Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

la vache qui rumine (annees b - c)

Benoît XVI, Catéchèse spontanée aux enfants de la première communion

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
benedettoxvi15ottobre2005eg4-1-.jpeg
Andrea : Cher Pape, quel souvenir as-tu du jour de ta première Communion ?
 
       Je voudrais tout d'abord vous dire merci pour cette fête que vous m'offrez, pour votre présence et pour votre joie. Je vous remercie et je vous salue en réponse au baiser que plusieurs d'entre vous m'ont donné, un baiser qui, naturellement, vaut symboliquement pour vous tous. Quant à la question, je me souviens bien du jour de ma première Communion. C'était un beau dimanche de mars 1936, il y a donc 69 ans. C'était un jour ensoleillé, l'église était très belle, la musique aussi, il y avait beaucoup de belles choses dont je me rappelle. Nous étions une trentaine de garçons et de filles de notre petit village, qui ne comptait pas plus de 500 habitants. Mais au centre de mes beaux et joyeux souvenirs se trouve la pensée - et c'est également ce qu'a dit votre porte-parole - que j'ai compris que Jésus était entré dans mon cœur, m'avait rendu visite, précisément à moi. Et avec Jésus, Dieu lui-même est avec moi. Et cela est un don d'amour qui vaut réellement plus que tout ce qui peut être donné d'autre par la vie ; et, ainsi, j'ai réellement été rempli d'une grande joie, car Jésus était venu à moi. Et j'ai compris que commençait alors une nouvelle étape de ma vie, j'avais 9 ans, et qu'il était à présent important de rester fidèle à cette rencontre, à cette Communion. J'ai promis au Seigneur, dans la mesure de mes possibilités ; "Je voudrais être toujours avec toi" et je l'ai prié : "Mais toi, surtout, sois avec moi". Et je suis allé ainsi de l'avant dans ma vie. Grâce à Dieu, le Seigneur m'a toujours pris par la main, il m'a guidé également dans les situations difficiles. Et ainsi, cette joie de la Première Communion était le début d'un chemin accompli ensemble. J'espère que, également pour vous tous, la Première Communion que vous avez reçue en cette Année de l'Eucharistie sera le début d'une amitié pour toute la vie avec Jésus. Le début d'un chemin ensemble, car en allant avec Jésus, on suit la bonne route et la vie devient bonne.
 

Livia : Saint-Père, avant le jour de ma Première Communion, je me suis confessée. Je me suis ensuite confessée d'autres fois. Mais je voudrais te demander : dois-je me confesser toutes les fois que je fais la Communion ? Même lorsque j'ai fait les mêmes péchés ? Car je me rends compte qu'il s'agit toujours des mêmes.
 
       Je dirais deux choses : la première, naturellement, est que tu ne dois pas toujours te confesser avant la Communion, si tu n'a pas fait de péchés graves au point de devoir les confesser. Il n'est donc pas nécessaire de se confesser avant chaque Communion eucharistique. Voilà le premier point. Cela est seulement nécessaire dans le cas où tu as commis un péché réellement grave, où tu as profondément offensé Jésus, si bien que l'amitié est interrompue et que tu dois recommencer à nouveau. Ce n'est que dans ce cas, lorsqu'on est en état de "péché mortel", c'est-à-dire grave, qu'il est nécessaire de se confesser avant de faire la Communion. Voilà le premier point. Le deuxième : même si, comme je l'ai dit, il n'est pas nécessaire de se confesser avant chaque Communion, il est utile de se confesser avec une certaine régularité. Il est vrai que nos péchés sont généralement toujours les mêmes, mais nous nettoyons bien nos maisons, nos chambres, au moins chaque semaine, même si la saleté est toujours la même. Pour vivre dans la propreté, pour recommencer; autrement, la saleté ne se voit peut-être pas, mais elle s'accumule. Un processus semblable est également vrai pour l'âme, pour moi-même, si je ne me confesse jamais, l'âme est négligée et, à la fin, je suis toujours content de moi et je ne comprends plus que je dois aussi faire des efforts pour devenir meilleur, que je dois aller de l'avant. Et ce nettoyage de l'âme, que Jésus nous donne dans le Sacrement de la Confession, nous aide à avoir une conscience plus nette, plus ouverte et, aussi, à mûrir spirituellement en tant que personne humaine. Il y a donc deux choses: se confesser n'est nécessaire qu'en cas d'un péché grave, mais il est très utile de se confesser régulièrement pour cultiver la propreté, la beauté de l'âme et mûrir peu à peu dans la vie.
 

Andrea : Ma catéchiste, en me préparant au jour de ma Première Communion, m'a dit que Jésus est présent dans l'Eucharistie. Mais comment ? Je ne le vois pas !
 
       En effet, nous ne le voyons pas, mais il y a tant de choses que nous ne voyons pas et qui existent et sont essentielles. Par exemple, nous ne voyons pas notre raison, toutefois, nous avons la raison. Nous ne voyons pas notre intelligence, et pourtant nous l'avons. En un mot, nous ne voyons pas notre âme et toutefois, elle existe et nous en voyons les effets, car nous pouvons parler, penser, décider, etc. De même, nous ne voyons pas, par exemple, le courant électrique ; toutefois, nous voyons qu'il existe, nous voyons que ce micro fonctionne, nous voyons les lumières. En un mot, ce sont précisément les choses les plus profondes, qui soutiennent réellement la vie et le monde, que nous ne voyons pas, mais nous pouvons en voir, en ressentir les effets. Nous ne voyons pas l'électricité, le courant, mais nous voyons la lumière. Et ainsi de suite. Nous ne voyons donc pas non plus le Seigneur ressuscité avec nos yeux, mais nous voyons que là où est Jésus, les hommes changent, deviennent meilleurs. Il se crée une plus grande capacité de paix, de réconciliation, etc. Nous ne voyons donc pas le Seigneur lui-même, mais nous en voyons les effets ; c'est ainsi que nous pouvons comprendre que Jésus est présent; comme je l'ai dit, les choses invisibles sont précisément les plus profondes et les plus importantes. Allons donc à la rencontre de ce Seigneur invisible, mais fort, qui nous aide à bien vivre.


Giulia : Sainteté, tout le monde nous dit qu'il est important d'aller à la Messe le dimanche. Nous irions volontiers, mais souvent, nos parents ne nous accompagnent pas, parce que le dimanche, ils dorment ; le père et la mère d'un de mes amis travaillent dans un magasin et, quant à nous, nous partons souvent pour aller voir nos grands-parents. Pouvez-vous leur dire quelque chose pour qu'ils comprennent qu'il est important d'aller ensemble à la Messe, chaque dimanche ?

       Je pense que oui, naturellement, avec un grand amour, avec un grand respect pour les parents qui, certainement, ont tant de choses à faire. Mais toutefois, avec le respect et l'amour d'une fille, on peut dire : chère maman, cher papa, il serait important pour nous tous, pour toi aussi, que nous rencontrions Jésus. Cela nous enrichit, cela apporte un élément important dans notre vie. Ensemble trouvons un peu de temps, nous pouvons trouver une possibilité. Peut-être là où habite votre grand-mère peut-on trouver la possibilité. En un mot, je dirais, avec un grand amour et respect pour les parents : Comprenez que cela n'est pas important seulement pour moi, ce n'est pas uniquement les catéchistes qui le disent, cela est important pour nous tous; et ce sera une lumière du dimanche pour toute notre famille.

Alessandro : À quoi sert-il d'aller à Messe et de recevoir la communion pour la vie de tous les jours ?

