C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire. Crédit peintures: B. Lopez
Calvin avait interdit le culte catholique à Genève. En 1597, son successeur, Théodore de Bèze, accepta pourtant de rencontrer saint François de Sales.
Passionnante entrevue.
Le 3 avril 1597, François arrive chez Théodore de Bèze avec sa cordialité et son audace habituelle. Il prend l’initiative de venir à Genève chez son « ennemi » politique, militaire et religieux. Comme dans toutes ses démarches diplomatiques, missionnaires ou œcuméniques, François privilégie le rapport personnel à toute forme de rôle, de pression ou d’argument.
Reçu dans le salon de la maison où avait vécu Calvin par un vieillard à la barbe blanchie, notre jeune prévôt commence par casser la glace en montrant son respect pour la franchise, l’honnêteté et la science de son interlocuteur. Il ne vient pas en donneur de leçon, mais au contraire pour demander conseil et apprendre de la sagesse et de l’expérience de Théodore de Bèze. François propose un échange libre et ouvert, avec beaucoup d’humilité, il pose des questions à Théodore de Bèze. Théodore est visiblement touché par la courtoisie, l’humilité et l’intelligence de François et fait aussi des pas vers lui. Il reconnaît dans la discussion que l’Eglise catholique est la « mère Eglise » mais se fâche par la suite car François, sans chercher la polémique, le remet devant les contradictions de son discours : que ce soit sur l’unité de l’Eglise voulue par le Christ ou sur le Jugement dernier fondé sur l’accomplissement des œuvres envers les pauvres (vous m’avez nourri, visité, accueilli). Théodore de Bèze eut la grandeur d’âme de s’excuser pour son impatience et de presser François de revenir le voir.
Trois mois après jour pour jour, le 3 juillet, François retourne à Genève. L’entrevue se tint « fort secrètement », car Théodore de Bèze n’est pas libre d’afficher son amitié et ses réflexions théologiques avec François de Sales. La discussion tourne cette fois sur le sens de l’affirmation de Théodore qui reconnaissait l’Eglise romaine comme la « Mère Eglise ». Sans parvenir à une communion doctrinale, l’affection et le grand respect de Théodore de Bèze est visible. L’entretien est cordial du début à la fin et la poignée de main sincère. Théodore de Bèze manifeste un vrai doute sur sa position sans arriver à en sortir totalement pour autant.
Une troisième entrevue eut lieu peu après où l’éventualité d’un retour à l’Eglise catholique fut directement évoquée sans pour autant que Théodore fasse le pas. Malgré son refus, la relation resta emprunte d’admiration mutuelle et François se manifesta plusieurs fois, directement ou indirectement, jusqu’à la mort de Théodore de Bèze en 1605.
La première question
François, avec un sens aigu de l’essentiel, pose une question très courte :
Monsieur, peut-on faire son salut en l’Église romaine ?
Bèze voit tout de suite la difficulté : si l’Église catholique assure le salut de ses fidèles, pourquoi s’en séparer ? Il suffisait de l’améliorer par le dedans, comme avaient déjà fait tous les saints réformateurs depuis des siècles (saint Grégoire VII, saint François d’Assise, saint Dominique, sainte Catherine de Sienne, etc.) et comme avait aussi fait le concile de Trente.
Mais si le salut est impossible dans l’Église romaine, quelle autre société religieuse a donc donné le Christ aux hommes et assuré leur salut, avant le protestantisme ?
Théodore de Bèze demande à se retirer pour réfléchir. Après une longue réflexion, il revient pour répondre :
Vous m’avez demandé si l’on pouvait faire son salut dans l’Église romaine. Certes je vous réponds affirmativement ; il est ainsi sans doute, et on ne peut nier avec vérité qu’elle ne soit la Mère-Église.
Les pasteurs calvinistes Rotan et Morlas avaient été obligés de faire la même réponse au roi Henri IV, qui leur avait posé la même question, quatre ans plus tôt.
Deuxième question
Nouvelle question de François de Sales :
Puisqu’il en est ainsi et que le salut éternel est en l’Église romaine, pourquoi avez-vous planté cette prétendue Réforme, prenons l’exemple en France, avec tant de guerres, de saccagements, de ruines, d’embrasements, de séditions, de rapines, de meurtres, de destructions de temples et autres maux, qui sont innombrables ?
Réponse de Théodore de Bèze, après un long silence :
Je ne veux point nier que vous ne fassiez votre salut en votre religion. Mais il y a ce malheur que vous embrouillez les âmes de trop de cérémonies et difficultés ; car vous dites que les bonnes œuvres sont nécessaires au salut, qui toutefois ne sont que de bienséance. D’où arrivent plusieurs maux : les peuples, croyant à cette nécessité des bonnes œuvres par vos prédications et ne le faisant pas, ils se damnent misérablement parce qu’ils contreviennent à leur conscience. C’est pourquoi, afin de remédier à ces maux, nous avons tâché d’établir notre religion, en laquelle le chemin du ciel est rendu facile aux fidèles, ayant jeté ce fondement que la foi sauve sans les œuvres, que les bonnes œuvres ne sont point de la nécessité du salut, mais seulement, comme je vous ai déjà dit, de bienséance.
Conclusion
François réplique alors :
Vous ne prenez pas garde qu’en rejetant les bonnes œuvres, vous tombez en des labyrinthes desquels vous aurez peine de sortir !
Pouvez-vous ignorer la raison pour laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ, en l’évangile de saint Matthieu, enseignant à ses Apôtres ce qu’il voulait qu’ils crussent du dernier Jugement, ne fait point de mention des péchés commis, mais dit tant seulement qu’il condamnera les mauvais parce qu’ils n’auront pas fait les bonnes œuvres. Voici ces paroles : « Allez, maudits, au feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges ; car j’ai eu faim, et vous ne m’avez point donné à manger… » Et le reste.
Voyez-vous que pour avoir manqué aux bonnes œuvres s’ensuit la damnation éternelle. Si elles n’étaient que de bienséance, comme vous dites, pensez-vous que ceux qui ne les auraient pas faites fussent punis d’une peine si rigoureuse ?
Quant à moi j’attends votre solution à cette difficulté, ou bien que vous soyez d’un même sentiment avec moi.
Théodore de Bèze ne put rien répondre.
(d’après Mgr Francis Trochu, Vie de saint François de Sales, t. 1, p. 462 à 465.)