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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

La médiation de l'Esprit dans la Trinité et dans le Salut 04

dominicanus #La vache qui rumine B 2012

Chaque Personne divine possède quelque chose qui lui est propre, et qui la distingue

L'Esprit-Saint remolit l'UniversNous croyons en un seul Dieu, mais sa vie intime est immensément riche d'être constituée de Trois Personnes réellement distinctes entre elles. Prendre au sérieux ce qui est professé dans le Symbole, c'est-à-dire la Foi en un Dieu en Trois Personnes égales mais distinctes, signifie voir en chaque Personne divine, à la lumière de la Révélation, ce qui lui est propre et la distingue des autres.

Dans la tradition théologico-ecclésiale, le recours au terme "personne" a constitué un moment important dans la compréhension de l'incompréhensible mystère de Dieu. De même que l'Écriture montre l'automanifestation de Dieu en constant dialogue avec l'homme, de même la réflexion de l'Église souligne que Dieu est personne parce qu'il est l'Être en dialogue et en relation. "L'Église utilise le terme 'substance' (rendu aussi parfois par 'essence' ou par 'nature') pour désigner l'être divin dans son unité, le terme 'personne' ou 'hypostase' pour désigner le Père, le Fils et le Saint Esprit dans leur distinction réelle entre eux, le terme 'relation' pour désigner le fait que leur distinction réside dans la référence les uns aux autres" (CEC 252). Les Trois Personnes divines sont donc dans l'unique divinité comme de pures relations, sans aucune juxtaposition. En ce sens, l'être du Père est le principe de tout, l'essence de la deuxième Personne est la filiation, c'est-à-dire le fait d'être Fils, tandis que le spécifique de la troisième Personne est d'être "spirée" du Père par le Fils.

 

La médiation de l'Esprit dans la Trinité et dans le Salut 03

dominicanus #La vache qui rumine B 2012

L'Esprit-Saint remolit l'UniversAlors, dans le paradoxe du Crucifié ressuscité, l'événement pascal révèle l'histoire trinitaire de Dieu, dans laqelle la communion et l'altérité expirment la "vérité" qui est Dieu (cf. CEC 214-215), dont la marque disctinctive est un amour unique et proprement impensable. "En vérité, tu vois la Trinité si tu vois l'amour" (saint Augustin, De Trinitate, 8, 8, 12). Telle est l'économie du salut (cf. CEC 236), dans laquelle est concentré le sens ultime de la réalité tout entière: si l'essence de Dieu est communion (koinônia), alors, en tant que créature du Dieu-Communion, l'homme sera appelé à la communion avec son Créateur et avec les autres hommes. Le Dieu de la révélation chrétienne "est un, mais non solitaire" (Fides Damasi, Dz 71). Dans le Credo, on professe un Dieu qui dans son essence est Père, Fils et Esprit Saint. Tel est notre Dieu, il est mystère d'Amour parce qu'il est communion de Trois Personnes et, pour cette raison, il est mystère d'une vie sans fin.

Il est possible de se rendre compte, en un certain sens, de ce que veut dire l'affirmation d'après laquelle Dieu, dans son essence, est Trinité-Communion, si l'on considère que, selon la Révélation, "Dieu est amour" (1 Jn 4, 16). Cette expression signifie que Dieu est Dieu précisément parce que de toute éternité, dans l'amour, librement, le Père engendre le Fils et, avec le Fils, "spire" (tire de sa propre origine) l'Esprit Saint.

Telle est l'opinion de la théologie des premiers conciles oecuméniques et celle des Père de l'Eglise. C'est une profession de foi trinitaire pour laquelle l'expression de Grégoire de Nazianze (ca. 390) "Quand je dis Dieu, j'entends le Père, le Fils et l'Esprit Saint" (Discours, XLV, 4) devient absolument normative de l'"orthodoxie" chrétienne.

La médiation de l'Esprit dans la Trinité et dans le Salut 02

dominicanus #La vache qui rumine B 2012

L'Esprit-Saint remolit l'UniversMais que signifie le fait que Dieu est Trinité? Le soupçon ne peut-il pas naître, de rendre équivoque ou difficilement compréhensible l'unicité de Dieu? Recueillir le sens et la portée de la révélation trinitaire de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint, n'est possible qu'en référence au contenu du message néo-testamentaire. Il est certain que le noyau de la foi de la communauté chrétienne primitive s'est concentré sur le Christ et sur son unicité, en relation à Dieu et à l'histoire du salut. Mais il est en outre évident que le mystère absolument singulier du Christ renvoie à l'être même de Dieu, dont il définit la divinité même. "Jésus a révélé que Dieu est 'Père' en un sens inouï: il ne l'est pas seulement en tant que Créateur; il est éternellement Père en relation à son Fils unique, lequel, à son tour, n'est Fils qu'en relation au Père" (CEC 240). En d'autres termes, la "Bonne Nouvelle" chrétienne est annonce trinitaire, et la divinité de Dieu ne peut être pensée, crue et professée que comme divinité du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. Tel est l'ineffable mystère de Dieu: si "Dieu est Trinité", "la Trinité est l'unique et seul Dieu" (saint Augustin, De Trinitate, 7, 6, 12; 1, 6, 10).

Dans cette perspective, on comprend pourquoi, à la base de la découverte de l'essence triniitaire de Dieu, il y a l'événement de la Pâque, ce moment culminant du destin historique de Jésus-Christ. Dans le geste gratuit du don de soi qu'il accomplit, Jésus, le Fils, exprime sa totale obéissance et sa pleine disponibilité à la volonté du Père, c'est-à-dire au projet d'amour dans lequel apparaît le sens ultime du salut. En cela, le mystère de la croix (theologia crucis) assume une valeur paradigmatique. Par-dessus tout parce que dans la croix se révèle la paternité de Dieu. En se livrant à la mort, le Fils se manifeste non comme un Dieu impassible, indifférent à l'homme, mais comme le Dieu de la bonté et de l'amour, dont l'infinité consiste dans l'amour qu'il porte à chacun de nous. C'est un "paradoxal mystère d'amour: en Christ souffre un Dieu rejeté par sa propre créature" (DeV 41). Dans le même temps, en mourant, Jésus livre l'Esprit (cf. Jn 19, 30), dans un abandon confiant et filial, et il le fait dans l'attente de cette réconciliation qui, à la Résurrection, deviendra pleine et définitive. "En Christ Jésus, vous qui, un temps, étiez loin, vous êtes devenus proches grâce à son sang (...). Par lui, nous pouvons nous présenter, les uns les autres, au Père, dans un seul Esprit" (Ep 2, 13.18).

La médiation de l'Esprit dans la Trinité et dans le Salut 01

dominicanus #La vache qui rumine B 2012

L'Esprit-Saint remolit l'Univers

 

La révélation chrétienne ne parle jamais d'un Dieu impersonnel, d'une puissance dominatrice ou terrifiante, mais révèle une Réalité divine merveilleuse et exaltante, qui invite à l'implication personnelle. Le Dieu manifesté ar Jésus-Christ est un Dieu personnel; il est même la communion de Trois Personnes. Cela veut dire que l'essence de Dieu est la communion (koinônia), c'est-à-dire la Trinité.

 

Dieu "est" Trinité

La vie intime, éternelle, de Dieu, cela même qui constitue Dieu, est son être-en-communion. Le Dieu révélé par Jésus-Christ, le Dieu unique et vrai, est essentiellement et absolument différent du Dieu de toute autre religion. Cette affirmation est fondamentale: tout se tient ou tout croule dans la mesure où la réalité de Dieu est ou non Trinité.

(à suivre)

Journal du Vatican / Ce péché de Sodome qui crie vers le ciel

dominicanus #actualités

La congrégation pour la doctrine de la foi fait réimprimer à l'identique sa lettre de 1986 relative à l'homosexualité, précisément au moment où différents gouvernements légalisent les unions gay. Les commentaires de Ratzinger et du cardinal Biffi 

 

francois.elluin.les-habitants-de-sodome.jpg


 

CITÉ DU VATICAN, le 18 mai 2012 –  La congrégation pour la doctrine de la foi travaille plus que jamais à accroître le rayon de diffusion de sa production magistérielle.

 

Non seulement elle vient d’inaugurer un nouveau site web qui est riche de documents :

 

> Journal du Vatican / Le Saint-Office à portée de souris

 

Mais elle a également chargé la Librairie Éditrice du Vatican de réimprimer ceux des volumes de sa collection ?Documenti e studi? [?Documents et études?] qui étaient épuisés et par conséquent introuvables dans le commerce.

 

Cette collection, créée en 1985, a pour but déclaré de "réunir dans des volumes distincts le texte bilingue des principaux documents publiés par la congrégation, avec une introduction rédigée par le cardinal préfet qui en représente l’enseignement dans le contexte actuel et des commentaires qui en expliquent les thèmes principaux".

 

La congrégation veut ainsi "accomplir sa double mission de promotion et de protection de la doctrine catholique, en particulier en ce qui concerne les points fondamentaux et controversés".

 

La collection a également été créée pour "répondre à un désir" exprimé par Jean-Paul II : celui d’instaurer "un dialogue confiant et constructif entre la curie romaine, organisme au service du ministère du successeur de Pierre, et tous ceux, évêques, prêtres, fidèles et théologiens, qui sont tenus, à divers titres, d’approfondir l’enseignement de l’Église".

 

Les premiers volumes réimprimés, avec de nouvelles couvertures, sont ceux qui concernent :

 

– la “Déclaration sur l’avortement provoqué” de 1974 (n° 3 de la collection, édité en 1998) ;

– des thèmes actuels d’eschatologie (n° 5, 2000) ;

– l’instruction "Donum Vitae" de 1987 (n° 12, 1990) ;

– la lettre "Communionis notio" de 1992 (n° 15, 1994) ;

– les “Considérations sur la primauté du successeur de Pierre dans le mystère de l’Église” de 1998 (n° 19, 2002).

 

Mais, en plus de ceux-là, il y a un autre volume réimprimé qui a une actualité toute particulière.

