Lauteur du 4e évangile, bien connu pour son ironie (" lironie johannique ") na pas fini de rire dans sa barbe. Être disciple de Jésus nest peut-être pas toujours de tout repos, mais ça nest pas triste ! Cétait le cas au temps où parlait Jésus. Cétait encore le cas au temps où écrivait Jean. Cest toujours le cas aujourdhui (cf. Annie Jaubert, Approches de lévangile de Jean , Seuil 1976). Déjà au temps de lExode on voit le tableau.
 
S. Jean nous montre, lui aussi, un Jésus qui fait scandale (de nouveau dans une synagogue), des hommes à qui il fait signe, et qui ne comprennent pas, qui posent dabord des questions (ce nest pas défendu), qui ensuite parlent entre eux (cest déjà plus " discutable "), puis qui murmurent et enfin qui sen vont en claquant la porte. Ces Juifs sont bien les fils de leurs pères. Cela navait pas empêché Dieu de mener son peuple jusquen Terre Promise. Cela nempêchera pas non plus Jésus de poursuivre son uvre de révélation.
 
Lexpérience de Moïse et de Jésus est devenue lexpérience de Jean après la Pentecôte. Son message sest durement affronté aux milieux de pensée de son temps. Son évangile est resté voilé pour une communauté déchirée. Doù cette ironie de Jean, fruit de sa lucidité, ironie qui, à son tour, fait jaillir la lumière des ténèbres.
 
Son analyse du refus de croire est étrangement actuelle. Aujourdhui il y a toujours les mêmes résistances, les mêmes incompréhensions, les mêmes refus de la lumière. En témoigne la multiplicité des interprétations discordantes, jusquaux Pères de lÉglise qui narrivaient pas à se mettre daccord. Quelle cacophonie stridente dinterprétations dune uvre symphonique si admirable ! Et ne nous mettons pas au-dessus du lot. Cest en tremblant, et non sans une bonne dose daudace que lon entreprend de commenter lévangile daujourdhui. En écrivant ces lignes, me vient à lesprit la question des Apôtres lorsque Jésus leur annonce que lun deux va le trahir : Serait-ce moi, Seigneur ?
 
Voyons cela de plus près dans le passage daujourdhui. Mais avant tout, selon notre habitude situons ce passage dans son contexte. Cest dautant plus important quavec le dimanche de la Transfiguration, nous avons perdu sans doute un peu le fil.
 
Jésus a accompli un signe, celui des pains, sur la montagne. Ce signe na pas été compris. Cest un échec. Nous sommes maintenant à Capharnaüm (v. 24 : Les gens prirent des barques et se dirigèrent vers Capharnaüm à la recherche de Jésus ), à la synagogue (v. 59 : Voilà ce que Jésus a dit, dans son enseignement à la synagogue de Capharnaüm ). Cette dernière précision laisse entendre le caractère officiel du discours. Entre ce discours, dit " de révélation ", dans la synagogue de Capharnaüm, et le récit du miracle sur la montagne, une journée sest écoulée. Jésus a marché sur la mer, tandis que les disciples ramaient sur le lac houleux à cause du grand vent. Jésus y apparaît comme le nouveau Moïse (cf. traversée de la Mer Rouge).
 
Dans le passage que nous navons pas pu méditer dimanche dernier (pour cause de Transfiguration), Jésus révèle à ses auditeurs son origine divine. Pas moyen de ne pas le comprendre. Cest cette " prétention " qui provoque dabord des discussions, puis des protestations, enfin lhostilité. Ceux que lévangéliste appelle les Juifs ne veulent pas croire en Jésus Fils de Dieu. Alors ils murmurent contre celui qui venait de marcher sur leau, comme leurs pères avaient murmuré contre Moïse qui les avait fait passer par le Mer Rouge à pied sec. De même que les pères murmuraient parce que la manne était une nourriture trop ordinaire et monotone, de même maintenant les fils, tout en se réclamant de la manne (comble dironie : en se réclamant de Moïse et de la manne, ils se condamnent eux-mêmes !), refusent Jésus, le vrai pain descendu du ciel, parce que, disent-ils, ils connaissent bien son père et sa mère (re-ironie). Cest parce que Dieu sest fait proche deux quil est resté loin. Cest le scandale du Verbe fait chair qui, en révélant lamour infini du Père, fait éclater du même coup au grand jour leur péché.
 
Cela fait penser aux surs du couvent de Nevers qui attendaient larrivée de Ste Bernadette, celle qui avait vu la Vierge à Lourdes. Ces braves surs sétaient imaginées voir une diva. Quand Bernadette est descendue de la calèche, lune dentre elles sest écriée :
 
- Ce nest que ça !
 
- Oui, ce nest que ça !
 
Dieu lui aussi nest " que ça " : le fils de Joseph et de Marie.
 
