La primauté de Pierre et l'unité de l'Eglise
[avril 1991] Conférence à l'Urbanienne (Rome)
Texte italien dans l'Osservatore Romano du 20 avril 1991. Traduction de la DC publiée dans DC 1991, n. 2031, p. 653-659.
La question de la primauté de Pierre et de sa continuité chez les évêques de Rome est de beaucoup le sujet le plus brûlant du débat œcuménique. À l'intérieur même de l'Église catholique, la primauté de Rome a été sans cesse une pierre d'achoppement, des luttes médiévales entre l'Empire et le Sacerdoce jusqu'aux mouvements en faveur d'Églises nationales du début de l'époque moderne, et aux tendances au détachement de Rome au XIXe siècle, jusqu'aux vagues actuelles de protestation contre la fonction de guide du Pape et sa manière de la concevoir. Cependant, malgré tout, il existe aussi aujourd'hui une tendance positive: même de nombreux non catholiques affirment la nécessité d'un centre commun du christianisme. Il devient évident que seul un tel centre peut être un bouclier efficace contre le glissement vers une dépendance à l'égard des conditionnements des systèmes politiques ou culturels; que c'est seulement ainsi que la foi des chrétiens peut s'affirmer clairement au milieu du bruissement confus des diverses idéologies. Tout cela nous oblige à accorder une attention particulière, dans notre réflexion sur ce thème, au témoignage de la Bible, et à interroger avec un soin spécial la foi de l'Église des origines.
Nous devons distinguer de plus près deux problèmes fondamentaux. On peut énoncer le premier en ces termes: y a-t-il eu vraiment une primauté de Pierre? Puis, étant donné qu'on peut difficilement le nier devant les témoignages du Nouveau Testament, nous devons mieux préciser la question. Quelle est la signification précise de cette place privilégiée accordée à Pierre, attestée de multiples manières par le Nouveau Testament?
La seconde question que nous devons nous poser est plus difficile et, d'une certaine manière, plus décisive: peut-on vraiment fonder une succession de Pierre sur la base du Nouveau Testament? Celui-ci la soutient-il, ou l'exclut-il plutôt? Et, même si on admet une succession, Rome a-t-elle les titres pour avancer une prétention justifiée d'être son siège? Commençons par le premier groupe de problèmes...
La place de Pierre
dans le Nouveau Testament
Ce serait une erreur de nous précipiter immédiatement sur le témoignage classique de la primauté contenu en Matthieu 16, 13-20. Isoler une péricope rend toujours sa compréhension plus difficile. Nous voulons au contraire traiter la question en nous en rapprochant peu à peu par des cercles concentriques, en nous interrogeant d'abord sur l'image de Pierre dans le Nouveau Testament dans son ensemble, en éclairant ensuite la figure de Pierre dans les Évangiles, de manière à nous ouvrir finalement un chemin pour comprendre les textes spécifiques qui concernent la primauté.
a) La mission de Pierre dans l'ensemble de la tradition néo-testamentaire
Ce qui impressionne tout de suite, c'est que tous les grands recueils de textes du Nouveau Testament connaissent le thème de Pierre, ce qui montre qu'il s'agit là d'un thème d'une signification universelle, et qu'on ne peut en aucune manière le limiter à une tradition déterminée, circonscrite, au sens local ou personnel. Dans le recueil des lettres pauliniennes, nous rencontrons tout d'abord un témoignage important, constitué par l'ancienne formule de foi que l'Apôtre transmet en 1 Co 15,3-7. Cephas - nom par lequel Paul désigne l'Apôtre de Bethsaïde, se servant du terme araméen qui signifie roc, pierre - est présenté comme le premier témoin de la résurrection de Jésus-Christ. D'où nous pouvons penser que la mission apostolique, également dans la perspective paulinienne, est essentiellement un témoignage de la résurrection du Christ: Paul peut donc se considérer comme apôtre au sens plénier du terme sur la base de son témoignage personnel, précisément parce que le Ressuscité lui est apparu, à lui aussi, et l'a appelé. On comprend alors, d'une certaine manière, l'importance toute particulière du fait que Pierre ait vu le Seigneur le premier et qu'il entre en tant que premier témoin dans la confession de foi formulée par la communauté chrétienne. Dans cette donnée de fait nous pourrions aussi reconnaître quelque chose comme une nouvelle institution de la primauté, de la préséance entre les Apôtres. Si nous acceptons qu'il s'agit d'une formule très ancienne, antérieure à Paul lui-même, transmise par Paul avec grand respect comme un élément intangible de la tradition, alors l'importance du texte devient évidente.
