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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21 LA PLUPART DES ILLUSTRATIONS DE CE BLOG SONT TIRÉES DE https://www.evangile-et-peinture.org/ AVEC LA PERMISSION DE L'AUTEUR 2 968 Articles 1 000 656 Visites 2 502 274 Pages vues

Sainte et pourtant mêlée aux pécheurs: l'Église du pape théologien

dominicanus #Il est vivant !
La polémique sur les péchés de l'Église s’étend. Comment Ratzinger, alors jeune professeur, expliquait pourquoi "le divin se présente si souvent dans des mains indignes". Une page écrite il y a plus de quarante ans, mais très actuelle

 


par Sandro Magister



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ROME, le 6 mai 2010 – L’article publié il y a une semaine par www.chiesa à propos du concept d’"Église pécheresse" a suscité de vives réactions d’approbation ou de désapprobation.

Parmi ceux qui désapprouvent, il y a Joseph A. Komonchak, prêtre du diocèse de New-York, historien et théologien, responsable de l'édition américaine de "Storia del Vaticano II [Histoire de Vatican II]", ouvrage publié sous la direction de Giuseppe Alberigo, signature de prestige de la revue "Commonweal".

Il nous a écrit :


Cher Sandro Magister,

Dans votre récent article, vous avez affirmé que le pape actuel n’a jamais fait sienne l'idée que l’Église puisse être définie comme pécheresse. Mais, en réalité, il a utilisé cette formule dans son "Introduction au christianisme", écrite, bien entendu, avant qu’il ne devienne pape. Il a même dit que Vatican II était "trop timide" quand il parlait de l’Église pécheresse et plus seulement de l’Église sainte, "tant le sentiment du caractère pécheur de l’Église est profondément ancré dans notre conscience à tous". En cela, me semble-t-il, il suit le point de vue de saint Augustin, repris chez saint Thomas d'Aquin, selon lequel l’Église ne sera pas "sans tache ou sans ride" jusqu’à la fin des temps. Les deux grands saints citent la première épître de Jean 1, 8: "Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous". Et chaque jour l’Église dit partout cette prière : "Pardonne-nous nos offenses". Le cardinal Biffi est dans le vrai quant à l’utilisation de l’expression "casta meretrix", mais, bien entendu, la question ne se réduit pas à cela. En tout cas, le pape Jean-Paul II a qualifié l’Église de "sainte et pécheresse" en une occasion au moins, lors d’une visite à Fatima.

Sincèrement vôtre,

Joseph A. Komonchak


***


Le Père Komonchak a raison quand il cite Jean-Paul II. Lors du premier de ses trois voyages à Fatima, celui de 1982, et dans le premier des sept discours qu’il a prononcés dans cette ville, il a en effet dit qu’il y était venu "pèlerin parmi les pèlerins, dans cette assemblée de l’Église  pèlerine, de l’Église vivante, sainte et pécheresse".

Mais il faut noter que, dans l’énorme masse des discours de ce pape, c’est la seule fois où l’on trouve l'adjectif "pécheresse" appliqué directement à l’Église. Une prudence d’autant plus remarquable qu’elle a été adoptée par un pape entré dans l’histoire comme celui qui a demandé, de manière répétée et publique, pardon pour les péchés des enfants de l’Église.

En effet aussi bien Jean-Paul II que son préfet chargé de la doctrine, le cardinal Joseph Ratzinger, considéraient que la formule "Église pécheresse" était dangereusement équivoque, en raison de sa contradiction non résolue avec la profession de foi du Credo en l’"Église sainte".

La preuve de cette crainte se trouve dans la note intitulée "L’Église et les fautes du passé", publiée le 7 mars 2000 par la commission théologique internationale sous l'égide de Ratzinger pour commenter et clarifier les demandes de pardon faites par Jean-Paul II en cette année jubilaire.

On y trouve un passage consacré précisément à expliquer pourquoi l’Église "est également, en un certain sens, pécheresse" et à suggérer comment ce concept peut être exprimé en termes non équivoques.

C’est le paragraphe initial de la troisième section de la note, consacrée aux "bases théologiques" de la demande de pardon :