Ce qui nous empêche de croire, ce nest pas que Dieu soit trop haut. Ces jours-ci, nous avons pu voir des sportifs à Göteborg franchir allègrement la hauteur de deux mètres (pour les dames), de deux mètres trente (pour les hommes). Dieu placerait-il la barre trop haut pour nous, qui ne sommes pas des champions ? Cest vrai que Dieu est le " Très-Haut ", mais le " Très-Haut " est descendu " très bas ", tellement bas que nous passons sans le voir. Je pense ici à Thérèse de Lisieux (surnommée " la petite ", par contraste avec Thérèse dAvila, " la grande "). Écoutons-là :
 
Sur la terre, on ne sait pas
Souvent, à mesure que les âmes montent, elles perdent lestime de ceux qui les entourent. De même quun ballon sélevant dans les airs semble de plus en plus petit, ainsi la sainteté la plus sublime est parfois méprisée.
 
Si les saints en font lexpérience, combien plus Jésus. Cest le mystère de la liberté humaine dont Dieu fait si grand cas. On dit souvent : " Lhomme propose ; Dieu dispose. " Cest vrai dans un sens. Mais il est vrai tout autant, sinon plus, que " Dieu propose, et lhomme dispose ". Comble dironie, celui qui ne croit pas est encore capable daccuser Dieu de ne pas lui permettre de croire. Certes, la foi est un don de Dieu. Mais Dieu donne à celui qui demande sincèrement. Lobstacle à la foi nest pas du côté de Dieu. Il est du côté de lhomme. Pour accueillir le don de Dieu, il faut un cur humble. Cest pourquoi Thérèse termine son observation en posant la question :
Sachant cela, nous " ferions cas de la gloire quon reçoit les uns des autres " ?
 
Elle fait écho à la question que posait Jésus au chapitre 5 : Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ! Thérèse la compris : croire en Jésus, Pain de vie, cest finalement sexposer à être incompris et méprisé comme lui :
 
Notre unique désir est de ressembler à notre Adorable Maître que le monde na pas voulu reconnaître parce quil sest anéanti.
 
Il était dans le monde, lui par qui le monde sétait fait, mais le monde ne la pas reconnu. Il est venu chez les siens, et les siens ne lont pas reçu (Jn 1, 10-11) Jésus dit : Personne ne peut venir à moi, si le Père qui ma envoyé ne lattire vers moi. Il ne nous est pas demandé davoir vu le Père. Jésus sait bien : Certes, personne na jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Nous devons tout simplement reconnaître que nous ne savons pas. Cest la condition pour apprendre. Celui qui pense tout savoir mieux que les autres, celui-là ne peut pas être instruit. Se faire " enseignable ", cest se faire petit. Ste Thérèse, en se référant explicitement ces paroles de Jésus, poursuit :
 
Quest-ce donc de demander dêtre Attiré , sinon de sunir dune manière intime à lobjet qui captive le cur ?
 
Pour sunir à Dieu, pas besoin de " monter le rude escalier de la perfection " :
Nous sommes dans un siècle dinventions, maintenant ce nest plus la peine de gravir les marches dun escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement.
 
Cet ascenseur, elle va le chercher dans la Bible, et elle le trouve dans Is 66, 13.12 : Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! Thérèse sécrie alors avec le Ps 70 :
 
" Vous mavez instruite dès ma jeunesse et jusquà présent jai annoncé vos merveilles, je continuerai de les publier dans lâge le plus avancé.
 
Quelle différence avec ceux qui se trouvaient dans la synagogue de Capharnaüm ! Ils récriminaient contre Jésus. Jésus leur dit : Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui ma envoyé ne lattire vers moi. Puis il cite " les prophètes " : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Ceux qui ont un cur denfant sont instruits par Dieu. Ceux qui sont instruits par Dieu annoncent les merveilles de Dieu. Par contre, les orgueilleux, Dieu aura beau les instruire, ils ne comprendront rien. Et au lieu de chanter ses louanges, ils passent leur temps à récriminer contre lui.
 
Finalement, le pain qui est descendu du ciel , quest-ce que cest : les uns disent : la Parole de Dieu ; dautres : lEucharistie ; entre les deux, on trouve toute la gamme des couleurs de larc-en-ciel. Dans lévangile de Jean, Jésus parle de trois nourritures : la volonté du Père, la Parole de Dieu, et lEucharistie. Ces trois nourritures sont liées entre elles si intimement quon ne peut les séparer. Ne séparez pas ce que Dieu a uni. Tout au plus peut-on distinguer dans le chapitre 6 de S. Jean des accents : dans la première partie on trouve souvent le verbe croire, et dans la deuxième partie le verbe manger. Mais tout cela est enveloppé par la présence du Père et de sa volonté. Cela ne nous ramène-t-il pas à la célébration eucharistique : dabord la liturgie de la Parole ; ensuite la liturgie de leucharistie, pour quayant repris goût à la vie, nous puissions reprendre notre mission de baptisé(e)s dans le monde.
Commentaires