Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21 LA PLUPART DES ILLUSTRATIONS DE CE BLOG SONT TIRÉES DE https://www.evangile-et-peinture.org/ AVEC LA PERMISSION DE L'AUTEUR

homelies (patmos) annee b - c (2006 - 2007)

Écouter et aimer : la conjugaison de Jésus - Homélie 31° dimanche du Temps Ordinaire

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
31tob2006s.jpg
    Ce passage de l'évangile fait partie du « must » de la Bible. Il est universellement plébiscité pour faire partie du « best of » des évangiles, pour utiliser un autre anglicisme. Il traîne dans toutes les mémoires, et est fréquemment cité, la plupart du temps à tort et à travers, parce qu'on n'a pas pris la peine d'écouter vraiment ce que Dieu veut nous dire dans cette parole. On a vaguement retenu qu'il s'agit du verbe aimer, et on s'en sert pour le mettre à toutes les sauces, sans façon. C'est pratique, c'est rapide et ça passe partout..., mais on n'a pas vraiment pris le temps d'écouter, et on reste sur sa faim, cela ne nourrit pas son homme. C'est l'équivalent spirituel du fléau de la malbouffe... Écouter et aimer, aimer écouter, écouter pour aimer: les deux verbes doivent être conjugués au même temps.

    Tout le monde a retenu qu'il est question d'aimer, mais quoi, mais qui au juste? Commençons par remarquer que cette parole s'insère dans un dialogue entre Jésus et un scribe juif dont Jésus nous dira qu'il n'est pas loin du Royaume. C'est assez rare, sachant qu'il s'agit d'un scribe, surtout compte tenu du contexte, qu'il vaut la peine de regarder, au moins rapidement.

    Dans le chapitre 11, et le début du chapitre 12, S. Marc rapporte toute une série de disputes entre Jésus et les autorités religieuses, avec en tête le récit des vendeurs chassés du Temple (11, 15-17). Très peu charitable, selon les critères des spécialistes du pose-minute de l'amour. « Il aurait mieux fait de se taire », diront d'autres experts de l'amour rapide; « c'est de sa faute si l'atmosphère s'envenime ». En effet, la réaction des grands prêtres et des scribes ne se fait pas attendre: « Ils cherchaient comment le faire mourir » (v. 18). Mais on oublie de souligner l'amour de Jésus pour la maison de son Père qui doit être « maison de prière pour toutes les nations ». Quand ils le rencontrent de nouveau dans le Temple, les grands prêtres, scribes et anciens lui demandent par quelle autorité il se permet de faire des choses pareilles (v. 28). Pour toute réponse, Jésus raconte la parabole des vignerons homicides (12, 1-12). Ses adversaires se sentent visés (à bon droit), et leur rêve devient une obsession: ils « cherchent à arrêter Jésus, mais ils eurent peur de la foule » (v. 12). Ensuite nouvelles attaques, voilées cette fois, de la part des pharisiens, des hérodiens, puis des sadducéens, tous azimuts: on commence par un compliment, mais ce n'est qu'un piège pour le faire parler. « Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur? » (v. 14) et comment ça se passera à la résurrection des morts pour la femme au sept maris successifs: de qui cette femme sera-t-elle l'épouse (v. 18-27)?

    C'est dans cet atmosphère pesante et empoisonnée que se situe l'épisode de l'évangile d'aujourd'hui. Voilà un homme bienveillant, enfin! « Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança... » Le pauvre Jésus peut enfin respirer un peu. Marc est le seul à souligner la bonne foi et les intentions bienveillantes de ce scribe, contrairement à Matthieu (22, 35) et Luc (10, 25). Il fait tout de même figure d'exception, ce scribe, mais il manifeste au moins que le judaïsme peut s'ouvrir à la nouveauté de Jésus, l'Amour incarné.

    Et nous, savons-nous conjuguer le verbe « aimer » comme Jésus? Parlons-nous le même langage? Avons-nous la même grammaire que Jésus, ou cette grammaire nous apparaît-elle comme bizarre? La question n'est pas seulement rhétorique. Avez-vous remarqué que dans sa réponse à la question: « Quel est le premier de tous les commandements? » Jésus répond: « Voici le premier ... Voici le second »? Et il ajoute: « Il n'y a pas de commandement (au singulier) plus grand que ceux-là (au pluriel) ». L'amour de Dieu et l'amour du prochain ne sont pas deux amours qui sont en concurrence ou en conflit. C'est un seul et même amour.

    Or, nous, nous séparons ce que Dieu a uni. Soit, comme les pharisiens nous prétextons l'amour de Dieu pour ne pas nous occuper du prochain. Nous faisons alors comme ces scribes et ces pharisiens qui prétextaient de leurs obligations religieuses pour ne pas venir au secours de leurs parents: « Et vous, vous dites : 'Supposons qu'un homme déclare à son père ou à sa mère : Les ressources qui m'auraient permis de t'aider sont corbane, c'est-à-dire offrande sacrée.' ... Et vous faites beaucoup de choses du même genre » (Mc 7, 11.13). Mais dans ce cas, dit Jésus, « vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes » (v. 8). Saint Vincent de Paul a une page mémorable à ce sujet...

