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Mgr Fernando Guimaraes, Le Curé d'Ars: une icône sacerdotale

 


Au centre de l'icône du Saint Curé, je m'imagine son arrivée, le 13 février 1818, immortalisée dans le petit monument suggestif à l'entrée de la ville d'Ars (et non le 9 février, comme indiqué à la base de la statue à l'entrée de la ville...). La phrase dite au petit Antoine Givre est tout un programme de vie sacerdotale: "Eh bien, mon ami, tu m'as montré le chemin d'Ars, je te montrerai le chemin du Ciel". En définitive il n'y a pas d'autre sens, ni de but plus important dans le ministère sacerdotal et, spécialement, dans le soin des âmes: ce qu'on attend du prêtre, c'est indiquer les chemins du ciel, c'est-à-dire, comment accueillir et réaliser, dans ma pauvre existence humaine, le mystère transcendant qui est à son origine et qui, seul, en devra constituer éternellement le terme.

 

Si nous nous demandons, comme le peintre de l'icône que nous esquissons, comment compléter les cadres autour de cette figure principale, je crois que nous pouvons le faire en identifiant quelques objets qui symbolisent d'autres moments importants ou, si vous voulez, les moyens que le Saint Curé a employés pour réaliser sa mission.



Le premier cadre de notre icône sera constitué, sans aucun doute, par le Tabernacle de la petite église du village et, à ses pieds, par le vieux bréviaire usé de Vianney. Oui, la prière du Curé d'Ars est au centre de sa vie, est au centre de son existence toute entière, est au centre de son ministère. Elle est le secret de sa féconidité apostolique, comme l'ont bien perssenti les personnes simples qui ont vécu avec lui. Jean Pertinand disait, lors des procès de béatification: "Dans les commencements de son ministère à Ars, il allait régulièrement à l'église à quatre heures du matin, et restait en adoration au pied des autels jusqu'au moment de la messe, qu'il disait vers les sept heures. Il se tenait pendant ce temps à genoux, sans s'appuyer et, de temps en temps, regardait le tabernacle avec une expression qui faisait croire aux habitants qu'il voyait Notre Seigneur".



La prière personnelle était l'âme du ministère sacerdotal de Vianney, et pas seulement dans les débuts mais aussi lorsque, devenu célèbre et recherché, le pauvre prêtre ne pouvait plus trouver que des tranches de temps ou, simplement, "de temps en temps donner un regard vers le tabernacle avec un sourire si doux qu'il semblait voir Notre Seigneur", comme l'écrivit dans ses mémoires Cathering Lasagne, sa collaboratrice la plus proche.


 


Son attitude de prière est aujourd'hui immortalisée à Ars dans la statue de Cabuchet, qui semble s'inspirer des déclarations de Frère Athanase, dans les actes de béatification du saint. Quand il décrit la façon du curé de se préparer en priant à la célébration de la Messe, ce témoin oculaire nous informe: "Il restait immobile agenouillé sur le plancher du choeur, les mains jointes et les yeux fixés sur le tabernacle, et il n'y avait rien qui fusse capable de le distraire dans ces instants d'initmité avec Dieu". Son bréviaire, exposé encore aujourd'hui au presbytère de la ville, est resté pour toujours un témoin éloquent dans son silence.


 

 


