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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21 LA PLUPART DES ILLUSTRATIONS DE CE BLOG SONT TIRÉES DE https://www.evangile-et-peinture.org/ AVEC LA PERMISSION DE L'AUTEUR

Paul VI, Gaudete in Domino - La joie selon le Nouveau Testament

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

III — LA JOIE SELON LE NOUVEAU TESTAMENT

 

Ces promesses merveilleuses ont soutenu, des siècles durant et dans les plus terribles épreuves, l'espérance mystique de l'ancien Israël. Et c'est lui qui les a transmises à l'Eglise de Jésus-Christ, en sorte que nous lui sommes redevables de quelques-uns des plus purs accents de notre chant de joie. Et cependant, selon la foi et l'expérience chrétienne de l'Esprit, cette paix donnée par Dieu qui s'étend comme un torrent débordant, lorsque vient le temps de la « consolation »,(16) est liée à la venue et à la présence du Christ.


De la joie apportée par le Seigneur, nul n'est exclu. La grande joie annoncée par l'Ange, la nuit de Noël, est en vérité pour tout le peuple,(17) pour celui d'Israël attendant alors anxieusement un Sauveur, comme pour le peuple innombrable de tous ceux qui, dans la suite des temps, en accueilleront le message et s'efforceront d'en vivre. La première, la Vierge Marie, en avait reçu l'annonce de l'ange Gabriel et son Magnificat était déjà l'hymne d'exultation de tous les humbles. Les mystères joyeux nous remettent ainsi, chaque fois que nous récitons le Rosaire, devant l'événement ineffable qui est le centre et le sommet de l'histoire: la venue sur terre de l'Emmanuel, Dieu avec nous. Jean-Baptiste, qui a pour mission de le désigner à l'attente d'Israël, avait lui-même tressailli d'allégresse, en sa présence, dès le sein de sa mère.(18) Lorsque Jésus commence son ministère, Jean est « ravi de joie à la voix de l'Epoux ». (19)

 

Arrêtons-nous maintenant à contempler la personne de Jésus, au cours de sa vie terrestre. En son humanité, il a fait l'expérience de nos joies. Il a manifestement connu, apprécié, célébré toute une gamme de joies humaines, de ces joies simples et quotidiennes, à la portée de tous. La profondeur de sa vie intérieure n'a pas émoussé le concret de son regard, ni sa sensibilité. Il admire les oiseaux du ciel et les lys des champs. Il rejoint d'emblée le regard de Dieu sur la création à l'aube de l'histoire. Il exalte volontiers la joie du semeur et du moissonneur, celle de l'homme qui trouve un trésor caché, celle du berger qui récupère sa brebis ou de la femme qui retrouve la pièce perdue, la joie des invités au festin, la joie des noces, celle du père qui accueille son fils au retour d'une vie de prodigue et celle de la femme qui vient de mettre au monde son enfant... Ces joies humaines ont tant de consistance pour Jésus qu'elles sont pour lui les signes des joies spirituelles du Royaume de Dieu: joie des hommes qui entrent dans ce Royaume, y reviennent ou y travaillent, joie du Père qui les accueille. Et pour sa part, Jésus lui-même manifeste sa satisfaction et sa tendresse lorsqu'il rencontre des enfants qui désirent l'approcher, un jeune homme riche, fidèle et soucieux de faire davantage, des amis qui lui ouvrent leur maison comme Marthe, Marie, Lazare. Son bonheur est surtout de voir la Parole accueillie, les possédés délivrés, une femme pécheresse ou un publicain comme Zachée se convertir, une veuve prendre sur son indigence pour donner. Il tressaille même de joie lorsqu'il constate que les tout petits ont la révélation du Royaume qui reste caché aux sages et aux habiles .(20) Oui, parce que le Christ « a vécu notre condition d'homme en toute chose, excepté le péché », (21) il a accueilli et éprouvé les joies affectives et spirituelles, comme un don de Dieu. Et il n'a eu de cesse qu'il n'eût « annoncé aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux affligés la joie ».(22) L'Evangile de saint Luc témoigne particulièrement de cette semence d'allégresse. Les miracles de Jésus, les paroles de pardon sont autant de signes de la bonté divine: la foule se réjouit de toutes les merveilles qu'il accomplit (23) et rend gloire à Dieu. Pour le chrétien, comme pour Jésus, il s'agit de vivre dans l'action de grâces au Père les joies humaines que le Créateur lui donne.

 

Mais il importe ici de bien saisir le secret de la joie insondable qui habite Jésus, et qui lui est propre. C'est surtout l'Evangile de saint Jean qui en soulève le voile, en nous livrant les paroles intimes du Fils de Dieu fait homme. Si Jésus rayonne une telle paix, une telle assurance, une telle allégresse, une telle disponibilité, c'est à cause de l'amour ineffable dont il se sait aimé de son Père. Lors de son baptême sur les bords du Jourdain, cet amour, présent dès le premier instant de son Incarnation, est manifesté: «Tu es mon Fils bien-aimé; tu as toute ma faveur ».(24) Cette certitude est inséparable de la conscience de Jésus. C'est une Présence qui ne le laisse jamais seul.(25) C'est une connaissance intime qui le comble: «Le Père me connaît et je connais le Père ».(26) C'est un échange incessant et total: « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ».(27) Le Père a remis au Fils le pouvoir de juger, celui de disposer de la vie. C'est une habitation réciproque:  « Je suis dans le Père et le Père est en moi ».(28) En retour, le Fils rend au Père un amour sans mesure: « J'aime le Père et j'agis comme le Père me l'a ordonné ».(29) Il fait toujours ce qui plaît au Père: c'est sa « nourriture ».(30) Sa disponibilité va jusqu'au don de sa vie humaine, sa confiance jusqu'à la certitude de la reprendre: « Si le Père m'aime, c'est que je donne ma vie pour la reprendre ».(31) En ce sens, il se réjouit d'aller au Père. Il ne s'agit pas pour Jésus d'une prise de conscience éphémère: c'est le retentissement, dans sa conscience d'homme, de l'amour qu'il connaît depuis toujours comme Dieu au sein du Père: « Tu m'as aimé avant la fondation du monde ».(32) Il y a là une relation incommunicable d'amour, qui se confond avec son existence de Fils et qui est le secret de la vie trinitaire: le Père y apparaît comme celui qui se donne au Fils, sans réserve et sans intermittence, dans un élan de générosité joyeuse, et le Fils, celui qui se donne de la même façon au Père, avec un élan de gratitude joyeuse, dans l'Esprit Saint.