 

C’est celui qui est consacré à la pastorale des personnes homosexuelles (n° 11 de la série). Il a été publié pour la première fois en 1995 et contient la lettre relative à la pastorale des personnes homosexuelles qui avait été signée, le 1er octobre 1986, par le préfet et le secrétaire de l'époque, le cardinal Joseph Ratzinger et l’archevêque Alberto Bovone, après avoir été approuvée par Jean-Paul II, qui ordonna qu’elle soit publiée.

 

 

***

 

 

Ce document est d’actualité parce que jamais comme au cours de ces derniers mois la question de l’homosexualité n’avait été au centre de polémiques et de controverses qui ont impliqué l’Église catholique. Celle-ci n’a pas fait preuve d’unanimité dans ses prises de position, y compris au plus haut niveau de la hiérarchie.

 

Il suffirait de rappeler, à ce sujet, la décision récemment prise en Autriche par le cardinal archevêque de Vienne, Christoph Schönborn. Celui-ci a validé, en dépit de l’avis contraire du curé concerné, l’élection, en tant que membre d’un conseil pastoral, d’un homosexuel qui vit une union reconnue par la mairie et n’en éprouve manifestement aucun repentir – au contraire, il en tire de la fierté – de son comportement moral.

 

On pourrait également citer le désaccord vigoureusement manifesté, il y a quelques jours, par le cardinal archevêque de New-York, Timothy Dolan, à propos de l’appui donné publiquement par le président Barack Obama à la légalisation de ce que l’on appelle le “mariage gay”.

 

Le geste d’Obama avait créé une impression d’autant plus forte qu’il venait immédiatement après un référendum organisé dans l’état de Caroline du Nord, par lequel les citoyens ont donné une valeur constitutionnelle à la définition classique du mariage comme union d’un homme et d’une femme. Cette définition a également reçu le soutien du charismatique leader évangélique Billy Graham, âgé de 93 ans, chez qui Obama lui-même s’était rendu en “pèlerinage” au mois d’avril 2010 pour en recevoir les conseils, poursuivant ainsi une tradition présidentielle inaugurée par Dwight Eisenhower.

 

En Caroline du Nord 61 % des votants se sont prononcés en faveur de la constitutionnalisation du mariage traditionnel, avec plus de 1,3 million de suffrages, contre 39 %, soit environ 832 000 suffrages, même si les partisans de l’amendement ont recueilli à peine un peu plus de la moitié des fonds collectés par leurs adversaires : moins de 1,2 million de dollars contre plus de 2,34 millions de dollars.

 

Au même moment, et avec le même pourcentage de 61 %, la Convention des méthodistes réunie à Tampa, en Floride, a réaffirmé l’enseignement traditionnel de cette confession protestante, qui définit l’homosexualité comme "incompatible avec la doctrine chrétienne".

 

Une déclaration qui arrive à contre-tendance par rapport à d’autres dénominations protestantes historiques des États- Unis – les épiscopaliens, les presbytériens, les luthériens – qui, au cours de ces dernières années, ont voté en faveur de l’admission de pasteurs qui étaient ouvertement gay.

 

***

 

Pour en revenir à la lettre publiée en 1986 par la congrégation pour la doctrine de la foi, elle tend à corriger une interprétation laxiste, à propos de l'homosexualité, qui avait été donnée à une précédente “Déclaration sur certaines questions d’éthique sexuelle” publiée par cette même congrégation en 1975.

 

Le nouveau document affirme que l’"inclination" homosexuelle elle-même "doit être considérée comme objectivement désordonnée". Et "par conséquent ceux qui se trouvent dans cette condition devraient faire l’objet d’une sollicitude pastorale particulière afin qu’ils ne soient pas enclins à croire que la concrétisation de cette tendance dans les relations homosexuelles est une option moralement acceptable".

 

La lettre de 1986 constate que "l’on assiste même, dans certains pays, à une véritable tentative de manipulation de l’Église pour obtenir le soutien, souvent bien intentionné, de ses pasteurs en faveur d’un changement des normes de la législation civile", de manière à rendre celle-ci conforme aux conceptions de ces "groupes de pression" selon lesquels "l’homosexualité est une chose parfaitement inoffensive, sinon tout à fait bonne".

 

Dans la présentation écrite en 1995 pour la lettre de 1986 par celui qui était alors le cardinal Ratzinger – elle est partiellement reproduite ci-dessous – celui-ci explique qu’elle avait été conçue justement parce que "des façons de penser remettant en question la saine doctrine en matière d’homosexualité et rendant plus difficile la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles se répandaient de plus en plus".

 

Et "l'influence de ces courants de pensée – notait, il y a 17 ans, celui qui était alors préfet de la congrégation – n’a pas diminué" après la publication du document. Au contraire, elle a augmenté "surtout aux États-Unis et en Europe", au point d’accroître encore "l'actualité de la lettre".

 

Une actualité qui n’a jamais disparu, comme le montre le fait qu’aujourd’hui la Librairie Éditrice du Vatican a réimprimé le petit volume de 1995 sans commentaires supplémentaires.

 

Parmi les commentaires qui ont été réimprimés figure celui du jésuite Maurice Gilbert, bibliste bien connu, qui met en évidence le fait que, dans le Nouveau Testament, saint Paul "déclare que l'homosexualité est incompatible avec une authentique vie chrétienne", réaffirmant ainsi un enseignement "en conformité et aussi en référence à celui de l'Ancien Testament".

 

Le cardinal Giacomo Biffi est lui aussi revenu, récemment, sur ce sujet, avec le brio qui le caractérise, épinglant ceux qui aiment se gargariser de citations des Saintes Écritures mais oublient volontiers ce que dit saint Paul à propos de l'homosexualité.

 

Le cardinal Biffi, à qui l’âge n’a pas enlevé sa vivacité – on peut voir son texte ci-dessous – ne donne pas de noms.

 

Mais, par exemple, dans le récent livre "Credere e conoscere" ["Croire et connaître"] coécrit par le sénateur Ignazio Marino et le cardinal Carlo Maria Martini – dont "L'Espresso" et le "Corriere della Sera" ont donné en avant-première à leurs lecteurs précisément la page consacrée à l'homosexualité – le prélat jésuite, bibliste renommé, ne fait aucune allusion à ce que dit saint Paul à ce sujet.

 

En réalité l’Église a toujours considéré l’homosexualité comme l’un des péchés les plus graves, tout en maintenant la distinction entre le péché et le pécheur, le premier devant toujours être condamné et le second être traité avec miséricorde.

 

Dans le célèbre Grand Catéchisme de saint Pie X édité en 1905, dans la réponse à la question 966, l'homosexualité est le deuxième des quatre "péchés qui crient vengeance devant la face de Dieu" : l’"homicide volontaire"; le "péché impur contre l'ordre de la nature"; l’"oppression des pauvres"; le "refus du salaire aux ouvriers". 

 

Et le nouveau Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992 et en édition typique en 1997 en dit autant.

 

Au paragraphe 1867 il réaffirme que "la tradition catéchistique rappelle aussi qu’il existe des 'péchés qui crient vers le ciel".

 

Et de poursuivre, en langage biblique :

 

"Crient vers le ciel : le sang d’Abel ; le péché des Sodomites ; la clameur du peuple opprimé en Égypte ; la plainte de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin ; l'injustice envers le salarié".

 

www.chiesa

 


La lettre publiée en 1986 par la congrégation pour la doctrine de la foi à propos de la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles :

 

 

> "Homosexualitatis problema"

 

 


JOSEPH RATZINGER : "TOUT A COMMENCÉ AVEC LA RÉVOLUTION SEXUELLE"

 

(Extrait de l'introduction de : Congrégation pour la doctrine de la foi, "Lettre sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles, 1er octobre 1986. Texte et commentaires", Librairie Éditrice du Vatican, Cité du Vatican, 1995/2012)

 

 

Ce n’est pas un hasard si la diffusion et l’acceptation sociale croissante de l’homosexualité vont de pair avec une crise sérieuse en ce qui concerne le mariage et la famille, avec la large diffusion d’une mentalité hostile à la vie ainsi qu’avec une effrayante liberté sexuelle.

 

Sans vouloir contester qu’il y ait plusieurs causes de ce phénomène, on peut dire que l’on trouve à sa racine une "nouvelle" compréhension, complètement transformée, de la sexualité humaine.

 

La "révolution sexuelle" qui s’est déchaînée au cours des années 1960 voulait "libérer" la sexualité humaine de la camisole de force que constituait la morale traditionnelle. Elle a commencé à chanter les louanges de la sexualité comme simple bien de consommation et comme moyen d’atteindre le plaisir. La satisfaction de l’impulsion sexuelle fut vantée comme étant la voie vers le bonheur et vers le véritable développement de la personnalité. Des valeurs telles que l'autocontrôle et la chasteté furent de moins en moins acceptées. Beaucoup de gens considéraient que la continence sexuelle n’était pas naturelle et pas vivable. D’autres personnes, à leur tour, cherchaient à faire passer complètement la sexualité humaine dans le domaine du "privé" et du "subjectif" : si deux personnes s’aiment réciproquement et veulent se l’exprimer dans le langage de l’amour, pourquoi faudrait-il le leur interdire ?

 

Par la suite, l'exercice de la sexualité a été de plus en plus détaché du mariage et, surtout en raison de la diffusion mondiale des moyens de contraception, de la procréation. On a affirmé que l’"ancienne" conception de la sexualité correspondait à une autre culture qui, entre-temps, s’était transformée.

 

Les affirmations bibliques devaient également être envisagées dans le contexte du temps et de la situation d’alors, elles ne pouvaient pas être considérées comme des vérités morales "atemporelles". C’était vrai en particulier pour les passages dans lesquels la Bible parle de pratiques homosexuelles.

 

L'argument traditionnel selon lequel le comportement sexuel serait immoral dans les cas où il est en contradiction avec la "nature" de l'homme fut abandonné. Ce qui est "naturel", ou "pas naturel", serait également toujours fonction de la culture et de la sensibilité subjective de chaque peuple. Et, de plus, on pourrait trouver de l'homosexualité partout dans la nature. Beaucoup de gens considéraient que les diverses formes anormales de sexualité, y compris l'homosexualité, étaient de simples "variantes" de la nature, qui devraient être acceptées et approuvées : de même qu’il y a des gens qui ont la peau de couleur noire, blanche ou rouge, de même que les uns se servent de leur main droite et les autres de leur main gauche, de même beaucoup de gens auraient une tendance à l'amour hétérosexuel et d’autres à l'amour homosexuel.

