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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

la vache qui rumine (annees b - c)

Gaston Courtois, "Il fait entendre les sourds et parler les muets" (1)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
23-T.O.B.jpg       Écoute. Entends. Recueille. Assimile. Mets en pratique. C'est difficile, je le sais, de M'écouter quand la tête est pleine de bruit. Il faut du silence, il faut du désert. On a horreur de la sécheresse et du vide. Mais si tu es fidèle, si tu persévères, tu le sais, ton Bien-Aimé fera entendre sa voix, ton cœoeur brûlera et cette ardeur tout intérieure, t'apportera la paix et la fécondité. Tu goûteras alors à quel point ton Seigneur est suave, à quel point son fardeau est léger. Tu éprouveras, au-delà du temps que tu Me consacreras en exclusivité, la réalité du Dilectus meus mihi et ego illi.

       Plus se multiplieront malgré les obstacles, les répugnances ou les tentations de lâcheté, les moments où tu me recherches et me retrouves pour M'écouter, plus ma réponse se fera sensible, plus mon Esprit t'animera et suggérera non seulement ce que je te demande de dire, mais ce que je t'offre de faire - bien certain alors que ce que tu diras et feras sera fructueux.

       Ma Parole et cette lumière qui en est le résultat donnent leur véritable place à toutes choses dans la synthèse de mon immense amour, en fonction de l'éternité, mais sans rien diminuer de la valeur de chaque être et de chaque événement.

       Ta mission n'est pas seulement d'essayer de M'insérer dans tout l'humain, mais de me faciliter l'assomption de tout l’'humain pour que je le consacre à la gloire de mon Père.



Quand le Seigneur parle au coeur,
Médiaspaul & Éditions Paulines, 11e édition, 1991, p. 13-14

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (6e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       On nous annonce périodiquement que les jeunes redécouvrent le sens de la chasteté ; c'est vrai, certes, pour tel ou tel, mais pour l'immense majorité ? Avant que je ne passe plusieurs mois en Californie, on m'avait assuré que quelques groupes, encore minoritaires, se réclamaient là-bas d'une "new chastity" ; je n'y ai rien vu de semblable. Depuis que S. Paul prêchait la chasteté à ses très charnels Corinthiens, elle n'a jamais cessé d'étonner.



"Bien plus, l'amour entre l'homme et la femme n'est plus un simple analogue de l'amour divin, puisque le Christ de l'Ascension permet d'élever pour toujours la misérable chair humaine, et à travers elle toute la nature, à un statut divin. (…...) Dans une seule et même parole, Jésus, en élevant la sexualité à l'amour, en la rendant capable d'amour comme la nature est capable de grâce, élève l'union des sexes dans le mariage à la suite du célibat consacré ; leur lieu commun se trouve être leur bien commun : l'amour-agapè, dont la marque commune est l'indissolubilité, le non-retour dans l'acte de se donner. Il devient aussi essentiel d'accéder à la sainteté dans l'un et l'autre de ces états de vie dont chacun devient signe dans la perspective de l'autre, alors que la renonciation au lien sexuel est le signe eschatologique du Royaume, l'’union conjugale est le signe de ce que ce Royaume réalise : la divinisation de l'humanité-épouse par son incorporation au Christ".
Philippe CORMIER, "Ce mystère est grand".



       Notre corps est un temple, écrivait S. Paul (1 Co 6, 19), où rayonne une présence qui n'est autre que celle de l’'Esprit Saint. Si le corps est ainsi habité, il est une manière chaste de l'appréhender par son visage et de se placer sous son regard. C'est ce visage qui m'introduit à la présence intérieure et m'invite à nouer un dialogue avec elle. Dans sa beauté, mais aussi dans ses misères, le corps humain transpire le mystère. Tout ce qui touche au corps est donc grave.



"Le corps humain n'est pas seulement le champ de relations de caractère sexuel mais il est, en même temps, le moyen pour l'homme de s'exprimer totalement, d'exprimer sa personne, qui se révèle à travers le langage du corps. Ce langage a une importante signification interpersonnelle, surtout lorsqu'il s'agit des rapports entre l'homme et la femme".
JEAN-PAUL II, 22 août 1984.



       Sur ce point la morale chrétienne et la mentalité séculière s'affrontent aujourd'hui rudement. La culture dominante, celle que véhiculent les "media", par exemple, les magazines à la mode ou les auteurs à succès, nous présente l'image d'une sexualité inoffensive, souriante, légère et transparente, comme dans un roman de Milan Kundera, affranchie et sans risque, déculpabilisée enfin. La gravité chrétienne se trouve aux antipodes de cette légèreté. La chair humaine, dit Dieu, porte à jamais la trace de l'incarnation de mon Verbe. Le coeœur humain, dit Dieu, a été visité une fois pour toutes par mon Fils, visité et purifié, visité et libéré. Le corps humain, dit Dieu, est devenu le temple de mon propre Esprit et rien, jamais rien, ne devra ternir sa gloire et son éclat. Car la gravité chrétienne ne renvoie pas d'abord à la pesanteur du péché, mais à celle de la grâce, et la chasteté en est la traduction morale.



"Les civilisations traditionnelles avaient trois types de raisons de prendre au sérieux les relations sexuelles : la perspective procréatrice (…...), le lien à l'institution (…...) et le caractère sacré (…...). Qu'est-il advenu aujourd'hui de ces trois raisons ? Les méthodes modernes de régulation des naissances ont écarté la première, le libéralisme la deuxième et la sécularisation la troisième. (…...) L'’ultime refuge de la gravité, dans une telle culture, est le risque des maladies sexuellement transmissibles, du sida en particulier. Mais quelle image de la sexualité est à la fois induite et suggérée par la plupart des campagnes de prévention du sida (…...) ? Tout se passe comme si le problème qu'elles tentaient de résoudre était le suivant : comment diffuser un message de gravité sans remettre en cause d'un iota l'image, elle-même devenue sacrée, de la sexualité légère et libérée héritée des années soixante ? L'appel à la modification des comportements porte alors sur un seul point, un seul geste, la pose d'une membrane de caoutchouc. C'est ainsi que le préservatif devient un objet symbole, et le verbe se préserver tout un programme. De quoi, finalement, faut-il se préserver ? Dans le même mouvement, de l'enfant, de la maladie, de la mort et, plus fondamentalement, de l'inconnu qui est en l'autre".
Xavier LACROIX, "Le corps et l'esprit".



       Se comprendre pour se maîtriser, se maîtriser pour harmoniser tout son être selon une juste mesure des besoins et des désirs, c'est bien, c'est nécessaire, mais c'est encore insuffisant. On ne se construit pas pour soi-même, mais pour mieux se donner en vérité. Se garder pour pouvoir répondre de soi. Se garder pour aimer. L'’intégrité pour l’'intégrité. L'’intégrité de la vie placée au service de l'’intégralité du don : voilà ce à quoi tend la vertu de chasteté. Maintenir intactes, par la maîtrise de soi, les forces de vie qui ont été déposées en nous, pour que, le moment venu, nous nous adonnions entièrement et sans réserve, sans retenue, que dis-je ?, sans mesure, au régime de l'amour auquel nous sommes appelés. La chasteté fait de nous des sacrements. Elle nous transforme en signes sensibles de l'amour de Dieu. Ceux qui habitent notre vie affective ou croisent le chemin de notre existence devraient éprouver en nous, par nous, quelque chose de la tendresse même du Christ. Il n'y a d'amour que l'amour pur.