Et voilà que les disciples, et tous ceux qui croient dans le Christ, sont appelés à participer à cette joie. Jésus veut qu'ils aient en eux-mêmes sa joie en plénitude : (33) «Je leur ai révélé ton nom et le leur révélerai, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi aussi en eux ».34 Cette joie de demeurer dans l'amour de Dieu commence dès ici-bas. C'est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et dans le Fils, et une préférence donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette joie exigeante; ne s'ouvre-t-il pas par les béatitudes? « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume des Cieux est à vous. Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez ». (35)

 

Mystérieusement, le Christ lui-même, pour déraciner du cœur de l'homme le péché de suffisance et manifester au Père une obéissance filiale sans partage, accepte de mourir de la main des impies,(36) de mourir sur une croix. Mais le Père n'a pas permis que la mort le retint en son pouvoir. La résurrection de Jésus est le sceau apposé par le Père sur la valeur du sacrifice de son Fils; c'est la preuve de la fidélité du Père, selon le vœu formulé par Jésus avant d'entrer dans sa passion: « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie ».(37) Désormais, Jésus est pour toujours vivant dans la gloire du Père, et c'est pourquoi les disciples furent établis dans une joie indéracinable en voyant le Seigneur, le soir de Pâques.

Il reste que, ici-bas, la joie du Royaume réalisé ne peut jaillir que de la célébration conjointe de la mort et de la résurrection du Seigneur. C'est le paradoxe de la condition chrétienne qui éclaire singulièrement celui de la condition humaine: ni l'épreuve, ni la souffrance ne sont éliminées de ce monde, mais elles prennent un sens nouveau dans la certitude de participer à la rédemption opérée par le Seigneur et de partager sa gloire. C'est pourquoi le chrétien, soumis aux difficultés de l'existence commune, n'est pas cependant réduit à chercher son chemin comme à tâtons, ni à voir dans la mort la fin de ses espérances. Comme l'annonçait en effet le prophète: « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié leur allégresse, tu as fait éclater leur joie ».(38) L’Exsultet pascal chante un mystère réalisé au-delà des espérances prophétiques: dans l'annonce joyeuse de la résurrection, la peine même de l'homme se trouve transfigurée, tandis que la plénitude de la joie surgit de la victoire du Crucifié, de son Cœur transpercé, de son Corps glorifié, et éclaire les ténèbres des âmes: « Et nox illuminatio mea in deliciis meis ».(39)


La joie pascale n'est pas seulement celle d'une transfiguration possible: elle est celle de la nouvelle Présence du Christ ressuscité dispensant aux siens l'Esprit Saint pour qu'il demeure avec eux. Ainsi l'Esprit Paraclet est donné à l'Eglise comme principe inépuisable de sa joie d'épouse du Christ glorifié. Il lui remet en mémoire, moyennant le ministère de grâce et de vérité exercé par les successeurs des Apôtres, l'enseignement même du Seigneur. Il suscite en elle la vie divine et l'apostolat. Et le chrétien sait que cet Esprit ne sera jamais éteint au cours de l'histoire. La source d'espérance manifestée à la Pentecôte ne tarira pas.


L'Esprit qui procède du Père et du Fils, dont il est le vivant amour mutuel, est donc communiqué désormais au Peuple de l'Alliance nouvelle, et à chaque âme disponible à son action intime. II fait de nous sa demeure: dulcis hospes animae.(40) Avec lui, le cœur de l'homme est habité par le Père et le Fils.(41) L'Esprit Saint y suscite une prière filiale qui jaillit du tréfonds de l'âme et s'exprime dans la louange, l'action de grâces, la réparation et la supplication. Alors nous pouvons goûter la joie proprement spirituelle, qui est un fruit de l'Esprit Saint : (42) elle consiste en ce que l'esprit humain trouve le repos et une intime satisfaction dans la possession du Dieu trinitaire, connu par la foi et aimé avec la charité qui vient de lui. Une telle joie caractérise dès lors toutes les vertus chrétiennes. Les humbles joies humaines, qui sont dans nos vies comme les semences d'une réalité plus haute, sont transfigurées. La joie spirituelle, ici-bas, inclura toujours en quelque mesure la douloureuse épreuve de la femme en travail d'enfantement, et un certain abandon apparent, semblable à celui de l'orphelin: pleurs et lamentations, tandis que le monde fera étalage d'une satisfaction mauvaise. Mais la tristesse des disciples, qui est selon Dieu et non selon le monde, sera promptement changée en une joie spirituelle que personne ne pourra leur enlever.(43)


Tel est le statut de l'existence chrétienne, et très particulièrement de la vie apostolique. Celle-ci, parce qu'elle est animée par un amour pressant du Seigneur et des frères, se déploie nécessairement sous le signe du sacrifice pascal, allant par amour à la mort, et par la mort à la vie et à l'amour. D'où la condition du chrétien, et en premier lieu de l'apôtre, qui doit devenir le « modèle du troupeau »(44) et s'associer librement à la passion du Rédempteur. Elle correspond ainsi à ce qui avait été défini dans l'Evangile comme la loi de la béatitude chrétienne, en continuité avec le destin des prophètes: « Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux: c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes vos devanciers ».(45)


Nous ne manquons malheureusement pas d'occasions de vérifier, en notre siècle si menacé par l'illusion du faux bonheur, l'incapacité de l'homme « psychique » à accueillir « ce qui est de l'Esprit de Dieu: c'est folie pour lui, et il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge ».(46) Le monde — celui qui est inapte à recevoir l'Esprit de Vérité, qu'il ne voit ni ne connaît — n'aperçoit qu'une face des choses. Il considère seulement l'affliction et la pauvreté du disciple, alors que ce dernier demeure toujours au plus profond de lui-même dans la joie, parce qu'il est en communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.

