le continent. Bien que l’écriture idéographique soit la même partout, les langues parlées sont différentes. Il faut parfois modifier le texte écrit de façon à éviter des lectures grossièrement déviantes.

La question est posée par le P. Pierre Zhao Jianmin, ancien doctorant en Belgique, aujourd’hui directeur des éditions Sapientia et d’une formation théologique pour universitaires à Pékin : « P. Pan, P. Yao, Prof. Qian, vous êtes des autorités dans les trois territoires des deux côtés du détroit (Taiwan, Hongkong, continent). Puis-je vous demander s’il est bon que le missel et le sacramentaire que nous utilisons actuellement soit une seule édition ou bien qu’il y ait trois éditions différentes ? S’il est bon qu’il n’y ait qu’une seule édition, comment y parvenir du point de vue liturgique ? »

La première réponse est donnée par Mme Thérèse Chien, directrice de l’ALF (Asian Liturgy Forum) à l’Université Fujen : « Dans les trois territoires de chaque côté du détroit, des expressions diffèrent. Si l’unification est forcée, il y aura des mécontents. Je maintiens pourtant que les trois territoires peuvent coopérer, car l’essentiel nous est commun. Les adaptations locales sont peu nombreuses. Le curie romaine espère qu’il n’y ait qu’une traduction officielle par langue et nous ne pouvons en envoyer qu’une. Ce n’est qu’après l’approbation de Rome que nous pourrons l’utiliser. C’est pourquoi il est important que nos trois territoires se réunissent maintenant dans l’espoir de parvenir à un seul et même texte. »

Le P. Yao Shun ajoute : « Depuis nombre d’années, la traduction que nous utilisons n’est pas celle de Taiwan mais celle de Hongkong. Il y a aussi des parties de Shanghai. Cela fait plusieurs éditions. Nous le comprenons. Mais la diversité des textes peut créer des difficultés. Bien que les habitudes soient vraiment différentes, il est préférable d’œuvrer à un texte unique en intégrant les quelques adaptations convenables en chaque lieu comme le suggère Mme Chien. »

Le P. Pan conclut : « Pour l’essentiel, ma position est la même que celle de nos deux liturgistes. Par exemple à Taiwan, outre le mandarin, il y a la messe en taïwanais et dans les langues aborigènes. La messe en taïwanais est une romanisation de la messe mandarine traduite en taïwanais par les pères de Maryknoll. Quant aux aborigènes, la plupart n’ont pas de missel dans leur langue. Ils font eux-mêmes les adaptations voulues en fonction de leur langue maternelle. »

Cette dernière remarque laisse penser que la compétence du P. Pan ne s’étend pas à la liturgie des aborigènes, car les traductions voulues dans les principales langues aborigènes ont été publiées et utilisées par les Pères des Missions étrangères de Paris au cours des soixante dernières années. Le P. Pan veut peut-être seulement forcer le trait en faveur des adaptations locales.

Il s’agit ici d’une question parmi une vingtaine d’autres débats publiés par le journal Xinde des 8, 15 et 22 décembre 2011.

Un troisième expert de Taiwan intervient dans le domaine de l’architecture religieuse, symbolique de grands axes de la pensée chinoise. Il s’agit du prêtre allemand Martin Welling, SVD, missionnaire à Taiwan depuis des décennies. Ces dernières années, il dirigeait One World Community Service Center de Hsintien, un organisme d’éducation et culture, ainsi que le Genesis Conference Center. Il est maintenant affecté au service des étudiants chinois de théologie accueillis en Allemagne au centre des Pères du Verbe Divin à St Augustin, près de Cologne. Son exposé Powerpoint présente quelques constructions récentes d’églises à Taiwan combinant les requêtes de la liturgie avec une symbolique chinoise.