       Cela sert à trouver le centre de la vie. Nous la vivons au milieu de tant de choses. Et les personnes qui ne vont pas à l'église ne savent pas que c'est précisément Jésus qui leur manque. Ils sentent cependant qu'il manque quelque chose dans leur vie. Si Dieu reste absent dans ma vie, si Jésus est absent de ma vie, il me manque un guide, il me manque une amitié essentielle, il me manque également une joie qui est importante pour la vie. La force aussi de grandir en tant qu'homme, de surmonter mes vices et de mûrir humainement. Nous ne voyons donc pas immédiatement l'effet d'être avec Jésus quand nous allons communier ; on le voit avec le temps. De même, au cours des semaines, des années, on ressent toujours davantage l'absence de Dieu, l'absence de Jésus. C'est une lacune fondamentale et destructrice. Je pourrais à présent facilement parler des pays où l'athéisme a régné pendant des années ; comment les âmes ont été détruites à cause de cela, de même que la terre. Ainsi, nous pouvons voir qu'il est important, je dirais même fondamental, de se nourrir de Jésus dans la communion. C'est Lui qui nous donne la lumière, qui nous offre un guide pour notre vie, un guide dont nous avons besoin.


Anna: Cher Pape, peux-tu nous expliquer ce que voulait dire Jésus quand il a dit aux gens qui le suivaient: "Je suis le pain de la vie"?

       Nous devons peut-être avant tout expliquer ce qu'est le pain. Nous avons aujourd'hui une cuisine raffinée et riche d'aliments très divers, mais dans les situations plus simples, le pain est la base de la nourriture et si Jésus s'appelle le pain de la vie, le pain est, disons, le signe, une façon de résumer toute la nourriture. Et comme nous avons besoin de nous nourrir physiquement pour vivre, l'esprit, l'âme qui est en nous, la volonté ont aussi besoin de se nourrir. En tant que personnes humaines, nous n'avons pas seulement un corps, mais également une âme ; nous sommes des personnes qui pensent avec une volonté, une intelligence, et nous devons nourrir également l'esprit, l'âme, afin qu'elle puisse mûrir, pour qu'elle puisse réellement atteindre sa plénitude. Donc, si Jésus dit je suis le pain de la vie, cela veut dire que Jésus lui-même est cette nourriture de notre âme, de l'homme intérieur dont nous avons besoin, parce que l'âme aussi doit se nourrir. Et les éléments techniques, même si ils sont très importants, ne suffisent pas. Nous avons précisément besoin de cette amitié de Dieu, qui nous aide à prendre les décisions justes. Nous avons besoin de mûrir humainement. En d'autres termes, Jésus nous nourrit afin que nous devenions réellement des personnes mûres et que notre vie devienne bonne.

Adriano : Saint-Père, on nous a dit qu'aujourd'hui, aura lieu l'adoration eucharistique. Qu'est-ce que c'est ? En quoi cela consiste-t-il ? Peux-tu nous l'expliquer ? Merci.

       Nous verrons tout de suite ce qu'est l'adoration et comment elle se déroule, car tout est bien préparé : nous prierons, nous chanterons, nous nous agenouillerons, nous nous présenterons ainsi devant Jésus. Mais, naturellement, ta question exige une réponse plus approfondie : pas seulement comment se déroule l'adoration, mais quel est son sens. Je dirais que l'adoration signifie reconnaître que Jésus est mon Seigneur, que Jésus me montre le chemin à prendre, me fait comprendre que je ne vis bien que si je connais la route qu'Il m'indique. Adorer, c'est donc dire : "Jésus, je suis tout à toi et je te suis dans ma vie, je ne voudrais jamais perdre cette amitié, cette communion avec toi". Je pourrais également dire que l'adoration, dans son essence, est un baiser à Jésus, dans lequel je dis : "Je suis à toi et je prie afin que toi aussi, tu demeures toujours avec moi".



Le 15 octobre 2005

R.P. Georges Cottier…, Le repas spirituel

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20-T.O.B-jpg       Dans l’'annonce du banquet céleste, l’'accent de certaines prédictions apocalyptiques avait été mis sur l’'excellence des mets pour montrer la générosité divine. Un autre courant de pensée attire davantage le regard sur la Sagesse divine : le livre des Proverbes décrit le banquet offert à tous par cette Sagesse : La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes. Elle a abattu ses bêtes, préparé son vin ; elle a aussi dressé sa table. Elle a dépêché ses servantes et lancé son invitation des hauteurs de la cité : Qui est simple, Qu'’il passe par ici ! À l’'homme court d'’esprit elle dit : Venez, mangez de mon pain, et buvez de mon vin que j’'ai préparé ! Quittez la sottise, et vous vivrez ; marchez droit dans la voie de l'’intelligence ! (9, 1-6).

       L'’invitation à manger le pain et à boire le vin de la Sagesse signifie donc une invitation à accueillir cette sagesse dans sa pensée et dans sa vie. Il s'’agit de quitter la sottise, pour trouver la vraie vie et se comporter de la manière la plus droite. L'’invitation est plus spécialement adressée aux simples, c’'est-à-dire à ceux qui ne pourraient prétendre être déjà en possession de la sagesse. Le don de la Sagesse divine est offert à ceux que l’'on serait tenter de mépriser, car la générosité de l'’amour divin veut combler par excellence les pauvres et les petits.

       Dans le livre de l’'Ecclésiastique, la Sagesse divine est présentée comme la source de bienfaits qui promettent des repas abondants et enivrants : Elle enivre l’'homme de ses fruits. Toute sa maison, elle la remplit de choses désirées. Ses greniers sont pleins de ses produits (1, 16-17).

       Cependant, elle ne se borne pas à répandre ses fruits en abondance. Elle-même se donne en aliment et en breuvage : Venez à moi, vous qui me désirez, de mes produits rassasiez-vous. Car mon souvenir est plus doux que le miel, et ma possession plus douce que le rayon de miel. Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif (24, 19-21).

       Dans les paroles adressées par Jésus à la Samaritaine il y a un accomplissement de ce que l’'Ancien Testament avait annoncé par les repas de la Sagesse. En outre, cet accomplissement des figures de l’'ancienne alliance se vérifie dans l’'eucharistie où le Christ, comme la Sagesse divine, se donne lui-même à manger et à boire.



Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle, ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, 1999, p. 98-99

R.P. Georges Cottier…, Le banquet eschatologique

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20-T.O.B-jpg       Dans la partie la plus tardive du livre d’'Isaïe qu’'on a appelé "Apocalypse", c’'est par l’'image d’'un festin plantureux qu’'est annoncé le bonheur que Dieu destine à l'’humanité. Le festin est organisé sur la montagne de Sion, mais il est préparé "pour tous les peuples", qui bénéficieront du sort heureux attribué au peuple juif.

       Yahvé Sabaot préparera pour tous les peuples sur cette montagne un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes grasses juteuses, de bons vins clarifiés. Il enlèvera sur cette montagne le voile de deuil qui voilait tous les peuples et le suaire qui ensevelissait toutes les nations. Il fera disparaître pour toujours la mort. Le Seigneur Yahvé essuiera les larmes de tous les visages ; il ôtera l’'opprobre de son peuple, il l’'ôtera de toute la terre. Car Yahvé l’'a dit : Voyez, c'’est notre Dieu de qui nous espérions le salut ; c’'est Yahvé en qui nous espérions. Nous jubilons et nous nous réjouissons de ce qu'’il nous a sauvés (...…) (Is 25, 6-9).

       L’'excellence du repas est amplement soulignée, et un commentaire en accompagne la description, pour mieux faire apparaître l'’élimination de la souffrance et le don de la joie. Par là Dieu répond à l’'espérance placée en lui.

       Dans le livre de la Consolation, la gratuité du repas avait été plus particulièrement mis en lumière : Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux, et vous qui n'’avez pas d’'argent, venez, achetez du blé et mangez ; venez, achetez sans argent, sans rien donner en échange, du vin et du lait. Pourquoi dépenser de l’'argent pour ce qui n’'est pas une nourriture, votre salaire pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi donc, et mangez ce qui est bon ; et délectez-vous de mets succulents. Prêtez l’'oreille et venez à moi ; écoutez-moi et votre âme vivra. Je conclurai avec vous une Alliance éternelle : ce sont les grâces durables assurées à David (Is 55, 1-3).