 



16 Cf. Is 40, 1; 66, 13.

17 Cf. Lc 2, 10.

18 Cf. Lc 1, 44.

19 Jn 3, 29.

20 Cf. Le 10, 21.

21 Prière eucharistique n. IV; cf He 4, 15.

22 Lc 4, 18.

23 Cf. Lc 13, 17.

24 Lc 3, 22.

25 Cf. Jn 16, 32.

26 Jn 10, 15.

27 Jn 17, 10.

25 Jn 14, 10.

29 Jn 14, 31.

30 Cf. Jn 8, 29; 4, 34.

31 Jn 10, 17.

32 Jn 17, 24.

33 Cf. Jn 17, 13.

34 Jn 17, 26.

35 Lc 6, 20-21.

36 Cf. Ac 2, 23.

37 Jn 17, 1.

38 Is 9, 1-2.

39 Praeconium paschale.

40 Prose de la solennité de la Pentecôte.

41 Cf. Jn 14, 23.

42 Cf. Rm 14, 17; Ga 5, 22.

43 Cf. Jn 16, 20-22; 2 Co 1, 4; 7, 4-6.

44 1 P 5, 3.

45 Mt 5, 11-12.

46 1 Co 2, 14.

 

Exhortation apostolique Gaudete in Domino

 

Paul VI, Gaudete in Domino - Annonce de la joie chrétienne dans l'Ancien Testament

dominicanus #La vache qui rumine C 2010
Par essence, le joie chrétienne est participation spirituelle à la joie insondable, conjointement divine et humaine, qui est au cœur de Jésus-Christ glorifié. Aussitôt que Dieu le Père commence à manifester dans l'histoire le dessein bienveillant qu'il avait formé en Jésus-Christ, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis, (12) cette joie s'annonce mystérieusement au sein du Peuple de Dieu, encore que son identité ne soit pas dévoilée.

 


Ainsi Abraham, notre père, mis à part en vue de l'accomplissement futur de la Promesse, et espérant contre toute espérance, reçoit, lors de la naissance de son fils Isaac, les prémices prophétiques de cette joie.(13) Celle-ci se trouve comme transfigurée à travers une épreuve de mort, quand ce fils unique lui est rendu vivant, préfiguration de la résurrection de Celui qui doit venir: le Fils unique de Dieu promis au sacrifice rédempteur. Abraham exulta à la pensée de voir le Jour du Christ, le Jour du salut: il « l'a vu et fut dans la joie ».(14)


La joie du salut s'amplifie et se communique ensuite tout au long de l’histoire prophétique de l'ancien Israël. Elle se maintient et renaît indéfectiblement à travers de tragiques épreuves dues aux infidélités coupables du peuple élu et aux persécutions extérieures qui voudraient le détacher de son Dieu. Cette joie, toujours menacée et rejaillissante, est propre au peuple né d'Abraham.

 

Il s'agit toujours d'une expérience exaltante de libération et de restauration — au moins annoncées — ayant pour origine l'amour miséricordieux de Dieu pour son peuple bien aimé, en faveur de qui il accomplit, par pure grâce et puissance miraculeuse, les promesses de l'Alliance. Telle est la joie de la Pâque mosaïque, laquelle survint comme figure de la libération eschatologique qui serait réalisée par Jésus-Christ dans le contexte pascal de la nouvelle et éternelle Alliance. Il s'agit aussi de la joie bien actuelle, chantée à tant de reprises par les psaumes, celle de vivre avec Dieu et pour Dieu. Il s'agit enfin et surtout de la joie glorieuse et surnaturelle, prophétisée en faveur de la Jérusalem nouvelle rachetée de l'exil et aimée par Dieu lui-même d'un amour mystique.


Le sens ultime de ce débordement inouï de l'amour rédempteur ne pourra apparaître qu'à l'heure de la nouvelle Pâque et du nouvel Exode. Alors le Peuple de Dieu sera conduit, dans la mort et la résurrection du Serviteur souffrant, de ce monde au Père, de la Jérusalem figurative d'ici-bas à la Jérusalem d'en-haut: « Alors que tu étais abandonnée, haïe et délaissée, je ferai de toi un objet d'éternelle fierté, un motif de joie d'âge en âge... Comme un jeune homme épouse une vierge, ton auteur t'épousera, et comme le mari se réjouit de son épouse, ton Dieu se réjouira de toi ».(15)

 


 

12 Cf. Ep 1, 9-10.

13 Cf. Gn 21, 1-7; Rm  4, 18.

14 Jn 8, 56.

15 Is 60, 15; 62, 5; cf. Ga 4, 27; Ap. 21, 1-4.

 

 

 

Exhortation apostolique Gaudete in Domino

 

Paul VI, Gaudete in Domino - Le besoin de la joie au coeur de tous les hommes

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

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Ce ne serait pas exalter comme il convient la joie chrétienne que de demeurer insensible au témoignage extérieur et intérieur que le Dieu créateur se rend à lui-même au sein de sa création: « Et Dieu vit que cela était bon ».(6) Suscitant l'homme au-dedans d'un univers qui est œuvre de puissance, de sagesse, d'amour, Dieu, avant même de se manifester personnellement selon le mode de la révélation, dispose l'intelligence et le cœur de sa créature pour la rencontre de la joie, en même temps que de la vérité. Il faut donc être attentif à l'appel qui monte du cœur de l'homme, depuis l'âge de l'enfance émerveillée jusqu'à celui de la sereine vieillesse comme un pressentiment du mystère divin.


En s'éveillant au monde, l'homme n'éprouve-t-il pas, avec le désir naturel de le comprendre et d'en prendre possession celui d'y trouver son accomplissement et son bonheur? Il y a, comme chacun sait, plusieurs degrés dans ce « bonheur ». Son expression la plus noble est la joie ou « bonheur » au sens strict, lorsque l'homme, au niveau de ses facultés supérieures, trouve sa satisfaction dans la possession d'un bien connu et aimé.(7) Ainsi l'homme éprouve la joie lorsqu'il se trouve en harmonie avec la nature, et surtout dans la rencontre, le partage, la communion avec autrui. A plus forte raison connaît-il la joie ou le bonheur spirituel lorsque son esprit entre en possession de Dieu, connu et aimé comme le bien suprême et immuable.(8) Poètes, artistes, penseurs, mais aussi hommes et femmes simplement disponibles à une certaine lumière intérieure, ont pu et peuvent encore, soit dans les temps d'avant le Christ, soit en notre temps et parmi nous, expérimenter quelque chose de la joie de Dieu.


