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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Portugal: Numerosas iniciativas para celebrar o Ano Paulino

dominicanus #homilias em português

EUROPA/PORTUGAL - Numerosas iniciativas para celebrar o Ano Paulino: catequese "Um ano para caminhar com São Paulo", subsídios litúrgicos, encontros de estudo e uma exposição itinerante



    Lisboa (Agência Fides) - Todas as dioceses de Portugal mobilizaram-se para abrir nesse fim de semana as celebrações do Ano jubilar dedicado a São Paulo. Em nota publicada pela Conferência Episcopal de Portugal destaca-se que o Ano Paulino coincide com a celebração em outubro do Sínodo dos Bispos sobre a Palavra de Deus, para que Paulo o grande Apóstolo da Palavra “possa ser para nós um guia para descobrir mais profundamente o lugar da Palavra de Deus na vida e na missão da Igreja".

    Em seguida, os Bispos apresentam alguns frutos que poderão ser dados por este Ano Paulino na Igreja de Portugal, seguindo o exemplo desse grande Apóstolo. Os Bispos afirmam que São Paulo é um exemplo para ampliar os horizontes do anúncio do Evangelho e promover uma nova evangelização, porque hoje "a Igreja corre também o perigo, assim como na época de São Paulo, de limitar o anúncio de Jesus Cristo àqueles que estão no seu rebanho, compreendem a sua linguagem e conhecem as suas leis, e tem dificuldade de anunciar Jesus Cristo numa sociedade cada vez mais secularizada”.

    O Ano Paulino pode ajudar também a organizar a pastoral específica para ampliar o anúncio do Evangelho para aqueles que não crêem ou abandonaram a vida cristã, porque "Paulo foi o maior evangelizador de todos os tempos e continua a ser um exemplo inspirador de ardor na evangelização e da natureza específica do anúncio kerigmático". Além disso, continua a nota dos Bispos, "evangelizar não é uma estratégia e não se limita a um programa: é uma paixão de amor por Jesus Cristo e pelos irmãos" e justamente esta paixão por Jesus Cristo é aquela que "gera em Paulo a urgência da evangelização na qual se sente como cooperador de Deus”.

    Por outro lado, o Ano Paulino também pode oferecer um estímulo "para aperfeiçoar a nossa catequese e conceber a ação pastoral como um meio para aprofundar o processo contínuo de iniciação cristã", porque Paulo "não separa a vida pessoal do cristão da vida da Igreja na sua catequese". Por isso, este Ano Paulino nos oferece uma oportunidade também para refletir sobre a “verdade da Igreja e sobre o modo de construir a unidade na grande variedade de carismas que enriquecem a Igreja do nosso tempo".

    Para obter tudo isso, a Conferência Episcopal propõe alguns instrumentos pastorais, como "Um ano para caminhar com São Paulo", um itinerário catequético no qual se percorre as principais etapas da vida cristã por 52 semanas, tendo Paulo como guia. Propõe também viver com maior intensidade a Liturgia, levando mais em consideração os textos de São Paulo, principalmente nas homilias. Nesse sentido, a Comissão Nacional de Liturgia preparou alguns instrumentos que ajudam os Pastores a realizar este objetivo.

    Durante todo o Ano Jubilar, as Faculdades de Teologia e os Centros e Escolas afiliadas oferecerão sessões de estudos sobre São Paulo. Na festa da Conversão de São Paulo de 25 de janeiro de 2009, está prevista uma grande Celebração nacional na Igreja da Santíssima Trindade em Fátima.

    Além disso, as Edições São Paulo organizaram uma exposição itinerante chamada "Paulo, Apóstolo de Jesus Cristo" que percorrerá as dioceses de Portugal cujo objetivo é fazer conhecer de forma simples e didática, a figura e a obra do Santo. A exposição é composta por quatro módulos: Breve cronologia de São Paulo: a sua conversão, missão e as suas cartas; as viagens de São Paulo; algumas passagens das suas cartas lidas por personalidades da sociedade portuguesa e, finalmente, algumas perguntas e respostas sobre São Paulo.

www.ecclesia.pt/anopaulino
(Agência Fides 27/6/2008)

Comment le régime communiste roumain condamna 6 évêques à la sainteté

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    Une âpre bise balaie la cour du monastère orthodoxe de Caldarusani, et ne parvient pas même à soulever la neige, tant celle-ci est durcie par le gel. Le monastère est profondément silencieux, comme si le froid mordant de cet hiver roumain l'avait privé de vie. Ce calme absolu a quelque chose d'insolite en cette nuit de Noël 1949, alors que minuit approche. Mais, depuis que le rideau de fer du communisme s'est abattu sur l'Europe, et que la Roumanie vit sous la botte d'un régime "ami" de Moscou, il ne fait pas bon manifester ses croyances trop ouvertement. Les monastères orthodoxes ne sont pas persécutés, mais c'est au prix d'importantes concessions. Les moines s'abstiennent sagement de provoquer par des professions de foi le gouvernement qui les tient à l'oeil. La cloche du monastère reste silencieuse, comme engourdie par le froid.

    Il se passe pourtant quelque chose d'étrange dans l'église du couvent. Le sanctuaire est à peine éclairé par la lueur de quelques bougies qui soulignent la profondeur des ténèbres environnantes. Ces lumières vacillantes projettent sur les murs six ombres fantastiques : celles-ci grossissent ou s'amenuisent au gré des courants d'air qui font trembler les flammes.

    Les six hommes qui se tiennent dans la chapelle froide et obscure s'y sont rassemblés à l'insu des moines. L'on devine, à leurs chuchotements et aux précautions qu'ils prennent pour ne faire aucun geste brusque, que cette réunion est clandestine. À leurs pieds, un septième homme est allongé de tout son long, le visage contre terre, les bras en croix. Au moment où il se relève, ses six compagnons lui imposent les mains et lui donnent l'accolade. Ils échangent tous des sourires graves à la fin de cette cérémonie d'ordination à l'austère sobriété. Tite-Live Chinezu, jeune archiprêtre de Bucarest, incarcéré au monastère de Caldarusani, vient d'être sacré évêque, à la demande du pape Pie XII, par ses six compagons de captivité qui sont tous évêques eux-mêmes. Cette célébration solennelle a lieu au nez et à la barbe des autorités qui les ont fait emprisonner, et des moines chargés de les surveiller.

    C'est que l'Église catholique, même de rite grec, ne bénéficie pas de la même tolérance que l'Église orthodoxe, et représente aux yeux des communistes l'ennemi à abattre. N'est-elle pas à la solde de Rome ? Rome, ce fief de l'obscurantisme, ce bastion contre-révolutionnaire où l'on cultive l'"opium du peuple" ... Rome, située au beau milieu du camp que les Soviétiques ont appelé "impérialiste" ... Cette puissance morale et spirituelle haïssable qui prétend maintenir les masses laborieuses sous le joug des pires superstitions ... Aussi les autorités roumaines ne supportent-elles pas l'existence sur leur sol d'une Église qui vit en communion avec le Vatican.

    Comme ils prévoyaient que leur internement à Caldarusani n'était que la première étape du chemin de croix qu'on leur réservait, les six évêques prisonniers ont pris leurs précautions, en plein accord avec le Saint-Siège, pour assurer leur relève au cas où le pire se produirait. Ils ont choisi la nuit de Noël, celle où "le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière", pour cette cérémonie digne des catacombes de la Rome antique.

    Six des sept hommes dont les ombres dansent sur les murs, en cette grave nuit du 24 décembre 1949, vont être retranchés du nombre des vivants, pour n'avoir pas voulu rompre le lien filial qui les attachait au pape.

    Valeriu Traian Frentiu, évêque d'Oradia, est le doyen des successeurs des apôtres ainsi réunis dans le secret. Il a soixante-treize ans et une magnifique barbe blanche. Son port altier et sa réserve polie, qui rappellent les évêques de l'ancienne cour impériale de Vienne, cachent une âme de missionnaire prêt à donner sa vie pour ses ouailles. Il sera interné à Sighet, forteresse du XVIIIe siècle, qui est la plus terrible prison du pays. Là-bas, il stupéfiera ses gardiens : un jour où ceux-ci le souffleteront, ils se verront bénir par une main tremblante et une voix n'ayant rien perdu de sa fermeté. Il s'éteindra le 11 juillet 1952.