       Au premier repas, qui autrefois avait scellé l’'alliance établie avec Moïse et les anciens d’'Israël, correspond le repas ultime qui marquera la conclusion de l’'alliance éternelle, dans la fidélité aux promesses faites à David. Le repas fait comprendre tous les biens, toutes les grâces que dans cette alliance Dieu donnera aux hommes.

       Dans le livre des Paraboles d'’Hénoch, chronologiquement plus proche de l’'époque du Christ, le bonheur de la vie future est également représenté par l’'image d'’un banquet céleste : Le Seigneur des esprits demeurera avec eux et avec le Fils de l'’homme ils mangeront ; ils prendront place à sa table pour les siècles des siècles (64, 14). Le bonheur consistera donc à se trouver à table avec le Messie ou Fils de l’'homme, dans la proximité immédiate du Seigneur des esprits, c’'est-à-dire de Dieu. C’'est surtout sur cette compagnie que s'’appuie la promesse du bonheur éternel.



Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle, ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, 1999, p. 97-98

R.P. Georges Cottier…, Valeur du repas

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

L'’intention d'’instaurer un repas

      

20-T.O.B-jpgLors de la dernière Cène, l’'intention fondamentale de Jésus était de donner à ses disciples un repas qui ne cesserait pas par la suite de nourrir spirituellement son Église. Certes, le Sauveur voulait par ce repas communiquer le fruit de son sacrifice, en accomplissant rituellement l’'offrande sacrificielle. Il désirait donner son corps et son sang qui allaient être immolés au calvaire, mais précisément il voulait les livrer en aliment et en breuvage, pour un repas d’une valeur unique. L'’institution de ce repas était son objectif.

       En choisissant comme signes sensibles de la présence de son corps et son sang le pain et le vin, il manifestait cette intention d'’instaurer un repas. Non content de refaire le sacrifice, il voulut, par le repas, que le fruit du sacrifice pénètre dans la vie humaine et la transforme.

       On ne peut s'’étonner de cette intention du Christ, car le repas est par excellence un acte de vie sociale, acte où s’'exprime la solidarité et le rapprochement des personnes dans l’'existence quotidienne. Comme le Christ voulait fonder une communauté animée par la foi et l’'amour, on comprend qu'’il ait voulu donner au repas un rôle important dans la formation et le développement de cette communauté. Les récits évangéliques nous montrent que dans la vie publique les repas étaient des moments où Jésus non seulement entretenait son amitié avec ses disciples mais cherchait à les instruire ; à l’'intention de ceux qui l'’invitaient, c'’étaient des moments où il formulait sa doctrine ou mettait en lumière des vérités de son message. À la différence de Jean Baptiste qui jeûnait, Jésus se plaisait à prendre des repas avec ses contemporains : Le Fils de l'’homme mange et boit (Mt 11, 19). Il mange et boit pour partager la vie de ceux qui l’'entourent : les repas font partie de ses multiples démonstrations d’'amour envers l'’humanité, essentielles au mystère de l'’incarnation.

Le repas sacré

       La décision de pourvoir par un repas spirituel au développement de l'’Église ne résulte pas simplement de l'’importance reconnue au repas dans la vie sociale.

       Dans la religion juive, le rôle du repas dans les relations avec Dieu n’'avait pas été ignoré. Il y avait des repas sacrés. C'’est ainsi que pour la conclusion de l’'alliance avec Dieu, le texte de l’'Exode nous rapporte une double tradition : l’'une décrit comme rite essentiel de l’'alliance le sacrifice, l’'autre montre l’'expression de l’'alliance dans le repas. En ce qui regarde cette dernière tradition, il nous est dit que les soixante-dix anciens d’'Israël, qui s’'étaient rendus avec Moïse sur la montagne, contemplèrent Dieu : Ils purent contempler Dieu. Ils mangèrent et ils burent (Ex 24, 11). En leur permettant cette contemplation, Dieu leur a fait une faveur exceptionnelle, puisque selon d’'autres textes il était impossible de voir Dieu sans mourir. À la contemplation s'’unit un repas, qui confirme l’'accès à l’'intimité divine. Manger et boire chez quelqu’'un, c’'est nouer des relations de familiarité avec lui.

       Le repas sacré prend donc sa valeur du fait qu'’il ouvre l’'accès à l'’intimité divine. C’'est la raison pour laquelle, dans l’'Ancien Testament, le repas doit être pris dans la demeure divine, à l’'endroit expressément choisi par Dieu. Vous n'’irez trouver Yahvé votre Dieu qu’'au lieu choisi par lui, entre vos tribus, pour y mettre son nom et en faire sa demeure. C’'est là que vous apporterez vos holocaustes et vos sacrifices, vos dîmes et les présents de vos mains, vos offrandes votives et vos offrandes volontaires, les premiers-nés de vos bœoeufs et de vos brebis. C’'est là que vous en mangerez en présence de Yahvé votre Dieu, et que vous vous réjouirez de tous les biens que votre main aura acquis, vous et vos familles, grâce à la bénédiction de Yahvé votre Dieu (Dt 12, 5-7).

       On constate dans cette prescription le lien qui existe entre les sacrifices et le repas. Les sacrifices doivent être offerts dans un sanctuaire choisi par Dieu, et c’'est également dans ce lieu consacré à Dieu que se tenaient les repas.

       Si les repas ont pour caractéristique de resserrer les liens communautaires, ceux qui se prennent dans la demeure de Dieu instaurent une plus profonde communauté de vie avec Dieu. C’'est d’ailleurs Dieu qui procure le repas : dans l’'établissement de relations d’'intimité ou d’'alliance, il a toujours l’'initiative. C’'est ainsi qu'’il convoque le peuple dans un sanctuaire pour l'’organisation du repas. Il demeure présent à tout le repas : manger, c’'est manger en présence de Dieu et c'’est développer par conséquent les rapports d’'amitié avec lui.

       Caractéristique, dans les prescriptions de repas, est l'’invitation à la joie. Vous vous réjouirez en présence de Yahvé votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos serviteurs et vos servantes, et le lévite qui demeure chez vous (...…). Non seulement la famille est invitée à la joie mais tous ceux qui appartiennent au groupe familial, comme les serviteurs et les servantes. Tous participent à la joie du repas, joie considérée comme bénédiction divine.

       Pour favoriser le plus vivement cette joie, le conseil était donné d’'acheter, au lieu choisi par Dieu, tout ce que l’'on pouvait désirer pour un repas : Là tu achèteras tout ce que tu désireras, des bœoeufs, des brebis, du vin, des liqueurs fermentées, tout ce dont tu auras envie ; là tu mangeras en présence de Yahvé ton Dieu, et tu te réjouiras, toi et ta maison (Dt 14, 26). Par là se manifeste l'’intention de Dieu de répondre à tous les désirs de ceux qu'’il invite à sa table. Il y a une priorité de l’'amour divin qui souhaite réjouir son peuple.

       Loin d’'imposer des règles qui auraient restreint le choix des aliments et témoigné d’une méfiance à l’'égard des boissons enivrantes, Dieu veut révéler dans la profusion d'’un excellent repas son dessein le plus fondamental qui est de rendre l’'homme heureux. Les fêtes se célèbrent par des repas où Dieu se montre le plus généreux et fait en sorte de procurer la joie la plus appréciable.



Eucharistie, sacrement de la vie nouvelle, ouvrage préparé au nom du Conseil de Présidence du Grand Jubilé de l’'An 2000, 1999, p. 95-97

André Feuillet, Jésus-Sagesse, Jésus Pain de Vie

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecJe passe maintenant du prologue au reste de l'Évangile de Jean. Non seulement la christologie du prologue johannique est sous l'influence des écrits de sagesse, mais il faut en dire autant de la christologie de l'ensemble du Quatrième Évangile. Je pourrais vous donner de multiples indices en ce sens.