***



"Il est juste que, tandis que le second millénaire du christianisme arrive à son terme, l’Église prenne en charge avec une plus vive conscience le péché de ses fils, en se souvenant de toutes les circonstances dans lesquelles, dans le déroulement de l’histoire, ils se sont éloignés de l’esprit du Christ et de son Évangile, en offrant au monde, au lieu du témoignage d’une vie inspirée des valeurs de la foi, le spectacle de modes de penser et d’agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignages et de scandale. L’Église, bien que sainte par son incorporation au Christ, ne se lasse pas de faire pénitence : elle reconnaît toujours comme siens, devant Dieu et les hommes, ses fils pécheurs " (Tertio millennio adveniente, 33). Ces paroles de Jean-Paul II soulignent comment l’Église est atteinte par le péché de ses fils : sainte, rendue telle par le Père au moyen du sacrifice du Fils et du don de son Esprit, elle est aussi, en un certain sens, pécheresse, car elle assume réellement en elle le péché de ceux qu’elle a elle-même engendrés dans le baptême, par analogie au Christ qui a assumé le péché du monde (voir Rm 8, 3 ; 2 Co 5, 21 ; Ga 3, 13 ; 1 P 2, 24). De plus, fait partie de la plus profonde conscience ecclésiale de notre temps la conviction que l’Église n’est pas seulement une communauté d’élus, mais comprend en son sein des justes et des pécheurs, appartenant au temps présent comme au passé, dans l’unité du mystère qui la constitue. Dans la grâce, en effet, comme dans la blessure du péché, les baptisés d’aujourd’hui sont proches et solidaires de ceux d’hier. C’est pourquoi l’on peut dire que l’Église – une dans le temps et l’espace dans le Christ et l’Esprit – est véritablement " à la fois sainte et ayant toujours besoin de purification " (Lumen Gentium, 8). De ce paradoxe, caractéristique du mystère ecclésial, naît l’interrogation suivante : comment concilier les deux aspects : d’une part, l’affirmation de la foi en la sainteté de l’Église ; de l’autre, son besoin incessant de pénitence et de purification ?


***


Dans le paragraphe cité, on rappelle aussi le passage dans lequel le concile Vatican II parle des péchés des fils de l’Église. C’est dans le paragraphe 8 de la constitution "Lumen gentium". Où, de nouveau, on évite de définir comme "pécheresse" l’Église en tant que telle :

"Tandis que le Christ saint, innocent, sans tache (He 7, 26), ignore le péché (2 Co 5, 21), venant seulement expier les péchés du peuple (cf. He 2, 17), l’Église, elle, enferme des pécheurs dans son propre sein, elle est donc à la fois sainte et toujours appelée à se purifier, poursuivant constamment son effort de pénitence et de renouvellement".

Alors pourquoi le théologien Ratzinger, dans son "Introduction au christianisme" de 1968, qui est encore aujourd’hui son livre de théologie le plus lu dans le monde entier, a-t-il déploré – comme le rappelle Komonchak – que le concile Vatican II ait été "trop timide" quand il parlait du "caractère pécheur de l’Eglise", c’est-à-dire de ce "sentiment si profondément ancré dans notre conscience à tous" ?

Pour répondre à cette question, il n’y a qu’à relire ce que Ratzinger a écrit dans son livre, au dernier chapitre, consacré précisément à expliquer pourquoi l’Église est "sainte" bien qu’étant composée de pécheurs.

En effet, c’est bien dans son rapport avec le péché et la "saleté" du monde que la sainteté de l’Église resplendit le plus. Ces argumentations de Ratzinger, écrites il y a plus de quarante ans, sont d’une actualité stupéfiante. Y compris dans le rappel du sens et des limites des accusations portées contre l’Église, alors comme aujourd’hui.

En voici les principaux passages, tirés du dernier chapitre d’"Introduction au christianisme". Passages dans lesquels, nous le répétons, l’expression "Église pécheresse" n’apparaît jamais.



"JE CROIS LA SAINTE ÉGLISE CATHOLIQUE"

par Joseph Ratzinger



La sainteté de l’Église réside dans ce pouvoir de sanctification que Dieu exerce malgré le caractère pécheur de l’homme. Nous sommes confrontés ici à la caractéristique propre à la Nouvelle Alliance : dans le Christ, Dieu s’est spontanément lié aux hommes, il s’est laissé lier par eux. La Nouvelle Alliance ne s’appuie plus sur l’observance d’un pacte de part et d’autre, mais elle est donnée par Dieu comme une grâce, qui subsiste en dépit de l'infidélité de l'homme. Dieu continue, malgré tout, à être bon avec celui-ci, il ne cesse de l’accueillir justement en tant que pécheur, il se tourne vers lui, il le sanctifie et l’aime.

En vertu du don du Seigneur, don jamais repris, l’Église continue à être celle qu’il a sanctifiée, en qui la sainteté du Seigneur se rend présente parmi les hommes. Mais c’est toujours vraiment la sainteté du Seigneur qui se fait présente ici, et il choisit aussi et justement les mains sales des hommes comme réceptacle de sa présence. C’est là l’aspect paradoxal de l’Église, en laquelle le divin se présente si souvent dans des mains indignes. [...] La déconcertante association de la fidélité de Dieu et de l’infidélité de l'homme, qui caractérise la structure de l’Église, est l’aspect dramatique de la grâce. [...] On pourrait aller jusqu’à dire que l’Église, justement dans sa paradoxale structure de sainteté et de misère, est la représentation de la grâce en ce monde.