    À côté de lui se tient Alexandru Russu. Son sourire espiègle et son regard pétillant contrastent avec l'air plus grave de ses confrères : il est très satisfait d'avoir joué un tour pendable aux ennemis de l'Église de Rome. Évêque de Maramures, il fait figure de boute-en-train de l'épiscopat roumain. Célèbre pour le brio avec lequel il manie la plume lorsqu'il défend l'Église, il est aussi connu pour sa bonne humeur imperturbable. Condamné à 25 ans de travaux forcés alors qu'il a déjà 73 ans, il remercie chaleureusement ses juges au sujet de l'optimisme qu'ils manifestent quant à sa longévité. Ayant survécu aux rigueurs de Sighet, il mourra à Gherla, autre prison de sinistre mémoire.

    La troisième ombre qui danse sur le mur appartient à Ioan Suciu. Sa silhouette haute et frêle semble sortir d'une toile du Greco. Mgr Suciu est particulièrement aimé par les jeunes. Avant d'être immobilisé de force entre les murs d'un couvent orthodoxe, cet apôtre infatigable ne cessait de sillonner la Roumanie en tous sens pour donner des cours ou des conférences, organiser des randonnées en montagne, écouter confessions et confidences. Il écrivait beaucoup, et ne semblait vivre que pour éclairer les intelligences et les consciences. Il mourra en juin 1963, le dégel qui suivra la mort de Staline en mars n'aura pas atteint les prisons roumaines, et les murs moisis de Sighet auront été plus épais que jamais.

    Mgr Vasile Aftenie, qui se tient à sa droite, est l'évêque-vicaire de Bucarest, homme énergique d'une cinquantaine d'années. Son allure débonnaire, son humour et son ouverture d'esprit feront croire aux officiers de la Securitate qu'ils ont enfin trouvé dans l'Église catholique l'homme du compromis. C'est mal le connaître. Profondément conciliant, il estime qu'il est une chose sur laquelle on ne transige pas : la foi reçue des apôtres. En mai 1950, après quelques jours d'interrogatoire, les officiers auront l'impression que cet individu odieux a réussi à renverser les rôles, tant il a l'art de leur assener leurs quatre vérités. L'esprit de répartie dont il a toujours fait preuve, et qui détendait l'atmosphère dans des circonstances moins sinistres, fera s'amonceler un orage au-dessus de la pièce où l'interrogatoire a lieu. Le 10 mai, exaspérés par une réplique de l'évêque qu'ils estiment particulièrement cinglante, les officiers sortiront de leurs gonds et tueront l'accusé sans autre forme de procès.

    Mgr Anton Durcovici est d'origine autrichienne ; arrivé en Roumanie à l'âge de sept ans, il aime profondément sa patrie adoptive. C'est un jeune évêque aux yeux bleus, au teint clair, au manitien plein de grâce et de dignité, qui attirait tous les regards dans les grandes cérémonies, du temps que l'Église vivait à ciel ouvert. Il est très bel homme, mais c'est bien là le cadet de ses soucis, puisqu'il a donné sa vie à Dieu dès sa plus tendre enfance. Il puisait dans la prière contemplative la force de mener une vie très active, et en particulier d'assumer un ministère de direction spirituelle auquel il passait le plus clair de son temps. L'ascèse l'a préparé à la souffrance. Interné à Sighet, il étonnera par son endurance aussi bien ses tortionnaires que les prêtres qu'il continuera à former. Il mourra en décembre 1951, au coeur d'un hiver extrêmement rigoureux.

    C'est un autre hiver qui aura raison de son jeune ami Tite-Live Chinezu, cet archiprêtre qui vient d'être ordonné secrètement, et dont ses confrères espèrent qu'il leur survivra. Ce professeur de théologie doux et spirituel est connu pour l'étendue de sa culture. Ses deux passions sont saint Thomas d'Aquin et les mystiques du Carmel. Il mourra à Sighet le 15 janvier 1955. Au cours des interrogatoires qu'il subira là-bas, il trouvera toujours le mot qui le rendra insupportable aux jeunes officiers pétris de marxisme dont il brise les élans lyriques. Un jour, l'un d'eux, après avoir déployé tous ses talents d'orateur à tenter de le convaincre de quitter l'Église catholique pour l'Église orthodoxe restera sans voix devant la réponse de l'accusé : "Je m'étonne, Monsieur, de constater que le régime communiste, qui se déclare athée, manifeste un tel intérêt pour notre conversion."

    Le seul survivant de cette ordination cladestine est Mgr Juliu Hossu. Il n'était qu'un jeune curé gréco-catholique de trente-deux ans quand, le 3 mars 1917, le Saint-Siège l'avait nommé évêque de Gherla en Transylvanie. À la fin des années soixante, Paul VI le crée cardinal. Sachant que les autorités communistes lui interdiront le retour s'il part pour Rome, Mgr Hossu ne veut pas se rendre auprès du souverain pontife, et est donc cardinal in pectore, c'est-à-dire en secret ou dans le secret de son coeur. Après des années de captivité, sa silhouette frêle et voûtée se redresse, son visage marqué par la souffrance s'illumine, et sa voix reprend vie, quand il raconte les heures de gloire et de martyre de son Église et de son pays.

    Pourtant, cette persécution sanglante ne parvint pas à étouffer la foi de l'Église catholique roumaine. Les évêques roumains ne furent pas les seules victimes de cette terrrible répression. Des millions de chrétiens, hommes, femmes et enfants, furent sacrifiés dans l'ensemble des pays du bloc soviétique, parce qu'ils restaient fidèles à l'Église du Christ. La chute du régime communiste révéla que le sacrifice avait été fécond.

Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999


Euro 2008 : de l’ennui et des nations

dominicanus #actualités


Chaque épreuve de football suscite des passions (sic) et des commentaires innombrables, chacun se prenant tour à tour pour le gardien de but imperturbable, l’attaquant maladroit ou le sélectionneur inapte. Je ferais donc les miens, en commençant par l’équipe plurielle de l’hexagone, et qui a perdu aux poings et aux coups de pied arrêtés.

Dans le domaine du jeu, nous avons été gâtés par un sélectionneur incapable et cynique, digne de la classe politique post-moderne qui est arrivée partout et en même temps au pouvoir. Domenech nous aura ennuyés à mourir, comme en 2004 et 2006, mais sans Zidane. Et il s’en fout, en profitant au passage pour annoncer son mariage avec non pas une top-model mais une journaliste de M6, devant la presse (italienne) habituée á Berlusconi et pourtant éberluée.

Dans le cas de l’Italie, nous sommes tombés sur une équipe championne du monde navrante d’ennui. Les Italiens ont surélevé le mur de leur défense, perdu leur vivacité technique et nous emmenés pour la millième fois de leur histoire aux penalties : comme au cours de l’euro 80, de l’euro 2000, comme au cours des Mondials 2002, mais aussi 1998, 1994 et 1990… une paille pour un pays quatre fois champion du monde. Pendant ce temps de l’autre côté de l’Atlantique le Brésil s’effondre et pourrait ne pas se qualifier pour le Mondial sud-africain. Mais le Brésil devient riche grâce à l’éthanol et à sa forêt plus très vierge. N’est-ce pas le plus important ?

Cette histoire de penalties avait suscité des commentaires passionnants à Jean Baudrillard en 1990, dans « La Guerre du Golfe n’aura pas lieu » (Libération, 4 janvier 1991). Je renverrai à ces textes sur cette passion pour le néant ou pour l’absence de spectacle qui caractérise notre époque. L’ennui est devenu la clé du divertissement.

La marche turque. Je n´aurais pas été surpris que les Turcs, qui avaient passé l’équipe suisse victorieuse à tabac au cours des qualifications du mondial 2006, remportent ce championnat d’Europe, sur ordre divin, pétrolifère ou autre, et que nous les fassions du même coup rentrer dans l’Union européenne. Les Allemands ont si mal joué la demi-finale que j´entendais en voix off la commission de Bruxelles leur commandant de perdre... Mais enfin, ce sont des hommes de devoir et ils ont mis leurs adversaires à la sublime porte de l´Europe.

