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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

la vache qui rumine (annees b - c)

Card. Charles Journet, L'Espérance, Son Terme (4)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Une récompense?

    Rien de moins que Dieu. Mais est-ce qu'on peut désirer Dieu, attendre une récompense? C'est Kant qui voudrait qu'on fasse le devoir d'une manière totalement désintéressée, sans attendre de récompense. La toute grande réponse, c'est la charité, qui n'a qu'un désir: Que Votre règne arrive! c'est ce que je désire par-dessus tout, sans me demander si je serai damné ou sauvé. Si je dis: que Votre Règne arrive! je suis tellement sûr de demander une chose sainte que je n'ai pas besoin de me soucier d'autre chose! Que Votre volonté soit faite sur la terre comme elle est faite dans le Ciel par les anges! L'âme est alors libérée de tout. Elle arrivera même - nous le verrons dans un instant - à des paradoxes étonnants sur la souffrance.

    Et alors ose-t-on encore parler de récompense? Mais c'est dans l'Évangile! Après les Béatitudes: "Réjouissez-vous quand vous serez persécutés, haïs, à cause de Moi, car votre récompense est grande dans les cieux" (Mt 5, 11-12). Quelle récompense? La récompense de l'Amour, du désir de l'Aimé, c'est la rencontre avec l'Aimé. Est-il vil, ce désir? Égoïste? Pauvre morale kantienne, tendue, inhumaine! À force de vouloir diviniser l'homme, elle en fait une espèce de machine, sans cette humilité qui convient à la créature, qui met Dieu en elle, qui la fait divine.

    L'espérance comporte une imperfection par rapport à la charité. Celle-ci s'oublie elle-même, l'espérance mendie. elle mendie cette Béatitude infinie qui est dans le coeur de Dieu. Il nous sera donné de nous emparer de Dieu, non certes pour le subordonner à nous comme moyen, ce serait insensé! mais pour nous subordonner à lui comme à notre Fin, comme le mendiant qui se subordonne à celui qui vient remplir son indigence. Soumission humble et adorante de la créature mendiante par la foi et l'espérance; soumission adorante de la créature extasiée par la charité qui ne pense plus à elle. Plus de chemin entre moi et Lui, parce qu'il n'y a plus de moi, mon moi est en Lui, il l'a pris. C'est le plus profond commentaire de la prière de Nicolas de Flue: "Mon Seigneur et mon Dieu, prends-moi à moi et donne-moi tout entier à Toi." Possession de Dieu, bien sûr, mais de Dieu qui débordera par son infinité ce que nous en pourrons puiser. Parce que Dieu seul est capable de contenir toute la divinité autant qu'elle peut être saisie. "Entre dans la joie de ton Seigneur." Je t'avais confié 5 talents, tu en as rapporté 2... Tu as été fidèle sur de petites choses. Les grandes choses d'ici-bas sont toujours petites par rapport à "Entre dans la joie de ton Seigneur" (Mt 25, 22-23).

    Il faut espérer rien de moins que Dieu. Peut-on espérer cependant des choses créées? Oui, oui! Tout le paradis plus tard; et ici-bas toutes les choses créées, des plus humbles jusqu'aux plus hautes, pourront tomber sous l'attente de l'espérance dans la mesure où elles seront ordonnées à la béatitude substantielle et infinie. À Dieu de voir si elles sont vraiment pour nous des aides, ou s'il vaut mieux que nous en acceptions la privation. Cela fait penser au mot de la petite fille, qu'on m'avait cité comme authentique, et que j'ai souvent répété depuis lors parce que je l'aime beaucoup. C'est une petite fille pauvre qui avait demandé à Jésus une poupée pour Noël. Elle l'avait dit à ses amies. Et voici qu'il n'y a pas eu de poupée. Alors ses petites amies: Tu vois, tu as demandé à Jésus, il n'a pas répondu... - Si, il a répondu... Un moment de silence, puis elle ajoute: "Il a dit non". Que cette petite fille ait dit cela, c'était bien mieux que de recevoir un poupée de cire...

Cardinal Charles Journet, Dieu à la rencontre de l'homme, DDB - Éd. Saint-Paul, 1981, p. 119-121

Card. Charles Journet, L'Espérance, Son Terme (3)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Pas moins que Dieu

    Pour le moment nous envisageons l'alititude du but à atteindre. Et cette espérance théologale dont nous parlons, elle porte sur un bien que saint Thomas désignera par ces mots admirables: non minus aliquid sperandum est a Deo quam sit ipse (S. Th. II-II q. 17 a. 2), rien de moins que Dieu lui-même, que ce qu'Il est lui-même. C'est complètement fou, vous voyez: attendre Dieu lui-même! Mais ce Dieu est infini et moi je suis fini, comment voulez-vous? Il y a disproportion radicale, distance infinie! Je peux bien connaître Dieu d'en bas, avoir pour lui une vénération de par la raison, voir qu'il est le Créateur et me tenir dans sa dépendance, mais Lui-même étant toujours hors de toute la sphère que peut embrasser l'horizon humain, en dessus de tout. Mais aller le rencontrer! Dans l'endroit où Il est! Rien de moins que cela, rien de moins que ce qu'Il est lui-même. Et la raison c'est que sa bonté n'est pas moins grande que son essence, c'est-à-dire infinie; et que c'est sa Bonté qui va venir à notre secours pour nous donner la rencontre avec le Bien infini qu'il est lui-même.

    Ce ne sont pas des choses rêvées, mais bien des choses révélées, que je vous dis là. Dans tout l'horizon de l'Évangile, c'est cela. Je vous lis seulement quelques textes. Celui-ci est pris de la 1re Épître de saint Jean (3, 2): "Voyez quel grand amour nous a donné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, car nous le sommes. Dès maintenant nous dommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous Lui serons sempblables, parce que nous Le verrons tel qu'Il est." Complètement fou! C'est pourquoi le mot d'"amour fou" c'est le vrai mot. Les saints l'ont compris. Quant à nous, nous pouvons au moins sentir la splendeur de ces choses-là, et cela déjà nous fait du bien.