Au contraire, dans le rêve humain d’un monde sauvé, la sainteté est imaginée comme le fait de ne pas être touché par le péché et par le mal, de ne pas se mêler à lui. [...] Dans la critique actuelle de la société et dans les actions auxquelles elle aboutit, ce côté impitoyable qui caractérise très souvent les idéaux humains est même trop évident. Ce qui était déjà perçu comme scandaleux dans la sainteté du Christ, aux yeux de ses contemporains, c’était précisément le fait qu’elle était complètement dénuée de cet aspect de condamnation : le fait qu’il ne faisait pas descendre le feu sur ceux qui étaient indignes et ne permettait pas aux gens zélés d’arracher dans les champs l’ivraie qu’ils y voyaient pousser. Au contraire, la sainteté de Jésus se manifestait précisément dans ses rencontres avec les pécheurs, qu’il attirait à lui ; des rencontres poussées jusqu’au point de se faire lui-même "péché", en acceptant la malédiction de la loi dans la peine capitale : complète communauté de destin avec les égarés (cf. 2 Corinthiens 5, 21; Galates 3, 13). Il a pris le péché sur lui, il s’en est chargé, révélant ainsi ce qu’est la véritable sainteté : non pas une séparation mais une unification ; non pas un jugement mais un amour rédempteur.

Et bien, l’Église n’est-elle pas simplement la poursuite de cet abandon de Dieu à la misère humaine ? N’est-elle pas la continuation des repas pris par Jésus avec les pécheurs, de ses contacts avec la pauvreté du péché, au point d’avoir l’air d’y sombrer ? Dans la sainteté de l’Eglise, bien peu sainte par rapport à l'attente humaine d’une pureté absolue, n’y a-t-il pas la révélation de la véritable sainteté de Dieu qui est amour, un amour qui toutefois ne se réfugie pas dans le noble détachement de l'intangible pureté, mais qui se mêle à la saleté du monde de façon à la nettoyer ? Si l’on tient compte de cela, la sainteté de l’Église peut-elle être autre chose que le fait que les uns portent les charges des autres, ce qui vient évidemment, pour tous, du fait que tous sont soutenus par le Christ ? [...]

Au fond, c’est toujours un orgueil mal dissimulé qui est à l’œuvre lorsque la critique de l’Église prend ce ton de rude amertume qui commence à devenir un mode d’expression habituel aujourd’hui. S’y ajoute trop souvent, malheureusement, un vide spirituel dans lequel on ne perçoit plus du tout ce qui est spécifique à l’Église, de telle sorte que celle-ci n’est plus considérée que comme une formation politique qui agit en fonction de ses intérêts et que l’on perçoit son organisation comme misérable ou brutale, presque comme si la particularité de l’Église ne se situait pas, au-delà de son organisation, dans la consolation de la Parole de Dieu et des sacrements qu’elle apporte dans les jours de joie ou de tristesse. Les vrais croyants ne donnent jamais une importance excessive à la lutte pour la réorganisation des formes ecclésiale : ils vivent de ce que l’Église est toujours. Si l’on veut savoir ce qu’est vraiment l’Église, c’est eux qu’il faut aller voir. En effet, la plupart du temps, l’Église n’est pas là où l’on organise, où l’on réforme, où l’on dirige ; elle est présente en ceux qui croient avec simplicité et qui reçoivent en elle le don de la foi, qui devient pour eux source de vie. [...]

Cela ne veut pas dire qu’il faut toujours laisser les choses comme elles sont et les soutenir comme elles sont. Soutenir peut aussi être un processus très actif, une lutte pour rendre l’Église elle-même de plus en plus capable d’aider et de soutenir. En effet l’Eglise ne vit qu’en nous, elle vit de la lutte de ceux qui ne sont pas saints pour parvenir à la sainteté, comme du reste cette lutte vit, à son tour, du don de Dieu, sans lequel elle ne serait même pas possible. Mais la lutte ne sera fructueuse, constructive, que si elle est animée d’un esprit de soutien, d’un authentique et véritable amour.

Nous voici donc aussi arrivés au critère en fonction duquel il faut toujours évaluer la lutte critique pour une meilleure sainteté : non seulement cette lutte n’est pas en opposition avec le soutien, mais elle est exigée par lui. Ce critère, c’est la construction. Une critique amère, uniquement capable de destruction, se condamne elle-même. Certes, une porte claquée peut être un signal qui secoue ceux qui sont à l’intérieur. Mais croire que l’on peut construire davantage en étant seul qu’en collaborant avec d’autres est justement une illusion, exactement comme l’est l'idée d’une Église "des saints" au lieu d’une Église "sainte", qui est sainte parce que le Seigneur lui prodigue le don de la sainteté, sans aucun mérite de notre part.



L’article de www.chiesa qui est à l’origine de la discussion :

> L'Église pécheresse? Une légende dont il faut démontrer la fausseté (26.4.2010)



Le texte intégral de la note de la commission théologique internationale du 7 mars 2000 :

> Mémoires et réconciliation : l'Église et les fautes du passé



Illustration : Rembrandt van Rijn, Le retour de l’enfant prodigue, 1666, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Ermitage.


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa

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