Il est cependant vrai que la lettre polémique aux Galates nous montre Paul en conflit avec Pierre et engagé dans la revendication de l'autonomie de sa vocation apostolique. Mais, justement, ce contexte polémique confère d'autant plus d'importance au témoignage que l'épître rend à Pierre. Paul monte à Jérusalem « pour rencontrer Pierre», « vidère Petrum », selon la traduction de la Vulgate (Ga l, 18). «Je n'ai pas vu d'autre apôtre », ajoute-t-il, « sinon Jacques, frère du Seigneur ». Mais sa visite à Jérusalem n'a justement pour but que de rencontrer Pierre. Quatorze ans plus tard, Paul, obéissant à une révélation privée, se rend encore une fois dans la ville sainte, où il rend alors visite aux trois colonnes, Jacques, Cephas, Jean, cette fois avec un objectif bien clair et circonscrit. Il leur expose son Évangile, tel qu'il le prêchait parmi les païens, « pour ne pas prendre le risque de courir, ou d'avoir couru, en vain ». Affirmation surprenante dans la perspective de la Lettre, et d'une très grande importance pour la conscience de l'Apôtre des Gentils: il n'y a qu'un unique Évangile commun et la certitude de prêcher le message est liée à la communion avec les colonnes. Ce sont celles-ci qui sont le critère. Le lecteur d'aujourd'hui se sent poussé à demander comment on en est arrivé à ce groupe de trois personnes et quelle fut la position de Pierre à l'intérieur de celui-ci. Effectivement, O. Cullmann a avancé la thèse que, après l'an 42, Pierre a dû céder la primauté à Jacques et, bien plus, pour lui et pour d'autres, l'Évangile de Jean reflète la rivalité entre Jean et Pierre. Il serait intéressant d'approfondir cette question, mais cela nous entraînerait trop loin de notre thème.
Selon toute vraisemblance, Jacques exerça une sorte de primauté sur le judéo-christianisme qui avait son centre à Jérusalem. Mais cette primauté n'acquit jamais une importance au niveau de l'Église universelle et elle a disparu de l'histoire avec le déclin du judéo-christianisme. La position spéciale de Jean était d'une toute autre nature, comme cela ressort bien du quatrième Évangile. On peut ainsi accepter tranquillement, pour cette phase de formation de l'Église qui est décrite dans la Lettre aux Galates, une sorte de triple primauté, dans laquelle, cependant, la préséance de chacun des trois a des raisons différentes et est de nature différente. Aussi, quand on veut définir en détail les rapports réciproques dans le groupe des colonnes, la singulière préséance de Pierre par rapport à la « fonction commune des colonnes» demeure-t-elle intacte: elle remonte au Seigneur lui-même, et il reste donc confirmé que toute prédication de l'Évangile doit accepter de se mesurer à la prédication de Pierre. En plus de cela, la Lettre aux Galates est aussi un témoignage du fait que cette préséance est aussi valable quand le premier des Apôtres, par son comportement personnel, reste en deçà de sa mission ministérielle (Ga 2,11-14).