 

Derrière ces idées et d’autres du même genre se cache un problème de morale central : quelle est la nature de la sexualité humaine ? Ou bien, de manière plus générale : quelle est la nature de l'homme ? Et quand un acte correspond-il à cette nature ?

 

De fait, si le concept de nature, comme dans les approches mentionnées ci-dessus, n’est compris que de manière physico-empirique, il n’est pas possible de parvenir à un jugement univoque, qui transcende les diverses cultures, à propos de la valeur morale d’un acte.

 

Cependant le concept de nature, qui est sous-jacent à toute la tradition ainsi qu’aux déclarations magistérielles de l’Église (cf. "Veritatis splendor", n° 46-53), a un caractère non pas physique, mais métaphysique : un acte a été et est considéré comme naturel lorsqu’il est en harmonie avec l'essence de l'homme, avec son être voulu par Dieu. À partir de cet être, qui resplendit dans l’ordre de la création – et qui est renforcé par la révélation – la raison peut déduire l'impératif du devoir, surtout si elle est éclairée par la foi. Dans la nature, autrement dit dans la création, l’homme peut reconnaître un "logos", un sens et un but, qui le conduit à la véritable autoréalisation et à son bonheur, et qui est fondé en fin de compte sur la volonté de Dieu.

 

C’est dans la perte de ce concept métaphysique de nature, accompagnée d’un abandon presque complet de la théologie de la création, qu’il faut chercher l’une des causes principales de la crise morale que connaît notre époque.

 

En effet, si le devoir de l’homme n’est plus considéré comme étant ancré dans l’être et donc dans la sagesse du créateur, il ne reste que l'alternative qui découle de la sagesse humaine. Mais alors c’est l’œuvre de l’homme, soumise au changement du temps, qui peut être remodelée et manipulée. Alors, en dernier recours, c’est la majorité qui décide de ce qui est bien et de ce qui est mal. Alors les "groupes de pression", qui savent guider l'opinion de la masse, ont de grandes perspectives de succès.

 

L’Église ne peut pas donner dans une déclaration magistérielle une réponse à toutes les questions de fond que l’on vient de mentionner. Toutefois, étant donné que des façons de penser remettant en question la saine doctrine en matière d’homosexualité et rendant plus difficile la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles se répandaient de plus en plus, la congrégation pour la doctrine de la foi a publié avec l'approbation du pape Jean-Paul II, le 1er octobre 1986, la lettre aux évêques de l’Église catholique "Homosexualitatis problema".

 

Au cours des années qui ont suivi la publication de cette lettre, l'influence des courants d’idées évoqués plus haut n’a pas diminué. Dans l'opinion publique, le comportement homosexuel semble déjà largement accepté. La pression de certains groupes, qui demandent l'assimilation juridique des formes de vie homosexuelle à la forme traditionnelle du mariage, devient de plus en plus forte dans différents pays, surtout aux États-Unis et en Europe. Ces tentatives montrent l'actualité de la lettre.

 


 

 

GIACOMO BIFFI : "JE PENSE COMME SAINT PAUL ET CEUX QUI LE CENSURENT SONT DES LÂCHES"  

 

(Extrait de : G. Biffi, "Memorie e digressioni di un italiano cardinale" [Mémoires et digressions d’un Italien cardinal], nouvelle édition augmentée, Cantagalli, Sienne, 2010, pp. 609-612)

 

 

En ce qui concerne le problème aujourd’hui émergent de l’homosexualité, la conception chrétienne nous enseigne qu’il faut toujours distinguer le respect dû aux personnes - qui comporte le refus de leur exclusion sociale et politique sous quelque forme que ce soit (à la réserve de la nature incontournable de la réalité matrimoniale et familiale) - du refus, qui est juste, de toute “idéologie de l’homosexualité” exaltée.

 

La parole de Dieu, telle que nous la connaissons dans une page de l’épître de l’apôtre Paul aux Romains, nous propose en revanche une interprétation théologique du phénomène de l’aberration culturelle qui se répand dans ce domaine : cette aberration – affirme le texte sacré – est en même temps la preuve et le résultat du fait que Dieu est exclu de l’attention collective et de la vie sociale, et de la réticence à lui rendre la gloire qui lui revient (cf. Romains 1, 21).

 

L’exclusion du Créateur provoque un déraillement universel de la raison : «Ils ont perdu le sens dans leurs vains raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré. Dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous» (Romains 1, 21-22). En conséquence de cet aveuglement intellectuel, il s’est produit une chute comportementale et théorique dans la débauche la plus complète : «C’est pourquoi Dieu les a livrés selon les convoitises de leur cœur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps» (Romains 1, 24).

 

Et, de façon à empêcher toute équivoque et toute lecture accommodante, l’apôtre poursuit par une analyse impressionnante qui est formulée en termes tout à fait explicites :

 

«C’est pourquoi Dieu les a abandonnés à des passions avilissantes ; en effet leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature. Pareillement les hommes, délaissant le rapport naturel avec la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leur personne l’inévitable salaire de leur égarement. Et comme ils n’ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à leur esprit sans jugement et ils ont commis des actions indignes» (Romains 1, 26-28).

 

Enfin saint Paul prend soin de faire remarquer que l’on atteint le summum de l’abjection lorsque “les auteurs de pareilles actions… non seulement les commettent, mais approuvent également ceux qui les commettent” (cf. Romains 1, 32).

 

Il s’agit là d’une page du livre inspiré, qu’aucune autorité terrestre ne peut nous obliger à censurer. Et, si nous voulons être fidèles à la parole de Dieu, nous n’avons même pas droit à la lâcheté de passer cette page sous silence par crainte de ne pas paraître “politiquement corrects”.

 

Nous devons au contraire souligner l’intérêt remarquable, pour notre époque, de cet enseignement de la Révélation : il apparaît bien que ce que saint Paul signalait comme se produisant dans le monde gréco-romain correspond prophétiquement à ce qui s’est produit dans la culture occidentale au cours de ces derniers siècles. L’exclusion du Créateur – jusqu’à cette proclamation grotesque, il y a quelques décennies, de la “mort de Dieu” – a eu comme conséquence (et presque comme punition intrinsèque) la diffusion d’une interprétation aberrante de la sexualité, inconnue (dans son arrogance) aux époques précédentes.

 

L’idéologie de l’homosexualité – comme cela arrive fréquemment aux idéologies lorsqu’elles deviennent agressives et qu’elles en arrivent à être politiquement victorieuses – devient un piège pour notre légitime autonomie de pensée : ceux qui ne l’approuvent pas risquent d’être condamnés à une espèce de marginalisation culturelle et sociale.

 

Les attentats contre la liberté de jugement commencent par le langage. Les gens qui ne se résignent pas à faire bon accueil à l’“homophilie” (c’est-à-dire la bonne opinion théorique concernant les relations homosexuelles) sont accusés d’“homophobie” (étymologiquement la “peur de l’homosexualité”). Que ce soit bien clair : celui qui est rendu fort par la lumière de la parole inspirée et qui vit dans la “crainte de Dieu”, n’a peur de rien, sauf de la stupidité, face à laquelle, disait Bonhoeffer, nous sommes sans défense. Maintenant on va parfois jusqu’à lancer contre nous l’accusation incroyablement arbitraire de “racisme” : un terme qui, d’ailleurs, n’a rien à voir avec ce problème et qui, en tout cas, est tout à fait étranger à notre doctrine et à notre histoire.

 

Le problème de fond qui se profile est le suivant : est-il encore permis, de nos jours, d’être des disciples fidèles et cohérents de l’enseignement du Christ (qui, depuis des millénaires, a inspiré et enrichi toute la civilisation occidentale), ou bien faut-il que nous nous préparions à une nouvelle forme de persécution, mise en œuvre par les homosexuels factieux, par leurs complices idéologiques et aussi par ceux dont le devoir serait de défendre la liberté intellectuelle de tous, y compris celle des chrétiens ?

 

Nous posons une question en particulier aux théologiens, aux biblistes et aux responsables de la pastorale. Comment se fait-il que, dans l’actuel climat de valorisation quasi obsessionnelle de la Sainte Écriture, le passage de l’épître aux Romains 1, 21-32 de saint Paul ne soit jamais cité par personne ? Comment se fait-il que l’on ne se préoccupe pas un peu plus de le faire connaître aux croyants et aux non-croyants, malgré son évidente actualité ?

 


 

 

(s.m.) Le fait que la condamnation sans équivoque des comportements homosexuels par saint Paul dans son épître aux Romains crée de la confusion non seulement dans l’Église catholique mais également dans d’autres confessions chrétiennes est prouvé – entre autres – par la polémique qui est en cours chez les vaudois, la plus connue et la plus vivante des communautés protestantes "historiques" présentes en Italie.

 

En 2010, leur synode annuel a donné le feu vert à la bénédiction nuptiale des couples homosexuels "là où l’église locale a atteint un consensus mature et respectueux".

 

À la suite de quoi, au cours des mois suivants, certains pasteurs ont effectivement béni des mariages entre hommes et entre femmes. Ils étaient soutenus par la pasteure Maria Bonafede, qui occupe la plus haute charge dans la communauté, celle de modérateur de la Table vaudoise.

 

Mais les opposants au mariage homosexuel étaient aussi aguerris. Ils ont publié un manifeste d’opposition. Et ils ont reçu le soutien du pasteur Paolo Ricca, le plus connu et le plus estimé des théologiens vaudois, qui fait autorité.

 

En juin 2011, Ricca a écrit dans l’hebdomadaire vaudois officiel "Riforma" ["Réforme"] que, en donnant son accord à la bénédiction des couples homosexuels, le synode avait pris une décision "praeter Scripturam", hors de l’Écriture. Et il a cité le saint Paul de l’épître aux Romains, celui-là même qui est cité par le cardinal Biffi dans le passage reproduit ci-dessus.

 

Être hors de l’Écriture constitue la plus brûlante des accusations pour un protestant. Mais l’état-major des pasteurs et des théologiens vaudois a répondu à Ricca que saint Paul ne doit pas être pris au pied de la lettre mais interprété dans le "contexte" de son temps, influencé par des préjugés marqués par un "caractère patriarcal" et un "mépris ethnico-religieux" inacceptables aujourd’hui...

