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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

la vache qui rumine (annees b - c)

Cardinal Carlo M. Martini, Jean: l'Évangile des 'gnostiques' (3)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evSi nous acceptons l'’hypothèse que le IVe évangile est l’'évangile du chrétien parfait, de celui qui est pleinement initié, pourquoi Jean n’'emploie-t-il jamais les mots grecs gnôsis et téléios? Comme nous l'’avons vu, ces mots servent justement, dans les lettres aux Corinthiens, Romains ou Hébreux, à définir cette situation chrétienne caractéristique. Il faut alors nous demander quels mots emploie Jean pour désigner l'’état du disciple qui est à l'’écoute, et le cheminement qu'’il doit faire. Je réclame donc votre attention sur trois mots essentiels. Un premier thème abordé par Jean reprend sa condition de disciple, et qui correspond au téléios et à la gnôsis de Paul, c’'est certainement le thème de la foi, le mot croire (…...) Jean finit son évangile en disant : Ces signes ont été mis par écrit pour que vous croyiez (20, 31). La scène dominante de la crucifixion est racontée pour que vous aussi vous croyiez (19, 35). Jésus prie pour ceux qui croiront (en lui) (17, 21). Donc tout le vocabulaire de la foi –- qui n'’est pas, selon moi, la foi initiale, mais une foi parfaite, approfondie, éprouvée - offre à Jean les mots capables d'’indiquer le cheminement et le point d’'arrivée du chrétien.

       Il est vrai aussi que le mot téléios (parfait) n’'apparaît pas sous la plume de Jean. Pourtant, comme il arrive en d'’autres endroits du Nouveau Testament, s'’il n'’y pas le substantif, il y a le verbe. Par exemple Jean use abondamment du verbe pisteuô (je crois) mais jamais du substantif pistis (foi). C'’est là un intéressant phénomène linguistique. Pareillement Jean n’'emploie jamais l'’adjectif téléios (parfait) mais en plusieurs passages essentiels, il parle de "porter à la perfection". Le but, par exemple, de toute action de Jésus est que "tous soient parfaits dans l’'unité" : tétéléioménoi (amenés à la perfection). Ainsi réapparaît le thème paulinien, mais d’'une autre manière: que tous soient menés à la perfection, de la même façon que Jésus doit "rendre parfaite", "mener à bonne fin" (4, 34; 5, 36) l’œ'oeuvre du Père. Le verbe ici est téléioun. Cette œoeuvre Jésus la déclare "achevée" sur la croix, tétélestai de nouveau du verbe téléioun (19, 28-30).

       Quant au mot gnôsis, la connaissance dont parle Paul, il est évident que ce mot est étranger à Jean, tout autant que le mot sophia (sagesse). On trouve pourtant chez lui le verbe ginoskein (d'’où vient gnôsis) utilisé dans un sens qui équivaut pratiquement à la gnôsis de Paul, c’'est-à-dire une connaissance d'’un niveau supérieur. Dans toute une série de passages, en se servant du simple verbe connaître, Jean nous montre le type de connaissance mûrie qui est le but de son enseignement. Nous pouvons citer en particulier: Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père (10, 14-15). C'’est cette connaissance intime, résultant d’'une longue familiarité, qui constitue le but de la prédication de Jean.
Voici votre roi, Cerf, 1981, p. 23-25

Cardinal Carlo M. Martini, Jean: l'Évangile des 'gnostiques' (2)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evLe texte qui reprend peut-être le mieux ce que représente le message de Jean dans l'’esprit néotestamentaire est la première lettre aux Corinthiens (2, 6-16), surtout les versets 6, 7 et 8. Lisons-le rapidement, en indiquant ce qui me semble être le rythme méditatif des versets, que chacun pourra s'’appliquer à soi-même : Entre parfaits (c’'est-à-dire téléioi) parlons de sagesse (c’'est donc là un discours pour chrétiens avertis), mais d’'une sagesse qui n’'est pas de ce monde, ni des puissances de ce monde, qui sont réduites à rien. Parlons d’'une sagesse divine, mystérieuse, qui est restée cachée et que Dieu a préordonnée avant les siècles pour notre gloire. Aucun des puissants de ce monde n’'a pu la connaître...… Quelles sont alors les indications fondamentales qui ressortent de ces versets?

1. Avant tout qu'’il existe une sagesse dont Paul a l'’intention de parler, qui est propre au disciple fervent et éclairé. C'’est bien cette sagesse qui est à notre disposition en ce sens que Dieu veut nous la donner.

2. Cette sagesse n'’est pas de ce monde. C'’est une sagesse qui ne s'’acquiert pas, fût-ce au prix de lectures, conversations, études, recherches, parce qu'’elle n’'est pas le produit de l’'action humaine. Elle n’'est pas de ce monde et elle ne sert pas pour ce monde. C'’est-à-dire qu'’elle n'’est pas non plus une sagesse que nous acquérons pour ensuite dire de belles paroles devant les autres, en prêchant ou en donnant des retraites. C'’est une sagesse qui est au-delà des calculs que nous pourrions être tentés de faire. C’'est une sagesse pour nous, mais non une sagesse de ce monde, ni des puissants de ce monde, c’'est-à-dire de toutes les forces –- de profit, d’'acquisition, et d'’efficience - –qui la voudraient en nous pour s'’en servir comme de toutes les autres choses dont nous pouvons user.

3. Nous parlons au contraire d'’une sagesse divine, mystérieuse, cachée. Et ici nous pouvons faire attentivement réflexion sur ces attributs, mystérieuse et cachée, ils veulent dire qu'’il existe dans la vie chrétienne une sagesse qui souvent demeure cachée à nos yeux, parce qu'’elle ne s'’identifie pas avec les actions que nous faisons ni aucune des pensées que nous pourrions mettre en œoeuvre. Elle est au-delà de toutes ces choses; une sagesse mystérieuse et cachée, mais que Dieu nous offre, pauvres que nous sommes.

       Voilà une sagesse chrétienne qui est la source de toute plénitude de vie, de la sérénité de l’'esprit, de la capacité de juger en des situations délicates, du courage de vivre en chrétien quelle que soit la situation où l’'on se trouve. Cette sagesse, que Dieu a préordonnée avant les siècles en vue de notre gloire et qui nous vient de lui-même, elle nous est révélée par son Esprit.

       La discipline spirituelle du IVe évangile ne veut donc pas expliquer, parce que ces réalités ne sont pas celles qui s’'expliquent par des mots, mais montrer une voie de pénétration au coeœur de cette sagesse, au-delà de toutes les règles ascétiques, de toutes les pratiques, de toutes les idées. Voilà le coeœur, la moelle d’'une vie chrétienne mûrie.

       Nous prenons ce IVe évangile comme une sorte de manuel qu’'on pourrait appeler "le troisième cycle" de l'’initiation chrétienne. Nous pouvons en effet appeler "premier cycle" le catéchuménat, auquel est spécialement adapté l'’évangile de Marc. On appellera "deuxième cycle" l’'enseignement des obligations de la vie en Église, auquel correspond bien l'’évangile de Matthieu; on y joindra l’'enseignement sur le fait chrétien dans l’'histoire du monde, l’'insertion du christianisme dans la société et la culture suivant le temps et le milieu, qui se trouve dans Luc et les Actes des Apôtres. De là, prenant Marc comme premier cycle, Matthieu-Luc-les Actes comme deuxième cycle de l'’initiation chrétienne (la catéchèse), le troisième cycle est celui qui consiste en la formation intérieure et mystique du chrétien, l'’introduction à la familiarité vécue avec le mystère de Dieu. Dans le Nouveau Testament peut-être est-ce là une des taches de Paul; certainement c'’est celle de Jean, et, à un autre point de vue, de la lettre aux Hébreux.