       La Sagesse divine nous dit qu'elle est d'en-haut, qu'elle a son habitation dans les hauteurs (Si 24, 4). Pareillement, Jésus est d'en-haut (3, 31 ; 8, 29). Et c'est ce qui nous explique, pour le dire en passant, que nous aussi nous devons renaître d'en-haut, nous devons être conformés au Christ. D'après le livre de Baruch (3, 29) - qui, vous le savez peut-être, ressortit en partie aux écrits de sagesse - : "Nul n'est monté au ciel et n'a saisi la Sagesse pour la faire descendre des nuées". De même, Jésus nous dit (Jn 3, 13) : "Nul n'est monté au ciel hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au ciel". Dans le discours sur le pain de vie, le Christ se donne avec insistance comme un être descendu du ciel (vv. 33, 38, 41, 42, 50, 51, 58). Quelle est l'origine de cette donnée? Elle n'est pas exprimée formellement chez les Synoptiques. Ce n'est pas non plus parce que Jésus est la véritable manne qu'il peut se dire descendu du ciel. C'est bien plutôt le contraire qui est vrai. C'est la descente du ciel du Fils de Dieu par l'Incarnation qui justifie son appellation de Pain céleste, de Pain descendu du ciel. Or, dans les écrits de sagesse, la Sagesse divine descend des hauteurs du ciel, où se trouve sa demeure, pour se faire le guide des hommes et leur procurer les biens divins, se donner à eux en nourriture. Rappelez-vous notamment le chapitre 24 de l'Ecclésiastique.

       Fréquentes sont, dans le Quatrième Évangile, les formules christologiques avec "Je suis" par lesquelles Jésus se présente comme la source suprême du salut.

             Je suis le Pain de la vie descendu du ciel (6, 35.41.48.51).
             Je suis la Lumière du monde (8, 12 ; 9, 5).
             Je suis la Porte des brebis (10, 7-9).
             Je suis le Bon Pasteur (10, 11, 14).
             Je suis la Résurrection et la Vie (11, 25).
             Je suis la vraie Vigne (15, 1-5).
             Je suis la Voie, la Vérité et la Vie (14, 6).

       Quelle est l'origine de ce langage ? Il n'a pas de correspondant chez les Synoptiques. Pour cette raison, ce langage a été regardé, par certains critiques indépendants, comme un emprunt au monde païen, un emprunt à l'hellénisme ou aux religions orientales où les dieux et les souverains païens, dans le désir orgueilleux de révéler leur dignité, disent souvent : "je suis" suivi d'un attribut : "Je suis la Reine de l'univers ; je suis la mère du roi Horus...". En réalité, les discours de révélation avec "je suis" du Quatrième Évangile se distinguent par leur structure de tous les parallèles des religions païennes orientales: au lieu de n'avoir pour but que la glorification du Révélateur et de se caractériser par l'accumulation d'épithètes et d'orgueilleux titres d'honneur, ces discours de révélation, dans leur brièveté lapidaire, sont essentiellement destinés à servir de base à des promesses de salut. Voilà ce que Je suis... Venez à moi. C'est la structure même des développements de l'Ancien Testament sur la Sagesse personnifiée, tels que je vous les ai expliqués. Voilà l'unité admirable des deux Testaments.

       Il nous faut accorder une particulière attention aux trois formules avec Je suis du discours sur le pain de vie:

       Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n'aura jamais faim Qui croit en moi n'aura jamais soif (6, 35).
       Je suis le pain de vie. Ce pain est celui qui descend du ciel pour qu'on le mange et ne meure pas (6, 48-50).
       Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera de ce pain vivra à jamais (6, 51)

       Ces trois formules "Je suis le pain de vie" sont toutes les trois accompagnées d'une invitation, soit à croire en Jésus, soit à venir à Jésus, soit à se nourrir de ce pain céleste qu'il est lui-même en personne : ce sont là autant de formules qui sont en partie, mais en partie seulement, équivalentes. Ces formules ressemblent aux développement des chapitres 8 et 9 des Proverbes et du chapitre 24 de l'Ecdésiastique. Dans ces passages, l'éloge que fait d'elle-même la Sagesse, souvent en mettant son moi en avant (Pr 8, 12.17 ; Si 24, 17.19), est invariablement suivi de l'invitation à l'écouter, à venir à elle, à se nourrir d'elle. "Et maintenant, mes petits enfants, écoutez-moi (Pr 8, 32). Venez à moi, vous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes fruits" (Si 24, 19).

       Les Paroles du Christ au v. 35 : "C'est moi qui suis le pain de la vie, celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n'aura jamais soif " rappellent plus particulièrement Si 24, 19-21191 : "Venez à moi, vous tous qui me désirez... Ceux qui me mangent auront encore faim et ceux qui me boivent auront encore soif". Au premier abord on dirait que ces paroles de Jésus prennent le contre-pied de l'Ecclésiastique. En ce qui touche le fond des choses, il est clair qu'il n'y a pas de contradiction : les disciples de la Sagesse en auront toujours faim et soif parce qu'il s'agit là d'une nourriture qui n'engendre jamais le dégoût ; les disciples de Jésus n'auront plus faim ni soif, parce que leur Maître, qui se donne à eux dans le mystère eucharistique, est capable de satisfaire toutes leurs aspirations religieuses et de les conduire jusqu'à l'immortalité bienheureuse.

       Mais il est permis de creuser davantage et de chercher le motif pour lequel la formule du Quatrième Évangile diffère de celle de l'Ecclésiastique. C'est qu'elle rappelle en même temps l'annonce eschatologique du nouvel Exode dans le livre d'Isaïe; il y est dit que les rapatriés n'auront ni faim ni soif, donnée qui fait également partie des descriptions du festin messianique (is 55, 1 ; 65, 13). Ainsi donc le texte de Jn 6, 35 est comme la synthèse de deux thèmes complémentaires : le festin messianique des prophètes et le festin de la Sagesse ; le rassasiement total excluant la faim et la soif lui donne une coloration prophétique, une coloration nettement messianique ; pourtant, il est incontestable que c'est le passage de l'Ecclésiastique qui est le parallèle le plus proche.

       Ici, je voudrais vous faire admirer la grandeur du mystère eucharistique. Dieu le préparait de très longue date. Dès les temps les plus lointains de l'Ancien Testament, l'Esprit Saint préparait la révélation de ce mystère.

       Tous les grands courants de l'Ancien Testament préparent le Christ, qui, en sa personne, réunit et synthétise les formes les plus variées de l'espérance messianique d'Israël. Jésus est tout à la fois le Messie davidique, l'Emmanuel de la première partie du livre d'Isaïe, le Serviteur de Yahvé de la seconde partie de ce même livre d'Isaïe, le Fils de l'homme de Daniel. (Nous avons développé longuement ces préparations et montré comment Jésus les accomplit dans notre ouvrage L'accomplissement des prophéties, Desclée, Paris, 1991).

       Les grandes traditions de l'Ancien Testament préparent de la même façon le mystère eucharistique : la tradition très ancienne des repas sacrés pris dans des sanctuaires, les merveilles de l'Exode au cours duquel Dieu nourrit le peuple choisi, le festin messianique annoncé par les prophètes, le festin de la Sagesse. Assurément vous pouvez connaître le Mystère eucharistique en ignorant toutes ces préparations. Que d'âmes très humbles communient avec ferveur sans connaître tout cela ! Mais vous ne pouvez pas pénétrer en profondeur les textes du Nouveau Testament qui concernent l'Eucharistie, et en particulier le chapitre 6 de saint Jean, sans vous référer à ces préparations de l'Ancien Testament.