Si, après ce bref aperçu sur le témoignage paulinien, nous nous tournons maintenant vers la littérature johannique, nous trouvons tout au long de l'Évangile une forte présence du thème de Pierre, auquel fait contrepoint la figure du disciple bien-aimé. Cela atteint son sommet dans la grande péricope de la mission de Jean 21, 15-19. Au point que R. Bultmann a pu affirmer clairement que, dans ce texte, est confiée à Pierre « la conduite suprême de l'Église» ; il y voit même la rédaction originelle de cette tradition qui revient dans Matthieu 16, et il considère ce passage comme un morceau très ancien de tradition préjohannique. Sa thèse, selon laquelle l'Évangéliste ne se serait intéressé à l'autorité de Pierre que pour pouvoir la revendiquer en faveur du disciple bien-aimé, après que cette autorité fut restée pour ainsi dire vacante après la mort de Pierre, est une proposition qui ne trouve de soutien ni dans le texte ni dans l'histoire de l'Église. En vérité, elle montre même qu'on ne peut éviter la question du sens que les paroles de Jésus à Pierre doivent prendre après la mort de ce dernier. Ce qui est important pour nous ici, c'est que, à côté de la ligne de tradition paulinienne, la ligne johannique nous donne elle aussi un témoignage absolument clair pour connaître la position privilégiée de Pierre, qui vient du Seigneur.
Enfin, nous trouvons aussi dans chacun des Évangiles synoptiques des traditions autonomes sur le même thème, de sorte qu'il apparaît encore une fois évident que cela fait partie de la configuration constitutive de la prédication et que cela est présent dans tous les milieux de la Tradition, que ce soit dans la tradition judéo-chrétienne ou dans celle d'Antioche, comme aussi dans la sphère de la mission de Paul à Rome. Par souci de brièveté, nous devons renoncer à analyser ici les textes un à un, tout comme nous devons renoncer également à un regard sur la version lucanienne du mandat primatial. « Confirme tes frères» (22, 32) ancrant la mission de Pierre dans l'événement de la dernière Cène, met une accentuation ecclésiologique importante. Au lieu de tout cela, je voudrais plutôt montrer d'une manière plus générale la position spéciale qui est assignée à Pierre par les trois Évangiles synoptiques, même indépendamment de Matthieu 16.
b) Pierre dans le groupe des Douze, selon la tradition synoptique
À cet égard, il faut tout d'abord constater d'une manière très générale la position spéciale de Pierre dans le groupe des Douze. Avec les deux fils de Zébédée, il forme, à l'intérieur des Douze, un groupe de trois, qui est mis en relief. Eux seulement sont admis à participer à deux moments d'une importance particulière: la transfiguration et le mont des Oliviers (Mc 9,2 et s.; 14,33 et s.). De même, seuls ces trois deviennent les témoins de la résurrection de la petite fille de Jaïre (Mc 5, 37). Mais, par ailleurs, parmi ces trois, Pierre se détache. C'est lui qui sert de porte-parole, dans la scène de la transfiguration; et c'est à lui que le Seigneur s'adresse à l'heure douloureuse du mont des Oliviers. En Luc 5, 1-11, la vocation de Pierre apparaît précisément comme la forme originaire de la vocation apostolique. Pierre est aussi celui qui tente d'imiter le Seigneur quand il marche sur les eaux (Mt 14, 28 ss); à propos de la concession aux disciples du pouvoir de lier et de délier, c'est lui qui demande combien de fois l'on doit pardonner (Mt 18, 21). Tout cela est souligné par la position que Pierre occupe dans la liste des disciples. Quatre versions nous en ont été transmises (Mt 10,2-4; Mc 13, 16-19; Lc 6, 14-16; Ac l, 13), qui présentent diverses variantes de détails mais qui néanmoins placent toutes unanimement le nom de Pierre au sommet. Dans l'Évangile de Matthieu, il est même introduit par le terme significatif « le premier » : pour la première fois, nous rencontrons ainsi cette « racine» qui, par la suite, sous le mot de « primauté », devient le concept qui exprime la mission spécifique du pêcheur de Bethsaïde. La même chose est pratiquement affirmée quand, en Marc l, 36 et Luc 9, 32, ce disciple est présenté par la formule « Pierre et ceux qui étaient avec lui ».