       Le troisième cycle suppose l’'exercice des précédents et l'’acquis d’'un certain nombre de choses; il faut maintenant passer outre et voir le sens le plus profond des choses en question. C’'est dans ce sens que nous voulons nous laisser guider par l'’évangile de Jean.

       Ici affleure une nouvelle question : de quel point précis part la prédication de Jean?

       Jean prêche, il veut éduquer le chrétien déjà instruit, celui qui connaît les choses de la foi, riche de sagesse. Mais dans le concret où est le véritable point de départ? Ce n'’est certainement pas les chrétien déjà en possession de la perfection, car celui-là n'’aurait plus besoin d’'être instruit. Son point de départ, c’'est l’'homme d’'âge mur, c’'est-à-dire celui qui après avoir acquis l’'instruction, connaissance et expérience fondamentale des vertus courantes de la vie, ou même un peu plus, se trouve maintenant pris en des situations plus délicates et plus laborieuses.

Voici votre roi, Cerf, 1981, p. 14-18 (2e partie)

Cardinal Carlo M. Martini, Jean: l'Évangile des 'gnostiques' (1)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evLa première vraie question à se poser est celle-ci : à qui est adressée la parole de Jean ?

       Assurément, l’'évangile de Jean, non seulement se place en dehors d’'une expérience concrète de type ascétique et exige une attention particulière à l’'enchaînement intérieur des différents thèmes; mais surtout il suppose une expérience mystique élevée, comme nous allons le voir tout de suite. Et par conséquent, ce n’'est certainement pas un évangile pour débutants. C'’est un évangile qui suppose l'’état de chrétien adulte, ou en d'’autres mots, d’'averti, de parfait, de croyant éclairé, donc de celui qui a déjà derrière lui une longue maturation, et par là n’'est plus du tout intéressé par la répétition de thèmes bien connus, mais plutôt par leur pénétration en profondeur.

       Un pareil chrétien adulte et éclairé existe-t-il ? Selon le Nouveau Testament, il doit exister parce qu'’il est le but final de la prédication néotestamentaire. Je cite quelques passages du Nouveau Testament où il s'’agit du chrétien instruit, parfait, adulte, éclairé. Qu’'on prenne par exemple la lettre aux Romains (15, 14): Moi aussi j’'ai la conviction que vous êtes comblés de toute connaissance (péplérôménoi pasés tés gnoséôs); donc vous êtes des chrétiens "gnostiques" pour reprendre le mot grec en son sens originel, des chrétiens qui savent en connaisseurs. C'’est là le niveau auquel certainement n'’étaient pas encore arrivés les chrétiens de la première prédication; et pourtant Paul, d’'ores et déjà, affirme qu'’ils sont devenus des connaisseurs achevés de la doctrine de la foi. Pareillement dans la première lettre aux Corinthiens (cf. 1, 5) il dit que les chrétiens de Corinthe sont enrichis de tous les dons de parole et de science, c’'est-à-dire qu'’ils sont riches de toute "gnose", de toute forme de connaissance supérieure. On suppose donc qu'’il existe déjà, ce chrétien connaisseur de sa foi; il a parcouru un certain cheminement spirituel et est arrivé à une réelle maturité.

       D'’autres passages du Nouveau Testament ne nous parlent pas de cela en employant le thème de la gnôsis, mais le mot téléios, parfait. Par exemple la lettre aux Philippiens (3, 15) nous dit: Étant parfaits [téléioi], nous avons ces sentiments….  Cette épître s’'adresse donc à un public qu'’on suppose pouvoir être qualifié, sans présomption ni vantardise, de téléios, parfait. La lettre aux Colossiens rappelle deux fois cette idée: Ce Christ, nous l’'annonçons en avertissant et instruisant chaque homme avec toute sagesse, pour le rendre téléion dans le Christ (1, 28), parfait dans le Christ. Le but de la prédication est de faire arriver les appelés à cette maturité (encore dans les Colossiens nous trouvons: Épaphras, esclave du Christ, vous salue, lui qui est des vôtres; il ne cesse de lutter pour vous dans ses prières pour que vous soyez fermes, parfaits [téléioi] et soumis à tous les vouloirs de Dieu [4, 12]). Donc le but de la discipline spirituelle est de former un peuple ferme, parfait, achevé, et soumis à toutes les volontés de Dieu. C'’est là aussi le but spécifique de la prédication de Jean.

       Je cite encore un passage de la lettre aux Hébreux (6, 1-3): Laissant de côté l’'enseignement initial sur le Christ passons à ce qui est plus complet (le texte grec dit: épi tên téléiotéta phéromata, allons vers ce qui est plus téléion, plus rempli, plus parfait) sans recommencer à jeter les bases du renoncement aux œoeuvres mortes, de la foi en Dieu, de la doctrine des baptêmes, de l'’imposition des mains, de la résurrection des morts et du jugement éternel. Avec la permission de Dieu, voilà ce que nous avons l'’intention de faire.

       La prédication de Jean se situe exactement à ce second niveau, celui qu’'on atteint quand déjà sont connues beaucoup d’'autres choses et qu'’il s'’agit désormais d’'entrer au coeur de la vie chrétienne.
Voici votre roi, Cerf, 1981, p. 14-18 (1e partie)

Vénérable François Libermann, Jésus, la foule et les disciples

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evJésus étant en Galilée, toujours faisant des miracles, il prit aux environs de Pâque le chemin de la Judée et traversa la mer de Galilée. C’'était le lac de Tibériade.

       Une grande foule suivait ses traces et se rendait auprès de lui, à cause du grand nombre de miracles qu'’il faisait sans cesse sur les malades. Cette foule le suivait ainsi, partie par curiosité judaïque de voir faire des miracles, partie peut-être par bonne intention, touchée de ses miracles et voulant profiter même de ses paroles ; tous avec une haute estime de sa parole, à cause de ce grand nombre de miracles qu'’il opérait sans cesse.

       Cette foule ne le suivait pas toujours, seulement par circonstance ; mais il avait, outre cette grande foule de peuple, un certain nombre de disciples plus ou moins assidus, qui le suivaient de plus près et qui avait la foi plus ou moins forte. Jésus sachant donc que la foule le suivait ainsi, alla sur une montagne avec ses disciples, afin d’'avoir de la place pour prêcher à tout ce peuple. En même temps, ses vues se portaient plus loin, il prévoyait qu'’il ferait un miracle éclatant pour tout ce peuple. La multitude qui le suivait de près, ne le perdait pas de vue, s’'approchait et venait à Lui.

       L'’évangéliste explique pourquoi cette grande foule était ainsi à la suite de Notre-Seigneur et le suivait à la montagne, dans un endroit désert, et ensuite de l’'autre côté du lac. C’'est que la fête de la Pâque approchait, et tout ce monde venait à Jérusalem ; et, sachant que Jésus y allait et était aux environs, ils le suivirent avec empressement comme à l’'ordinaire. Il y avait toujours beaucoup de monde avec lui des endroits où il se trouvait et des environs ; mais on ne le suivait pas précisément de la Galilée en Judée, excepté ses disciples.
Commentaire de saint Jean, Nouvelle Cité, 1987, p. 263-264

Divo Barsotti, La Parole extérieure et la Parole intérieure

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
16 TOB evCe qui différencie l’économie chrétienne par rapport à l’Ancien Testament, ce n’est pas seulement que "la Parole s’est faite chair" (Jn 1, 14) : en soi l’incarnation du Verbe ne marque pas le début du christianisme. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est la vérité : l’incarnation à elle seule ne suffit pas à fonder l’Église, à inaugurer le christianisme ; ce qui inaugure le christianisme et fait naître l’Église, c’est le don de l’Esprit par lequel la Parole de Dieu se fait intime à l’homme ; non seulement la Parole de Dieu assume une nature humaine, mais elle devient intime à tout cœur vivant: Christum habitare per fidem in cordibus vestris, écrit saint Paul.