Mais comment ne pas voir aussi que la joie est toujours imparfaite, fragile, menacée? Par un étrange paradoxe, la conscience même de ce qui constituerait, au-delà de tous les plaisirs transitoires, le véritable bonheur, inclut aussi la certitude qu'il n'y a pas de bonheur parfait. L'expérience de la finitude, que chaque génération refait pour son propre compte, oblige à constater et à sonder l'écart immense qui subsiste toujours entre la réalité et le désir d'infini.


Ce paradoxe et cette difficulté d'atteindre la joie Nous semblent particulièrement aigus aujourd'hui. C'est la raison de notre message. La société technique a pu multiplier les occasions de plaisirs, mais elle a bien du mal à sécréter la joie. Car la joie vient d'ailleurs. Elle est spirituelle. L'argent, le confort, l'hygiène, la sécurité matérielle ne manquent souvent pas; et pourtant l'ennui, la morosité, la tristesse demeurent malheureusement le lot de beaucoup. Cela va parlais jusqu'à l'angoisse et au désespoir, que l'insouciance apparente, la frénésie du bonheur présent et les paradis artificiels ne parviennent pas h évacuer. Peut-être se sent-on impuissant à dominer le progrès industriel, à planifier la société de façon humaine? Peut-être l'avenir apparaît-il trop incertain, la vie humaine trop menacée? Ou ne s'agit-il pas surtout de solitude, d'une soif d'amour et de présence non satisfaite, d'un vide mal défini? Par contre, dans beaucoup de régions et parfois au milieu de nous, la somme de souffrances physiques et morales se fait lourde: tant d'affamés, tant de victimes de combats stériles, tant de déracinés! Ces misères ne sont peut-être pas plus profondes que celles du passé; mais elles prennent une dimension planétaire; elles sont mieux connues, illustrées par les mass média, au moins autant que les expériences de bonheur; elles accablent les consciences sans qu'apparaisse bien souvent une solution humaine à leur mesure.

 

Cette situation ne saurait cependant Nous interdire de parler de la joie, d'espérer la joie. C'est au cœur de leurs détresses que nos contemporains ont besoin de connaître la joie, d'entendre son chant. Nous compatissons profondément à la peine de ceux sur qui la misère et les souffrances de toutes sortes jettent un voile de tristesse. Nous pensons tout particulièrement à ceux qui se trouvent sans ressources, sans secours, sans amitié, qui voient leurs espoirs humains anéantis. Ils sont plus que jamais présents à notre prière, à notre affection. Nous ne voulons certes accabler personne. Nous cherchons au contraire les remèdes capables d'apporter la lumière. A nos yeux, ils sont de trois ordres.


Les hommes doivent évidemment unir leurs efforts pour procurer au moins le minimum de soulagement, de bien-être, de sécurité, de justice nécessaires au bonheur, aux nombreuses populations qui en sont dépourvues. Une telle action solidaire est déjà l'œuvre de Dieu; elle correspond au commandement du Christ. Déjà elle procure la paix, elle redonne espoir, elle fortifie la communion, elle ouvre à la joie, pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit, car il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.(9) Que de fois Nous vous convions, Frères et Fils très chers, à préparer avec ardeur une terre plus habitable et plus fraternelle, à réaliser sans tarder la justice et la charité pour un développement intégral de tous! La Constitution conciliaire Gaudium et Spes et de nombreux documents pontificaux ont bien insisté sur ce point. Même si ce n'est pas directement le thème que Nous abordons ici, que l'on se garde bien d'oublier ce devoir primordial d'amour du prochain, sans lequel il serait malséant de parler de joie.


Il faudrait aussi un patient effort d'éducation pour apprendre ou réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que le Créateur met déjà sur nos chemins: joie exaltante de l'existence et de la vie; joie de l'amour chaste et sanctifié; joie pacifiante de la nature et du silence; joie parfois austère du travail soigné; joie et satisfaction du devoir accompli; joie transparente de la pureté, du service, du partage; joie exigeante du sacrifice. Le chrétien pourra les purifier, les compléter, les sublimer: il ne saurait les dédaigner. La joie chrétienne suppose un homme capable de joies naturelles. C'est bien souvent à partir de celles-ci que le Christ a annoncé le Royaume de Dieu.


Mais le thème de la présente Exhortation se situe encore au-delà. Car le problème Nous apparaît surtout d'ordre spirituel. C'est l'homme, en son âme, qui se trouve démuni pour assumer les souffrances et les misères de notre temps. Elles l'accablent d'autant plus que le sens de la vie lui échappe, qu'il n'est plus sûr de lui-même, de sa vocation et de sa destinée transcendantes. Il a désacralisé l'univers et maintenant l'humanité; il a parfois coupé le lien vital qui le rattachait à Dieu. La valeur des êtres, l'espérance ne sont plus suffisamment assurées. Dieu lui semble abstrait, inutile: sans qu'il sache l'exprimer, le silence de Dieu lui pèse. Oui, le froid et les ténèbres sont d'abord dans le cœur de l'homme qui connaît la tristesse. On peut parler ici de la tristesse des non croyants, lorsque l'esprit humain, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, et donc orienté instinctivement vers lui comme vers son bien suprême, unique, reste sans le connaître clairement, sans l'aimer, et par conséquent sans éprouver la joie qu'apportent la connaissance de Dieu, même imparfaite, et la certitude d'avoir avec lui un lien que la mort même ne saurait rompre. Qui ne se souvient de la parole de saint Augustin: « Tu nous as fait pour Toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en Toi »? (10) C'est donc en devenant davantage présent à Dieu, en se détournant du péché, que l'homme peut vraiment entrer dans la joie spirituelle. Sans doute, « la chair et le sang » en sont-ils incapables. (11) Mais la Révélation peut ouvrir cette perspective et la grâce opérer ce retournement. Notre propos est précisément de vous inviter aux sources de la joie chrétienne. Comment le pourrions-nous, sans nous mettre nous-mêmes en face du dessein de Dieu, à l'écoute de la Bonne Nouvelle de son Amour?

