La sécurité alimentaire est-elle la capacité à "produire soi-même sa propre nourriture" ? Si c'en est le cas, bien peu
d'entre nous sont en sécurité de ce point de vue.
L'homme est présent sur toute l'étendue de la planète, même dans les régions les plus inhospitalières (car il faut bien admettre une
"inégalité" naturelle des territoires à produire de la nourriture). C'est donc qu'il a partout trouvé le moyen de subvenir à ses besoins essentiels dont la nourriture. Ce n'est pas toujours en la
produisant : dans la forêt tropicale, le désert ou la toundra, cette nourriture peut être obtenue par un prélèvement sur le milieu naturel ou sur la production de populations voisines mieux
loties par la nature. Et ce prélèvement peut être bien aléatoire : un équilibre, précaire, s'établit entre les ressources du milieu et la population, souvent à un niveau qualitatif et quantitatif
très bas. On est bien loin de la sécurité.
À quelle échelle de territoire se situe la sécurité alimentaire ? À l'échelle de l'exploitation familiale, du village, de la région, de la nation, du continent ? Selon la dimension du territoire
considéré, la question se pose de façon tout à fait différente : plus le territoire est vaste, plus les conditions de la production alimentaire sont diverses, plus les complémentarités sont
importantes ; plus la société est étendue et organisée, plus elle est capable de faire face aux pénuries et aux carences permanentes ou momentanées.
Enfin il faut bien constater que les sociétés ont toutes progressé grâce à la division et la spécialisation du travail, développant des échanges de plus en plus importants, rendant les hommes de
plus en plus interdépendants. L'autarcie n'est pas un mode de développement.
L'agriculture "moderne" s'est développée parallèlement à l'industrie. La réflexion de l'homme sur son travail, la meilleure connaissance du milieu et de ses possibilités d'action sur le milieu
ont augmenté la productivité du travail, les rendements et la production.
Une croissance aussi qualitative
Cette croissance est quantitative mais aussi qualitative. Jamais les habitants de l'Europe occidentale n'avaient eu à leur disposition une nourriture aussi abondante, aussi variée et aussi saine
qu'aujourd'hui. Même un accident comme celui de la "vache folle" ne vient pas contrarier ce constat : les conséquences humaines de cette maladie bovine sont très limitées. Sans l'agriculture
"moderne" et les échanges, la situation ne serait pas celle que nous connaissons. Machines, engrais, traitements sont indispensables et il suffit d'observer ce qui se passe chez ceux qui n'en
disposent pas pour mesurer notre bonheur.
Les systèmes alimentaires traditionnels des pays en développement n'assurent que la survie des populations. Ils sont très souvent remarquables et correspondent, la plupart du temps, toutes choses
étant égales par ailleurs, à un optimum. Est-ce à dire qu'ils assurent le développement des populations ? Tout juste suffisants du point de vue calorique, ils sont le plus souvent carencés du
point de vue nutritionnel. Les plus productifs (rizières des deltas asiatiques, par exemple) exigent une organisation sociale très contraignante et reposent sur une énorme masse de travail manuel
: cela suffit à expliquer l'exode rural dès qu'apparaît un genre de vie alternatif.
Bienfaits et limites de l'agriculture "moderne"
L'agriculture "moderne" est grande consommatrice d'énergie : toutes les activités humaines sont consommatrices d'énergie. En ce qui concerne le pétrole, puisqu'il est mis en cause, faut-il
rappeler que c'est le chauffage domestique qui en constitue la principale consommation en France ? L'histoire nous apprend que l'homme a toujours su découvrir une nouvelle forme d'énergie
lorsqu'il atteint les limites d'utilisation de formes anciennement connues.
L'agriculture "moderne" a des limites qu'elle découvre peu à peu : le vivant ne se traite pas comme l'inerte et tout agriculteur "moderne" devient un peu écologiste. L'utilisation des produits
chimiques est soumise à des règles de plus en plus contraignantes, le productivisme n'est plus le maître mot des agriculteurs, ne serait-ce que pour des raisons économiques. L'exploitant agricole
est à la recherche d'un optimum personnalisé développant la valeur ajoutée de son activité. Comme tout homme, il est sensible à la qualité de son environnement et d'autant plus conscient de ses
responsabilités vis-à-vis de celui-ci qu'il y passe sa vie.