"Le pur c'est celui qui fait preuve de désintéressement, celui qui se donne tout entier à une cause, sans y chercher ni l'argent ni la gloire, celui qui s'oublie et qui se compte pour rien, comme disait Fénelon, et cela confirme que la pureté, dans tous ces cas, est le contraire de l’'intérêt, de l’'égoïsme, de la convoitise, de tout le sordide du moi. On remarquera en passant qu'on ne peut aimer purement l'argent, et cela en dit long sur l'argent, et sur la pureté ".
André COMTE-SPONVILLE, "Petit traité des grandes vertus".



       Les enfants frémissaient d'impatience. Là-bas, du fond du sanctuaire, une voix se fit entendre : "Ils ont revêtu l'aube blanche en signe de pureté". Leur aube est blanche parce qu'elle a été "blanchie dans le sang de l'Agneau", explique la voix du Vieillard dans le livre de l'Apocalypse (Ap 7, 14). Ce blanc-là ne renvoie plus à l'innocence charnelle, mais à la couleur du ciel, selon l’'Écriture, et à la victoire du Christ. Blanc du baptême, blanc de la première communion, blanc du mariage et blanc du linceul : à chacune des grandes étapes de notre vie, nous revêtons le Christ (Rm 13, 14 ; Ga 3, 27). "Heureux les coeœurs purs, car ils verront Dieu", proclamait-il dans la sixième de ses béatitudes, la plus solennelle de toutes (Mt 5, 8). "Aimer purement, c'est consentir à distance", écrivait encore Simone Weil. Oui, demain, nous verrons Dieu en face à face, mais dès maintenant le cœoeur pur voit selon Dieu. Il juge tout à la lumière de Dieu. Si simple est la vie quand on y vit de Dieu.



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 63-67

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (5e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       Notre culture nous a disposés, je crois, à comprendre mieux que d'autres le sens de la mesure. Elle n'a pas fleuri dans l'énormité, en effet, et son histoire tient dans un mouchoir de poche, dans le creux d'une main. Pourtant, elle a donné au monde la perfection. Que devient ce sens de la mesure dans une société de consommation ? L'’un de mes professeurs d'économie s'enthousiasmait naguère quand il annonçait l'avènement des sociétés d'abondance : "Tous les désirs seront satisfaits, assurait-il, et l'homme trouvera la véritable libération dans son rassasiement même". Quarante ans plus tard, le "consumisme" règne en maître, en effet, mais l'appétit de consommer et l'attrait vorace de la nouveauté ne sont nullement apaisés. Bien au contraire, ils ont fait naître de nouveaux besoins, donc de nouvelles frustrations, nous le voyons bien avec le mal de vivre de nos banlieues. Dans nos sociétés de l'Occident repu, on souffre, on meurt aujourd'hui d'intempérance plus que de famine et la libération prévue s'y fait toujours attendre... Les médecins y ont été placés au-dessus des poètes et des sages : triste hiérarchie ! Voilà sans doute la mission qui échoit à la morale chrétienne : incarner une nouvelle fois le sens de la mesure, et proclamer qu'il n'y a pas d'autres voies au bonheur que celle d'une vie simple.

       Dieu est simple, il est la simplicité même, diront les théologiens, et lorsqu'il se manifeste aux hommes, il choisit des voies à son image, simples. À Moïse, le seul patriarche en Israël à qui "le Seigneur parlait en face à face, comme on se parle d'homme à homme" (Ex 33, 11), c'est d'un simple buisson qu'il livre une première indication sur son Nom (Ex 3, 214). Ce n’'est ni le fracas de l'ouragan, ni le tremblement de terre, source d'effroi, ni la fureur d'un feu dévastateur qui annonce sa venue au prophète Élie qui se reposait dans une grotte, mais le bruissement ténu de la brise légère (1 R, 19, 11-12). De quelques tribus nomades sans relief et presque sans génie, il se fait un peuple. Puis il choisit la plus discrète des filles de ce peuple pour donner une mère à son Fils (Lc 1, 28). Et quand celui-ci réunit ses disciples dans un dernier repas pour leur manifester le sens de son sacrifice et la manière dont il serait présent parmi eux jusqu'à la consommation des siècles, il prend du pain et du vin, c'est-à-dire les produits de base de la nourriture d'alors : "Voici mon corps. Voici mon sang : vous ferez cela en mémoire de moi" (1 Co 11, 23-26).

       Notre Dieu ne se livre que dans la réserve la plus extrême, il ne se manifeste que dans la pudeur. En choisissant les moyens les plus simples, il nous indique qu'un mystère ne peut se livrer jamais en sa totalité. Il en va de même du mystère humain. Le corps, le cœoeur, la personne tout entière ne se dévoilent progressivement que dans l'intimité du face à face amoureux. La pudeur innocente le plaisir et garde la simplicité du coeœur.



" Le mot pudeur est à la fois suggestif et vague. Il implique l'idée d'une certaine honte honnête, commandant une attitude de retenue, de discrétion. En ce sens large, c'est quelque chose de très profond et de très général dans la vie morale. Cette pudeur n'est nullement restreinte au domaine de la tempérance ; même si elle y trouve un terrain d'élection, elle sert à bien d'autres vertus ".
Michel-Marie LABOURDETTE, Enseignement.



L'’écrivain de la fin du XVIIIe siècle, Joseph Joubert, comparait la pudeur au "tact de l'âme" :

"Un goût pur dont rien n'émoussa les premières délicatesses, une imagination claire dont rien n'altéra le poli ; un esprit agile et bien fait, prompt à s'élever jusqu'au sublime, une flexibilité longue que n'a desséchée aucun pli, l'amour des plaisirs innocents, les seuls qu'on ait longtemps connus, la facilité d'être heureux par l'habitude où l'on vécut de trouver son bonheur en soi, je ne sais quoi de comparable à ce velouté qu'ont les fleurs qui furent longtemps contenues entre des freins inextricables où nul souffle ne peut entrer, un charme qu'on porte en son âme et qu'elle applique à toutes choses en sorte qu'elle aime sans cesse, la faculté d'aimer toujours, enfin une telle habitude du contentement de soi-même qu'on ne saurait plus s'en passer et qu'il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait, une éternelle honnêteté, car, il faut bien ici l'avouer, comme il faut l'oublier peut-être, aucun plaisir ne souille l'âme quand il a passé par des sens où s'est déposée à loisir et lentement incorporée cette incorruptibilité : tels sont les fruits de la pudeur".

