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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

la vache qui rumine (annees b - c)

Marie-Dominique Philippe, L'adoration est le grand critère

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
epiphanie ev    Comprenons donc que le silence est une exigence très profonde de la retraite. Celle-ci, en effet, implique toujours une certaine séparation, un désert intérieur où nous entrons pour adorer Dieu. Pour essayer de le comprendre, revenons à ce très beau passage de l'Ancien Testament qui nous montre la vocation de Moïse (Ex 3). Dieu demande à Moïse d'aller vers son peuple et de le conduire au désert, à trois jours de marche, pour qu'Israël y adore et redécouvre le sens de sa vocation. Le peuple d'Israël était alors sous le joug du Pharaon qui l'obligeait à travailler à la construction des pyramides, à des constructions énormes - aujourd'hui nous dirions : à la construction d'autoroutes ou d'autres choses semblables... C'est vrai, nous sommes tous un peu sous le joug du Pharaon, d'un Pharaon anonyme. Nous sommes tous très pris par le travail, par des programmes, par tout ce que nous devons faire... et au bout d'un certain temps nous n'avons plus un moment pour prier.

    Quelqu'un qui avait fait un voyage en Inde et à qui, au retour, j'avais demandé ce qu'il y avait trouvé de plus extraordinaire, m'avait simplement dit ceci : « Dans notre vieille Europe (et en Amérique ce serait la même chose) quand on dit à quelqu'un de prier, il répond : "Ah, non ! Je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail..." Là-bas, j'ai entendu une réflexion magnifique : "Je n'ai plus le temps de travailler parce que je prie sans cesse." » Il peut y avoir des exagérations aussi, c'est sûr, mais on voit bien ce qu'il voulait dire. C'est vrai : nous sommes tous très pris par le travail, le défaut dominant de notre époque n'est pas la paresse. Cela peut exister, mais ce n'est pas ce qui domine. Je crois plutôt que notre défaut habituel est de ne plus prier. Le mal de notre époque, c'est beaucoup plus cela : nous oublions de prier.

Le travail, quand on en a un peu l'habitude, est extrêmement agréable, parce qu'on se développe, on devient intelligent, on apprend quantité de choses. Le travail, c'est merveilleux ! Surtout le travail de l'intelligence - même si, par moments, il est difficile. Ce qu'il y a d'extraordinaire dans le travail de l'intelligence, c'est que plus on travaille, plus on devient intelligent, et plus on aime travailler - alors on avance tout le temps. Mais il y a aussi le danger de nous laisser griser par le travail et de penser y découvrir le sens de notre vie chrétienne. Non. Notre vie chrétienne exige le travail, c'est vrai, et il est important d'en comprendre la signification dans une vision chrétienne ; mais notre vie chrétienne exige bien plus que le travail : elle exige de rencontrer Dieu. La vie chrétienne, c'est être relié à Dieu. Or, dans le travail, nous ne sommes pas reliés à Dieu, nous sommes reliés à des réalités inférieures à nous, comme la matière, le bois, la terre... ou bien les livres, et nous transformons ces réalités, nous coopérons avec elles, pour réaliser une oeuvre.

    Dans le travail, il s'agit donc de notre relation avec le monde, avec l'univers. C'est pourquoi nous ne pouvons y trouver notre finalité, le sens de notre vie. Cela, nous ne le trouvons qu'en découvrant Dieu. Mais... comment découvrir Dieu ?

    Le peuple d'Israël a dû commencer par marcher trois jours dans le désert. Nous irons un peu plus vite, puisque nous sommes chrétiens (nous ne sommes plus de l'Ancien Testament) et que le propre du chrétien, c'est la hâte de l'amour. C'est pour cela que, tout de suite, dès demain, il nous faut découvrir le sens de l'adoration, pénétrer à trois jours de marche dans le désert pour adorer. La retraite est faite pour que nous découvrions cette première rencontre avec Dieu qu'est l'adoration.

    On l'oublie trop. Si l'on demandait à chacun d'écrire sur un petit papier ce qu'est l'adoration et de dire s'il en a l'expérience, on aurait sans doute des réponses assez étonnantes. Qu'est-ce qu'adorer Dieu ? Le savons-nous vraiment, par expérience, ou pouvons-nous seulement donner une réponse que nous aurions apprise par coeur ?

    Adorer Dieu, c'est se mettre en sa présence. Au fond, l'adoration, c'est le geste de politesse à l'égard de Dieu. Nous reconnaissons que Dieu Créateur est là, présent, qu'il nous aime, qu'il crée actuellement notre âme, et nous nous remettons entre ses mains, nous voulons nous mettre en sa présence. Or on ne peut pas être en présence de Dieu en dehors de l'adoration. Adorer, c'est revenir à la source.

    Péguy dit que la philosophie, c'est remonter à la source. Nous ne savons plus vraiment ce qu'est la philosophie. Or elle est quelque chose de très grand, puisqu'elle consiste à redécouvrir ce qu'il y a de plus profond en l'homme du point de vue de sa nature humaine. Durant la retraite, nous ferons donc de temps en temps des allusions philosophiques, pour aider à devenir plus intelligents, à aimer plus. Et ici la philosophie sera mise au service de la foi : il s'agira d'être intelligent pour Dieu et pour notre prochain. Pour le prochain, ce sera relativement facile pendant la retraite : garder le silence. Et être intelligent pour Dieu consistera surtout à faire un effort d'adoration, de prière.

    La retraite, en effet, doit nous apprendre à prier ; elle doit nous apprendre à être intelligent pour Dieu, pour le Christ. Et je crois qu'on peut appliquer à la retraite ce que Péguy dit de la philosophie : «La plupart des hommes descendent le fleuve. Même les cadavres descendent le fleuve.» On voit très bien : pour descendre le fleuve il n'est pas nécessaire de vivre, le poids naturel suffit. C'est la «spiritualité de la planche» ! Quand vous demandez à quelqu'un pourquoi il agit de telle ou telle manière et qu'il vous répond : «Tout le monde le fait», voilà la «spiritualité de la planche». On descend, on descend, cela n'a pas d'importance : tout le monde le fait...

    Il faut remonter à la source, et cela, c'est difficile. Bien sûr il ne faut pas le faire pour le plaisir d'aller à contre-courant, d'être réactionnaire. Non. Il s'agit d'aller à la source, c'est cela le but. Évidemment, il y a des gens qui n'aiment pas aller à la source mais qui aiment être réactionnaires ; mais cela, c'est autre chose. Ce n'est plus une «spiritualité» particulière. c'est tout simplement un mauvais caractère, qui réagit tout le temps pour le plaisir de réagir. Ce n'est pas cela qu'il faut chercher. Nous cherchons à remonter à la source. Mais «il n'y en a pas beaucoup qui remontent à la source» dit Péguy. Pour remonter à la source, il faut parfois accepter d'être seul.

    Dans notre vie chrétienne, il faut une très grande force pour remonter à la source et ne pas descendre le courant en faisant "comme tout le monde". Or, remonter à la source, c'est adorer. C'est seulement par l'adoration que nous pouvons remonter à la source. L'adoration exige donc un effort. On n'adore pas comme on respire ou comme on sent le parfum d'une fleur en disant : «Ça sent bon !» Non, vous n'adorez pas Dieu comme cela. Il y a des gens qui disent : «Prier, c'est tout simplement être soi-même.» Attention, cela dépend ! Que veut dire «être soi-même» ? On est soi-même de multiples manières : en se détendant, en se regardant dans la glace, en écoutant les autres.., et on peut être soi-même au plus intime de son être.

    Remonter à la source exige un acte de volonté. C'est même, je crois, l'acte de volonté le plus foncier ; de sorte que si on manque de volonté, c'est parce qu'on n'adore plus. Cela peut paraître étonnant, mais c'est profondément vrai. Une personne qui n'adore plus est errante, et donc, nécessairement, elle descendra le fleuve, puisqu'elle manquera de volonté. Pour remonter à la source, il faut le vouloir. Pour faire un acte d'adoration, il faut le vouloir. Voilà pourquoi nous devons essayer, pendant la retraite, de faire des actes d'adoration. Demandons à l'Esprit Saint de nous l'apprendre, parce que c'est lui qui nous apprend à adorer. Le prédicateur oriente, mais quand on le fera, c'est l'Esprit Saint qui sera là pour nous apprendre à adorer, pour nous apprendre cet acte élémentaire. Car l'adoration est élémentaire dans notre vie chrétienne, elle en est le fondement.

    Rappelons-nous la parole de Notre-Seigneur : Quand vous voulez construire une maison - et nous construisons tous une maison : le Temple de Dieu que nous sommes (cf. 1 Co 3,16-17 ; 6,19 ; 2 Co 6,16 ; Ep 2,21-22) - ne la construisez pas sur du sable mouvant parce qu'alors elle disparaîtra. Découvrez le roc et construisez-la dessus (cf. Mt 7,24-27 ; Lc 6, 47-49). Adorer, c'est justement découvrir le roc, c'est découvrir ce contact profond avec Dieu, ce point intime par où nous dépendons de lui, c'est découvrir la présence du Créateur au plus profond de notre être.

    Dieu - selon l'expression si forte de saint Augustin - est plus intimement présent à nous que nous ne le sommes à nous-mêmes (voir Confessions, III, VI, 11 : "En suivant le sens de la chair, c'est toi que je cherchais, mais toi tu étais plus intime que l'intime de moi-même et plus élevé que le sommet de moi-même." Cf. ch. XIII). Et c'est vrai : parce que Dieu nous saisit de l'intérieur, il n'y a pas de distance entre lui et nous. Il s'agit donc de découvrir cette présence, de découvrir cette source, la «source jaillissante» (cf. Jn 4,14), puisque Dieu est la source première d'où toute lumière et tout amour jaillissent, dont tout être provient.