       La Parole ne résonne plus seulement de l’extérieur : elle se fait intérieure à nous ; mais pas si intérieure qu’elle ne doive avoir pour garantie la parole extérieure du magistère.

       Puisque cette intériorité de la Parole n’implique jamais pour chacun de nous une parfaite connaturalitas de notre être avec le Christ, une parfaite identification de chacun de nous avec lui, il est nécessaire que la parole intérieure soit toujours confrontée avec la parole qui demeure dans l’Église à l’abri du péril de notre corruption, de notre appauvrissement, d’une traduction inexacte. Le Christ est présent dans l’Église ; et la présence du Christ dans l’Église (parole de Jésus dans le magistère, présence de Jésus dans le sacrement), garantit la vérité de la présence du Christ dans notre vie.

       Le Christ est Un. La certitude, si relative soit-elle, de sa présence en nous a sa norme dans la présence certaine du Christ dans l’Église ; ce Christ qui vit en moi vit aussi en dehors de moi ; et c’est seulement dans la mesure où il ne vit pas encore assez en moi que la parole intérieure ne correspond pas à la parole extérieure. Quand le Christ vit pleinement dans l’âme de l’homme, la coïncidence est parfaite, et toute tension entre charisme et magistère, entre autorité visible et autorité intérieure de la Parole, est dépassée. Plus nous tendons vers la sainteté, plus nous surmontons cette tension.

       Pour qui ne vit pas la vie chrétienne, pour qui ne vit pas dans la grâce, tout est pour ainsi dire à l’extérieur : pouvoir de juridiction, pouvoir du magistère, pouvoir d’ordre (pape, évêques) ; tout lui est extérieur, étranger, sans rapport avec lui. La vie spirituelle commence quand Dieu suscite en nous un attrait mystérieux. À mesure que la vie spirituelle grandit et prend vigueur, Dieu se fait intérieur à l’âme et l’instruit, la guide, la meut.

       Alors naît le péril : l’âme risque de se confier au magistère intérieur de l’esprit, revendiquant une liberté d’agir qui pourrait l’opposer au magistère extérieur, aux directives de l’Église. Le danger existe aussi longtemps que l’âme n’est pas arrivée à la sainteté. Ce n’est pas parce qu’elle est étrangère à Dieu qu’elle peut tomber dans l’hérésie, pencher vers une liberté qui risque de compromettre son union avec l’Église : c’est au contraire parce qu’elle grandit en sainteté. L’âme qui s’aperçoit de l’action de Dieu en elle commence à s’y confier, mais sans bien discerner encore ce qui reste d’humain et de peccamineux dans ses impulsions. Celui qui vit en dehors de l’Église ne saurait évidemment faire naître un schisme ou une hérésie : quand au contraire la Parole devient présente à l’âme, une tension se fait jour dans la mesure où la parole intérieure, dans l’homme, ne coïncide par parfaitement avec la parole extérieure. Or l’assimilation de l’âme au Verbe n’est jamais parfaite ; c’est pourquoi l’obéissance à l’Église s’impose toujours ici-bas.

       Quand l’homme sera parfaitement saint, toute tension est dépassée ; mais avant d’atteindre la sainteté, on rencontre inévitablement des périls, des épreuves. L’autorité ne comprend pas les saints, et bienheureux si elle se contente de les mettre de côté! Quant à ceux qui ne sont pas encore des saints, ils ont l’impression de ne trouver dans l’Église qu’un empêchement à la liberté des fils de Dieu. C’est inévitable. Mais à travers ces épreuves, l’âme, si elle garde l’humilité, si elle vit dans l’obéissance, avance de purification en purification, et toujours davantage s’assimile au Verbe. Au lieu de se séparer de l’Église, elle s’y enracine de plus en plus : sa transformation dans le Christ implique pour l’âme son identification mystique avec l’Église.

       "Écoute, Israël." La vie spirituelle, la vie chrétienne, exige avant tout d’accueillir le Verbe pour qu’il demeure dans l’âme, et implique une assimilation de l’âme au Verbe comme une assomption de tout l’homme par le Verbe. L’Église n’est pas autre chose que le prolongement de l’Incarnation divine ; l’histoire de l’Église n’est pas autre chose que l’actualisation de ce mystère de l’Incarnation à partir duquel la Parole t’assume et te transforme en elle.
Dieu est Dieu, Téqui 1980, p. 18-20

Saint Ephrem, Ils ont mangé un aliment spirituel

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
16 TOB evQui est capable de comprendre toute la richesse d’'une seule de tes paroles, ô Dieu? Ce que nous en comprenons est bien moindre que ce que nous en laissons, tout comme les gens assoiffés qui s’'abreuvent à une source. Les perspectives de ta parole sont nombreuses, comme sont nombreuses les perspectives de ceux qui l’'étudient.

       Le Seigneur a coloré sa parole de multiples beautés, pour que chacun de ceux qui la scrutent puisse contempler ce qu'’il aime. Et il a caché dans sa parole tous les trésors pour que chacun de nous trouve une richesse dans ce qu'’il médite. Sa parole est un arbre de vie qui, de toutes parts, te tend des fruits bénis ; elle est comme ce rocher ouvert dans le désert, qui devient pour tout homme, de toutes parts, une boisson spirituelle : "Ils ont mangé un aliment spirituel, et ils ont bu un breuvage spirituel" (1Co 10,3-4).

       Que celui qui obtient en partage une de ces richesses n'aille pas croire qu'il n'y a dans la parole de Dieu que ce qu'il y trouve ; qu'il se rende compte plutôt qu'il n'a été capable d'y découvrir qu'une seule chose parmi bien d'autres. Enrichi par la parole, qu'il ne croie pas que celle-ci est appauvrie ; incapable d'épuiser sa richesse, qu'il rende grâces pour sa grandeur.

       Réjouis-toi, parce que tu es rassasié, mais ne t'attriste pas de ce que la richesse de la parole te dépasse. Celui qui a soif se réjouit de boire, mais il ne s'attriste pas de son impuissance à épuiser la source. Mieux vaut que la source apaise ta soif, plutôt que ta soif n'épuise la source. Si ta soif est étanchée sans que la source soit tarie, tu pourras y boire à nouveau, chaque fois que tu auras soif. Si, au contraire, en te rassasiant, tu épuisais la source, ta victoire deviendrait ton malheur.