L’affaire Hiddink. Guus Hiddink est une bonne affaire pour les sélections nationales, et le football est une bonne affaire pour Guus Hiddink. Il avait touché trois millions d’euros pour entraîner les Sud-Coréens, il touchera au moins deux millions et demi de dollars pour entraîner la brave et jeune équipe russe. On me dira qu’il mérite ce salaire de star (de plus en plus de gens touchent des salaires de stars, vu le cours du dollar), et je n’en doute pas une seconde. Le hic c’est que cette star de la mondialisation est poursuivie pour fraude fiscale dans son propre pays, la Hollande, qu’il a éliminé de ses propres neurones et des pieds des cosaques. La vengeance d’un contribuable…

Langue. J’ai aussi été frappé par la pub permanente : No to racism. D’abord on devrait l’imposer plutôt au Zimbabwe ou en Afrique du sud, car c’est là-bas que l’on tue d’autres races et ethnies, pas en Europe (l’Europe se contente de vouloir emprisonner dix-huit mois ou expulser avec âmes et bagages les chrétiens d’Amérique du sud qu’elle a envahis et volés il y a des siècles). Ensuite on devrait l’écrire dans une autre langue que l’anglais, attendu qu’il n’y avait même pas une équipe anglophone dans cet Euro post-historique. Ce problème de la langue est d’ailleurs pour moi la clé de l’échec de la construction européenne. Quand on n’a pas le talent polyglotte de Guuus Hiddink, il vaut mieux imposer comme langue scolaire une langue unique, fût-elle le latin, le français ou l’esperanto.

Espagne. Enfin nous pouvons féliciter l´Espagne et son entraîneur, Luis Aragones, pour l´excellence de son jeu et sa ténacité morale. Sous les yeux de l´héritier du trône et son épouse, elle aussi journaliste de télé, elle a joué un tournoi modèle, et la France devrait en prendre exemple. Gageons qu´elle ne le fera pas.

Nicolas Bonnal

(Décryptage)

Invitation au Christocentrisme

dominicanus #Il est vivant !

Rome (Agence Fides) - L’insistance, souvent unilatérale, à partir de l’élément humain et de son caractère central, y compris pour « faire de la théologie », plonge ses propres racines dans un rapport mal compris, presque d’opposition, entre les aspirations légitimes de l’homme, auxquelles il ne peut absolument pas renoncer, et les « demandes » de Dieu qui ne sont pas moins légitimes.

    Paradoxalement, près de deux mille ans de Christianisme n’ont pas encore immunisé suffisamment l’homme et sa pensée sur Dieu, contre la tentation de se concevoir en « opposition » à son propre Créateur, comme si la pleine réalisation de soi-même, son propre accomplissement humain, devaient ou pouvaient se réaliser « contre », ou « sans » Dieu. Dans la doctrine catholique, cette tentation a un nom très ancien, peut-être un peu oublié dans certaines prédications, mais qui est central pour élaborer n’importe quel discours théologique, anthropologique, et moral : il a pour nom, le péché originel.

    La réflexion sur cette donnée doctrinale, amplement présentée dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (numéros 396-409), invite à montrer comment chaque « tournant anthropologique », qui prétend refonder la théologie en partant uniquement de l’homme, ou d’affirmer l’homme et ses exigences, « contre » les prétendues « prétentions » de Dieu, risque de manière presque inexorable de se transformer en un « tournant anthropocentrique » qui place l’homme, solitaire, au centre du cosmos, en en exploitant l’ouverture naturelle au Mystère infini.

    Au contraire, le Christocentrisme, comme on l’appelle, part de l’unique point de l’histoire dans lequel le caractère conflictuel entre l’homme et Dieu, est totalement dépassé, tant en lui-même, que comme effet salvifique unique et universel du sacrifice rédempteur du Christ Seigneur, dont les « fruits » sont offerts à la liberté de tous les hommes, et que, en conséquence, il est pour tous les hommes.

    Il serait très intéressant si, de nombreuses années après le « tournant anthropologique », l’on pouvait avoir enfin un grand « tournant Christologique », et même Christocentrique ! Le Concile Œcuménique Vatican II a certainement invité toute l’Eglise à parcourir cette voie ; et le Magistère récent des Pontifes, celui de Jean Paul II, celui de Benoît XVI invite constamment la pensée, la vie, et le cœur des fidèles à reconnaître et à faire sien ce caractère central.

    Redécouvrir Jésus de Nazareth Seigneur et Christ, comme vrai centre de l’histoire de l’humanité, de la vie de l’Eglise et, comme conséquence nécessaire (et à la fois cause), de la vie de chacun chrétien, serait la véritable « tournant anthropologique ». L’homme en serait éclairé en profondeur, consolé, libéré : en un mot, il pourrait une expérience effective de ce salut que le Christ nous a gagné, et qui est offert à la liberté de chacun ; et, en même temps, la théologie elle-même pourrait retrouver sa vocation originelle, présente de manière très lumineuse chez les Pères de l’Eglise, d’exposition des mystères du salut, de manière accessible et salutaire, pour l’intelligence de la vie elle-même. Personne d’autre que le Christ lui-même ne tient autant à l’homme : le Christocentrisme est le véritable « tournant anthropologique » de l’histoire. Jamais l’homme n’a été ainsi « au centre », comme il l’est avec le Christ Seigneur.

(Agence Fides, 26 juin 2008)

Le cardinal Wyszynski, Témoin de l'Église dans une Pologne en ruine

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    "Le cardinal veut me voir, moi ?" Le père Stefan ne sait comment prendre cette incroyable nouvelle. Pourquoi, en ce mois de mars 1946, alors que la Pologne dévastée et martyrisée par la guerre tente péniblement de revivre, le cardinal primat de Pologne August Hlond prendrait-il la peine de venir le voir ?

    Le cardinal, qui avait dû quitter la Pologne pendant le conflit, est rentré au cours de l'été 1945. Le pape Pie XII lui a confié tout pouvoir sur tout le territoire polonais, et la tâche est immense et délicate. Les frontières ont été profondément modifiées, et le découpage des diocèses doit être remodelé en conséquence, et surtout, un nouveau gouvernement, majoritairement communiste et inféodé à Moscou, s'est installé au pouvoir, tandis que le gouvernement légitime, exilé à Londres, se voit refuser tout retour. Les communistes ont d'ailleurs rompu, dès l'automne 1945, leurs relations diplomatiques avec le Saint-Siège, qui soutient les Polonais de Londres.

    Pourquoi donc le cardinal primat prendrait-il la peine de lui rendre visite, à lui, Stefan Wyszinski, simple prêtre ? Stefan s'interroge. Il est né au début du siècle dans une famille modeste, à une époque où l'on était polonais de coeur, mais pas de nationalité, puisque l'État polonais n'existait pas et que la terre de Pologne était partagée entre les deux géants qu'étaient la Russie tsariste et l'Allemagne impériale et prussienne. Il a été ordonné en 1924 : la Pologne était alors une jeune nation démocratique aux frontières fragiles, toujours coincée entre les deux géants, dont l'un était devenu communiste, et l'autre allait devenir nazi.

    Le père Stefan sourit intérieurement. À l'époque, on ne donnait pas cher de sa vie, ses poumons étaient si mal en point que le sacristain de la cathédrale s'était cru drôle en lui déclarant : "Avec une telle santé, vous feriez mieux de vous préparer à prendre le chemin du cimetière plutôt que d'entrer dans les ordres." Pourtant, il avait suvécu, même si au cours de l'ordination, alors qu'il était allongé sur le sol pendant la litanie des saints, il avait bien craint de ne jamais pouvoir se relever. Sa guérison, il la doit à Marie, il en est bien certain, c'est elle qui l'a soutenu et qui veille sur la Pologne, c'est d'ailleurs pourquoi il a célébré sa première messe à Czestochowa, le sanctuaire de la Vierge noire, mère de la Pologne et des Polonais. Bon, ce n'est pas à cause de sa guérison, même miraculeuse, que le cardinal s'annonce. À cause de la thèse qu'il a soutenue à l'université de Lublin, peut-être ? Il y traitait des "droits de la famille, de l'Église, de l'État concernant l'école". Compte tenu des relations entre l'État actuel, c'est improbable ou tout au moins prématuré.

    Le cardinal viendrait-il alors le consulter à propos du monde ouvrier et de la situation sociale ? C'est plus vraisemblable. tout au long des années trente, il a fait oeuvre de journalisme et a publié de nombreux articles sur le chômage, il même voyagé en France et en Belgique, s'est intéressé de très près à la JOC, au point qu'il a été qualifié de progressiste par de bonnes âmes qui n'en pensaient guère de bien. Stefan se redresse à l'occasion de ce souvenir. Les militants du mouvement Odrodzenie
(Renaissance) qui regroupait des intellectuels et au sein duquel il a milité ont été l'un des fers de lance de la résistance polonaise, il n'est que de demander aux nazis et à leurs amis les collaborateurs ce qu'ils en pensent. Stefan respire mieux, oui, c'est sans doute cela qui amène le cardinal.