Ce genre de création sophistiquée dépasse encore sans doute les rêves les plus audacieux des prêtres du continent, mais elle leur ouvre un horizon. D’autres réalisations liturgiques à Taiwan ou dans la diaspora chinoise, comme à Singapour et à Paris, ne sont pas encore familières en Chine. Les images du rituel en l’honneur des ancêtres célébré à Taipei ou à Paris à l’occasion du Nouvel An lunaire semblent être reçues avec réticence et donnent lieu à des questionnements : « Ce genre de célébration est-il permis par l’Eglise ? Les gens souhaitent-ils y participer ? »

Les réponses à ces questions sont en fait données dans l’exposé du P. Chen Kaihua, professeur au séminaire de Chengdu. Le P. Chen n’a pu venir au colloque et son exposé a seulement été distribué. Le P. Chen Kaihua, de la province du Yunnan, a été étudiant de théologie en deuxième cycle au Centre Sèvres de Paris. Il explique comment le rituel des ancêtres utilisé à Paris a d’abord été célébré à Taiwan en 1971 par Mgr Yu Pin, recteur de l’Université Fujen. Ce culte « Ji Tian Jingzu » (‘Sacrifice au Ciel - Honneur aux ancêtres’) fait problème dans l’histoire de l’évangélisation en Chine. Ce fut la source d’un conflit de pouvoir entre l’empereur de Chine et Rome et d’une « querelle des rites » entre les instituts missionnaires. Il s’agit au fond d’une question de christologie : le salut par la foi au Christ sauveur et non par les rites. Aujourd’hui, pour les Chinois de la diaspora et ceux de Taiwan exilés du continent, le recours au rituel des ancêtres répond à un besoin d’identité culturelle et de lien avec la terre des ancêtres. La Conférence épiscopale chinoise de Taiwan a publié le 29 décembre 1974 un document sur le vrai sens du culte des ancêtres pour les chrétiens. Depuis 1971, Msgr Yu Pin, Lokuang, Paul Cheng, d’autres encore, ont déterminé la portée théologique de ce rituel en relation avec les principes confucéens de respect du ciel et de piété filiale (xiaodao). Pour les théologiens du continent, il y a là un lieu significatif de dialogue interreligieux et d’approfondissement théologique.

Conclusion

Le Colloque de Shijiazhuang, bien que visant à l’inculturation de la liturgie n’est en rien une recherche aventureuse ou fantaisiste. Les discussions se réfèrent constamment à la première constitution de Vatican II De Sacra Liturgia. Le fruit principal est peut-être de mettre en valeur la plénitude de sens des célébrations liturgiques bien menées et de dissuader les célébrants de liturgies bâclées. Bien qu’ayant le sens des rites, les officiants chinois sont aussi pragmatiques et tentés de miser sur l’efficacité du rite pourvu qu’il soit complet dans le minimum de temps. Mais le ex opere operato doit être soigneusement distingué des rituels magiques d’origine animiste. La liturgie chrétienne a pour mérite d’associer le geste rituel au sens de la Parole. Encore faut-il que le geste soit bien visible et la Parole bien entendue. Le colloque a ainsi bien mis en relief les liens entre liturgie, pastorale et spiritualité.

En un temps où l’Eglise dans le monde s’apprête à célébrer le cinquantenaire de Vatican II, l’Eglise en Chine semble prendre les devants en portant l’attention sur la première des quatre constitutions conciliaires et en s’interrogeant sur sa mise en œuvre. On peut espérer que les trois autres constitutions feront l’objet de nouveaux colloques et que les théologiens de Taiwan et de Hongkong y prendront aussi une part active.


© Les dépêches d'Eglises d'Asie peuvent être reproduites, intégralement comme partiellement, à la seule condition de citer la source.

 

MESSAGE DE SA SAINTETÉ BENOÎT XVI POUR LE CARÊME 2012

dominicanus #Il est vivant !

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«Faisons attention les uns aux autres
pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes»
(He 10, 24)

 



Frères et sœurs,

Le Carême nous offre encore une fois l’opportunité de réfléchir sur ce qui est au cœur de la vie chrétienne : la charité. En effet, c’est un temps favorable pour renouveler, à l’aide de la Parole de Dieu et des Sacrements, notre itinéraire de foi, aussi bien personnel que communautaire. C’est un cheminement marqué par la prière et le partage, par le silence et le jeûne, dans l’attente de vivre la joie pascale.