       Et nous devons toujours progresser dans l'intelligence du mystère eucharistique. Il faut étudier ces préparations avec un grand esprit religieux. On ne peut qu'admirer la progression constante du plan divin et sa merveilleuse unité sous l'extrême diversité de ses manifestations : ce que Dieu veut depuis toujours, c'est nous faire participer à sa vie et à son bonheur ; depuis toujours Dieu a par conséquent songé à l'Eucharistie. Les merveilles du plan divin de salut : voilà un aliment privilégié de votre contemplation.



En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 62-66

André Feuillet, Le caractère sapiential de la christologie du Quatrième Évangile

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecJe vous ai expliqué le festin de la Sagesse, tels que le présentent plusieurs textes de l'Ancien Testament. Maintenant, je vais vous présenter une courte synthèse de la christologie de saint Jean, considérée sous son aspect sapiential.

       Tout ce que j'ai à vous dire maintenant est d'une grande importance pour une intelligence approfondie de ce joyau du Nouveau Testament qui s'appelle le Quatrième Évangile, et cela pour vous attacher davantage au Christ ; car plus on connaît Notre Seigneur, plus on l'aime. Aussi bien, en finale, je vous montrerai quelle haute spiritualité ressort des paroles où le Christ, Sagesse divine incarnée, nous décrit ses rapports avec le Père. Cette spiritualité est essentiellement celle de l'âme eucharistique, puisque Jésus propose comme exemple à imiter ses propres relations avec le Père : "De même que le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra lui aussi par moi". C'est toute une spiritualité eucharistique s'inspirant de nos évangiles que je vais vous suggérer. Je ne crains pas de le dire, cela est d'une très grande importance pour la vie intérieure.

LE PROLOGUE DE SAINT JEAN : LE VERBE ET LA SAGESSE DIVINE

       Qu'est-ce qui nous permet de dire que le discours johannique sur le pain de vie est sous l'influence des textes de l'Ancien Testament sur le festin de la Sagesse ?

       Dans mon livre sur le chapitre 1 de saint Jean (Le Prologue du Quatrième Évangile , DDB, Paris, 1967) j'ai exposé longuement les arguments qui militent en faveur de ce rattachement. Je les résumerai ici.

       D'une manière générale, la christologie de saint Jean a un caractère sapiential. Tout d'abord, bien que le prologue du Quatrième Évangile n'appelle pas le Christ la Sagesse, mais le Verbe de Dieu, il nous fait voir dans le Christ une synthèse de la Parole de Dieu des prophètes - que les prophètes parfois présentent presque comme un être vivant - et de la Sagesse divine, que les écrits de sagesse de l'Ancien Testament ont personnifiée avec une insistance de plus en plus grande. Certains auteurs se sont même demandé si ces écrits de l'Ancien Testament n'avaient pas déjà conçu la Sagesse comme une véritable hypostase (personne) distincte de Yahvé.

       Comme la Sagesse de l'Ancien Testament, le Christ, Verbe de Dieu, est auprès de Dieu le Père de toute éternité. Comme la Sagesse dans l'Ancien Testament, le Verbe de Dieu a participé à la création du monde. Dans l'Ancien Testament, qui dit Parole de Dieu dit révélation réservée à Israël ; tandis qu'au contraire, les écrits de sagesse - surtout les neuf premiers chapitres des Proverbes - c'est là une chose extraordinaire, font des maximes de sagesse un bien commun à tous les peuples, qui dérive de la Sagesse de Yahvé. Il en résulte que, par cette sagesse internationale, le monde païen se trouve d'une certaine façon sous l'influence du seul vrai Dieu. C'est parce que le Verbe de Dieu du prologue johannique est la Sagesse divine, qu'on nous le montre illuminant tout homme depuis que l'humanité existe jusqu'à maintenant . Aucun homme, depuis le début de l'humanité, n'a échappé à l'influence du Verbe de Dieu. Cette donnée est d'une importance considérable ; elle commande la conception que l'on doit se faire de l'apostolat et même la conception que vous pouvez vous faire de l'adoration eucharistique et de sa place dans l'Église.

       Ainsi que j'ai essayé de le démontrer dans mon commentaire du prologue du Quatrième Évangile, c'est sous l'action des écrits de sagesse de l'Ancien Testament que saint Jean en est venu à ouvrir ces larges perspectives. Il est à peine besoin de souligner l'actualité brûlante d'une pareille doctrine. Dans le passé, l'Église en expansion dans un monde aux dimensions restreintes apparaissait aisément comme le sacrement de la volonté divine de sauver tous les hommes. Le problème du salut des infidèles était traité en appendice comme une étude de cas particuliers qui échappaient à la règle générale. Désormais, il est certain que l'Église catholique, et même toutes les confessions chrétiennes prises ensemble, représentent une fraction de plus en plus minoritaire de l'humanité. Faut-il donc renoncer à penser que le Christ est venu pour le salut de tous les hommes et que l'Église est l'unique médiatrice de ce salut universel ? Que la foi au Christ et le Baptême sont les conditions normalement indispensables de la participation à ce salut ? Absolument rien ne doit être retranché de ces affirmations dogmatiques traditionnelles ; mais l'Église est soumise à la Parole de Dieu, et nous constatons que saint Jean (et aussi saint Paul) nous ouvrent de larges perspectives, que j'ai essayé de mettre en évidence dans mon commentaire du prologue et qui, jusqu'ici, ont été assez négligées.

       Je voudrais les souligner ici en passant et en marquer l'incidence sur votre prière et toute votre vie chrétienne. Plus qu'autrefois, les chrétiens ont besoin de savoir que le cercle des vrais disciples du Christ déborde largement le nombre de ceux qui croient explicitement en lui, et, plus encore, le groupe de ceux qui sont baptisés dans l'Église catholique. Mais une telle pensée serait fort sujette à caution si les chrétiens se disaient cela simplement pour se rassurer, pour apaiser à bon compte leurs inquiétudes relatives au salut de l'humanité ; ou encore pour agrandir leur Église en lui annexant, en quelque sorte de force, des hommes qui lui sont manifestement étrangers, voire hostiles. Cette affirmation qu'il y a des chrétiens qui s'ignorent ne peut pas non plus se réclamer de l'expérience ; il est bien vrai que nous rencontrons autour de nous des hommes ignorants ou même adversaires de toute idée proprement chrétienne et qui ont néanmoins les apparences de la vertu. Mais que, pour cette raison, ils soient du Christ, sans s'en rendre compte, c'est ce dont nous ne pouvons pas avoir l'assurance. C'est la révélation biblique elle-même, notamment saint Jean, saint Paul, et déjà les écrits de sagesse de l'Ancien Testament, qui nous demandent de croire qu'il y a des disciples du vrai Dieu ou des chrétiens qui s'ignorent. Tous ceux, par exemple, qui pratiquent une charité fraternelle authentique (c'est-à-dire qui participe à la charité divine) sont disciples du Christ. Ils reçoivent ce don de lui sans en avoir une conscience claire. La seule pensée que le Christ est mort pour tous les hommes de tous les temps suggère que c'est lui qui a fait de beaucoup le principal. De telles perspectives détournent de l'activisme fébrile, comme si le salut des hommes était réuni entièrement entre nos mains. De telles perspectives poussent à une action apostolique empreinte d'humilité et d'esprit de prière. C'est ici que la prière contemplative et l'adoration apparaissent avec leur grande dimension missionnaire.

       Objectera-t-on qu'une telle position risque de faire oublier la nécessité de la foi explicite au Christ, la nécessité du Baptême et de l'appartenance visible à l'Église et donc l'urgence du travail missionnaire ? Ce serait très mal comprendre les choses ; et saint Jean, ainsi que saint Paul, qui nous ouvrent ces larges horizons, n'en pensent pas moins que tous les hommes ont besoin d'entendre la bonne nouvelle de l'Évangile et de vivre consciemment unis au Christ, l'unique Sauveur. Ces chrétiens qui s'ignorent sont comme en état de famine spirituelle : c'est là un problème plus grave que celui de la faim matérielle ; car, selon l'affirmation du Deutéronome, qui est à la base du discours sur le pain de vie, l'homme ne vit pas seulement de pain, mais l'homme vit aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. De tels hommes, en effet, ne connaissent que de faibles lueurs de vérité, mêlées à de pernicieuses erreurs. Mais par leur prière, les âmes dans le Christ sont présentes au monde entier ; elles sont présentes à cette humanité en quête du Christ, elles l'aident et l'enfantent spirituellement.



