C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire. Crédit peintures: B. Lopez
Dans le pléthorique calendrier du Jubilé 2025 de l’Eglise catholique, au Vatican, l’annonce passerait presque inaperçue : entre le pèlerinage des chorales, celui des médecins ou celui du diocèse italien d’Ascoli Piceno, glissé à la date du 6 septembre, le « pèlerinage de l’association Tenda di Gionata [« la tente de Jonathan »] et d’autres associations ». Derrière cette dénomination, discrète à dessein, se cache le premier pèlerinage LGBTQIA+ jamais organisé au Vatican, les vendredi 5 et samedi 6 septembre.
La Tenda di Gionata, association italienne qui promeut une meilleure acceptation des homosexuels au sein de l’Eglise, en est à l’origine, dans le cadre de l’année jubilaire – ces festivités organisées au Vatican tous les vingt-cinq ans. Des associations d’une vingtaine de pays se sont jointes à l’initiative, et quelque 1 300 participants, dont 900 Italiens, sont attendus à Rome.
Le programme n’a rien d’exceptionnel : rencontres et discussions, veillée de prière, messe à l’église du Gesu, procession jusqu’à la basilique Saint-Pierre… Mais, pour les organisateurs, cette inscription au calendrier officiel vaut reconnaissance. Selon le quotidien italien Il Messaggero, l’initiative a été soutenue par l’ordre des jésuites et a reçu l’approbation du pape François, fin 2024.
Signe évident d’embarras, voire de dissensions au sein du Vatican, cette inscription a disparu un temps de l’agenda, après la mort de François, le 21 avril, avant de nalement réapparaître (seulement dans les versions anglophone et italophone du site officiel du Jubilé). « Ce fut poussif et cela reste timide, résume Cyril de Compiègne, président de l’association D&J Arc-en-ciel (anciennement David & Jonathan), qui enverra une délégation, mais l’enjeu est celui de la visibilisation et de la reconnaissance. A cet égard, c’est un succès. »
« Message de normalité »
Des sites Internet annonçant l’événement – le plus souvent pour en dénoncer la tenue – ont aussi a rmé que le pèlerinage serait placé sous le signe d’un crucifix arc-en-ciel. En réalité, précise Alessandro Previti, représentant de La Tenda di Gionata, « cette croix multicolore est celle de l’une des associations qui participent à l’événement, un groupe d’Italiens qui marchent en ce moment à travers l’Italie ».
Le point d'orgue du pèlerinage, la procession le long de la Via della Conciliazione jusqu'à la porte sainte de la basilique Saint-Pierre, se fera, samedi, avec les crucifix de bois habituellement fournis par le Vatican aux pèlerins. "Si quelqu'un le souhaite, il peut mettre un tee-shirt arc-en-ciel, mais c'est un message de normalité que nous voulons envoyer, insiste M. Previti. Nous sommes des pèlerins comme les autres parce que nous faisons partie de l'Eglise."
« Ce n’est pas une manifestation, pas une gay pride, appuie Claire Bévierre, présidente de l’association Reconnaissance, un collectif catholique de parents et de proches d’enfants gays, lui aussi partie prenante au projet. C’est une démarche de prière et un simple rappel que l’Eglise est ouverte à tous. Comme il y a eu le pèlerinage des vieux, des jeunes, de tel corps de métier, ce sera le pèlerinage des personnes LGBT et de leurs familles. »
S’inscrire dans la lignée de François
Cette reconnaissance tant attendue passe aussi par la participation d’une figure importante de l’Eglise. La messe de samedi, en l’église romaine du Gesu, sera ainsi présidée par Francesco Savino, évêque de Cassano all’Jonio et vice-président de la Conférence épiscopale italienne.
Un signal encore plus important est arrivé début septembre, émanant du pape lui-même. Lundi, comme l’a rapporté l’AFP, Léon XIV a reçu en audience le père James Martin, un prêtre jésuite américain à la pointe dans le soutien aux catholiques homosexuels. « Ça a été une rencontre chaleureuse, même sur un sujet difficile comme celui-là, il s’est montré parfaitement détendu », affirme au Monde le père Martin, qui participera lui-même au pèlerinage. S’il dit ne pas vouloir citer directement le pontife, le prêtre assure que « le message qu’il m’a fait passer est qu’il veut poursuivre l’approche d’ouverture et d’accueil de son prédécesseur ».
Cette assurance est signifcative, alors que Léon XIV, élu le 8 mai, ne s’est jamais exprimé sur le sujet. Mais cette volonté cachée de s’inscrire dans la lignée de François ne répond pas à toutes les questions, et ne dit rien d’éventuelles initiatives futures. « Je comprends qu’il ait d’autres priorités, comme Gaza ou l’Ukraine », tempère le père James Martin.
Approche graduelle
L’héritage même de François n’est pas entièrement digéré. Si la déclaration doctrinale Fiducia supplicans, autorisant la bénédiction des couples « en situation irrégulière » (divorcés remariés et couples de même sexe), restera comme l’un des legs majeurs de son pontificat, ce texte de décembre 2023 a aussi divisé l’Eglise.
Devant la levée de boucliers qu’il suscite dans les épiscopats africains, le Vatican a dû se résoudre à reconnaître à chaque évêque le droit de prodiguer, ou non, de telles bénédictions, selon le « contexte » culturel. Or, la mission première du pape Léon, dont la « candidature » a rallié aussi bien les branches libérales que conservatrices de l’Eglise, est d’apaiser l’institution, bousculée durant le règne de François.
En France même, Fiducia supplicans (« la confiance suppliante ») a suscité l’hostilité et l’incompréhension d’une partie des fidèles. Les évêques français ont choisi une lecture restrictive du document, qui évoque la bénédiction des « personnes » et non, comme le suggère le Vatican, des « couples » homosexuels.
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« On voudrait toujours que les choses aillent plus vite, reconnaît Alessandro Previti, mais on doit être patients et accepter ce premier pas. » Le constat est partagé par Claire Bévierre, de Reconnaissance, qui prône aussi une approche graduelle :
« Nous ne devons pas nous focaliser sur ce qui se passe au sommet. Nous agissons à l’intérieur de l’Eglise, où il y a de vraies évolutions. Aujourd’hui, près de 60 % des diocèses français ont des pastorales dédiées aux personnes LGBT ou à leurs familles. »