Passons maintenant à un second thème important, celui qui concerne le nouveau nom que Jésus a donné à l'Apôtre. Comme l'a souligné l'exégète protestant Schulze-Kadelbach, le fait qu'il ait été appelé du titre de « roc, pierre», et que cela n'ait pas été son nom originel mais la nouvelle appellation que Jésus lui a imposée, appartient « à ce que nous connaissons de plus certain à propos de cet homme ». Paul fait encore usage - comme nous l'avons vu - de la forme araméenne, qui vient de la bouche de Jésus, et il appelle cet Apôtre « Cephas ». Le fait que l'on ait ensuite traduit ce terme et qu'il soit entré dans l'histoire sous l'appellation grecque de Pierre, confirme sans équivoque qu'il ne s'agissait en aucune manière du nom propre d'une personne. Les noms propres ne sont jamais traduits. Mais il n'était pas inhabituel que les rabbins imposent des surnoms à leurs disciples. Jésus lui-même a fait quelque chose de semblable avec les deux fils de Zébédée, qu'il a appelés « fils du tonnerre» (Mc 3, 17). Mais comment doit-on comprendre ce nouveau nom de Pierre? Certes, il ne décrit pas le caractère de cet homme, ce contre quoi nous avait mis en garde avec une grande précision la description que Flavius Josèphe avait donnée du caractère typique du peuple galiléen: « courageux, affable, confiant, mais aussi facilement influençable et amateur de nouveautés ». La dénomination « roc, pierre» n'a aucune signification pédagogique ou psychologique: on ne doit la comprendre qu'à partir du Mystère, c'est à-dire dans une perspective christologique et ecclésiologique: Simon-Pierre deviendra à travers la charge que Jésus lui a donnée celui qu'il n'est pas du tout selon « la chair et le sang ». J. Jeremias a montré qu'il y a à l'arrière-plan le langage symbolique du rocher saint. Un texte rabbinique peut être éclairant à cet égard: «YHWH dit: "Comment puis-je créer le monde, alors que surgiront ces sans-Dieu et qu'ils se révolteront contre moi?". Mais quand Dieu vit que devait naître Abraham, il dit: "Voici que j'ai trouvé un rocher sur lequel je peux construire et fonder le monde". Aussi appela-t-il Abraham un rocher: "regardez le rocher d'où l'on vous a taillés" (ls 51, 1-2) ». Par sa foi, Abraham, le père de tous les croyants, est le rocher qui soutient la création, repoussant le Chaos, le déluge originel qui menace de tout ruiner. Simon, qui, le premier, a confessé Jésus comme le Christ et qui a été le premier témoin de la résurrection, devient alors, par sa foi digne de celle d'Abraham mais renouvelée christologiquement, le rocher qui s'oppose à la noire marée de l'incrédulité et à sa force destructrice de l'humain. On peut ainsi affirmer que vraiment, même dans la seule appellation, absolument incontestable, du pêcheur de Bethsaïde comme « roc-pierre », toute la théologie de Matthieu 16,18 est contenue et qu'elle est donc garantie dans son authenticité.
2. La question de la succession
a) Le principe de la succession en général
Que le Nouveau Testament, dans tous ses grands filons et traditions, connaisse la primauté de Pierre, cela est incontestable. La vraie difficulté surgit dès que l'on se pose la seconde question: peut-on fonder l'idée d'une succession de Pierre? La troisième question, qui lui est liée, est encore plus difficile: peut-on justifier d'une manière crédible la succession romaine de Pierre? En ce qui concerne la première question nous devons avant tout constater que, dans Nouveau Testament, il n'y a pas d'affirmation explicite de la succession de Pierre. En vérité, on ne doit pas s'en étonner dans la mesure où les Évangiles, tout comme les grandes épîtres pauliniennes, ne traitent pas du problème d'une Église post-apostolique, ce qui, du reste, doit être vu comme un signe de fidélité à la tradition de la part des Évangiles. Par ailleurs, il est possible de rencontrer indirectement ce problème dans les Évangiles, si l'on donne raison au principe méthodologique de l'histoire des formes, selon lequel n'a été reconnu comme faisant partie de la tradition que ce qui a été ressenti d'une certaine manière comme important pour le moment actuel, dans le milieu correspondant de cette tradition. Cela devrait vouloir dire, par exemple, que Jean, vers la fin du premier siècle, c'est-à-dire alors que Pierre était mort depuis longtemps, n'a aucunement considéré sa primauté comme quelque chose qui appartenait au passé mais comme quelque chose qui restait actuel pour l'Église.