    Le père Stefan Wyszynski a, tout à la foi, tort et raison. C'est tout à la fois cela et bien autre chose qui lui vaut la visite du cardinal.

    - Le pape Pie XII vous nomme évêque de Lublin.

    Quand il s'écrie incrédule : "Comment cela peut-il se faire ?", le cardinal Hlond pourrait, afin de justifier ce choix, reprendre point par point les éléments de sa biographie. et l'Église ne se trompe pas en appelant ce jeune prélat de quarante-cinq ans quii choisit comme devise : "À Dieu seul."

    Mgr Wyzsynski ne reste pas longtemps à Lublin. À la mort du cardinal Hlond, il lui succède à la tête du diocèse de Varsovie. Comme à Lublin, tout est à reconstruire, les murs, mais aussi les esprits. Dans les ruines de la cathédrale, lors de son installation, il déclare : "Le sang versé oblige tous les habitants de la capitale à être fidèles aux droits bénis de la nation, à défendre sa dignité nationale, son visage chrétien, son esprit de justice, de paix, de liberté." Pour Stefan Wyzsynski, le long face-à-face avec l'État communiste commence : il va durer plus de trente ans. Le nouvel archevêque de Varsovie ne peut bien sûr pas le deviner, mais il sait que la parite sera longue.

    À la grande surprise du Vatican, il signe dès 1950 un compromis avec le gouvernement, qui organise aussi bien que faire se peut les rapports de l'Église et de l'État. Les ordres religieux voient leur existence garantie. L'université catholique de Lublin, les facultés catholiques de Caracovie et de Varsovie demeurent ouvertes. L'Église catholique conserve ainsi des lieux de formation pour ses élites. Rome réprouve l'attitude de Wyzsynski, qu'elle trouve trop conciliante, et, au printemps 1951, le pape ne prend pas le temps de recevoir lui-même l'archevêque. Il est cependant élevé à la pourpre cardinalice en 1952. Ce soutien du Vatican ne sera pas de trop dans le bras de fer qui l'oppose au pouvoir communiste en 1953. Le 9 février, un décret impose un contrôle strict de l'État sur toutes les nominations à des fonctions ecclésiastiques. Le 8 mai, les évêques polonais refusent le diktat : "Nous ne pouvons pas céder." La tension est à son comble. L'évêque de Kielce est emprisonné à la suite d'un procès de style stalinien très pur que le cardinal primat dénonce en chaire dans un sermon enflammé. Cette fois, il est allé trop loin. Le 24 septembre, il est arrêté.

    "Le bourreau peut tuer mon corps. Rien au monde ne saurait tuer mon âme. On nous parle d'évêques criminels. Viendra un jour où l'Histoire les appellera saints." Le gouvernement n'osera pas aller jusque là, mais Wyzsynski restera incarcéré trois années. En même temps, les communistes suppriment la revue hebdomadaire catholique Tygodnik Poxszechny et le mensuel Znak, qui lui était lié. Autour de ces journaux gravitait un groupe d'intellectuels dont le jeune prêtre Karol Wojtyla. En 1956, le souffle de ce qui fut nommé "le printemps d'octobre" ouvre les portes de la prison du cardinal. L'énorme rassemblement populaire du mois d'août à Czestochowa a bien montré la vitalité des catholiques polonais et leur attachement indéfectible au cardinal Wyszynski. Même momentanément décapitée, l'Église polonaise a survécu. Les Polonais sont catholiques de toute leur âme, et ni le "gavage" idéologique ni la répression n'y peuvent rien changer. L'accalmie est de courte durée, mais l'Église polonaise et son primat n'ont pas résisté en vain. Le gouvernement sait qu'il doit désormais composer avec une Église dont la force morale ne faiblit pas, au contraire. Les églises ne désemplissent pas, les vocations sont nombreuses. Le décret de février 1953 est abrogé, l'enseignement religieux est autorisé dans les écoles pour les parents qui le souhaitent, les journaux reparaissent. Le cardinal Wyzsynski reçoit un renfort de choix en la personne de Karol Wojtyla, nommé archevêque de Cracovie en 1964 et élevé au cardinalat lui aussi en 1967. Les deux hommes savent qu'ils peuvent compter sur le pape Paul VI qui honore l'un et l'autre de son amitié. En 1951, alors qu'il n'était que le patriarche de Venise, Angelo Roncalli, le futur Jean XXIII, avait été l'un des seuls à manifester sa sympathie à Stefan Wyzsynski lors de sa pénible visite à Rome. Paul VI s'en souvient et offre au primat de Pologne l'anneau pontifical de Jean XXIII.

    En 1966, la célébration du millénaire de la Pologne fait éclater au grand jour "l'exception polonaise", et montre le visage d'une Église fidèle, ardente, unie autour de ses pasteurs et bénéficiant d'un immense et fervent soutien de toute la population.

    Le jour même de son accession au pontificat, Jean-Paul II rend à son frère dans l'épiscopat, Stefan Wyzsynski, ce vibrant hommage l "Sans toi, sans ton activité, sans ta foi indéfectible, jamais un pape polonais ne serait aujourd'hui sur le trône de Pierre." Le primat de Pologne est encore le témoin d'heures graves pour son pays et suit avec passion l'aventure su syndicat Solidarité. Il soutient avec force, malgré son grand âge et sa santé déclinante, les revendications de liberté et de dignité des travailleurs polonais. Lech Walesa dit de lui : "Ce fut un père pour nous." Le cardinal Wyzsynski s'éteint à l'automne 1981. Sa vie, l'évêque la vouait "à Dieu seul", et aussi à la Pologne.


Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999

Lancement de la revue « Paulus », sur l’Apôtre des Nations

dominicanus #La Parole à S. Paul
Une initiative pour l’Année Saint-Paul



ROME, Mercredi 25 juin 2008 (ZENIT.org) - La première revue entièrement consacrée à l'Apôtre des Gentils a été lancée officiellement lundi à Rome. Il s'agit de la revue « Paulus », éditée par la Société Saint-Paul. Elle sera mensuelle. Son objectif est de sonder la personnalité de l'un des modèles les plus marquants de la chrétienté.


Cette initiative éditoriale s'insère dans le cadre des célébrations de l'Année Saint-Paul, instituée par le pape Benoît XVI pour le bimillénaire de la naissance de l'apôtre, et qu'il inaugurera en personne le 28 juin en la Basilique Saint-Paul-Hors-Les-Murs par la célébration des premières Vêpres des saints Pierre et Paul.


Il s'agit d'un magazine de 64 pages, en couleur, étudié pour répondre à l'invitation du pape qui souhaite un approfondissement des connaissances concernant la personnalité de Paul de Tarse. Benoît XVI encourage en particulier à développer la dimension œcuménique de son message tendant vers l'unité en Jésus Christ.


« Paulus » rassemble des articles et rubriques qui permettent de mettre en relation Paul avec les événements religieux et culturel de notre temps ; un dossier où l'on développe les contenus de ses Epitres, la mémoire des lieux qu'il a foulés ; des entretiens avec des personnalités du monde contemporain.


Juif orgueilleux de ses propres racines, grec par culture, latin par citoyenneté, voyageur inlassable par mission, Paul incarne l'universalité d'un christianisme toujours dynamique et toujours actuel.


Comme l'écrit dans le premier numéro de « Paulus », l'abbé Ampelio Crema, ssp, Supérieur provincial de la Société Saint-Paul, le but de l'initiative est de « vivre et faire vivre avec plus d'intensité le message toujours actuel de l'Apôtre des Nations: ‘Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ' » (1Co 11,1).


Cette revue a vu le jour en même temps que le projet www.paulusweb.net, un portail encore en phase de construction, conçu comme un lieu de connaissance et d'interaction à partir de trois grands espaces.


Ces trois grands espaces sont : une community virtuelle où des centaines de communautés Saint-Paul des 5 continents offriront du matériel multimédia sur Paul, des thèses, des études et des articles mis à jour régulièrement, ainsi qu'une section iconographique ; un blog de discussion sur des sujets de spiritualité, exégèses, théologies, liés aux problèmes de la vie quotidienne ; et une webzine, hormis les couvertures et sommaires de la revue sur papier, présentera les contenus inédits et les nouvelles multimédia mises à jour, en collaboration avec l'agence h2onews.org, qui suivra en particulier les événements de l'Année Saint-Paul dans le monde.