 

La polémique continue. Pour en connaître les détails, voir le blog "Settimo cielo" :

 

> Matrimoni gay in casa valdese. Ed è subito divorzio

 

 


 

La mémorable réflexion de Benoît XVI à propos du péché de Sodome et de la miséricorde de Dieu, lors de l'audience générale du 18 mai 2011 :

 

> Les dix justes qui n'ont pas sauvé Sodome et Gomorrhe

 

 

 

Illustration : François Elluin, Les habitants de Sodome provoquent la colère divine, gravure pour l'ouvrage libertin "Le pot-pourri de Loth", 1781.

 

 

 

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

 

 

Cardinal Sarr - Un pacte social lie l’Eglise à l’Afrique

dominicanus #actualités

Allocution prononcée le mercredi 16 mai à Rome par le cardinal Sarr, archevêque de Dakar, au Sénégal, à l’occasion d’un Congrès International organisé par l’Université pontificale Urbanienne sur le thème : “A l’écoute de l’Afrique : ses contextes, ses attentes, son potentiel”.

 

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L’Evangile de la Réconciliation et la redécouverte du Bien commun, objectifs prioritaires de convergence du Pacte social.

INTRODUCTION

Dans la conclusion des travaux de la deuxième Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques, les Pères Synodaux ont clairement dit leur conviction : « L’Afrique n’est pas abandonnée. Notre destinée est encore en nos mains. Tout ce qu’elle demande, c’est de disposer de l’espace pour respirer et s’épanouir. L’Afrique est en mouvement, et l’Eglise qui lui procure la lumière de l’Evangile, chemine avec elle. Les eaux ont beau être impétueuses, mais les yeux fixés sur le Seigneur Jésus, nous parviendrons sains et saufs au port de la réconciliation, de la justice et de la paix (Cf. Mt 14, 28-32) ». Qu’est-ce qui peut bien justifier l’optimisme et la confiance des Pères Synodaux ? 

 
Le deuxième Synode spécial pour l’Afrique s’est tenu au Vatican, en 2009. Auparavant, le Pape Jean-Paul II, par deux fois, avait demandé pardon. En 1985, à Yaoundé, au nom de l’Europe, pour la Traite des Esclaves et le colonialisme, en ces termes : « Oui, on peut dire que les disciples du Christ devront toujours, dans le monde, mener « une pastorale de guérison et de compassion », comme le Bon Samaritain de l’Evangile, simplement parce que l’homme qui se trouve dans le besoin, sur le bord de la route , est leur frère, leur « prochain » (cf. Lc 10, « 33-37 »). Au cours de l’histoire, des gens appartenant à des nations chrétiennes ne l’ont malheureusement pas toujours fait, et nous en demandons pardon à nos frères africains qui ont tant souffert par exemple de la traite des Noirs. Mais l’Evangile demeure comme un appel sans équivoque ». 


En 1992, à Gorée, pour le crime contre l’Humanité qu’a été la Traite Négrière : « Il convient que soit confessé en toute vérité et humilité ce péché de l’homme contre l’homme, ce péché de l’homme contre Dieu… De ce sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel. Nous prions pour qu’à l’avenir les disciples du Christ se montrent pleinement fidèles à l’observance du commandement de l’amour fraternel légué par leur Maître ». 


En 2003, dans ce même « sanctuaire » de Gorée, à la suite du Saint Père, ce sont les représentants des Conférences Episcopales régionales et nationales d’Afrique qui, à leur tour, ont « confessé le crime contre l’humanité et la blessure au cœur de Dieu notre Père qu’ont été l’esclavage et la Traite Négrière ». 


Pour avoir reconnu ses erreurs et demandé pardon, l’Eglise rend présente, au cœur de l’Afrique, la grâce de la réconciliation opérée entre Dieu et l’humanité, et entre les hommes eux-mêmes, par le Christ Jésus, devenu notre Justice et notre Paix. Elle peut ainsi s’engager avec assurance au côté de l’Afrique et cheminer avec elle. En effet, l’Afrique a, aujourd’hui, un besoin urgent, non seulement de réconciliation, donc de vérité, de justice et de paix, mais aussi de redécouverte du sens du Bien commun. Ces deux objectifs sont primordiaux et solidaires pour l’édification de sociétés, où est possible l’épanouissement de tout l’homme et de tout homme. 


L’Eglise est liée par solidarité à la société, aux hommes, comme nous le rappellent les textes du Magistère : « L’Eglise, qui participe aux joies et aux espoirs, aux angoisses et aux tristesses des hommes, est solidaire de tout homme et de toute femme, en tout lieu et en tout temps. Elle est ministre du salut, non pas d’une manière abstraite ou purement spirituelle, mais dans le contexte de l’histoire et du monde où l’homme vit… ». 


Un véritable contrat social ou pacte social lie donc l’Eglise et l’Afrique. Pour bien repérer les signes des promesses de lendemains meilleurs, il convient de situer : 


Le contexte. 


Quel peut être l’apport du continent africain à l’Evangile de la Réconciliation et à la redécouverte du Bien commun ? 


Quel rapport entre l’Evangile de la Réconciliation et la redécouverte du Bien commun ?


LE CONTEXTE 


La mondialisation et la crise, qui l’accompagne, n’épargnent pas l’Afrique, fragilisée par de nombreuses difficultés : l’aggravation de la pauvreté, la famine, les pandémies, les conflits politique, interethniques et même interreligieux ; difficultés auxquelles il faut ajouter les violations des droits de l’homme. L’Afrique n’en a pas le monopole, mais c’est en Afrique que la situation est la plus préoccupante. Nous sommes en présence d’une crise profonde des valeurs, une véritable crise morale caractérisée par le triomphe de l’individualisme, de l’argent facile, de la violence ; un renversement des valeurs qui résulte de l’abandon d’une logique communautaire basée sur la solidarité, d’une logique du vivre ensemble, au profit d’une logique de l’individu qui conduit à l’indifférence. 
De tous les problèmes que nous avons à résoudre aujourd’hui en Afrique, le problème de la Réconciliation, qui inclut le pardon, est le plus préoccupant. Il reste indissociable de la vérité, de la justice, de la paix. Notre continent est toujours le théâtre de multiples foyers de tensions et de conflits. On assiste même à un élargissement géographique des conflits interreligieux, qui s’apparentent de plus en plus à de réelles guerres de religion menées par des extrémistes islamistes contre des chrétiens. 
Ce besoin de réconciliation est des plus pressants en Afrique, du fait de l’inculture grave de nombreux dirigeants en matière de politique, de leur mépris des droits humains, qu’ils violent allègrement, avec un sentiment de totale impunité. Certains d’entre eux ne s’intéressent aux institutions religieuses que pour les instrumentaliser à des fins autres que spirituelles ; d’autres se montrent incapables, par ailleurs, de concevoir que l’on puisse résoudre un différend, autrement que par la force et la violence. Beaucoup s’avèrent plus préoccupés de sauvegarder leurs intérêts personnels, leurs privilèges ; plus préoccupés de se maintenir au pouvoir, avec leurs familles, que de promouvoir la vérité, la justice, la réconciliation, le développement. 
Le contexte est complexe. Parmi les facteurs de conflits sur le continent, il faut encore relever l’existence de régimes autoritaires. En effet, depuis l’éclatement du Bloc soviétique, donc depuis la fin de la Guerre froide, sont apparus en Afrique des régimes tyranniques, caractérisés par une excessive concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme, le Président de la République, entraînant un déséquilibre institutionnel entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Sous le couvert du principe de souveraineté nationale et de non intervention il en est qui ont mis en place des politiques de répression, d’exclusion et de marginalisation contre leurs propres populations, et cela en toute impunité. 
On peut encore remonter aux régimes politiques antérieurs. Dans les années 1960, années des indépendances, en plusieurs pays d’Afrique s’étaient constitués des pouvoirs politiques antidémocratiques, peu soucieux des droits de l’homme. L’orientation prise par la plupart de ces régimes avait pour particularité de privilégier le pouvoir personnel, en invoquant la fidélité à la tradition, à la culture, à la personnalité africaine. Mais le recours aux traditions ancestrales, à la coutume, à l’identité culturelle, avait aussi pour objectif de donner un surplus de légitimité au fondement légal du pouvoir politique. Il ne faut pas non plus oublier qu’il pouvait aussi bien servir à masquer la réalité d’un pouvoir qui, sous le couvert de la tradition, se permettait de violer les droits inaliénables des personnes, en toute impunité.
Si, pendant longtemps, les populations ont subi la répression multiforme des régimes antidémocratiques, elles ont appris peu à peu, durant les cinquante ans après l’indépendance, à ne plus se laisser faire, à ne pas se laisser assujettir, mais à faire prévaloir leur droit de résistance, leur droit à la liberté, à la démocratie et au développement. Ce qui peut expliquer les nombreuses manifestations, parfois violentes, que l’on peut observer dans différents pays. 
Parmi les facteurs de conflits, l’on ne doit pas exclure non plus ce qu’il est convenu d’appeler la mauvaise gouvernance. Elle est la cause de nombreuses crises postélectorales, engendrées par des élections mal organisées, sans transparence. Les crises qui en découlent s’expliquent par la volonté des dirigeants au pouvoir de s’y maintenir, de se succéder à eux-mêmes, malgré les raisons démocratiques de le transmettre. Ils provoquent ainsi la résistance ou « l’indignation » de ceux, qui aspirent à l’exercice démocratique du pouvoir. 
De telles situations, qui ne sont pas rares, ont souvent conduit les institutions internationales et régionales à user de médiations, qui n’ont pas toujours été couronnées de succès, au point qu’il a fallu des fois, recourir à l’usage de la force, pour faire respecter le droit. 
Si le contexte social, économique et politique du continent Africain continue, des années des indépendances à nos jours, de comprendre de telles zones d’ombre, il y a eu heureusement des dirigeants politiques et des régimes, qui ont fait exception, en menant des politiques économiques et sociales satisfaisantes, eu égard aux nombreuses difficultés de l’apprentissage de la démocratie. 
Depuis quelques années, soit une ou deux décades, des frémissements de croissance économique, d’améliorations sociales, de démocratisation et de meilleure gouvernance ont été observés et s’observent encore. Ce qui vient de se passer dans mon pays, le Sénégal, à l’occasion des dernières élections présidentielles, ne peut qu’entretenir et conforter la foi et l’espérance d’un avenir plus radieux pour les pays du continent, avec un accompagnement de plus en plus fécond de nos sociétés, par l’Eglise. 