Certains croient donc - peut-être avec un peu trop de fantaisie - pouvoir découvrir dans la « concurrence» entre Pierre et le « disciple que Jésus aimait », une répercussion des tensions entre la revendication romaine de la primauté et la conscience de soi du Siège d'Éphèse et de l'Église de l'Asie mineure. Ce serait de toute façon un témoignage très précoce, et de plus immanent à la Bible, du fait que l'on retenait que la ligne pétrinienne continuait à Rome. Mais nous ne devons en aucune manière nous appuyer sur des hypothèses aussi incertaines. Au contraire, l'idée fondamentale me semble juste, selon laquelle les traditions néo-testamentaires ne répondent jamais à un pur intérêt de curiosité historique mais portent en elles la dimension de l'actualité et font toujours apparaître les choses à partir de l'aspect pur et simple du passé, sans pour autant annuler l'autorité spéciale de l'origine.
Du reste, ces mêmes scientifiques ont proposé des hypothèses sur la succession qui nient le principe même. O. Cullmann, par exemple, repousse de manière très unilatérale l'idée de succession, mais croit cependant pouvoir démontrer que Pierre aurait été remplacé par Jacques et que celui-ci aurait assumé la primauté précédemment exercée par le premier des Apôtres. Bultmann, à partir de la mention des trois colonnes en Galates 2, 9, croit pouvoir conclure que l'on aurait parcouru le chemin d'une direction personnelle à une direction collégiale, et qu'un collège aurait pris la suite pour assurer la succession de Pierre. Il n'est pas besoin de discuter ces hypothèses ou d'autres semblables; leur fondement est plutôt faible. Mais on démontre ainsi que l'idée de la succession ne peut être éludée, si l'on considère la parole transmise vraiment comme un espace ouvert à l'avenir. Dans les écrits du Nouveau Testament qui se situent au moment du passage à la seconde génération ou qui lui appartiennent déjà - spécialement dans les Actes des Apôtres et dans les Lettres pastorales -, le principe de la succession prend en effet une forme concrète. La conception protestante selon laquelle la « succession » ne se trouve que dans la Parole comme telle, mais non pas dans les « structures » quelles qu'elles soient, se révèle être anachronique, sur la base des formes effectives de la tradition néo-testamentaire. La Parole est liée à un témoin, lequel garantit son caractère sans équivoque, qu'elle ne possède pas comme pure Parole confiée seulement à elle-même. Mais le témoin n'est pas un individu qui subsiste pour lui-même et en lui-même. Il est aussi peu témoin par lui-même et par sa capacité à se souvenir que Simon peut être un roc en vertu de ses propres forces. Il est témoin non pas en tant qu'il est « chair et sang » mais par son lien avec l'Esprit, le Paraclet qui est garant de la vérité et qui ouvre la mémoire. C'est lui qui, de son côté, lie le témoin au Christ. En effet, le Paraclet ne parle pas de lui-même mais prend de « ce qui lui appartient » (c'est-à-dire de ce qui est au Christ: Jn 16, 13). Ce lien avec l'Esprit et avec sa manière d'être - « Il ne donne pas de lui-même, mais il dit ce qu'il a entendu » - est appelé, dans le langage de l'Église, « sacrement ». Le sacrement désigne la triple imbrication entre Parole, témoin, Esprit Saint et Christ, qui décrit la structure spécifique de la succession néo-testamentaire. Du témoignage des Lettres pastorales et des Actes des Apôtres, on peut tirer avec une certitude absolue que déjà la génération apostolique a donné à cette imbrication réciproque entre personne et parole, dans l'actualité de foi de l'Esprit et du Christ la forme de l'imposition des mains.
