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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

#homelies annee a (2007-2008)

Les deux sources de la divine Miséricorde - Homélie 2° dimanche de Pâques A (de la Miséricorde)

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
 
"Je désire que le premier dimanche après Pâques soit la Fête de la Miséricorde." Jésus a exprimé ce désir pour la première fois à sainte Faustine à Plock, le 22 février 1931, lorsqu'il lui a révélé sa volonté en ce qui concerne le tableau de Jésus Miséricordieux : "Ce dimanche doit être la Fête de la Miséricorde."

    Mgr d'Ornellas écrit :

"Jean-Paul II a fixé la Fête au deuxième dimanche de Pâques. Selon la prédication des Apôtres, reprise par Jean Paul II pour le monde contemporain, cette Miséricorde de Dieu se dit totalement dans la Croix et la Résurrection du Christ. Il était normal que la fête de la Divine Miséricorde ait lieu le jour où l'Église fait mémoire de la Pâque de son Seigneur. (...) Depuis l'année 2000, la célébration de la Miséricorde de Dieu appartient à la prière de l'Église."

"La Fête de la Miséricorde est issue de mes entrailles, dit Jésus à Sainte Faustine. Je désire qu'elle soit fêtée solennellement le premier Dimanche après Pâques."

    Je voudrais attirer votre attention surtout sur la promesse de Jésus à propos des sacrements de la confession et de la communion reçus le dimanche de la Miséricorde Divine : le pardon total de nos péchés et la remise de leurs peines nous sont accordés ! Il s'agit là d'une indulgence plénière, comme celle reçue au baptême.

"Je désire que la Fête de la Miséricorde soit le recours et le refuge pour toutes les âmes et surtout pour les pauvres pécheurs. En ce jour, les entrailles de ma Miséricorde sont grandes ouvertes. Je déverse tout un océan de grâces sur les âmes qui s'approcheront de la source de ma Miséricorde. Toute âme qui se confessera et communiera, recevra le pardon complet de ses péchés et la remise de leurs peines. En ce jour sont ouvertes toutes les sources divines par lesquelles se répandent les grâces ; qu'aucune âme n'ait peur de s'approcher de moi, ses péchés seraient-ils comme l'écarlate !"

"Écris, ma fille, que la Fête de la Miséricorde a jailli de mes entrailles pour la consolation du monde entier."

    S'approcher de ces sources, qu'est-ce que cela veut dire concrètement ? C'est d'abord se confesser. À propos de la confession, le Seigneur dit :

"Ma fille, quand tu t'approches de la Sainte Confession, de cette source de ma Miséricorde, le Sang et l'Eau qui sont sortis de mon Coeur se déversent sur ton âme et l'ennoblissent. Chaque fois que tu te confesses, sache que c'est moi-même qui t'attends dans le confessionnal. Je ne fais que me cacher derrière le prêtre, mais c'est moi seul qui agis dans l'âme. Ici, la misère de l'âme rencontre le Dieu de Miséricorde."

    Mais il ne s'agit pas seulement d'une démarche extérieure, purement formelle. Pour qu'il y ait une vraie "rencontre" il s'agit d'avoir les dispositions du coeur qui sont requises. Quelles sont ces dispositions ? Cest d'abord la confiance :

"Dis aux âmes qu'à cette source de Miséricorde elles ne puisent qu'avec le vase de la confiance. Lorsque leur confiance est grande, il n'y a pas de bornes à mes largesses."

Ensuite l'humilité :

"Les torrents de ma grâce inondent leurs âmes humbles. Les orgueilleux sont toujours dans la misère et la pauvreté, car ma grâce se détourne d'eux pour aller vers les âmes humbles."

    Et puis, bien sûr, la foi. Avoir le regard de la foi, cela veut dire ne pas s'arrêter aux apparences humaines, mais sonder les profondeurs de la grâce qui est à l'oeuvre sous ces mêmes apparences :

"Dis aux âmes qu'elles doivent chercher la consolation au tribunal de la Miséricorde. Là, les plus grands miracles se renouvellent sans cesse ... Il suffit de se jeter avec foi aux pieds de celui qui tient ma place, de lui dire sa misère, et le miracle de la Divine Miséricorde se manifestera dans toute sa plénitude."

    Dieu ne nous demande pas des exploits, mais la foi, quelle que soit notre misère :

"Même si cette âme était comme un cadavre en décompostion et même si, humainement parlant, il n'y avait plus aucun espoir de retour à la vie et que tout semblait perdu, il n'en est pas ainsi pour Dieu : le miracle de la Divine Miséricorde rendra la vie à cette âme dans toute sa plénitude."

Mais ces promesses merveilleuses vont de pair avec un avertissement sévère. Ce n'est pas autre chose ; ce n'est que le revers de la même médaille :

"Oh ! Malheureux vous qui ne profitez pas maintenant de ce miracle de la Divine Miséricorde, en vain vous appellerez, il sera déjà trop tard !"


    Deuxième source de la Divine Miséricorde : la Sainte Communion.

"Je désire m'unir aux âmes humaines, mon délice est de m'unir aux âmes. Sache-le, ma fille, lorsque je viens dans un coeur humain dans la sainte communion, j'ai les mains pleines de toutes sortes de grâces, et je désire les donner aux âmes."

    Ici aussi, Jésus se plaint amèrement :

"Mais les âmes ne font même pas attention à moi, elles me laissent seul et s'occupent d'autre chose. Oh, comme cela m'attriste que les âmes ne comprennent pas mon Amour !"

    Et encore :

"Combien il m'est douleureux que les âmes s'unissent si peu à moi dans la sainte Communion ! J'attends les âmes mais elles sont indifférentes envers moi. Je les aime si sincèrement et avec tant de tendresse, et elles se défient de moi ! Je veux les combler de grâces et elles ne veulent pas les accepter. Elles me traitent comme une chose morte alors que mon Coeur est rempli d'amour et de Miséricorde."

    Enfin, après les indications qui concernent la source, c'est le rappel de la finalité :

"Regarde, j'ai quitté mon trône céleste pour m'unir à toi. Ce que tu vois, c'est à peine un pan du voile qui s'est soulevé et déjà ton âme défaille d'amour. Mais lorsque tu me verras dans toute ma gloire, quel saisissement pour ton coeur ! Laisse-moi te dire que la vie éternelle doit commencer ici sur la terre par la sainte communion. Chaque Communion te rendra davantage capable de t'unir à Dieu pour toute l'éternité."

    La vie éternelle, cela vous intéresse ?
 

- Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? - La foi. - Que vous procure la foi ? - "La vie éternelle. Homélie Pâques A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)

 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
    "Je crois en Jésus Christ, son Fils unique , notre Seigneur ..." Qu’est-ce que ça veut dire quand je dis : je crois en Jésus Christ ? La foi au Christ, qu’est-ce que c’est ?

    La définition de la foi est très importante et très difficile pour nous aujourd’hui. C’est important, car : "c’est de la conception que chacun se fait de la foi que dépendra ensuite toute sa vie religieuse (la prière) et même en grande partie sa vie morale", sa manière de se comporter dans la vie de tous les jours. C’est difficile "parce que le mot 'foi' recouvre des choses très différentes" dans notre langage (Paul VI). (Je laisse évidemment de côté l’usage qu’on fait du mot "foi" et du verbe "croire" en relation avec une réalité humaine : par exemple : je crois qu’il va faire beau, ou : je crois en l’avenir de la banane...)

    Pour beaucoup de gens, croire signifie seulement avoir un sentiment religieux, une croyance vague et générale en l’existence de Dieu. Dans le langage ordinaire, on dit souvent que quelqu’un a la foi quand il admet encore certaines formules religieuses très vagues, souvent d’ailleurs avec beaucoup de confusions. Par exemple, chaque année, vers le 8 décembre, je constate que beaucoup de gens confondent l’Immaculée Conception de la Vierge Marie avec la conception virginale de Jésus dans le sein de la Vierge Marie. Dans le premier cas, Marie est conçue sans péché dans le sein de sa maman ; dans le deuxième cas, Marie conçoit Jésus en demeurant vierge. Foi très vague et avec beaucoup de confusions, donc, parce qu’on en est resté au catéchisme de son enfance, déjà bien lointaine.

    En même temps, ces gens sont ceux qui disent souvent : "Je crois, mais je ne pratique pas." S’ils vont encore à l’église, c’est uniquement aux grandes fêtes, et pour les baptêmes, les mariages et les funérailles, et si le prêtre, à ces occasions-là n’a pas célébré l’eucharistie, ils sont quand même persuadés "qu’ils ont été à la mese". "Je crois, mais je ne pratique pas." Pour faire comprendre que ça ne tient pas debout, je raconte souvent l’histoire de ces deux amoureux qui sont assis l’un à côté de l’autre sur un divan ou sur un banc "public", en train de se dire des choses gentilles, comme le font les amoureux. Tout à coup Gertrude dit à Gaston : "Gaston, est-ce que tu m’aimes ?" Gaston répond : "Oui, Gertrude, je t’aime !" Gertrude dit : "Alors embrasse-moi !" Gaston répond : "Ah non, Gertrude, je t’aime, mais je ne pratique pas !" Pas besoin d’avoir un BAC + 6 pour comprendre que l’attitude de Gaston est ridicule. Eh bien, si vous avez compris cela, vous saurez un petit peu ce que pense Dieu de ces gens qui disent : "Je crois, mais je ne pratique pas".

    Donc : foi très vague et confuse avec une pratique religieuse très sporadique. Troisième caractéristique de ceux qui disent croire dans ce sens : c’est une foi qui est rangée dans un placard dès qu’il s’agit du concret de la vie. On fait ses prières dans sa chambre à coucher, avec une bougie allumée devant une image du Sacré-Coeur et de la Sainte Vierge, mais dans ses relations avec les autres dans le cadre de la famille, du travail, de la sexualité, des loisirs (par exemple Carnaval) on se comporte exactement comme tout le monde, comme si Dieu n’a rien à voir avec ça.