       Rends grâces pour ce que tu as reçu et ne murmure pas pour ce qui demeure inutilisé. Ce que tu as pris et emporté est ta part ; mais ce qui reste est aussi ton héritage. Ce que tu n'’as pas pu recevoir aussitôt à cause de ta faiblesse, reçois-le à d'’autres moments grâce à ta persévérance. N'’aie l’impudence, ni de vouloir prendre d'’un seul trait ce qui ne peut être pris en une fois ni de t’'écarter de ce que tu pouvais recevoir peu à peu.
Diatessaron, I, 18-19, Sources Chrétiennes 121, p. 52-53

Joseph Ratzinger (Benoît XVI), Structures de la réalité chrétienne: Le principe "pour"

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

15 TOB ev        Parce que la foi chrétienne exige l'’engagement de l'’individu, mais en lui demandant d’'être pour l’'ensemble et non pour lui-même, le mot " pour " exprime la véritable loi fondamentale de l’'existence chrétienne : c'’est la conclusion qui découle logiquement de ce qui précède. C’'est pourquoi dans le sacrement principal, celui qui forme le centre du culte chrétien, l'’existence de Jésus-Christ est présentée comme une existence " pour la multitude " -- " pour vous ", comme l’'existence ouverte qui rend possible et opère la communication de tous entre eux par la communication en Lui. C’'est pour cela que l’'existence du Christ, comme nous l’'avons vu, s’'accomplit et se réalise comme existence exemplaire lorsqu'’il est " ouvert " sur la croix. C'’est pour cela que, annonçant et expliquant sa mort, il peut dire : " Je m’'en vais et je viens vers vous " (Jn 14, 28) : du fait que je pars, la cloison de mon existence qui me limite maintenant, est brisée ; et ainsi mon départ est véritablement ma venue, dans laquelle je réalise ce que je suis réellement, c’'est-à-dire celui qui rassemble tous les hommes dans l'’unité de son nouvel être, celui qui n'’est pas limité, mais unité.

       Les Pères de l'’Église ont interprété en ce sens les bras étendus du Christ en croix. Ils y voient tout d'’abord la forme primitive du geste de la prière chrétienne, de l’'attitude de l’'orante, telle que nous la rencontrons dans les représentations émouvantes des catacombes. Les bras du Crucifié montrent donc en lui l’'adorateur, mais en donnant en même temps à l’'adoration une nouvelle dimension, qui fait la spécificité de la glorification chrétienne de Dieu : ses bras ouverts sont aussi expression d'’adoration précisément parce qu'’ils expriment le don total aux hommes, parce qu'’ils sont le geste de l’'étreinte, de la fraternité pleine et sans réserve. Par référence à la croix, la théologie des Pères a pu voir représentées symboliquement dans l’'attitude chrétienne de la prière, la coïncidence de l’'adoration et de la fraternité, l’'inséparabilité du service des hommes et de la glorification de Dieu.

       Être chrétien signifie essentiellement passer de l’'être pour soi à l’'être pour les autres. Par là s'’exprime aussi le sens réel de la notion d’'élection (choix parmi plusieurs), qui nous paraît souvent si étrange. Elle n’'est pas synonyme d'’une préférence pour tel individu particulier, qui le laisserait enfermé en lui-même et séparé des autres, elle veut dire au contraire l’'entrée dans la tâche commune, dont nous parlions tout à l’'heure. Aussi l'’engagement chrétien fondamental, l'’accueil du christianisme, représentent-ils l’'abandon de tout égocentrisme et l’'adhésion à l’'existence, toute tournée vers l’'ensemble, de Jésus-Christ. Dans le même sens, le mot de Jésus qui nous exhorte à porter la croix à sa suite n’'exprime nullement une dévotion privée, mais l’'exigence, que l'’homme abandonne l'’isolement et la tranquillité de son " Moi ", et sorte de lui-même pour suivre le Crucifié, en mettant une croix sur son " Moi ", et en vivant pour les autres. D'’une manière générale, d’'ailleurs, les grandes images de l’'histoire du salut, qui constituent en même temps les grands symboles fondamentaux du culte chrétien, sont des formes d’'expression de ce principe du " pour ". Pensons par exemple à l’'image de l’'exode (sortie), qui depuis Abraham, et bien au-delà de l’'Exode classique de l’'histoire du salut, - la sortie d'’Égypte –- reste l'’idée fondamentale qui régit l’'existence du peuple de Dieu et de ses membres : ceux-ci sont appelés à l’'exode permanent du dépassement d'’eux-mêmes. Le même thème est sous-jacent à l’'image de la Pâque –- passage -, dans laquelle la foi chrétienne a exprimé la connexion du mystère de la croix et de la résurrection de Jésus avec l’'idée de " sortie " de l’'Ancien Testament.

       Jean a rendu le tout dans une image empruntée à la nature. Par là l’'horizon s’'élargit au-delà de l’'anthropologie et de l’'histoire du salut jusqu'’au cosmique : ce qui est présenté ici comme une structure fondamentale de la vie chrétienne est au fond déjà la marque de la création : " En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul ; s'’il meurt, il porte beaucoup de fruit " (Jn 12, 24). C'’est une loi déjà dans le domaine cosmique, que la vie ne prend naissance qu'’à travers la mort, à travers la perte de soi-même. Ce que la création préfigure s’'accomplit en l'’homme et finalement en l’'homme exemplaire Jésus-Christ : en partageant le destin du grain de blé, en passant par le sacrifice, en acceptant d’'être livré et de se perdre, il inaugure la vraie vie. En partant des expériences de l’'histoire des religions, qui sur ce point précisément rejoignent de très près le témoignage de la Bible, on pourrait aussi dire que le sacrifice alimente la vie du monde. Les grands mythes qui prétendent que le cosmos serait issu d'’un sacrifice primordial et ne pourrait vivre qu'’en mourant perpétuellement à lui-même, voué au sacrifice, ces mythes trouvent ici leur vérité et leur valeur. À travers ces images mythiques apparaît le principe chrétien de l’'exode : " Qui aime sa vie la perd ; et qui haït sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle " (Jn 12, 25).

       Il faut ajouter, en terminant, que tous les dépassements opérés par l'’homme lui-même ne pourront jamais suffire. Celui qui ne veut que donner et n’'est pas prêt à recevoir, qui ne veut que vivre pour les autres, sans reconnaître que lui-même vit du don et du sacrifice des autres, don qu'’il n’est pas en droit d’'attendre ni d’'exiger, celui-là méconnaît le mode d’'être fondamental de l’'homme et altère nécessairement le vrai sens de ce qu’'est vivre les uns pour les autres. Pour être féconds, tous les dépassements de nous-mêmes exigent que nous sachions aussi recevoir de l’'autre et en fin de compte de cet autre qui est véritablement autre par rapport à toute l’'humanité, et en même temps pleinement uni à elle : l'’homme-Dieu Jésus-Christ.

 

La foi chrétienne hier et aujourd’hui, Éd. du Cerf, 1996, p. 172-175

Joseph Ratzinger (Benoît XVI), Structures de la réalité chrétienne: L"individu et le tout

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

15 TOB ev        Pour nous, hommes d’'aujourd’hui, le scandale fondamental du christianisme consiste tout d’abord simplement dans l'’extériorité dont la réalité religieuse paraît affectée. C'’est pour nous un scandale que Dieu doive être communiqué par tout un appareil extérieur : l’'Église, les sacrements, le dogme, ou même simplement la prédication (kérygme), dans laquelle on se réfugie volontiers pour atténuer le scandale, et qui cependant est aussi quelque chose d’'extérieur. Face à tout cela se pose la question : Dieu habite-t-il donc dans les institutions, des événements ou des paroles ? Est-ce que l'’Éternel n’'atteint pas chacun de nous de l'’intérieur ? À cela il faut d’'abord répondre simplement par l’'affirmative, en ajoutant : s'’il n’'y avait que Dieu dans une somme d'’individus, on n'’aurait que faire du christianisme. Le salut de l'’individu, en tant qu'’individu, peut et pourrait être opéré par Dieu directement et immédiatement, et c'’est bien ce qui arrive sans cesse. Dieu n’a pas besoin d'’intermédiaire pour pénétrer dans l’'âme de l'’individu, auquel il est plus intime que celui-ci ne l’'est à lui-même ; rien ne saurait pénétrer plus profondément dans l'’homme que lui, qui atteint cette créature au plus intime de son intériorité. Pour ne sauver qu'’un individu, on n’'aurait besoin ni d’'une Église, ni d’'une histoire du salut, ni d’'une incarnation, ni d’'une passion de Dieu dans le monde. Mais c’'est ici précisément qu'’il faut ajouter l’'affirmation ultérieure : la foi chrétienne ne part pas de l’'individu atomisé, elle procède de la constatation que l’'individu pur et simple n’'existe pas, que l'’homme ne devient lui-même que par son insertion dans le tout : dans l’'humanité, dans l'’histoire, dans le cosmos, comme il convient et comme il est essentiel à un " esprit dans un corps ".

