« La vie liturgique dans les communautés quinze ans après le Concile » - tel était le thème principal de notre Conférence, ici même, à Fulda, auprès du tombeau de saint Boniface. Qu'en est-il donc aujourd'hui de la vie liturgique chez nous ? Poser cette question c'est s'exposer à éprouver des sentiments quelque peu partagés. D'un côté, il y a la joie née d'une conscience nouvelle de la responsabilité commune ; d'une expérience nouvelle de la communauté et de la participation communautaire au mystère eucharistique; d'une compréhension nouvelle, du fait que la liturgie de l'Église, sortant des voiles de l'histoire, nous est apparue à nouveau dans sa simplicité et sa grandeur, Mais d'un autre côté, il y a aussi ce que nous savons des disputes et des divisions nées à cause de la liturgie et en son sein, il y a un sentiment de malaise devant trop de paroles, pas assez de silence et pas assez de beauté ; le souvenir de maintes initiatives arbitraires qui ont rabaissé la dignité de l'institution du Seigneur jusqu'à n'être plus que navrante autofabrication. Nous avons donc des raisons de rendre grâce, mais non moins de raisons de nous livrer à un examen de conscience, et je voudrais, en cette heure vespérale, essayer d'y contribuer par quelques suggestions.
Une première réflexion : notre thème porte sur la vie liturgique dans les communautés. La « communauté » est la nouvelle découverte de l'époque post-conciliaire. Nous nous sommes resouvenus que, dans le langage de l'Église ancienne, l'Eucharistie avait pour nom, entre autres, celui de synaxe, « rassemblement ». Elle rassemble en effet les hommes, elle les relie entre eux et les unit, elle édifie la communauté et, vice versa, la communauté expérimente l'Eucharistie comme un accomplissement d'elle-même, comme le centre de sa vie, et elle y participe activement dans sa totalité. Tout cela est exact, mais il faut que nous songions que l'expression synaxe s'étend sur un rayon bien plus grand que celui de la communauté particulière. Derrière cette expression il y a la parole de l'Évangile selon saint Jean : Jésus voulut mourir pour son peuple, et non seulement pour son peuple, mais pour ramener à l'unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11,52). Le rassemblement que cherche Jésus-Christ est celui de tous les enfants de Dieu. Le Seigneur ne rassemble pas la communauté pour la refermer sur elle-même, mais pour l'ouvrir. Celui qui se laisse rassembler par le Seigneur entre dans un fleuve qui ne cesse de forcer les limites de nos particularismes. On ne peut être auprès du Seigneur que si l'on veut être auprès de Celui qui est à la recherche de tous les enfants de Dieu. L'Église est dans la communauté, ainsi s'exprime une pensée en vogue de nos jours, car « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux », dit le Seigneur. Mais à l'inverse nous dirons aussi : la communauté n'est auprès du Seigneur et n'est réunie en son nom que si elle est tout entière dans l'Église, que si elle est tout entière dans le tout. Voilà pourquoi la liturgie chrétienne, bien quelle ne soit pratiquée que hic et nunc, en un lieu donné, et qu'elle exige l'accord de la communauté, est de par sa nature, catholique, issue du tout et conduisant au tout, dans l'unité avec le pape, les évêques, les fidèles de tous lieux et de tous temps. La réalité catholique n'est pas une adjonction venue de l'extérieur, un carcan juridique qui réfrène les libres élans de la communauté, mais elle vient du Seigneur lui-même, qui est à la recherche de tous et les conduit tous les uns vers les autres. La liturgie n'est pas « forgée » par la communauté, mais la communauté la reçoit du tout, et elle se reçoit elle-même du tout en tant que communauté. Elle ne reste communauté que si elle ne cesse de retourner au tout. Il en découle deux choses tout à fait pratiques et d'importance.
1. La forme ecdésiale générale, en tant que structure commune obligatoire, n'entraîne pas une tenue en laisse de la vie de la communauté, mais est expression de l'authenticité et de la grandeur de la liturgie.