    Découvrir cette source ! Nous ne pouvons le faire que dans l'attitude aimante de l'adoration. L'acte d'adoration est en effet un acte d'amour, mais d'un amour très particulier : c'est l'amour radical qui est en nous, dans lequel nous nous remettons entre les mains de Dieu. Nous savons que nous venons de Dieu et nous retournons vers lui ; et là nous nous mettons face à Dieu (c'est pourquoi j'ai dit que l'acte d'adoration était vraiment un geste de politesse à l'égard de Dieu). Nous reconnaissons que Dieu est présent ; et parce que Dieu est présent, nous nous mettons dans l'attitude normale de la créature qui veut reconnaître cette présence de son Créateur. Dieu est présent au plus intime de notre coeur, Dieu est présent au plus intime de notre esprit : et nous reconnaissons cela.

    Cette adoration, nous la faisons avec Jésus, nous la faisons avec Marie, toujours. Nous ne pouvons pas adorer sans le Christ. «Sans moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15,5). Et la première chose que le Christ nous apprend, c'est l'adoration. Il est venu pour nous enseigner cela. Dès que nous adorons, nous adorons donc avec lui. Et Marie est toujours là...

    Il est très important de comprendre que nous ne pouvons vraiment adorer qu'avec Jésus, car il s'agit d'une adoration «en esprit et en vérité» (Jn 4,23), d'une adoration dans l'amour. Nous aimons être proches de Dieu parce que nous savons qu'il nous aime et nous voulons découvrir cet Amour Premier par qui nous sommes aimés d'une manière unique. Et nous répondons à cet amour unique par l'adoration, par ce geste très particulier, très personnel. Nous avons en effet, chacun, notre manière d'adorer, notre manière d'aimer ; c'est par là que nous sommes vraiment originaux. Quand on cherche une originalité à l'extérieur, cela veut dire qu'on n'a pas compris que la véritable originalité est intérieure. Une fois que nous avons saisi cela, l'extérieur nous est bien égal, c'est secondaire ! Ce qui importe, c'est cette originalité profonde dans notre manière de remonter à la source, de redécouvrir la présence de Dieu, de l'adorer. Aucun d'entre nous, quand il adore Dieu, ne l'adore de la même manière que son voisin. On dit souvent qu'il n'y a pas deux feuilles qui soient semblables - et c'est vrai. Il n'y a pas deux vivants qui soient semblables. Or notre manière à nous de vivre, de respirer profondément comme homme, comme esprit lié au corps, c'est l'adoration. N'est-ce pas l'acte le plus profondément naturel à l'homme ? L'homme n'est pleinement homme que quand il adore Dieu. S'il n'adore plus, cela prouve qu'il a oublié ce qui le caractérise - et cela, c'est terrible ! Très vite, il tombera dans l'anonymat. Pourquoi y a-t-il tant d'hommes qui tombent dans l'anonymat ? tant d'hommes qui se laissent prendre par n'importe quel programme politique, sociologique, psychologique ? Parce qu'ils ont oublié la signification profonde de leur être et de leur vie humaine, cette signification que seule l'adoration permet de découvrir.

    L'adoration est l'acte le plus personnel de l'homme, fondamentalement. Elle est première dans l'ordre de l'éducation. L'Esprit Saint ne peut pas nous éduquer si nous n'adorons pas. Quelqu'un qui prétend être mû par le Saint-Esprit, s'il n'adore pas, on peut être sûr qu'il se trompe.

    L'adoration est le grand critère. Quand quelqu'un se dit mû par le Saint Esprit, éclairé par le Saint Esprit, mais que, à la question : «Est-ce que vous adorez ?» il répond : «Je ne sais pas ce que c'est», on peut être sûr que ce n'est pas le Saint-Esprit. C'est son imagination, mais pas le Saint Esprit. L'Esprit Saint ne peut agir sur nous que si nous adorons. L'adoration est donc un acte qu'il nous est très important de découvrir - et c'est le but de la retraite.

    Trois jours de marche dans le désert pour redécouvrir le sens de notre vie chrétienne... N'oublions pas que Dieu, pendant deux mille ans, a formé son peuple par l'adoration. Premier commandement : «Un seul Dieu tu adoreras» (cf. Mt 4,10 ; Lc 4,8. Dt 6,13 et 5,7-9. Ex 20,1-6 et 34, 14-17). Or pas un iota de la Loi ne disparaît (Mt 5,18 ; Lc 16,17), et donc l'adoration reste vraiment, pour nous aussi, le premier commandement dans l'ordre pédagogique. Dieu nous éduque par l'adoration.

    J'évoquerai ici une histoire très belle et qui n'est pas inventée, qui est vraie. C'est celle d'un Abbé de Citeaux, Dom Belorgey, et ceux qui l'ont connu savent que ce n'était pas n'importe qui. Il était «charismatique» - comme on dirait aujourd'hui -, mais vraiment, profondément, pas seulement d'un charisme extérieur. C'était un homme très extraordinaire, une vocation tardive. Vétérinaire dans l'armée (on voit comme Dieu prépare un futur abbé !), il s'était converti grâce à un petit frère convers qu'il avait rencontré dans un train - c'est Dom Belorgey lui-même qui m'a raconté cela. Ce petit frère trappiste l'avait emmené dans son couvent, et là il avait été pris par la grâce de Dieu, et y était resté. Les Trappistes sont des contemplatifs, et lui voulait entrer dans la vie contemplative. Au début, il a eu une grâce particulière, de ces grâces très profondes de Dieu qui nous saisissent au point qu'on ne voit rien d'autre. Il ne voyait donc rien d'autre, c'était merveilleux ! Puis, quand il a fait profession, au bout d'un certain nombre d'années, les écailles sont tombées. Il s'est dit : «Mais quoi ? je croyais qu'ils étaient contemplatifs, et ce sont des travailleurs !» C'est vrai, le grand défaut de la Trappe est parfois d'être uniquement une communauté de travailleurs. Et Dom Belorgey voyait que ces moines, le soir, après le gros travail des champs, récitaient parfois leur Office avec beaucoup de peine - ils luttaient contre le sommeil... Et le matin, comme ils se levaient très tôt, la nuit n'avait pas été assez longue, et parfois elle se prolongeait au choeur. Il n'y a que dans l'activité des champs, le gros travail, qu'ils étaient parfaitement eux-mêmes. Il s'est donc dit : «Je croyais être entré dans une communauté contemplative, et voilà que ce sont des travailleurs !» Il a alors compris ce que Dieu lui demandait à ce moment-là : «Sois contemplatif, prie, et ne juge pas ton prochain.» Il est excellent de se rappeler cela pendant une retraite : ne regardons pas les autres, agissons sous la mouvance de l'Esprit Saint. Si Dieu nous fait prier avec beaucoup d'amour, ne regardons surtout pas notre voisin, ni la manière dont il prie. Cela ne sert jamais à rien, puisque, à ce moment-là, on porte un jugement inutile sur lui. Il ne faut donc pas «loucher» sur celui ou celle qui est à côté de nous. Quand on adore, on ne «louche» pas, on a les deux yeux fixés sur Dieu. On n'a pas un oeil sur Dieu et l'autre oeil sur le voisin... Non, on prie, on adore, puisqu'on est en face de Dieu.

    Pour revenir à Dom Belorgey, un beau jour il a été nommé Abbé. A ce moment-là, il s'est dit : «Maintenant, je suis responsable de cette communauté de travailleurs qui doit devenir une communauté contemplative.» Il ne pouvait donc plus ne pas regarder ce qui se passait autour de lui. Alors, il a invoqué le Saint-Esprit - qui l'écoutait assez facilement - et le Saint-Esprit lui a dit : «Rappelle-leur le devoir de l'adoration. Ils n'adorent plus. Ils essaient de chanter les louanges de Dieu, mais ils n'adorent plus, de sorte que je ne peux plus rien sur eux ! je suis obligé de les laisser.» Il a alors demandé au Saint Esprit comment faire, et le Saint Esprit lui a dit (petite conversation intérieure... ) : «Dis-leur, à chacun, d'adorer sept fois par jour.» Si j'aime à raconter cette histoire, c'est parce que ces sept actes d'adoration par jour peuvent tout changer. Et cela, tous peuvent le faire pendant la retraite, c'est vraiment facile ! Et une fois qu'on a commencé, on continue car les sept actes d'adoration par jour, c'est «le bréviaire des pauvres», le bréviaire des laïcs. Il y a le bréviaire des moines, de ceux qui ponctuent la journée par l'Office pour louer Dieu. Mais il y a aussi le «bréviaire des pauvres», des laïcs, de ceux qui sont pris par quantité de choses et qui n'ont pas une vie aussi régulière que les moines. Et le «bréviaire des pauvres» consiste à ponctuer sa journée par sept actes d'adoration. C'est facile, il suffit de le vouloir. Vouloir adorer Dieu, se «réveiller» en face de Dieu. Ne pas le faire machinalement ! Non, vraiment des actes d'adoration. Et quand l'acte d'adoration est profond, il faut que notre corps accompagne notre esprit. C'est tout notre être qui adore Dieu. Ce n'est pas seulement la fine pointe de notre intelligence, la fine pointe de notre coeur, c'est tout notre être qui adore Dieu, en reconnaissant qu'il est notre Créateur. Nous nous remettons entre ses mains.

    C'est le premier acte que nous devons faire, tout de suite, dès que nous nous réveillons : adorer Dieu, reconnaître qu'à chaque instant nous recevons tout de lui, et tout lui remettre. Quand on est plusieurs dans la même chambre c'est peut-être un peu plus difficile, quoique, après tout ! quel merveilleux exemple on donne en adorant Dieu ! Pourquoi pas ? Oui, reconnaître que Dieu, dont l'acte créateur nous «porte» dans l'être, est plus présent à nous que nous-mêmes ; et lui offrir notre journée. Dans l'adoration nous offrons notre journée, et nous offrons notre vie. Nous devançons notre mort, dans l'adoration. Nous reconnaissons que Dieu est le Maître de la vie et de la mort. Nous reconnaissons qu'il est notre Créateur et nous lui remettons tout.