APPORT POSSIBLE DU CONTINENT AFRICAIN


Si le Sénégal a échappé à la violence grâce à la maturité de son électorat et à la contribution des interventions de l’Eglise, ce ne fut pas le cas dans d’autres pays africains. Les difficultés ont commencé par ci par là après la cessation des conflits, quand on n’a pas su les prévenir. Comment reconstituer l’unité d’une nation, dont les membres et groupes se sont divisés, se sont opposés par la guerre ? Quelle stratégie de résolution des conflits mettre en place, afin d’assurer une paix durable qui repose à la fois sur la vérité, la justice et la réconciliation ; qui puisse garantir la démocratie et le développement, donc le vivre ensemble ; qui puisse revivifier les liens de solidarité au sein des familles, de la société dans ses différentes composantes?
La question qui se pose est donc de savoir si l’Afrique a la capacité de résister, de s’indigner. D’où peut-elle tirer l’inspiration, l’énergie nécessaire pour surmonter ses difficultés, si ce n’est de son propre fond, de ses traditions, de sa propre culture ? Le patrimoine africain de résolution des conflits peut-il assurer les conditions durables du « vivre ensemble », de la réconciliation ? 
Le recours aux Commissions Vérité et Réconciliation est l’exemple qui mérite que l’on s’y attarde, comme illustration d’un recours réussi à la tradition, pour restaurer les meilleures conditions du vivre ensemble, à la suite d’un conflit. 
L’expérience Sud-africaine de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation s’impose, aujourd’hui, presque naturellement, partout en Afrique, comme l’effort de vérité, de justice et de paix, là où les solidarités sont menacées. L’on doit se demander pourquoi cette adhésion au modèle Sud-africain s’impose-t-elle si facilement ? Nelson MANDELA, à la fin de l’Apartheid, alors Président de l’ANC, a dû faire preuve de beaucoup de fermeté et de volonté, pour imposer et faire admettre à son peuple, alors sceptique, qu’il était nécessaire de faire table-rase de toutes les atrocités commises durant la période de l’Apartheid, au profit de la paix. Si l’on voulait que le pays survive, il fallait nécessairement pardonner et se réconcilier. La connotation religieuse du pardon apparaît ici indissociable de la réconciliation. La Commission Vérité et Réconciliation a donc été créée, et la présidence confiée à l’Archevêque du Cap, Monseigneur Desmond TUTU. La dimension religieuse du pardon, dimension chrétienne, introduite par l’Archevêque du Cap, est apparue indispensable pour une véritable réconciliation.
Le modèle Sud-africain a été suivi, avec quelques variantes, en plusieurs pays d’Afrique, où des processus anti-démocratiques et violents avaient conduit à des traumatismes graves : par exemple en Sierra Leone, au Liberia, au Togo, en Guinée-Conakry, en Côte d’Ivoire. Si, dans le cas du Rwanda, c’est le Tribunal Pénal International, installé à Harusha, qui a été chargé de juger les principaux responsables du génocide, il est intéressant de noter que le Gouvernement Rwandais a cependant estimé utile de créer, ou plutôt d’installer à côté du TPI, pour l’accompagner, une structure puisée au plus profond de la culture du peuple Rwandais, le GACHACHA, qui donne une voie de recours au dialogue, à la rencontre entre bourreaux et victimes, et permet une réconciliation pour le futur. 
Ce n’est pas un hasard, si les autorités Rwandaises ont eu recours à ce mode traditionnel de résolution des conflits. C’est parce qu’il ne s’agit pas seulement de juger, de condamner, mais aussi et surtout de pardonner et de réconcilier. Mais l’on ne peut pardonner, l’on ne peut rendre justice que si la vérité, la vérité des faits est établie et reconnue. La réconciliation est inséparable du pardon. C’est ce qu’avait compris l’Archevêque du Cap, Monseigneur Desmond TUTU. On lui a reproché d’avoir introduit une dimension spirituelle, chrétienne, dans la notion même de réconciliation. Si l’on se réfère aux traditions africaines, la dimension spirituelle ou religieuse n’est pas absente de la réconciliation. C’est ce que révèle la coutume Rwandaise du GACHACHA. Mais il demeure que tout dans nos coutumes n’est pas bon à prendre. 
C’est d’une certaine façon les modèles ancestraux, tel le GACHACHA, que reprennent implicitement les Commissions Vérité et Réconciliation, dans leurs différentes variantes. C’est parce qu’elles renvoient à la culture africaine ou, si l’on préfère, parce qu’elles lui sont connaturelles, qu’elles sont adoptées presque naturellement, sans trop de réticences, par les pays africains, où elles ont été mises en place, alors que les médiations des organisations internationales ou régionales n’y sont pas toujours bien accueillies. Il semble donc y avoir une continuité entre ces expériences, qui révèle une unité culturelle des populations, non seulement de la région des Grands Lacs et de l’Afrique du Sud, mais aussi de l’ensemble des pays africains, qui ont recours à ce mode de résolution des conflits.
Les autorités d’Abidjan, par exemple, ont dénommé la Commission nationale : « Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation ». Sa mission est d’initier une réflexion collective et impartiale, sous-tendue par la volonté commune de vivre ensemble, et de déterminer de nouvelles règles de cohabitation pacifique. C’est sur la force des traditions et des cultures du pays que la Commission veut faire reposer son entreprise, qu’elle accompagne de cérémonies de purification selon la tradition. Aussi, son président s’est-il entouré, pour mener à bien sa mission, parmi les membres de sa Commission, de personnalités religieuses appartenant à l’Islam, au Christianisme et à la Coutume, des religions du Livre et des religions traditionnelles.. Comme on le voit, c’est donc parce qu’elles renvoient à la culture africaine, à ses traditions, que ces Commissions sont adoptées presque naturellement par les pays, où elles ont été mises en place.

L’Afrique nous offre un autre modèle, il s’agit de Conférences Nationales. La première fois qu’elle a été expérimentée, c’était au Bénin, dans les années 1990, sous la direction de l’Archevêque de Cotonou, Monseigneur Isidore de SOUZA. Intitulée « Conférence Nationale des Forces vives », elle s’était donnée comme projet de définir un ordre nouveau, après avoir proclamé sa souveraineté et le caractère exécutoire de ses décisions, et engagé le mouvement conduisant au changement de régime : dissolution des instances « révolutionnaires », mise en place d’institutions de transition… 
La décision de constituer une Conférence Nationale a été prise en une période d’instabilité très grave. En effet, en 1988-1989, le Bénin rencontrait d’énormes difficultés : crises financière, sociale et politique, aggravées par des grèves des enseignants, étudiants et élèves, grèves générales accompagnées de manifestations de rue. Un contexte de violence et de tension, et une forte pression sur le pouvoir venant de l’Eglise catholique appelant au changement, des travailleurs demandant la démission du Président de la République. La particularité de la Conférence Nationale du modèle Béninois était le dialogue entre les parties, la volonté de privilégier la réconciliation, avec pour effet d’empêcher le recours à la violence, à l’affrontement. Ce fut une expérience exceptionnelle, qui a permis une transition démocratique sans violence, et abouti à l’élection d’un nouveau Président. 
Toutes ces formes de stratégies de résolution des conflits, de lutte contre la violence, initiées en Afrique et expérimentées dans plusieurs Etats, qu’il s’agisse des Conférences Nationales, des Commissions Vérité et Réconciliation, ou du GACHACHA, s’apparentent à une pratique ancestrale de la culture africaine : la palabre qui se déroulait sous l’ « arbre à palabre ». Il s’agit, autrement dit, de la prise de Parole, de la circulation de la Parole, c’est-à-dire de cette Parole qui crée la culture, qui instaure un lien, une circulation, une communication entre les hommes. 
Qu’est-ce qui se joue dans la communication, qu’est ce qui circule entre les hommes ? C’est la vérité. La communication, c’est la recherche commune de la vérité. Il s’agit, en effet, d’instaurer le dialogue, de se parler, de réapprendre à se parler, en reconnaissant ses responsabilités dans les actes qui ont été commis ; il s’agit de solliciter le pardon faisant appel à l’intelligence et au cœur de l’autre. La force de la Parole, c’est de réunir, de créer les conditions de la reconnaissance mutuelle des hommes comme hommes, comme personnes humaines, sujets libres. Il s’agit donc de redécouvrir notre commune humanité, oubliée du fait des traumatismes vécus, des liens affectifs et sociaux rompus du fait des affrontements, de la haine.. Ce qui exige une véritable conversion, un retour sur soi. 
Les Pères synodaux avaient donc bien raison par ailleurs de recommander aux Africains de puiser dans leurs propres traditions, pour résoudre leurs difficultés, et de ne pas ignorer ce que contiennent de valeurs les religions traditionnelles.