    C’est là malheureusement la foi de beaucoup de gens : une foi gardée par habitude, conventionnelle et peu pratiquée, sans cohésion avec le reste de la vie, donc. Elle n’est pas tout à fait morte, mais elle est loi d’être vivante. Je précise qu’en disant cela, je ne me permets pas de condamner qui que ce soit. Comme le dit Matthieu 12, 20 à propos de Jésus : "Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l'éteindra pas". Mais justement cela implique qu’il faut admettre que le roseau de la foi est bien froissé, et que la mèche est en train de s’éteindre.

    Alors croire qu’est-ce que c’est ?

    Le CEC (§ 26) nous dit : "La foi est la réponse de l’homme à Dieu qui se révèle et se donne à lui", et un peu plus loin (§ 143) : "Par la foi, l’homme soumet complètement son intelligence et sa volonté à Dieu. De tout son être l’homme donne son assentiment à Dieu Révélateur."

    Croire en Dieu, c’est lui répondre en se soumettant totalement à lui. Et cette réponse, cette soumission, comporte deux aspects principaux : l’intelligence et la volonté. Au § 150 nous lisons encore : "La foi est d’abord une adhésion personnelle de l’homme à Dieu ; elle est en même temps, et inséparablement, l’assentiment libre à toute la vérité que Dieu à révélée."

    C’est très important de voir ces deux aspects de la foi : un aspect subjectif ("adhésion personnelle") et un aspect objectif ("assentiment à toute la vérité que Dieu a révélée"). Le CEC enseigne que pour qu’il y ait vraiment foi il faut toujours les deux éléments "en même temps et inséparablement".

    Or, aujourd’hui on a tendance à considérer presque uniquement l’aspect subjectif de la foi. "Je crois en Dieu", veut dire alors : je lui fais totalement confiance. Je sais que rien n’est imposssible pour lui, et qu’il peut m’aider à me sortir de cette situation sans issue dans laquelle je me trouve, à surmonter cette épreuve très douloureuse que je traverse... Et on voit dans ce domaine des choses admirables, étonnantes, héroïques même. L’Histoire de l’Église abonde d’exemples. En cette année jubilaire de Lourdes, pensons à sainte Bernadette. Durant sa courte vie de trente-cinq ans entre son asthme à Lourdes et sa tuberculose osseuse à Nevers, en passant par toutes les contradictions et persécutions qu’elle a dû endurer suite aux apparations de la Vierge dans la grotte de Massabielle, quelle confiance impressionnante en celle qui lui avait dit de la part de Dieu "Je ne te promets pas de te rendre heureuse en ce monde mais dans l’autre." Ca c’est l’aspect subjectif de la foi.

    Mais, à l’inverse d’un passé plus ou moins récent peut-être, et sans vouloir trop caricaturer, l’aspect objectif de la foi est souvent escamoté. Faisons une petite expérience. Je vais lire une citation et je vous invite à surveiller vos réactions intimes, la manière dont vous réagissez aux paroles de cette phrase. La voici : "Le Magistère de l’Église engage pleinement l’autorité reçue du Christ quand il définit les dogmes, c’est-à-dire quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou des vérités ayant avec celles-là un lien nécessaire."

    Honnêtement, comment avez-vous réagi en entendant les mots : Magistère, Église, autorité, dogmes, obligeant... ? Si vous avez eu le poil hérissé, c’est que vous confirmez ce que je veux dire : vous êtes peut-être capable de faire preuve de foi dans le sens de faire confiance en Dieu, mais l’aspect objectif de la foi en tant que soumission totale de l’intelligence à des vérités qu’il faut croire vous échappe en grande partie. Entre parenthèses, la phrase que je viens de lire est tirée du CEC. C’est le § 88.

    Dans ce domaine aussi Dieu nous invite à faire preuve d’autant d’héroïsme s’il le faut. Et là aussi, dans les vies de saints les exemples abondent. Savez-vous que sainte Thérèse de Lisieux avait, à la fin de sa vie, des tentations très fortes contre la foi ? Elle se mordait les lèvres pour ne pas dire les paroles impies qui lui venaient comme malgré elle. Avec son sang elle a alors transcrit les paroles du "Je crois en Dieu" sur un bout de papier qu’elle a fixé à la fin de son évangile, en y ajoutant : "Mon Dieu, avec le secours de votre grâce je suis prête à verser tout mon sang pour affirmer ma foi."

    Des générations de chrétiens ont prié avec l’acte de foi qu’on leur a enseigné dans leur enfance, mais que les enfants ne connaissent plus aujourd’hui : "Mon Dieu, je crois fermement tout de que tu as révélé et que la sainte Église nous propose de croire parce que tu es la vérité même et que tu ne peux ni te tromper ni nous tromper. Dans cette foi je veux vivre et mourir."

    Durant ce Carême, comme chaque année, des centaines de jeunes et d’adultes se sont préparés au baptême. C’est ce qu’on appelle le catéchuménat. C’est un mot qui vient du verbe grec : "katecheo", qui veut dire : donner un enseignement oral, justement ce enseignement qui dans l’Église primitive précédait l’admission au baptême. Le catéchuménat est la première partie de l’initiation chrétienne, d’une initiation qui doit se poursuivre tout au long de notre vie.

    Le catéchuménat est comme la porte d’entrée dans la vie chrétienne. Quelle est la clé de cette porte ? C’est la fameuse question par laquelle, aujourd’hui encore, commence la grande cérémonie du baptême : "Que demandez-vous à l’Église de Dieu ?", demande le prêtre au candidat au baptême. Réponse : "La foi." "Que vous procure la foi ?" Réponse : "La vie éternelle."

    Rien de plus simple et rien de plus important que ce dialogue fondamental : la foi est la clé d’entrée ; elle est la condition initiale, indispensable pour entrer dans la vie de Dieu. Or, pendant le catéchuménat, on demande aussi au candidat et à celui qui l’accompagne dans sa démarche, une profession de foi explicite en récitant le Credo.
 
  À ce propos, Paul VI, après avoir rappelé tout ce qui précède, ajoute ceci : "le baptême comporte un engagement doctrinal net et précis. Pour être baptisé, c’est-à-dire chrétien, il faut la foi. La foi subjective, laquelle est une réponse personnelle, totale et joyeuse à l’Amour de Dieu (...) Et la foi objective, qui est adhésion à la Parole de Dieu révélée, formulée dans des vérités déterminées que l’Église, avec son charisme d’enseignement, nous propose de croire, sans réserve et sans interprétations équivoques. Vous comprendrez alors que dès le début l’engagement doctrinal doit être fondamental et solennel pour celui qui tient à l’authenticité de sa profession chrétienne ; que la fidélité à cet engagement ne peut être considérée comme un intégrisme archaïque et rigide ; qu’elle n’autorise pas des options dites pluralistes, des opinions personnelles et changeantes qui s’écartent de la substance textuelle de la doctrine, cette substance dont le magistère de l’Église a la responsabilité et le difficile devoir de 'garder le dépôt' (cf. 1 Tm 6, 20), et qu’elle conserve, défend, alimente et développe d’une façon logique en se souvenant de l’exhortation de l’Apôtre : 'Que votre charité croissant toujours de plus en plus s’épanche en vraie science.' (Ph 1, 9) Dans ses inépuisables expressions, la vérité de la foi est sécurité et harmonie. C’est de cette sécurité et de cette harmonie que l’Église a particulièrement besoin aujourd’hui, et non de syncrétisme superficiel et artificiel, non de critique contestataire et subversive, non de pluralisme indocile et indiscipliné. Ce dont elle a besoin, c’est de chrétiens, comme dit encore l’Apôtre, qui "confessent la vérité dans l’amour" (Ep 4, 15).

    Et j’ajoute, pour terminer, ce dont elle a besoin, ce sont des chrétiens, des prêtres, des évêques, qui ont l’audace de dire comme Saint Augustin : "Je ne croirais pas à l’Évangile, si l’autorité de l’Église catholique ne m’y poussait."

 

Le sommeil des apôtres et le nôtre - Homélie pour le Jeudi Saint

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)

Parmi les épisodes que nous méditons, durant les jours de la Passion du Seigneur, il y a celui du sommeil des trois Apôtres, Pierre, Jacques et Jean, au Jardin des Oliviers, alors que Jésus souffre une agonie des plus terribles. Le Seigneur leur avait demandé de « veiller », de lui faire compagnie, mais en vain. Ils étaient tombés dans un profond sommeil, comme cela arrive quand les instincts de la « chair » ont le dessus sur les désirs de « l’esprit ». Jésus ne leur fait pas de reproches, quand il les rappelle à la réalité ; en réveillant Pierre, il fait seulement une constatation concernant ce sommeil :

« Simon, tu dors ? Tu n’as pu veiller une heure seulement ? Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est prompt mais la chair est faible » (Marc 14, 37b-38).
Michel.CIRY.Le-sommeil.des.apotres.jpg
Michel Ciry, Le sommeil des apôtres
(Source:
catholique-rouen.cef.fr)
 
« Veillez » ! Il ne suffit pas de prier, il faut veiller sur soi-même, sur ses propres pensées, sur ses propres émotions, sur ses propres humeurs, sur ses propres désirs, parce que les hommes sont toujours prêts à « descendre » du plan spirituel au plan purement matériel, en faisant « glisser » le disciple du Christ dans des attitudes « terre à terre » qui ont bien peu à voir avec « l’esprit », ou mieux encore, qui n’ont rien à faire avec lui. On ne peut trop se fier à son propre coeur de chair, parce que, comme le déclare la Sainte Ecriture, « il est difficilement guérissable » (Jérémie 17, 9). Il faut maintenir, sans cesse, le difficile équilibre entre l’esprit et la manière, entre l’âme et le corps, entre les exigences de l’une et de l’autre, en donnant toujours la préséance à l’esprit, parce que, comme le dit Jésus, « la chair est faible » et, si elle n’est pas soumise à l’esprit, elle entraîne vers la terre !