En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 58-61

André Feuillet, Le festin de la Sagesse dans l'Ancien Testament

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
20 TOB 1lecLe texte biblique le plus ancien consacré au festin de la Sagesse se lit en Pr 9, 1-6. Il est dit que la Sagesse divine a une maison qu'elle a elle-même bâtie et dont elle a taillé les sept colonnes. Dans cette demeure somptueuse, la Sagesse a préparé un festin, "tué ses bêtes, mélangé son vin et dressé sa table". Elle envoie maintenant ses servantes vers les hautes parties de la ville pour alerter les habitants et leur transmettre son invitation :

   Qui est simple qu'il passe par ici !
   A l'homme insensé, elle dit :
   Venez, mangez de mon pain,
   Buvez du vin que j'ai préparé ;
   Quittez la folie et vous vivrez,
   Marchez dans la voie de la vérité.
(Pr 9,4-6)



      

     Quelle est la signification de ce passage qui est une allégorie ? Il n'est pas difficile de saisir cette signification. Comme Dieu, la Sagesse divine a un temple, sa maison, où elle offre un repas sacré. Je vous ai déjà parlé des repas sacrés pris par les Hébreux dans le sanctuaire. Le temple métaphorique de la Sagesse s'identifie au livre même des Proverbes, ce recueil de maximes de sagesse, auquel les neuf premiers chapitres du livre sont destinés à servir d'introduction.

       On peut dire que c'est la Sagesse elle-même qui a construit ce sanctuaire ; car c'est elle qui a formé les sages dont les maximes nous ont été conservées par le livre des Proverbes.

       Le festin que la Sagesse offre, le pain qu'elle invite à manger, et le vin qu'elle donne à boire, ce ne sont pas autre chose que les maximes de sagesse dont l'homme est convié à se nourrir comme d'un aliment divin, car elles sont une participation à la Sagesse même de Dieu. Par ces maximes, c'est la Sagesse divine elle-même qui vient au-devant des hommes pour se donner à eux en nourriture. "On est saisi, a écrit A. Robert, de voir s'affirmer en ces textes une anticipation si précise du dogme eucharistique" (RB, 1934, p. 379).

       Entendons-nous : le mystère eucharistique n'existe pas encore dans l'Ancien Testament ; c'est une réalité entièrement nouvelle, comme l'ensemble de l'économie chrétienne, nouvelle comme l'Incarnation du Fils de Dieu et sa mort sur la Croix. Mais, par de nombreuses données, que nous devons méditer, l'Esprit Saint, auteur divin unique des Saintes Écritures, acheminait petit à petit les hommes vers la merveille du mystère eucharistique. Le festin de la Sagesse est une des préparations vétérotestamentaires les plus précieuses du mystère eucharistique.

       La préparation de ce mystère consiste en ceci : de part et d'autre il est question d'un aliment divin, d'un aliment qui fait communier à la vie même de Dieu. C'est ainsi que nombre de Pères ont entendu ce festin de la Sagesse du livre des Proverbes, au chapitre 9, 1-6, comme opposé au banquet de la Folie, banquet qui offre aux hommes une nourriture et une boisson empoisonnées (9, 13-18).

       Le festin de la Sagesse est en rapport certain avec le festin messianique annoncé par les prophètes : les ressemblances étroites de vocabulaire en font foi. Seulement, tandis que les prophètes ont en vue l'avenir, l'ère messianique comprise dans toute sa richesse, avec à son terme la destruction de la mort et la vie définitive avec Dieu dans l'au-delà, entrevue plus ou moins confusément, le livre des Proverbes, lui, actualise en quelque sorte ces promesses.

       Il importe de bien comprendre le sens et la portée de cette actualisation. On est à l'époque persane, après la captivité, au milieu du Ve siècle avant notre ère, à l'époque où ont été écrits les livres de Job et de Jonas. La dynastie davidique n'existe plus ; la ruine de Jérusalem, avec l'exil à Babylone, y a mis fin. Dans ces conditions, comment attendre encore le Messie, descendant de David, promis par les prophètes ? Les âmes sont lasses d'attendre ce Messie qui n'en finit pas de venir et l'horizon apparaît d'autant plus fermé que le peuple choisi vit sous la domination étrangère ; cela semble exclure la restauration de la dynastie davidique, qui apparaissait comme la condition indispensable de la venue du Messie, nouveau David. Pour couper court à ces inquiétudes, l'auteur des neuf premiers chapitres des Proverbes actualise les promesses messianiques de félicité et les menaces de châtiment que faisaient entendre les prophètes. Plutôt que de songer sans cesse à l'avenir de façon stérile, dit-il à ses compatriotes, pratiquez les humbles maximes de sagesse, et dès maintenant la Sagesse divine, d'où proviennent ces maximes, vous nourrira en quelque sorte de sa substance et vous donnera un avant-goût des biens messianiques promis par les prophètes.

       L'auteur actualise pareillement la personne même du Messie en enseignant que la Sagesse divine possède par nature la dignité messianique et qu'elle remplit éminemment les fonctions du Messie traditionnel. On peut donc regarder son règne comme une sorte d'avant-goût de l'ère messianique. Voilà le sens profond de ces neuf chapitres qui sont magnifiques.

       L'invitation au festin que nous venons de lire (vv. 4-6) a plusieurs équivalents dans ces neuf premiers chapitres du livre des Proverbes. Au chapitre 8, la Sagesse divine fait elle-même son propre éloge ; elle vante l'excellence des biens dont elle est la détentrice ; remarquez cela : les dons de l'Esprit Saint que Yahvé doit conférer au Messie davidique en Isaïe (ch. 11), la Sagesse dit qu'elle les possède en propre (vv. 12-14) ; elle souligne qu'elle a été la collaboratrice de Dieu dans la création du monde :



   Quand Dieu affermit la cieux j'étais là,
   Quand il traça un cercle à la surface de l'abîme,
   Quand il condensa la nuées d'en-haut,
   Quand il fixa les sources de l'abîme,
   Quand il assigna son terme à la mer,
   Quand il affermit la fondements de la terre,
   j'étais à ses côtés comme le maître d'œuvre.

(Pr 8, 27-30)



      

     La Sagesse était auprès de Yahvé quand il créait le monde ; c'est elle qui a mis de l'ordre et de l'harmonie dans le monde créé par Dieu. Alors elle se retourne vers les hommes ; si les hommes suivent ses leçons, la Sagesse mettra de l'ordre et de l'harmonie dans leur existence et leur procurera la vie :



   Or à présent, mes fils, entendez-moi,
   écoutez l'instruction et devenez sages,
   ne la méprisez pas.
   Heureux ceux qui gardent ma voies !
   Heureux l'homme qui m'entend !
   Car qui me trouve, trouve la vie,
   il obtiendra la faveur de Yahvé.

(Pr 8, 32-35)



       Dès maintenant, celui qui se fait disciple de la Sagesse goûte la faveur divine.

      

     Un autre appel pressant de la Sagesse divine se lit également au chapitre 1, vv. 20-33. A la manière des prophètes, la Sagesse se promenant dans les rues menace les impies des châtiments divins et exhorte les hommes à la conversion. La Sagesse fait ici une promesse extraordinaire. L'effusion de l'Esprit, d'ailleurs réservée à Yahvé, était chez les prophètes une des grandes promesses messianiques. Or la Sagesse promet de répandre dès maintenant son Esprit en ceux qui viennent vers elle, exactement comme, dans le Quatrième Évangile, Jésus, sagesse divine incarnée, donne lui aussi l'Esprit Saint. (Je vous fais remarquer que la traduction du v. 23 par la Bible de Jérusalem est fautive. La traduction normale est : "Voici que je répandrai pour vous (ou sur vous) mon Esprit" (cf. Bible de la Pléiade), et non pas : "Voici que pour vous je vais épancher mon cœur" (B.J.). Sagesse et Esprit sont, dans la Bible, des concepts étroitement apparentés.