    Et le soir, dernier acte de la journée avant de s'endormir : adorer Dieu. Et il est facile de trouver encore cinq autres moments dans la journée ; par exemple, chaque fois qu'on change d'occupation.

    Dom Belorgey a donc expliqué cela à chaque moine. Puis, après l'avoir expliqué à chacun en particulier, il l'a redit à toute la communauté réunie. Ici, je ne peux pas le dire à chacun en particulier, je suis obligé de commencer tout de suite par le dire à tous - ce qui est très mauvais, parce que chacun dira : «Oh, c'est pour le voisin, cela ; ce n'est pas pour moi. C'est très bon pour le voisin, parce que lui ne sait pas prier. Moi, je sais prier, alors je n'en ai pas besoin.» Non ! La retraite nous fait tous novices du Saint-Esprit. C'est cela, une retraite. Et le noviciat du Saint Esprit consiste à apprendre I'A B C de notre vie chrétienne : faire des actes d'adoration. Nous en ferons toute notre vie, et nous en ferons éternellement, parce qu'éternellement nous serons novices du Saint-Esprit. Au ciel, ce sera notre gloire. Ici, sur la terre, nous le comprenons difficilement, mais au ciel ce sera notre gloire, d'être mû par le Saint-Esprit et de faire éternellement des actes d'adoration. Alors il est bon, dès cette terre, de ponctuer notre journée par sept actes d'adoration.

    Pour aller jusqu'au bout de l'histoire : Dom Belorgey m'a dit qu'au bout de six mois, sa Trappe de travailleurs était devenue une Trappe de contemplatifs. J'ai trouvé cela admirable, et y ai reconnu la manière dont Dieu procède. Combien de chrétiens, aujourd'hui, n'adorent plus ! Ils ne savent même pas ce que c'est. Ils récitent encore des prières, mais ils ne savent pas ce qu'est un acte personnel à l'égard de Dieu. Or l'adoration n'est-elle pas précisément cela ? Quand on adore, on est seul en face de Dieu. Il est bon d'être seul en face de Dieu ! cela nous donne un peu d'autonomie, c'est notre personnalité qui naît. Au fond, nous ne sommes vrais qu'en face de Dieu. C'est pour cela que l'acte d'adoration nous met dans la vérité pratique, et il nous libère de tout le reste, puisque, quand nous sommes en face de Dieu, nous savons que c'est Dieu qui nous garde. Nous nous libérons profondément de tout notre conditionnement habituel, dès que nous adorons, dès que nous reconnaissons que nous dépendons de Dieu et que, en dernier lieu, nous ne dépendons que de Lui (voir questions).

    L'adoration doit nous conduire, normalement, à une intimité plus grande avec Dieu. Elle est le seuil de la prière intime qu'on appelle l'oraison, ce contact direct avec Dieu dans la foi, l'espérance et l'amour. Il s'agit vraiment de la prière intérieure et pas seulement de la récitation de prières. Réciter des prières, c'est très bien, mais comprenons que cela doit nous conduire à une prière intérieure. Comme le dit saint Thomas, toute prière vocale est ordonnée à la prière intérieure, et c'est cette prière intérieure qui compte. On le comprend bien, puisque «Dieu est esprit» (Jn 4,24). Il veut donc, avant tout, une prière intérieure. La prière vocale, communautaire, est excellente si il y a aussi la prière personnelle. La prière vocale peut nous aider, parce que prier avec les autres en récitant le chapelet ou en disant les Psaumes, cela peut nous aider. Mais il peut très bien arriver aussi que la prière vocale ne nous aide pas du tout, parce que nous ne «pédalons» pas tous au même rythme. Il y a quelqu'un à côté de nous qui récite les prières à toute vitesse, c'est son rythme... mais nous avons de la peine à le suivre ; et il y en a d'autres qui les réciteraient très, très lentement, et alors on s'endormirait ! C'est un exercice, du reste, que de devoir chanter en même temps et de la même façon qu'un autre. La prière liturgique implique cet exercice ; elle est quelque chose de grand, mais il faut qu'elle soit accompagnée de la prière personnelle, ne serait-ce que parce qu'on n'aura pas toujours une communauté chrétienne à côté de soi ! Pendant la retraite, il faut les deux. La récitation de prières en commun doit nous conduire au silence de l'adoration. Et auprès de l'Eucharistie, dans notre adoration, demandons intérieurement à Jésus de nous apprendre à garder le silence, à adorer. L'adoration nous conduit à cette intimité avec Jésus, et la retraite doit être cette intimité : découvrir Jésus à partir de l'adoration. C'est cela, l'essentiel.

Suivre l'Agneau, Retraite sur l'Evangile de saint Jean prêchée à des jeunes,
Ed. Saint-Paul 1995, Nouvelle édition revue et corrigée, p. 9-17

Père I. Hausherr, L'amour le plus fort, c'est l'adoration

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
epiphanie ev    Nous sommes invités à connaître Dieu de telle sorte que notre louange aille jusqu'à l'adoration.

    Je n'ose dire à Dieu que je l'aime, mais je puis l'adorer, puisque je le dois. Dans cette adoration je comprends tout l'amour que lui ont donné, lui donnent et lui donneront tous ceux qu'il a faits dignes de l'aimer.

    Est-ce que la parole de Marie "Voici la servante du Seigneur" (Lc 1,38) n'était pas un acte d'amour?

    Néant je suis, et j'en glorifie celui qui est.

    Cette glorification me grandit : la gloire de l'homme, c'est Dieu, dit saint Irénée (Contre les hérésies II,20,2).

    Mon Dieu, fais-moi te connaître et t'aimer de telle sorte que la vue de mon néant double ma jouissance de ta gloire.

    Souveraine sagesse du non-être : le non-paraître.

    L'intimité avec le Christ : aucun sentiment d'humilité n'en peut restreindre le désir. Un tel sentiment ferait au Christ l'injure de supposer que sa charité est moindre que la mienne, alors que mon désir est né d'elle.

    Le vrai cantique de l'humilité c'est le Magnificat.

    Défions-nous dans notre prière des formules toutes faites ; nos propres paroles valent mieux pour nous.

    Certaines personnes ont le verbe facilement poétique.

    On écrit, on dit, et on croit que "c'est arrivé". Inconsciemment on joue un peu la pieuse comédie.

    Il ne faut pas vous imaginer que parce que vous avez récité de belles formules, vous êtes monté très haut en dignité devant Dieu.

    Il vaut mieux être sobres dans nos formules. Voyez la pondération des formules de la liturgie latine.

    La générosité authentique gagnera peut-être dans la mesure où nous rognerons les ailes à l'imaginative et à la sentimentale : ce sont des ailes de cire ou de papier avec lesquelles nous ne monterons jamais dans les hauteurs.

    La crainte est le commencement de la sagesse, dit l'Écriture (Si 1,16 ; Ps 110,10). Il faut admettre que devant Dieu on doit se tenir dans la crainte, mais ne pas croire que, quand la Sagesse est en progrès, la crainte ne sert plus à rien.

    Saint Jean dit bien que la parfaite charité met la crainte dehors (1 Jn 4,18). Il y a en effet une crainte qu'elle chasse : la crainte servile, celle qui, plus ou moins, espère échapper au coup de cravache.

    Cette crainte-là, il faut la mettre dehors par la charité.

    Comment ? En perdant tout espoir d'échapper à Dieu : "C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant !" Mais saint Augustin dit : "Tu as un seul moyen de t'enfuir de Dieu, c'est de t'enfuir en Dieu" (He 10,31 ; S. Augustin, Sur la première Ep. de saint Jean VI,3).


    Il est une autre crainte : celle que nous appelons "respect", "révérence" (vereri = craindre). Cette crainte-là, bien loin de diminuer lorsque grandit notre intimité avec Dieu, augmente ; elle perd ce qu'elle avait de pénible, elle ne se soucie plus d'éviter les coups, mais elle éprouve de plus en plus le sentiment de la grandeur de Dieu, de plus en plus elle se transforme en amour de Dieu, en aspiration vers lui.

    Tu ne dois pas craindre seulement quand tu penses à ton péché, mais jusque dans les consolations spirituelles.

    Même dans les moments de délassement et de détente, il faut conserver une certaine crainte de Dieu. Il n'y a pas de vacances dans la vie spirituelle et les détentes doivent être prises avec modération, par respect pour Dieu.

    Mais inutile de le dire : si les consolations sont de bon aloi, elles apportent d'elles-mêmes à l'âme la volupté du respect de Dieu.

    Le respect consiste à ne pas s'occuper d'autre chose que de Dieu et de ses intérêts quand on est avec lui.

    Ayons le respect des « images pieuses ». Si elles sont laides, la faute en est à celui qui les a faites. Une fois faites, il faut les respecter. Et les respecter, c'est quelquefois les brûler. Ce n'est pas du pharisaïsme - ni de l'iconoclasme !

    Il faut avoir la naïveté du respect.

    Il faut avoir la fringale du respect.

    Rien de plus exquis en fait de jouissance que le sentiment du respect. Il est fait d'admiration, d'estime, d'amour. Le vulgaire ne le connaît pas. Le respect fait justement la différence entre l'amour humain et l'amour animal. L'amour de Dieu contient tendresse et respect à un degré infiniment supérieur. C'est pourquoi il est ce qu'il y a de plus exquis en fait de complaisance.