Cette année, je désire proposer quelques réflexions à la lumière d’un bref texte biblique tiré de la Lettre aux Hébreux : « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes » (10, 24). Cette phrase fait partie d’une péricope dans laquelle l’écrivain sacré exhorte à faire confiance à Jésus Christ comme Grand prêtre qui nous a obtenu le pardon et l’accès à Dieu. Le fruit de notre accueil du Christ est une vie selon les trois vertus théologales : il s’agit de nous approcher du Seigneur « avec un cœur sincère et dans la plénitude de la foi » (v. 22), de garder indéfectible « la confession de l’espérance » (v. 23) en faisant constamment attention à exercer avec nos frères « la charité et les œuvres bonnes » (v. 24). Pour étayer cette conduite évangélique – est-il également affirmé -, il est important de participer aux rencontres liturgiques et de prière de la communauté, en tenant compte du but eschatologique : la pleine communion en Dieu (v. 25). Je m’arrête sur le verset 24 qui, en quelques mots, offre un enseignement précieux et toujours actuel sur trois aspects de la vie chrétienne: l’attention à l’autre, la réciprocité et la sainteté personnelle.

1. « Faisons attention » : la responsabilité envers le frère.

Le premier élément est l’invitation à « faire attention » : le verbe grec utilisé est katanoein, qui signifie bien observer, être attentifs, regarder en étant conscient, se rendre compte d’une réalité. Nous le trouvons dans l’Évangile, lorsque Jésus invite les disciples à « observer » les oiseaux du ciel qui, bien qu’ils ne s’inquiètent pas, sont l’objet de l’empressement et de l’attention de la Providence divine (cf. Lc 12, 24), et à « se rendre compte » de la poutre qui se trouve dans leur œil avant de regarder la paille dans l’œil de leur frère (cf. Lc 6, 41). Nous trouvons aussi cet élément dans un autre passage de la même Lettre aux Hébreux, comme invitation à « prêter attention à Jésus » (3, 1), l’apôtre et le grand prêtre de notre foi. Ensuite, le verbe qui ouvre notre exhortation invite à fixer le regard sur l’autre, tout d’abord sur Jésus, et à être attentifs les uns envers les autres, à ne pas se montrer étrangers, indifférents au destin des frères. Souvent, au contraire, l’attitude inverse prédomine : l’indifférence, le désintérêt qui naissent de l’égoïsme dissimulé derrière une apparence de respect pour la « sphère privée ». Aujourd’hui aussi, la voix du Seigneur résonne avec force, appelant chacun de nous à prendre soin de l’autre. Aujourd’hui aussi, Dieu nous demande d’être les « gardiens » de nos frères (cf. Gn 4, 9), d’instaurer des relations caractérisées par un empressement réciproque, par une attention au bien de l’autre et à tout son bien. Le grand commandement de l’amour du prochain exige et sollicite d’être conscients d’avoir une responsabilité envers celui qui, comme moi, est une créature et un enfant de Dieu : le fait d’être frères en humanité et, dans bien des cas, aussi dans la foi, doit nous amener à voir dans l’autre un véritable alter ego, aimé infiniment par le Seigneur. Si nous cultivons ce regard de fraternité, la solidarité, la justice ainsi que la miséricorde et la compassion jailliront naturellement de notre cœur. Le Serviteur de Dieu Paul VI affirmait qu’aujourd’hui le monde souffre surtout d’un manque de fraternité : « Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou dans leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples » (Lett. enc. Populorum progressio [26 mars 1967], n. 66).