       Le festin de la Sagesse est encore attesté au chapitre 24 de l'Ecclésiastique. Une fois de plus, la Sagesse divine décline ses titres de noblesse. Avant sa manifestation, elle préexistait auprès de Dieu, issue de la bouche même du Très-Haut. Elle habitait dans les hauteurs et son trône était posé sur une colonne de nuée. Le monde entier était son domaine, depuis la voûte céleste jusqu'à l'abîme (vv. 3-5). Elle a cherché un lieu de repos pour y fixer sa tente, et finalement Dieu lui a fixé sa demeure en Israël ; il s'agit là de l'élection du peuple choisi. Elle s'est enracinée en Israël comme un arbre. Six images d'arbres (le cèdre, le cyprès, le palmier, les plants de roses, l'olivier, le platane) servent à exprimer sa mystérieuse grandeur. Sept noms de plantes aromatiques (la cannelle, l'aspalathe, la myrrhe, le galbanum, l'onyx, le stacte, l'encens) expriment son action pénétrante et bienfaisante. Elle se compare également au térébinthe aux larges branches et à la vigne aux fruits abondants (vv. 12-17). Nous reviendrons sur ce passage en expliquant l'allégorie eucharistique de la vigne. L'idée de fruit amène tout naturellement l'idée de manducation. Ici encore, tout comme en Proverbes 8-9, le but poursuivi par la Sagesse, quand elle nous fait ainsi ses confidences, n'est autre que de gagner la confiance des hommes et de les inciter à suivre ses enseignements :



   Venez à moi vous tous qui me désirez,
   et de mes fruits rassasiez-vous.
   Car mon souvenir est plus doux que le miel,
   mon héritage plus doux que le rayon de miel.
   Ceux qui me mangent auront encore faim,
   Ceux qui me boivent auront encore soif,
   Qui m'écoute n'aura pas de honte,
   et ceux qui agissent par moi ne pécheront pas.

(24, 19-22)



      

       Il ressort de ce passage que se nourrir de la Sagesse et écouter ses leçons, c'est tout un. Ainsi qu'il est dit encore en Si 15, 3, la Sagesse divine nourrit les hommes du pain de l'intelligence et elle leur donne à boire l'eau de la sagesse. Elle les enivre de ses fruits (1, 16). A ses fervents disciples, la Sagesse octroie ses propres privilèges. De Si 24, 6-16 (la royauté et le sacerdoce de la Sagesse) on peut rapprocher ce qui est dit en Si 4, 14-15 : "Ceux qui servent la Sagesse seront les ministres du Saint, ceux qui l'aiment, le Seigneur les aimera. Qui l'écoute jugera les nations. Qui vient à elle dressera sa tente en sécurité". Revêtue d'habits royaux et sacerdotaux, la Sagesse en fait don à ses disciples. "C'est un vêtement d'or qu'elle porte, ses chaînes sont un tissu d'hyacinthe. Comme d'un vêtement de gloire tu t'en revêtiras, comme une couronne d'allégresse tu le mettras sur toi" (6, 30-31)



       (…) Avant d'aller plus loin, je voudrais vous inviter à prier sur ces beaux textes de l'Ancien Testament. Nous savons que la Sagesse divine s'est incarnée, qu'elle est présente au Saint Sacrement et qu'elle tient ses magnifiques promesses. Elle donne encore plus qu'elle n'a promis. Il nous faut avoir une grande confiance dans la libéralité de la Sagesse divine. Certainement elle nous donnerait davantage encore si nous étions plus avides de ses faveurs, c'est-à-dire plus avides d'elle-même. Dans la vie spirituelle, le rôle de l'espérance et du désir sont immenses. Une âme sans ambition est une âme nulle.

       Il faut avoir des ambitions grandes comme le monde, ou plutôt grandes comme la libéralité de la Sagesse divine, et en même temps tâcher de se contenter humblement de minimes résultats. La Sagesse divine est détentrice de tous les biens divins. L'Ancien Testament nous dit qu'elle a mis de l'ordre et de l'harmonie dans l'univers, et que, de semblable façon, elle met de l'ordre et de l'harmonie dans l'existence de ses disciples. Elle met de l'ordre et de l'harmonie dans nos propres vies si nous sommes fidèles à suivre ses leçons. Au moment où nous agissons, notre vie nous apparaît facilement désordonnée et parfois absurde ; nous sommes souvent dans les ténèbres. Mais si nous sommes fidèles à Dieu, quand nous nous retournons pour regarder en arrière, nous nous apercevons parfois avec émerveillement qu'une Sagesse toute divine a présidé à notre existence et que, comme on dit, Dieu écrit droit avec des lignes brisées. Alors nous ne pouvons que redire avec la belle prière eucharistique : vraiment il est juste et bon de te rendre grâces, Seigneur, toujours et en tout lieu.

En prière avec la Bible, Téqui 1995, p. 51-58

Michel Buyse, La Transfiguration d'’après une icône du XVIème siècle – (Crète)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
transfiguration.jpg
Voici la présentation par l’'auteur de l'’icône de la Transfiguration, reproduite ici avec l'’aimable autorisation de l’auteur.

       Le Christ est figuré sur le mont Thabor à l'’intérieur d'’une mandorle lumineuse, expression iconographique de la perfection divine.

       Moïse, représentant la Loi et Elie, représentant les prophètes, entourent Jésus dans une position incurvée soulignant le cercle divin.

       Jésus se détache de façon éclatante dans son vêtement blanc.

       À noter dans cette icône, "l’'assiste", l’'or qui symbolise le Christ glorifié, de qui tout s'’éclaire. C'’est de Lui que vient la vraie lumière, la lumière divine.

       L'’icône est nettement divisée en deux : la partie supérieure a une structure statique, majestueuse, la partie inférieure, sur fond terre d'’ocre , paraît mouvementée, quelque peu désordonnée, c'’est le lieu de l’'humanité.

       La lumière émanant du Christ bouleverse les mortels, qui, stupéfaits, paraissent projetés à terre, semblant ne pas comprendre.

       Seul Pierre s'’adresse au Christ, Lui proposant de perpétuer l’'instant. "Mais il ne savait pas ce qu'’il disait".


***
Vous pouvez visiter le beau site de Michel Buyse.
Vous y trouverez la présentation d'’autres icônes encore :

Cardinal Carlo M. Martini, Jean: l'Évangile des 'gnostiques' (5)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evL’'importance de la foi dans le IVe évangile apparaît du fait qu’'elle est le but de l'oe’œuvre de Dieu (ergon thou Theou). Déjà en Jean 6, 29 nous trouvons : L'oe’œuvre de Dieu c’'est que vous croyiez en celui qu'’il a envoyé. Par conséquent toute l'oe’œuvre de Dieu est que l'’on vienne à croire. (…...) C'’est là aussi le but de tout l’'évangile: Cela a été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Fils de Dieu (20, 31). Le sens exact de ce verset ne peut être saisi que si l'’on entend "croire" dans le sens d'’un approfondissement de la foi déjà reçue; le IVe évangile n’'est pas écrit "pour que vous veniez à la foi", mais pour que vous croyiez que Jésus est le Fils de Dieu, avec toutes les implications que cela comporte; et donc qu’'en acceptant de bon cœoeur ces implications, vous ayez en lui la plénitude de la vie. (...…)

