C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire. Crédit peintures: B. Lopez

ROME, le 8 juillet 2010 – Le chemin de croix de l’Église d’aujourd’hui forme un contraste cruel avec les
glorieuses réjouissances du jubilé de 2000, apogée du pontificat de Jean-Paul II.
Et pourtant, dès que l’on cherche à savoir ce que fut vraiment cette année de grâce, on découvre que l’Église de Benoît XVI en réalise simplement les annonces.
Le jubilé fut une année de repentir et de pardon. De pardon donné et demandé, pour les nombreux péchés des fils de l’Église au cours de l’Histoire. Le premier dimanche de Carême de cette année-là
– c’était le 12 mars – le pape Karol Wojtyla célébra sous les yeux du monde entier une liturgie pénitentielle sans précédent. Sept fois, comme les sept péchés capitaux, il confessa les péchés
commis par les chrétiens, siècle après siècle, et demanda pardon à Dieu pour tous ces péchés. Extermination des hérétiques, persécution des Juifs, guerres de religion, humiliation des femmes…
Le visage douloureux du pape, marqué par la maladie, était l’icône de ce geste de repentir. Le monde l’a regardé avec respect. Mais aussi avec satisfaction. Et parfois en augmentant ses
exigences : le pape aurait dû faire beaucoup plus.
Et, en effet, dans les médias du monde entier, c’était le discours dominant. Jean-Paul II avait raison de s’humilier pour certaines pages noires de l’histoire chrétienne mais, à chaque fois, il y
avait quelqu’un qui prétendait qu’il devait battre sa coulpe davantage et pour d’autres choses encore. La liste n’était jamais close. Quand on réexamine toutes les fois où le pape Wojtyla a
demandé pardon pour quelque chose, avant et après le jubilé de l’an 2000, on voit qu’il l’a fait pour les croisades, les dictatures, les schismes, les hérésies, les femmes, les Juifs, Galilée,
les guerres de religion, Luther, Calvin, les Indiens, les injustices, l’Inquisition, l’intégrisme, l’islam, la mafia, le racisme, le Rwanda, l’esclavagisme. Il manque peut-être une rubrique
quelconque. Mais il est certain qu’il n’a jamais demandé pardon pour les abus sexuels commis sur des enfants. Et il n’apparaît pas que quiconque lui ait reproché ce silence et encore moins qu’il
ait exigé que le pape ajoute la pédophilie à la liste.
C’était il y a dix ans seulement. Mais c’était, au-dedans et au dehors de l’Église, l’esprit de l’époque. Un esprit peu attentif au scandale de jeunes enfants victimes d’abus sexuels, bien
qu’aient déjà explosé en Autriche l’affaire de Mgr Groër, l’archevêque de Vienne atteint par des accusations jamais prouvées, aux États-Unis l’affaire de Mgr Bernardin, l’archevêque de Chicago
accusé à tort et qui a pardonné à son accusateur, et partout l’affaire du père Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, dont la culpabilité a été prouvée par la suite.
Mais il y avait à Rome un cardinal qui voyait loin. Il s’appelait Joseph Ratzinger.
Plus qu’aux péchés des chrétiens du passé, sur lesquels le jugement de l’Histoire est toujours problématique, il s’occupait des péchés actuels. Et, parmi ceux-ci, il en voyait qui salissaient
plus que les autres le visage de l’Église "sainte" et ce d’autant plus qu’ils avaient été commis par des clercs.
En 2001, en tant que préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, il a rendu plus contraignantes les procédures de traitement des affaires de pédophilie imputables au clergé.
Quand, en 2002, le scandale a éclaté de manière très grave aux États-Unis, il a adopté la ligne de la rigueur.
Le vendredi saint de 2005, rédigeant le texte du dernier chemin de croix du pontificat de Jean-Paul II, il a critiqué la "saleté" de l’Église avec les accents d’une protestation prophétique.
Quelques semaines plus tard, il était élu pape et cinq ans après, au cours de la décennie du jubilé de l’an 2000, le scandale de la pédophilie frappait l’Église et le pape avec une violence sans
précédent.
Et bien, face à la vague puissante des accusations, Benoît XVI a fait pour les péchés des chrétiens d’aujourd’hui ce que le jubilé de l’an 2000 avait fait pour les péchés des chrétiens du
passé.
Il a prêché que la plus grande épreuve pour l’Église ne vient pas de l’extérieur mais des péchés qui sont commis en son sein.