L’attention à l’autre comporte que l’on désire pour lui ou pour elle le bien, sous tous ses aspects : physique, moral et spirituel. La culture contemporaine semble avoir perdu le sens du bien et du mal, tandis qu’il est nécessaire de répéter avec force que le bien existe et triomphe, parce que Dieu est « le bon, le bienfaisant » (Ps 119, 68). Le bien est ce qui suscite, protège et promeut la vie, la fraternité et la communion. La responsabilité envers le prochain signifie alors vouloir et faire le bien de l’autre, désirant qu’il s’ouvre lui aussi à la logique du bien ; s’intéresser au frère veut dire ouvrir les yeux sur ses nécessités. L’Écriture Sainte met en garde contre le danger d’avoir le cœur endurci par une sorte d’« anesthésie spirituelle » qui rend aveugles aux souffrances des autres. L’évangéliste Luc rapporte deux paraboles de Jésus dans lesquelles sont indiqués deux exemples de cette situation qui peut se créer dans le cœur de l’homme. Dans celle du bon Samaritain, le prêtre et le lévite « passent outre », avec indifférence, devant l’homme dépouillé et roué de coups par les brigands (cf. Lc 10, 30-32), et dans la parabole du mauvais riche, cet homme repu de biens ne s’aperçoit pas de la condition du pauvre Lazare qui meurt de faim devant sa porte (cf. Lc 16, 19). Dans les deux cas, nous avons à faire au contraire du « prêter attention », du regarder avec amour et compassion. Qu’est-ce qui empêche ce regard humain et affectueux envers le frère ? Ce sont souvent la richesse matérielle et la satiété, mais c’est aussi le fait de faire passer avant tout nos intérêts et nos préoccupations personnels. Jamais, nous ne devons nous montrer incapables de « faire preuve de miséricorde » à l’égard de celui qui souffre ; jamais notre cœur ne doit être pris par nos propres intérêts et par nos problèmes au point d’être sourds au cri du pauvre. À l’inverse, c’est l’humilité de cœur et l’expérience personnelle de la souffrance qui peuvent se révéler source d’un éveil intérieur à la compassion et à l’empathie : « Le juste connaît la cause des faibles, le méchant n’a pas l’intelligence de la connaître » (Pr 29, 7). Nous comprenons ainsi la béatitude de « ceux qui sont affligés » (Mt 5, 4), c’est-à-dire de ceux qui sont en mesure de sortir d’eux-mêmes pour se laisser apitoyer par la souffrance des autres. Rencontrer l’autre et ouvrir son cœur à ce dont il a besoin sont une occasion de salut et de béatitude.

« Prêter attention » au frère comporte aussi la sollicitude pour son bien spirituel. Je désire rappeler ici un aspect de la vie chrétienne qui me semble être tombé en désuétude : la correction fraternelle en vue du salut éternel. En général, aujourd’hui, on est très sensible au thème des soins et de la charité à prodiguer pour le bien physique et matériel des autres, mais on ne parle pour ainsi dire pas de notre responsabilité spirituelle envers les frères. Il n’en est pas ainsi dans l’Église des premiers temps, ni dans les communautés vraiment mûres dans leur foi, où on se soucie non seulement de la santé corporelle du frère, mais aussi de celle de son âme en vue de son destin ultime. Dans l’Écriture Sainte, nous lisons : « Reprends le sage, il t'aimera. Donne au sage : il deviendra plus sage encore ; instruis le juste, il accroîtra son acquis » (Pr 9, 8s). Le Christ lui-même nous commande de reprendre le frère qui commet un péché (cf. Mt 18, 15). Le verbe utilisé pour définir la correction fraternelle – elenchein – est le même que celui qui indique la mission prophétique de la dénonciation propre aux chrétiens envers une génération qui s’adonne au mal (cf. Ep 5, 11). La tradition de l’Église a compté parmi les œuvres de miséricorde spirituelle celle d’« admonester les pécheurs ». Il est important de récupérer cette dimension de la charité chrétienne. Il ne faut pas se taire face au mal. Je pense ici à l’attitude de ces chrétiens qui, par respect humain ou par simple commodité, s’adaptent à la mentalité commune au lieu de mettre en garde leurs frères contre des manières de penser et d’agir qui sont contraires à la vérité, et ne suivent pas le chemin du bien. Toutefois le reproche chrétien n’est jamais fait dans un esprit de condamnation ou de récrimination. Il est toujours animée par l’amour et par la miséricorde et il naît de la véritable sollicitude pour le bien du frère. L’apôtre Paul affirme : « Dans le cas où quelqu’un serait pris en faute, vous les spirituels, rétablissez-le en esprit de douceur, te surveillant toi-même, car tu pourrais bien, toi aussi être tenté » (Ga 6, 1). Dans notre monde imprégné d’individualisme, il est nécessaire de redécouvrir l’importance de la correction fraternelle, pour marcher ensemble vers la sainteté. Même « le juste tombe sept fois » (Pr 24, 16) dit l’Écriture, et nous sommes tous faibles et imparfaits (cf.1 Jn 1, 8). Il est donc très utile d’aider et de se laisser aider à jeter un regard vrai sur soi-même pour améliorer sa propre vie et marcher avec plus de rectitude sur la voie du Seigneur. Nous avons toujours besoin d’un regard qui aime et corrige, qui connaît et reconnaît, qui discerne et pardonne (cf. Lc 22, 61), comme Dieu l’a fait et le fait avec chacun de nous.