    Vous savez que Bergson, dans son dernier livre, Les deux sources de la morale et de la religion, parlant de l'appel du héros, qui est pour quelques-uns seulement, dit qu'il y a un second plan de grandeur, celui de ceux qui comprennent la grandeur du héros. Avec plus de perspicacité que beaucoup, il prévoyait déjà qu'un jour pourrait arriver où l'on trouverait un moyen d'esterminer l'humanité tout entière. Et alors, disait-il, à cette puissance de l'hommes ur l'univers qui se déploie avec une accélération étonnante, il faudrait un supplément d'âme. Au moyen âge il y avait comme un climat de la contemplation qui faisait considérer comme inférieures les choses de la technique. Maintenant c'est l'autre versant. Et alors, dit-il, si après une période de mécanique comme la nôtre il n'y a pas une période de mystique, nous sommes perdus. Il pensait bien que ce serait trop de demander que tous soient des mystiques; il faudrait cependant qu'il y en eût suffisamment. Et à nous autres, disait-il, il nous ouvriraient la route. C'est un peu, vous le voyez, bien qu'il n'y pense pas à ce moment-là, l'histoire de Sodome et Gomorrhe: s'il y a dix justes, j'épargnerai la ville. Maintenant il y a toujours "dix justes" dans l'humanité, puisqu'il y a l'Église, toujours.

    "Nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'Il est." C'est ce qui se réalisera pour nous si nous avons tenu dans l'exaltation de cette attente de rien de moins que Dieu.

    Au verset 12 du chapitre 13 de la 1re aux Corinthiens, - qui traite des trois vertus théologales (...) - vous avez: "Quand j'étais enfant je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant..." ("À toutes les époques de l'histoire, a écrit Dietrich von Hildebrand, l'humanité a considéré qu'elle arrivait à l'âge adulte!") "Aujourd'hui nous voyons comme dans un miroir et en énigme, mais alors ce sera face à face", visage contre visage. "Aujourd'hui je connais d'une manière imparfaite", dans la foi, "mais alors je connaîtrai comme je suis connu." Je Le connaîtrai comme je suis connu par Lui, Il me transperce.

    Dans saint Jean, dans ce grand chapitre 17 qu'on appelle la "prière sacerdotale", vous avez, au verset 24: "Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis ils soient eux aussi avec moi, pour qu'ils contemplent la gloire que tu m'as donnée, parce que tu m'as aimé avant la création du monde."

    Qu'ils contemplent la gloire que tu m'as donnée... Bien sûr c'est fou! Mais si vous ne voulez pas de cette folie, vous aurez celle d'en bas, avec tous ses déchaînements. Dans cette grande apostasie actuelle il y a comme la marque du démon, avec ce délire de la sexualité. Aucun doute. Le démon commence toujours par les choses spirituelles, vous dira un contemplatif, qui regarde tout du point de vue de Dieu. Puis il y a des descentes d'escalier, peu à peu; et tout le monde finit par être intoxiqué, et ce qui apparaissait comme un mal apparaît comme naturel, comme un besoin de l'humanité. C'est la tromperie. Après c'est le désespoir, le suicide, les divorces, les haines, et l'enfer qui commence sur la terre. Ce n'est par là qu'il faudra chercher la joie d'un saint François d'Assise!

Cardinal Charles Journet, Dieu à la rencontre de l'homme, DDB - Éd. Saint-Paul, 1981, p. 116-118

Card. Charles Journet, L'Espérance, Son Terme (2)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Orientation nécessaire

    Pourquoi donc cette espérance est-elle peu à peu trompée, brisée? C'est ici que se pose pour nous une question: l'homme est embarqué, non pas pour une course, un combat seulement humains, la vie ou la mort corporelle: l'issue de la course c'est ou le ciel ou l'enfer. Par conséquent il devra, au départ, être soulevé par une espérance orientée vers le Ciel, sinon viendront toutes sortes de déceptions dont nous parlons, et le désestpoir. Désespoir qui pourra prendre des formes muettes ou s'exprimer par des cris de violence, de blasphème. Et cela parce que l'élan n'a pas été pris assez haut.

    La vie humaine s'en va à la rencontre du terme qui n'a pas été fixé par l'homme lui-même, mais par le Dieu d'amour qui l'appelle à s'en aller jusqu'à sa rencontre, et qui lui offre secrètement, qui offre à tout homme les poussées nécessaires qui viendront, d'étape en étape, secourir son impuissance. Surttout s'il le demande, le secours lui sera donné. Dieu donne aux êtres une réponse à leur désir, de façon très différente. Quand il s'agit des bêtes, "aux petits oiseaux il donne leur pâture, et sa bonté s'étend sur toute la nature", elles n'ont pas à prier: la nourriture dont elles ont besoin elles la trouveront, ou elles périront. Mais l'homme, qui a une intelligence, doit normalement demander pour recevoir. C'est sa dignité d'être providence à soi-même, de décider soi-même de sont trajet; et comme la route est difficile et qu'il sait qu'un secours peut lui être accordé, c'est sa dignité de se tourner vers Celui d'où vient le secours. S'il demande un peu, il recevra un peu; s'il demande beaucoup il recevra beaucoup; s'il demande quelquefois, il recevra quelquefois: aux moments diffciles le secours lui sera donné et il pourra échapper à la perdition. Mais s'il demande de façon continue, par un élan secret du fond de son coeur comme deux bras qui s'ouvrent vers l'Absolu, s'il demande toujours, de cette tendance-là, il recevra toujours. "À celui qui a, dit Jésus, on donnera davantage" (Mt 13, 12), parce qu'il aura demandé davantage.

    À un moment donné, alors, pourra se présenter à lui l'appel à être non pas seulement un chrétien sauvé et qui pourra sauver quelques-uns autour de lui, mais à être dans la plénitude du mot un disciple. "Celui qui veut être mon disciple, qu'il quitte son père, sa mère, sa femme, ses enfants, sa maison et ses champs, et qu'il me suive" (Lc 14, 26). Qu'il quitte tout et qu'il me suive, et il lui sera donné, "avec des persécutions", d'être un disciple. C'est là une altitude qui n'est pas celle à laquelle tous s'élèvent, parce que tous n'ont pas demandé toujours. S'ils l'avaient fait, cela les aurait préparés à entrer dans la profondeur de cet amour qu'on a appelé l'amour "fou" de Dieu.

    C'est bon de savoir ces choses, si misérables que nous soyons, pour que nous comprenions que le chemin n'est jamais barré. Il n'y a pas de plafond: au-dessus de chacune de nos têtes c'est l'infini du Ciel.

    Alors, si le but de la vie c'est de s'en aller vers le Ciel, manquer le Ciel sera se mettre sur la voie de l'enfer. Les difficultés de la vie arriveront à user, briser un être, faire de lui comme une épave à qui tout apparaît comme absurde. (Je pense aux fins de vie de Becket, des choses comme cela, ce déspoir...)