Le disciple doit marcher en regardant vers le Seigneur, pour ne pas se replier vers le bas, prisonnier de ses propres instincts, comme ceux qui se refusent de lever la tête pour s’émerveiller du bleu du ciel, pour respirer le parfum de la Pâque. Le chrétien doit faire un exode continu de soi-même pour se conformer à Son Rédempteur, en L’imitant.

Dans l’un de ses admirables commentaires sur la Passion du Christ, le Pape Saint Léon le Grand déclarait :
 
« Le peuple chrétien est invité aux richesses du Paradis. Pour tous les baptisés, s’ouvre le passage pour le retour à la patrie perdue, à moins que quelqu’un ne veuille se barrer lui-même cette voie, qui ouvre pourtant à la foi du Larron. Tâchons que les activités de la vie présente ne créent pas en nous ou trop d’anxiété, ou trop de présomption, au point d’annuler l’engagement de nous conformer à notre Rédempteur, dans l’imitation de ses exemples. Il ne fit rien et il ne souffrit rien en effet si ce n’est pour notre salut, pour que la vertu, qui était dans le Chef, soit possédée aussi par le Corps… ».
Les Apôtres, comme nous, se précipitent « vers le bas » parce qu’ils ne sont pas vigilants, qu’ils se laissent dominer par les instincts de « survie », face à ce qui, humainement parlant, était un malheur : La Passion ! Un malheur, oui, mais relatif ; en effet, elle était le prélude à un triomphe absolu, lui aussi annoncé d’avance par Jésus ; le triomphe de la Résurrection ;
 
« Le Fils de l’Homme va être remis entre les mains des hommes, et ils mettront à mort ; mais, une fois mort, il ressuscitera trois jours plus tard » (Marc 9, 31).
La raison de la crise de la foi qui traverse le monde chrétien, est celle de toujours : le manque de vie intérieure, c’es-à-dire d’une vie spirituelle dans laquelle le caractère matériel de l’existence humaine est soumis à la nette supériorité de l’Esprit. Combien de fois le Seigneur l’avait recommandé à ses disciples :
 
« Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jean 18, 36) ;
« Vous n’êtes pas de ce monde » (Jean 15, 19).
Le Royaume de Dieu ne peut tirer sa force de ce qui est terrestre, parce qu’il est éminemment spirituel. Que de fois le Seigneur avait rappelé la supériorité de l’âme sur le corps, de l’esprit sur le monde :
 
« A quoi cela sert-il en effet à l’homme de gagner le monde entier, s’il en vient à perdre sa propre âme ? » (Marc 8, 36).
Rester vigilants veut dire maintenir la priorité absolue de la relation de l’âme avec Dieu, parce que « Dieu est Esprit » (Jean 4, 24), il n’est pas matière ! « Dieu s’est fait homme comme nous, pour nous faire devenir comme Lui », si nous le voulons, si nous accueillons ses Commandements :
 
« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit complète » (Jean 15, 11).
Jésus parle d’une joie spirituelle, qui pénètre l’âme et la remplit de sens, une joie que les sens de la chair, appesantis par le péché, ne sont pas capables de comprendre ni même de percevoir ; voilà pourquoi il faut les renier, en les soumettant à l’Esprit.

Benoît XVI a mis en garde contre la menace de la « sécularisation », même au sein de l’Eglise :
 
« Cette sécularisation n’est pas seulement une menace extérieure pour les croyants, mais elle se manifeste déjà depuis longtemps au sein de l’Eglise elle-même. Elle dénature de l’intérieur et en profondeur la foi chrétienne, et, en conséquence, le style de vie et le comportement quotidien des croyants. Ils vivent dans le monde et sont souvent marqués, voire même conditionnés par la culture de l’image qui impose des modèles et des impulsions contradictoires, dans la négation pratique de Dieu : Il n’y a plus besoin de Dieu, de penser à Lui, et de retourner à Lui. En outre, la mentalité hédoniste et la mentalité de consommation prédominante, favorise, chez les fidèles mais aussi chez les pasteurs, une dérive vers une superficialité et un égocentrisme qui nuit à la vie ecclésiale » (Benoît XVI, Discours à la Plénière du Conseil Pontifical pour la culture, 8 mars 2008).
On s’endort, au lieu de faire compagnie à Jésus, quand on se laisse conditionner par le monde, en mettant en lui le bonheur, au dépens de l’esprit, comme le dit Saint Paul :
 
« Le désir de la chair, c’est la mort, tandis que le désir de l’esprit, c’est la vie et la paix… Ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Vous, vous n’êtes pas dans la chair mais dans l’esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous » (Romains 8, 6-9, pss.).
 
La Passion de Notre Seigneur serait vaine si nous ne nous décidions pas de vivre « selon l’Esprit ». Puisse la Mère de Dieu avoir la joie, lors de la Pâque qui est proche, d’accompagner vers le Seigneur de nombreux disciples qui se sont convertis à Lui !
 
(Source : Agence Fides, 12 mars 2008)
 

« Lazare, viens dehors ! » Homélie 5° dimanche du Carême A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
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"Le carême est un temps propice s'il en est pour méditer sur la réalité du péché à la lumière de l'infinie miséricorde de Dieu, que le sacrement de la Pénitence manifeste dans sa forme la plus haute.

    Ces paroles ont été prononcées par Benoît XVI dans un discours adressé le vendredi 7 mars 2014 aux participants d'un cours sur le sacrement de la réconciliation. C'est à la lumière de l'infinie miséricorde puissamment à l'oeuvre dans la résurrection de Lazare que nous pouvons méditer, en ce dernier dimanche de carême, sur ce sacrement qui nous est proposé tout au long de l'année, mais particulièrement durant cette semaine qui commence.

    "Lazare" signifie : celui qui est "secouru par le Seigneur". Saint Thomas d'Aquin voyait en lui le type même de tous ceux qui ont la foi, mais qui souffrent de la maladie du péché et qui espèrent le secours de Dieu. Nous avons été baptisés "pour la rémission des péchés", comme nous l'affirmons dans notre profession de foi. Mais la vie nouvelle reçue  au baptême et dans les deux autres sacrements de l'initiation (confirmation et eucharistie) ne suppriment pas "la fragilité et la faiblesse de la nature humaine, ni l'inclination au péché". Elles nous sont laissées pour que nous fassions nos preuves "dans le combat de la vie chrétienne aidés par la grâce du Christ. Ce combat est celui de la conversion en vue de la sainteté et de la vie éternelle à laquelle le Seigneur ne cesse de nous appeler." (CEC 1426)

    Le baptême est le "lieu principal de la conversion première et fondamentale. C'est par la foi en la Bonne Nouvelle et par le Baptême que l'on renonce au mal et qu'on acquiert le salut, c'est-à-dire la rémission de tous les péchés et le don de la vie nouvelle" (ibid. 1427).

    Mais l'appel du Christ à la conversion continue à retentir dans la vie de ceux qui ont été baptisés. "Cette seconde conversion est une tâche ininterrompue pour toute l'Église" et elle "a aussi une dimension communautaire. Cela apparaît dans l'appel du Seigneur à toute une Église : 'Repens-toi !' (Ap 2, 5.16)" (ibid. 1428.1429).

 
Saint Ambroise dit des deux conversions que, dans l'Église, "il y a l'eau et les larmes : l'eau du Baptême et les larmes de la Pénitence". (ibid. 1429)

    Lazare habite à Béthanie. Si "Lazare" signifie celui qui est "secouru par le Seigneur" et qu'il représente tous les baptisés avec leur fragilité par rapport à la maladie du péché, selon saint Thomas, "Béthanie" signifie "maison de l'obéissance". Le docteur angélique commente :
 
Par là est donné à entendre que si un malade obéit à Dieu, il peut être guéri facilement par lui, de même que le malade obéissant au médecin obtient le bienfait de la Santé plus facilement.

    Et il cite l'exemple de Naaman, le Syrien, qui ne comprend pas pourquoi il se baignerait dans les eaux du Jourdain pour être purifié, alors que dans son pays, il y a des fleuves bien plus grands. Mais ses serviteurs insistent :
 
Père, si le prophète t'avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait, n'est-ce pas ? (2 R 5, 13)

    Voilà pourquoi Naaman, le général syrien, obéit.

    Aujourd'hui, l'eau du Jourdain, c'est le prêtre. Les fleuves de la Syrie, ce sont tous ceux que l'on appelle des "psys". C'est aussi toute la mentalité ambiante dans laquelle nous "baignons", qui perd de plus en plus le sens du péché et qui voudrait nous faire croire que le péché est une invention de l'Église.

    Pourquoi faut-il se confesser ? Pourquoi faut-il aller dire ses péchés à un prêtre et pourquoi ne peut-on pas le faire directement avec Dieu ? Le péché existe-t-il vraiment ou est-ce une invention des prêtres pour que nous restions sages ? C’est Dieu lui-même qui nous fait comprendre qu’il est nécessaire de confesser ses péchés devant un prêtre :

 
En choisissant d’envoyer Son Fils dans notre chair, il montre qu'il veut nous rencontrer à travers un contact direct qui passe par les signes et les langages de notre condition humaine. De même qu’Il est sorti de lui-même par amour pour nous et est venu nous "toucher" par sa chair, nous sommes nous aussi appelés à sortir de nous-mêmes par amour pour Lui et à aller humblement et dans la foi vers celui qui peut nous donner le pardon en Son nom, par la parole et le geste. (Mgr Forte)

    Celui qui croit sait bien qu'il peut, dans ce sacrement, faire une rencontre personnelle avec Dieu et faire une expérience vivante de sa miséricorde. On ne se confesse pas pour "vider son sac", mais celui qui, humblement et sincèrement, reconnaît ses péchés connaîtra la paix au-dedans de lui-même. Il aura le cœur touché par un amour qui guérit, qui vient d’en haut et nous transforme.