2. « Les uns aux autres » : le don de la réciprocité.

Cette « garde » des autres contraste avec une mentalité qui, réduisant la vie à sa seule dimension terrestre, ne la considère pas dans une perspective eschatologique et accepte n’importe quel choix moral au nom de la liberté individuelle. Une société comme la société actuelle peut devenir sourde aux souffrances physiques comme aux exigences spirituelles et morales de la vie. Il ne doit pas en être ainsi dans la communauté chrétienne! L’apôtre Paul invite à chercher ce qui « favorise la paix et l'édification mutuelle » (Rm 14, 19), en plaisant « à son prochain pour le bien, en vue d'édifier » (Ibid.15, 2), ne recherchant pas son propre intérêt, « mais celui du plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés » (1 Co 10, 33). Cette correction réciproque et cette exhortation, dans un esprit d’humilité et de charité, doivent faire partie de la vie de la communauté chrétienne.

Les disciples du Seigneur, unis au Christ par l’Eucharistie, vivent dans une communion qui les lie les uns aux autres comme membres d’un seul corps. Cela veut dire que l’autre m’est uni de manière particulière, sa vie, son salut, concernent ma vie et mon salut. Nous abordons ici un élément très profond de la communion : notre existence est liée à celle des autres, dans le bien comme dans le mal ; le péché comme les œuvres d’amour ont aussi une dimension sociale. Dans l’Église, corps mystique du Christ, cette réciprocité se vérifie : la communauté ne cesse de faire pénitence et d’invoquer le pardon des péchés de ses enfants, mais elle se réjouit aussi constamment et exulte pour les témoignages de vertu et de charité qui adviennent en son sein. « Que les membres se témoignent une mutuelle sollicitude » (cf.1 Co 12, 25), affirme saint Paul, afin qu’ils soient un même corps. La charité envers les frères, dont l’aumône – une pratique caractéristique du carême avec la prière et le jeûne – est une expression, s’enracine dans cette appartenance commune. En se souciant concrètement des plus pauvres, le chrétien peut exprimer sa participation à l’unique corps qu’est l’Église. Faire attention aux autres dans la réciprocité c’est aussi reconnaître le bien que le Seigneur accomplit en eux et le remercier avec eux des prodiges de grâce que le Dieu bon et tout-puissant continue de réaliser dans ses enfants. Quand un chrétien perçoit dans l’autre l’action du Saint Esprit, il ne peut que s’en réjouir et rendre gloire au Père céleste (cf. Mt 5, 16).

3. « pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes » : marcher ensemble dans la sainteté.