2. L'Eucharistie ne doit jamais être une autoactivité et une autoségrégation de la communauté. L'authenticité et la légitimité de l'Eucharistie se révèlent particulièrement dans le cas où il n'est plus possible que chacune des communautés existant jusqu'ici ait son prêtre à elle et sa messe à elle. C'est alors qu'on verra si nous ne cherchons l'Eucharistie que pour nous-mêmes, comme auto-activité et comme moyen d'être solidaires, ou bien si nous nous laissons chercher par le Seigneur qui nous ouvre et nous rassemble par-dessus nos limites. Ouvrir nos communautés, aller à la rencontre les uns des autres, nous accueillir, ce sont des manières de s'entraîner en petit en vue de quelque chose de plus grand : la catholicité, qui ne se prévaut pas des traditions particulières, mais voit dans l'affranchissement de nos limites la délivrance totale à laquelle nos âmes aspirent du plus profond de leur désir.
Deuxièmement : le Concile nous a rappelé avec beaucoup d'insistance que, dans le langage de l'Église, la liturgie se nomme actio. Elle est une action et c'est pourquoi il y a la participatio actuosa, la participation active de tous les fidèles, Mais alors, l'idée s'est plus ou moins imposée que la liturgie devrait être forgée par la communauté afin d'être réellement son oeuvre, et de ce fait on en est venu, pour parler sans nuances, à mesurer en définitive la réussite de la liturgie à son pouvoir de distraction. Il fallait qu'elle soit organisée d'une manière vraiment captivante, afin d'arracher même ceux qui ne participaient pas à leur indifférence et les inciter à adhérer à la communauté. Mais, ce faisant, il nous est arrivé quelque chose de singulier : c'est justement ainsi qu'a disparu la tension intérieure propre à la liturgie.
Cette tension, en effet, ne vient pas de ce que nous nous faisons, mais de ce qui, ici, se fait, et que nous-même tous ensemble nous ne pouvons justement pas faire. Ce qui a donné à la liturgie, des siècles durant, sa position, c'est que s'exerce ici un pouvoir que personne ne peut se donner à soi-même, que le Tout-Autre se manifeste en réalité, que le Tout-Autre apparaît au milieu de nous. Saint Grégoire de Nysse, dans son commentaire du Cantique des cantiques, ce poème de l'humanité primitive chantant le désir ardent et le tragique de l'amour, a décrit l'homme comme la créature qui veut faire éclater le cachot de sa finitude, qui veut sortir, s'évader de la prison de son moi et de l'univers entier. Et effectivement : la terre est trop petite pour l'homme, et elle continuera de l'être, même s'il peut s'envoler vers la lune, ou peut-être un jour vers Mars. Il soupire après l'autre, le Tout-Autre, qu'il ne peut se donner à lui-même. Derrière cette aspiration il y a celle de pouvoir surmonter la mort. Dans toutes leurs fêtes, les hommes ont recherché la vie qui est plus grande que la mort. Le droit à la joie que cherche l'homme en fin de compte, vers lequel il tâtonne, errant d'un lieu à un autre, ce droit n'est véritable que s'il peut se maintenir devant le problème de la mort. L'Eucharistie signifie que la Résurrection du Seigneur nous en donne le pouvoir, que personne d'autre ne peut nous donner. C'est donc trop peu de dire que l'Eucharistie est le repas de la communauté. Elle a coûté au Seigneur sa mort, et c'est seulement pourquoi elle peut être le don de la résurrection. Par conséquent ce ne sont pas les variétés de notre fabrication qui importent dans l'Eucharistie. Toutes les variétés ont une fin et toute distraction devient à la longue ennuyeuse - oh combien ! nous le savons aujourd'hui. Ce qui importe, c'est que s'actualise pour nous le durable, l'essentiel et que nous allions vers lui.
Toute participation et toute mise en forme liturgique extérieures ne servent à rien, si elles ne deviennent pas participation au plus profond de la réalité intérieure, au chemin du Seigneur - participation à Dieu. C'est à cette mise en route que cette participation veut nous amener. Ici encore, deux conséquences pratiques :
- il n'importe pas dans la liturgie qu'il y ait de la variété, mais qu'on expérimente toujours plus profondément ce qui, en elle, n'a pas besoin de varier parce qu'étant la réponse essentielle que nous cherchions.
Et :
- il ne s'agit pas seulement dans la liturgie de connaissance, de réflexion, de tout ce qui peut être immédiatement compris parce qu'évident, comme nous comprenons les gros titres d'un journal. C'est toute la profondeur de l'homme qui s'exprime dans la liturgie et qui va beaucoup plus loin que notre connaissance courante ; il y a des réalités que nous ne comprenons qu'avec notre coeur, et seulement peu à peu avec notre intelligence, dans la mesure où nous nous laissons éclairer par notre coeur.