    Dans son discours, déjà évoqué au début, Benoît XVI mentionne deux tendances qui se manifestent assez fréquemment et qui empêchent de faire cette expérience :

 
Le temps du carême, dans lequel nous nous trouvons, nous rappelle que notre vie chrétienne doit tendre toujours à la conversion et lorsque l'on a souvent recours au sacrement de la Réconciliation, l'aspiration à la perfection évangélique reste vivante chez le croyant. Si cette aspiration incessante disparaît, la célébration du sacrement risque hélas de devenir quelque chose de formel qui n'a pas d'incidence sur le tissu de la vie quotidienne. D'autre part, si, tout en étant animés par le désir de suivre Jésus, on ne se confesse pas régulièrement, on risque peu à peu de ralentir le rythme spirituel jusqu'à l'affaiblir toujours davantage et peut-être même l'éteindre.

    Saint Augustin, dans son commentaire de la parole de Jésus, pleine d'autorité, "Lazare, viens dehors !", s'écrie :
 
La voix du Seigneur a été entendue par Lazare à travers la pierre : qu'elle pénètre nos coeurs de pierre.


    Et saint Thomas d'Aquin :
 
Il crie donc en disant : Lazare, viens dehors ! Il appelle celui-ci par son nom propre, parce que si grande était la puissance de sa voix qu’ensemble tous les morts auraient été contraints de sortir si, par l’expression du nom, il n’eût pas déterminé sa puissance vers un seul (...) Aussi est-il donné par là à entendre que le Christ appelle les pécheurs à sortir de la fréquentation du péché.

    Puissions-nous, nous aussi entendre la voix du Christ nous réveiller d'un sommeil mortifère, et sortir de nos tombeaux pour nous laisser délier des bandelettes de nos péchés, selon ce que dit Jésus à ses apôtres le soir de Pâques :
 
Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus. (Jn 20, 23)

Baptisé dans le Christ et jeté dehors - Homélie 4° dimanche du Carême A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
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        L'Évangile de saint Jean donne déjà aux trois derniers dimanches du Carême de l'année A une couleur baptismale. Lors de ces dimanches les catéchumènes sont invités à vivre les scrutins. Ce sont pour eux des étapes importantes, comme une marche qui les emmène vers l'intégration plénière dans l'Église lors de la célébration des sacrements de l'initiation.

    Dimanche dernier, avec le dialogue entre Jésus et la Samaritaine, nous avons entendu Jésus annoncer le don de l'eau vive. Aujourd'hui, avec l'aveugle-né, c'est l'eau de la piscine de Siloé (= "envoyé") qui va lui donner la lumière. Mais à la différence de dimanche dernier, nous sommes aujourd'hui en milieu juif, près du Temple, un jour du sabbat. La guérison que Jésus accomplit est un signe qui nous montre que le Seigneur vient guérir les hommes de leur aveuglement en leur apportant la lumière. Les interprétations divergent. Les voisins, et surtout les pharisiens en discutent. Jésus rendra son jugement à la fin :
 
Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : "Nous voyons !" votre péché demeure.

    Saint Augustin souligne la portée baptismale de cette eau en commentant :
 
Il lava ses yeux dans la piscine de l'Envoyé, il fut baptisé dans le Christ.

    Le passage dans l'eau du baptême nous fait passer des ténèbres du péché à la lumière du Christ et nous ouvre, par la foi, à la grâce de Dieu. L'Église nous l'enseigne :
 
"Ce bain (du baptême) est appelé illumination, parce que ceux qui reçoivent cet enseignement (catéchétique) ont l'esprit illuminé" (saint Justin). Ayant reçu dans le Baptême le Verbe, "la lumière véritable qui illumine tout homme" (Jn 1, 9), le baptisé, après avoir été illuminé est devenu fils de lumière, et "lumière" lui-même (Ép 5, 8). (CEC 1216)

    C'est aux Éphésiens déjà baptisés que saint Paul rappelait cela. C'est à nous que le Seigneur le dit aujourd'hui.
 
Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ...

    "Autrefois", cela veut dire : avant votre baptême. "Maintenant", c'est après le baptême. "Vous êtes devenus lumière" : nous sommes bien d'accord. Mais ce n'est pas tout. Saint Paul continue :
... vivez comme des fils de la lumière,

    Vivre comme des fils de la lumière, qu'est-ce à dire ? Saint Paul va le préciser. Il s'agit d'avoir une fécondité spirituelle, un peu comme la lune par rapport au soleil :

 
... or la lumière produit tout ce qui est bonté, justice et vérité - et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt.

    Ce n'est pas par un uniforme que les chrétiens se distinguent des autres. Dès le 1er siècle, la foi chrétienne s'est répandue rapidement à Rome et dans le monde, non seulement par son originalité et son universalité, mais aussi et surtout par le témoignage de ferveur, d'amour fraternel et de charité envers tous, manifesté par les chrétiens.

    Or, les autorités civiles et le peuple même, d'abord indifférents, se sont montrés très vite hostiles à la nouvelle religion, parce que les chrétiens refusaient le culte de l'empereur et l'adoration des divinités païennes de Rome. Pour cette raison, les chrétiens ont été accusés de manque de loyauté envers la patrie, d'athéisme, de haine envers le genre humain, de délits occultes comme l'inceste, l'infanticide et le cannibalisme rituel. Les chrétiens ont été accusés d'être la cause des calamités naturelles, telles que la peste, les inondations, les famines, etc.

    La religion chrétienne a été déclarée étrange et illicite (décret sénatorial de l'an 35), pernicieuse ("exitialis", Tacite), perverse et excessive ("prava et immodica", Pline), neuve et maléfique ("nova et malefica", Suétone), obscure et ennemie de la lumière ("tenebrosa et lucifuga", de l'Octavius de Minucius), détestable ("detestabilis", Tacite). Elle a donc été mise hors la loi et poursuivie comme l'ennemi le plus dangereux du pouvoir romain, qui était fondé sur l'ancienne religion nationale et sur le culte de l'empereur, instrument et symbole de la puissance et de l'unité de l'Empire. On reconnaît sans peine la situation de l'aveugle-né de l'évangile :

 
Et ils le jetèrent dehors.


    On peut y reconnaître également les attaques du laïcisme contre l'Église catholique notamment en France ...

    Les trois premiers siècles ont été l'époque des martyrs, qui s'achève en 313 avec l'édit de Milan, par lequel les empereurs Constantin et Licinius concédèrent la liberté à l'Église. Dans la très grande majorité des cas, les chrétiens ont affronté avec courage, souvent avec héroïsme, l'épreuve des persécutions, sans toutefois la subir passivement. Ils se sont défendus avec force en dénonçant le manque de fondement des accusations de délits occultes ou publics qui leur étaient adressées, en présentant la teneur de leur foi ("ce en quoi nous croyons") et en décrivant leur identité ("qui nous sommes"), exactement comme l'avait fait l'aveugle-né devant les pharisiens.

    Aujourd'hui encore, et plus que jamais, pour beaucoup, le baptême d'eau entraîne inexorablement le baptême de sang, par exemple en Irak. 


    Dans les "Apologies" (plaidoyers de défense) des écrivains chrétiens des premiers siècles, adressées aux empereurs, les chrétiens demandaient de ne pas être condamnés injustement, sans être entendus et sans preuves. Le principe de la loi sénatoriale ("Non licet vos esse" - Il ne vous est pas permis d'exister) était jugé injuste et illégal par les Apologistes, parce que les chrétiens étaient d'honnêtes citoyens, respectueux des lois, dévoués à l'empereur, actifs et exemplaires dans la vie privée et publique.

    Les catacombes contiennent le témoignage et la confirmation de la vie admirable des chrétiens, telle qu'elle est décrite par les apologistes. Dans la Lettre à Diognète (apologie d'un auteur inconnu des 2°-3° siècles), il y a  comme une carte d'identité des chrétiens des premiers temps (voir textes durant la semaine).

    Nous avons la chance de pouvoir accompagner les enfants qui cheminent vers le baptême dans notre paroisse sans être persécutés, du moins ouvertement et de manière sanglante. Mais les chrétiens, aujourd'hui, y compris chez nous, doivent souvent faire face aux critiques, aux moqueries, aux quolibets, non seulement de l'extérieur mais aussi de l'intérieur, de la part d'autres chrétiens ! L'aveugle-né, une fois guéri, sans crainte des pharisiens, leur répond avec son simple bon sens et il proclame sa foi en Jésus, le Fils de Dieu, contrairement à ses parents, qui ne veulent pas trop se mouiller. Nous aussi, plongés dans l'eau du baptême, nous avons reçu la lumière du Christ, et nous devons proclamer notre foi en lui.

    Si le Carême est bien le temps de la préparation ultime des catéchumènes, il est aussi pour tous les baptisés le temps de la conversion qui prépare à la grande fête pascale. L’un, d’ailleurs, ne va pas sans l’autre : c’est parce qu’il est "temps de la purification et de l’illumination" pour ceux qui s’apprêtent à recevoir les sacrements de la Pâque, que le Carême est "temps d’effort, de prière et de partage" pour tous les fidèles qui s’apprêtent à être renouvelés dans leur existence de baptisé.

    Aussi, c’est une chance pour nos paroisses, que des catéchumènes se préparent au baptême. Grâce à eux, grâce à leur démarche, aux rites qui leurs sont destinés ce matin, nous pouvons tous entrer davantage dans le mystère du salut que nous offre le Christ et que nous célébrons à Pâques. La possiblité pour recevoir le pardon du Seigneur dans le sacrement de pénitence nous sera largement offerte ces prochaines semaines. Ne manquons pas d'en profiter.

    Avec les catéchumènes, chacun est ensuite appelé à faire des choix dans sa vie pour mieux suivre le Christ, au-delà de ses faiblesses et de ses misères. Pour les catéchumènes, nous sommes tous invités à marcher à leur côté, à les soutenir, à les accompagner, à commencer, bien sûr, par leurs parents, parrains et marraines, et leurs catéchistes. Mais pas eux tous seuls !