« Aujourd'hui, écrit le P. Angelo Colacrai, Directeur de la société Saint-Paul, dans l'éditorial du premier numéro, Paul créerait un portail de l'Eglise plus compréhensif que Google ou Wikipedia. Il parlerait à toutes les assemblées nationales. Il ne serait pas seulement un pasteur de brebis et d'agneaux déjà dans l'enceinte, protégés, mais il prendrait le large comme un pêcheur d'hommes et de femmes de toute espèce ».


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Les évêques allemands contre l'extermination des malades mentaux

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    Une belle journée de janvier 1940. Hospice de Pergine pour malades et déficients mentaux. Pour une fois Heinrich est content. Un large sourire éclaire son visage anguleux, déformé par un prognathisme sévère. Ses yeux bleus, généralement éteints et comme retirés du monde des vivants, luisent de plaisir. Il s'est fait beau et a soigneusement coiffé ses cheveux blonds. Les pensionnaires de l'institution ne sont pas souvent conviés à une randonnée surprise, qui, de surcroît, doit durer toute la journée. Où iront-ils donc ? Heinrich ne se pose pas la question. Les noms de lieux n'ont pas d'importance pour lui. Il ignore même qu'il vit depuis des années dans un hospice, l'hospice de Pergine.

    Non, Heinrich ne pense pas à cela. À vrai dire, il ne songe à rien. Depuis toujours son existence est semblable à la surface d'un étang qu'aucune brise n'effleure. Les jours, les heures et même les minutes glissent sur lui sans qu'il s'en aperçoive. Heinrich vit une étrange absence au temps, une sorte d'apesanteur scandée par quelques rires : le lever du matin, quand les premiers rayons du soleil viennent lécher les couvertures et que l'infirmier blanc distribue les pilules - il lui avait expliqué un jour qu'elles servaient à ce qu'il ne s'agite pas, mais il n'avait pas compris le sens de ces paroles -, la grande salle commune om l'on mange joyeusement, le goûter, les douches et les corps nus - cette différence de poitrine et de bas-ventre entre les hommes et les femmes, dont il ignore la signification, le surprend toujours -, le coucher et son entrée dans le néant.

    Heinrich se sent en sécurité à l'hospice. "Les gens comme lui" ont rarement pu avoir ce sentiment au cours de l'histoire. Il appartient à un peuple qui n'a jamais eu la conscience d'être un peuple, un peuple sans terre, sans racine, sans histoire, un peuple de silencieux, de damnés.

    À présent, ses yeux vont du groupe de ses camarades assis, comme lui, sur les bancs du hall d'entrée, à son ami Johann, qui s'est levé et qui tourne en rond à grandes enjambées, tout en tirant de sa pipe d'impressionnantes bouffées de fumée bleutée. Heinrich se demande toujours comment un tel exploit est possible.

    La porte claque. Deux infirmiers entrent. Ils semblent très affairés. Johann s'immobilise, c'est le signal du départ. Dehors, deux vieux bus attendent, moteurs allumés. Heinrich se lève précipitamment et, comme les autres, s'engouffre par la porte. Personne ne remarque la mine soucieuse du médecin chef, resté dans un coin du hall. Il est préoccupé. Pourquoi les responsables de l'institut voisin de Grafeneck lui ont-ils intimés l'ordre de rassembler une partie des pesionnaires pour les transférer dans un autre établissement ? C'est invraisemblable. Le Reich n'est-il pas en guerre ? Pourquoi perdre son temps dans des changements d'établissement ? De plus, un bruit court dans le milieu médical ; toutes les institutions seraient touchées par ces mesures. Il est manifeste que l'on se trouve devant une opération à grande échelle. Mais, ce qui l'inquiète le plus, c'est que les pensionnaires réquisitionnés pour la journée font tous partie de la même catégorie, celle des "inaptes au travail". Il a d'ailleurs lui-même rempli les formulaires envoyés par l'administration centrale. Il pense avoir fait pour le mieux. L'insistance sur les qualités au travail était celle qu'il craignait que ses pensionnaires ne fussent affectés à l'économie de guerre. Aussi en avait-il inscrit le plus grand nombre sous la rubrique "incapables de travailler".

    Les joyeux pensionnaires ne se posent pas ces questions. Ils montent allégrement dans les bus, sans même s'inquiéter de ce que les fenêtres sont obturées par des rideaux, comme si on voulait les empêcher de jouir du paysage. Les éclats de rire se succèdent. Certains battent des mains. D'autres tapent des pieds dans un vacarme assourdissant. Les deux infirmiers, toujours affairés, passent dans les allées centrales plongées dans la pénombre, distribuant des pilules blanches ux plus agités. Les deux lourds autobus s'ébranlent, faisant vibrer toutes leurs tôles. Le voyage est long mais les pilules blanches font leur effet et, bientôt, tous les voyageurs somnolent. Chaque infirmer, assis à l'avant, surveille son convoi du coin de l'oeil.

    Johann et Heinrich ignorent qu'ils vont bientôt être victimes d'une nouvelle violation de l'intégrité de leur peuple. Ce peuple qui a connu toutes les humiliations dans les ruses fangeuses de la Rome impériale ; nouveau-nés, ses membres ont été exposés par dizaines de milliers à la voracité des bêtes sauvages et des oiseaux de proie ; ils se sont trouvés livrés à la folie destructrice des invasions barbares, protégés vaille que vaille par quelques évêques compatissants ; ils ont traversé le Moyen Âge, foule anonyme dont le dénuement extrême est à l'origine des premiers hospices ; par milliers, ils ont été recueillis dans les rues de Paris par l'Apôtre de la charité, Vincent de Paul ; par millions, ils ont été abandonnés et enfermés dans des mourroirs dans l'Europe classique et romantique, engendrés par des filles sans le sou, par des femmes surchargées de marmaille, par des aristrocates pressées de se débarrasser, sans bruit, d'enfants indésirables. À vrai dire, ils ne furent pas toujours des gueux, et les gueux furent souvent plus intellligents qu'eux. Mais ils partagent avec les fous et les miséreux un privilège que notre culture ne leur contesta jamais : celui d'être des exclus.

    L'heure du goûter est depuis longtemps passée lorsque les bus arrivent enfin à destination. Les infirmiers réveillent les dormeurs. Tout le monde a envie de se dégourdir les jambes. Tous descendent rapidement des bus devant un château qu'ils n'ont jamais vus, pas même en photo, et qui - mais cela, ils l'ignorent tous - dépend de la Fondation des samaritains de Stuttgart qui l'ont reconverti en institution pour malades mentaux. Ce qu'ils ignorent aussi, c'est que ces bâtiments ont été repris par un service d'État en octobre 1939.

    L'ensemble est avenant. Les terrains qui entourent le château sont déserts. On aperçoit au loin des fils de fer barbelés qui empêchent les curieux d'approcher des bâtiments. De temps à autre, on distingue une patrouille armée. Les malades attendent au soleil depuis une demi-heure. Les infirmiers expliquent que des bonbonnes de gaz sont arrivées avec retard et qu'il faut achever de les installer. Il faut donc patienter un peu. Mais les malades sont contents de profiter de l'air pur. Ils s'emmitouflent dans leurs manteaux et se promènent par petits groupes. Ce sera le seul évènement saillant de leur journée.

    Brusquement des coups de sifflet retentissent. D'autres infirmiers viennent en aide aux deux premiers. Sans ménagement les pensionnaires de l'hospice de Pergine sont répartis en deux groupes identiques (même répartition par âge, sexe et handicap) et poussés vers un ancien hangar agricole coiffé d'une sinistre cheminée noire. Une peur atroce noue les entrailles des moins idiots. Tous sont conduits vers deux vestiaires et forcés de se déshabiller. Heinrich est rassuré, c'est l'heure de la douche. Certains s'amusent lorsqu'on vient les photographier de face d'abord, de profil ensuite. D'autres vont jusqu'à adresser un petit signe amical à l'appareil ou à celui qui le manipule. Ils passent maintenant à tour de rôle devant un médecin. La visite dure deux à trois minutes. Tout est soigneusement consigné par écrit. Lorsque le médecin a terminé, un infirmier appose au crayon de couleur un numéro sur le dos du malade. L'organisation de l'ensemble des opérations atteste, jusqu'à présent, un haut niveau de professionalisme.