L'agriculteur "moderne" est un fin connaisseur de la structure de son sol et du travail qu'il lui applique. Les machines lui permettent de régler très précisément la profondeur de ses labours et
même d'améliorer la structure de ses sols. L'assolement est une forme d'association des plantes dans le temps que pratique toujours l'agriculteur "moderne". Quant aux pesticides et herbicides ils
permettent de récolter ce que l'on a semé et de nourrir les hommes plutôt que les oiseaux, les rats ou les chenilles …
Dire que l'agriculture "moderne" n'est pas adaptée aux pays en développement est un non-sens : pour répondre à la demande de populations en croissance rapide, il est évident que les systèmes de
production traditionnels sont insuffisants. La mise au point de systèmes plus productifs et bien adaptés à leurs milieux d'application est un travail difficile. Des résultats remarquables ont
déjà été obtenus grâce à la mécanisation, à la sélection des semences et à l'utilisation raisonnée des engrais chimiques et naturels. La mécanisation est une nécessité ne serait-ce que pour
assurer le transport des produits vers des populations urbaines de plus en plus nombreuses. On observe d'ailleurs bien souvent que les producteurs traditionnels améliorent leurs capacités au
contact de cultures nouvelles, commercialisées, encadrées, "modernes".
C’est en ayant ces contraintes à l’esprit qu’il faut considérer la question des OGM. Ce n’est pas une question nouvelle : les performances de l’élevage ressortent de la sélection génétique. La
greffe des végétaux est une forme de clonage. Et l’on comprend mal que les mêmes qui s’en inquiètent soient bien peu sensibles aux manipulations de la génétique humaine. Ne vaut-il pas mieux que
la plante se défende par elle-même contre les parasites plutôt que de pulvériser un insecticide dont une partie sera inutilement dispersée ? Il est évident pour la plupart de ceux qui
s’intéressent à l’agriculture des pays tropicaux que les OGM y sont une des réponses à la croissance nécessaire de la productivité.
Et la sécurité alimentaire ?
La sécurité alimentaire nécessite une meilleure maîtrise des éléments naturels pour obtenir des productions suffisantes quantitativement et qualitativement pour l'ensemble des consommateurs, pour
obtenir une plus grande régularité de ces productions en les rendant moins sensibles aux aléas du climat ou des prédateurs. Elle nécessite une organisation sociale capable d'anticiper les
évènements, de prévoir la constitution et la gestion de stocks et surtout capable d'assurer aux agriculteurs les meilleures conditions d'activité, à commencer par la paix. Elle nécessite des
capacités d'échange et une organisation des marchés qui assurent aux producteurs une rémunération suffisante pour leur activité et n'en fasse pas des citoyens de seconde zone. L'organisation des
marchés est le problème majeur de notre époque et elle concerne tous les agriculteurs quel que soit leur lieu de production.
Une partie des surplus subventionnés des pays développés, distribués quasi gratuitement au reste du monde, empêche la formation de marchés locaux dans les pays en développement. C'est le rôle des
États de favoriser le développement d'une production nationale lorsqu'elle peut se faire dans de bonnes conditions de rentabilité économique, et pas seulement en organisant les marchés.
Aujourd'hui, si de nombreux pays en développement sont dépendants de productions extérieures pour assurer la sécurité alimentaire de leurs populations, ce n'est pas à cause de l'agriculture
"moderne" ou des subventions versées aux agriculteurs européens mais à cause de l'irresponsabilité de leurs gouvernants. Le dernier exemple en date nous est donné par le Zimbabwe dont le
président, pour maintenir son pouvoir dictatorial chancelant, a lancé une pseudo réforme agraire qui s’est résumée à l'expulsion violente des fermiers "modernes" de son pays. Le Zimbabwe, qui
assurait, grâce à son agriculture "moderne", la sécurité alimentaire de toute l'Afrique australe, est aujourd'hui lui-même ravagé par la famine et ne peut apporter aucun secours à ses voisins
dans la détresse…
1. La productivité agricole doit être améliorée dans les pays les plus pauvres et/ou le climat est difficile, comme en Afrique. Les rendements peuvent être améliorés par la mécanisation et une meilleure organisation de la production et des marchés. Il faut l'intervention des pouvoirs publics pour défendre leurs marchés, à l'instar de ce que les européens ont fait avec la PAC. 2. Un productivisme plus poussé n'est pas possible dans les pays riches car il génèrerait plus de pollution des sols, de l'eau et de l'air. Les pesticides et les OGM présentent des effets pervers pour la santé des personnes. La solution n'est pas dans le toujours plus.3. En vérité, le problème alimentaire mondial nécessite un changement de "style de vie" comme le disait Jean-Paul II. Il faut en revenir sur la consommation excessive de viande à l'occidentale, qui se généralise. Pour produire de la viande, il faut produire beaucoup de céréales. Or, sans viande on aurait besoin de 5 moins de céréales et on peut avoir un apport nutritionnel équivalent en protéine (pour les adultes au moins, les enfants en ont besoin mais pas beaucoup). La viande n'est pas bonne pour la santé. Les Pr Lejoyeux et le Pr Belpomme, tous deux cancérologues, recommandent de manger 2 fois de la viande maximum dans la semaine.