EVANGILE DE LA RECONCILIATION ET REDECOUVERTE DU BIEN COMMUN

L’Afrique n’a donc pas les mais vides ; elle ne vient pas les mains vides. Dans ses traditions, elle voyait et pratiquait la Réconciliation avec une dimension religieuse, que les Commissions Vérité et Réconciliation n’ont ni ignorée, ni rejetée. Alors, le Fils de Dieu fait homme pour sauver les hommes, venu pour accomplir, et non pour abolir (cf Mt 5, 14), vient à la rencontre de l’Afrique, pour lui annoncer et lui faire vivre la Bonne Nouvelle de la plénitude de la Réconciliation, l’Evangile de la Réconciliation.
Le Christ vient confirmer à l’Afrique que la Réconciliation a sa source en Dieu : « En effet, c’est la grâce de Dieu qui nous donne un cœur nouveau et qui nous réconcilie avec lui et avec les autres. C’est le Christ qui a rétabli l’humanité dans l’amour du Père. La Réconciliation prend donc sa source dans cet amour ; elle naît de l’initiative du Père de renouer la relation avec l’humanité, relation rompue par le péché de l’homme. » Exhortation postsynodale Africae Munus n° 20.
Il vient lui annoncer que la Réconciliation, qu’il apporte, établit une double communion, la communion entre Dieu et les hommes, la communion entre les hommes. « C’est aussi la restauration des relations entre les hommes au moyen de la résolution des différends et la suppression des obstacles à leurs relations grâce à l’expérience de l’amour de Dieu. » AM – n°20.
Il lui enseigne encore les moyens donnés par Dieu pour la restauration véritable et durable des liens de fraternité de la famille, qu’est et doit toujours être l’humanité. « La justice des hommes qui ne prend pas sa source dans la réconciliation par la « vérité de l’amour » (Eph. 4, 15) demeure inachevée ; elle n’est pas authentiquement justice. C’est l’amour de la vérité, - « la vérité tout entière » à laquelle l’Esprit seul peut nous conduire (cf Jn 16,13) –, qui trace le chemin que notre justice humaine doit emprunter pour aboutir à la restauration des liens de fraternité dans la « famille humaine », communauté de paix réconciliée avec Dieu par le Christ ». AM-n°18.
Enfin, le Christ vient confirmer à l’Afrique que la Réconciliation doit avoir pour base la « purification intérieure de l’homme qui constitue la condition préliminaire essentielle à l’édification de la justice et de la paix. » AM_n°19. Qu’elle doit aussi avoir pour base la purification de la mémoire :
« C’est en donnant et en accueillant le pardon que les mémoires blessées des personnes ou des communautés ont pu guérir et que des familles jadis divisées ont retrouvé l’harmonie. » AM-n°21.
« Pour devenir effective, cette réconciliation devra être accompagnée par un acte courageux et honnête : la recherche des responsables de ces conflits… Les victimes ont droit à la vérité et à la justice. Il est important actuellement et pour l’avenir de purifier la mémoire, afin de construire une société meilleure, où de telles tragédies ne se répètent plus. AM-n°21.
En vérité, le Christ vient accomplir la Réconciliation entrevue et tentée par les peuples Africains. La Réconciliation qu’il leur apporte, et qui vient de Dieu le Père, leur fait dépasser définitivement les divisions, les oppositions, les conflits, s’ils la comprennent, l’accueillent et la vivent comme elle est révélée. Elle leur fait rétablir les liens de fraternité et de solidarité familiales, au sein de leurs sociétés et nations. Elle produit la purification intérieure des personnes, véritable conversion qui leur permet de redécouvrir la dignité et l’égalité qui leur viennent de Dieu, ainsi que la liberté qui permet de reconnaître les responsabilités et de les assumer.
La Réconciliation donnée par le Christ produit en somme la Purification de la Mémoire, que les Evêques du Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et Madagascar ont célébrée, à Gorée au Sénégal, en octobre 2003, à la suite des Demandes de Pardon du Bienheureux Pape Jean-Paul II. Elle peut alors produire la « Renaissance de l’Homme Noir », qui lui permet de se redresser comme le Paralytique de la Piscine de Jérusalem (cf Jn 5,8), pour prendre son destin en mains, et aller à la rencontre des autres hommes et peuples, non pas les mains vides, mais avec les richesses et valeurs de sa culture, comme l’y exhortent les Pères du deuxième Synode Africain, dans leur Message final.
Nous voyons alors comment l’Evangile de la Réconciliation conduit à la redécouverte du Bien commun, qui ne peut être atteint que dans un contexte, où sont reconnus la liberté et les droits inaliénables de la personne, où sont respectés les droits de l’homme, de « l’homme intégral », dans un monde de justice et de paix, un monde où Dieu règne, dans un Etat de droit ou démocratique.
L’on comprend ainsi que la démocratie ne doit pas être considérée uniquement par rapport au fichier électoral, au choix du régime, mais aussi et en même temps par rapport aux conditions sociales d’existence des citoyens. Elle devra garantir l’épanouissement total de chaque personne. Par là, elle implique la notion de Bien commun. Là est l’enjeu.
Qu’est-ce alors que le Bien commun ?
De la dignité, de l'unité et de l'égalité de toutes les personnes découle avant tout le principe du Bien commun, auquel tout aspect de la vie sociale doit se référer pour trouver une plénitude de sens.
Par Bien commun on entend: « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée ».
Le Bien commun ne consiste pas dans la simple somme des biens particuliers de chaque sujet du corps social. Étant à tous et à chacun, il est et demeure commun, car indivisible impossible à l'atteindre, à accroître et à conserver autrement qu'ensemble. On peut alors ajouter que la société qui, à tous les niveaux, désire véritablement demeurer au service de l'être humain, est celle qui se fixe le Bien commun pour objectif prioritaire, dans la mesure où c'est un bien appartenant à tous les hommes et à tout l'homme.
Le développement intégral est alors ce qui fait le lien entre la démocratie et le Bien commun. Le « développement intégral » comme nous l’enseigne l’encyclique Caritas in Veritate, exige de ne pas « voir dans l’autre que l’autre », mais de le découvrir vraiment et de développer un amour qui « devienne soin de l’autre pour l’autre ». Cette attention à l’autre nous est enseignée dans les Béatitudes. Seule, en effet, la rencontre de Dieu permet de reconnaître en l’autre l’image de Dieu.




CONCLUSION – « LEVE-TOI ; PRENDS TON DESTIN EN MAINS, ET MARCHE ».


Comment ne pas reprendre aujourd’hui cette forte exhortation adressée à l’Afrique par les Pères de la deuxième Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques ? Elle a été confirmée par le Pape Benoît XVI dans son Exhortation postsynodale : « L’accueil de Jésus offre à l’Afrique une guérison plus efficace et plus profonde que toute autre. Comme l’apôtre Pierre l’a déclaré dans les Actes des Apôtres (3,6), je redis que ce n’est ni d’or, ni d’argent que l’Afrique a d’abord besoin ; elle désire se mettre debout comme l’homme de la piscine de Bethesda ; elle désire avoir confiance en elle-même, en sa dignité de peuple aimé par son Dieu. » AM-n°149.
Avec le Saint Père, nous ne pouvons qu’appeler l’Afrique et les Africains à l’espérance (cf AM n° 72), appeler les Eglises d’Afrique et leurs membres à la proclamation de l’Evangile de la Réconciliation, à se mettre généreusement et fidèlement « au service de la Réconciliation, de la Justice et de la Paix », dans les différents pays du continent. Alors peut grandir en nous l’espérance d’accueillir, dans les temps qui viennent, le don de Dieu d’une Afrique réconciliée avec elle-même, et offrant à ses fils et filles les conditions d’un développement responsable, solidaire et intégral.


+ Théodore Adrien Cardinal SARR
Archevêque de Dakar

Lectures et Homélies pour le 7e Dimanche de Pâques Année B

dominicanus #Homélies Année B 2011-2012

Jean Daniélou - Fin de la quarantaine pour le cardinal mis à l'écart

dominicanus #Il est vivant !

Une journée d'études a mis fin au silence qui entourait Jean Daniélou, l'un des plus grands théologiens du XXe siècle. Le mystère de sa mort. L'hostilité de ses confrères jésuites. L'interview qu'ils ne lui avaient pas pardonnée 

 

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ROME, le 11 mai 2012 – "Fenêtres ouvertes sur le mystère" : c’est le titre du colloque par lequel, il y a deux jours, l’Université Pontificale de la Sainte Croix a mis fin au silence qui entourait l’un des plus grands théologiens du XXe siècle, le Français Jean Daniélou, jésuite, créé cardinal par Paul VI en 1969.

Un silence qui aura duré près de quarante ans et qui a commencé au moment de sa disparition, en 1974.

En effet, le souvenir de Daniélou se réduit aujourd’hui, pour un très grand nombre de gens, au mystère de sa mort, provoquée par un infarctus, un après-midi de mai, au domicile d’une prostituée, au quatrième étage du 56 rue Dulong, à Paris.

Alors que, en réalité, le véritable mystère sur lequel Daniélou a ouvert des fenêtres à beaucoup de gens, dans son activité de théologien et d’homme spirituel, est celui du Dieu trinitaire. L’une de ses œuvres majeures a pour titre : "Essai sur le mystère de l’histoire". Une histoire qui n’est gouvernée ni par le hasard, ni par la nécessité, mais qui est pleine des "magnalia Dei", les grandioses merveilles de Dieu, plus étonnantes les unes que les autres.

Aujourd’hui, on ne trouve plus qu’un petit nombre de ses livres dans le commerce, mais ils sont toujours d’une richesse et d’une fraîcheur extraordinaires. Tout en étant simples, ils sont d’une très grande profondeur, ce que peu de théologiens ont su faire au siècle dernier, en dehors de lui et de cet autre champion de la clarté qui s’appelle Joseph Ratzinger.

Daniélou a en commun avec le pape actuel le cadre historique plutôt que philosophique qu’il donne à sa théologie, la compétence en ce qui concerne les Pères de l’Église (le premier étant passionné par Grégoire de Nysse, le second par Augustin), et la place tout à fait centrale donnée à la liturgie.

Daniélou a été, avec son confrère jésuite Henri de Lubac, le génial initiateur, en 1942, de cette collection de textes patristiques appelée "Sources Chrétiennes" qui a marqué la renaissance de la théologie dans la seconde moitié du XXe siècle et qui a préparé ce qu’il y a de meilleur dans le concile Vatican II.

Un auteur, en somme, qu’il faut absolument redécouvrir.

Mais il faut également dissiper le mystère de sa mort et de la réprobation silencieuse qui a suivi celle-ci.

Mimì Santoni, la prostituée, le vit tomber à genoux, le visage contre terre, et expirer. Et, d’après elle, "c’était une belle mort, pour un cardinal". Il était venu lui apporter de l’argent pour qu’elle puisse payer un avocat capable de faire sortir son mari de prison. Ce fut la dernière de ces actions charitables qu’il accomplissait en secret, pour des gens méprisés et qui avaient besoin d'aide et de pardon.

Les jésuites firent des enquêtes serrées, pour vérifier ce qui s’était vraiment passé. Ils contrôlèrent son innocence. Mais, de fait, ils entourèrent l’affaire d’un silence qui n’échappa pas aux soupçons.

La rupture entre Daniélou et d’autres de ses confrères jésuites de Paris et de France fut en effet la véritable cause de l'oubli dans lequel est tombé ce grand théologien et cardinal.