    Le respect pour le Seigneur devient source de souffrances quand on voit le sans-gêne, la nonchalance, l'oubli de beaucoup de gens devant lui ; mais aussi de joies profondes, quand on rencontre des personnes simplement et spontanément attentives à lui donner toutes les marques, grandes et petites, de leur adoration. Que de spectacles reviennent dans la mémoire, de l'une et l'autre sorte ! Plus nombreux, hélas ! les déplaisants, plus rares les réconfortants. Mais les premiers, quantité négligeable, finissent par disparaître dans la splendeur des autres dont l'étoffe est d'éternité. Voici une chapelle de religieuses adoratrices. Des religieuses qui se succédaient deux à deux au prie-Dieu du choeur, et qui plusieurs fois par jour, silencieusement et solennellement entraient toutes ensemble pour leur office, je n'ai gardé aucun souvenir spécial. C'est leur métier à elles, d'adorer, le beau métier ! (métier vient de ministère). Mais jamais je n'oublierai un vieux monsieur de taille haute et droite, qui venait parfois faire une courte prière. Il avançait jusqu'à la grille, déposait chapeau et canne sur une chaise ; puis, sans s'appuyer ni à droite ni à gauche, il mettait un genou à terre, puis deux - et j'entendais craquer ses os -, puis lentement, obstinément, il forçait sa haute taille à s'incliner jusqu'à toucher du front le dallage de marbre. Sa prière achevée, il refaisait la même prostration avant de sortir.

    Pensez-vous qu'il fût malheureux d'avoir fait, d'avoir pu faire, d'avoir eu le droit et l'occasion de faire ce geste de révérence devant le seul Adorable qui est aussi le seul Bon ? Et à qui voudriez-vous ressembler de préférence, à des adorateurs de cette sorte qui fléchissent les genoux avec respect ou à d'autres pour qui la génuflexion consiste en un trémoussement imperceptible, tandis que le regard vogue ailleurs ; à ceux pour qui la prostration se réduit à baisser les paupières : à ceux qui, à peine relevés de l'agenouilloir où ils paraissaient absorbés en Dieu, tournent le dos à l'autel, au crucifix, au Christ encore présent, pour ne pas perdre cet unique spectacle de la foule qui s'en va...

    La liturgie romaine, la plus familière de toutes les liturgies chrétiennes, est pleine de respect.

    On s'enthousiasme pour la liturgie orientale ; or, cette liturgie, au moment le plus solennel de la messe, les fidèles n'en peuvent rien voir. Les Orientaux ont le sens du mystère.

    J'ai toujours constaté que, lorsqu'on parle de ce respect à certains auditoires, cela fait une impression profonde, très salutaire. Après quelque temps d'expérience, les auditeurs s'en félicitent, ils reconnaissent que cela leur a fait beaucoup de bien.

    J'ai connu une communauté dans laquelle tout le monde se mêlait de tout à la chapelle. Je leur ai parlé du respect dû à Dieu. J'ai réformé leurs idées à ce sujet et, un an après, tout était transformé ; la vie religieuse y avait gagné énormément.

    Ce respect ne tue pas la liberté. Dieu est mon Père, oui ; mais il est Dieu. Le respect n'est pas contraire à l'affection : on n'aime que ce qu'on respecte.

    Créer en moi cet instinct de respect, le développer. Au lieu de calculer comment échapper à telle marque de révérence, me féliciter d'avoir à la donner. Le faire d'une façon d'autant plus insistante que personne n'est là pour le constater.

    Les sacristains dévots sont très édifiants.

    Quand on fait un geste de respect - une inclination, une génuflexion, le signe de la croix - il faut le faire avec respect. Même lorsque nous prions tout seuls.

    Lorsque nous passons du raisonnement au colloque avec le Seigneur, si nous comprenons ce que nous faisons, nous prendrons naturellement une attitude respectueuse.
Ne nous laissons jamais impressionner par des idées fausses au sujet de la familiarité, «puisque nous appelons Dieu notre Père».

    J'ai lu un jour dans une revue religieuse une expression qui m'a choqué. On avait imprimé : "Papa le bon Dieu" et "Maman la Sainte Vierge", on peut parler ainsi avec respect, peut-être ; mais l'écrire, c'est déjà trop. Celui qui écrit doit se préoccuper de ne pas provoquer le moindre manque de respect chez ceux qui le liront.

    L'idéal de l'intimité, c'est l'intimité infinie des trois personnes divines.

    Éducatrices, faites-vous une conviction à ce sujet. Élevez les jeunes filles de telle manière qu'elles retrouvent ce respect par une sorte d'instinct spontané.

    Quand on va jusqu'à la découverte essentielle, quand on atteint le ressort qui a donné le branle aux ascensions des saints, on s'aperçoit de ceci : à un moment donné, par une grâce de Dieu, à la suite d'expériences variées, ils ont compris la grande parole du Seigneur : Dieu seul est bon (16 Mt 19,17) et ensuite celle de saint Jean. Dieu est charité (1 Jn 4,8).

    Cela n'est pas facile à voir chez les saints qui ont beaucoup écrit. Ce que nous disons le moins est souvent ce dont nous vivons le plus. Les saints ressemblent à une foule de gens qui ne se rendent pas compte qu'ils respirent. C'est pourquoi la science matérielle qui juge par la quantité des textes, passe à côté de la vraie connaissance.

    Marie de l'Incarnation, l'Ursuline, a beaucoup écrit. Il y a des quantités de choses que les théoriciens de la vie spirituelle relèvent complaisamment dans ses "Relations», mais la valeur profonde de son âme est ramassée dans quelques paroles brèves, très simples. Elle dit par exemple : «Étant en oraison, il me dit : "Tu m'appelles ton grand Dieu, et tu fais bien, car je le suis".» (A. Jamet, Le témoignage de Marie de l’Incarnation Paris, 1932, p. 22) C'est par ce respect qu'il faut commencer.

    Marie de l'Incarnation continue : «Mais je suis aussi Charité. L'Amour est mon nom et c'est ainsi que je veux que tu m'appelles.» Le Dieu que nous devons adorer, c'est celui-là.

    Les titres de noblesse, les marques d'honneur sont une vanité de la part de ceux qui les exigent ; mais de la part de ceux qui les donnent c'est savoir-vivre et, avec la modération voulue, c'est justice.

    Il est pourtant sûr que ces personnages sont essentiellement nos semblables : "Vous êtes tous frères" (Mt 23,8) et le Seigneur lui-même s'est déclaré notre frère. L'apôtre lui en fait un honneur. C'est à nous à ne pas oublier qu'il est plus encore.

    De quoi nous servirait-il, s'il n'était que notre frère ? Nous avons des milliards de frères en humanité. Voilà qui mérite considération. Car nos sentiments s'ajustent à la façon dont nous traitons les personnes. Si nous les traitons cavalièrement, l'estime disparaîtra. Si nous ne donnons pas à Notre Seigneur les marques élémentaires de respect, je ne crois pas que la grandeur, la dignité, la beauté de nos relations avec lui puissent subsister longtemps.

    Je ne sais pas d'où est venue l'habitude de dire "Jésus" tout court à Notre Seigneur. Car ni dans l'Écriture ni dans la liturgie cela ne se trouve.

    Le récit évangélique le nomme Jésus, parce que ce récit est une histoire. Le personnage historique s'appelle de son nom humain : Jésus. Mais ailleurs que dans le récit historique, les disciples qui parlent de lui ne l'appellent jamais « Jésus » tout court.

    Le vocatif "Jésus" ne se rencontre que dans saint Marc et dans saint Luc : ce sont des démons qui l'emploient par la bouche des possédés (Mt 8,9). A l'appeler par son nom humain, il n'y a que l'aveugle de Jéricho : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Et remarquez que cet homme lui rappelle sa royale ascendance (Lc 18,38).

    Les disciples ne se hasardent jamais à l'interpeller ainsi. Le Maître les en approuve : « Vous m'appelez Maître et Seigneur et vous dites bien, car je le suis » (Jn 13,13). Pourquoi ma langue à moi ne proclamerait-elle pas avec joie qu'il est le Seigneur, mon Seigneur, Notre Seigneur ?

    Il nous est permis de l'appeler "Jésus" dans notre dévotion privée. Mais je parle dans l'intérêt de la vie spirituelle en général. Il faut se défier d'une dévotion à résonance purement humaine : elle risque de faire tort à la profondeur de nos relations avec le Seigneur.

    Dans les Apocryphes du Nouveau Testament, ce vocatif introduit certaines prières. On y trouve par exemple, dans l'Évangile des Hébreux l'histoire de l'homme à la main desséchée. Il dit : "Je te prie, Jésus, de me rendre la santé." Mais Jean le Théologien parle autrement. Il dit : "Seigneur Jésus-Christ, qui as fait des merveilles." L'ami de coeur parle autrement que le maçon à la main desséchée.

    Ne dévions pas de la ligne que trace notre foi ; ne descendons pas du milieu divin pour nous laisser choir dans la condition des "rampants".

    Encore une fois, je dis qu'il est permis de parler familièrement au Seigneur ; mais on peut lui parler très familièrement et à la fois respectueusement.

    À propos des noms de Notre Seigneur Jésus-Christ, je crois que nous avons tout intérêt à ne pas lui marchander les titres auxquels il a droit. Puissions-nous avoir une véritable joie à les lui donner !

    Je n'ai pas dit qu'il était défendu d'appeler Jésus par ce seul nom. Il n'est pas défendu de chanter tout entier le Jubilus (Hymne au nom de Jésus attribuée à saint Bernard).

    L'amour le plus fort, c'est l'adoration.

Pierre Mourlon-Beernaert, L'obole d'une pauvre veuve

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
32et.o.b.xl.jpg    Un (...) visage de femme, d'une discrétion exemplaire et d'une générosité étonnante, est présenté par Marc et par Luc, tandis que Matthieu regroupe de longues invectives contre les scribes et les pharisiens (Mt 23). En contraste avec la vanité de ceux-ci et une certaine hypocrisie de leur part, dont parlent également Marc et Luc, voici le récit d'une pauvre femme qui vient faire son offrande au Trésor du Temple, sans regarder autour d'elle; mais Jésus, lui, l'a remarquée.