    Si donc l'élan vers le Ciel n'est pas pris suffisamment haut, parce qu'on n'aura pas accepté les invitations divines, - de soi on pourrait manquer le but et s'engager vers l'enfer , si... Oh! mais à ce moment pourront arriver des secours de provenance inconnue: les prières des saints, des âmes totalement données à Dieu, qui sont cachées dans le monde, ou dans des couvents, ou dans des cachots... là où personne ne peut les voir, cachées dans la "nuit" de Jésus. C'est sur ces secours d'innombrables êtres qu'il faut beaucoup compter. En sorte qu'il faut garder la confiance dans le grand nombre des élus, à cause des prières de l'Église unie à Jésus, de la prière constante de Jésus.

    Ce serait la réponse à faire à l'intermède de la tauromachie de Landsberg: le jeu est truqué, oui il est truqué si votre espérance n'est pas assez grande. Si votre espérance est théologale, alors non, le jeu n'est pas truqué. Votre chemin pourra être barré par une contrariété, un échec, une hostilité, ou la maladie, ou ce que vous voudrez... ce sera pour que vous puissiez repartir sur un chemin plus haut. Il s'agit donc de prendre l'élan.

    (Déjà dans l'amour humain il s'agit de prendre un bon départ. Pour ceux qui veulent se marier, il est bon qu'il y ait l'amour romantique "dont les initiales sont gravées sur tous les arbres du monde". Mais il ne faudra pas en rester là, sinon on dira que la mariage est un piège. Il faudra passer à ce que l'auteur que je cite (Jacques Maritain) appelle le "bel amour", où la grandeur spirituelle de l'âme triomphe des difficultés rencontrées. L'amour dans lequel on se cherchait inconsciemment devient alors l'amour véritable, le "bel amour", qui consiste à se donner.)

    Mais, pour en revenir à l'espérance, cette espérance dont je vous disais (...), à la suite de saint Paul, qu'elle ne confond pas, comme la lumière de la foi elle est offerte secrètement, très secrètement, à toute âme humaine. Et si celle-ci ne dit pas non à cet amour de Dieu, qui même si on dit non pourra revenir soixante-dix fois - comme il nous est demandé de pardonner soixante-dix fois sept fois, - cet amour reviendra soulever au fond de l'être l'élan de l'espérance.

Cardinal Charles Journet, Dieu à la rencontre de l'homme, DDB - Éd. Saint-Paul, 1981, p. 113-116

Card. Charles Journet, L'Espérance, Son Terme (1)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Vers Lui et de Lui

    De même que la foi, l'espérance se définit comme une attente. Mais alors que dans la foi j'attends la rencontre avec la Vérité suprême, avec l'espérance j'attends la plénitude du bien, du bonheur, de la béatitude que je ne peux avoir ici-bas. C'est quelque chose de fou que j'attends: la rencontre avec le Bien suprême, avec Dieu même qui seul pourra combler mon désir. Seule l'infinité de Dieu peut combler tous les désirs de toutes les créatures, angéliques et humaines. Alors j'adhère à Dieu non plus en tant que Principe de Lumière, mais en tant que Prinicpe béatifiant pouvant combler la capacité indéfinie de mon pauvre coeur. Mais si j'attends Dieu comme fin suprême, si je mets mon désir à une telle altitude, les effets de l'espérance vont se faire ressentir dans ma vie quotidienne.

    Mais quel est le principe de l'espérance, de cet élan qui vient me soulever pour me permettre d'attendre ce bien inouï qui est Dieu lui-même? Un homme peut bien aspirer à un bonheur humain, à un bonheur de son horizon. Mais il s'agit ici d'attendre Dieu lui-même! Alors comment voulez-vous que l'homme trouve en lui des ressources pour un élan qui aboutisse à la rencontre avec rien moins que Dieu? Le principe qui vient soulever mon attente, c'est la Toute-Puissance auxiliatrice, la Toute-Puissance divine en tant qu'elle vient dans mon attente pour la proportionner à un tel niveau. En sorte que, vous le voyez, Dieu est de nouveau ici au terme, celui que nous rencontrerons, et au principe de l'élan qui vient rendre infini notre désir pour que nous n'attendions rien de moins que Lui. Ces deux aspects, terme et principe: Dieu se donne en récompense, et la Toute-Puissance divine, vous les retrouverez dans tout ce que je vous dirai. Ils sont résumés dans le chapitre 15 de la Genèse, quand Dieu se révèle à Abraham en lui disant ces mots, très simples, vous voyez: "Je suis ton protecteur et ta récompense trop grande." Cette petite phrase est d'après la traduction de la Vulgate; la traduction littérale est un peu différente, mais c'est bien le même sens.

Espérance humaine

    "Je suis ta récompense trop grande" (Gn 15, 1: Ego sum merces tua magna nimis). C'est la seconde partie de la Promesse de Dieu à Abraham. Récompense trop grande, parce que, étant divine, elle passe toutes les capacités et l'attente de la nature humaine. Il faudra que cette attente soit soulevée, et ce sera alors la question de l'élan de l'espérance, avec le secours qui viendra de Dieu. Nous en parlerons bientôt.

    L'espérance peut s'entendre au plan des choses de l'ici-bas, comme une passion commune, dans une certaine mesure, aux hommes et aux animaux supérieurs. Le désir passionnel, dans sa généralité, comporte quelques notes différentielles, mais il y a toujours, avec un mouvement intérieur, une certaine altération sensible: on peut être rouge de colère. La passion espérance concerne toujours un bien: les êtres s'en vont vers leur nourriture, les hirondelles cherchent les moucherons, chaque être sensible est en quête d'un bien, un bien futur, espérant le trouver. Vous voyez en quoi l'espérance diffère de la crainte qui concerne le mal, le mal que l'on fuit.

    Et un bien difficile. Il y a bien une tendance à se dérober à la recherche, mais l'espérance vient soulever l'être pour s'en aller à la rencontre de son désir. Désir d'un bien futur, en quoi elle diffère de la joie: lorsque le bien est possédé, c'est comme une plénitude en quoi l'être se repose; tandis que l'espérance, elle, ne se repose pas encore, elle attend, elle continue de désirer. Et ce bien futur est difficile, ardu. Il est des désirs qui portent sur des choses assez faciles à obtenir, mais celui qu'on appelle précisément espérance porte sur une chose difficile et qu'il est cependant possible d'obtenir, ou par soi, ou par ceux qui peuvent nous aider, comme l'enfant pourra obtenir certaines choses par l'aide de ses parents.