       Demandons-nous maintenant brièvement par quels comportements se manifeste la foi. Je voudrais particulièrement insister sur l’'un d’entre eux qui me paraît très important. La foi telle que Jean la décrit, n'’atteint son objet qu'’à travers des témoignages et des signes; pour cette raison elle met en œoeuvre, dans sa structure essentielle, deux conditions: la capacité d'’interpréter les signes comme tels, et la capacité d’'aller au-delà des signes. Il est intéressant d’'examiner, à ce propos, quels sont les obstacles à l’'exercice des ces deux capacités, celle d’'interpréter et en même temps celle de dépasser les signes. Jean nous en indique plusieurs, mais j’'en ai choisi trois qui mes semblent caractéristiques de sa spiritualité. Nous en trouvons deux dans le chapitre 6 et un dans le chapitre 9. Dans le 6e chapitre, à côté de toute une discussion sur la valeur du signe et sur ce à quoi il doit faire aboutir, il nous est présenté deux attitudes qui empêchent la foi: la première consiste à concentrer toute son attention sur la chose qui fait "signe" (6, 26). "Signe" est ici la multiplication des pains : la foule cherche Jésus avec inquiétude, le trouve au-delà du lac et lui demande : Rabbi, quand es-tu venu ici? Jésus leur répond: En vérité, en vérité je vous le dis, vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et avez été rassasiés (6, 25). Le pain était un signe, ils ont reçu la chose, mais n'’ont pas compris le signe comme tel; ils n’'ont pas saisi sa valeur signifiante: c’'est pourquoi ils cherchent Jésus pour une autre raison que celle que Jésus a visée en multipliant les pains. Le second empêchement de la foi est celui que j’'appellerais "l'’obsession messianique": nous le voyons décrit en 6, 14. Là aussi il s'’agit d'’une interprétation erronée du signe: après la multiplication des pains, les gens disaient: "C'’est vraiment lui le prophète qui doit venir dans le monde". Et Jésus sachant qu'’ils venaient pour le prendre et le faire roi, s’'en va tout seul dans la montagne. Cette obsession de trouver à tout prix le Messie rend incapable de comprendre la signification de ce que Jésus a fait.

       La troisième attitude qui démontre notre incapacité à interpréter les signes est l’'autosuffisance religieuse. Nous la trouvons présente en divers passages, surtout en 9, 41: Jésus leur dit: "Si vous étiez des aveugles vous n’'auriez pas de péché. Mais vous dites: Nous voyons! Votre péché demeure". C’'est là un empêchement qui arrête tout discours sur la foi: puisque vous croyez voir clair, c’'est-à-dire puisque vous vous suffisez à vous-mêmes, en vertu du système que vous vous êtes déjà bâti, il vous est impossible de saisir le sens de ce qui arrive maintenant. Nous trouvons ici une application dramatique de ce qu'’on appelle parfois "l'’ironie johannique". Il serait intéressant de lire tout le chapitre 9 dans cet éclairage: quand on ne veut pas voir, aucun signe n'’est assez puissant, et même au contraire, c’'est le signe qui aveugle. D'’autres passages sont pareillement significatifs, mais le comble de l'’ironie est atteint par une phrase paradoxale de Jésus: Parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas (8, 45). Montrer la vérité, c'’est l’'occasion d’'aveugler. (…...)

       En d’'autres termes, Jésus demande d'’entrer courageusement dans la dynamique des signes et qu’'on en fasse l’'épreuve, sans redemander continuellement de nouveaux témoignages, ce qui montrerait au fond que l’'on ne veut pas vraiment l'’écouter.
Voici votre roi, Cerf, 1981, p. 118…-123

Cardinal Carlo M. Martini, Jean: l'Évangile des 'gnostiques' (4)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
17 TOB evImaginons que nous voyons Jésus en train de multiplier ce qu'’il donne au milieu de gens nombreux et variés et venus de partout. Et demandons la grâce de recevoir ce don de Jésus, et de comprendre comment il est multiplié dans le temps et dans l’'espace. Ou si vous voulez, ce n’'est là qu’'une variante du prélude suggéré par Ignace, demandons de connaître le Verbe incarné dans toutes les dimensions de sa présence, pour pouvoir l’'aimer et le suivre là où il se trouve, dans toutes les réalités sous lesquelles il se manifeste à nous (cf. Exercices Spirituels , n° 104).

       (...…) La présence de Dieu parmi nous, avec nous et pour nous, qui regarde-t-elle ? Concerne-t-elle seulement ceux qui ont rencontré Jésus physiquement et dont sont décrits les épisodes dans l’'évangile de Jean? Certainement pas. Nous savons que Jean nous présente Nicodème, la Samaritaine, l’'aveugle et les disciples de Jésus eux-mêmes autour de lui qu’'en tant que ce sont des modèles typiques à travers lesquels on lit une action permanente de Dieu dans le Christ parmi nous. Et pourtant Jésus n’'est plus devant nous comme il se tenait face à Nicodème, à la Samaritaine ou au paralysé; au contraire il retourne vers le Père et il affirme avec insistance la réalité de son retour. Comment alors se fera notre contact avec Dieu-parmi-nous en Jésus? Sera-ce seulement un contact au moyen du souvenir, ou par la lecture d’'un livre, ou la prédication qui raconte de lui ses faits et gestes? Ce serait déjà quelque chose, car cela amènerait au milieu de nous au moins l’'esprit de Jésus, je dis "l'’esprit" (avec une minuscule) comme une continuation de son oeœuvre. En d'’autres termes, ce serait la manière de Marc pour situer la Résurrection: l’œ'oeuvre de Jésus va de l’'avant, la charge de son idéal continue dans l'’humanité.

       Mais Jésus nous a dit plus que cela dans sa prédication. Prenons par exemple le verset final de l’'apparition à Thomas: Heureux ceux qui n’'ont pas vu et qui ont cru (Jn 20, 29). Et encore dans le discours où il se révèle aux apôtres: C'’est votre intérêt que je parte (16, 7). La disparition physique de Jésus, par conséquent, entraîne des modes permanents -– peut-être meilleurs –- de sa présence; des modes qui sont plus utiles pour nous. Et pourquoi donc plus utiles? parce que plus universels dans l’'espace et dans le temps, et plus adaptés à l’'éducation d’'une vraie recherche du Christ dans la réalité du monde.

       C’'est pour cela que nous voulons méditer sur quelques-uns des modes de présence de Jésus; et je les choisis de telle façon qu'’ils vous suggèrent et livrent une méthode pour méditer sur d’'autres encore. (…...) Les trois modes que j'’ai choisis sont: l'’économie sacramentaire; l’'économie communautaire; l’'économie de l’Esprit. Je parle d’'"économie" parce que je n'’aime par parler de la présence de Jésus dans les choses, et je trouve aussi quelque difficulté à parler de la présence de Jésus dans les personnes, parce que tout cela a une certaine tendance à des formes d'’idolâtrie ou de mystification. Au contraire, en parlant d’'"économie", c’'est-à-dire de rapport entre choses, personnes et situations, on fait état d’'une présence de Jésus qui est plus apte à purifier l'’esprit, étant donné que le mot revêt des significations actives et dynamiques, par lesquelles nous sommes délivrés de la tentation toujours en embuscade de nous enfermer dans des attitudes de type idolâtrique.

       Dans l’'évangile de Jean, Jésus manifeste des modes de présence et d'’action salvifique que le chrétien éclairé, en particulier celui d'’un certain âge, qui a définitivement une certaine expérience de ces choses, reconnaît dans les gestes qui s’'accomplissent par ordre de Jésus au sein de la communauté. Effectivement l’'évangile de Jean, quand il nous présente des gestes, des façons de faire et des actions de Jésus, nous indique en réalité, par transparence, des façons de faire et des actions qui regardent la vie de la communauté. Le message est la présence même de Jésus, lue et vue dans ces gestes communautaires.

Voici votre roi, Cerf, 1981, p. 106-107

Afficher plus d'articles

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>
RSS Contact