        Le principe " corps " et " corporalité " qui régit la condition humaine signifie deux choses : d’une part, le corps sépare les hommes les uns des autres. Le corps en tant que forme remplissant un espace et posant des limites, empêche que l’'un soit entièrement dans l’'autre ; il dresse une ligne de séparation, qui signifie distance et limite, il nous condamne à vivre séparés les uns des autres et de ce point de vue, il est un principe de dissociation. Mais en même temps, être dans la corporalité implique nécessairement aussi histoire et communauté ; car si le pur esprit peut, à la rigueur, être conçu comme étant pour soi, la corporalité, elle, implique l’'origine à partir d’'un autre : les hommes vivent dans un sens très réel et en même temps très complexe, les uns des autres. Car si la dépendance mutuelle est entendue tout d'’abord au sens physique (depuis la naissance jusqu'’aux multiples réseaux de l’'assistance matérielle réciproque), elle signifie, pour celui qui est esprit incarné, que l’'esprit lui aussi – donc tout l’'homme – est marqué très profondément par son appartenance à l’'ensemble de l'’humanité, de l’'unique " Adam ".

        Ainsi l’'homme apparaît comme un être qui ne peut exister qu’'en dépendance d’'un autre ; ou pour reprendre un mot du grand théologien Möhler de Tübingen : " L’'homme, en tant qu’'être totalement relationnel, ne se réalise pas par lui-même, quoique non plus sans lui-même. " Franz von Baader, contemporain de Möhler, a exprimé la même chose d‘'une manière encore plus nette, en disant qu'’il était aussi insensé " de déduire la connaissance de Dieu, et de tous les êtres doués ou non d’'intelligence, à partir de la connaissance de soi (de la conscience de soi), que de vouloir déduire tout amour de l’'amour de soi ". Ici est repoussé catégoriquement le principe de Descartes qui, en fondant la philosophie sur la connaissance (cogito, ergo sum : je pense, donc je suis), a déterminé le destin de la pensée moderne jusque dans les formes actuelles de la philosophie transcendantale. De même que l’'amour de soi n’'est pas la forme originelle de l’'amour, mais tout au plus une forme dérivée, de même que l’'on ne peut arriver à saisir le propre de l’'amour qu’'en le concevant comme relation, c’'est-à-dire à partir de l’'autre, de même la connaissance humaine n’'est réalité que dans le sens de " être connu ", " être amené à connaître ", c’'est-à-dire là aussi " à partir de l'’autre ". L’'homme véritable n’'entre même pas dans mon champ de vision, si je ne fais que sonder la solitude du Moi, de la perception que j'’ai de moi, car alors j’'élimine d'’emblée le point de départ de la possibilité de devenir moi-même, et par le fait même sa caractéristique essentielle. C’'est pourquoi Baader a délibérément transformé, et sans doute avec raison, le " cogito, ergo sum " de Descartes en un " cogitor, ergo sum ", non pas : " Je pense, donc je suis, " mais, " Je suis pensé, c’'est pourquoi je suis ". Connaître, pour l’'homme, c’'est d'’abord être connu ; c’'est de là qu'’il faut nécessairement partir si l’'on veut comprendre sa connaissance et le comprendre lui-même.

        Faisons un pas de plus : être-homme, c’'est " être-avec " (Mit-Sein), et cela dans tous les sens ; en tout homme, il y a non seulement le présent hic et nunc, mais aussi à la fois le passé et l'’avenir de l'’humanité, celle-ci se révélant de plus en plus, lorsqu'’on y regarde de près, comme un unique " Adam ". Nous ne pouvons ici entrer dans les détails. Contentons-nous de quelques indications. Il suffit de penser que toute la vie de notre esprit dépend du langage, en ajoutant que le langage ne date pas d'’aujourd’hui : il vient de loin, toute l’'histoire a contribué à le tisser et elle s’'introduit en nous, grâce à lui, comme présupposé indispensable de notre présent, et même comme élément permanent de ce présent. Inversement, l’'homme est l’'être tendu vers l’'avenir qui, dans le " souci ", se projette sans cesse au-delà du moment présent et qui serait incapable d'’exister plus longtemps, s’'il se voyait subitement privé d'’avenir. Nous devons donc dire que le simple individu, l'’homme-monade de la Renaissance, l’'être qui serait pur " cogito, ergo sum " n’'existe pas. L’'homme n’'est vraiment homme qu'’à l'’intérieur de la trame totale de l’'histoire qui affecte, à travers le langage et la communication sociale, chaque individu, celui-ci, de son côté, trouvant de quoi réaliser son existence dans ce modèle collectif, où il est par avance déjà compris et qui constitue la sphère de son épanouissement. Il n'’est pas vrai que chaque homme se construit à neuf, à partir du point zéro de sa liberté, comme le voulait l’'idéalisme allemand. Il n’'est pas un être qui recommence toujours au point zéro ; il ne peut réaliser ce qu'’il a de propre et de neuf qu'’en s’'intégrant dans la totalité du donné humain qui le précède, le marque et le façonne.

        Par là, nous revenons à la question du départ et nous pouvons maintenant affirmer : l’'Église et le christianisme ont affaire à l’'homme ainsi compris. Ils n'’auraient pas de raison d’'être, s'’il n'’y avait que la monade-homme, l’'être du cogito-ergo-sum. Ils sont ordonnés à l’'homme, qui est " être-avec " et qui n’'existe que dans les interrelations collectives découlant du principe de la corporalité. L'’Église et le christianisme en général sont là à cause de l’'histoire, à cause de la trame des rapports collectifs qui façonnent l'’homme. C'’est à ce niveau qu'’il faut les comprendre. Leur sens, c’'est d’'être au service de l’'histoire en tant qu’'histoire, de percer ou de transformer la grille collective qui forme le lieu de l'’existence humaine. Selon la lettre aux Éphésiens, l'oe’œuvre de salut accomplie par le Christ a consisté dans l'’asservissement des principautés et des puissances, lesquelles, selon l'’interprétation développée d’'Origène, sont les puissances collectives qui enserrent l’'homme : la puissance du milieu ambiant, de la tradition nationale, cet " on " qui pèse sur l'’homme et le détruit. Des catégories telles que péché originel, résurrection de la chair, jugement universel, ne peuvent se comprendre que dans cette optique. Le péché originel réside précisément dans ce filet collectif qui précède l’'existence individuelle comme donnée morale préalable, et non pas dans une certaine hérédité biologique entre individus totalement isolés par ailleurs. Parler du péché originel, c'’est dire que nul homme ne peut plus commencer au point zéro, dans un " status integritatis ", un état d'’intégrité (= non affecté par l’histoire). Nul ne se trouve dans cet état initial d'’intégrité, où il n’'aurait qu'’à s’'épanouir et à entreprendre le bien qu'’il projette ; chacun vit dans un réseau de relations qui constituent une partie de son existence. Le jugement universel, de son côté, est la réponse à ces interrelations collectives. La résurrection exprime l'’idée que l'’immortalité de l’'homme ne peut exister et être conçue que dans la communion des hommes, dans l’'homme en tant qu'’être communautaire, comme nous aurons encore à le voir de plus près. Enfin le concept de rédemption, comme nous l'’avons déjà dit, n'’a de sens qu'’à ce niveau ; il ne se rapporte pas à un destin monadique et isolé de l’'individu. S'’il faut donc chercher là le niveau de la réalité du christianisme, dans ce que, faute d’'un mot plus adéquat, nous appellerons en résumé le domaine de l’'historicité, nous pouvons ajouter pour préciser : être chrétien, c’'est, comme orientation première, non pas un charisme individuel mais social ; on n’est pas chrétien parce que seuls les chrétiens seront sauvés, mais on est chrétien parce que, pour l'’histoire, la diaconie chrétienne a un sens et est indispensable.