    Tout ce monde passionnel: crainte, joie, désir, espérance,... qui nous est commun avec les animaux supérieurs, quand il est présent à l'intérieur de l'homme, est comme pris en charge par la spiritualité de l'âme, qui peut l'orienter vers les hauteurs, ou au contraire vers les bassesses. Les passions d'un être humain seront ainsi illuminées, ou au contraire perverties, selon que l'âme est lumineuse ou perverse, et elles prendront par là un caractère moral. C'est pourquoi, en dessous des trois vertus théologales infuses (les vertus infuses sont celles que Dieu verse directement dans l'âme et qui ne résultent pas de l'activité de celle-ci), il y aura des vertus morales infuses, vertus chrétiennes, qui viendront mettre un peu de ciel jusque dans ce monde inférieur des passions sans lesquelles il n'y a pas d'hommes. (Les anges n'ont pas de passions; les animaux supérieurs n'ont que des passions, mais pas la lumière qui les éclairerait.) Voilà donc la notion de passion telle qu'elle est analysée par les moralistes anciens, soit Aristote, soit les stoïciens.

    L'espérance, - c'est Aristote qui fait remarquer cela, - cette espèce d'élan vers un bien difficile dont on pense pouvoir s'emparer, elle abonde chez les jeunes gens, chez ceux qui sont un peu dans l'état d'ivresse. À cause de cette fermentation qui se produit en eux, ils ne se rendent pas toujours compte soit de la valeur du bien, soit des difficultés que sa poursuite peut rencontrer: toutes les routes leur sont ouvertes, ils ne connaissent pas encore de bornes à leurs désirs. Quand une maman, dit Bergson, tient dans ses bras son petit garçon, elle pense: il pourra être un jour général, ou un grand savant, ou un grand poète, ou... qui sait? Aucun chemin ne lui est encore fermé. Et puis, à mesure qu'on avance dans la vie, il faut laisser une route pour en prendre une autre, constamment, et cela jusque vers la fin. En sorte que cette passion de l'espérance, qui semblait ouverte sur une sorte d'infini, commence à se limiter. Avec les déceptions viendra le découragement. Si cette passion de l'espérance n'est pas reprise, alors, par quelque chose de plus grand, elle peut finir par s'effacer du coeur de l'homme, qui sera livré à la tristesse et au désenchantement.

    Un auteur que j'ai connu, qui s'appelait Landsberg, avait écrit, pendant la dernière guerre, un petit livre publié par Albert Béguin sur l'expérience de la mort, et dans lequel, en intermède, il y a la description d'une tauromachie.

    Quand le taureau entre dans l'arène il est plein d'ardeur, sûr qu'il est de vaincre l'obstacle. Mais, peu à peu, il s'aperçoit qu'on a triché. De picadors commencent à l'irriter, toute sorte de jeux se font autour de lui auxquels il ne comprend rien, et il commence à se rendre compte que la lutte n'est pas d'égal à égal: le jeu a été faussé. Et quand, finalement, le matador viendra pour lui donner le dernier coup, le taureau aura un dernier élan, mais il est déjà vaincu d'avance. (Pas toujours, il pourra, dans un dernier sursaut, tuer le matador, comme cela arrive parfois.)

    Alors, dit Landsberg, voilà ce que c'est que la vie.

Cardinal Charles Journet, Dieu à la rencontre de l'homme, DDB - Éd. Saint-Paul, 1981, p. 109-113

Cardinal Carlo M. Martini, Voici votre Roi (4)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Tout cet ensemble fait bien penser que nous sommes en présence d'un événement lourd de signification. Du point de vue historique, il s'agit de la condamnation à mort de Jésus: un acte ignominieux de l'histoire, vil et injuste. Pilate siège au tribunal, présente Jésus comme roi de farce, puis l'abandonne pour qu'il soit crucifié. Voilà ce qui apparaît quand on s'en tient à une première lecture brute du passage de l'évangile. Si nous relisons attentivement nos versets, nous notons pourtant au moins deux particularités:

1. Il n'y pas de condamnation à mort au sens strict, parce qu'aucune sentence particulière n'est prononcée;
2. Il y a une phrase qui a donné beaucoup de fil à retordre aux exégètes et qui semble à certains d'entre eux volontairement équivoque, c'est l'expression ékathisen epi bématos du verset 13, traduite par la Vulgate: sedit pro tribunali. Alors qu'on pensait communément que cette phrase signifiait que Pilate avait siégé comme au tribunal, étant donné la proximité du nom de Jésus et l'attribution d'une possible valeur active au verbe ékathisen, il semble que Pilate fait asseoir Jésus, c'est-à-dire qu'il l'ait installé sur le siège du juge! De fait la traduction oecuménique de la Bible est: "Il fit mener Jésus à l'extérieur et l'installa sur une tribune." L'impression qu'on retire de cette scène est donc que celui paraît être jugé est en réalité celui qui à ce moment juge l'humanité. Autrement dit, cet épisode, qui, sur le plan de l'histoire, se conclut par la condamnation de Jésus, sur le plan de l'interprétation, fait resplendir la gloire du Christ dans l'humiliation de sa mort, en raison du pouvoir judiciaire et royal qui appartient au Christ comme au Fils de l'homme, objet de la contemplation de Jean.

    Nous sommes peut-être ici à la limite de l'analyse exégétique. Mais à plusieurs exégètes il semble qu'on soit fidèle à une interprétation véridique de Jean. Jean possède un regard aussi paradoxal, parce qu'il a connu le mystère de Dieu, lequel est paradoxal par rapport à toute action humaine. Le regard de Jean est ainsi porté à lire, même dans les circonstances les plus scandaleuses de la mort de Jésus, le signe de l'accomplissement de sa mission messianique; Jésus manifeste l'amour du Père d'une façon inouïe, au point qu'il devient, par la force de cet amour, roi et messie, et par là source de salut pour l'humanité, qu'on l'accepte ou qu'on le refuse. Nous avons donc ici l'intronisation messianique de Jésus, qui arrive au moment où il porte à son point d'achèvement sa mission fondamentale, qui consiste à manifester aux hommes l'amour du Père, au moyen de son offrande totale et absolue. En nous présentant dans son évangile la rencontre dramatique entre la lumière et les ténèbres, l'évangéliste Jean nous conduit au point culminant om semblent triompher les ténèbres; c'est l'heure la plus noire de l'humanité; et pourtant en ce moment même où l'humanité tente de l'anéantir, le Christ en toute réalité triomphe et règne. Ce qui se passe à la face de Pilate constitue un signe dans lequel l'historien lit la mort; le croyant au contraire lit l'accomplissement de la vraie mission de Jésus, son triomphe.