Cette expression de la Lettre aux Hébreux (10, 24), nous pousse à considérer l’appel universel à la sainteté, le cheminement constant dans la vie spirituelle à aspirer aux charismes les plus grands et à une charité toujours plus élevée et plus féconde (cf.1 Co 12, 31-13, 13). L’attention réciproque a pour but de nous encourager mutuellement à un amour effectif toujours plus grand, « comme la lumière de l'aube, dont l'éclat grandit jusqu'au plein jour » (Pr 4, 18), dans l’attente de vivre le jour sans fin en Dieu. Le temps qui nous est accordé durant notre vie est précieux pour découvrir et accomplir les œuvres de bien, dans l’amour de Dieu. De cette manière, l’Église elle-même grandit et se développe pour parvenir à la pleine maturité du Christ (cf. Ep 4, 13). C’est dans cette perspective dynamique de croissance que se situe notre exhortation à nous stimuler réciproquement pour parvenir à la plénitude de l’amour et des œuvres bonnes.

Malheureusement, la tentation de la tiédeur, de l’asphyxie de l’Esprit, du refus d’« exploiter les talents » qui nous sont donnés pour notre bien et celui des autres (cf. Mt 25, 25s) demeure. Nous avons tous reçu des richesses spirituelles ou matérielles utiles à l’accomplissement du plan divin, pour le bien de l’Église et pour notre salut personnel (cf. Lc 12, 21b ; 1 Tm 6, 18). Les maîtres spirituels rappellent que dans la vie de la foi celui qui n’avance pas recule. Chers frères et sœurs, accueillons l’invitation toujours actuelle à tendre au « haut degré de la vie chrétienne » (Jean-Paul II, Lett. ap. Novo millennio ineunte [6 janvier 2001], n.31). En reconnaissant et en proclamant la béatitude et la sainteté de quelques chrétiens exemplaires, la sagesse de l’Église a aussi pour but de susciter le désir d’en imiter les vertus. Saint Paul exhorte : « rivalisez d’estime réciproque » (Rm 12, 10).

Face à un monde qui exige des chrétiens un témoignage renouvelé d’amour et de fidélité au Seigneur, tous sentent l’urgence de tout faire pour rivaliser dans la charité, dans le service et dans les œuvres bonnes (cf. He 6, 10). Ce rappel est particulièrement fort durant le saint temps de préparation à Pâques. Vous souhaitant un saint et fécond Carême, je vous confie à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et, de grand cœur, j’accorde à tous la Bénédiction apostolique.

Du Vatican, le 3 novembre 2011.

BENEDICTUS PP. XVI

© Copyright 2011 - Libreria Editrice Vaticana

Message du second symposium des Evêques d’Afrique et d’Europe (Rome, 13 - 17 février 2012)

dominicanus #Il est vivant !

L’Evangélisation Aujourd’hui : Communion et collaboration entre l'Afrique et l'Europe.

 

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Aux fidèles chrétiens et aux hommes de bonne volonté, 

Cette rencontre entre Evêques d’Afrique et d’Europe s’inscrit dans une démarche fraternelle et attentive à la vie de nos deux continents et manifeste que nous sommes une même Eglise, une même famille s’exprimant d’une même voix.