"Au-delà de la nudité du corps, qui est le premier motif de la pudeur, et comme son centre de gravité, la dissimulation pudique va s'étendre à toute une série de désirs, de dégoûts, d'appétits, voire de sentiments que l'être pudique cachera spontanément parce qu'il y tient ou, pour employer une image, parce qu'il fait corps avec eux. (…...) La pudeur est attentive aux autres même si, en pratique, et ponctuellement, il peut ne se trouver personne qui soit en mesure de percevoir et d'apprécier cette attention : on peut être pudique dans la solitude. Néanmoins la pudeur est tournée vers les autres, dans le mouvement qui lui est propre de soustraire à leur regard tout ce qui pourrait engendrer la confusion et la gêne".
Claude HABIB, Préface au numéro de la revue Autrement : "La pudeur : la réserve et le trouble".

"Ce qui se passe au-dessous de la taille est peut-être passionnant, mais banal. Ce qui se passe au-dessus de la taille, dans la tête et le coeœur, c'est cela qui importe. La sexualité est partout".
Julien GREEN, " Journal ".

Il y a quelque chose de vaguement obscène à voir le pèlerinage d'un grand nombre de vedettes et de personnalités connues aux "talkshows" télévisés à la mode, venant décrire les abus sexuels dont elles ont été victimes, comme si ces révélations les purifiaient.
Françoise BURGESS, "Les enfants des puritains".



       Et c'est ici que la pureté nous donne le fin mot de son propos et, après une ultime métamorphose, nous offre son dernier visage : la chasteté. Le mot, je le sais, sonne mal. On le confond trop souvent avec la continence, qui est l'abstinence de toute pratique sexuelle. Or, les couples chrétiens tout comme les autres baptisés sont invités à en vivre. À ses origines, le terme de chaste désignait un coeœur simple et sans détour, ou encore une personne intègre et fidèle à la parole donnée. Le contraire de la chasteté chrétienne est la duplicité, la double vie ou le double langage. "Que votre oui soit oui, recommandait Jésus ; que votre non soit non" (Mt 5, 37). Est chaste celui qui vit tout entier dans la condition qui est la sienne. Le principe peut alors s'énoncer clairement : la chasteté est l'unique manière chrétienne de conduire son affectivité et sa sexualité. Elle qualifie donc tous les états de vie, le mariage et les fiançailles qui y préparent, le célibat ordinaire et celui qu'impliquent le ministère presbytéral ou la consécration religieuse.



" Nous l'avons vu, la scission des pulsions érotiques peut pousser l'homme à rechercher une madone et une putain. La première, future mère de ses enfants, reste attirante sexuellement jusqu'au mariage. Elle devient ensuite presque intouchable, les rapports se limitant au strict nécessaire pour lui permettre de procréer et avec la naissance des enfants, le procès de béatification se conclut. À la putain, en revanche, incombe la mission de permettre au mâle de perpétuer son rôle de chasseur. La conquête est alors plus importante que la proie, la vérification narcissique de son pouvoir de séduction intéressant l'homme davantage qu'une relation intime, même limitée dans le temps ".
Willy PASiNI, " Éloge de l'intimité ".



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 59-63

À suivre

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (4e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       Canaliser, ordonner et mettre en forme, apprivoiser plutôt que de mener à la cravache : tel est le rôle de la vertu. Entre la tristesse du débauché et l'atonie du "peine-à-jouir", il doit bien exister un juste milieu, une voie médiane entre le goinfre et l'anorexique. Entre les abîmes de l'excès et du défaut, se présente, en effet, une ligne de crête, pour parler comme Aristote, tandis que les auteurs chrétiens préfèrent évoquer une vole de perfection. C'est précisément cette vole qu'indique la vertu. Comprendre pour maîtriser : la pureté de coœeur devient alors tempérance.



"L'intempérance est plus blâmable que le déshonneur pour deux raisons : d'abord parce qu'elle contrarie le plus grandement la dignité humaine (…...). Ensuite, parce qu'elle est le plus contraire à l'éclat et à la beauté de l'homme, car c'est dans les jouissances sur lesquelles porte l'intempérance qu'apparaissent le moins les lumières de la raison qui donne à la vertu tout son éclat et toute sa beauté".
S. THOMAS, "Somme théologique".



       La vertu de tempérance maîtrise nos pulsions de vie en modérant nos désirs sensuels. Dans cette modération, il y a quelque chose que redoute l'hédoniste, le jouisseur ou, pour parler comme S. Paul, le "vieil homme" qui réside en nous. Il s'agit de renoncer, non pas au désir lui-même ce qui serait inhumain, mais à sa violence. Il s'agit de mourir à la violence du plaisir, à sa toute-puissance, diraient les psychologues. En 1934, le peintre René Magritte remplaçait le visage d'une femme par un buste. Quand l'oeil n'accroche plus qu'une poitrine et qu'un sexe, la violence n'est pas loin, rendue par l'inquiétante chevelure aux couleurs d'incendie. La jouissance aura un goût de mort, mort de la dignité humaine, et c'est tout naturellement que le peintre a intitulé cette oeœuvre "Le viol".

       Réaliste, la tempérance mesure nos désirs à l'aune des vrais besoin de notre corps. "De quoi as-tu réellement besoin, demande-t-elle ? Écarte tout désir qui te diviserait, toute satisfaction qui diminuerait l'estime que tu te portes à toi-même. "Nous avons les rêves plus grands que notre ventre, et nous reprochons absurdement au ventre ses petitesses" (André Comte-Sponville). "Choisis des plaisirs simples, contente-toi de peu". C'est par ce travail du désir sur lui-même que la tempérance devient ainsi le gage d'une jouissance plus pure et plus pleine. Maîtriser pour harmoniser, recommande la pureté du coeœur sous sa forme de tempérance, trouver la juste mesure jusque dans le plaisir.



Le rôle purificateur des vertus était un thème constant de la philosophie grecque d'inspiration platonicienne. Il allait nécessairement de pair avec une mise en accusation des plaisirs corporels, comme on peut s'en rendre compte dans ce commentaire du plus grand disciple de Platon : "C'est qu'assurément, suivant l'antique enseignement, la tempérance, le courage, toute vertu est une purification, et la sagesse même en est une. (...) Que serait, en effet, la tempérance véritable, sinon de ne pas avoir commerce avec les plaisirs du corps, de les fuir au contraire en tant qu'ils ne sont pas purs ni n'appartiennent a une chose pure ? Une fois purifiée, l'âme devient ainsi une forme et une raison, elle est totalement incorporelle et intellectuelle, elle appartient tout entière au divin" PLOTIN, "Sur le Beau").
On sait que cette philosophie influença la théologie chrétienne à ses débuts. On n'en tirera pas pour autant la conclusion qui voudrait que le plaisir ait toujours été suspect à la morale chrétienne. S. Thomas expliquait que le plaisir sexuel des premiers parents était plus intense avant la chute. À propos de la tempérance, il écrivait : "Tout ce qui contrarie l'ordre naturel est vicieux. Or, la nature a joint le plaisir aux activités nécessaires à la vie de l'homme. C'’est pourquoi l'ordre naturel requiert que l'homme se serve des plaisirs de ce genre (il s'agit des plaisirs de la table et de la vie sexuelle), dans la mesure où c'est nécessaire à son salut, soit pour la conservation de l'individu, soit pour la conservation de l'espèce."
("Somme théologique").