    Cette série de paradoxes peut nous faire réfléchir sur cette alternance de paradoxes qu'est la vie chrétienne. Dieu règne pour nous en des situations apparemment paradoxales, en particulier dans l'acte le plus paradoxal de tous qui est la mort. À l'occasion de la mort, nous sommes appelés à manifester la gloire de Dieu, non à travers les paroles qui n'arrivent pas à l'exprimer, mais à travers la réalité même de l'événement, qui nous associe au moment où le Christ s'est donné lui-même pour nous.

    Faisant ensuite réflexion sur la signification plus large que peut avoir la royauté de Jésus, nous pouvons tourner notre attention vers la doctrine des synoptiques sur le royaume de Dieu. Que veut dire: "Royaume de Dieu" ou "Royaume du Père"? Cela signifie que Dieu est au centre de toute réalité et que tout le réel est parfaitement ordonné sous la domination divine. C'est cela le Royaume de Dieu que Jésus est venu mettre en place. Selon la doctrine exposée chez Jean, cette souveraineté est donnée à Jésus précisément où il accomplit son ministère suprême de charité et de vérité. C'est alors aussi que s'accomplit la parole de Jésus au sujet de l'"attraction". Jésus ne règne pas par la domination, c'est-à-dire en étendant son pouvoir venu d'en haut, mais il règne en attirant à lui. Il fait resplendir en lui l'amour de Dieu pour l'humanité abandonnée, et par là Jésus est capable d'attirer à lui quiconque, à travers la médiation de la croix, sait lire dans sa propre pauvreté et son propre abandon, situations identiques à celles du Fils, la certitude d'être aimé de Dieu.

Éd. du Cerf 1981, p. 175-177

Cardinal Carlo M. Martini, Voici votre Roi (3)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Voyons maintenant avec quelle progression dans les différentes scènes est approfondi le thème de la vraie royauté du Christ.

    Dans la 2e scène, c'est Jésus qui se proclame roi devant Pilate, mais d'une royauté dont la particularité n'est pas encore spécifiée; le thème est présenté comme réel mais en même temps mystérieux. Dans la 4e scène, qui occupe la position centrale par rapport aux autres, Jésus est couronné d'épines, revêtu de pourpre, salué comme un roi. C'est une scène où l'historien voit honte, ignominie et dérision; Jean au contraire contemple cette scène comme transposée, transfigurée, en y voyant sa signification transcendante: Jésus se manifeste comme roi, et les soldats, en voulant strictement l'avilir, accomplissent le plan du salut. Dans cette réalité ignominieuse de la royauté de Jésus, c'est l'amour de Dieu qui se manifeste parmi nous, c'est la gloire de Dieu.

    Dans la scène suivante, la 5e donc, Jésus est présenté avec ses insignes royaux. Pourtant Pilate ne dit pas encore: "Voici votre roi!" mais: "Voici l'homme!" Quelle progression dénote cette déclaration de Pilate? Probablement, sur le plan historique, transparaît en ces paroles un certain sens de compassion envers Jésus: "Voici l'homme, ce pauvre homme, cet homme dont on a tellement peur!" Ou peut-être, selon d'autres, Pilate n'étant pas quelqu'un à se laisser aller à la compassion, il y aurait dans ses paroles un certain mépris pour les Juifs: "Voici l'homme que vous voulez éliminer comme dangereux!" Toutefois, sur le plan théologique, qui est celui de Jean, lequel filtre toujours les faits à travers la méditation, il est clair que ces paroles ont un sens plus profond. En effet, Jésus n'est pas appelé "homme" de la même façon que lorsqu'il est présenté pour la première fois à Pilate qui sort et dit: "Quelle accusation portez-vous contre cet homme?" (18, 29), mais il est appelé au sens général: ho anthropos (voici l'homme). Et cette phrase est dite à propos de cet homme ici présent, de l'homme qui porte la couronne, la pourpre et qui, dans le même passage, est dit "celui qui se fait Fils de Dieu". Il y a là probablement, si nous nous en tenons au style de Jean, une allusion au titre de "Fils de l'homme": "Voici l'homme prophétisé, annoncé; l'homme qui devait venir, celui qui avec son titre de Fils de l'homme évoque la puissance judiciaire et royale du Messie." Autrement dit, Jean contemple dans l'humiliation du Christ le signe de la puissance mystérieuse du fils de l'homme présent sur la terre. Il voit, dans cette contemplation, cette "coïncidence des opposés" qui est la marque des oeuvres divines. Dieu avait promis ce mystérieux "Fils de l'homme" juge et roi; maintenant il est là, et il exerce, du sein même de sa situation ignomieuse, son pouvoir de juge sur l'humanité.

    Finalement, la dernière scène, la 7e, qui commence au verset 13, est présentée avec une solennité particulière. Avant tout Jean veut attirer l'attention sur l'endroit où tout se déroule: nous sommes à l'extérieur, à l'endroit appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbatha, sans doute l'endroit en surélévation, bien connu alors, et tel qu'il fixe le regard et l'imagination du lecteur. Ensuite il est important pour Jean de préciser l'heure: nous sommes vers la sixième heure, l'heure de la préparation de la Pâque, celle où on immole l'agneau pascal. C'est à ce moment que s'accomplit le grand mystère qui actualise la vérité des signes qui se produisent dans le Temple. (à suivre)

Éd. du Cerf 1981, p. 173-175

Cardinal Carlo M. Martini, Voici votre Roi (2)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Bien sûr il existe une raison historique pour expliquer ces mouvements de Pilate: les Juifs ne pouvaient pas entrer dans la demeure d'un païen sans contracter une impureté légale, qui aurait empêché, se soir-là, leur participation aux rites sacrés qui étaient sur le point de commencer: aussi, pour éviter toute excommunication, restent-ils en dehors du Palais. Jésus, au contraire, en tant qu'accusé, est supposé n'être pas soumis à ces scrupules, et donc on le conduit à l'intérieur, dans la salle d'audience; l'audience, par conséquent se déroule partie au-dedans, partie au-dehors du prétoire. Pilate entre et sort par déférence pour les Juifs qui lui ont amené Jésus.