    Jésus est assis et, selon Marc, il regardait autour de lui (v. 41 = etheôrei); selon Luc, "levant les yeux, il vit ... et il vit" (21, 1-2). Ses disciples ne sont pas loin, puisque Jésus les appelle peu après (Mc 12, 43); mais apparemment, ils n'avaient pas prêté attention à la modeste offrande d'une femme, parmi les dons des "riches". Cette femme, veuve de son état, est présentée comme "pauvre" (Mc vv. 42-43; Lc v. 3) ou même "indigente" (Lc v. 2 = penichra); mais nous verrons qu'elle est d'autant plus généreuse.

    Le bref épisode se situe avant le discours sur la ruine du Temple de Jérusalem, en face du Tronc ou du Trésor, là où les juifs apportaient leur offrandes, non sans notifier au prêtre de service la destination et le montant de leur don. Cette scène est le dernier enseignement de Jésus dans le Temple qu'il va définitivement quitter; cet adieu est un regard compréhensif et admiratif pour le don d'une femme veuve.

    Une fois de plus, la scène est bâtie sur un contraste. Un même verbe y revient sans cesse, indiquant le geste de jeter ou de mettre son offrande (Mc 7 fois; Lc 5 fois = ballein) dans le Tronc. C'est qu'il y a bien des façons de donner, comme l'expérience le montre tous les jours encore:

  • * d'un côté, de nombreux riches "mettaient beaucoup" comme le précise Marc; en réalité, Jésus fera remarquer qu'ils "mettaient tous en prenant sur leur superflu" (Mc v. 44; Lc v. 4).
  • * de l'autre, cette veuve pauvre mit exactement "deux leptes" (Mc v. 42; Lc v. 2), soit deux piécettes, les plus petites en usage à l'époque. Et Marc prend la peine de traduire un quadrant ou un quart d'as pour ses lecteurs romains. Il s'agit de très peu de chose, de quelques sous: on a calculé que c'était l'équivalent d'un huitième de la ration quotidienne de pain distribuée aux pauvres. Mais Jésus a compris qu'elle avait pris cette modeste somme "sur sa misère" ou "de sa pénurie" et qu'elle avait mis "tout ce qu'elle avait pour vivre": sa subsistance entière (Mc v. 44: holon ton bion) ou toute sa subsistance (Lc v. 4: panta ton bion).


    Telle est la scène dans sa simplicité; elle invite à réfléchir: qui donc a donné le plus? (Mc v. 43; Lc v. 3 = pleion). Une fois encore, Jésus va inverser les pespectives: c'est celui qui donné le plus qui a donné le moins; c'est le premier qui est dernier; c'est le grand qui est petit... Parmi tous ceux qui jetaient leurs offrandes dans le Tronc, c'est cette pauvre veuve que Jésus a vue; et il a été ébloui par son geste. De suite il en parle à ses disciples et leur dit son admiration pour cette femme.

    En somme, ce qui importe vraiment, ce n'est pas de donner beaucoup ou peu, mais c'est de donner tout ou encore l'entièreté de ce qu'on a pour vivre. Car c'est alors qu'on peut paraître devant Dieu "les mains vides", prêts à tout recevoir du Père, retrouvant la disponibilité des enfants et celle de cette veuve. Sans doute peut-on aller jusqu'à suggérer, dans un second temps de lecture après Pâques, que ce qui a touché et ébloui Jésus dans une telle générosité, c'est que lui-même allait bientôt être amené à tout donner, à livrer toute sa vie; il est vrai que le croyant ajoute alors, avec respect, que son Père en sera ébloui! Une telle relecture n'est bien entendu ouverte que par la résurrection...

    En contraste avec l'univers de l'apparence et du calcul, présenté sous les traits des scries en grandes robes, qui peuvent aller jusqu'à dévorer les biens des veuves, l'univers qui plaît à Jésus et rend un son vraiment évangélique est celui de la gratuité et de la totalité, sans calcul et en toute discrétion. Cette femme, veuve et pauvre, aime son Dieu et aime tous les pauvres, en risquant la faim: elle prend et donne deux piécettes de son nécessaire. Don gratuit et un peu fou, mais don véritable: nous voici dans l'ordre de l'amour, qui ne doute de rien et obtient tout. La transparence de cette veuve dans son geste discret peut faire percevoir de quel côté se trouve la vraie vie. En donnant ce qui lui est nécessaire pour vivre, en donnant de sa vie même, elle indique déjà vraiment le chemin que Jésus va prendre lui-même dans sa passion. Cette femme continue à montrer sans cesse à l'Église le chemin que Jésus aime, celui qui a vraiment la saveur de l'Évangile.

Marthe, Marie et les autres, Les visages féninins de l'Évangile, Éd. Lumen Vitae 1992, p. 119-121

Cardinal Journet, Le martyre

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
29-T.O.B.jpg    Ne jugez pas étrange l'incendie qui sévit au milieu de vous. Donc, Pierre, à ce moment (...) est à Rome, prisonnier. Et ils sont les premiers, les apôtres, à subir la persécution après Jésus.

    ... Comme s'il vous survenait quelque chose d'étrange. Il ne faut pas vous étonner... À ce moment-là, être chrétien cela voulait dire ce que cela signifie maintenant de l'autre côté du rideau de fer ou partout ailleurs où il y a la persécution, c'est-à-dire la situation que vous pouvez rencontrer dans le premier chapitre de Soljénitsyne sur L'archipel du Goulag. On peut vous arrêter à n'importe quel moment. - Pourquoi donc? Qu'est-ce que j'ai fait? On ne vous dit rien. On vous culpabilise tout de suite, et plus vous vous défendrez, plus on vous accusera. Et cela, c'est déjà angoissant pour chacun. Pendant la nuit, on pourra sonner à votre porte, à n'importe quelle heure. Quelquefois, on vous laissera en place, mais on emportera de chez vous une machine à écrire ou autre chose. Cette situation d'incertitude est déjà très angoissante pour une personne individuelle; mais si vous êtes père de famille et que vous avez des enfants, le fait que vous êtes chrétien les empêche d'aller aux écoles de l'État et va rompre leur avenir; ils ne pourront pas aller dans les écoles supérieures, à moins qu'ils ne choisissent le système contre vous. Cela pose des questions quasi insolubles, avec la nécessité du témoignage jusqu'au martyre s'il le faut. À ce moment, l'Église est toute belle aux yeux de Dieu et des anges; elle vit l'héroïsme qui donnera l'Esprit Saint. Par Esprit Saint, je n'entends pas ce mouvement charismatique dont on parle aujourd'hui, c'est tout autre chose; j'entends la sainteté de l'Église.

    Très chers, ne jugez pas étrange l'incendie qui sévit au milieu de vous pour vous éprouver, comme s'il vous survenait quelque chose d'étrange. C'est normal. Le mot martyre veut dire témoignage. Le témoignage jusqu'y compris la mort, si elle est le seul moyen de rester fidèle; c'est l'état normal. Cette vue-là a été beaucoup étudiée par Peterson, un compagnon de Karl Barth à l'université de Bonn et qui s'est converti à l'Église catholique. Il a beaucoup étudié les origines chrétiennes. Il s'est converti et a connu la pauvreté à partir du jour où il est devenu catholique. J'ai connu des cas semblables. Newman a souffert davantage après sa conversion à l'Église qu'auparavant, parce qu'il était comme soupçonné de ... on ne comprenait pas ... Il y aura sûrement la canonisation e Newman, elle viendra. Mais il avait en face de lui un homme qui était certainement un esprit de grande envergure, Manning, et qui était d'un tout autre esprit. Il s'occupait surtout du côté social et ouvrier. Et en face de Newman, il a toujours gardé une certaine réserve, une certaine crainte. Il ne lui a jamais fait totalement confiance. Newman venait d'assez loin, et puis il montait; quand il s'exprimait, il y avait tout un langage à créer. Et il fallait lui faire confiance. C'est Léon XIII qui lui a fait confiance à la fin en le nommant cardinal. Donc, c'est normal que vous soyez persécutés, mais il faut être attaqués non pas parce que nous aurions commis des fautes contre la morale, mais à cause du Christ, du témoignage du Christ. (On parle maintenant de Mgr Capucci, mais il méritait d'être condamné. Il transportait des armes du Liban en Cisjordanie, des armes explosives. Il était prêtre, il ne devait pas faire cela. On ne peut pas défendre une action comme celle-là, surtout un prêtre et un évêque. Et on lui faisait confiance parce qu'il était chargé d'une mission diplomatique. Alors, il ne faut pas tricher). Si vous me faites confiance, je ne dois pas tricher.

    Alors, saint Pierre: Ne jugez pas étrange l'incendie qui sévit au milieu de vous pour vous éprouver, comme s'il vous survenait quelque chose d'étrange - d'anormal -. Mais, dans la mesure où vous participerez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l'allégresse. (1 P 4, 12-13).

    La mesure de l'intensité de la fidélité dans la souffrance de Jésus sera la mesure de la splendeur de la gloire au moment de la Résurrection. Réjouissez-vous et incendie. Il a parlé d'un incendie qui sévit, et puis: Réjouissez-vous, c'est l'occasion de grandes choses. Réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l'allégresse.
 
Extrait d'une série de conférences données à Genève sur les lettres de Saint Pierre en 1974-1975

 

Cardinal Journet, La persécution

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
29-T.O.B.jpg    L'Epître de saint Pierre finit d'une manière très émouvante, parce que c'est en temps de perséction qu'il écrit sa lettre, et dans les temps de perséction, l'Église montre ce qu'elle est, c'est-à-dire Royaume de Dieu. Tandis que dans les périodes de facilité, à ce moment-là les fautes de ses enfants la voilent; et il faut beaucoup de pénétration, de discernement pour reconnaître son visage lorsqu'il est voilé par les poussières et les taches de ses efants. Je vous dis cela parce que je vous lirai un texte du cardinal Wyszynski à la fin de notre entretien.