 




6 Gn 1, 10. 12. 18. 21. 25. 31.

7 Cf. S. Thomas, Summa Theoiogica, I-IIae, q. 31, a. 3.

8 Cf. S. Thomas, ibid., II-IIae, q. 28, a. 1 et a. 4.
9 Cf. Ac 20, 35.

10 S. Augustin, Confessions I, c. 1; PL 32, 661.

11 Cf. Mt 16, 17.

 

Exhortation apostolique Gaudete in Domino

 

Benoît XVI, Dans l'amitié du Christ seulement se trouve la vraie vie

dominicanus #La vache qui rumine C 2010
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En ce moment, je me souviens du 22 octobre 1978, quand le Pape Jean-Paul II commença son ministère ici, sur la Place Saint-Pierre. Les paroles qu’il prononça alors résonnent encore et continuellement à mes oreilles: «N’ayez pas peur, au contraire, ouvrez tout grand les portes au Christ». Le Pape parlait aux forts, aux puissants du monde, qui avaient peur que le Christ les dépossède d’une part de leur pouvoir, s’ils l’avaient laissé entrer et s’ils avaient concédé la liberté à la foi. Oui, il les aurait certainement dépossédés de quelque chose: de la domination de la corruption, du détournement du droit, de l’arbitraire. Mais il ne les aurait nullement dépossédés de ce qui appartient à la liberté de l’homme, à sa dignité, à l’édification d’une société juste. Le Pape parlait en outre à tous les hommes, surtout aux jeunes.

En quelque sorte, n’avons-nous pas tous peur – si nous laissons entrer le Christ totalement en nous, si nous nous ouvrons totalement à lui – peur qu’il puisse nous déposséder d’une part de notre vie? N’avons-nous pas peur de renoncer à quelque chose de grand, d’unique, qui rend la vie si belle? Ne risquons-nous pas de nous trouver ensuite dans l’angoisse et privés de liberté? Et encore une fois le Pape voulait dire: Non! Celui qui fait entrer le Christ ne perd rien, rien – absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande. Non!

Dans cette amitié seulement s’ouvrent tout grand les portes de la vie. Dans cette amitié seulement se dévoilent réellement les grandes potentialités de la condition humaine. Dans cette amitié seulement nous faisons l’expérience de ce qui est beau et de ce qui libère. Ainsi, aujourd’hui, je voudrais, avec une grande force et une grande conviction, à partir d’une longue expérience de vie personnelle, vous dire, à vous les jeunes: n’ayez pas peur du Christ! Il n’enlève rien et il donne tout. Celui qui se donne à lui reçoit le centuple. Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ – et vous trouverez la vraie vie. Amen.

Homélie de la messe inaugurale du pontificat de Benoît XVI, dimanche 24 avril 2005

Cláudio Hummes, La prière nécessaire pour que les pasteurs soient vainqueurs du diable

dominicanus #Année Sacerdotale

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Décembre 2009.

Chers Prêtres,


         Dans la vie du Prêtre, la prière occupe nécessairement l’une des places centrales. Ce n’est pas difficile à comprendre, parce que la prière cultive l'intimité du disciple avec son Maître, Jésus-Christ. Nous savons tous comment, lorsqu’elle s'évanouit, la foi s'affaiblit et le ministère perd contenu et sens. La conséquence existentielle pour le Prêtre sera d’avoir moins de joie et moins de bonheur dans le ministère de chaque jour. C’est comme si, sur la route à la suite de Jésus, le Prêtre, qui marche avec beaucoup d'autres, commençait à prendre toujours plus de retard et s'éloignait ainsi du Maître, jusqu'à le perdre de vue à l'horizon. Dès lors, il se retrouve égaré et vacillant.


         Saint Jean Chrysostome, dans une homélie commentant la Première Lettre de Paul à Timothée, avertit avec sagesse : « Le diable s'acharne contre le pasteur […]. En effet, s’il tue les brebis le troupeau diminue, mais s’il élimine le pasteur, il détruira tout le troupeau ». Ce commentaire fait penser à beaucoup de situations actuelles. Chrysostome nous met en garde : la diminution des pasteurs fait et fera baisser toujours plus le nombre des fidèles et des communautés. Sans pasteurs, nos communautés seront détruites !


         Mais ici je voudrais d'abord parler de la prière, nécessaire pour que, comme dirait Chrysostome, les pasteurs soient vainqueurs du diable et ne s'évanouissent pas. Vraiment, sans la nourriture essentielle de la prière, le Prêtre tombe malade, le disciple ne trouve pas la force pour suivre le Maître, et ainsi il meurt de dénutrition. Par conséquent, son troupeau se disperse et meurt à son tour.


         En effet, chaque Prêtre a une référence essentielle à la communauté ecclésiale. Il est un disciple très spécial de Jésus, qui l'a appelé et, par le sacrement de l'Ordre, se l’est configuré, comme Tête et Pasteur de l'Église. Le Christ est l'unique Pasteur, mais il a voulu faire participer à Son ministère les Douze et leurs Successeurs, à travers lesquels les Prêtres également, quoique à un degré inférieur, sont rendus participants de ce sacrement ; de sorte qu’ils participent eux aussi, d’une manière qui leur est propre, au ministère du Christ, Tête et Pasteur. Cela comporte un lien essentiel du Prêtre avec la communauté ecclésiale. Il ne peut pas ne pas tenir compte de cette responsabilité, vu que la communauté sans pasteur meurt. Au contraire, à l'exemple de Moïse, il doit garder les bras levés vers le ciel, en prière, pour que le peuple ne périsse pas.


         Le Prêtre donc, pour rester fidèle au Christ et fidèle à la communauté, a besoin d'être un homme de prière, un homme qui vit dans l'intimité du Seigneur. Il a le besoin en outre d'être réconforté par la prière de l'Église et de chaque chrétien. Que les brebis prient donc pour leur pasteur ! Lorsque, cependant, le Pasteur lui-même se rend compte que sa vie de prière s'affaiblit, il est temps de s'adresser à l’Esprit Saint et de demander avec l’esprit du pauvre. L'Esprit rallumera le feu en son coeur. Il rallumera la passion et l’enchantement envers le Seigneur, qui est resté là et qui veut dîner avec lui !


         En cette Année Sacerdotale, nous voulons prier, avec persévérance et beaucoup d'amour, pour les Prêtres et avec les Prêtres. À cette intention, la Congrégation pour le Clergé, chaque premier Jeudi du mois, pendant l'Année Sacerdotale, à 16 heures, célèbre une Heure eucharistique et mariale, dans la Basilique de Sainte-Marie-Majeure, à Rome, pour les Prêtres et avec les Prêtres. Beaucoup de gens viennent, avec joie, prier avec nous.