    À partir de cette constatation d'ordre historique, il semble bien qu'on puisse noter une élaboration stylistico-théologique du récit, qui procède de l'intention spécifique de l'évangéliste de distinguer l'une de l'autre les différentes scènes. Il y a au moins deux raisons qui paraissent l'indiquer. La première vient de l'observation par laquelle, étant donné cette façon de raconter "par blocs", certains événements de la Passion, même très graves comme celui de la flagellation, sont laissés un peu dans l'ombre, ou ne sont mentionnés qu'en passant et n'entrent pas sinon furtivement dans le cadre du récit. Par contre ce qui domine c'est d'une part la figure de Jésus, seul et quasi silencieux dans la salle d'audience, de l'autre le peuple qui pousse des cris, et, entre les deux, Pilate.

    La seconde raison pour entendre les choses de cette manière, on pourrait la déduire du fait que les mentions d'entrées et de sorties de Pilate se succèdent à intervalles réguliers, comme scandant un rythme, ce que nous avons déjà remarqué. Maintenant, si nous suivons exactement la façon dont procèdent les actions, suivant le rythme suggéré, nous nous apercevons que nous avons affaire à sept scènes disctinctes; de la sorte l'épisode en son entier présente un développement successif, ascendant, qui culmine à la septième scène, quand Pilate dit: "Voici votre roi!" (19, 14). Aussi, laissant de côté les thèmes importants, comme la flagellation qui est à peine mentionnée, tout l'épisode pointe vers l'illustration et la célébration de la royauté de Jésus.

    En outre, si nous diposons les sept scènes selon l'ordre inidqué dans le tableau suivant:

1 - 7
2 - 6
3 - 5
4

on peut facilement constater comment il y a une correspondance en chiasme, quant au contenu, entre la 1re scène et la 7e, la 2e et la 6e, la 3e et la 5e, alors que la 4e demeure au centre de tout. Je veux dire que non seulement la scène finale (Jésus est roi) est mise en relief, mais aussi que la 4e scène (le couronnement d'épines) a sa valeur particulière: c'est une farce de couronnement royal. Le texte a donc une structure en partie ascendante et en partie concentrique, qui à notre goût, pourra paraître excessivement baroque; le fait est vraiment que nous trouvons ici le résultat d'une méditation qui considère individuellement les faits, puis les met en regard, jusqu'à en venir à une espression verbale, qui, dans le rythme même des mots, les relie l'un à l'autre, dans le but d'aider à la réflexion et à la contemplation.

    Nous avons dit que les scènes se correspondent dans les paroles d'introduction, qui sont les mêmes pour chaque couple de scènes (c'est-à-dire 1-7; 2-6; 3-5). Elles se correspondent aussi pour ce qui est du lieu: la 1re et la 7e se déroulent au-dehors devant le peuple, la 2e et la 6e dans le Palais; la 3e et la 5e de noueau devant le peuple. Enfin elles se correspondent quant au contenu: la 1re et la 7e sont des scènes de refus de Jésus dans lesquelles on demande sa mort; la 2e et la 6e sont des scènes où parle Jésus et dont le thème est celui du royaume et du pouvoir royal, de telle sorte que pointe de plus en plus nettement la question centrale: quelle est la royauté de Jésus? La 3e et la 5e scène contiennent deux déclarations de Pilate à propos de l'innocence de Jésus. Tout le processus, en somme, est centré sur Jésus. La complexité de la forme ne sert à rien d'autre qu'à stimuler l'approfondissement de ce qu'il y a derrière les faits de l'histoire, pour recueillir exactement ce qu'ils signifient.

    Il est clair que, tandis que dans la structure par paliers ascendants, c'est la 7e scène qui est mise en relief ("Voici votre roi"), dans la structure concentrique la scène qu'on veut faire ressortir est celle du couronnement de Jésus. Il y a donc deux moments de la royauté qui sont proposés à l'attention de celui qui contemple ces scènes. Nous commençons alors à comprendre comment le thème qui tient le plus à coeur à Jean est celui de la royauté. C'est pourquoi la question fondamentale peut s'exprimer ainsi: quelle est la véritable royauté de Jésus si, au moment où on voulait le faire roi, il a pris la fuite, alors qu'au contraire, par les faits et les situations, il est proclamé roi, et cela avec insistance? Ou, en d'autres termes: où le Christ est-il vraiment le Messie? où se réalise la plénitude du triomphe messianique? où se manifeste la gloire de Dieu dans le triomphe messianique du roi? Évidemment la réponse la plus immédiate qui nous vient à l'esprit c'est: à la résurrection. Or Jean veut nous faire aller plus loin que cette première réponse, et nous montrer que déjà dans la passion le Christ règne vraiment, et que par conséquent le mystère pascal est déjà en acte. (à suivre)

Éd. du Cerf 1981, p. 171-173

Cardinal Carlo M. Martini, Voici votre Roi (1)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Le thème central me paraît être: celui qui est jugé est roi, donc il est le juge. Les hommes s'acharnent à juger Jésus, et lui, alors même qu'il se soumet au jugement, se manifeste en fait comme leur roi et leur juge.

    (...) Le passage de Jésus devant Pilate est long et complexe (...) et même le lecteur ne peut se soustraire à l'idée que Jean, qui écrit en style emphatique, dit ici plus de choses qu'il n'est nécessaire. On a tout à fait l'impression d'une certaine prolixité. Trente versets pour raconter quelques faits, fondamentaux certes, puisqu'il s'agit de la condamnation de Jésus à mort, mais que Marc nous raconte en moitié moins de temps. Les Juifs vont chez Pilate pour faire condamner Jésus; Pilate l'interroge et n'arrive pas à se convaincre de sa culpabilité; il cherche à le faire libérer par acclamation, mais on préfère Barabbas à Jésus; Pilate fait flageller Jésus; les soldats se moquent de lui comme d'un roi d'opérette; finalement Jésus quitte le prétoire et monte au calvaire. Voilà les faits bruts. Où veut en venir Jean en nous les racontant d'une manière aussi large et développée?