    Je rappelle que quand on se marie ou quand on demande le baptême pour ses enfants, on s'engage solennellement à prendre au sérieux l'éducation religieuse de ces enfants, et ceci dès leur plus jeune âge, par la parole et par l'exemple, par la participation fidèle à l'eucharistie dominicale, par une vie chrétienne authentique. Pour aider les parents il faut aussi des catéchistes. Il faut des parents pour aider les autres parents. Je l'ai déjà dit et répété : nous manquons de catéchistes !

    Il faut aussi que les parents et les catéchistes eux-mêmes, pour qu'ils puissent aider les enfants à grandir dans la foi, et à avancer vers la lumière, acceptent de se former en permanence. 

    Pour terminer je vous laisse méditer cette parole de saint Jean (3, 20-21) :

Tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses oeuvres ne lui soient reprochées ; mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses oeuvres soient reconnues comme des oeuvres de Dieu.





 

La Samaritaine: Vous tous qui avez soif, venez boire à la source du baptême - Homélie 3° dimanche du Carême A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
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   Après le désert, la faim et ses tentations, après la Montagne et la contemplation de la Transfiguration, nous voici, en ce troisième dimanche de Carême, auprès d'un puits. Il est midi. Jésus a soif. C'est normal. La Samaritaine aussi. Ce qui n'est pas normal, c'est qu'elle vient puiser de l'eau en plein soleil. Tout le monde fait cela tôt le matin, ou en fin de journée, lorsque le soleil se fait moins ardent.

    De quelle soif s'agit-il ? D'une soif d'eau, bien sûr. Mais tout l'art de saint Jean consiste à suggérer, au-delà de cette soif d'eau, une autre soif : la soif d'une eau encore plus indispensable. Plus loin dans le récit, nous apprenons que cette femme, une Samaritaine, a eu une vie sentimentale plutôt tumultueuse, comme on dirait aujourd'hui. Comme tout le monde, elle avait eu soif d'être aimée. Personne n'a pu désaltérer cette soif (et elle-même n'a pu désaltérer la soif de personne). Au contraire, plus elle avançait dans sa vie, plus elle faisait l'expérience de ce manque d'amour. Alors que le milieu de l'époque ne tolérait tout au plus que trois mariages successifs, elle avait passé dans les bras de six hommes diférents, et elle en était restée de plus en plus frustrée. Jésus va lui révéler quelle est l'eau capable de désaltérer sa soif fondamentale et qu'aucun homme ne pourra lui donner, cette eau qu'elle n'avait même pas eu idée de demander : c'est le don de Dieu.

    Mais il y a ici plus qu'une simple question de morale conjugale et sexuelle. Par un détour inattendu, le dialogue prend subitement une autre tournure, qui rejoint d'une autre manière l'attente secrète de cette femme. Du fait que Jésus lui a dévoilé son comportement répréhensible, alors qu'il ne la connaissait pas, cette femme voit en lui un prophète. C'est pourquoi, elle lui soumet spontanément une question religieuse, à première vue sans aucun rapport avec sa vie sentimentale. Pourtant le désordre sexuel de cette femme va évoquer l'infidélité religieuse du peuple des Samaritains tout entier. Ses aventures conjugales (et extra-conjugales) évoquent l'infidélité religieuse des Samaritains. Les cinq maris correspondent aux cinq divinités introduites en Samarie après la conquête des Assyriens en 721. Dans la Bible, la compromission avec les cultes païens en abandonnant la foi au Dieu unique et un revient à vivre dans l'adultère. En invitant la femme à "appeler" son mari, Jésus la provoque à invoquer de nouveau le vrai Dieu. En lui répondant : "Je n'ai pas de mari", la femme avoue donc son a-théisme. Elle est sans Dieu, comme elle est sans mari, et le dieu qu'elle adore n'est pas son Dieu. La Samarie n'a pas de mari. C'est le peuple juif que Dieu a épousé. C'est avec ce peuple qu'il a fait alliance.

    La soif de la femme n'était donc pas seulement matérielle, ni même simplement sentimentale, mais spirituelle. Jésus ne fait que l'aider à exprimer cette soif-là, en l'invitant ensuite, elle et son peuple, à passer d'un culte païen lié à un endroit, aussi vénérable qu'il soit, à l'adoration du Père en esprit et vérité, en esprit parce qu'en vérité. En d'autres mots, une adoration n'est authentique que si elle est produite par l'Esprit Saint qui dit la Vérité du Christ. C'est donc une adoration trinitaire.

    L'eau vive et l'adoration du Père ne sont donc pas des réalités différentes. L'eau vive symbolise la révélation de Jésus et, tout autant, de l'Esprit Saint. La véritable adoration est le fruit de cette révélation. Voilà le don que nous recevons au baptême. Ce que Dieu attend, ce que le Père cherche en ceux qui sont baptisés, c'est la louange et l'action de grâce, non pas seulement en paroles, en certains endroits et à certains moments, mais dans notre vie tout entière, toujours et partout. En recevant la révélation du Dieu unique et un, adoré en esprit et vérité, comment encore vivre dès lors dans les désordres moraux de toute sorte ?

    La séparation entre la foi (le dogme) et la morale, entre les vertus théologales et les vertus morales, est toujours fallacieuse, une sorte de schizophrénie. La foi catholique sans morale serait comme une âme sans corps ; une morale sans dogme comme un corps sans âme. La morale chrétienne ne se réduit pas à un ensemble de règles déduites de quelques principes abstraits, plus ou moins communément admis, mais toujours négociable. La morale chrétienne, c'est le chemin pour connaître Dieu, pour comprendre quelles sont ses vues sur l'homme, et pour comprendre comment les hommes doivent être à la gloire de Dieu, selon ce qu'écrit saint Paul aux Romains (12, 1) :

Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c'est là pour vous l'adoration véritable.

    À la fin de son dialogue avec Jésus, ce n'est pas avec une simple formule de circonstance que la femme exprime sa foi nouvelle. C'est en laissant la cruche qui lui servait pour puiser l'eau du puits de Jacob, puisqu'elle n'en avait plus besoin (4, 15). La cruche dit, sans paroles, que la Samaritaine ne compte plus que sur la promesse de Jésus, qu'elle s'en remet totalement à lui.

    C'est par une vie droite, fondée sur une confiance absolue en Jésus, que nous aussi, nous proclamerons aux autres quelle est notre foi.

    Saint Paul, après avoir expliqué ce qu'est l'adoration véritable, précise :

Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. (Rm 12, 2)

    Par son exemple et son enseignement, Jésus nous montre aussi qu'agir ainsi, c'est en même temps pour nous une nourriture, une nourriture que nous ne connaissons pas, mais que nous devons apprendre à connaître :

Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre.

    La foi de notre baptême, c'est une foi droite qui agit de manière droite. Saint Paul, en se présentant comme Apôtre de Jésus Christ, affirme qu'il est "chargé de conduire ceux que Dieu a choisis vers la foi et la connaissance de la vérité dans une religion vécue" (Tt 1, 1).

    Je voudrais terminer en citant un passage d'un livre du chanoine Lallement, intitulé "Vivre en chrétiens dans notre temps" :

On n'a pas compris ce qu'est le christianisme - et donc pas non plus ce qu'est la morale chrétienne - tant que l'on pense plus ou moins confusément qu'être chrétien, c'est seulement, ou principalement, une certaine manière de vivre avec Jésus une vie de la terre. Vivre avec Jésus une vie d'homme sur la terre, cela même n'est vraiment compris que si l'on sait que le Christ est venu nous ouvrir à une vie proprement divine, ou pour employer un langage précis : à une vie théologale. (...)

Les Chrétiens les plus simples, qui ont vraiment un sens surnaturel par l'action de l'Esprit-Saint, même s'ils n'ont pas de formation théologique, savent que vivre avec Jésus, vivre de la grâce de Jésus, c'est surtout une certaine intimité avec le Père des cieux, notre Père. Ces chrétiens sont conduits pas l'Esprit de charité théologale dans le détail de leur vie humaine personnelle et sociale. Et c'est ainsi que vitalement ils pratiquent avec amour, avec divin amour, la morale chrétienne. C'est infiniment autre chose qu'un certain conformisme à des règles de convenance, à des habitudes d'un certain milieu.

À la condition qu'il y ait toujours ce même simple amour filial, cette charité se nourrit mieux encore cependant d'une connaissance plus approfondie de la Révélation, connaissance que donne une vraie théologie. Alors nous discernons que l'intention de Dieu pour l'homme est ceci : faire partager sa propre vie divine, le propre bonheur éternel, divin, des Personnes de la Sainte-Trinité, par des personnes qui sont aux prises avec toutes les difficultés, toutes les contingences de la matière.

    C'est cela, je crois, qui est admirablement résumé dans la préface de ce jour et que je vous invite à retenir :

En demandant à la Samaritaine de lui donner à boire, Jésus faisait à cette femme le don de la foi. Il avait un si grand désir d'éveiller la foi dans son coeur, qu'il fit naître en elle l'amour même de Dieu.

Puisse ce désir de Jésus se réaliser aussi en chacun(e) de nous. Amen.






Les Béatitudes: portrait fidèle de Jésus, programme révolutionnaire de l'Église - Homélie 4ème dimanche du T.O. A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
undefined    Dans les chapitres 1 et 2 saint Matthieu nous a présenté Jésus comme Messie et Nouvel Israël. Les chapitres 3 et 4 nous ont montré son investiture messianique lors de son baptême comme accomplissement de l'attente du peuple, mais en contradiction avec ses conceptions du Messie. Nous abordons aujourd'hui le "Discours sur la montagne" qui occupe les chapitres 5 à 7 dans l'Évangile de saint Matthieu.

    Saint Matthieu, dans le but spécifique qu'il s'est fixé en rédigeant son évangile, et dont nous avons parlé dimanche dernier, a composé ce discours à partir d'éléments divers, dont nous retrouvons des éléments chez saint Marc et saint Luc. Mais l'essentiel, l'originalité de saint Matthieu, se manifeste surtout par sa façon de structurer ces éléments.