         Très chers Prêtres, la Noël de Jésus-Christ s'approche. Je voudrais présenter à vous tous mes vœux les meilleurs et les plus fervents d’un Bon Noël et d’une heureuse Année 2010. Dans la crèche l'Enfant Jésus nous invite à renouveler envers Lui l’intimité de l'ami et du disciple, pour nous envoyer de nouveau comme ses évangélisateurs !


Cardinal Cláudio Hummes

Archevêque émérite de São Paulo

Préfet de la Congrégation pour le Clergé

Père Daniel-Ange, Elève la voix, Joyeux apôtre du Roi! 7

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

Une voix qui n'est qu'un cri


« Celui qui ne parle pas, celui qui est mené au désert dans la pauvreté n'est plus que la vox. Et remarquez bien : "Moi je suis la voix de celui qui clame dans le désert". Jean-Baptiste est donc mû et entièrement mû par l'Esprit Saint ; il l'est d'une façon telle, qu'il n'est plus qu'un cri. Vous le savez, quand l'état affectif est particulièrement fort, on ne peut plus parler. Quand on aime avec une très grande intensité, on ne parle plus, on n'a plus besoin de parler (...). Dès qu'on aime, il n'y a plus de bavardage. On ne dit plus que les choses essentielles.


Jean-Baptiste... Il est celui qui crie... Quand on est dans un état affectif très intense, on ne peut plus parler. Il n'y a plus que le geste... ou le cri... ou les gémissements... C'est pour cela que saint Paul parle des gémissements de l'Esprit Saint. C'est vrai, l’Esprit saint est Celui qui gémit, parce qu'il est l'Amour (...). Et dans notre âme, quand nous aimons avec une très grande intensité, il n'y a plus que le cri intérieur... le gémissement. Quelqu'un qui est à l'agonie ne parle plus, il gémit... et il fait comprendre son amour par un geste, un regard... Il ne peut plus parler. Il est dans un état affectif ultime. Les états affectifs ultimes de souffrance ou de joie ne permettent plus la parole, mais il peut encore y avoir la voix et le geste, comme deux grandes expressions de l'amour. Et c'est vrai, la voix et le geste sont les deux grandes expressions de l'amour ; tandis que la parole exprime notre pensée, notre intelligence, elle, exprime la lumière.


Eh bien, Jean-Baptiste, c'est la voix de Celui qui crie - ce qui montre l'état affectif dans lequel il est. Il ne peut plus parler. Il y a en lui un tel désir de la venue du Christ, qu'il crie... »


(M.-D. Philippe, Le mystère de l’Agneau, p. 158-159)



Dans sa foulée, chaque apôtre, chaque évangélisateur

 

Grégoire le Grand applique à tout missionnaire, à tout prédicateur, ce qui était l'exclusivité de Jean:

 

« C'est avec raison qu'on dit qu'il les envoya devant sa face en toute cité ou lieu où il devait venir lui-même. Le Seigneur vient en effet, en effet, derrière cet prédicateur : la prédication vient d'abord, et alors au tabernacle de notre âme vient le Seigneur, grâce aux paroles d'exhortation qui courent devant lui : et par ce moyen, la vérité est reçue dans l'esprit. Aussi à ces prédicateurs, Isaïe dit : "Préparez les chemins du Seigneur, faites droit les sentiers de notre Dieu !" »

 

Jean nous apprend qu'être envoyé en mission, ce n'est rien d'autre qu'être les anges de la Face de Jésus, ce qui prépare les hommes à reconnaître le visage de leur Dieu fait chair, à le reconnaître dès le premier regard.


Jean est le premier d'une multitude à frayer le chemin en précédant le Verbe. Et les premiers parmi cette multitude sont précisément ces soixante-douze disciples qu'il envoie deux par deux devant sa Face. Il ne les accompagne pas : il les envoie devant lui partout où il désire passer. Et c'est comme si il leur disait : « Maintenant à votre tour de faire comme Jean-Baptiste a fait pour moi ! Jean vous à formé tous les deux, cher Jean, cher André ! Et maintenant, faites comme lui. Lui est déjà au ciel. Maintenant vous le relayez, vous êtes sa relève. Vous serez aussi mes petits précurseurs. Ce que Jean a été, vous le serez à votre tour"! »


Les apôtres ont répété cela à tous ceux qui, à leur tour, ont pris la relève. Ainsi Jean a-t-il comme déclenché sur terre à cette longue lignée d'anges de la Face de Dieu.


Jean avait été le premier à recevoir le Saint Esprit en plénitude. À la Pentecôte, l'Esprit sera ensuite déversé sur toute l'Eglise qui en deviendra missionnaire. Aussi devait-il être le premier sur les routes missionnaires de l'Eglise.

 

(fin)

Père Daniel-Ange, Elève la voix, Joyeux apôtre du Roi! 6

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

Vox verbi : la voix de la Parole


Jean est l'Ange de la face, mais il est tout aussi bien la voix de la Parole. Il prépare les hommes à reconnaître le visage de Dieu sur terre et, en même temps, à reconnaître le son de la voix humaine de Dieu. Cette voix du berger que reconnaissent ses brebis. De même qu'il n'est pas la lumière, mais l’étoile précédant la lumière, ainsi est-il pas la parole, mais la foi qui porte la Parole. Sa parole est celle de Jésus : le contenu de sa brûlante prédication est déjà celui de la prédication de Jésus. Il est son porte-voix, son porte-parole : « Voix de Celui qui crie », voix de Jésus qui criera !


Et quel est le rôle de la voix ? Simplement de faire passer la parole - et au-delà : la pensée - d'un cœur à l'autre. De transmettre le contenu de la parole - donc de la pensée - d'une personne à l'autre. Et une fois que la parole est arrivée dans le cœur de la personne à qui elle était destinée, alors ayant rempli son rôle le son de la voix s’évanouit. La parole est intérieure, la voix est extérieure. La parole une fois semée demeure, la voix n’est que passagère. La parole est dès le commencement, la voix n’est que pour un temps. La parole est éternelle, la voix est transitoire.


Mais qui n'écoute pas la voix, ne peut saisir la parole. Qui est sourd au son, se ferme au message.