    Les exégètes, comme il arrive souvent, ne sont pas d'accord. Les uns ont voulu voir dans cette scène l'intention chez Jean de décrire le drame psychologique de l'indécision humaine: Pilate face à la vérité n'écoute pas, ne se laisse pas convaincre, et au bout du compte est emporté par les événements. Au centre du drame, par conséquent, se trouverait Pilate, c'est-à-dire l'homme, les ténèbres en face de la lumière. D'autres préfèrent voir en ce genre de narration l'insistance de Jean sur un drame de type théologico-politique, qui aurait pour centre le verset 11: "Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si cela ne t'avait été donné d'en haut." L'expression "d'en haut" serait alors interprétée comme étant l'autorité impériale romaine. En ce cas le thème rejoindrait celui qui sera développé dans l'Apocalypse: l'oppsoition entre l'Empire et l'Église. En réalité toutes ces interprétations semblent superposer au texte des centres d'intérêt qui n'apparaissent que plus tard.

    Il nous faut plutôt partir d'une lecture objective du texte pour déceler quelles sont vraiment les intentions et les insistances de Jean, c'est-à-dire le message johannique spécial à lui, quand il décrit le moment si dramatique de la vie de Jésus. Nous avons dit que Jean donne l'impression d'une sorte de prolixité quand il écrit de tels récits. Déjà certains exégètes du (dix-neuvième) siècle (...), qui n'avaient pourtant pas encore analysé à fond le passage, notaient une mention de Pilate fréquente et quasi inutile: il entre et sort plusieurs fois du prétoire. Ces allées et venues du gouverneur donnent pour ainsi dire le rythme du récit. Et ici j'indique, dans le chapitre 18, les versets 29, 33 et 38; puis au chapitre 19 le verset 1, qui entre explicitement dans l'énumération, et les versets 4, 9 et 13. Partout on parle des mouvements de Pilate: 29, Pilate sort du Prétoire à la rencontre des Juifs; 33, il rentre dans le prétoire et parle avec Jésus (c'est alors qu'on a le dialogue sur le royaume et sur la vérité); 38, il sort de nouveau et parlemente avec les Juifs au sujet de Barabbas; 19, 1, Pilate fait flageller Jésus (on suppose alors qu'il rentre; c'est le seul point où la mention n'est pas explicite); 4, il sort et présente Jésus en disant: "Voici l'homme!"; 9, il rentre pour interroger de nouveau Jésus; 13 enfin, il sort et prononce la condamnation de Jésus. (à suivre)

Éd. du Cerf 1981, p. 167...171

Jean-Paul II, Jésus condamné à mort

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
Jésus est condamné à mort

«Es-tu le roi des Juifs ?» (Jn 18, 33).
«Ma royauté ne vient pas de ce monde; si ma royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Non, ma royauté ne vient pas d'ici» (Jn 18, 36).
    Pilate ajouta :
«Alors, tu es roi ?»
    Jésus répondit :
«C'est toi qui dis que je suis roi. Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix».
    Pilate répliqua :
«Qu'est-ce que la vérité ?».
   
    À ce point, le Procureur romain considéra l'interrogatoire comme terminé. Il alla chez les Juifs et leur dit : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation» (cf. Jn 18, 37- 38).

    Le drame de Pilate se cache dans la question : Qu'est-ce que la vérité ?

    Ce n'était pas une question philosophique sur la nature de la vérité, mais une question existentielle sur son rapport à la vérité. C'était une tentative de se dérober à la voix de sa conscience qui lui ordonnait de reconnaître la vérité et de la suivre. L'homme qui ne se laisse pas conduire par la vérité se dispose même à émettre une sentence de condamnation à l'égard d'un innocent.

    Les accusateurs devinent cette faiblesse de Pilate et c'est pourquoi ils ne cèdent pas. Avec détermination ils réclament la mort en croix. Les demi-mesures auxquelles Pilate a recours ne l'aident pas. La peine cruelle de la flagellation infligée à l'Accusé n'est pas suffisante. Quand le Procureur présente à la foule Jésus flagellé et couronné d'épines, il semble chercher une parole qui, à son avis, devrait faire céder l'intransigeance de la foule. Montrant Jésus, il dit : «Ecce homo ! Voici l'homme !»

    Mais la réponse est : «Crucifie-le, crucifie-le !»

    Pilate cherche alors à discuter : «Reprenez-le, et crucifiez-le vous-mêmes; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation» (cf. Jn 19, 5-6).

    Il est toujours plus convaincu que l'Accusé est innocent, mais cela ne lui suffit pas pour émettre une sentence d'acquittement.

    Les accusateurs recourent à l'ultime argument : «Si tu le relâches, tu n'es pas ami de l'empereur. Quiconque se fait roi s'oppose à l'empereur» (Jn 19, 12).

    La menace est claire. Devinant le danger, Pilate cède définitivement et émet la sentence. Mais non sans faire le geste lâche de se laver les mains : «Je ne suis pas responsable du sang de cet homme; cela vous regarde !» (Mt 27, 24).

    C'est de cette façon que Jésus a été condamné à la mort sur une croix, Lui le Fils du Dieu vivant, le Rédempteur du monde.

    Tout au long des siècles, la négation de la vérité a engendré souffrance et mort.
    Ce sont les innocents qui paient le prix de l'hypocrisie humaine.
    Les demi-mesures ne sont pas suffisantes. Il ne suffit pas non plus de se laver les mains.
    La responsabilité pour le sang du juste demeure.
    C'est pour cela que le Christ a prié avec tant de ferveur pour ses disciples de tous les temps : Père, «consacre-les par la vérité: ta parole est vérité» (Jn 17, 17).

PRIÈRE

Ô Christ, toi qui as accepté une condamnation injuste,
accorde-nous, ainsi qu’à tous les hommes de notre temps,
la grâce d'être fidèles à la vérité;
ne permets pas que le poids de la responsabilité
pour la souffrance des innocents
retombe sur nous
et sur ceux qui viendront après nous.
À toi, Jésus, juste Juge,
l’honneur et la gloire pour les siècles sans fin.

-. Amen.

http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/speeches/2000/apr-jun/documents/hf_jp-ii_spe_20000421_via-crucis_fr.html

Cardinal Charles Journet, L'apocalypse synoptique (4)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Alors, voilà donc cette première mise en scène: on voit les disciples posant quatre questions, et comment le Sauveur va répondre. En étant attentif au texte, on peut arriver à repérer qu'ils mélangent tout, parce que, pour eux, c'était sur un même plan. Mais il y a des passages où l'on voit que très certainement, il s'agit d'une part, de la fin de Jérusalem, d'autre part, de la fin du monde. Puis d'autres passages qui peuvent signifier l'un et l'autre, parce que c'est cette fin de l'Alliance, l'Alliance de Dieu avec son peuple, qui devait être éternelle, et qui sera brisée à cause de l'incompréhension de son peuple. C'est un événement terrible dans l'histoire religieuse du monde que la fin de l'Alliance de Dieu avec son peuple, et cet événement terrible est l'annonciateur d'un autre événement qui sera, d'une manière plus intense et plus universelle, la fin du monde. Événement terrible pour ceux qui se seront trouvés dans l'opposition à l'amour, et glorieux pour ceux qui entreront dans la lumière divine.