Il reste peu de chose de l'antique suspicion dans la théologie contemporaine, comme on le vérifiera avec les deux citations suivantes :
 

Or, dans plaisir, je ne me sens pas devenir ma propre origine. Il s'offre plutôt comme l'évidence de mon immédiateté fragile à mon corps, comme une réconciliation avec lui. C'est bien encore, pourtant, d'origine qu'il s'agit : celle de la coïncidence de moi-même avec mon corps donnée comme ne devant jamais passer. Plus exactement, il est ce en quoi j'existe : mon corps me devient un monde et une maison. Or, cela s'effectue à l'occasion d'un contact de mon corps avec ce qui n'est pas lui. Parfois de ce qui entre en contact avec mon corps, j'apprends que peut-être mon corps est pour moi".
Alain CUGNO, "Il promet ce qu'il donne".

"Le plaisir relève de la présence-à et tout le problème est de déterminer ce à quoi il est présence. Je dirais que le plaisir réside dans la conscience d'une forme et non d'un contenu, plus précisément dans la saisie de l’accord, de l’'unité se construisant à partir de la diversité, de la synthèse en train de s'opérer et comme résultat du processus synthétique. La soi-disant source du plaisir peut résider hors de moi comme en moi. Le plaisir, lui, résulte de la conscience d'une unité en train de se réaliser, c'est-à-dire essentiellement d'une unification".
Pierre-Philippe DRUET, "Désirer le plaisir ?".



      Mes étudiants me demandent souvent : la juste mesure, en quoi consiste-t-elle vraiment, et où la trouver ? Question inévitable et difficile. La juste mesure n'existe pas dans l'absolu et il revient à chacun de découvrir la sienne, selon son propre sens moral. Elle varie suivant les âges de la vie. On n'est pas tempérant à quatorze ans comme on peut l'être à vingt, ou à cinquante ou plus tard encore, ce que ne remarquait pas assez la morale chrétienne d'antan, même si les premières étapes, celles de l'enfance et de l'adolescence, restent les plus délicates, car c'est le plus souvent dans les excès que nous avons expérimenté nos propres limites. À chaque moment-clé de l'existence, il faudra renouveler nos arbitrages et inventer une nouvelle harmonie. La juste mesure varie encore selon les caractères et les personnes. Elle nous interdit de comparer la manière dont les individus la traduisent dans leurs actes. La tempérance de celui qui se contente d'une nourriture frugale n'est pas nécessairement supérieure, malgré les apparences, à celle du gourmet qui place la gastronomie au rang des beaux-arts, les Français en savent quelque chose.



"Par rapport à nous, j'appelle mesure ce qui ne compte ni exagération, ni défaut. (...) Tout homme averti fuit l'excès et le défaut, recherche la bonne moyenne et lui donne la préférence, moyenne établie non relativement à l'objet, mais par rapport à nous. (...) La vertu occupe une position de juste milieu entre deux extrémités fâcheuses, l'une par excès, l'autre par défaut. Elle est l'unique moyen de parvenir au bien ".
ARiSTOTE, "Éthique à Nicomaque"



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 55-59

À suivre

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (3e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       Quel mystère pourtant que ce coeœur, quel mystère et quel gouffre ! C'est l'humanité entière qui se concentre en ce qu'elle a de plus charnel, donc de plus touchant. Tout un monde s'y forme, s'y transforme, s'y défait et s'y reconstitue, en une perpétuelle mouvance : monde intérieur et pourtant infini, monde buté des sens et des instincts, monde fugitif et instable des sentiments. En cette demi-pénombre où se joignent conscient et inconscient en une frontière imperceptible, nous nous orientons avec peine et avançons comme à tâtons. Les énergies les plus diverses s'y croisent, bouillonnantes et impétueuses. On comprend que ce monde-là ait à la fois fasciné et effrayé les hommes de tous les temps. Les Anciens le qualifiaient de lunaire et le comparaient aux enfers.

       Pourtant rien dans la tradition chrétienne la plus authentique, rien dans l'Évangile, ne nous autorise garder notre cœur en lisiière. Quand S. jean nous assure que la lumière a visité nos ténèbres, il n'utilise pas une figure de style. Le Verbe a vraiment habité parmi nous, il a revêtu notre chair et connu un coeœur semblable au nôtre. Mais lui qui était "la lumière véritable", en venant en ce monde, il a éclairé tout homme (Jn 1, 9), tous les hommes et l'homme tout entier. Un article (du) credo de l'Église proclame que le Christ est descendu aux enfers ; on peut l'interpréter de deux manières. Le Christ est descendu dans l'Hadès ou le Shéol, cet univers des ombres où l'attendaient Adam et ceux qui étaient morts depuis, comme autant de captifs anxieux de voir se rompre leurs chaînes. Mais le Christ est aussi descendu dans le cœoeur de chaque homme. Comme un voleur en pleine nuit (Lc 12, 39), il a forcé l'intimité de ceux qui viendraient après lui. À chaque fois, il a laissé une trace de sa visite pascale qui illumine nos ténèbres intérieures. Et c’'est cela que nous appelons pureté du cœoeur : un murmure, une source d’eau vive, un éclat de lumière, le son cristallin de l'appel aux béatitudes.

       "Comme la joie, (la pureté) arrive; elle arrive, et aussitôt repart ; elle advient en repartant, elle repart en survenant !… La pureté, dans cette vallée de l'existence moyenne, n'est jamais qu'une apogée ponctuelle ou, si l'on ose allier ces deux mots, un "état de pointe" : l'âme pure est une âme qui se tient en équilibre sur la pointe, sur sa fine pointe, et qui se trouve ainsi au comble de l'instabilité" (Vladimir Jankélévitch). La pureté est ainsi une idée heureuse, d'autant plus précieuse qu'elle n'est pas constante dans notre vie. Elle est une lumière intérieure qui, de manière fugitive le plus souvent, illumine notre coeœur et lui permet de regarder le mal en face, ou de protester quand celui-ci l'a blessé. On pourrait encore la comparer à une musique secrète qui souffle à l'âme les quelques notes claires et simples, pures, dira-t-on, auxquelles s'accorde l'être tout en entier s'il veut trouver la mesure de son métier d'homme et interpréter sa partition avec la justesse requise. "L'’aigle, avec confiance, regarde le soleil en face et toi, l'éclat éternel, si ton cœoeur est pur", dit le poète (Scheffler). Voir pour entendre, entendre pour maîtriser, maîtriser pour harmoniser, harmoniser pour donner : tel est le cheminement de la pureté du coeœur et telles sont ses métamorphoses.