b) La succession de Pierre à Rome
La figure néo-testamentaire de la succession ainsi constituée, dans laquelle la Parole est soustraite à l'arbitraire humain précisément parce qu'elle implique le témoignage, a dû très souvent faire face à un modèle essentiellement intellectuel et anti-institutionnel, que nous connaissons dans l'histoire sous le nom de gnose. Ici sont érigés en principe la libre interprétation et le développement spéculatif. Devant la prétention intellectuelle qu'avance ce courant, très vite le renvoi à des témoins singuliers n'est plus suffisant. Des points de référence à ces témoignages devinrent nécessaires, que l'on trouva dans ce que l'on appelle les sièges apostoliques, c'est-à-dire en ces lieux où les Apôtres furent à l'œuvre. Les sièges apostoliques deviennent les points de référence de la véritable communio. À l'intérieur de ces points de référence, cependant, on donne encore un critère précis, qui résume en lui tous les autres (ainsi, clairement, chez Irénée de Lyon) : l'Église de Rome, où Pierre et Paul ont souffert leur martyre. Toute Église doit être en accord avec elle; elle est vraiment le critère de la tradition apostolique authentique. Au reste, Eusèbe de Césarée, dans la première rédaction de son Histoire ecclésiastique, a fait une description de ce principe: la marque de la succession apostolique se concentre dans les trois sièges pétriniens de Rome, Antioche et Alexandrie, parmi lesquels Rome, en tant que lieu du martyre, est encore une fois, le siège prééminent de ces trois sièges pétriniens, celui qui est véritablement décisif.
Ceci nous amène à une constatation de la plus grande importance: la primauté romaine, c'est-à-dire la reconnaissance de Rome comme critère de la foi authentiquement apostolique, est plus ancienne que le canon du Nouveau Testament en tant qu'« Écriture Sainte ». Il faut se garder à ce propos d'une illusion presque inévitable. « L'Écriture » est plus récente que les « écrits » dont elle est constituée. Pendant longtemps l'existence de chacun des écrits n'a pas encore donné lieu au « Nouveau Testament » en tant qu'Écriture Sainte, c'est-à-dire comme Bible. Le recueil des écrits dans l'Écriture est bien plutôt l'œuvre de la tradition, qui commença au IIe siècle, mais qui, d'une certaine manière, ne parvint à son terme qu'aux IVe et Ve siècles. Un témoin au-dessus de tout soupçon comme Harnack a signalé à cet égard que, avant la fin du Ile siècle, s'imposa à Rome un canon des « livres du Nouveau Testament » selon le critère de l'apostolicité et de la catholicité, critère qui fut suivi peu à peu également par les autres Églises, « à cause de sa valeur immanente et de la force de l'autorité de l'Église romaine ». Nous pouvons donc affirmer: l'Écriture est devenue Écriture par la Tradition dont fait partie comme élément constitutif, précisément à l'intérieur de ce processus, la « potentior principalitas » - l'autorité originaire prévalente - de la chaire de Rome.
En second lieu, un autre élément est devenu ainsi évident: le principe de la Tradition, dans sa configuration sacramentelle comme succession apostolique, était constitué pour l'existence et la continuation de l'Église. Sans ce principe, il est absolument impossible d'imaginer un Nouveau Testament, et on se débat dans une contradiction quand on veut affirmer l'un et nier l'autre. Nous avons vu en outre que, dès le début, s'est instaurée à Rome une série traditionnelle des noms des évêques en tant que série de la succession. Nous pouvons ajouter que Rome et Antioche, en tant que sièges de Pierre, avaient conscience de se trouver dans la succession de la mission de Pierre et que, assez vite, Alexandrie fut elle aussi incluse dans le groupe des sièges pétriniens en tant que lieu de l'activité de Marc, disciple de Pierre. Mais le lieu du martyre apparaissait donc clairement comme le détenteur principal de l'autorité pétrinienne suprême, et joue un rôle de prééminence dans la formation de la Tradition ecclésiale naissante et en particulier dans la formation du Nouveau Testament comme Bible. Ce lieu appartient à ses conditions essentielles de possibilité, qu'elles soient internes ou externes. Il serait passionnant de montrer l'influence sur tout cela de l'idée que la mission de Jérusalem est passée à Rome, raison pour laquelle initialement, Jérusalem ne fut le lieu d'aucun « patriarcat » mais ne fut jamais, non plus, siège métropolitain. Jérusalem demeure désormais à Rome et, avec le départ de Pierre, son titre de prééminence s'est transporté de là dans la capitale du monde païen. Mais considérer cela de près nous entraînerait trop loin de notre thème. Je pense cependant que l'essentiel est devenu évident: le martyre de Pierre à Rome fixe le lieu où sa fonction continue. Cette conscience apparaît déjà dès le 1er siècle, à travers la première Lettre de Clément, mais tout cela ne s'est développé en détail, à dire vrai, que lentement.