        Ici se présente une nouvelle donnée très importante qui, à première vue, semble aller exactement en sens contraire, mais qui est réalité conséquence nécessaire des réflexions précédentes. En effet, si l’'on est chrétien pour participer à une diaconie en faveur de la collectivité, cela signifie en même temps qu’'à cause justement de cette relation à l’'ensemble, le christianisme vit de l’'individu et pour l'’individu ; car c’'est à partir de l'’individu seulement que peut se réaliser la transformation de l’'histoire et la rupture de la dictature du milieu ambiant. À mon sens, c’'est là que se trouve le fondement de ce qui, pour les autres religions et l’'homme d'’aujourd’hui, demeure incompréhensible ; à savoir que dans le christianisme, tout en définitive, dépend d’'un seul, de l’'homme Jésus de Nazareth, celui que le milieu ambiant – l’'opinion publique – a crucifié et qui, sur la croix, a brisé la puissance du " on ", la puissance de l'’anonymat, dont l’'homme est prisonnier. Face à cette puissance se dresse désormais le nom de cet homme particulier Jésus-Christ, qui appelle les hommes à le suivre, c'’est-à-dire à porter comme lui la croix, à triompher du monde sur la croix et à contribuer au renouvellement de l'’histoire. C’'est parce que le christianisme envisage l’'histoire en son entier que l’'appel du Christ s’'adresse radicalement à l’'individu ; c'’est pour cette raison que le christianisme dépend entièrement de l’'homme particulier et unique en qui s’'est réalisé la trouée à travers l'’état d’'asservissement aux puissances et aux principautés. Autrement dit : parce que le christianisme est ordonné à l’'ensemble, et ne peut être conçu qu’'à partir de la communauté et pour elle, parce qu'’il n’'est pas salut pour l’'individu isolé, mais service de l’'ensemble auquel l’'individu ne peut ni ne doit se dérober, pour cette raison même, il comporte un principe du " particulier ". Le scandale inouï, qu'’un individu unique et particulier, Jésus-Christ, soit reconnu par la foi comme le salut du monde, trouve ici le fondement de sa nécessité interne. L'’individu particulier est le salut de l’'ensemble, et l’'ensemble ne reçoit son salut que de cet homme particulier qui est véritablement le salut et qui par là même cesse d'être pour lui seul. À mon avis, on peut comprendre aussi à partir de là qu'’il n'’y ait pas eu un pareil recours à l'’individu particulier dans d’'autres religions. L'’hindouisme ne vise pas en fin de compte l’'ensemble, mais l'’individu qui opère son salut personnel, en s’'évadant hors du monde, hors de la roue du Maya. Parce que dans son intention la plus profonde, il ne cherche pas l’'ensemble, mais voudrait seulement arracher l’'individu à la perdition, il ne peut reconnaître un autre individu particulier qui ait pour moi une signification et un rôle de salut décisifs. En dévalorisant le tout, il en vient ainsi à dévaloriser également l’'individu, parce que la catégorie du " pour " disparaît.

        En résumé, les réflexions précédentes nous auront permis de constater que le christianisme procède du principe de " corporalité " (historicité) ; qu'’il doit être pensé au plan de l’'ensemble et n’'a de sens qu'’à ce niveau-là, mais que pour cette raison même, il pose et doit poser un principe du " particulier ", qui constitue son scandale et qui pourtant apparaît ici intrinsèquement nécessaire et rationnel. 

 

La foi chrétienne hier et aujourd’hui, Éd. du Cerf, 1996, p. 167-172

Pie XI, Institution de la fête du Christ Roi (6)

dominicanus #la vache qui rumine (Années B - C)
20. Au terme de cette Lettre, Nous voudrions encore, Vénérables Frères, vous exposer brièvement les fruits que Nous Nous promettons et que Nous espérons fermement, tant pour l'Église et la société civile que pour chacun des fidèles, de ce culte public rendu au Christ-Roi.

L'obligation d'offrir les hommages que Nous venons de dire à l'autorité souveraine de Notre Maître ne peut manquer de rappeler aux hommes les droits de l'Église. Instituée par le Christ sous la forme organique d'une société parfaite, en vertu de ce droit originel, elle ne peut abdiquer la pleine liberté et l'indépendance complète à l'égard du pouvoir civil. Elle ne peut dépendre d'une volonté étrangère dans l'accomplissement de sa mission divine d'enseigner, de gouverner et de conduire au bonheur éternel tous les membres du royaume du Christ.

Bien plus, l'État doit procurer une liberté semblable aux Ordres et aux Congrégations de religieux des deux sexes. Ce sont les auxiliaires les plus fermes des pasteurs de l'Église; ceux qui travaillent le plus efficacement à étendre et à affermir le royaume du Christ, d'abord, en engageant la lutte par la profession des trois vœux de religion contre le monde et ses trois concupiscences; ensuite, du fait d'avoir embrassé un état de vie plus parfait, en faisant resplendir aux yeux de tous, avec un éclat continu et chaque jour grandissant, cette sainteté dont le divin Fondateur a voulu faire une note distinctive de la véritable Église.

21. Les États, à leur tour, apprendront par la célébration annuelle de cette fête que les gouvernants et les magistrats ont l'obligation, aussi bien que les particuliers, de rendre au Christ un culte public et d'obéir à ses lois. Les chefs de la société civile se rappelleront, de leur côté, le dernier jugement, où le Christ accusera ceux qui l'ont expulsé de la vie publique, mais aussi ceux qui l'ont dédaigneusement mis de côté ou ignoré, et punira de pareils outrages par les châtiments les plus terribles; car sa dignité royale exige que l'État tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l'établissement des lois, dans l'administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs.

22. Quelle énergie encore, quelle vertu pourront puiser les fidèles dans la méditation de ces vérités pour modeler leurs esprits suivant les véritables principes de la vie chrétienne! Si tout pouvoir a été donné au Christ Seigneur dans le ciel et sur la terre; si les hommes, rachetés par son sang très précieux, deviennent à un nouveau titre les sujets de son empire; si enfin cette puissance embrasse la nature humaine tout entière, on doit évidemment conclure qu'aucune de nos facultés ne peut se soustraire à cette souveraineté.

Il faut donc qu'il règne sur nos intelligences : nous devons croire, avec une complète soumission, d'une adhésion ferme et constante, les vérités révélées et les enseignements du Christ. Il faut qu'il règne sur nos volontés: nous devons observer les lois et les commandements de Dieu.

Il faut qu'il règne sur nos cœurs: nous devons sacrifier nos affections naturelles et aimer Dieu par-dessus toutes choses et nous attacher à lui seul. Il faut qu'il règne sur nos corps et sur nos membres : nous devons les faire servir d'instruments ou, pour emprunter le langage de l'Apôtre saint Paul, d'armes de justice offertes à Dieu pour entretenir la sainteté intérieure de nos âmes. Voilà des pensées qui, proposées à la réflexion des fidèles et considérées attentivement, les entraîneront aisément vers la perfection la plus élevée.