       Voir pour comprendre. "Si ton coeœur était simple et pur, disions-nous au début de cette conférence, avec l' "Imitation", tu verrais et comprendrais tout sans peine". Si simple est la vie quand on comprend son cœoeur ! À la lumière du Verbe fait chair, la pureté passe en revue chacune de nos énergies vitales et la désigne sans effroi : "Tout est pur pour les purs", dit l'Écriture (Tt 1, 15). Voici d'abord la plus forte, celle en fonction de laquelle se déterminent toutes les autres, l'amour. La tradition chrétienne l'a définie comme le désir du bien. "Aimer, c'est vouloir du bien à quelqu'un", enseignait S. Thomas. Avec sa cohorte de sentiments mêlés, le désir se porte tantôt sur une personne et tantôt sur une chose, une idée ou une valeur, mais à chaque fois il nous exalte. Il nourrit en nous l'espoir d'obtenir ce qu'il recherche et nous lance dans les plus grandes entreprises ; il nous fait savourer le plaisir d'y parvenir et la joie de la mission accomplie. À l'inverse, l'amour nous fait prendre en aversion tout le mal qui pourrait menacer ce bien à quoi nous aspirons, et craindre de le perdre ; il nous donne le courage de le défendre ou, en cas d'échec, la tristesse de ne point y être parvenu.

       Amour et haine, joie et tristesse, plaisir et souffrance, courage et colère : reprenant à son compte un usage immémorial, la tradition chrétienne a donné le nom de passions à ces forces de la vie. Le puritain se trompait quand il s'en méfiait, car ces passions sont seulement des énergies humaines, ni bonnes ni mauvaises, mais indifférentes comme toutes les énergies. Inutile d'en avoir peur, impossible de les supprimer, car elles représentent le matériau de notre affectivité et de notre vie sentimentale.



"En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne reçoivent de qualification morale que dans la mesure où elles relèvent effectivement de la raison et de la volonté. (...) Les grands sentiments ne décident ni de la moralité, ni de la sainteté des personnes : ils sont le réservoir inépuisable des images et des affections où s'exprime la vie morale. Les passions sont moralement bonnes quand elles contribuent à une action bonne, et mauvaises dans le cas contraire. La volonté droite ordonne au bien et à la béatitude les mouvements sensibles qu'elle assume ; la volonté mauvaise succombe aux passions désordonnées et les exacerbe. Les émotions et les sentiments peuvent être assumés dans les vertus, ou pervertis dans les vices".
CATÉCHISME de l'Église catholique, 1767-1768.



       Non, le problème réside ailleurs. Comment choisir entre ces passions, puisqu'elles sont trop diverses et contraires ? Comment les dominer et les employer à la construction de soi-même ? Ou bien, en effet, nous les maîtrisons, ou bien nous nous laissons dominer par elles. Ou bien nous nous en servons, ou bien elles nous asservissent. La puissance qu'elles dégagent emporte dans son impétuosité les volontés trop hésitantes et les résolutions mal assurées. "Nos désirs sont comme des enfants, notait déjà un sage de la vieille Chine, plus on leur cède, plus ils deviennent exigeants". Prisonniers de notre corps, de ses désirs et de ses habitudes, nous nous retrouvons réduits au plus terrible des esclavages, puisque nous transportons en tout lieu notre maître avec nous, à l'intérieur de nous-mêmes. Les âmes déchirées sont malheureuses. Quel malheur de subir son corps ! Quel bonheur d'en jouir et de l'exercer, et quelle liberté ! Si simple est la vie quand on n'y est soumis qu'à la seule nature !



"Voici l'Upanishad du Passeur qui conduit à l'Unité ; nous allons l'exposer pour le bien de celui qui a dompté ses sens et acquis les six vertus : Paix du coeœur, Maîtrise de soi, Arrêt des vains désirs, Patience, Concentration mentale, Confiance".
ADVAYA-TARAKA UPANISHAD.

"La maîtrise de soi prend une dimension morale de la même manière que la sensibilité à l'égard d'autrui et l'esprit de justice ; parce que la grande majorité des gens n'imaginent pas de vivre dans une société où l'autosatisfaction, l'égocentrisme, l'intérêt personnel seraient les critères de la bonne conduite et ils n'imaginent pas de vivre une vie qui serait guidée par ces principes et d'y trouver une quelconque humanité. (...…) Nous reprochons aux adultes qui manquent de maîtrise de soi leur comportement enfantin. Grandir, c'est apprendre à maîtriser ses impulsions enfantines, parce qu'elles sont à la fois autodestructrices et égocentriques, et que la société ne peut pas fonctionner si elle est composée d'individus autodestructeurs et égocentriques. Nous enseignons la maîtrise de soi de mille et une manières, bien souvent sans faire de leçons de morale. Exemple : les bonnes manières".
James Q. WILSON, "Le sens moral".



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 51-55

À suivre

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (2e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       (…...) Si la réponse de Jésus avait choqué les tenants du purisme religieux de son époque, elle ne devait pas manquer d'intriguer l'esprit des fidèles qui, à travers les siècles, ne cessèrent de la scruter. Il y eut des interprétations aberrantes au long de l'histoire chrétienne. Le goût ou, mieux encore, la nostalgie de la pureté constituent assurément des aspirations constantes de l'âme humaine, mais ils peuvent revêtir une forme obsessionnelle chez des êtres fragiles, ou à des moments de tourmente historique. Comme une sorte d'ombre sournoise et de dédoublement pervers, le puritanisme a constamment accompagné l'authentique morale chrétienne, au point de se laisser confondre parfois avec elle. Il suffit de se rendre aux États-Unis pour constater qu'il imprègne fortement les mentalités. Ceux qui, au milieu du XVIe siècle, débarquèrent sur les côtes de l'est, venant d'Angleterre et de Hollande, rêvaient d'en revenir à la pureté de l'Évangile et à la simplicité de moeœurs des premières communautés chrétiennes. De ces aspirations initiales subsiste comme un besoin névrotique d'ordre, de rigueur, de transparence dans la vie privée et dans la vie publique. Ce souci est poussé jusqu'à l'inquisition. Les journaux considèrent désormais comme un devoir civique de fouiller dans la vie privée des candidats, afin de relever l'écart de la fidélité conjugale ou la déviance sexuelle qui les disqualifiera. Il existe, certes, des principes de la moralité publique, comme il existe des principes de la moralité personnelle, mais ce ne sont pas exactement les mêmes. Le puritanisme, lui, préfère les confondre, quitte à favoriser une médiocrité générale, car il n'est pas assuré que la pureté des moeœurs soit toujours le gage d'une envergure politique...



"La culture américaine est profondément imprégnée du sens du bien et du mal... Nous devons examiner la vie des candidats avec la plus grande attention. Si nous y trouvons des exemples d'adultère, de fornication ou d'insensibilité envers l'autre sexe, nous devons nous demander si ce candidat est digne de la Maison-Blanche".
Thomas REEVES, journaliste,
"In Presidential Elections, Morality is Relevant".



       En France même, le puritanisme n'a peut-être pas disparu : il se serait contenté d'émigrer récemment de l'aire privée de la vie sexuelle à l'espace public du monde des affaires. L’'opinion réclame des juges une rigueur exemplaire envers les nouvelles élites de la vie économique, tandis qu'’elle s'’accommode fort bien des mille petites tricheries de la pratique quotidienne du plus grand nombre. Ce puritanisme-là n’'est pas moins redoutable que le premier.