    Une première partie, celle que constitue l'évangile de ce dimanche (5, 3-16), est appelée "les Béatitudes". Elles sont présentées par l'évangéliste comme accomplissement de la Loi. Lui seul fait parler Jésus "sur la montagne". C'est une évocation du don de la Loi sur la montagne du Sinaï (cf. Ex 24, 1-2.9). Benoît XVI (Jésus de Nazareth p. 91) nous exhorte à ne pas écouter ceux qui voudraient présenter les Béatitudes comme l'antithèse - et donc l'abolition - du Décalogue, alors qu'elles en constituent l'accomplissement.

    L'auditoire comprend "les foules", qui reparaîtront à la fin du discours (7, 28), et "ses disciples", terme que saint Matthieu emploie ici pour la première fois dans son évangile. Nous pouvons y voir en filigrane l'image des premières communautés chrétiennes après la Pentecôte, groupant à la fois les disciples (les néophytes), les catéchumènes et la foule des païens qui étaient venus pour écouter la proclamation de la Parole par le chef de la communauté chrétienne.

    Une deuxième partie, le corps du discours (5, 17 - 7, 12), est un long développement sur "la justice du Royaume des cieux" dont la révélation est faite dans la personne de Jésus. Lui, l'accomplissement, situe l'homme en vérité devant le Père et devant ses frères, et manifeste les exigences de l'engagement auquel il nous invite.

    Une troisième partie, la conclusion du discours (7, 13-27), se présente comme une invitation pressante à prendre une décision qui doit prendre corps dans la vie et qui se vérifie à la valeur des fruits et à la solidité des fondements.

    Ce survol rapide nous permet de comprendre l'importance révolutionnaire des Béatitudes qui révèlent une dimension de la vie perceptible seulement au regard de la foi. Rien à voir avec un "idéal utopique" qui pousse à vivre dans les nuages de l'abstraction ou dans les tranchées de la résignation. Benoît XVI présente les Béatitudes comme un portrait de Jésus (Jésus de Nazareth, p. 95), de Jésus, le Verbe incarné. Le Père Verlinde commente, lui aussi :

 
Lorsque Nietzsche caricature le christianisme comme "la religion du ressentiment des pauvres" - entendons : de ceux qui ne peuvent pas s’imposer dans ce monde-ci, et se convainquent que le bonheur les attend dans un autre - il a oublié de lire l’Évangile jusqu’au bout : car c’est à la lumière de la passion de Jésus que les Béatitudes prennent tout leur sens. C’est là que Notre-Seigneur nous révèle en quoi consiste la véritable pauvreté, douceur, compassion, miséricorde, justice, pureté de cœur, patience. Celui qui lit les Béatitudes à la lumière de la Croix, découvre que loin d’être l’éloge d'une tranquillité passive et béate, elles appellent à un engagement radical, concret, exigeant, ardu, proposé pourtant comme chemin de bonheur ; mais d’un bonheur vécu à contre-courant ce la mentalité dominante.

    Les Béatitudes sont bien plutôt un engagement à contribuer à faire advenir le Royaume de la libération et de la réconciliation proclamé par Jésus, et cela, au mépris de sa propre vie et en payant de sa personne. Quarante jours après la naissance de Jésus, ses parents s'en vont au Temple de Jérusalem, en offrant non seulement le sacrifice prescrit ("un couple de tourterelles ou deux petites colombes") mais leurs propres personnes en union avec leur Fils. Par le baptême nous sommes nous aussi consacrés pour faire de notre vie une offrande agréable à Dieu. Ne prétextons pas de notre pauvreté, car ce sont les riches qui s'excusent de ne pas donner. Les pauvres trouvent toujours moyen de donner (cf. 1e et 2e lect.).

    Les Béatitudes proposent donc une exigence d'engagement. À chacun de trouver les modalités concrètes, sachant que l'initiative revient à Dieu qui donne la force pour cela. Mais elles ne se réduisent pas non plus à un effort humain d'ordre politique ou social, comme si l'avènement du Royaume dépendait de nos propres forces.  La solidarité humaine qui nous pousse à construire un monde plus juste, une paix véritable, se fonde essentiellement sur une fraternité qui a son origine dans la paternité universelle de Dieu et qui nous est donnée à vivre par Jésus en Église, dans une Église persécutée, oui, mais dans une Église heureuse d'être la famille de Dieu sur terre. Si donc, les Béatitudes sont le portrait de Jésus, elles sont aussi le programme de l'Église et de chaque chrétien.

 
Si donc, les Béatitudes sont le portrait de Jésus, elles sont aussi le programme de l'Église et de chaque chrétien.

Si donc, les Béatitudes sont le portrait de Jésus, elles sont aussi le programme de l'Église et de chaque chrétien.

Nous laisser conduire de nos ténèbres à la lumière - Homélie 3° dimanche du Temps Ordinaire A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
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    Nous retrouvons à partir de ce dimanche la lecture de l'Évangile de saint Matthieu. Arrêtons-nous donc un instant pour nous rappeler des choses fondamentales qu'il est indispensable d'avoir en mémoire pour bien comprendre cet évangile. Écoutons ce que nous en dit un exégète averti, le cardinal Martini (Bible et vocation, p. 109 ss.) :
L'Église a toujours considéré la vocation chrétienne comme une suite d'initiations au mystère chrétien : initiations qui s'étendent depuis un point de départ jusqu'à un point d'arrivée, en franchissant des étapes intermédiaires. À mon avis, tout cela est très bien exprimé dans les quatre évangiles considérés comme "manuels" pour ces différents moments ou étapes de l'initiation chrétienne.


    Jésus dit que "le sabbat a été fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le sabbat" (Mc 2, 27). Nous pourrions dire la même chose des évangiles : les évangiles ont été faits pour l'homme et non pas l'homme pour les évangiles ! Et c'est pour cela qu'il y en a quatre, parce que cela correspond à un besoin humain. Écoutons encore le cardinal Martini :

Nous pouvons retrouver dans le mystère chrétien quatre étapes d'une ascèse, étapes qui se rattachent facilement aux quatre évangiles. La première étape est celle du catéchuménat qu'on peut mettre en relation avec l'évangile de Marc, ou évangile de l' "initiation catéchuménale". La deuxième étape est celle de l' "illumination" (retenez bien ce mot !) ou du baptême, en relation avec l'évangile de Matthieu ou "évangile de l'Église", parce qu'il contient tout ce qui est nécessaire pour insérer le nouveau baptisé dans la communauté. La troisième étape est celle de l' "évangélisation" ou du témoignage, en relation à l'évangile de Luc et aux Actes des Apôtres, dans lesquels est contenu tout ce qui contribue à la formation de l'évangélisateur. La quatrième étape est celle du "sacerdoce" ou du "christianisme adulte", en relation à l'évangile de Jean parce que celui-ci contient ce qui peut éduquer à la maturité de la foi, au "sacerdoce" chrétien. (pour l'Évangile de Jean cf. Cardinal Martini, Voici votre roi.)


    L'Évangile de saint Marc est le plus ancien, et a donc été utilisé dès le début pour annoncer le Christ aux non-croyants, pour les acheminer vers la conversion et le baptême. Il fait comprendre aux catéchumènes quel chemin ils sont appelés à faire. C'est le manuel de la préparation au baptême. C'est aussi ce manuel que nous devons sans cesse reprendre pour ne pas tomber dans la routine, pour ne pas nous contenter d'une connaissance superficielle du mystère chrétien, pour une "nouvelle évangélisation", comme on dit aujourd'hui. L'évangélisation de ceux qui sont déjà baptisés, mais qui ne vivent pas leur baptême, parce qu'ils sont tombés dans la routine, est une tâche très importante pour l'Église aujourd'hui.

    Cette première étape est exigeante, mais la deuxième ne l'est certainement pas moins (cf. deuxième lect.), et toujours à remettre en chantier aussi. C'est pour nous aider à la parcourir que nous est donné l'évangile de saint Matthieu, qui est l'"Évangile de l'Église".

L'évangile de Matthieu aide le catéchiste à donner au nouveau baptisé une connaissance ordonnée, systématique et organique du mystère chrétien. Il offre au nouveau baptisé toute l'instruction nécessaire pour sa pleine insertion dans la communauté. (Martini)


    Pour comprendre, il suffit de lire la finale de cet évangile :

Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28, 19-20)


    Ce qui est demandé au catéchumène, c'est principalement de reconnaître Dieu dans la personne de Jésus. Ce qui est demandé au néophyte, c'est de reconnaître la personne de Jésus dans l'Église. Combien y a-t-il de baptisés qui n'ont jamais fait ce pas, ou qui ne le font que timidement, avec bien des hésitations. Voilà donc "la sauce" à laquelle nous allons être mangés durant cette année A du cycle liturgique, qui revient tous les trois ans. Et nous en avons bien besoin !

Le Christ est la Lumière des nations ; aussi, en annonçant l'Évangile à toute créature (cf. Mc 16, 15), le saint Concile réuni dans l'Esprit-Saint désire-t-il ardemment illuminer tous les hommes de la lumière du Christ qui resplendit sur le visage de l'Église.


    Vous avez reconnu là une affirmation que j'ai déjà citée et que vous avez donc pu reconnaître assez facilement : c'est le début de la constitution dogmatique sur l'Église du Concile Vatican II (Lumen gentium). Ce désir de l'Esprit, c'est un ordre pour l'Église :

Ce devoir, les conditions actuelles l'imposent à l'Église avec une urgence accrue : il importe en effet que la communauté humaine, toujours plus étroitement unifiée par de multiples liens sociaux, techniques, culturels, puisse atteindre également sa pleine unité dans le Christ.


    Il y a les États-Unis d'Amérique, les Nations Unies, l'Union Européenne. Et que dire de l'Internet (la toile mondiale) ? ...

    Un peu plus loin (n. 2) le Concile affirme :

Par une disposition tout à fait libre et mystérieuse de sa sagesse et de sa bonté, le Père éternel a créé l'univers. Il a voulu élever les hommes jusqu'au partage de la vie divine. Et une fois qu'ils eurent péché en Adam, il ne les abandonna pas ; sans cesse il leur offrit des secours pour leur salut en considération du Christ rédempteur, "qui est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature" (Col. 1, 15).