    L'apôtre, vers la fin de sa lettre, va synthétiser ce qu'il a dit, dégageant l'essentiel: Très chers, ne jugez pas étrange l'incendie qui sévit au milieu de vous pour vous éprouver, comme s'il vous survenait quelque chose d'étrange ((1 P 4, 12).

    L'incendie, c'est la persécution; et il ne faut pas vous étonner d'être persécutés - c'est normal -. Si vous n'étiez pas persécutés, cela voudrait dire que vous êtes dissous dans le monde, vous suivez le courant du monde, vous faites comme tout le monde. Alors, à ce moment-là, vous avez cessé d'être ce que Jésus a été: un scandale pour le monde... L'Evangile, quand il emploie le mot "monde", signifie: ce qui s'oppose à la Révélation divine. Malheur au monde à cause de ses scandales! (Mt 18, 7). Et si vous êtes du monde, vous n'êtes plus de Jésus. Le monde est d'en bas, Jésus est d'en haut.

Extrait d'une série de conférences sur les Lettres de Saint Pierre donnée à Genève en 1974-1975

Cardinal Journet, La grandeur de la souffrance

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29-T.O.B.jpg    Les chrétiens vont être persécutés, pour passer de la souffrance et de l'épreuve dans la gloire; autrement, ils ne suivraient pas l'itinéraire du Sauveur Jésus. Alors, vous voyez la grandeur de la perspective? Et tout cela vient de l'immense amour de Dieu. Il y a le Père, qui va envoyer son Fils et va envoyer dans les coeurs l'Esprit Saint. L'Esprit Saint nous est envoyé pour ouvrir nos coeurs et nous faire comprendre qui est Jésus, et que c'est par une voie d'amour que le Père l'envoie sur la croix pour arriver dans la gloire - de la croix à la gloire -. Parce qu'il y a dans la gloire, quand elle sort de la croix, il y a quelque chose de plus mystérieux.

    Il y a, dans l'épreuve et la souffrance, une grandeur, une majesté; et, en même temps, la souffrance est comme une destruction, un mal en elle-même. Mais quand elle est portée, quand elle est surmontée par la foi et l'amour, à ce moment-là elle revêt celui qui la traverse d'une dignité que les poètes sentent tout de suite. Il y a les grandes affirmations que nous trouvons chez les poètes modernes, chez Baudelaire surtout:

"Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers."
(Les Fleurs du Mal - Bénédiction)

    Ou bien:

"... tout en haut de l'univers juché,
Un ange sonne la victoire
De ceux dont le coeur dit: 'Que béni soit ton fouet,
Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!
Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie."
(Les Fleurs du Mal - Bénédiction)



    Ils ont compris cela, les poètes, cette grandeur de la souffrance. Tandis que chez les païens - c'est Raïssa Maritain qui nous fait remarquer cela - par exemple chez Marc Aurèle, il y a, à l'égard de la souffrance, une sorte de répulsion. "Ils se mettent en boule quand vient la souffrance", dit Raïssa Maritain, tandis que "le chrétien ouvre ses bras à la souffrance". Mais cela, c'est le christianisme qui fait paraître cette splendeur à travers l'épreuve. Plusieurs fois nous avons parlé de cela.


  

    Comment essayer de représenter d'une manière plastique cette dignité? Peut-être en choisissant le Christ en majesté de Reims qui a le livre devant lui; quand la lumière vient d'en haut, verticale, c'est toutes les aspérités de la statue qui des ombres en dessous. Alors, ce Christ-là a l'air de surgir des ombres pour rentrer dans la lumière, pour autant que l'on puisse trouver dans l'art une sorte de figuration plastique de cette dignité qui vient de la souffrance. La souffrance est un mal, la mort est un mal; mais quand elles sont surmontées dans la grandeur d'âme, à ce moment-là elles revêtent une dignité absolument unique. Et c'est le christianisme qui révèle ces choses-là. Elles peuvent être, bien sûr, pressenties, comme justement dans (le) chapitre 53 d'Isaïe.

   




(extrait d'une série de conférences sur les Lettres de Saint Pierre données à Genève en 1974-1975)

 

Cardinal Journet, Les grandeurs de hiérarchie et les grandeurs de sainteté

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
29-T.O.B.jpg    Il doit y avoir une hiérarchie: Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les (Mt 28, 19). Il y a donc les grandeurs de hiérarchie qui vous apportent les grandeurs de sainteté. Celui qui se trouve dans les grandeurs de hiérarchie peut n'être pas dans la grâce, alors il se perd lui-même, mais ce qu'il vous apporte, ce n'est pas ce qu'il y a dans son coeur, ce sont les richesses de Dieu. Comme le dira sainte Catherine de Sienne en parlant des prêtres. Elle pense à toutes les défections qu'il y avait de son temps, elle dira: "Ils sont les ministres du soleil", même s'ils ont dévié. Attention! n'oubliez pas qu'ils sont "les ministres du soleil". Rappelez-vous la parole de Jésus: Faites ce qu'ils disent (les choses de Dieu qu'ils disent), mais ne faites pas ce qu'ils font (Mt 23, 3). Pour eux, c'est Dieu qui se réserve de les juger, plus sévèrement bien sûr, parce qu'ils auront trahi intérieurement, par leur vie, les choses auxquelles ils continuent de croire.

    Toutes ces grandeurs de hiérarchie passeront, n'existeront plus. Il y aura les grandeurs de sainteté (...), à savoir, les options qui se font intérieurement pour la lumière ou contre la lumière, cette lutte de la lumière et des ténèbres, qui est, extérieurement, jetée au cours des siècles dans une grande bataille où s'affrontent, d'une part Satan qui envoie les Bêtes sur la terre, c'est-à-dire "les puissances temporelles déviées", et puis, d'autre part, le Christ qui envoie sur la terre "son Eglise, son Epouse". Et il l'envoie, non pas avec des armes matérielles, mais comme des agneaux au milieu des loups (Mt 10, 16). Et puis, le miracle c'est, qu'après vingt siècles, l'Eglise existe toujours.

    Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre viendront lui porter leurs trésors (Ap 21, 24). Les rois de la terre, bien sûr, seront ceux qui sont rois dans le Royaume, c'est-à-dire ceux sont le coeur aura été le plus illuminé par Dieu, ceux qui seront comme tirant après eux la masse de tous ceux qui n'auront pas dit non, ceux qui tendent la main.

    Péguy, dans un très beau passage, dit: - Qu'est-ce qu'un chrétien? Un chrétien, c'est un pauvre pécheur, mais qui prend la main. Et les grands saints, pourquoi sont-ils faits? Ils sont faits pour nous donner la main. Il dit: - Si vous prenez la main qui vous est tendue, vous êtes chrétien. Si vous ne prenez pas la main qui vous est tendue, vous pourrez avoir toutes les qualités que vous voudrez, pour moi, vous n'êtes pas chrétien. Cela veut dire que notre salut ne vient pas d'un effort que nous pourrions faire, si brillant pourrait-il paraître, mais il vient d'une mendicité. Il faut être mendiant pour être sauvé. Et les plus riches, les plus merveilleux, un saint Paul, par exemple, et après lui, un saint Thomas d'Aquin, une sainte Thérèse d'Avila, quelle richesse ils avaient! Leur grandeur, et toute leur grandeur, c'est d'avoir été des mendiants. Et plus ils ont reçu, plus ils sentent cette dépendance totale, radicale, à l'égard de Celui qui donne, et qui donne non pas en raison de nos propres mérites, mais en raison de ses miséricordes, sans lesquelles miséricordes personne de nous ne serait sauvé, mais avec lesquelles il est impossible de désespérer, quel que soit notre passé. Impossible de désespérer quand on pense à l'amour miséricordieux, à la parole de Jésus au bon larron: Aujourd'hui..., avec moi, en Paradis (Lc 23, 43). Après toute une vie désaxée, il est maintenant converti, retourné.

Extrait d'une série de conférences sur l'Apocalypse donnée à Genève du 16 octobre 1971 au 18 mars 1972

S. François de Sales, La volonté de Dieu signifiée par les inspirations

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
28 TOB ev    Les rayons du soleil éclairent en échauffant et échauffent en éclairant; l'inspiration est un rayon céleste qui porte dans nos coeurs une lumière chaleureuse, par laquelle il nous fait voir le bien et nous échauffe au pourchas d'icelui. Tout ce qui a vie sur terre s'engourdit au froid de l'hiver, mais au retour de la chaleur vitale du printemps tout reprend son mouvement: les animaux terrestres courent plus vitement, les oiseaux volent plus hautement et chantent plus gaiement, et les plantes poussent leurs feuilles et leurs fleurs très agréablement. Sans l'inspiration nos âmes vivraient paresseuses, percluses et inutiles; mais à l'arrivée des divins rayons de l'inspiration, nous sentons une lumière mêlée d'une chaleur vivifiante, laquelle éclaire notre entendement, réveille et anime notre volonté, lui donnant la force de vouloir et faire le bien appartenant au salut éternel. Dieu ayant formé le corps humain du limon de la terre, ainsi que dit Moïse (Gn 2, 7), il inspira en icelui la respiration de vie, et il fut fait en âme vivante, c'est-à-dire en âme qui donnait vie, mouvement et opération au corps; et ce même Dieu éternel souffle et pousse les inspirations de la vie surnaturelle en nos âmes, afin que, comme le dit le grand Apôtre (1 Co 15, 45), elles soient faites en esprit vivifiant, c'est-à-dire en esprit qui nous fasse vivre, mouvoir, sentir, et oeuvrer les oeuvres de la grâce, en sorte que Celui qui nous a donné l'être nous donne aussi l'opération. L'haleine de l'homme échauffe les choses esquelles elle entre: témoin l'enfant de la Sunamite, sur la bouche duquel le prophète Elisée ayant mis la sienne et haleiné sur icelui, sa chair s'échauffa (2 R 4, 34), et l'expérience est toute manifeste. Mais quant au souffle de Dieu, non seulement il échauffe, ains il éclaire parfaitement, d'autant que l'esprit divin est une lumière infinie, duquel le souffle vital est appelé inspiration, d'autant que par icelui cette suprême Bonté haleine et inspire en nous les désirs et intentions de son coeur.