       Sous sa forme victorienne, anglaise et protestante, ou celle, plus ancienne et française, du jansénisme, le puritanisme a contaminé aussi la morale des pays de notre Europe. Jésus avait énoncé une liste de fautes et, pour reprendre les termes mêmes de l'évangile, de desseins pervers, où figuraient le vol, le meurtre et la diffamation, bref, les diverses formes de l'injustice. Le puritanisme, lui, préfère se focaliser sur le "péché de la chair". Ainsi la recherche inquiète des "fautes contre la pureté" a-t-elle marqué durablement l'atmosphère de nos collèges ; en leur offrant un idéal impraticable, elle détourna de la foi des générations entières d'adolescents et de jeunes gens.

       Vint un moment, point si éloigné du nôtre, où la conscience moderne se révolta contre cette comptabilité des scrupules. Les confessionnaux se vidèrent. Comme les extrêmes engendrent toujours les extrêmes, le puritanisme d'antan se convertit en une utopie inverse, celle d'une libération totale. La sexualité avait-elle été culpabilisée ? Eh bien, on allait la délivrer de ses entraves morales ! Au tournant des années 1960, la "génération des fleurs" préférait l'amour à la guerre, et proposait la jouissance à tout un chacun comme alternative à son mal de vivre ! Gare à tous ceux qui prétendaient enrayer cette révolution des moeœurs, ou seulement la mettre en doute ! Gare aux tenants des morales institutionnelles ! Le travestissement du puritanisme en son opposé exact, le laxisme, ne pouvait que déboucher sur une mise en procès de l'Église. Le ressentiment se fit général. Livres, articles de presse, émissions de télévision : la dénonciation de la morale chrétienne, ou, plus exactement, de la morale chrétienne familiale et sexuelle est devenue un lieu commun des idées à la mode et du prêt-à-penser du moment. On la juge archaïque et inhumaine, cette morale des sens, et on la soupçonne même de dissimuler, sous l'actuel pontificat1, une sorte d'intégrisme qui n'ose pas s'avouer.

       Ce ressentiment avait été évoqué déjà dans la seconde conférence de l'année dernière : "La splendeur du Temple". D'une certaine manière, ces deux conférences se répondent et se complètent.

       Ainsi s'expliquait sans doute la mauvaise humeur du curé devant les aubes blanches de ceux qui allaient professer leur foi. Elle ne faisait que traduire, me semblait-il, la gêne de nombreux chrétiens envers une morale de la sexualité et de la vie affective, et plus généralement envers une morale du corps humain, où ils ne se reconnaissent guère, alors que l'Église prétend y répercuter les appels mêmes du Christ et donner à y suivre l'exemple des communautés apostoliques.

       Le Nouveau Testament assure qu'il n'existe au fond que trois attitudes morales fondamentales : la charité, ou l'amour de Dieu et du prochain, l'orthodoxie, c'est-à-dire la rectitude de la foi, et la pureté du coeœur, entendue comme une rectitude sexuelle. La morale évangélique forme un tout ; chacune de ces attitudes se trouvent placée dans un état de dépendance envers les autres. Que l'une vienne à faiblir, ou à manquer, et les deux autres s'en trouvent menacées, sinon paralysées. Cf. Rm 1, 24-25 ; Ga 5, 19-22 ; 2 Co 6, 17 ; 1 Tm 1, 5 ; 2 Tm 2, 22 ; 1 P 1, 22.

       Entre l'excès et le défaut, entre le puritanisme et le laxisme, entre l'inquiétude morbide et l'indifférence satisfaite, il existe bien un juste milieu, une voie médiane et heureuse : c'est celle de la pureté. Dès que le Christ est né, le mot a dû être prononcé quelque part et pour toujours, par un berger peut-être, un habitant de Bethléem, ou une femme qui accouchait la Vierge, on ne sait. Mais une fois proféré, il ne devait plus s'effacer. La pureté s'est faite chair. Elle a visité la terre, elle a visité les hommes. Mieux que quiconque, elle sait de quoi est fait le coeœur humain.



"Ce mot n'est pas un concept, ni un défaut, ni un vice, ni une qualité. C'est un mot de la solitude…... J'oublie de dire : c'est un des mots sacrés de toutes les sociétés, de toutes les langues. Dans le monde entier, c'est ainsi pour ce mot. Dès que Christ est né, il a dû être prononcé quelque part et pour toujours. Un passant sur le chemin, en Samarie, ou une femme qui accouchait la Vierge. On ne sait rien. Quelque part et pour toujours il en est resté là, jusqu'à la crucifixion de Jésus-Christ. Je ne suis pas croyante, n'est-ce pas, je crois seulement à l'existence du Christ, je crois que c'est vrai, du Christ et de Jeanne d'Arc, tous deux martyrisés jusque s'ensuive leur mort. La pureté de ces morts-là s'affirme encore dans le monde entier ".
Marguerite DURAS, "Le nombre pur".



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 46-50

À suivre


1. De Jean-Paul II

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (1e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       "Deux ailes soulèvent l'homme au-dessus des choses terrestres, nous dit le livre de l'Imitation de Jésus-Christ" : la simplicité et la pureté. La simplicité doit être dans l'intention, la pureté dans l'affection. La simplicité tend vers Dieu ; la pureté l'atteint et le goûte... Si ton cœoeur était simple et pur, tu verrais et comprendrais tout sans peine. Un coeœur pur pénètre le ciel et la terre. Comme on est, on juge".

       Cette seconde conférence du carême de Notre-Dame1 se situe dans le droit fil de la précédente2. Dimanche dernier, nous rappelions la condition originelle du baptisé, ce mendiant magnifique, cet être démuni, démuni et pourtant vainqueur, puisqu'il venait au monde porteur du caillou blanc, signe du triomphe du Christ sur la mort et les puissances du mal. Humilité, gratitude envers ceux de qui nous nous recevons, sens de l'honneur et de la dignité personnelle: les "vertus de l'estime de soi", aperçues au cours de cette première rencontre, étaient bien celles des commencements.

       Après les fondements, l'édification; après l'estime, la construction de soi. Les vertus de la "construction de soi", sont de deux sortes : celles qui nous placent au service de la vérité et qualifient notre intelligence - nous les analyserons dimanche prochain et celles que l'’"Imltation", dans la citation qui vient d'être faite, compare à deux ailes qui soulèvent l'homme. La simplicité et la pureté nous apprennent, en effet, à nous servir de notre propre coeœur ; elles commandent ainsi à ce que, bien légèrement souvent, nous appelons la vie chamelle. Elles nous introduisent aux vertus de la vie affective.

       Il me revient un souvenir. Les enfants frémissaient d'impatience. On les faisait attendre sur le parvis de l'église, avec les prêtres. Là-bas, au fond de l'édifice, près de l'autel, une religieuse expliquait à des parents qui manifestement pensaient à tout autre chose, le sens de la cérémonie: leurs enfants allaient professer leur foi chrétienne –- jadis, on aurait parlé de communion solennelle – ; ils allaient renouveler, mais cette fois-ci en leur nom propre, les promesses faites pour eux au moment de leur baptême. "Nous nous levons, concluait-elle, pour les recevoir. Ils ont revêtu l'aube blanche, image de la pureté". À ce mot, le célébrant principal bougonna : "Image de la pureté ? Qu'est-ce encore que cette niaiserie (je crois me rappeler qu'il avait employé un mot plus cru) ?". Le chant d'entrée ayant été entonné, le cortège se mit en marche...