Plaise à Dieu, Vénérables Frères, que les hommes qui vivent hors de l'Église recherchent et acceptent pour leur salut le joug suave du Christ! Quant à nous tous, qui, par un dessein de la divine miséricorde, habitons sa maison, fasse le ciel que nous portions ce joug non pas à contrecœur, mais ardemment, amoureusement, saintement! Ainsi nous récolterons les heureux fruits d'une vie conforme aux lois du royaume divin. Reconnus par le Christ pour de bons et fidèles serviteurs de son royaume terrestre, nous participerons ensuite, avec lui, à la félicité et à la gloire sans fin de son royaume céleste.

Agréez, Vénérables Frères, à l'approche de la fête de Noël, ce présage et ce vœu comme un témoignage de Notre paternelle affection ; et recevez la Bénédiction apostolique, gage des faveurs divines, que Nous vous accordons de grand cœur, à vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à votre peuple.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 11 décembre de l'Année sainte 1925, la quatrième de Notre Pontificat.


Pie XI, Lettre encyclique Quas primas

Pie XI, Institution de la fête du Christ Roi (5)

dominicanus #la vache qui rumine (Années B - C)
17. Pour que la société chrétienne bénéficie de tous ces précieux avantages et qu'elle les conserve, il faut faire connaître le plus possible la doctrine de la dignité royale de notre Sauveur. Or, aucun moyen ne semble mieux assurer ce résultat que l'institution d'une fête propre et spéciale en l'honneur du Christ-Roi.

Car, pour pénétrer le peuple des vérités de la foi et l'élever ainsi aux joies de la vie intérieure, les solennités annuelles des fêtes liturgiques sont bien plus efficaces que tous les documents, même les plus graves, du magistère ecclésiastique. Ceux-ci n'atteignent, habituellement, que le petit nombre et les plus cultivés, celles-là touchent et instruisent tous les fidèles; les uns, si l'on peut dire, ne parlent qu'une fois; les autres le font chaque année et à perpétuité; et, si les derniers s'adressent surtout à l'intelligence, les premières étendent leur influence salutaire au cœur et à l'intelligence, donc à l'homme tout entier.

Composé d'un corps et d'une âme, l'homme a besoin des manifestations solennelles des jours de fête pour être saisi et impressionné; la variété et la splendeur des cérémonies liturgiques l'imprègnent abondamment des enseignements divins; il les transforme en sève et en sang, et les fait servir au progrès de sa vie spirituelle.

Du reste, l'histoire nous apprend que ces solennités liturgiques furent introduites, au cours des siècles, les unes après les autres, pour répondre à des nécessités ou des avantages spirituels du peuple chrétien. Il fallait, par exemple, raffermir les courages en face d'un péril commun, prémunir les esprits contre les pièges de l'hérésie, exciter et enflammer les cœurs à célébrer avec une piété plus ardente quelque mystère de notre foi ou quelque bienfait de la bonté divine.

C'est ainsi que, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, alors qu'ils étaient en butte aux plus cruelles persécutions, les chrétiens introduisirent l'usage de commémorer les martyrs par des rites sacrés, afin, selon le témoignage de saint Augustin, que " les solennités des martyrs " fussent " des exhortations au martyre ".

Les honneurs liturgiques qu'on décerna plus tard aux saints confesseurs, aux vierges et aux veuves contribuèrent merveilleusement à stimuler chez les chrétiens le zèle pour la vertu, indispensable même en temps de paix.

Les fêtes instituées en l'honneur de la bienheureuse Vierge eurent encore plus de fruit: non seulement le peuple chrétien entoura d'un culte plus assidu la Mère de Dieu, sa Protectrice la plus secourable, mais il conçut un amour plus filial pour la Mère que le Rédempteur lui avait laissée par une sorte de testament.

Parmi les bienfaits dont l'Église est redevable au culte public et légitime rendu à la Mère de Dieu et aux saints du ciel, le moindre n'est pas la victoire constante qu'elle a remportée en repoussant loin d'elle la peste de l'hérésie et de l'erreur. Admirons, ici encore, les desseins de la Providence divine qui, selon son habitude, tire le bien du mal.

Elle a permis, de temps à autre, que la foi et la piété du peuple fléchissent, que de fausses doctrines dressent des embûches à la vérité catholique; mais toujours avec le dessein que, pour finir, la vérité resplendisse d'un nouvel éclat, que, tirés de leur torpeur, les fidèles s'efforcent d'atteindre à plus de perfection et de sainteté.

Les solennités récemment introduites dans le calendrier liturgique ont eu la même origine et ont porté les mêmes fruits. Telle la Fête-Dieu, établie quand se relâchèrent le respect et la dévotion envers le Très Saint Sacrement; célébrée avec une pompe magnifique, se prolongeant pendant huit jours de prières collectives, la nouvelle fête devait ramener les peuples à l'adoration publique du Seigneur.

Telle encore la fête du Sacré Cœur de Jésus, instituée à l'époque où, abattus et découragés par les tristes doctrines et le sombre rigorisme du jansénisme, les fidèles sentaient leurs cœurs glacés et en bannissaient tout sentiment d'amour désintéressé de Dieu ou de confiance dans le Rédempteur.

18. C'est ici Notre tour de pourvoir aux nécessités des temps présents, d'apporter un remède efficace à la peste qui a corrompu la société humaine. Nous le faisons en prescrivant à l'univers catholique le culte du Christ-Roi. La peste de notre époque, c'est le laïcisme, ainsi qu'on l'appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles.

Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n'est pas apparu brusquement; depuis longtemps, il couvait au sein des États. On commença, en effet, par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations; on refusa à l'Église le droit - conséquence du droit même du Christ - d'enseigner le genre humain, de porter des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis, peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l'autorité civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des gouvernants. Certains allèrent jusqu'à vouloir substituer à la religion divine une religion naturelle ou un simple sentiment de religiosité. Il se trouva même des États qui crurent pouvoir se passer de Dieu et firent consister leur religion dans l'irréligion et l'oubli conscient et volontaire de Dieu.

Les fruits très amers qu'a portés, si souvent et d'une manière si persistante, cette apostasie des individus et des Etats désertant le Christ, Nous les avons déplorés dans l'Encyclique Ubi arcano. Nous les déplorons de nouveau aujourd'hui. Fruits de cette apostasie, les germes de haine, semés de tous côtés; les jalousies et les rivalités entre peuples, qui entretiennent les querelles internationales et retardent, actuellement encore, l'avènement d'une paix de réconciliation; les ambitions effrénées, qui se couvrent bien souvent du masque de l'intérêt public et de l'amour de la patrie, avec leurs tristes conséquences: les discordes civiles, un égoïsme aveugle et démesuré qui, ne poursuivant que les satisfactions et les avantages personnels, apprécie toute chose à la mesure de son propre intérêt. Fruits encore de cette apostasie, la paix domestique bouleversée par l'oubli des devoirs et l'insouciance de la conscience; l'union et la stabilité des familles chancelantes; toute la société, enfin, ébranlée et menacée de ruine.