Il a mis l’Église en état de pénitence, il a demandé à tous les chrétiens de purifier la "mémoire", certes, mais plus encore leur vie actuelle.
Aux catholiques d’Irlande, concernés plus que les autres par le scandale, il a ordonné de faire un nettoyage complet, de se confesser souvent, de faire pénitence tous les vendredis pendant une
année entière, et à leurs évêques et prêtres d’effectuer des exercices spirituels spéciaux.
Il s’est occupé des prêtres avec un soin tout particulier. Avant même que les polémiques n’atteignent leur sommet, Benoît XVI avait décidé une Année sacerdotale pour raviver chez les clercs
l’amour de leur mission et la fidélité à leurs engagements, chasteté comprise. Il leur a proposé comme modèle de vie l’exemple du saint curé d’Ars, humble curé de campagne de la France
anticléricale du XIXe siècle, qui passait toutes ses journées dans son confessionnal pour y recevoir les pécheurs et leur donner le pardon.
***
Mais le pardon n’a pas été le seul élément qui ait caractérisé le jubilé de l’an 2000. Jean-Paul II avait voulu cette Année Sainte surtout pour redonner de l’élan à l’évangélisation du monde.
Et là encore, le pontificat de Benoît XVI n’est rien d’autre que la mise en œuvre systématique de ce projet.
La "priorité" que le pape Ratzinger a choisie en tant que successeur de Pierre, on la connaît. Il l’a reformulée lui-même en ces termes dans la lettre qu’il a adressée le 10 mars 2009 aux évêques
du monde entier :
"À notre époque où, dans de vastes régions de la terre, la foi risque de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus à s’alimenter, la priorité qui prédomine est de rendre Dieu présent dans ce
monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu. Non pas à un dieu quelconque, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï, à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout,
en Jésus-Christ crucifié et ressuscité".
Benoît XVI est tellement convaincu que conduire les hommes à Dieu est "la priorité suprême et fondamentale" de l’Église et du successeur de Pierre qu’il en a non seulement fait le centre de sa
prédication mais qu’il en a tiré la décision de créer au sein de la curie romaine un dicastère expressément chargé de la "nouvelle évangélisation" des pays où la moderne éclipse de Dieu est la
plus marquée.
Il a institué ce nouveau service le 30 juin dernier. Le même jour, il appelait à Rome, pour le charger du choix des futurs évêques dans le monde entier, le cardinal Marc Ouellet, théologien aux
idées très proches des siennes mais qui a surtout une connaissance directe du Québec, l’une des régions de l’Occident dans lesquelles la déchristianisation s’est manifestée de la manière la plus
forte et la plus soudaine.
L’automne dernier, revenant d’un voyage dans une autre des régions les plus déchristianisées, Prague et la Bohême, Benoît XVI a eu une autre idée : la création d’une « cour des
Gentils » symbolique, sur le modèle de la cour ouverte aux païens dans l’ancien temple de Jérusalem, pour permettre l’ouverture d’un dialogue avec les hommes qui sont les plus éloignés de
Dieu.
Ce projet est également en train de prendre forme. Le pape l’a confié à son ministre de la Culture, l’archevêque Gianfranco Ravasi. La "cour des Gentils" sera inaugurée à Paris, en mars 2011, en
trois lieux volontairement choisis pour leur absence de connotation religieuse : la Sorbonne, l’Unesco et l’Académie française. D’importantes personnalités agnostiques et non-croyantes ont
déjà exprimé leur intérêt pour ce projet, à commencer par la psychanalyste et sémiologue Julia Kristeva.
En ce qui concerne les jeunes générations, si aimées de Jean-Paul II qui créa pour elles les Journées Mondiales de la Jeunesse dont la plus grandiose édition fut justement celle du jubilé, Benoît
XVI sait bien que c’est sur elles que repose en grande partie l’avenir de la foi en Occident.
Même en Italie, pays d’Europe où l’Église a encore une présence solide et étendue, on perçoit déjà des signes d’effondrement. Une enquête réalisée pour "Il Regno" par le professeur Paolo Segatti,
de l’université de Milan, a mis en évidence le très net éloignement des gens nés après 1981 envers la pratique religieuse, la prière, la foi en Dieu et la confiance en l’Église.
Quand ces jeunes auront eux aussi des enfants, la transmission de la foi catholique aux futures générations connaîtra une coupure dramatique. La "cour des Gentils" devra leur faire place à eux
aussi.