Une rupture qui avait précédé sa mort d’au moins deux ans.

Depuis 1972, en effet, Daniélou n’habitait plus l’immeuble où était installée "Études", la revue culturelle de pointe des jésuites français, là où il avait vécu pendant des décennies. Il avait déménagé pour aller dans un couvent de religieuses, les Filles du Cœur de Marie.

Ce qui avait provoqué le conflit, c’est une interview que Daniélou avait accordée à Radio Vatican, dans laquelle il critiquait durement la "décadence" qui dévastait tant d’ordres religieux masculins et féminins, à cause d’"une fausse interprétation de Vatican II".

L'interview fut perçue comme une accusation portée contre la Compagnie de Jésus elle-même, dont le général était à l’époque le père Pedro Arrupe, qui était également à la tête de l'Union des supérieurs généraux d’ordres religieux.

Le jésuite Bruno Ribes, directeur d’"Études", fut l’un des plus actifs dans la politique de la terre brûlée pratiquée autour de Daniélou.

Les positions des deux hommes étaient devenues antithétiques. En 1974, l'année de la mort de Daniélou, Ribes mit "Études" en situation de désobéissance ouverte envers l'enseignement de l'encyclique "Humanæ Vitæ" relative à la contraception.

Et il collabora avec d’autres théologiens "progressistes" – parmi lesquels les dominicains Jacques Pohier et Bernard Quelquejeu – à la rédaction de la loi qui, cette même année, introduisit en France la liberté d’avorter, Simone Veil étant ministre de la Santé, Valéry Giscard d'Estaing président de la république et Jacques Chirac premier ministre.

L'année suivante, en 1975, le père Ribes cessa de diriger "Études". Et, par la suite, il quitta d’abord la Compagnie de Jésus puis l’Église catholique.

On pourra lire ci-dessous l'interview qui valut à Daniélou sa mise au ban.

À quarante ans de distance, la décadence des ordres religieux qu’elle dénonçait se poursuit, comme le prouve, aux États-Unis, l’affaire de la "Leadership Conference of Women Religious":

> Journal du Vatican / Le Saint-Office met les sœurs américaines en pénitence
(30.4.2012)
www.chiesa


"LA SOURCE ESSENTIELLE DE CETTE CRISE..."

Interview du cardinal Jean Daniélou à Radio Vatican, le 23 octobre 1972



Q. – Éminence, existe-t-il réellement une crise de la vie religieuse et pouvez-vous nous en donner les dimensions ?

R. – Je pense qu’il y a actuellement une crise très grave de la vie religieuse et qu’il ne faut pas parler de renouvellement mais plutôt de décadence. Je pense que cette crise affecte avant tout le monde atlantique. L'Europe de l'Est et les pays d'Afrique et d’Asie présentent à cet égard une meilleure santé spirituelle. Cette crise se manifeste dans tous les domaines. Les conseils évangéliques ne sont plus considérés comme consécration à Dieu, mais envisagés dans une perspective sociologique et psychologique. On se préoccupe de ne pas présenter une façade bourgeoise mais, sur le plan individuel, la pauvreté n’est pas pratiquée. On substitue la dynamique de groupe à l'obéissance religieuse ; sous prétexte de réaction contre le formalisme, toute régularité de la vie de prière est abandonnée. Les conséquences de cet état de confusion sont d’abord la disparition des vocations, car les jeunes demandent une formation sérieuse, et d'autre part ce sont les nombreux et scandaleux abandons de religieux qui renient le pacte qui les liait au peuple chrétien.

Q. – Pourriez-vous nous dire, à votre avis, quelles sont les causes de cette crise ?

R. – La source essentielle de cette crise est une fausse interprétation de Vatican II. Les directives du concile étaient très claires : fidélité plus grande des religieux et des religieuses aux exigences de l’Évangile exprimées dans les constitutions de chaque institut et en même temps adaptation des modalités de ces constitutions aux conditions de la vie moderne. Les instituts qui sont fidèles à ces directives connaissent un vrai renouveau et ont des vocations. Mais, dans nombre de cas, on a remplacé les directives de Vatican II par des idéologies erronées que répandent nombres de revues, de sessions, de théologiens et parmi ces erreurs, on peut mentionner :

- La sécularisation. Vatican II a déclaré que les valeurs humaines devaient être prises au sérieux. Il n’a jamais dit que nous entrions dans un monde sécularisé au sens où la dimension religieuse ne serait plus présente dans la civilisation et c’est au nom d’une fausse sécularisation que religieux et religieuses renoncent à leur costume, abandonnent leurs œuvres pour s’insérer dans les institutions séculières, substituant des activités sociales et politiques à l’adoration de Dieu. Et ceci est à contre-courant, d’ailleurs, du besoin de spiritualité qui se manifeste dans le monde d’aujourd’hui.

- Une fausse conception de la liberté qui entraîne la dépréciation des constitutions et des règles et exalte la spontanéité et l'improvisation. Ceci est d’autant plus absurde que la société occidentale souffre actuellement de l'absence d’une discipline de la liberté. La restauration de règles fermes est une des nécessités de la vie religieuse.

- Une conception erronée de la mutation de l’homme et de l’Église. Si les environnements changent, les éléments constitutifs de l’homme et de l’Église sont permanents et la mise en question des éléments constitutifs des constitutions des ordres religieux est une erreur fondamentale.

Q. – Mais entrevoyez-vous des remèdes pour surmonter cette crise ?

R. – Je pense que la solution unique et urgente est d’arrêter les fausses orientations prises dans un certain nombre d’instituts. Il faut pour cela arrêter toutes les expérimentations et toutes les décisions contraires aux directives du concile ; mettre en garde contre les livres, revues, sessions où ces conceptions erronées sont diffusées ; restaurer dans leur intégrité la pratique des constitutions avec les adaptations demandées par le concile. Là où ceci apparaît impossible, il me semble que l’on ne peut refuser aux religieux qui veulent être fidèles aux constitutions de leur ordre et aux directives de Vatican II, de constituer des communautés distinctes. Les supérieurs religieux sont tenus de respecter ce désir.

Ces communautés doivent être autorisées à avoir des maisons de formation. L'expérience montrera si les vocations sont plus nombreuses dans les maisons de stricte observance ou dans les maisons d’observance mitigée. Au cas où les supérieurs s’opposeraient à ces demandes légitimes, un recours au Souverain Pontife est certainement autorisé.

La vie religieuse est appelée à un immense avenir dans la civilisation technique ; plus celle-ci se développera, plus le besoin de la manifestation de Dieu se fera sentir. C’est précisément le but de la vie religieuse, mais pour accomplir sa mission, il faut qu’elle retrouve sa véritable signification et rompe radicalement avec une sécularisation qui la détruit dans son essence et qui l’empêche d’attirer des vocations.




Pour plus de détails concernant la figure de Daniélou et les affaires qui précédèrent sa mort, voir l'article de Jonah Lynch dans "Avvenire" du 8 mai 2012 :

> Daniélou, la verità usurpata

Le père Lynch est vice-recteur, à Rome, de la Fraternité Saint Charles Borromée qui prépare des prêtres destinés aux missions.

La Fraternité Saint Charles Borromée a organisé avec l’Université Pontificale de la Sainte Croix la journée d’études du 9 mai consacrée à Daniélou.



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

La messe en langue vernaculaire, oui. Mais il faut au moins qu'elle soit bien traduite

dominicanus #Il est vivant !

Dans le passage du latin aux langues modernes beaucoup de richesses des textes originaux ont été perdues. Dans un livre, le liturgiste que le pape estime le plus fait l'inventaire des dégâts. Et il explique comment ils se sont produits 

 

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ROME, le 14 mai 2012 – La discussion relative aux critères pour la traduction des textes latins du missel romain est plus vive que jamais, depuis que Benoît XVI a écrit aux évêques allemands une lettre, qui est reproduite dans son intégralité sur www.chiesa :

> Journal du Vatican / "Pour beaucoup" ou bien "pour tous"? La bonne réponse est la première

Mais un livre qui a été publié au même moment aux États-Unis va l’animer encore davantage :

Uwe Michael Lang, "The Voice of the Church at Prayer. Reflections on Liturgy and Language", Ignatius Press, San Francisco, 2012.

Le pays dans lequel ce livre a été publié, les États-Unis, est également celui qui s’est mis à utiliser – depuis le premier dimanche de l’Avent de l’année dernière – une nouvelle traduction en anglais du missel romain qui répond tout à fait aux critères exposés par Benoît XVI et magnifiquement argumentés et documentés dans le livre : critères que la traduction précédente était très loin de respecter.

Il y a entre l’auteur du livre et Joseph Ratzinger – dès avant l’élection de celui-ci comme pape - une profonde communauté de vues.

Celui qui était alors le cardinal Ratzinger a écrit la préface du précédent livre de Lang, "Turning Towards the Lord" ["Se tourner vers le Seigneur"], traduit en plusieurs langues et qui traite de l'orientation "ad Dominum" de la prière liturgique.

Et à plusieurs reprises, depuis qu’il est pape, il a réexpliqué dans ses homélies les raisons de cette orientation.

Cependant celle-ci est universellement contredite, y compris à travers l’aménagement des églises, par l’habitude qui s’est instaurée de célébrer non pas vers Dieu mais vers le peuple, le prêtre jouant, de manière inappropriée, le rôle de pivot de l'assemblée.

Dans son nouveau livre, Lang reconstitue l’histoire des traductions des textes sacrés depuis les origines jusqu’à l’époque actuelle. Cette histoire est marquée par d’incessantes controverses mais également par l’identification, par l’Église, d’une voie royale, qui a pourtant été abandonnée dans bien des cas au cours des dernières décennies.

Dans le texte reproduit ci-dessous, qui a été publié dans "L'Osservatore Romano" du 7-8 mai, Lang condense les dernières pages de son livre. Afin de montrer comment l’Église est actuellement en train de remonter la pente pour restituer aux traductions du missel dans les langues courantes la splendeur qu’elles avaient perdue.

Lang, né en Allemagne et émigré à Londres, est un prêtre de la congrégation de l'Oratoire de saint Philippe Néri, comme l’était le bienheureux John Henry Newman, pour lequel il a une très grande admiration.