19. La fête, désormais annuelle, du Christ-Roi Nous donne le plus vif espoir de hâter le retour si désirable de l'humanité à son très affectueux Sauveur. Ce serait assurément le devoir des catholiques de préparer et de hâter ce retour par une action diligente; mais il se fait que beaucoup d'entre eux ne possèdent pas dans la société le rang ou l'autorité qui siérait aux apologistes de la vérité. Peut-être faut-il attribuer ce désavantage à l'indolence ou à la timidité des bons; ils s'abstiennent de résister ou ne le font que mollement; les adversaires de l'Eglise en retirent fatalement un surcroît de prétentions et d'audace. Mais du jour où l'ensemble des fidèles comprendront qu'il leur faut combattre, vaillamment et sans relâche, sous les étendards du Christ-Roi, le feu de l'apostolat enflammera les cœurs, tous travailleront à réconcilier avec leur Seigneur les âmes qui l'ignorent ou qui l'ont abandonné, tous s'efforceront de maintenir inviolés ses droits.

Mais il y a plus. Une fête célébrée chaque année chez tous les peuples en l'honneur du Christ-Roi sera souverainement efficace pour incriminer et réparer en quelque manière cette apostasie publique, si désastreuse pour la société, qu'a engendrée le laïcisme. Dans les conférences internationales et dans les Parlements, on couvre d'un lourd silence le nom très doux de notre Rédempteur; plus cette conduite est indigne et plus haut doivent monter nos acclamations, plus doit être propagée la déclaration des droits que confèrent au Christ sa dignité et son autorité royales.

Ajoutons que, depuis les dernières années du siècle écoulé, les voies furent merveilleusement préparées à l'institution de cette fête.

Chacun connaît les arguments savants, les considérations lumineuses, apportés en faveur de cette dévotion par une foule d'ouvrages édités dans les langues les plus diverses et sur tous les points de l'univers. Chacun sait que l'autorité et la souveraineté du Christ ont déjà été reconnues par la pieuse coutume de familles, presque innombrables, se vouant et se consacrant au Sacré Cœur de Jésus. Et non seulement des familles, mais des États et des royaumes ont observé cette pratique. Bien plus, sur l'initiative et sous la direction de Léon XIII, le genre humain tout entier fut consacré à ce divin Cœur, au cours de l'Année sainte 1900.

Nous ne saurions passer sous silence les Congrès eucharistiques, que notre époque a vus se multiplier en si grand nombre. Ils ont servi merveilleusement la cause de la proclamation solennelle de la royauté du Christ sur la société humaine. Par des conférences tenues dans leurs assemblées, par des sermons prononcés dans les églises, par des expositions publiques et des adorations en commun du Saint Sacrement, par des processions grandioses, ces Congrès, réunis dans le but d'offrir à la vénération et aux hommages des populations d'un diocèse, d'une province, d'une nation, ou même du monde entier, le Christ-Roi se cachant sous les voiles eucharistiques, célèbrent le Christ comme le Roi que les hommes ont reçu de Dieu. Ce Jésus, que les impies ont refusé de recevoir quand il vint en son royaume, on peut dire, en toute vérité, que le peuple chrétien, mû par une inspiration divine, va l'arracher au silence et, pour ainsi dire, à l'obscurité des temples, pour le conduire, tel un triomphateur, par les rues des grandes villes et le rétablir dans tous les droits de sa royauté.

Pour l'exécution de Notre dessein, dont Nous venons de vous entretenir, l'Année sainte qui s'achève offre une occasion favorable entre toutes. Elle vient de rappeler à l'esprit et au cœur des fidèles ces biens célestes qui dépassent tout sentiment naturel; dans son infinie bonté, Dieu a enrichi les uns, à nouveau, du don de sa grâce ; il a affermi les autres dans la bonne voie, en leur accordant une ardeur nouvelle pour rechercher des dons plus parfaits. Que Nous prêtions donc attention aux nombreuses suppliques qui Nous ont été adressées, ou que Nous considérions les événements qui marquèrent l'année du grand Jubilé, Nous avons certes bien des raisons de penser que le jour est venu pour Nous de prononcer la sentence si attendue de tous: le Christ sera honoré par une fête propre et spéciale comme Roi de tout le genre humain.

Durant cette année, en effet, comme Nous l'avons remarqué au début de cette Lettre, ce Roi divin, vraiment " admirable en ses Saints ", a été " magnifiquement glorifié " par l'élévation aux honneurs de la sainteté d'un nouveau groupe de ses soldats; durant cette année, une exposition extraordinaire a, en quelque sorte, montré à tout le monde les travaux des hérauts de l'Évangile, et tous ont pu admirer les victoires remportées par ces champions du Christ pour l'extension de son royaume; durant cette année, enfin, Nous avons commémoré, avec le centenaire du Concile de Nicée, la glorification, contre ses négateurs, de la consubstantialité du Verbe Incarné avec le Père, dogme sur lequel s'appuie, comme sur son fondement, la royauté universelle du Christ.

En conséquence, en vertu de Notre autorité apostolique, Nous instituons la fête de Notre-Seigneur Jésus-Christ-Roi.

Nous ordonnons qu'elle soit célébrée dans le monde entier, chaque année, le dernier dimanche d'octobre, c'est-à-dire celui qui précède immédiatement la solennité de la Toussaint. Nous prescrivons également que chaque année, en ce même jour, on renouvelle la consécration du genre humain au Sacré Cœur de Jésus, consécration dont Notre Prédécesseur Pie X, de sainte mémoire, avait déjà ordonné le renouvellement annuel. Toutefois, pour cette année, Nous voulons que cette rénovation soit faite le 31 de ce mois.

En ce jour, Nous célébrerons la messe pontificale en l'honneur du Christ-Roi et Nous ferons prononcer en Notre présence cette consécration. Nous ne croyons pas pouvoir mieux et plus heureusement terminer l'Année sainte ni témoigner plus éloquemment au Christ, " Roi immortel des siècles ", Notre reconnaissance - comme celle de tout l'univers catholique, dont Nous Nous faisons aussi l'interprète - pour les bienfaits accordés en cette période de grâce à Nous-même, à l'Église et à toute la catholicité.

Il est inutile, Vénérables Frères, de vous expliquer longuement pourquoi Nous avons institué une fête du Christ-Roi distincte des autres solennités qui font ressortir et glorifient, dans une certaine mesure, sa dignité royale. Il suffit pourtant d'observer que, si toutes les fêtes de Notre-Seigneur ont le Christ comme objet matériel, suivant l'expression consacrée par les théologiens, cependant leur objet formel n'est d'aucune façon, soit en fait, soit dans les termes, la royauté du Christ.

En fixant la fête un dimanche, Nous avons voulu que le clergé ne fût pas seul à rendre ses hommages au divin Roi par la célébration du Saint Sacrifice et la récitation de l'Office, mais que le peuple, dégagé de ses occupations habituelles et animé d'une joie sainte, pût donner un témoignage éclatant de son obéissance au Christ comme à son Maître et à son Souverain. Enfin, plus que tout autre, le dernier dimanche d'octobre Nous a paru désigné pour cette solennité: il clôt à peu près le cycle de l'année liturgique; de la sorte, les mystères de la vie de Jésus-Christ commémorés au cours de l'année trouveront dans la solennité du Christ-Roi comme leur achèvement et leur couronnement et, avant de célébrer la gloire de tous les Saints, la Liturgie proclamera et exaltera la gloire de Celui qui triomphe, en tous les Saints et tous les élus.

Il est de votre devoir, Vénérables Frères, comme de votre ressort, de faire précéder la fête annuelle par une série d'instructions données, en des jours déterminés, dans chaque paroisse. Le peuple sera instruit et renseigné exactement sur la nature, la signification et l'importance de cette fête; les fidèles régleront dès lors et organiseront leur vie de manière à la rendre digne de sujets loyalement et amoureusement soumis à la souveraineté du divin Roi.

Pie XI, Lettre encyclique Quas primas

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