    Voilà, si l'on suit l'analyse du Cardinal Martini, le propos de l'Évangile de saint Marc. Voici celui de saint Matthieu (c'est la suite de la constitution conciliaire) :

D'autre part, ceux qu'il a choisis, le Père avant tous les siècles les "a d'avance connus et prédestinés à reproduire l'image de son Fils, pour que celui-ci soit le premier-né d'un grand nombre de frères" (Rom. 8, 29). Et ceux qui ont foi dans le Christ, il a voulu les rassembler en la sainte Église qui, préfigurée dès l'origine du monde, admirablement préparée dans l'histoire du peuple d'Israël et l'ancienne Alliance, établie en ces temps qui sont les derniers, a été manifestée par l'effusion de l'Esprit et sera glorieusement achevée à la fin des siècles. Alors seulement, comme on peut le lire dans les saints Pères, tous les justes depuis Adam, "depuis le juste Abel jusqu'au dernier élu" seront rassemblés auprès du Père dans l'Église universelle.

    Ce passage du Concile est, me semble-t-il, un très beau commentaire de l'évangile que nous venons d'entendre, et notamment du verset qui est une citation du Livre d'Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture :

Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée, toi le carrefour des païens : le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays de l'ombre et de la mort, une lumière s'est levée.


    Cette lumière, dit le Concile, c'est "la lumière du Christ", mais elle "resplendit sur le visage de l'Église", dont l'Esprit Saint désire "illuminer tous les hommes" (le "pays de Zabulon et de Nephtali ... le carrefour des païens).

    Un soir, ou plutôt une nuit, j'avais laissé un commentaire sur un blog français, dont l'auteur était en train de dormir (décalage horaire !), mais qui, avant de s'endormir, avait souhaité une bonne nuit à tous ces lecteurs. Dans mon commentaire j'écrivais que je lui envoyais mon ange pour aider le sien à la garder sur tous ses chemins. Ce matin, en me réveillant, je me suis aperçu que la personne avait posté une réponse sur l'un de mes blogs :

Je voulais juste vous dire pour qu'il n'y ait pas de rejet ou méprise de votre part que je suis athée et de façon irrévocable ce qui ne m'empêche nullement de vous lire et d'avoir un profond respect pour la religion et ceux ou celles qui ont la foi.


    "Athée" ... "de façon irrévocable" ... Nous nous trouvons bien au carrefour des païens d'aujourd'hui...

    Eh bien, que voyons-nous dans la suite du passage de l'évangile ? Saint Matthieu nous y résume non seulement l'activité missionnaire de Jésus, mais il nous montre Jésus appelant à lui ses premiers disciples. En fait, ils ne sont pas encore appelés "disciples". Jésus leur demande seulement de venir derrière lui, mais en ajoutant qu'il fera d'eux des pêcheurs d'hommes, des pêcheurs de païens. D'emblée, Jésus les associe à sa mission.

    La façon dont saint Matthieu nous présente la scène est une façon d'affirmer que la communauté chrétienne pour laquelle il écrit, aux confins de la Syrie et de la Palestine, s'origine dans la prédication de Jésus, et dans nulle autre, et qu'écouter cette prédication engage à faire du Royaume la préoccupation essentielle. Le Royaume, c'est Jésus qui nous libère, qui nous invite à quitter le tout de notre vie quotidienne pour qu'il puisse la transfigurer.

Commencer à le suivre, c'est venir lui présenter nos maladies, nos tourments, nos aliénations, nos paralysies, afin qu'il les guérisse. N'est-ce pas dans cette situation concrète que la célébration eucharistique, chaque dimanche, nous rassemble ? Savons-nous discerner l'absolu du Royaume et nous laisser conduire de nos ténèbres à la lumière ? (Jean Radermakers)
Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.

Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.

Marie, étoile de l'espérance (Mt 2, 1-12) - Homélie Épiphanie

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
Aucune autre étoile ne peut faire ce que fait Jésus :  tout en demeurant la "gloire d'Israël", il est la lumière qui éclaire toutes les nations et toutes les générations.

Aucune autre étoile ne peut faire ce que fait Jésus :  tout en demeurant la "gloire d'Israël", il est la lumière qui éclaire toutes les nations et toutes les générations.

    Vivre sous une bonne étoile, dormir à la belle étoile, voir des étoiles, voir dans les étoiles, suivre son étoile  ... : voilà autant d'expressions françaises qui sont entrées dans le langage courant. Nous parlons aussi des étoiles du cinéma, du sport. On les appelle plus souvent des stars. Il y a des danseurs ou des danseuses étoile. Peut-être ne manquez-vous jamais une émission de la Star Academy (Star Ac pour les intimes) pour assister à la naissance de nouvelles étoiles.

    Dans l'évangile de l'Épiphanie, c'est aussi une étoile naissante qui conduit les mages au Messie :
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui,
disent les mages venus d'Orient à Hérode lors de leur arrivée à Jérusalem.

    Attention ! Ne confondons pas tout : ce n'est pas un horoscope qu’auraient tiré les mages qui les a incités à partir. Le Christ n'est pas déterminé par l'étoile. Il est le Créateur du ciel et de la Terre et il utilise les évènements et les hommes, ici les mages, pour se révéler à nous :
Un astre brille dans le ciel. Alors est détruite toute magie et l’ignorance dissipée ... Les mages n'hésitent pas à quitter leurs idoles pour adorer l’auteur des étoiles. (Saint Ignace d'Antioche)
    Ils vont même jusqu'à tout quitter, comme Abraham, sans savoir où ils vont.

    Tout à la fin de la Bible, dans le dernier chapitre de l'Apocalypse, mot qui veut dire "Révélation", Jésus se présente lui-même sous le signe de l'Étoile :
Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Je suis le descendant, le rejeton de David, l’Étoile resplendissante du matin. (22, 16)

    Dans la première lecture (livre d'Isaïe) déjà, la lumière de cette étoile est aperçue de loin, attirant vers elle ceux qui vivent dans les ténèbres.
Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi. Regarde : l'obscurité recouvre la terre, les ténèbres couvrent les peuples ; mais sur toi se lève le Seigneur, et sa gloire brille sur toi. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.

    Dans l'évangile, d'autres prophéties viendront préciser : celle de Zacharie, peu de temps avant l'apparition de l'étoile, lors de la naissance de Jean Baptiste :
Telle est la tendresse du coeur de notre Dieu : grâce à elle, du haut des cieux, un astre est venu nous visiter ; il est apparu à ceux qui demeuraient dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, pour guider nos pas sur le chemin de la paix.
    Puis vient celle de Siméon lors de la Présentation au Temple :
Mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples : lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d'Israël, ton peuple.

    Aucune autre étoile ne peut faire ce que fait Jésus :  tout en demeurant la "gloire d'Israël", il est la lumière qui éclaire toutes les nations et toutes les générations. Il est, comme nous le professons dans le Credo, "lumière né de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu. C'est pourquoi le Concile Vatican II affirme, tout au début de la Constitution sur l'Église (Lumen Gentium) :
Le Christ est la Lumière des nations ; aussi, en annonçant l'Évangile à toute créature (cf. Mc 16, 15), le saint Concile réuni dans l'Esprit-Saint désire-t-il ardemment illuminer tous les hommes de la lumière du Christ qui resplendit sur le visage de l'Église.

    Mais il ajoute aussitôt :
Celle-ci (l'Église), pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l'on veut, un signe et un moyen d'opérer l'union intime avec Dieu et l'unité de tout le genre humain ; elle se propose donc, en suivant de près la doctrine des précédents Conciles, de faire connaître avec plus de précision à ses fidèles et au monde entier sa nature et sa mission universelle.

    Voilà toute la mission, la raison d'être de l'Église : être le signe et l'instrument dont Jésus se sert pour éclairer toute l'humanité. Il n'y a donc ni opposition ni contradiction entre "la Lumière" et les témoins de la Lumière (cf. Jn 1, 7-9). Jésus dit : "Je suis la Lumière du monde" (Jn 8, 12). C'est le même Jésus qui dit à ses disciples : "Vous êtes la lumière du monde" (Mt 5, 14). C'est pour cela que nous avons été baptisés et confirmés. C'est pour cela que nous sommes rassemblés pour l'eucharistie chaque dimanche : pour être des étoiles dans la nuit de ce monde, pour montrer à tous ceux qui sont dans les ténèbres de l'erreur le chemin vers le Christ.

    Saint Paul (cf. 2° lect.) a été l'un de ces témoins hors pair que le Seigneur a suscité au commencement de l'Église pour éclairer les nations. Mais encore bien plus que lui et obéissant à une vocation unique, il y a, dans l'Église, et comme son modèle, la Vierge Marie, appelée, elle aussi, dans les litanies, "étoile du matin". En conclusion de la constitution Lumen Gentium, le même Concile affirme que :
sur cette terre, jusqu'à ce que vienne le jour du Seigneur (cf. 2 P 3, 10), elle brille, devant le Peuple de Dieu en marche, comme un signe d'espérance certaine et de consolation.

    C'est pourquoi,
Quand l'Église considère le rôle de la Vierge Marie dans l'histoire du salut, elle l'appelle souvent "notre espérance" ou "mère de l'espérance" : elle se dit "heureuse de la nativité de la Vierge Marie qui fit lever sur le monde l'espérance et l'aurore du salut" (PC du 8 septembre) ; dans le mystère de l'Assomption, elle évoque, en reprenant presque à la lettre les termes déjà cités de Lumen Gentium la Vierge Marie qui "guide et soutient l'espérance de ton peuple en chemin" (Pf) ; dans la messe votive en l'honneur de le Marie, mère de l'Église, elle chante Marie, "élevée dans la gloire du ciel, (qui) accompagne et protège l'Église (...) dans sa marche vers la patrie". (Messes en l'honneur de la Vierge Marie, n° 37, Sainte Marie, mère de l'espérance)

    Quoi d'étonnant si Benoît XVI termine lui aussi son encyclique sur l'espérance, Spe salvi, en évoquant et en priant la Vierge Marie, "étoile de l'espérance" et qui est donc aussi l'étoile de l'évangélisation.