Pour la deuxième fois depuis 2004, 70 évêques africains et européens, délégués des Conférences Episcopales d'Afrique et de Madagascar (SCEAM) et du Conseil des Conférences Episcopales d'Europe (CCEE) se sont réunis, sous le patronage de la Congrégation pour l'Evangélisation des Peuples et avec la collaboration de divers organismes de solidarité.
Cette rencontre s'inscrit dans la continuité du premier symposium qui a eu lieu à Rome en 2004 sur le thème : Communion et solidarité entre l’Afrique et l’Europe – Christ nous appelle – Christ nous envoie. Trois colloques intermédiaires ont jalonné ces huit années : le premier à Cap Coast au Ghana, en 2007, sur le thème de l’Esclavage et les nouvelles formes d’Esclavage ; le second à Liverpool, en Grande Bretagne, en 2008 sur les Migrations, nouvel espace d’évangélisation et de solidarité et un troisième en 2010, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, sur la Nouvelle situation de la Mission ad Gentes – Echanges de personnes et Formation-Vocation. Cinquante ans après l’ouverture du Concile Vatican II et à quelques mois du synode sur la Nouvelle Evangélisation, nous avons voulu nous interroger sur ce thème aujourd’hui : Communion et Collaboration entre l’Afrique et l’Europe – L’homme et Dieu, la mission de l’Eglise : annoncer la présence et l’amour de Dieu. Cette rencontre a été d’abord la joie des retrouvailles, mesurant le chemin parcouru durant ces huit années. Les Béatitudes sont vraiment notre trésor commun. Elles nous font découvrir toujours davantage notre complémentarité, mais aussi notre coresponsabilité et notre interdépendance dans la vie de nos Eglises particulières. Il s’agit de relever ensemble les défis d’une Evangélisation toujours nouvelle dans nos deux continents aujourd’hui. « Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps… et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit. Ainsi le corps n'est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres » (1 Co 12, 13-14). Nous nous sommes réjouis des progrès réalisés ces dernières décennies dans les relations entre nos continents : les synodes pour l’Afrique et pour l’Europe tout comme nos rencontres en sont les témoins.

Au service de l’homme et de la femme d’aujourd’hui

Dans l’écoute de la Parole de Dieu et la prière, c’est dans une grande liberté d’analyse des situations et des prises de parole, que nous nous sommes d’abord interrogés : qui sont les hommes et les femmes à qui l’Eglise est envoyée pour évangéliser dans la diversité de nos continents ? Nous avons la tâche d’être la proximité de Dieu auprès des hommes d’aujourd’hui, quelle que soit leur religion. Nous constatons que les messages donnés par les cultures actuelles sont brouillés, que de nombreux signes révèlent des hostilités envers la vie et envers l’identité des hommes et des femmes. Nous faisons l’expérience sans précédent, particulièrement dans l’hémisphère Nord, d’un refus de Dieu ou d’une indifférence croissante dans un monde où les mass médias véhiculent souvent une pensée relativiste qui lamine, tant les pays avancés que les pays émergents. Mais nous savons qu’au-delà de toutes les cultures, l’homme et la femme ont une expérience commune en leur cœur, en Afrique comme en Europe : ils sont habités du désir d’aimer, d’être aimés et de donner la vie. Nous savons aussi que la soif de la recherche de Dieu et la pratique de la foi sont des biens communautaires qu’il n’est pas possible de renvoyer au domaine de la vie privée. 

Attentifs aux défis du monde

Nous constatons ensemble que l’urbanisation, la fascination des villes, multiplient souvent les déceptions, les solitudes et les misères, sans nier pour autant que la ville peut être un lieu de rencontre et de culture. Nous avons à apprendre le langage de l’homme de la ville pour y promouvoir une véritable vie communautaire qui favorise l’accueil des questions de l’homme déraciné. Attentives aux pauvres, nos communautés paroissiales et religieuses développent le service du frère. Même dans sa souffrance, nous pouvons lui faire rencontrer un ami, Jésus-Christ, crucifié, mort et ressuscité. La complexité des mobilités sociales transforme nos sociétés : les cultures se dénaturent. Saurons-nous être présents et faire des propositions qui ouvrent à de nouveaux modes de vie, grâce à l’annonce audacieuse de l’Evangile du Christ ? 

Un autre défi apparaît aussi : le matérialisme, qui se manifeste entre autre dans le consumérisme et qui prend le pas sur tout idéal créant de nombreuses frustrations. L’appât de l’argent engendre de nouvelles formes d’égoïsme qui éloignent de la solidarité et de la recherche du bien commun.

Les migrations, entre continents et au sein d’un même continent, sont aussi un défi et posent questions dans nos sociétés. Elles peuvent provoquer des déséquilibres sociaux et des peurs. Une véritable pastorale des immigrés engage nos Eglises à être signes de la fraternité en Christ : « j’étais un étranger et vous m’avez accueilli ». 