    Toujours divisés en deux groupes, les malades et retardés mentaux sont conduits dans des salles d'attente. Heinrich est content : il est dans le même groupe que Johann. Il ne s'inquiète pas lorsque trois infirmiers entrent dans la pièce et leur demande de tendre le bras. Heinrich présente le sien spontanément. Il note avec satidfaction que Johann n'oppose lui non plus aucune résistance. Quelques-uns essaient de se dérober, mais ils sont contraints par la force de recevoir la piqûre. Quand toutes les injections sont faites, on les fait sortir, le savon à la main, la serviette sur l'avant-bras. Heinrich a juste le temps de distinguer une femme de l'autre groupe - qui, elle, n'a pas reçu d'injection, mais Heinrich ne le sait pas - avant que la porte ne se referme sur elle. Heinrich et Johann entrent dans la salle de douche de leur groupe presque la main dans la main. La porte se referme.

    Après quelques minutes, les effets de la piqûre se font ressentir. Les yeux s'alourdissent, les paupières se ferment, certains ont des vertiges, d'autres des nausées. Soudain, des coups violents portés sur les murs voisins et des cris se fraient à grand-peine un chemin dans leurs cerveaux engourdis. Dans l'autre groupe, certains ont compris qu'on les assassine et se révoltent. Les médecins qui observent la scène, impassibles, se disent que l'extermination des animaux est plus paisible. Cependant, aucun incident notable ne vient perturber la quiétude des opérations. Tout retombe brutalement dans le silence. Heinrich se sent glisser dans le néant. Il s'étonne. Pourquoi n'est-il pas dans son lit, sous sa douillette couverture à careaux écossais ? La porte s'ouvre. On les transporte dans l'autre salle, où on les jette sur les cadavres figés par la mort. Mais ils sont trop hébétés pour réagir. Les voici à nouveau enfermés. Quelques instants encore, et tout sera terminé.

    À l'extérieur, les médecins notent avec satisfaction que les résultats récemment obtenus à Brandenburg-Havel sont confirmés. Le monoxyde de carbone est bel et bien plus efficace que les cocktails lytiques. Un rapport officiel partira le soir même pour le responsable général de l'opération, le docteur Brandt, qui préconise le recours exclusif au gaz.

    Chaque famille reçoit une lettre officielle de condoléances. On les informe des causes du décès du cher disparu. Mais les meilleurs administrations commettent des erreurs : des proches reçurent des urnes vides, des avis de décès portant des dates manifestement erronées. Certains malades seraient morts deux fois dans des circonstances chaque fois différentes.

    Dès 1940, de nombreux évêques, alertés, s'élèvent contre cette barbarie ; en vain. Une lettre pastorale de juin 1941 rappelle cette protestation et condamne l'euthanasie : "Jamais, dans aucune circonstance, l'homme n'a le droit - en dehors de la guerre et de la légitime défense - de tuer un innocent". Cette lettre pastorale sera décisive. C'est en s'appuyant sur elle que Mgr von Galen, évêque de Münster, va réussir à bloquer la politique d'euthanasie. Comme son oncle, Mgr von Ketteler, Mgr von Galen est de ceux qui refusent de subir et qui savent convaincre. Du 13 juillet au 3 août 1941 il dénonce, dans une série de sermons, la politique nationale-socialiste, fustigeant les mesures contre les congrégations, l'anti-chrisitanisme nazi et les méthodes abjectes de la Gestapo. Il rappelle qu'il a porté plainte par lettre recommandée auprès du procureur du Reich du tribunal régional de Münster et du préfet de police de la même ville contre le meurtre des malades mentaux. Le 3 août, il s'en prend à "ce principe abominable qui se donne le droit de tuer un être improductif", et il ajoute : "Malheur aux hommes, malheur à notre peuple allemand si non seulement on transgresse mais on (...) viole impunément le principe divin". Ses sermons, interdits de publication, sont reproduits et distribués clandestinement dans toute l'Allemagne.

    L'émotion est immense. Des lettres de protestation arrivent de plus en plus nombreuses au 4 Tiergartenstrasse, où se trouve le centre administratif de cette opération, mieux connue sous son nom de code Aktion T4. Les plus hautes sphères du pouvoir nazi sont obligées de revoir leur position face au problème des déficients mentaux. Successeur des Apôtres envoyés par le Christ, Mgr von Galen seul a parlé publiquement.

    Hitler met fin au programme officiel d'euthanasie le 24 août 1941. Il y a eu déjà un peu plus de soixante-dix mille victimes. Les techniques de mise à mort qui allaient servir dans les camps d'extermination étaient au point.

Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999

Irénée de Lyon, l'héritier de la Tradition qui combattit les hérésies

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
"Je pourrais encore décrire mon vieux maître : je le vois toujours entrer, s'asseoir, sortir ; je me rappelle ses sermons, surtout ce qu'il disait avoir appris de Jean et de ceux qui, comme lui, avaient connu le Seigneur."

    C'est avec une émotion certaine qu'Irénée se souvient de son bon maître, l'évêque Polycarpe. Sur les rives du Rhône hier encore ensanglanté par la persécution, l'évêque Irénée, une fois de plus, rend grâce et s'émerveille de l'admirable continuité pastorale qui, depuis Jean, ce disciple que Jésus aimait, jusqu'à lui-même, pauvre et humble serviteur du Seigneur, trace le chemin de la fidélité au message du Christ.

    Ils étaient nombreux, dans l'opulent port de Smyrne, à écouter Polycarpe raconter ses souvenirs et mille et une ancedotes sur l'Apôtre Jean, qu'il avait bien connu. Quel privilège ! Leur maître avait rencontré un homme qui avait vécu auprès du Christ ! Quelles chance, quelle grâce plutôt, oui ! Assis au milieu de la foule, sous un soleil de plomb face à la mer Égée, Irénée avait littéralement bu toutes les paroles du saint homme ; et déjà, en lui, s'ancrait le souci de sa mission, ce devoir de fidélité au message originel dont il ne voudrait jamais se départir. "Ces paroles, je les ai écoutées avec soin ; j'en ai conservé la mémoire, non sur un papier, mais dans mon coeur ; par la grâce de Dieu, je les ai toujours ruminées avec amour."

    Pour l'heure, c'est le fruit de cette rumination qu'il s'efforce de consigner pour ses frères. Avec fidélité, toujours. Pour ne pas trahir ce qui a été donné, le transmettre avec rigueur, avec amour, sans relâche. Nourri de ces principes, Irénée a traversé l'horrible drame de la persécution de Marc Aurèle. Après avoir fortifié sa foi à Rome en suivant les leçons de saint Justin, il est parvenu à Lyon, où les chrétiens étaient confrontés à l'épreuve de la persécution. En 177, les jeunes communautés sont décimées, le sacrifice du martyre est pour beaucoup le seul et ultime témoignage possible ... Irénée ne doit qu'à la providence d'avoir été choisi par la communauté pour transmettre une lettre au pape Éleuthère, ce qui l'a éloigné du danger. Revenu à Lyon, il y retrouve une communauté exsangue ; le vieil évêque Pothin, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, a, comme beaucoup, succombé au martyre. Et maintenant, lui, Irénée, est chosi pour lui succéder comme évêque de Lyon !

    Le nouvel évêque est un pasteur sans cesse préoccupé du salut des âmes qui lui sont confiées. Plus que jamais, le devoir de fidélité au message du Christ s'impose. Pourquoi ces multiples tentations de dérives, de déviations, d'erreurs, qui noient la vraie doctrine sous un fatras de paganisme mêlé de mystères ? Sans cesse, la propagande active et habile des adeptes de certaines sectes menace la communauté chrétienne. Car les sectes sont légion en cette fin du IIe siècle ; et cela, Irénée ne peut le supporter ! Face à ces errances, l'enracinement dans la vérité évangélique est plus que jamais nécessaire.