N.B. 1 : Demain et après-demain je mettrai en ligne sur ce blog les deux paragraphes de l'encyclique évoqués dans cette homélie.

N.B. 2 : Pour mieux "coller" au mystère de l'Épiphanie, j'ai volontairement sauté un passage important de l'encyclique Spe salvi. J'y reviendrai au moment opportun.

Respirez ! Espérez ! Enfantez ! - Homélie 4° dimanche de l'Avent A

dominicanus #Homélies Année A (2007-2008)
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    Le Père Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale, dans une homélie, dit que l'on pourrait appeler ce dimanche le "Dimanche des naissances". En effet, dans les trois lectures de ce jour il est question d'enfantement, de naissance, d'origine. Puis il pose la question : pourquoi en Italie (et dans tant d'autres pays) y a-t-il si peu de naissances, si peu d'enfants ? On pourrait ajouter : et tant d'avortements ? La raison principale n'est certainement pas d'ordre économique :
Sinon, les naissances devraient augmenter à mesure que l'on se rapproche des couches plus aisées de la société, ou à mesure que l'on remonte du sud vers le nord du monde, alors que nous savons que c'est exactement le contraire.

    La vraie raison, estime le prédicateur, est plus profonde.
C'est le manque d'espérance, avec ce que cela comporte : confiance dans l'avenir, élan vital, créativité, poésie et joie de vivre. Si se marier est toujours un acte de foi, mettre au monde un enfant est toujours un acte d'espérance. Rien ne se fait dans le monde sans espérance. Nous avons besoin de l'espérance comme nous avons besoin de l'oxygène pour respirer.

    "Spe salvi" : voilà donc le ballon d'oxygène dont le monde a tant besoin ! Depuis le début de l'Avent, pendant trois dimanches de suite, nous avons ainsi pu réapprendre à respirer. En ce quatrième et dernier dimanche, il nous faut maintenant passer aux premiers exercices pratiques. Benoît XVI va donc nous montrer les lieux d'apprentissage et d'exercice de l'espérance. Suivez le guide !

    Première salle d'exercices : la salle de la prière. Nous y faisons connaissance du Cardinal Nguyên Van Thuan, qui a obtenu son diplôme de prière dans les prisons du Vietnam. En 1975, il est nommé par le Saint-Siège archevêque coadjuteur du diocèse de Saigon. Sa nomination est refusée par le nouveau pouvoir qui, le 15 août 1975, le convoque au palais de l’indépendance. Il est placé en résidence surveillée, puis interné pendant plus de treize ans : en 1976, le cachot de la prison de Phu Khanh, puis le camp de rééducation de Vinh Phu au Nord Vietnam, la résidence surveillée dans la petite chrétienté de Giang Xa, et enfin les locaux de la Sûreté de Hanoi. Lorsque son internement prend fin le 21 novembre 1988, il est assigné à résidence dans les bâtiments de l’archevêché de Hanoi. Lors d’un séjour à Rome en septembre 1991, il apprend que le gouvernement ne souhaite pas son retour au pays. C'est en 1994 que Mgr Van Thuân a été appelé à Rome par Jean-Paul II, qui l'a alors nommé vice-président de la Conseil pontifical "Justice et Paix".
De ses treize années de prison, dont neuf en isolement, l'inoubliable Cardinal Nguyên Van Thuan nous a laissé un précieux petit livre : Prières d'espérance. Durant treize années de prison, dans une situation de désespoir apparemment total, l'écoute de Dieu, le fait de pouvoir lui parler, devint pour lui une force croissante d'espérance qui, après sa libération, lui a permis de devenir pour les hommes, dans le monde entier, un témoin de l'espérance – de la grande espérance qui ne passe pas, même dans les nuits de la solitude. (Spes salvi, n° 32)

    La prière, la vraie, agit comme un décapant. Elle nous purifie de tous nos péchés, même de ceux qui nous échappent.
"Qui peut discerner ses erreurs ? Purifie-moi de celles qui m'échappent", prie le Psalmiste (18 [19], 13).

    Comment peut-on se confesser une fois ou deux par an, et après avoir dit au prêtre un ou deux péchés, terminer en disant : "C'est tout !" Que penser alors de tous ceux qui ne se confessent jamais, mais qui vont communier en masse à Noël et à une ou deux autres occasions dans l'année ? Comment peut-on dire qu'on n'a pas de péchés "parce qu'on prie tout le temps" ? Quand nous prions en vérité - non pas comme le pharisien mais comme le publicain de la parabole - Dieu éclaire notre conscience et nous montre nos péchés.

    L'ange dit à Joseph :
(Ton épouse) mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus (c'est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.

    Sommes-nous convaincus que nous avons radicalement besoin d'être sauvés quand nous allons nous confesser ?
La non-reconnaissance de la faute, l'illusion d'innocence ne me justifient pas et ne me sauvent pas, parce que l'engourdissement de la conscience, l'incapacité de reconnaître le mal comme tel en moi, telle est ma faute. (n° 33)

    Quel est le Dieu en face de qui nous nous mettons en confessant nos péchés ?
S'il n'y a pas de Dieu, je dois peut-être me réfugier dans de tels mensonges, parce qu'il n'y a personne qui puisse me pardonner, personne qui soit la mesure véritable. Au contraire, la rencontre avec Dieu réveille ma conscience parce qu'elle ne me fournit plus d'auto-justification, qu'elle n'est plus une influence de moi-même et de mes contemporains qui me conditionnent, mais qu'elle devient capacité d'écoute du Bien lui-même. (ibid.)

    "Dans la nuit tous les chats sont gris", dit le proverbe. Par la prière nous quittons nos ténèbres et nous allons vers la lumière. Dans cette lumière, par l'action de l'Esprit Saint, nous découvrons progressivement combien nous sommes pécheurs et combien nous avons besoin de la miséricorde de Dieu. Nous savons alors que les péchés que nous confessions auparavant de manière routinière ne sont en réalité que la pointe de l'iceberg. Si, à ce moment-là, le Seigneur ne venait pas à notre secours en nous montrant sa miséricorde, nous serions morts de frayeur. Tous !

    La première raison pour laquelle nos supposées prières ne font que nous bercer dans notre bonne conscience illusoire est qu'elles ne sont pas l'expression d'une rencontre vivante avec Dieu qui nous parle, qui nous invite à un dialogue amoureux et qui nous ouvre des horizons que nous n'avions jamais soupçonnés auparavant. C'est là que nous prenons vite conscience des limites de nos soi-disant vertus.

    Une deuxième raison est que notre prière, telle une petite flamme, n'est pas assez alimentée par le grand feu de la prière liturgique de l'Église, de la prière des saints :
Dans son livre d'Exercices spirituels, le Cardinal Nguyên Van Thuan a raconté comment dans sa vie il y avait eu de longues périodes d'incapacité de prier et comment il s'était accroché aux paroles de la prière de l'Église : au Notre Père, à l'Ave Maria et aux prières de la liturgie. Dans la prière, il doit toujours y avoir une association entre prière publique et prière personnelle. Ainsi nous pouvons parler à Dieu, ainsi Dieu nous parle. De cette façon se réalisent en nous les purifications grâce auxquelles nous devenons capables de Dieu et aptes au service des hommes. Ainsi, nous devenons capables de la grande espérance et nous devenons ministres de l'espérance pour les autres... (n° 34)
    Dans un autre livre (J'ai suivi Jésus ... un évêque témoigne, Médiaspaul 1997, p. 40), le Cardinal écrit :
Quand j’ai été arrêté, j’ai dû m’en aller tout de suite, les mains vides. Le lendemain on me permit d’écrire pour demander les choses les plus nécessaires : vêtements, dentifrice … J’ai écrit à mon destinataire : "S’il vous plaît, pouvez-vous m’envoyer un peu de vin comme médicament contre les maux d’estomac ?" Les fidèles comprirent ce que cela voulait dire et ils m’envoyèrent une petite bouteille de vin pour la messe avec l’étiquette "Médicament contre les maux d’estomac" et des hosties dans un flacon étanche. Je ne pourrai jamais exprimer ma grande joie : chaque jour, avec trois gouttes de vin et une goutte d’eau dans le creux de ma main, je célèbre la messe.
    Écoutez aussi le Père Nicolas Buttet, fondateur de la communauté Eucharistein, en Suisse. C'était en 2006 :
Je rentre d’un pèlerinage d’un mois en Chine et au Tibet. J’ai eu l’occasion de rencontrer des communautés catholiques privées de prêtres, privées d’Eucharistie pendant des mois, des années pour certaines paroisses. J’étais bouleversé par leur faim et leur soif de Jésus-Eucharistie. Je me souviens de cette messe célébrée dans ce petit village du Tibet. J’avais informé une seule personne que j’étais prêtre et que je pouvais célébrer la messe le soir. 120 personnes sont venues pour y participer ! Elles ont attendu 2 heures que les négociations avec les autorités se terminent pour obtenir l’autorisation de célébrer. C’est vers 10h.00 du soir que nous avons pu commencer la célébration qui a duré plus d’une heure et demi. Tous étaient présents, dans la joie des chants, la ferveur du mystère.

    Vous comprenez maintenant que l'exercice de la prière est un exercice risqué. Il nous révèle les péchés qui nous échappent ; il nous sort du petit individualisme étroit dans lequel nous nous complaisions ; il nous met en face de notre pauvreté, de notre faim essentielle ... Mais tout cela pour nous pousser dans les bras de Dieu, pour que, libérés de nos illusions, nous jetions en lui l'ancre de notre espérance :
Pour notre âme, cette espérance est sûre et solide comme une ancre fixée au-delà du rideau du Temple, dans le Sanctuaire même. (He 6, 19)
 
    Conclusion : Respirez ! Espérez ! Enfantez !

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