Réflexions conclusives
Nous nous arrêterons ici, puisque l'objectif essentiel de nos réflexions a été atteint. Nous avons vu en effet que le Nouveau Testament, dans sa totalité, illustre d'une manière impressionnante la primauté de Pierre; nous avons vu que la formation de la Tradition et de l'Église a comme condition immanente la continuation de l'autorité suprême de Pierre à Rome. La primauté romaine n'est pas une invention des Papes mais un élément essentiel de l'unité de l'Église, qui remonte au Seigneur lui-même et qui s'est fidèlement développé dans l'Église naissante. Mais le Nouveau Testament nous montre quelque chose de plus que les aspects formels d'une structure: il nous montre aussi son essence intime. Il ne nous livre pas seulement des preuves documentaires mais il reste un critère et un but. Il nous indique la tension entre la pierre d'achoppement et le rocher; c'est précisément dans la disproportion entre les capacités humaines et la disposition divine que Dieu se laisse reconnaître comme celui qui est vraiment présent et à l'œuvre. Si l'appropriation d'une telle autorité par des hommes devait sans cesse faire surgir au cours des siècles - et non pas sans motifs - la peur d'un pouvoir humain arbitraire, cependant non seulement la promesse du Nouveau Testament mais aussi le parcours historique lui-même démontrent le contraire: la disproportion des hommes pour une telle fonction est si criante, si évidente, que précisément conférer cette fonction de roc à un homme indique clairement que ce ne sont pas les hommes qui soutiennent l'Église mais seulement celui qui le fait davantage malgré les hommes que par eux. Le mystère de la Croix n'est peut-être nulle part aussi présent, à l'évidence, que dans la réalité historico-ecclésiale de la primauté. Le fait que son centre soit constitué par le pardon est en même temps son présupposé et le signe de la nature particulière de la puissance de Dieu. Chacune des paroles bibliques sur la primauté reste ainsi, de génération en génération, une indication, une mesure, à laquelle nous devons toujours à nouveau nous plier. Si l'Église maintient sa foi en ces paroles, il ne s'agit pas de triomphalisme mais d'humilité, laquelle reconnaît, étonnée et reconnaissante, la victoire de Dieu sur la faiblesse humaine et en elle. Celui qui, par peur du triomphalisme ou du pouvoir humain arbitraire, enlève leur force à ces paroles, n'annonce pas du tout un Dieu plus grand, mais au contraire il rapetisse Dieu. Celui-ci manifeste en effet la puissance de son amour précisément dans le paradoxe de l'impuissance humaine et reste ainsi fidèle à la loi de l'histoire du salut. Donc, avec le même réalisme avec lequel nous admettons aujourd'hui les péchés des Papes, leur disproportion par rapport à la grandeur de leur ministère, nous devons également reconnaître que, toujours à nouveau, Pierre a été le roc contre les idéologies; contre la réduction de la Parole à ce qui est plausible à une époque déterminée; contre la soumission aux puissants de ce monde. En voyant cela dans les faits de l'histoire, nous ne célébrons pas des hommes mais nous louons le Seigneur qui n'abandonne pas l'Église et qui a voulu réaliser le fait d'être lui-même Rocher à travers Pierre, la petite pierre d'achoppement: ce ne sont pas « la chair et le sang » qui sauvent mais c'est le Seigneur qui sauve à travers ceux qui viennent de la chair et du sang. Nier cela n'est pas un plus dans la foi, ni non plus un plus dans l'humilité, mais plutôt un recul devant l'humilité, laquelle est en mesure de reconnaître la volonté de Dieu exactement telle qu'elle est. La promesse faite à Pierre et sa réalisation historique à Rome demeurent donc au plus profond un motif de joie toujours nouveau: les puissances de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.