"Les notions de pureté et de souillure
sont éloignées des structures mentales modernes :
le propre et le sale, le sain et le malsain,
l’'ordre et le désordre apparaissent aujourd’hui
comme des catégories plus pertinentes
que le pur et l’'impur".

Patricia HIDIROGLOU, "La laine et le lin".


" La pureté est impossible : on n'a le choix
qu'entre différentes sortes d'impuretés,
et c'est ce qu'on appelle l'hygiène.
Comment en ferait-on une morale ?
On parle de purification ethnique, en Serbie :
cette horreur suffit à condamner ceux qui s'en réclament ".

André COMTE-SPONVILLE, "Le pur amour".




      

J'étais jeune prêtre, à l'époque, et timide. Je n'osais pas discuter avec le curé de la paroisse, mais cette idée me tarabustait. Elle ne m'a pas quitté depuis lors. L'idée de pureté est-elle une "idée heureuse", selon ce que nous expliquions dimanche dernier ?

       Il est souvent question de pureté dans l'enseignement de Jésus. Ce fut même l'une des raisons qui conduisirent à son arrestation. Un certain jour, les scribes et les pharisiens de Jérusalem lui reprochèrent la conduite de ses disciples qui se présentaient à table sans avoir procédé aux rites traditionnels du lavement des mains. Sa réponse ne pouvait manquer de les scandaliser, car ils percevaient bien qu'elle marquait une rupture avec leur propre manière de faire. Jésus commence par déclarer que : "Rien de ce qui est extérieur à l'homme et qui entrerait par sa bouche ne saurait le souiller" (Mc 7, 15) ; rien n'est impur dans le monde matériel. Puis il ajoute : "C'est du dedans de l'homme que viennent toutes les impuretés que profère la bouche, c'est de son coeœur que procèdent tous les desseins pervers". Il les énumère : "débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil et déraison" (Mc 7, 2022). La rupture dénoncée par les scribes et les pharisiens consiste en ceci : avec le Christ, la pureté a cessé d'être rituelle, comme dans les religions primitives ou l'ancien Israël, pour devenir morale, c'est-à-dire moderne. Cette pureté servira désormais de fil conducteur pour nous introduire au plus profond de l'homme, en ce lieu intime et pourtant mystérieux, où débattent sa liberté et sa sensualité, où s'affrontent la chair et l'esprit, la pesanteur et la grâce, ce lieu que la Bible nomme le coeœur.



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 43-46 - à suivre

1. En 1996.
2. Un nom pour l’'éternité.

R.P. Georges Cottier…, Eucharistie et épiclèse

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
21-T.O.B-jpg       Comme l’'Esprit Saint joue un rôle vivifiant dans le don du corps et du sang du Christ en nourriture et en breuvage, il n’'est pas étonnant qu'’il tienne un rôle spécial dans l’'offrande du sacrifice et dans le fruit spirituel du repas. Ce rôle s'’exprime dans la liturgie par l’'épiclèse.

       L'’épiclèse est l’'invocation qui a pour but d’'obtenir le don de l’'Esprit Saint. Cette épiclèse concerne surtout la consécration : L'’Esprit Saint est invoqué en vue de la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ. Il y a également une épiclèse qui a pour objectif la communion : l’'effet spirituel du repas eucharistique est demandé à l'’Esprit Saint.

       En ce qui regarde l’'épiclèse qui ce réfère à la consécration, un désaccord s’'est produit chez les orthodoxes et les catholiques, du fait que les orthodoxes ont regardé l’'épiclèse comme la formule essentielle qui opérait la consécration. Dans cette optique, les paroles de l'’institution ne feraient qu'’exprimer ce qui est déjà signifié par l’'épiclèse. Au concile de Florence, le décret pour les Arméniens déclare que la forme du sacrement consiste dans les paroles du Sauveur, paroles de l’'institution (DS 1321). Plusieurs déclarations pontificales considèrent comme nécessaires et suffisantes, pour la validité de la consécration, les paroles du Christ. Pie X le dit nettement : La doctrine catholique sur le sacrement de la sainte eucharistie ne demeure pas intacte, par le fait qu’'obstinément on enseigne qu’'on peut accepter l’'opinion selon laquelle chez les Grecs les paroles consécratoires n'’atteignent leur objectif qu’'après la récitation de l'’invocation appelée épiclèse (DS 3556). Le Saint-Office déclare, le 23 mai 1957, que seul célèbre validement celui qui prononce les paroles consécratoires (AAS 49, 1957, 370).

       On ne pourrait en conclure que l’'épiclèse est sans valeur. L'’invocation de l’'Esprit Saint est vraiment requise dans la célébration liturgique, car elle répond à l’'accomplissement du mystère eucharistique : c’'est par l'’Esprit Saint que l’'offrande du Christ monte vers le Père, et c'’est par lui que le pain et le vin, dans cette offrande, sont transformés en corps et sang du Christ.

 

Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle,
ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, 1999,
p. 103

R.P. Georges Cottier…, Banquet animé par l’'Esprit vivifiant

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
21-T.O.B-jpg       L’'Ancien Testament avait annoncé un repas spirituel, celui qui était offert par la Sagesse, et où la Sagesse divine se donnait à manger et à boire. Cette annonce s’'accomplit par le fait que le Christ, comme personne divine, se donne à manger et à boire par son corps et son sang.

       Mais le repas spirituel, selon les éclaircissements donnés dans l'’évangile, comporte une contribution essentielle de l’'Esprit Saint. Jésus a réagi vigoureusement à l'’incompréhension des auditeurs qui avaient interprété la nourriture eucharistique comme celle de la chair dans son état actuel, terrestre. Nous avons déjà commenté la réponse où il souligne que la chair donnée en aliment sera celle du Fils de l’'homme remonté au ciel, c’'est-à-dire une chair animée par l'’Esprit Saint, car en elle-même, dans sa seule qualité de chair, la chair ne sert de rien. C'’est l’'Esprit qui vivifie (Jn 6, 62). Il indique par là en quel sens doivent être entendues toutes les paroles prononcées sur la chair et le sang du Fils de l’'homme ; ce sont des paroles qui sont Esprit et vie : chair et sang sont des réalités où se trouve la vie de l'’Esprit, qui leur confère leur pleine valeur.

       En affirmant que dans le repas eucharistique le Christ communique sa propre vie divine, puisque c’'est lui qui se fait manger et boire, nous devons donc préciser que cette vie est donnée par l'’Esprit Saint. Même comme nourriture et comme breuvage eucharistique, le Christ agit et transforme l’'humanité par l'’Esprit. Lors de la Pentecôte, au moment de faire naître l’'Église, c’'est lui qui, selon le discours de Pierre, a répandu l’'Esprit Saint qu'’il avait reçu du Père (cf. Ac 2, 33). Ce premier essor de la communauté chrétienne contenait le principe de tout le développement futur, où l’'Esprit Saint jouerait un rôle essentiel.