    Or, les moyens d'inspirer dont elle use sont infinis. Saint Antoine, saint François, saint Anselme, et mille autres recevaient souvent des inspirations par la vue des créatures. Le moyen ordinaire c'est la prédication; mais quelquefois, ceux auxquels la parole ne profite pas sont instruits pas la tribulation, selon le dire du Prophète: L'affliction donnera l'intelligence à l'ouïe (Is 28, 19); c'est-à-dire: ceux qui par l'ouïe des menaces célestes sur les méchants ne se corrigent pas, apprendront la vérité par l'événement et les effets, et deviendront sages sentant l'affliction. Sainte Marie Egyptienne fut inspirée par la vue d'une image de Notre-Dame, saint Antoine, oyant l'Evangile qu'on lit à la Messe; saint Augustin, oyant le récit de la vie de saint Antoine; le Duc de Gandie, voyant l'Impératrice morte; saint Pacôme, voyant un exemple de charité; le bienheureux Ignace de Loyola, lisant la vie des Saints; Saint Cyprien (ce n'est pas le grand évêque de Carthage, ains un autre qui fut laïc, mais glorieux martyr) fut touché voyant le diable confesser son impuissance sur ceux qui se confient en Dieu. Lorsque j'étais jeune, à Paris, deux écoliers, dont l'un était hérétique, passant la nuit au faubourg Saint-Jacques, en une débauche déshonnête, ouïrent sonner les Matines des Chartreux; et l'hérétique demandant à l'autre à quelle occasion on sonnait, il lui fit entendre avec quelle dévotion on célébrait les offices sacrés en ce saint monastère: Ô Dieu, dit-il, que l'exercice de ces religieux est différent du nôtre! Ils font celui des Anges, et nous celui des bêtes brutes. Et voulant voir par expérience, le jour suivant, ce qu'il avait appris par le récit de son compagnon, il trouva ces Pères dans leurs formes, rangées comme des statues de marbre en une suite de niches, immobiles à toute autre action qu'à celle de la psalmodie, qu'ils faisaient avec une attention et dévotion vraiment angélique, selon la coutume de ce saint Ordre: si que ce pauvre jeune homme, tout ravi d'admiration, demeura pris en la consolation extrême qu'il eut de voir Dieu si bien adoré parmi les Catholiques, et se résolut, comme il fit par après, de se ranger dans le giron de l'Eglise, vraie et unique Epouse de Celui qui l'avait visité de son inspiration, dans l'infâme litière de l'abomination en laquelle il était.

    Ô que bienheureux sont ceux qui tiennent leurs coeurs aux saintes inspirations! car jamais ils ne manquent de celles qui sont nécessaires pour bien et dévotement vivre en leurs conditions, et pour saintement exerce les charges de leurs professions. Car, comme Dieu donne, par l'entremise de la nature, à chaque animal les instincts qui lui sont requis pour sa conservation et pour l'exercice de ses propriétés naturelles, aussi, si nous ne résistons pas à la grâce de Dieu, il donne à un chacun de nous les inspirations nécessaires pour vivre, opérer et nous conserver en la vie spirituelle. Hé, Seigneur, disait le fidèle Eliézer, voici que je suis près de cette fontaine d'eau, et les filles des habitants de cette cité sortiront pour puiser de l'eau; la jeune fille, donc, à laquelle je dirai: Penchez votre cruche afin que je boive, et elle répondra: Buvez, ains je donnerai encore à boire à vos chameaux, c'est celle-là que vous avez préparée pour votre serviteur Isaac (Gn 24, 12-14). Théotime, Eliézer ne se laisse entendre  de désirer de l'eau que pour sa personne, mais la belle Rébecca, obéissant à l'inspiration que Dieu et sa débonnaireté lui donnaient, s'offre d'abreuver encore les chameaux (Gn 24, 17-19); pour cela elle fut rendue épouse du saint Isaac, belle-fille du grand Abraham et grand-mère du Sauveur. Les âmes, certes, qui ne se contentent pas de faire ce que par les commandements et conseils le divin Epoux requiert d'elles, mais sont promptes à suivre les sacrées inspirations, ce sont celles que le Père éternel a préparées pour être épouses de son Fils bien-aimé. Et quant au bon Eliézer, parce qu'il ne peut autrement discerner entre les filles de Haran, ville de Nachor, celle qui était destinée au fils de son maître, Dieu le lui fait connaître par inspiration. Quand nous ne savons que faire et que l'assistance humaine nous manque en nos perplexités, Dieu alors nous inspire; et si nous sommes humblement obéissants, il ne permet point que nous errions. Or je ne dis rien de plus de ces inspirations nécessaires, pour en avoir souvent parlé en cette oeuvre, et encore en l'Introduction à la vie dévote.

 (Traité de l'Amour de Dieu, Livre VIII, ch. VIII-X)

S. François de Sales, Chacun doit pratiquer les conseils qu'il peut pratiquer

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
28 TOB ev    Encore que tous les conseils ne puissent ni doivent être pratiqués par chaque Chrétien en particulier, si est-ce qu'un Chrétien est obligé de les aimer tous, parce qu'ils sont tous très bons. Si vous avez la migraine et que l'odeur du musc vous nuise, laisserez-vous pour cela d'avouer que cette odeur soit bonne et agréable? Si une robe d'or ne vous est pas avenante, direz-vous qu'elle ne vaut rien? Si une bague n'est pas pour votre doigt, la jetterez-vous pour cela dans la boue? Louez donc, Théotime, et aimez chèrement tous les conseils que Dieu a donnés aux hommes. Ô que béni soit à jamais l'Ange du grand conseil (Is 9, 6), avec tous les avis qu'il donne et les exhortations qu'il fit aux humains! Le coeur est réjoui par les onguents et bonnes odeurs, dit Salomon, et par les bons conseils de l'ami l'âme est adoucie (Pr 27, 9). Mais de quel ami et de quels conseils parlons-nous? Ô Dieu, c'est de l'Ami des amis, et ses conseils sont plus aimables que le miel: l'ami c'est le Sauveur, ses conseils sont pour le salut.

    Réjouissons-nous, Théotime, quand nous verrons des personnes entreprendre la suite des conseils que nous ne pouvons ou ne devons pas observer; prions pour eux, bénissons-les, favorisons-les et les aidons, car la charité nous oblige de n'aimer pas seulement ce qui est bon pour nous, mais d'aimer encore ce qui est bon pour le prochain.

    Nous témoignerons assez d'aimer tous les conseils quand nous observerons dévotement ceux qui nous seront convenables; car tout ainsi que celui qui croit un article de foi d'autant que Dieu l'a révélé pas sa parole, annoncée et déclarée par l'Eglise, ne saurait mécroire les autres, et celui qui observe un commandement pour le vrai amour de Dieu est tout prêt d'observer les autres quand l'occasion s'en présentera, de même celui qui aime et estime un conseil évangélique parce que Dieu l'a donné, il ne peut qu'il n'estime consécutivement tous les autres, puisqu'ils sont aussi de Dieu. Or, nous pouvons aisément en pratiquer plusieurs, quoique non pas tous ensemble; car Dieu en a donné plusieurs afin que chcun en puisse observer qurlques-uns, et il n'y a jour que nous n'en ayons quelque occasion.

    La charité requiert-elle que pour secourir votre père ou votre mère vous demeuriez chez eux? conservez néanmoins l'amour et l'affection à votre retraite, ne tenez votre coeur au logis paternel  qu'autant qu'il faut pour y faire ce que la charité vous ordonne. N'est-il pas expédient à cause de votre qualité que vous gardiez la parfaite chasteté? gardez-en donc au moins ce que sans faire tort à la charité vous en pourrez garder. Qui ne peut faire le tout, qu'il fasse quelque partie. Vous n'êtes pas obligé de rechercher celui qui vous a offensé, car c'est à lui de revenir à soi et venir à vous pour vous donner satisfaction, puisqu'il vous a prévenu par injure et outrage; mais allez néanmoins, Théotime, faites ce que le Seigneur vous conseille (Mt 5; Lc 6), prevenez-le au bien, rendez-lui bien pour mal, jetez sur sa tête et sur son coeur un brasier ardent (Rm 12, 20) de témoignages de charité, qui le brûle tout et le force de vous aimer. Vous n'êtes pas obligé pour la rigueur de la loi de donner à tous les pauvres que vous rencontrez, ains seulement à ceux qui en ont un très grand besoin; mais ne laissez pas pour cela, suivant le conseil du Sauveur (Mt 5, 42; Lc 6, 30), de donner volontairement à tous les indigents que vous trouverez, autant que votre condition et les véritables nécessités de vos affaires le permettront. Vous n'êtes pas obligé de faire aucun voeu; mais faites-en pourtant quelques-uns qui seront jugés propres par votre père spirituel, pour votre avancement en l'amour divin. Vous pouvez librement user du vin dans les termes de la bienséance, mais, selon le conseil de saint Paul à Timothée (1 Tm 5, 23), n'en prenez que ce qu'il faut pour soulager votre estomac.