Tel est effectivement le rôle de tout évangélisateur. Il ne fait que prêter sa voix à la Parole même de Dieu. Il n'est qu'un communicateur, un transmetteur. La Parole va se déployer sur les sons de sa voix, avec toutes les inflexions et les nuances qu'il peut y mettre pour rendre plus vivante et plus vibrante la Parole, pour l'arracher aux textes écrits - si l'on ose dire. À cette parole qui l'habite, il prête les intonations de son cœur, de son âme. Mais il n'est jamais que la voix. La voix qui clame ou chante, qui crie ou murmure - avec une multitude de paroles – l’unique Parole du Fils unique.


Grégoire le Grand :


« Par le verbe de la prédication, Jean courrait devant le Verbe incarné du Père ». (Serm. Ev. 1d, 20. PL 76,11161)


Ce que Claudel résume d'un mot :


« Avant la voix, il y a le souffle ».

 

(à suivre)


Père Daniel-Ange, Elève la voix, Joyeux apôtre du Roi! 5

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

Des titres, des fonctions : un même ministère


Que signifie donc être Précurseur par la prédication ? Sous différentes images se complétant l'une l'autre, on peut faire l'approche de ce qu’a été son rôle très particulier. Elle recouvre la même réalité. Abordons-les rapidement !

 


Le héraut avant-coureur du roi


Dans l'Antiquité, lorsque le Roi faisait sa joyeuse visite dans une cité, il était toujours précédé d'un héraut qui, déployant un parchemin et faisant résonner les trompettes, annonçait les titres du Souverain en train d'arriver. Plusieurs mois ou plusieurs semaines à l'avance, ce héros faisait le tour de toutes les cités.


Impensable qu'un Roi puisse débarquer à l'improviste sans être attendu, sans que la cité ne soit préparée à le recevoir ! Lorsque le héraut était passé en signalant les dates approximatives de la venue, alors se déclenchaient tous les préparatifs d'accueil.


Jean est ainsi le héraut singulier du Roi des rois. Il est son porte-étendard. Il est l'avant-coureur, mais aussi celui qui court devant (en anglais : forerunner), qui court devant le char du Roi. (On se rappelle que lorsque Samuel veut dissuader le peuple de demander un roi, il lui dit : « Il prendra vos fils et il les mettra sur ses chars et parmi ses cavaliers, afin qu'ils courent devant son char » 1 S 8,11.)


Car s'il y a le héraut lointain qui, des mois et des semaines à l'avance, vient susciter les préparatifs, il y a aussi celui qui le précède immédiatement, au début du cortège royal. Et Jean est aussi celui-là. Plus tard, le Seigneur enverra en avant de lui en mission les Soixante-douze, en toutes cités et lieux où il devait lui-même venir (cf. Lc 10,1). Ils le précèdent. Ils relaieront Jean-Baptiste.

 


Le porte-flambeau du Seigneur


Mais pour Jean, il y a encore plus : non seulement il annonce celui qui vient, non seulement il proclame sa venue imminente, mais déjà il en porte la flamme. Dans toutes les cités où passe la flamme olympique, on sait que les jeux vont bientôt commencer. On peut dire que Jean est le marathonien de la flamme olympique, avant que ne s'ouvre le grand jeu de la Rédemption. Il porte la flamme qui va venir partout embraser. Il est le porte-flambeau, l'oriflamme, ou plutôt la torche vive du Seigneur.


Lors des jeux olympiques de Rome, on avait branché un micro sur la poitrine du dernier marathonien. Pendant qu'il montait en courant vers la grande vasque à embraser, le monde entier pouvait entendre les pulsations rapides de son cœur, ainsi que son souffle court et saccadé.

 


L’Ange de la face


En fait, le texte original de Luc (10,1) est : « il les envoya devant sa face ». Jean porte le titre admirable de : Ange de la Face.

D'abord Ange (angelos) : il est messager, porteur du message même de Dieu, dont il est dit au début du livre de la Consolation :


« Monte sur une haute montagne, joyeux messager de Sion ! Élève et force la voix, messager de Jérusalem ! Crie aux villes de Juda : Voici votre Dieu, voici le Seigneur qui vient avec puissance ! » (Is 40,9-10).


Et plus loin encore, ces paroles qui s'appliquent à Jean comme à nul autre :


« Qu'ils sont beaux au sommet des montagnes les pieds (ou les pas) du messager de bonnes nouvelles qui annoncent la paix ! » (Is 52,7 )


Non seulement qui l’annonce, mais qui la donne :


« Qui apporte le bonheur »


Et quel est ce bonheur ? C’est une personne, c'est le roi. Le héraut «  dit à Sion : ton Dieu règne ! » (Is 52,7).


D'emblée et immédiatement, avant même de prononcer son nom et dès le deuxième verset de son Évangile, Marc présente Jean :

 

« Comme il est écrit dans le prophète Isaïe, voici : j'envoie devant ta face un Ange pour préparer ta route ! » (Mc 1,2)


En fait, Marc attribue à Isaïe le texte de Malachie. Le seigneur lui-même, dans son grand éloge du Précurseur, citera aussi le même texte de Malachie pour définir la mission et la personne de Jean :


« Voici : je vais envoyer mon Ange pour qu’il fraie un chemin devant moi ! Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez ! L’Ange de l'Alliance que vous désirez, le voici, il vient ! » (Mt 3,1)


Ange, mais aussi ambassadeur du Christ : son délégué. Il va parler en son nom. Les apôtres seront ses ambassadeurs qui suivront sa venue ; Jean est celui qui le précède. Il re-présente déjà la Présence qui s'approche. De cet immense corps diplomatique de Dieu, il est le premier. Il est le nuntius, le nonce apostolique de l'Apôtre par excellence : Jésus !


Bref, Jean est l'envoyé de l'Envoyé du Père. L'ambassadeur de l'Ambassadeur du Père. L’ange de l'Ange du Grand Conseil (Is 9,5).

 

(à suivre)



Père Daniel-Ange, Elève la voix, Joyeux apôtre du Roi! 4

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Ce rythme pour aimer

 

Ici, j’ose appliquer à Jean ce passage du livre de vie de Jeunesse Lumière.


« Tel sera le rythme de ton cœur : durant les temps d'écoute de la Parole, le sang de l'Amour afflue dans le Cœur à cœur. Durant les temps à semer la Parole, il est propulsé à travers son Corps.

Alternance ou plutôt alliance vécue : non comme deux pôles qui écartèlent et déchirent, mais comme deux mouvements d'un même élan d'amour nous entraînant et vers le Père, et vers les frères, nous unifiant l'un par l'autre, s'intégrant l'un dans l'autre... Diastole-systole : un rythme pour aimer !