       Conformément à ce principe du déploiement de l’'activité salvatrice et transformatrice du Christ par l’'Esprit Saint, l’'eucharistie implique, dans la chair donnée en nourriture, une animation spéciale due à l’'Esprit. Le repas eucharistique propage la vie de l'’Esprit. Cela ne signifie pas que l’'eucharistie doive être considérée comme sacrement de l’'Esprit Saint. Elle demeure nourriture qui consiste dans le corps et le sang du Christ. L’'Esprit Saint lui-même tend à glorifier le Christ (cf. Jn 16, 14) et lorsque par sa force il forme des témoins, ce sont des témoins du Christ (cf. Ac 1, 8). C'’est donc bien le Christ qui se donne lui-même en nourriture et en breuvage, mais nourriture et breuvage reçoivent leur efficacité spirituelle de l’'Esprit Saint qui les remplit.

       Par le repas eucharistique se diffusent donc chez les chrétiens les dons du Saint-Esprit. Dans la première lettre aux Corinthiens (12, 1-11), saint Paul a décrit la diversité des dons spirituels ou charismes qui caractérisent la vie et le développement de l’'Église. Ces dons sont distribués d'’une manière générale, selon la volonté souveraine de l’'Esprit Saint ; aucune référence n’'est faite à l’'eucharistie. Cependant, lorsque par la suite il recommande aux chrétiens d’'aspirer aux dons supérieurs, la foi, l'’espérance et par-dessus tout la charité (cf. 1 Co 12, 31), nous ne pouvons oublier que dans l’'acquisition de ces dons l’'eucharistie peut tenir une place importante.

       Plus particulièrement pour la charité, le rôle de l’'eucharistie ne pourrait être négligé. En effet, le Christ a fait comprendre le lien qui existe entre l’'eucharistie et la charité lorsque dans la dernière Cène il a formulé le nouveau commandement : Aimez-vous les uns les autres comme moi-même je vous ai aimés (Jn 13, 34 ; 15, 12). À ces disciples, qui avaient trop souvent manifesté leurs rivalités, il a procuré, par l’'institution de l’'eucharistie, la force spirituelle nécessaire pour entretenir des relations de bonne entente. Il comptait sur le repas eucharistique pour rendre ses disciples à même d’'observer le grand précepte de l’'amour mutuel. Le don divin qu'’apportait ce repas pour garantir la victoire de l’'amour sur toutes les passions contraires était un don de l'’Esprit Saint.

       Évidemment, l’'eucharistie n’'est pas la seule voie par laquelle l'’Esprit Saint distribue ses dons, mais elle est une voie importante, plus spécialement pour la diffusion de la charité. En se livrant comme nourriture spirituelle, le Christ allume dans les coeœurs humains le feu de l’'amour, par l’'Esprit Saint.



Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle,
ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, 1999,
p. 101-103

R.P. Georges Cottier…, Le repas eucharistique

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

Incarnation et repas

      

21-T.O.B-jpgL’'annonce du banquet de la Sagesse, dans l’'ancienne alliance, était en fait orientée vers l'’eucharistie, car le personnage de la Sagesse trouve dans le Christ son accomplissement. Jésus lui-même s’'est identifié avec la Sagesse lorsqu'’il a déclaré : À la Sagesse a été rendue justice par ses œoeuvres (Mt 11, 19). Les œoeuvres de la Sagesse consistaient dans les miracles opérés par Jésus ainsi que dans toute son activité salvatrice.

       Jésus réalise de la façon la plus concrète ce que la Sagesse avait désiré dans le repas qu'’elle instaurait : se faire manger, se faire boire. Les propos de la Sagesse ne pouvaient avoir qu'’une valeur métaphorique : lorsqu'’elle disait : ceux qui me mangent (...…), ceux qui me boivent (…...), on ne pouvait attribuer aux verbes "manger" et "boire" qu’'un sens imagé. Au sens propre, il était impossible de manger ou boire la Sagesse ; on pouvait seulement la rechercher dans la manière de penser et d’agir, et l’'accueillir comme un don divin qui transforme la mentalité.

       Au contraire, dans le cas de Jésus, les actes de manger et de boire conservent leur sens et leur valeur, comme le font comprendre les paroles si claires du discours qui promet l'’instauration de l’eucharistie : Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle (Jn 6, 54). Certes, ce qui est donné à manger et à boire n’'est pas aliment et boisson ordinaire. Il s'’agit de manger la chair du Christ dans un état glorieux où elle est remplie de l'’Esprit Saint ; il s’'agit de boire son sang dans le même état. Mais manger et boire sont essentiels. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson (Jn 6, 55). Tout en prenant une nouvelle portée par le mystère de la présence du corps et du sang du Christ, le repas subsiste avec le manger et le boire.

       Ce qui permet ce manger et ce boire, c’'est le mystère primordial de l'’incarnation. La Sagesse avait été décrite comme une personne divine venue au milieu des hommes, mais elle n'’était pas incarnée. Elle n’'avait ni chair ni sang. Le Christ est personne divine venue dans le monde, avec pleine réalité d'’une incarnation qui le fait vivre comme les autres hommes dans une condition de chair et de sang.

       En vertu de l'’incarnation, Jésus se définit lui-même comme la nourriture eucharistique : Moi, je suis le pain de vie (Jn 6, 35). Cette expression employée dans l'’Évangile de Jean fait entrevoir que la personne divine du Christ est elle-même la nourriture accordée à l'’humanité pour une vie nouvelle. Certes, la personne divine n'’est pain de vie que par le corps et le sang qui lui appartiennent. Toutefois, il reste vrai que c’'est le Fils de Dieu, comme personne, qui se livre en nourriture et en breuvage.

       Jésus insiste sur cet engagement de sa personne divine de Fils dans le repas eucharistique lorsqu'’il déclare : Le pain de Dieu, c’'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde (Jn 6, 33). Le don divin du pain coïncide avec le don de l’'incarnation. "Descendre du ciel" et "donner la vie au monde" sont deux traits caractéristiques de l’'incarnation ; c'’est le mot "pain" qui y fait reconnaître l’'eucharistie. Dans la consécration eucharistique, le Fils descend du ciel et dans le repas eucharistique il donne la vie au monde. Ainsi l'’eucharistie ne cesse de renouveler la démarche de l'’incarnation.

       Le pain de Dieu n’'est donc pas simplement le pain donné par Dieu ; selon l’'affirmation "je suis", c'’est Dieu lui-même qui se donne comme pain. Dans l’'eucharistie le Christ n'’engage pas seulement son corps et son sang, il s’'engage totalement lui-même. Par là le repas eucharistique consiste pour lui à communiquer sa propre vie aux hommes. Il s'’agit de la communication de la vie divine elle-même, vie possédée par le Fils et mise à disposition de tous ceux qui sont destinées à partager sa filiation. C’'est ce qui est impliqué dans le déclaration : Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle (Jn 6, 54).

       Toute la vie de la grâce est communication de cette vie éternelle du Fils. Mais la communication se produit par excellence dans l’'eucharistie. L'’acte de manger et de boire signifie une pénétration plus profonde de la vie du Christ à l’'intérieur de l’'individu, une assimilation plus complète de sa vie personnelle à la vie supérieure du Fils incarné.



Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle,
ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, 1999,
p. 99-101

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