    Sous des visages multiples, l'advesaire est aisément identifiable : la plupart de ces prétendues religions relèvent de la gnose, cette doctrine qui se pare sans vergogne du beau nom grec de "connaissance". Une quantité de commentaires et de théories autour de cette pseudo-science menace d'égarer les chrétiens. Cette abondante littérature met en péril les fondements mêmes de l'Église ! Alors Irénée prend les armes. Mais pas n'importe lesquelles. Il est persuadé que le seul fait d'exposer toutes ces erreurs telles qu'elles sont est une excellent méthode pour les mettre à bas. "C'est les vaincre que révéler leurs systèmes. En publiant leurs secrets et leurs mythes cachés, nous rendons inutiles les longs discours qui doivent les détruire." Le verbe et l'écrit : par là peut passer la vérité, par là être brisée la supercherie.

    Cette gnose prétend donner une explication totale du monde et du mystère de l'existence, en se fondant sur l'opposition du mal et du bien. Pour les initiés à cette prétendue science qui se veut parfaite, le salut et la connaissance sont par nature étrangers au monde, qui est intrinsèquement mauvais. Et seuls les adeptes peuvent transmettre cette connaissance, car elle leur a été révélée et transmise dans le plus grand secret. Ils sont aussi nombreux que divers : ceux qui suivent Marcion, par exemple, croient en l'existence de deux dieux, l'un comptable et sévère - le Dieu de l'Ancien Testament -, l'autre bon et indulgent révélé par Jésus ; les ébionites, eux, nient la divinité du Christ ; les docétistes déclarent qu'en s'incarnant, le Verbe a seulement pris une apparence de chair ... Tous nient la résurrection des corps. Mais il y a aussi les systèmes de Ptolémée, de Marc le Mage, de Simon le Magicien, de Markos de Lyon qui prétendent tous être en possession de traditions secrètes remontant aux Apôtres ... Quelle confusion !

    Irénée sait comment répondre à ces prétendues traditions. Il revoit toujours en pensée Polycarpe raconter à tous ceux qui voulaient l'entendre ce qu'il avait lui-même reçu de l'Apôtre Jean. La Vérité se vit au grand jour. C'est parce qu'elle ne cache rien qu'elle est universelle, catholique. Aux secrets, Irénée oppose alors la tradition apostolique, l'exposé de la doctrine de la première Église transmise à travers la succession ininterrompue des évêques auxquels les Apôtres ont confié les Églises locales. Irénée l'expose simplement, avec chaleur, lui qui préfère la prière et la mystique aux démonstrations ; il s'excuse même, dans la préface d'un ouvrage, de n'avoir pas l'habitude des mots ! Il les choisit pourtant fort bien, en toute clarté et franchise, dès le titre même de ses ouvrages : Contre les hérésies ; Recherche et renversement de la prétendue mais fausse gnose (plus habituellement désigné sous le nom d'Adversus Haeraeses) ; Démonstration de l'enseignement apostolique ...

    Dans ses oeuvres comme dans son ministère, Irénée ne se départit jamais de son rôle de pasteur. Avec beaucoup d'humilité et de pondération, il pratique l'indulgence : "Par tous les moyens, nous tenterons de leur tendre la main et nous ne nous lasserons pas." Quel merveilleux exemple de douceur et de ténacité ! Irénée propose toujours de sauver son frère et se conforme à une règle simple et efficace : penser avec l'Église, croire en Elle, prier avec et pour Elle.

    Convaincu que trop de science finit par abîmer la foi, Irénée pense qu'il vaudrait mieux ne rien savoir du tout, mais croire et "persévérer dans l'amour de Dieu", plutôt que d'être "enflé d'orgueil parce que l'on sait, et perdre cet amour qui vivifie l'homme". Les hommes qu'il doit enseigner sont d'ailleurs, pour la plupart, analphabètes. Ils "n'ont ni encre ni texte écrit, mais le salut est écrit dans leurs coeurs par l'Esprit". Irénée s'attache donc à parler leur langue, à les aimer tels qu'ils sont, pour leur enseigner une seule foi, dans un seul bapême. Mais il lui faut un outil d'enseignement. Car s'il a eu la chance de recueillir des témoignages directement issus de la rencontre avec le Christ, qu'en sera-t-il de tous ces nouveaux convertis ? Alors germe en son esprit l'idée d'un ouvrage qui renfermerait de très précieux témoignages sur les doctrines chrétiennes originelles, quii exposerait "la règle de foi inaltérable", et serait une "espèce d'aide-mémoire sur les points capitaux de la foi". Jamais encore on ne l'a entrepris ; jamais sans doute n'en avait-on ressenti le besoin. Aujourd'hui, c'est, aux yeux d'Irénée, une urgence, et le titre s'impose à lui : ce sera la Démonstration de l'enseignement apostolique, le premier de tous les catéchismes. "Comme dans un riche dépôt, les Apôtres ont placé dans l'Église la plénitude parfaite de la vérité : quiconque la désire n'a qu'à y puiser le breuvage de la vie."

    Certes, Irénée peut rendre grâce pour la continuité apostolique dans laquelle il s'inscrit. Si, le premier, il formule la suprématie de l'Église de Rome, c'est parce qu'elle jouit "d'une autorité plus puissante", étant issue de la succession de Pierre et de sa fondation par Paul. Voilà pourquoi l'Église est seule à pouvoir décider de la validité d'une interprétation des Écritures, dans l'authenticité de la tradition transmise sans défaut.

    "Artisan de paix" : tel est le sens du nom d'Irénée. Homme de foi inlassablement occupé à ramener toutes les brebis égarées, il "vécut son nom", dit Eusèbe de Césarée. Il vécut surtout pour la paix de ses frères, la paix des coeurs et des esprits, dans la fidélité à la vérité de l'Évangile précieusement entretenue par la tradition naissante de l'Église.


Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999

Polycarpe: le vieil évêque qui affronte le bûcher sans faiblir

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    En dépit de son âge et du péril qui le menace, le vieillard ne tremble pas. Il se redresse de toute sa taille et, du milieu du cirque, fait face à son accusateur. Sa voix s'élève, ferme, déterminée.

- Cela fait quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun mal ! Comment pourrais-je blasphémer mon roi qui m'a sauvé ?

    Nous sommes en 155, l'homme qui s'exprime ainsi s'appelle Polycarpe, il est l'évêque de Smyrne, l'un des derniers compagnons vivant des Apôtres du Christ. Sur les gradins, la population de Smyrne épie les moindres de ses gestes. Le stade romain tout entier est suspendu à ses lèvres.Alors Quadratus, le proconsul qui siège à la grande tribune pour observer le combat des fauves, fait une dernière tentative.

- Vieil homme ! Jure par la fortune de César, et tu auras la vie sauve !

- Si tu t'imagines que je vais jurer par la fortune de César et si tu fais semblant de ne pas savoir qui je suis, je te le dis franchement : je suis chrétien ! Et si tu veux apprendre de moi la doctrine du christianisme, donne-moi un jour et écoute-moi !

    Oui, Polycarpe peut en appeler au Christ son maître. Il sait à qui il a donné sa foi. Il sait la solidité de l'enseignement qu'il a reçu de la bouche même des Apôtres. Et ce que les Apôtres ont vu, ce qu'ils ont entendu, ils en ont porté témoignage par leur sang. Dès lors, comment lui, Polycarpe, pourrait-il faiblir ?

    Le proconsul s'énerve, menace :

- J'ai des bêtes, ici. Je te ferai livrer aux lions, si tu ne changes pas d'avis.

- Appelle-les ! Je ne changerai pas d'avis.

- Puisque tu méprises les bêtes, je te ferai brûler par le feu !

- Tu me menaces d'un feu qui brûle un moment, puis s'éteint ... car tu ignores le feu du jugement à venir !

    La joute verbale se poursuit. Brûlant d'ardeur, tout empli de l'amour de Jésus, Polycarpe ne transige pas. Pourtant, cette épreuve, il ne l'a pas cherchée. Lorsque, quelques jours plus tôt, il a entendu parler d'arrestations et de persécutions parmi les chrétiens, il s'est prudemment éloigné, trouvant refuge dans une villa des environs de Smyrne. MIas un esclave soumis à la torture l'a dénoncé et le vieil évêque a compris que l'heure était venue. Depuis qu'en son jeune âge il a entendu Jean, l'Apôtre du Seigneur, il appartient à la Lumière. Il appartient à l'Amour. Il appartient à la Vérité. Il appartient au Christ. Polycarpe loue le Seigneur qui lui a donné tant d'années pour instruire et enseigner à son tour ceux qui lui ont été confiés, les chrétiens de l'Eglise de Smyrne qu'il conduit comme un père et auxquels maintenant il va donner le plus sûr des témoignages, celui du sang. Quand Quadratus agite la main, Polycarpe ne frémit pas. Il pourrait murmurer "tout est accompli" si un instant il osait se croire digne d'imiter dans sa chair le sacrifice du Seigneur. Aussitôt, un héraut court au centre du stade et crie dans trois directions : "Polycarpe s'est déclaré chrétien !" Alors les gradins grondent de colère, et de partout fusent les cris et les accusations :

- Impie, impie ! Voilà le destructeur de nos dieux, celui qui dit de ne pas sacrifier !