Il y a divers degrés de perfection ès conseils. De prêter aux pauvres hors la très grande nécessité, c'est le premier degré de conseil de l'aumône; et c'est un degré plus haut de donner sa personne, la vouant au service des pauvres. L'hospitalité hors l'extrême nécessité est un conseil: recevoir l'étranger est le permier degré d'icelui; mais aller sur les avenues des chemins pour le semondre, comme faisait Abraham (Gn 18, 2), c'est un degré plus haut; et encore plus de se loger ès lieux périlleux pour retirer (= donner asile), aider et servir les passants. En quoi excella ce grand saint Bernard de Menthon, originaire de ce Diocèse, lequel étant issu d'une maison fort illustre, habita plusieurs années entre les jougs et cimes de nos Alpes, y assembla plusieurs compagnons pour attendre, loger, secourir, délivrer des dangers de la tourmente les voyageurs et passants, qui mourraient souvent entre les orages, les neiges et froidures, sans les hôpitaux que ce grand ami de Dieu établit et fonda ès deux mont qui pour cela sont appelés de son nom, Grand-Saint-Bernard, au diocèse de Sion, et Petit-Saint-Bernard en celui de Tarentaise. Visiter les malades qui ne sont pas en extrême nécessité, c'est une louable charité; les servir est encore meilleur, mais se dédier à leur service, c'est l'excellence de ce conseil, que le Clercs de la visitation des infirmes exercent par leur propre Institut, et plusierus dames en divers lieux: à l'imitation de ce grand saint Samson, genitlhomme et médecin romain, qui, en la ville de Constantinople où il fut fait prêtre, se dédia tout à fait, avec une admirable charité, au service des malades en un hôpital qu'il y commença, et que l'empereur Justinien éleva et paracheva; à l'imitation des saintes Catherines de Sienne et de Gênes, de sainte Elisabeth de Hongrie et des glorieux amis de Dieu, saint François et le bienheureux Ignace de Loyola, qui, au commencement de leurs Ordres, firent cet exercice avec une ardeur et utilité spirituelle incomparable.

    Les vertus ont donc une certaine étendue de perfection, et pour l'ordinaire nous ne sommes pas obligés de les pratiquer en l'extrémité de leur excellence; il suffit d'entrer si avant en l'exercice d'icelles, qu'en effet on y soit. Mais de passer outre et s'avancer en la perfection, c'est un conseil; les actes héroïques des vertus n'étant pas pour l'ordinaire commandés, ains seulement conseillés. Que si en quelque occasion nous nous trouvons obligés de les exercer, cela arrive pour des occurences rares et extraordinaires, qui les rendent nécessaires à la conservation de la grâce de Dieu. Le bienheureux portier de la prison de Sébaste, voyant l'un des quarante qui étaient lors martyrisés perdre le courage et la couronne du martyre, se mit en sa place sans que personne le poursuivit, et fut ainsi le quarantième de ces glorieux et triomphants soldats de Notre-Seigneur. Saint Adauctus, voyant que l'on conduisait saint Félix au martyre: "Et moi, dit-il, sans être pressé de personne, je suis aussi bien Chrétien que celui-ci, adorant le même Sauveur;" puis, baisant saint Félix, s'achemina avec lui au martyre et eût la tête tranchée. Mille des anciens Martyrs en firent de même, et pouvant également éviter et subir le martyre sans pécher, ils choisirent de le subir généreusement plutôt que de l'éviter loisiblement: en ceux-ci donc, le martyre fut un acte héroïque de la force et constance qu'un saint excès d'amour leur donna. Mais quand il est force d'endurer le martyre ou renoncer à la foi, le martyre ne laisse pas d'être martyre et un excellent acte d'amour et de force; néanmoins je ne sais s'il faut nommer acte héroïque, n'étant pas choisi par aucun excès d'amour, ains par la nécessité de la loi qu en ce cas le commande. Or, en la pratique des actes héroïques de la vertu consiste la parfaite imitation du Sauveur, qui, comme le dit le grand saint Thomas (Somme Théologique, IIIe partie, question VII, art. 2), eut dès l'instant de sa conception toutes les vertus en un degré héroïque; et certes, je dirais volontiers plus qu'héroïque, puisqu'il n'était pas simplement plus qu'homme, mais infiniment plus qu'homme, c'est-à-dire vrai Dieu.

S. François de Sales, Le mépris des conseils évangéliques est un grand péché

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
28 TOB ev    Les paroles par lesquelles Notre-Seigneur nous exhorte de tendre et prétendre à la perfection sont si fortes et pressantes; que nous ne saurions dissimuler l'obligation que nous avons de nous engager à ce dessein: Soyez saints, dit-il, parce que je suis saint (Lv 11, 44; 1 P 1, 16); Qui est saint, qu'il soit encore davantage sanctifié, et qui est juste, qu'il soit encore plus justifié (Ap 22, 11). Soyez parfaits ainsi que votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Pour cela le grand saint Bernard écrivant au glorieux saint Guérin, abbé d'Aux, duquel la vie et les miracles ont tant rendu de bonne odeur en ce Diocèse: "L'homme juste, dit-il, ne dit jamais: c'est assez, il a toujours faim et soif de la justice."

    Certes, Théotime, quant aux biens temporels, rien ne suffit à celui auquel ce qui suffit ne suffit pas; car, qu'est-ce qui peut suffire à un coeur auquel la suffisance n'est jamais suffisante? Mais quant aux biens spirituels, celui n'en a pas ce qui lui suffit auquel il suffit d'avoir ce qui lui suffit, et la sufisance n'est pas suffisante, parce que la vraie suffisance ès choses divines consiste en partie au désir de l'affluence. Dieu, au commencement du monde, commanda la terre de germer l'herbe verdoyante faisant sa semence, et tout arbre fruitier faisant son fruit, un chacun selon son espèce, qui est aussi sa semence en soi-même (Gn 1, 11): et ne voyons-nous pas par expérience que les plantes et fruits n'ont leur juste croissance et maturité que quand elles portent leurs graines et pépins, qui leur servent de géniture pour la production de plantes et d'arbres de pareille sorte? Jamais nos vertus n'ont leur juste stature et suffisance qu'elles ne produisent en nous des désirs de faire progrès, qui, comme semences spirituelles, servent en la production de nouveaux degrés de vertus; et me semble que la terre de notre coeur a commandement de germer les plantes des vertus qui portent les fruits de saintes oeuvres, une chacune selon son genre, et qui ait les semences des désirs et desseins de toujours multiplier et avancer en perfection: et la vertu qui n'a point la graine ou le pépin de ces désirs, elle n'est pas en la suffisance et la maturité. "Ô donc, dit saint Bernard au fainéant, tu ne veux pas t'avancer en la perfection? Non. Et tu ne veux pas non plus empirer? Non, de vrai. Et quoi donc? tu ne veux être ni prire ni meilleur? Hélas, pauvre homme, tu veux être ce qui ne peut être. Rien voirement n'est stable ni ferme en ce monde (Qo 2, 11; 3, 1), mais de l'homme il en est dit encore plus particulièrement que jamais il ne demeure en son état (Jb 14, 2):" il faut donc ou qu'il s'avance ou qu'il retourne en arrière.

    Or, je ne dis pas, non plus que saint Bernard, que ce soit péché de ne pratiquer pas les conseils: non certes, Théotime, car c'est la propre différence du commandement au conseil, que le commandement nous oblige sous peine de péché, et le conseil nous invite sans peine de péché. Néanmoins je dis bien que c'est un grand péché de mérpiser la prétention à la perfection chrétienne, et encore plus de mépriser la semonce par laquelle Notre-Seigneur nous y appelle; mais c'est une impiété insupportable de mépriser les moyens et conseils d'y parvenir que Notre-Seigneur nous marque. C'est une hérésie de dire que Notre-Seigneur ne nous a pas bien conseillés, et un blasphème de dire à Dieu: Retire-toi de nous, nous ne voulons point la science de tes voies (Jb 21, 14); mais c'est une irrévérence horrible contre Celui qui avec tant d'amour et de suavité nous invite à la perfection, de dire: je ne veux pas être saint, ni parfait, ni avoir plus de part en votre bienveillance, ni suivre les conseils que vous me donnez pour faire progrès en icelle.

    On peut sans péché ne suivre pas les conseils pour l'affection que l'on a ailleurs: comme, par exemple, on peut bien ne vendre pas ce que l'on a et ne le donner pas aux pauvres, parce qu'on n'a pas le courage de faire un si grand renoncement; on peut bien aussi se marier, parce qu'on aime une femme, ou qu'on n'a pas assez de force en l'âme pour entreprendre la guerre qu'il faut faire à la chair: mais de faire profession de ne vouloir point suivre les conseils, ni aucun d'iceux, cela ne se peut faire sans mépris de Celui qui les donne. De ne suivre pas le conseil de virginité afin de se marier, cela n'est pas mal fait; mais de se marier pour préférer le mariage à la chasteté, comme font les hérétiques, c'est un grand mépris ou du Conseiller ou du conseil. Boire du vin contre l'avis du médecin, quand on est vaincu de la soif ou de la fantaisie d'en boire, ce n'est pas proprement mépriser ni son avis; mais de dire: je ne veux point suivre l'avis du médecin, il faut que cela provienne d'une mauvaise estime qu'on a de lui. Or, quant aux hommes, on peut souvent mépriser leur conseil et ne mépriser pas ceux qui le donnent, parce que ce n'est pas mépriser un homme d'estimer qu'il ait erré: mais quant à Dieu, rejeter son conseil et le mépriser, cela ne peut provenir que de l'estime que l'on fait qu'il n'a pas bien conseillé; ce qui ne peut être pensé que par esprit de blasphème, comme si Dieu n'était pas assez sage pour savoir, ou assez bon pour vouloir bien conseiller. Et c'en est de même des conseils de l'Eglise, laquelle, à raison de la continuelle assistance du Saint-Esprit qui l'enseigne et conduit en toute vérité (Jn 16, 13), ne peut jamais donner des mauvais avis.

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