    Alors, il y a des traits qui peuvent très bien convenir à l'un et à l'autre. C'est pourquoi les exégètes, même catholiques, ont comme deux clefs pour interpréter ce passage. La première, c'est celle-ci: essayer de discerner les traits qui conviennent à la ruine de Jérusalem et ceux qui conviennent à la fin des temps. La date de l'un et ce que le Seigneur dira de l'autre; c'est la première clef qu'il faut user. Et puis, d'autres disent: - Tout se rapporte plus encore à la fin du monde qu'à la fin de Jérusalem. Nous allons voir quelques faits. Ici, cela va être la fin du monde: "Aussitôt après la détresse de ces jours-à, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les astres tomberont du ciel, les puissances des cieux seront ébranlées. Et alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel" (Mt 24, 29-30). Nous trouvons des choses semblables dans l'Apocalypse de saint Jean, c'est pourquoi je vous parle de cette apocalypse synoptique. C'était un langage symbolique courant pour signifier les catastrophes. Il y aura aussi le son de la trompette. De même qu'on annonçait par la trompette les grandes catastrophes ou les grandes joies, la nouvelle année, alors il y aura à la fin du monde le son de la trompette des anges. Ce ne sont pas des choses à prendre à la lettre. Il y a donc tout un lot d'images qui vont revenir, des images terrifiantes, les étoiles tombent comme des figues vertes. On retrouve cela aussi dans l'Apocalypse, toutes ces choses pour signifier quelque chose d'incomparablement plus grave, plus bouleversant: le sort définitif des âmes spirituelles.

    Comme au moment de Pentecôte, saint Pierre dit que le prophète Joël a dit: "Mais viendront des jours où vos fils et vos filles prophétiseront.... Et on verra la lune changée en sang" (Ac 2, 17.20; Jl 3, 1.4). Ce sont de pauvres symboles pour signifier des choses incomparablement plus graves, plus profondes, plus essentielles: les choses des rapports de Dieu avec l'homme qu'Il a créé pour L'aimer, pour qu'il soit aimé par Lui, et pour que l'homme lui retourne en échange son amour. "C'est alors que toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l'homme venir sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté. Et il enverra ses anges au son de la grande trompette, ils rassembleront ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à l'autre extrémité" (Mt 24, 30-31). Et alors, il dit le sens de la fin du monde, un signe de la ruine de Jérusalem: "Apprenez du figuier une comparaison. Quand déjà ses branches sont devenues tendres et que les feuilles ont poussé, vous savez que l'été est proche. De même, vous aussi, quand vous verrez toutes ces choses arriver, sachez que c'est proche et aux portes. En vérité, je vous le dis, cette génération-là ne passera pas sans que tout cela soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas" (Mt 24, 32-35). Ici, le Sauveur annonce un événement qui se passera dans cette génération-là, c'est-à-dire la ruine de Jérusalem.

    Mais comme c'est dans un contexte où on vient de parler de la fin du monde, des exégètes, notamment Albert Schweitzer, et d'autres en Allemagne, et en France, Loisy, auront cette théorie: le Sauveur Jésus annonce tous ces phénomènes annonçant la fin du monde, et c'est suivi par cette phrase: "En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit accompli. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas" (Mt 24, 34-35); alors, disent-ils, cela veut dire que Jésus s'est trompé; Jésus est arrivé, il a cru être un de ces messies venu pour libérer Israël, non pas seulement au point de vue politique mais par un bouleversement bien plus considérable qui rétablirait le règne de lumière et de justice sur la terre, et il a pensé que cela allait se faire pendant le temps de sa génération; par conséquent, Jésus s'est trompé sur ce point-là, et certainement qu'il n'est pas Dieu. C'était un de ces messies, employé par l'esprit de libération temporelle et spirituelle, chez lui plus spirituelle que temporelle, annonçant que c'étaient les derniers temps de la souffrance et que venait le temps définitif. "Et cette génération ne passera pas...", et cela ne s'est pas produit, par conséquent Jésus a été un illuminé. Et nous voyons encore maintenant, pas mal de gens qui interprètent ce passage comme étant la preuve que Jésus s'est trompé.

    La réponse est celle-ci: il y a des événements qui concernent la ruine de Jérusalem; ce sera indiqué par la venue des armées romaines. Quand vous verrez les armées romaines venir, alors à ce moment-là ce sera le signe de la ruine de Jérusalem. Alors à ce moment-là, vous aurez des indications qui seront données aux habitants pour savoir ce qu'ils doivent faire, quand viendra l'investissement des armées romaines, pa Titus et Vespasien, et Jérusalem sera détruite. Alors à ce moment-là Jésus dit: "Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là! Priez pour que cela ne tombe pas en hiver" (Mc 13, 17-18). Pourquoi ces choses-là? Parce que quand viendront les armées romaines, le seul salut possible, ce sera de fuir de Jérusalem. Et d'aller où? Ils ont compris, les chrétiens qui se trouvaient, après la mort de Jésus, au moment de l'investissement des armées romaines, ils se sont rappelé ces choses-là, et ils ont quitté Jérusalem et sont allés de l'autre côté de la Mer Morte, à un endroit où ils ont fondé une petite ville qui a existé tout au long du Moyen Âge, et qui doit exister encore maintenant: Pella. Ils ont échappé au massacre des Romains. Alors, pourquoi: "Priez pour que cela n'arrive pas en hiver"? Parce qu'en hiver, les rivières sont débordées, et alors, si cela arrive en hiver, les femmes enceintes ne pourront pas se déplacer, et ce sera la destruction pour tous ceux qui ne s'échapperont pas, alors: "Priez!". "Malheur à celles qui seront enceintes... car il y aura une grande détresse dans le pays et une grande colère sur ce peuple. Ils tomberont au fil de l'épée et ils seront réduits en captivité parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Genitls jusqu'à ce que le temps des nations soient accomplis" (Lc 21, 23-24).

extrait d'une série de conférences données à Genève au Centre Universitaire Catholique
du 16 octobre 1971 au 18 mars 1972 sur l'Apocalypse de saint Jean

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