- C'est lui le père des chrétiens d'Asie, lui jette-t-on comme une suprême insulte.

    Polycarpe reçoit l'opprobre comme une grâce. Le Christ fut condamné comme roi des Juifs, il le sera comme père des chrétiens. Plaise au Seigneur qu'il soit celui d'une multitude !

    La foule a soif de sang, "qu'on lâche les lions", mais les lions sont fatigués, ils ont déjà combattu. "Le feu ! Que Polycarpe soit brûlé vif !" Tout alors va très vite. Les spectateurs dévalent les gradins, se dispersent et ramassent en courant le bois nécessaire dans les ateliers du stade où sont réparés les chars, dans les chantiers alentour et dans les bains publics, dont on arrache les bancs. Le bûcher est prêt. La foule, enragée et bourdonnante, trépigne maintenant d'impatience. Polycarpe se déshabille sans trembler. Il semble prier. Les uns veulent le clouer au gros madrier qui est au centre du bûcher, les autres le lier.

- Laissez-moi ainsi ... Celui qui me donne la force de supporter le feu, me donnera aussi, même sans la protection des clous, de rester immobile sur le bûcher.

    La fermeté de Polycarpe impressionne ses bourreaux. Adossé au madrier, la prière du vieil évêque monte vers Celui de qui vient toute paternité.

- Seigneur Dieu tout-puissant, Père de ton enfant bien-aimé et béni, Jésus-Christ, par qui nous avons reçu la connaissance de ton nom, Dieu des anges, des puissances, de toute la création, et de toute la race des justes qui vivent en ta présence, je te bénis pour m'avoir jugé digne de ce jour et de cette heure, de prendre part au nombre de tes martyrs, au calice de ton Christ, pour la résurrection de la vie éternelle de l'âme et du corps, dans l'incorruptibilité de l'Esprit Saint. Avec eux, puissé-je être admis aujourd'hui en ta présence comme un sacrifice gras et agréable, comme tu l'avais préparé et manifesté d'avance, comme tu l'as réalisé, Dieu sans mensonge et véritable. Et c'est pourquoi pour toutes choses je te loue, je te bénis, je te glorifie, par le grand-prêtre éternel et céleste Jésus-Christ, ton enfant bien-aimé, par qui soit la gloire à toi avec lui et l'Esprit-Saint, maintenant et dans les siècles à venir. Amen.

    Sur le bûcher du sacrifice qu'il n'a pas refusé, le vieil homme se fait passeur de lumière, flambeau vivant de la foi. Mais voilà que les flammes du foyer se voûtent et entourent Polycarpe, qui ne brûle pas ! Une vapeur d'encens se répand dans les airs. L'évêque martyr n'a pas cessé de prier.

    Comme le feu ne l'atteint pas, la foule incrédule ordonne à celui qui achève les blessés dans l'arène, le confector, d'exercer son office. Percé d'un coup de poignard, Polycarpe s'effondre. Son sang inonde le bûcher avec tant d'abondance que la foule en demeure interdite.

    Les chrétiens présents, cachés dans la foule, étouffent leurs pleurs. L'admirable prière de Polycarpe, leur père dans la foi, se grave dans leur coeur.

    Telle fut la naissance de Polycarpe auprès du Christ.

Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999

Ignace d'Antioche, celui qui partit en mission les fers aux pieds

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
"Je suis le froment de Dieu ; que je sois moulu par la dent des bêtes pour devenir un pain blanc du Christ !"

    Allez comprendre ! songent les gardes qui, à l'aube du IIe siècle, conduisent Ignace, l'évêque d'Antioche, à son funeste destin. Ce n'est pourtant pas le premier chrétien qu'ils accompagnent au supplice. "On dit que celui-ci vient d'Antioche. Épuisé ? Même pas ! Depuis que nous avons pris le relais, à quelques lieues des portes de Rome, il ne cesse de prêcher ! Faut-il qu'ils soient dangereux, lui et ses compagnons, pour qu'on les ramène de si loin ! Pourtant, ils ne semblent guère violents, au contraire ..." Décidément, les gardes n'y comprennent rien ...

    Sur la route de son martyre, Ignace ne se lamente pas. Conduit par ses persécuteurs à Rome pour être dévoré par les fauves, il exhorte, écrit, professe et convertit ... Jusqu'au bout, jusqu'au cirque.

    Là-bas, à Antioche, Ignace se sentait encore l'héritier de Pierre, dont il est le deuxème successeur dans la cité. Pendant quinze ans, il a accompagné les premiers pas d'une jeune et forte Église, il a organisé, administré ; il s'est efforcé d'être pasteur, aussi. "Jésus-Christ est ressuscité, venez marcher dans les pas du Seigneur !" Partout se répand cette proclamation, tandis que se lézardent peu à peu les fondations de l'empire. L'empereur Trajan prend peur. Les communautés de chrétiens ne cessent de grandir et de se multiplier. Les convertis, de plus en plus nombreux, s'implantent dans les principales métropoles. Même les routes des campagnes reculées se peuplent de pèlerins ou de pères venus enseigner la Bonne Nouvelle. Certes, ces communautés sont dispersées, mais ne font-elles pas preuve d'un activisme redoutable, susceptible de menacer le pouvoir central ? Bien plus, elles s'organisent. Dans chaque ville où la communauté chrétienne est importante, un évêque prend en charge les fidèles. N'y a-t-il pas là une sorte de contre-pouvoir ? Trajan décide alors de resserrer son emprise sur l'empire : or, rien de tel qu'un ennemi commun pour fédérer les citoyens.

    Les armes impériales savent abattre l'ennemi qui se présente le glaive à la main ; mais comment combattre la foi ? Elles parviennent à anéantir l'envahisseur des contrées barbares qui cherche à forcer les limites de l'empire ; elles punissent le coupable d'un délit, mais comment museler la détermination ardente du croyant ? Qu'à cela ne tienne ... Trajan publie un édit. Il veut faire un exemple. Abjurez ou mourez ! Si des chrétiens meurent, les indécis reculeront, les récents convertis tiédiront. Pourtant, à Antioche, Ignace et ses compagnons ne cèdent pas à l'inimidation. Autour d'eux, de nombreux fidèles font preuve d'une foi indéfectible. L'évêque et d'autres réfractaires sont arrêtés, puis condamnés à mort. Pour déjouer tout risque d'émeute, la sentence sera exécutée à Rome, au prix d'un transfert des prisonniers de plusieurs semaines jusqu'à la capitalde de l'empire. Mais, loin de céder à l'accablement, Ignace profite de son passage dans les villes chrétiennes pour adresser aux évêques de véritables professions de foi sous forme de lettres.

    Ignace témoigne pour tous ceux qui, en ces temps déjà troublés par les divisions théologiques, la multiplication des hérésies et les persécutions incessantes, risquent de renier leur foi. C'est pour eux qu'il a écrit : "Tournez-vous vers votre évêque. Il ne doit y avoir qu'une seule Église, qu'une eucharistie, qu'un sanctuaire, qu'une foi, qu'un évêque. Tournez-vous vers lui ; écoutez-le ; suivez-le ; soumettez-vous à lui. Sans lui, pas de baptême, pas d'eucharistie. Ce qu'il approuve plaît aussi à Dieu."

    Avant d'entrer dans le cirque, Ignace interpelle encore ses contemporains : "C'est Jésus-Christ que je cherche, Lui qui est mort pour nous ; c'est lui que je veux, Lui qui est ressuscité à cause de nous ! L'heure vient pour moi de l'enfantement. (...) Laissez-moi saisir la pure lumière."

    Seules les huées haineuses du cirque lui imposeront silence ; ce n'est que face aux fauves qu'il se tait à jamais.

    La mort d'Ignace, acceptée dans la joie, témoigne de l'espérance invincible qui l'anime. Un martyr n'est pas un sacrifié, il s'offre à Dieu pour approcher le mystère de plus près.

Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999

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