Après la vie de prière du Curé, intense et vive, nous passons au second tableau de notre icône, que sontituent son zèle et son amour pour sa petite église, pour les objets liturgiques et pour tout ce qui concernait Dieu et la sacralité du lieu et du culte. L'immense travail pour construire la communauté vivant au coeur de la population d'Ars allait de pair avec le zèle pour son temple matériel. Et pendant qu'on sanctifiait la petite communauté du village, on transformait la petite église en ruines. L'amour du Curé d'Ars pour ses paroissiens passait aussi par l'amour du prêtre pour le temple matériel et la beauté du culte. De la construction du clocher et des chapelles latérales à ses prodigalités pour les nouveaux ornements liturgiques, en n'oubliant pas les vases sacrés, qu'il voulait beaux et riches parce que destinés au Seigneur. Dans les actes du procès, on rappelle qu'il voulait un calice d'or massif, parce que "le plus beau de ceux qu'il avait ne lui semblait pas encore digne de contenir le sang de Jésus-Christ". Le contraste est impressionnant, entre son presbytère pauvre et dépouillé, et la richesse dont il a voulu doter son église: rien pour moi, tout pour le Seigneur! Ce fut sa belle réponse au Frère Jérôme: "Ma vieille soutane va bien avec une belle chasuble". Et ces gens comprirent, comme par le passé les constructeurs des grandes cathédrales médiévales avaient compris. Comme comprennent encore aujourd'hui tous ceux qui reconnaissent à Dieu la centralité de la société et le leur propre existence. Quelle émotion quand, dans l'exercice du ministère sacerdotal, ici à Ars, on peut utiliser quelques-uns de ces calices ou ostensoirs ayant appartenu au Saint Curé, comme nous l'avons fait dans les Messes du Colloque. Quelle émotion pour un prêtre! C'est le second volet de notre icône.

 

 


Permettez-moi d'ajouter un troisième cadre. Je voudrais mettre dans cet angle de l'icône un élément qui m'a fortement impressionné dès ma permière visite comme pèlerin à Ars, en ce lointain 1975, lorsque j'avais à peine 4 ans d'ordination. Je me réfère à la bibliothèque de Mr. Balley, que le Saint Curé a eue comme héritage. J'ai eu l'occasion d'examiner de près les titres des livres dans sa chambre du presbytère. Comme elle est loin de la réalité, cette image stéréotypée d'un Vianney ignorant ou dur de caboche. Il n'a pas été un brillant élève, il n'aura pas été un cerveau génial. Mais, quelle application dans l'étude, surtout lorsque, au contact de ses gens, il s'est senti responsable "d'indiquer la route du ciel": "Le résultat de ses études était nul parce qu'il ne comprenait pas suffisamment le latin... Malgré cela, il paraissait s'appliquer continuellement à l'étude", comme déclarait Vincent Besacier, son collègue de séminaire. Les traités de spiritualité, les livres dogmatiques, la théologie morale qu'il a compulsés laborieusement, en se préparant scrupuleusement au ministère de la prédication, malgré le siège des fidèles et les journées complètement remplies de son service pastoral. Le prêtre Vianney n'omettait pas la préparation intellectuelle. Au contraire, dans le procès on apprend que le Saint relisait l'oeuvre morale de saint Alphonse-Marie de Liguori, le Patron des moralistes et des confesseurs; c'est ce même saint docteur qui, de son vivant, prêchait aux prêtres la nécessité d'une étude continue et diligente, à côté d'une intense vie de prière, pour qu'ils puissent être des guides sûrs. L'intelligence spirituelle, sans l'orgueil humain, et rassasiée par la présence de Dieu, voilà un défi pour les prêtres d'hier, d'aujourd'hui et de toujours. Disait le Saint Curé: "La croix est le plus savant livre qu'on peut lire. Ceux qui ne la connaissent pas sont des ignorants, quand même ils connaîtraient tous les autres livres. Il n'y a de véritables savants que ceux qui l'aiment".Veuille que l'on puisse dire de chacun de nous ce qu'a écrit Mlle Lasagne de son curé: "Monsieur le Curé se considérait tellement peu de chose que le Saint Esprit prenait plaisir à combler ce vide avec sa sagesse admirable"

 

 

 