La prolifération des sectes ne peut nous laisser indifférents. Nous avons à nous interroger sur notre langage parfois complexe et trop abstrait. Nous avons à oser davantage l’annonce de Jésus-Christ, appelant à une adhésion de foi personnelle et communautaire. 

Au plan international, face aux exploitations abusives du sol et du sous-sol, au prix de nombreuses corruptions, avec les violences, voire les guerres qui en découlent, il importe de mettre en place un agir ensemble, auprès des gouvernants, pour avoir une parole commune pour plus de justice. Nous soutenons une politique de développement agricole respectueuse des besoins des populations et de l’environnement. Nous demandons aux Universités catholiques, dans une collaboration Nord-Sud, d’entreprendre des travaux sur les fondements transcendantaux du droit, de l’écologie et de l’éthique internationale dans une société pluraliste et sécularisée. 

Bien d’autres défis seraient à relever, nous ne les ignorons pas, mais ils s’inscrivent dans un processus de réflexion et travail communs qui demande du temps.

En solidarité fraternelle

Le développement des Eglises d’Afrique, leur jeunesse, les nombreuses vocations montrent une vitalité croissante qui les fait participer à la mission universelle. 
C’est dans ce climat de commune responsabilité que nous avons pris acte des collaborations déjà mises en place ou encore à établir :
• L’échange des ouvriers apostoliques, prêtres, séminaristes, religieuses, religieux et laïcs exige de nous donner ensemble des structures de préparation et d’accompagnement dans une confiance mutuelle entre évêques.
• La formation des formateurs nécessite des efforts nouveaux, en programmes, en personnel et en moyens divers, tant financiers que matériels.
• Le dialogue interreligieux, en particulier dans la rencontre avec l’Islam, est une nécessité. Nous avons à transformer nos peurs, tout d’abord par une meilleure connaissance des autres religions.
• Le dialogue œcuménique doit amener nos communautés chrétiennes à davantage d’unité.

La mise en valeur de la vie familiale, si importante dans la formation humaine et chrétienne de la personne demeure l’objet d’une attention et d’un soutien continu dans nos projets pastoraux.
Le respect de la vie, la complémentarité naturelle de l’homme et de la femme sont des richesses inaliénables toujours à redécouvrir. Notre message à ce sujet dépasse nos communautés et s’adresse à tout homme. 

Habités par l’Espérance

L’engagement de l’Eglise en Afrique comme en Europe est attendu. Nous avons une parole et une pratique reconnues. 
• Puissions-nous être au rendez-vous des défis de notre monde, d’abord par nos propres conversions et par la mise en place des transformations nécessaires pour mieux servir les hommes et les femmes qui vivent sur nos continents. 
• Puissions-nous, dans un soutien mutuel, participer ensemble à la mission universelle pour que le Christ soit mieux accueilli, connu et célébré. 
• Puissions-nous, en répondant à l’invitation lancée par Benoît XVI dans l’exhortation apostolique Africae munus (l’Engagement de l’Afrique), trouver ensemble un nouveau souffle pour « devenir davantage une bénédiction pour le noble continent africain et pour le monde entier ! » (Africae munus n° 177). 
• Puissions-nous, avec la jeunesse de l’Afrique, avec les espoirs nés lors des JMJ, avec les communautés locales, les mouvements et fraternités, nous engager pour une Evangélisation d’une qualité nouvelle.
Nous sommes en communion avec le Saint Père, rencontré le 16 février et soutenus par lui. D’un même pas et sur un même chemin, notre symposium affirme sa volonté de poursuivre les objectifs qu’il s’est donné pour « agir d’un seul cœur et d’une seule âme » (st Augustin), dans une seule Eglise et une même mission. 
C’est notre vœu, notre prière et notre engagement réciproque !


Ce 17 février 2012, à Rome.

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