Je voudrais encore évoquer brièvement un troisième point de vue concernant la célébration correcte de l'Eucharistie. L'une des manifestations de la vie liturgique postconciliaire dont on puisse se réjouir, c'est qu'il y a toujours plus de fidèles à vouloir célébrer pleinement l'Eucharistie en recevant le Corps du Seigneur, communiant avec lui et en lui avec l'Église de Dieu tout entière. Cependant, parfois, en voyant des communautés aller communier en masse, on ne peut s'empêcher d'être gagné par un secret malaise : trouve-t-on ici encore ce que saint Paul exigeait avec tant d'insistance des Corinthiens - « discerne-t-on » encore le Corps du Seigneur (1 Co 11,29) ? On a quelquefois l'impression que la communion est considérée comme faisant partie du rituel, et qu'elle se déroule comme un rituel qui ne ferait qu'exprimer l'appartenance à la communauté. Il faut que l'on comprenne beaucoup plus nettement que l'Eucharistie n'est pas sans valeur parce qu'on ne communie pas. En communiant sans discernement, nous ne nous élevons pas vers les hauteurs de la communion, mais nous ravalons le don du Seigneur à la banalité de ce qui relève de notre bon plaisir, du quotidien. Parce que l'Eucharistie n'est pas un repas rituel, mais la prière commune de l'Église, au cours de laquelle le Seigneur prie avec nous et se communique à nous, elle demeure précieuse et grande, elle demeure don véritable, même si nous ne pouvons communier. Si nous comprenions à nouveau mieux cela, et qu'ainsi nous comprenions à nouveau plus exactement ce qu'est l'Eucharistie elle-même, certains problèmes de pastorale, tels que la situation dans l'Église des divorcés remariés, perdraient d'eux-mêmes beaucoup de leur lourde pesanteur.
Pour finir, encore une remarque : quand nous parlons de la vie liturgique dans nos communautés, nous pensons tout de suite, et en fait exclusivement, à l'Eucharistie. Or cela montre justement un amenuisement et un appauvrissement préoccupants qui se sont manifestés ces dernières années. L'Eucharistie est le coeur, le centre de notre vie liturgique, mais pour qu'elle puisse en être le centre, il lui faut un ensemble profondément stratifié au sein duquel elle vive.
L'Eucharistie sous-entend le baptême et toujours la pénitence. Le Saint-Père l'a fait ressortir avec beaucoup d'insistance dans son encyclique Redemptor hominis. Il souligne que les premiers mots de la Bonne Nouvelle étaient : convertissez-vous. « Le Christ qui nous invite au repas eucharistique est toujours le même Christ qui nous exhorte à la pénitence, qui répète le "convertissez-vous" » (IV,20). Là où disparaît la pénitence, l'Eucharistie n'est plus discernée, et elle est ainsi détruite en tant qu'Eucharistie du Seigneur.
Mais l'Eucharistie sous-entend aussi le mariage et l'ordination sacerdotale ; l'organisation communautaire et publique de l'Église. L'Eucharistie sous-entend la prière personnelle, la prière familiale et la prière communautaire extra-liturgique. Je ne mentionnerai que deux des plus riches et des plus profondes prières de la chrétienté, qui continuent toujours à conduire au fleuve de la prière eucharistique : le chemin de croix et le chapelet.
Si nous nous trouvons aujourd'hui dans une large mesure livrés sans recours aux promesses des pratiques religieuses asiatiques ou d'apparence asiatique, cela vient en grande partie du fait que nous avons oublié ce genre de prières. Le chapelet ne réclame pas une conscience tendue qui le rendrait impossible à réciter, mais bien une plongée dans un rythme apaisant, qui nous calme sans violence et qui donne à cette paix un nom : Jésus, le fruit béni de Marie. Marie qui, dans le silence recueilli de son coeur, a abrité le Verbe vivant et a pu ainsi devenir Mère du Verbe incarné, est le modèle permanent de la véritable vie liturgique, l'étoile qui brille même dans un ciel assombri et nous montre le chemin.
Puisse-t-elle, elle qui est Mère de l'Église, obtenir pour nous que nous devenions capables de remplir toujours mieux ce qui est la plus haute mission de l'Église : la glorification du Dieu vivant, d'où vient le salut des hommes. Amen.