Dans la montagne, tu montes chargé de tout un peuple en quête de son Dieu. Tu en redescends lourd de toutes les confidences murmurées par Dieu pour son peuple.

Tu montes pour intercéder, pour exhorter, tu descends.

Tu montes pour adorer, pour annoncer, tu descends.

Tu montes pour contempler, pour contempler encore tu descends.

Adorée, annoncée, n'est ce pas la même Présence ?

Là-haut, dans un tête-à-tête solitaire. Là-bas, dans un multiple face-à-face.

Là-haut, tu évangélises, appuyé sur le Cœur de Dieu. Là-bas, tu adores Dieu regardé sur chaque visage.

Là-haut, tu chantes : « Réjouis-toi, ô mon Dieu ! ». Là-bas, tu clames : « Ô mon peuple, console-toi ! »

Là-haut, les yeux du peuple tourné vers Dieu, c'est toi ! Là-bas, c’est toi les lèvres de Dieu parlant à son peuple.

Tu sentiras étouffer le Cœur de Dieu et s'étrangler celui de l'homme.

L'homme meurt de soif : qui donc le désaltère ?

Dieu meurt de soif : qui donc lui demande à boire ?

Là-haut, à la Source, tu te désaltères. Là-bas, tu fais couler l'eau au goût de vie : Vie en abondance.

Il en refleurira, le désert !

Au départ comment retour, comme à chaque carrefour : la Croix bien fichée.

Déchirement chaque fois de remonter au désert, laissant vie de tant de bras tendus vers toi ! Sans réponse tant de signaux de détresse !

Déchirement encore de Le quitter, laissant une solitude tant aimée.

De déchirement en déchirement, ton être s'unifie. Tu deviens moins évangélisateur que consolateur. Consolateur parce que adorateur. Adorateur par ce que consolateur.

Ainsi Jean connaît-il des temps d'enracinement dans la solitude et de rayonnement sur une multitude ; de silence pour chercher l'homme en Dieu et d'itinérance pour trouver Dieu en l'homme.

Ce va-et-vient est vécu en Dieu ou s'effacent les frontières entre le désert et la cité. »


(à suivre)

Père Daniel-Ange, Elève la voix, Joyeux apôtre du Roi! 3

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

Voilà donc Jean passant de sa vie monastique à sa vie apostolique, de sa vie de solitude à sa vie missionnaire. Ou plutôt : passant d'une phase à l'autre, d'une étape à l'autre d'une même existence terrestre. Après avoir vécu le mystère du silence, il reçoit le ministère de la parole. De manière visible et tangible, il est mis au service du peuple de Dieu. Un service particulièrement typé, qui lui est absolument propre.

 

Jean vit une paisible et constante alternance entre ces plongeons en Dieu et ses bains de foules. Entre le silence en Dieu et la parole aux pauvres.

 

Toute la journée, du lever du jour au soir tombant, Jean prêche sans relâche. Il baptise à tour de bras. Sont ainsi touchés des hommes, des femmes, des jeunes par milliers et milliers. Mais la première étoile apparue, il se retire un peu plus haut dans les rochers sauvages, pendant que les foules rentrent à la maison ou bivouaquent le long du fleuve. En attendant le lever du jour, où il se remettra à baptiser.

 

Comment ne savons-nous ? Tout simplement parce que Jésus lui-même l’a vécu. Si souvent il se retire la nuit en des lieux solitaires pour y prier son Père (Luc emploie un verbe qui désigne une action constante, fréquente). Si malgré la présence de ces foules, Jésus arrivait à le faire sur les routes de Galilée et de Judée, combien plus Jean a pu le vivre, lui qui demeure à la lisière du désert et n'en franchit pas le seuil.

 

La nuit entière, Jean s'abîme en prière. Il prie pour chacun de ceux qu'il a baptisés dans la journée. Il prie déjà pour tout ceux qu’il va baptiser demain. Il intercède autant qu'il intervient. La nuit, c'est le temps de l'intercession. Le jour, le temps de la mission...

 

Les nuits, il parle à Dieu. Les jours, il parle de Dieu. Les nuuits, il pleure sur son peuple qui va refuser d'accueillir celui qui vient. Le jour, il sème à pleines mains la joie de Dieu dans les cœurs.

 

Il y a un lien étroit entre ces larmes de Jean au long des nuits, et la paisible joie qui rayonne sur son visage au long des jours. C'est parce qu'il pleure avec Dieu sur le péché de son peuple, qu'il peut rayonner cette lumière joyeuse de la miséricorde.

 

Jean me fait penser à saint Dominique et ses longues nuits de prière sur la colline de Fanjeaux, entre deux tournées apostoliques. Il me fait penser au petit pauvre d'Assise se retirant des nuits entières dans les grottes, le long de la vallée de Riéti, entre deux villages évangélisés avec ses petits frères.

 

Jean inaugure cette bienheureuse alternance de toute une lignée de contemplactifs qui feront d’elles le rythme même de leur vie : un rythme pour aimer !

 

Comme il est beau de voir Jean au milieu des rochers rouges, sous le grand ciel étoilé ! Non loin, au pied des collines, il peut voir ces petits feux le long du Jourdain. Autour de chaque feu, il devine un groupe de personnes qui se préparent à écouter la suite de son enseignement, et à recevoir à leur tour ce baptême auquel ils n'ont pas encore pu accéder, tant s’étirent les files d'attente ...

 

Emergeant de sa longue nuit de contemplation est intercession, chaque matin, il est comme Moïse sortant de l'attente de la réunion : tant son visage resplendit, il faut se voiler les yeux pour l'approcher ! Ne vient-il pas de parler avec Dieu, comme un ami avec son ami ?

 

Jean est l'illustration magnifique du prophète et de l'apôtre, tracée par Jean-Paul II :

 

« Avoir la personnalité d'un homme qui, comme le Christ et les grands apôtres et prophètes, vit tout seul au sommet d'une montagne, et pénètre par ses yeux d’aigle jusque dans les profondeurs du mystère de Dieu. Et qui redescend ensuite, lumineux et ardent, pour transmettre le message et la grâce divine jusqu’aux frontières extrêmes de l’activité humaine » (Vienne, 15 septembre 1982).

(à suivre)

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