La moitié de notre icône est maintenant prête, et elle concerne plutôt la réalité intérieure, au coeur de notre Saint. L'autre moitié se réfère à ses rapports avec les fidèles. Le quatrième panneau est constitué par le confessionnal du Saint. Ou plutôt, par les confessionaux d'Ars. Tous nous avons fait l'expérience de quelques minutes de pause et de prière silencieuse devant son confessional, tellement simple et pauvre et tellement éloquent. Combien de vies sont passées entre ces planches de bois. Combien de drames humains, que de souffrances, que de désespoir, de douleur, d'angoisse. Mais aussi combien de mots de soulagement, combien de conversions, combien de changements de vie. Directeur spirituel incomparable, son conseil est à l'origine de nombre de congrégations religieuses fondées justement par ses pénitents en ce raccourci de siècle. Ouvrier silencieux, le pauvre prêtre dépensait son temps et ses énergies au service de la reconstruction de la créature humaine, rachetée par le péché (?) et devenue l'enfant prodigue d'un Dieu d'amour. Ces confessionaux ont rayonné l'évangile du salut bien au-delà des limites du village et leur lumière a éclairé le monde entier. Comme l'écrit Trochu: "Combien d'autres âmes et combien de paroisses ont dû à Vianney leur amélioration. Nous savons bien peu de chose de son influence de confesseur et de directeur d'âmes. Le reste, ignoré des hommes, sera révélé directement par Dieu. L'abbé Vianney - a dit la comtesse des Garets - s'est vu contraint de confesser que ce ne sera qu'au jugement dernier qu'on connaîtra le bien réalisé par son ministère".

 

 

 


Le cinquième paneau de notre icône est constitué de la grande chaire et de la chaire de la catéchèse, bien placées dans la petite église du Curé. Le catéchisme, la formation chrétienne de la foi est un des devoirs essentiels du Curé et pendant bien quinze années, de 1845 à 1859, l'année de sa mort, Vianney n'a jamais manqué à ce devoir à travers ce qu'on a appelé le "catéchisme de onze heures". Son style très personnel et le contenu de ses sermons et de sa catéchèse sont maintenant bien étudiés. Mais plus que cela, c'était sa foi personnelle qui enflammait et attirait les gens. Lui-même avait l'habitude de dire: "Quelque soit le prêtre, c'est toujours l'instrument dont le bon Dieu se sert pour distribuer sa sainte parole... Les prêtres ne disent pas ce qu'ils veulent, ils disent ce qu'il y a dans l'Evangile". Et tel était son témoignage personnel, même lorsque, à la fin, il était presque sans voix et qu'on ne comprenait pas bien ce qu'il disait; son enseignement était toujours efficace, parce que lui-même était devenu une prédication vivante. Sa parole était une parole d'éternité. Comme l'affirme un des biographes du Saint: "Le curé d'Ars reste dans la mémoire de l'Eglise comme l'homme de la Parole urgente, prioritaire, appel à la conversion parce que don d'Amour".

 

 

Le dernier panneau de notre icône - ce n'est pas qu'il n'y en ait pas tant d'autres à esquisser, mais nous devons nous restreindre à quelques-uns, ceux plus directement liés à notre thème - pourrait être constitué des visites aux orphelines de la Providence et aux malades, qu'il visitait habituellement et régulièrement après la matinée dans l'église, et avant d'y revenir dans l'après-midi. Pour moi, ces visites sont l'image du zèle qui se fait présence, du pasteur qui n'attend pas les brebis mais qui prend soin d'elles et va à la recherche des plus faibles, plus abandonnées ou de celles qui se sont éloignées. La présence du curé auprès des mourants a été décrite par un prêtre, témoin oculaire, dans le procès pour la béatification de notre saint: "Je n'ai jamais entendu parler de l'autre vie avec autant de foi et de conviction. On aurait dit qu'il contemplait de ses propres yeux ce dont il parlait, lorsqu'il consolait les pauvres malades et ranimait leur confiance. On aurait voulu mourir entre ses mains".
 

Pour rester dans le thème de notre conversation, il faudrait dire que la sainteté personelle du ministre sacramental du Christ Pasteur se répand dans les actes de son ministère pour le bien du peuple de Dieu et de tous les hommes. Mais on pourrait dire aussi que les actes de ministère, réalisés avec l'authenticité que requiert la vérité de notre état de configurés au Christ Pasteur, sont la voie royale de notre sanctification.
 

 

 


Prêtres diocésains, quelle sainteté? Colloque à Ars, 26-27-28 février 2007, éd. Sanctuaire d'Ars - Parole et Silence, 2007

 

 

 


 
 

 

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