Appelé au Vatican en 2006, il est official de la congrégation pour le culte divin et consulteur du bureau des célébrations liturgiques du pape. Il enseigne l’art sacré et la liturgie à l’Institut Pontifical d'Archéologie Chrétienne et à l'Université Européenne de Rome.

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ATTENTION À NE PAS DÉVALORISER LES MOTS

par Uwe Michael Lang



L’histoire de la traduction de la Bible commence avec la version des Septante, qui a rendu les Écritures hébraïques accessibles à la langue grecque et au monde hellénistique. On ne soulignera jamais assez l'importance religieuse et culturelle de ce projet de traduction, qui n’a pas d’équivalents dans le monde antique.

Tandis que la nouvelle foi chrétienne se répandait même dans les parties les plus reculées du monde connu, la question de la traduction devenait plus urgente. Au cours de ce processus, une préférence s’est manifestée pour la traduction littérale, "mot pour mot", en faveur de laquelle se présentaient les raisons théologiques suivantes : la traduction "signification pour signification" présuppose que le traducteur soit en mesure de comprendre la pleine signification du texte original, ce qui serait en contradiction avec l'infinie richesse des Écritures.

Saint Jérôme, ayant été chargé par le pape Damase de produire une nouvelle version de la Bible en latin, qui a été connue par la suite sous le nom de Vulgate, exprimait lui aussi cette idée lorsqu’il écrivait que dans les Saintes Écritures "l’ordre des mots est aussi un mystère" (Lettre 57, 5).

Toutefois il est fréquent que la traduction littérale ne parvienne pas, dans le passage de la langue de départ à la langue d’arrivée, à communiquer le message du texte dans les langues contemporaines, en particulier lorsqu’il s’agit de textes anciens, par exemple bibliques ou liturgiques.

Bien évidemment, toute traduction cherche à transmettre le contenu spirituel et doctrinal d’une manière qui tienne compte des règles et des conventions de la langue d'arrivée.

Certaines herméneutiques de traduction vont bien au-delà, en ce sens qu’elles ne tendent plus à une traduction qui reproduise autant que possible la structure formelle de l'original. Leur objectif est plutôt d’identifier le message contenu dans le texte original et de le dégager de sa forme linguistique. Lorsque l’on traduit, il faut créer une nouvelle forme qui possède des qualités équivalentes et qui soit en mesure d’exprimer de manière plus adéquate le contenu original. En utilisant cette nouvelle forme, la traduction se propose d’avoir dans la langue d’arrivée le même effet informatif et émotif qu’aurait le texte dans sa langue d'origine.

Indiscutablement il y a des questions de méthodologie qui se posent, avant tout celle de savoir comment déterminer la signification d’un texte en la dégageant de sa forme.

En 1966 une traduction en anglais du Nouveau Testament a été publiée sous le titre "Good News for Modern Man" : bonnes nouvelles pour l'homme moderne. La version de l'Ancien Testament ayant été achevée en 1976, la Good News Bible (GNB), contenant les livres deutérocanoniques, a été publiée en 1979. Les problèmes de cette version résultent de sa confrontation avec la Revised Standard Version (RSV), qui s’insère dans la grande tradition des Bibles en langue anglaise, sous une forme mise à jour et au courant des sciences historiques.

Voici quelques exemples, en traduisant de l’anglais : là où la RSV parle d’être rachetés par "le sang précieux du Christ", la GNB écrit "le précieux sacrifice du Christ" (1 Pierre, 1, 19). Il s’agit d’une paraphrase, plutôt que d’une traduction, qui écarte l'immédiateté de l'expression biblique et ses échos dans la tradition des Écritures.

La parole du Christ "Dieu est esprit et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et vérité" (RSV) est rendue dans la GNB par "Dieu est Esprit et ce n’est que dans la puissance de son Esprit que l’on peut l’adorer tel qu’il est vraiment" (Jean, 4, 24). Dans ce passage central, le sens de la phrase qui était un précepte d’adorer Dieu “en esprit et vérité” passe à une déclaration générale selon laquelle on est en mesure d’adorer Dieu “tel qu’il est”. On perd également les nuances trinitaires et christologiques de ce passage (cf. Jean, 6, 63 e 14, 6).

Le choix méthodologique consistant à dégager le message essentiel pour le communiquer dans la langue moderne ne relève donc pas seulement de questions de style et d’expression littéraire, il soulève également des problèmes de nature doctrinale.

L’un des exemples les plus connus est le récit de l'Annonciation par Luc, dans lequel la GNB traduit le mot grec "parthènos" (Luc, 1, 29) par “jeune femme” au lieu de “vierge”, masquant ainsi une affirmation essentielle de l’Évangile.

Cependant ces théories ont influencé la traduction des nouveaux livres liturgiques dans les langues vernaculaires et elles ont été appliquées de la manière la plus cohérente dans la version anglaise du "Missale Romanum" de Paul VI, publiée en 1974.

On ne peut pas présenter ici un tableau détaillé, mais il peut être utile de faire apparaître de manière générale quelques tendances qui sont évidentes surtout dans les prières variables de la messe. Très souvent la version anglaise restructure la prière originale, en ne prêtant pas grande attention à la succession des idées théologiques et à leur expression rhétorique, qui sont caractéristiques de l’eucologie romaine classique.

Il n’est pas rare que ceux au nom de qui la prière est faite soient réduits à un “nous” indéterminé, dont on suppose qu’il faut l’identifier à l’assemblée particulière. Cela a pour effet de limiter l’objectif universel de très nombreuses prières, qui inclut toute la communauté chrétienne ou même l’humanité tout entière.

Des phrases typiques comme "praesta, ut" ou "concedere, ut", par lesquelles est exprimée la supplication à Dieu, sont habituellement traduites par une variante d’“aide-nous”. De cette façon, on introduit une conception faible de la causalité divine et on réduit l'action mystérieuse de la grâce divine dans le cœur de l’homme, avec une nuance semi-pélagienne.

Dans le texte de la collecte du vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire, la tendance générale à rendre l'original en paraphrases a été si loin que le concept biblique concret d’amour de la loi divine ("id amare quod praecipis") est transformé en “valeurs” ("values"). On ne peut pas ne pas y voir un pas vers l'auto-sécularisation et peut-être aussi vers le relativisme moral (dans la mesure où le concept de “valeurs” est communément employé pour remplacer le discours relatif à un ordre moral objectif). Si l’on se demande quelles sont ces “valeurs”, la version anglaise donne la réponse : ce sont celles "qui nous apporteront une joie durable dans ce monde qui change (that will bring us lasting joy in this changing world)". Alors que, quand l'ancienne collecte romaine parle d’"inter mundanas varietates", on perçoit aussi les connotations négatives qui sont au contraire perdues dans la phrase qui parle du monde qui change.

Plus important encore : le texte original ne demande pas la joie durable au milieu des incertitudes de ce monde, mais il prie plutôt pour que notre cœur soit fixé là où se trouve la vraie joie, dans la réalité transcendante du ciel : "ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gaudia". Dans la version anglaise on ne trouve plus l'écho de Luc, 12, 34, "là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur".

La conscience que cette traduction était trop éloignée de la "lex orandi" du rite romain a conduit au grand projet de révision lancé par l’instruction du Saint-Siège "Liturgiam authenticam", publiée en 2001.

Par la suite, on a préparé une nouvelle traduction du "Missale Romanum", qui a été introduite de manière définitive dans un très grand nombre de pays anglophones le premier dimanche de l’Avent de l'année dernière.

Même si une traduction peut seulement se rapprocher de l'élégance et de la concision des anciennes oraisons latines avec leur rythme de prose et leurs figures rhétoriques, le nouveau "Roman Missal", à la différence de son prédécesseur, ouvre fidèlement et intégralement le trésor de la tradition liturgique latine à l’Église dans le monde anglophone.

D’autre part il contribue notablement à la formation d’“une langue sacrée vernaculaire”, comme le prévoit l’instruction "Liturgiam authenticam" (n° 47) : un langage de culte qui se distingue du langage quotidien et qui est perçu comme la voix de l’Église en prière.

"À travers ces textes sacrés et les actes qui les accompagnent, le Christ sera rendu présent et actif parmi les siens. La voix qui a contribué à faire jaillir ces paroles aura achevé sa tâche" (Benoît XVI, Discours aux membres du comité “Vox clara”, le 28 avril 2010).

Pour les pasteurs, à qui est confiée la mission d’introduire la nouvelle traduction dans leurs communautés, c’est aussi une occasion unique d’enseigner la "lex credendi" qui trouve dans ces prières une belle et profonde expression, une occasion qui "devra être saisie fermement" (Benoît XVI, ibidem).



Le quotidien du Saint-Siège dans lequel a été publié l’article :

> L'Osservatore Romano


L'instruction, publiée en 2001, par laquelle la congrégation pour le culte divin a rappelé les traducteurs au respect des critères inhérents aux textes liturgiques :

> "Liturgiam authenticam"


Le texte original en latin de la collecte du XXIe dimanche du temps ordinaire citée par Lang dans son article :

Deus, qui fidelium mentes unius efficis voluntatis,
da populis tuis id amare quod præcipis,
id desiderare quod promittis,
ut, inter mundanas varietates,
ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gaudia.

La traduction en anglais qui a été utilisée aux États-Unis de 1974 à 2011 :

Father, help us to seek the values
that will bring us lasting joy
in this changing world.
In our desire for what you promise
make us one in mind and heart.

La nouvelle traduction en anglais qui est utilisée aux États-Unis depuis le premier dimanche de l’Avent de 2011 :

O God, who cause the minds of the faithful to unite in a single purpose,
grant your people to love what you command
and to desire what you promise,
that, amid the uncertainties of this world,
our hearts may be fixed on the place where true gladness is found.



À propos de la place centrale de la liturgie dans la pensée de Benoît XVI, la préface qu’il a rédigée pour le premier volume publié de ses "Opera omnia" :

> Dans les "Opera omnia" de Ratzinger théologien, l'ouverture est toute entière consacrée à la liturgie



Illustration : Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son cabinet de travail, 1474, Londres, National Gallery.


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Lectures et Homélies pour l'Ascension, Année B

dominicanus #Homélies Année B 2011-2012

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