    Soit nous prétextons l'amour du prochain pour nous débarrasser de Dieu. Dans les deux cas c'est une fuite qui montre que nous n'avons pas compris en quoi consiste l'amour dans son essence. Il n'y a qu'une charité, par laquelle nous aimons Dieu pour lui, et les autres et l'univers tout entier à cause de lui. Aimer Dieu pour Dieu, et aimer toutes choses à cause de Dieu: voilà la seule conjugaison correcte du verbe « aimer ». Pas moyen d'aimer Dieu si on n'aime pas son prochain, mais le chemin le plus court pour aimer le prochain, c'est le chemin qui passe par Dieu, par l'eucharistie, par la prière. Passer par Dieu n'est pas un détour, une perte de temps, bien au contraire!

    Madeleine Delbrêl (1904-1964) montre que c'est difficile d'aimer le prochain quand le prochain est quelqu'un qui veut détruire en vous les choses qui sont les plus chères. À Ivry, fief communiste, où elle a vécu pendant vingt-cinq ans, il y avait des gens qui attaquaient ce pourquoi elle aurait donné sa vie: l'Église, la messe, la confession. Alors comment les aimer? Impossible, sinon en Dieu, par la prière.

« Madeleine n'a jamais boudé l'action humaine, l'engagement temporel. Elle a participé à des campagnes retentissantes pour libérer des prisonniers politiques, et, parfois seule, elle a été jusqu'au bout. Elle a rédigé de multiples tracts, affiches, collaboré à l'aide aux grévistes, aux chômeurs. Et elle répondait avec autant d'énergie aux appels les plus inattendus. Elle connaît donc les joies, les peines d'une vie disponible, ouverte à tout vent. Elle a expérimenté les deux risques extrêmes : s'engloutir dans l'action, se décourager. Comment être chrétien, disciple de Jésus-Christ indissolublement uni à son Père et aux hommes ? Comment traduire dans notre vie quotidienne l'amour vivant et réciproque qui unit Dieu et les siens ? La réponse de Madeleine, inscrite dans d'innombrables pages et notes, ne varie jamais. C'est par une pratique fidèle de la prière. »                               (Jacques Loew)

    La tentation moderne, la plus actuelle, c'est bien celle-ci: « Faire le bien pour l'homme », mais pas pour Dieu (Ludwig Feuerbach, 1804-1872). Dans son oeuvre majeure, « L'Essence du christianisme » (1841), ce philosophe proclame la grandeur du christianisme, mais d'un christianisme athée, sans Dieu, qui ne voit en Jésus qu'un homme charitable qui a donné sa vie pour le prochain: « Le grand tournant de l'histoire sera le moment où l'homme prendra conscience que le seul Dieu de l'homme est l'homme lui-même. »

    Claudel dit quelque part que la tentation de l'homme moderne, ce n'est pas de faire le mal, c'est de vouloir se passer de Dieu pour faire le bien. Voilà jusqu'où va l'orgueil humain: vouloir montrer qu'on peut faire le bien sans Dieu, alors que Jésus a dit: « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5 ). Il y a là comme un défi athée: vous dites qu'il faut aimer Dieu pour aimer le prochain? Eh bien, nous allons vous montrer que pour faire le bien, on n'a pas besoin de Dieu. Mais sans le Créateur, la créature s'évanouit (cf. GS 36), et tôt ou tard, c'est le désespoir: « La créature ne peut pas se détourner de son Créateur sans se trouver sur des voies qui s'en vont vers la destruction, l'autodestruction » (Card. Ch. Journet). « Le grand acte de foi, c'est lorsque l'homme décide qu'il n'est pas Dieu » (O. W. Holmes). Le voilà, le grand tournant de l'histoire!

    Alors, vous voyez que la question du scribe n'est pas seulement une question académique qui serait très éloignée de nos préoccupations. C'est tout ce qu'il y a de plus concret et pratique. « Il suffit d'aimer », c'est le titre d'un livre sur Bernadette de Lourdes par Gilbert Cesbron (1960) et aussi d'un film basé sur ce récit, réalisé par Robert Darène (1961), titre repris ensuite par « Le Jour du Seigneur » à la télévision française pour un entretien avec Soeur Emmanuelle. Mais l'amour n'est pas un dédouanement de tout ce qu'il y a de difficile et d'humainement déconcertant, ni une absence de discernement, ni un alibi pour la lâcheté et la paresse. Un théologien américain avec qui j'ai fait mes études a écrit un livre sur la hiérarchie des vérités, une notion souvent mal comprise, comme si certaines vérités de la foi étaient négociables, ou moins vraies que les autres.

    Ce danger existe aussi en morale. Tout comme la Très Sainte Trinité est le mystère duquel tous les autres mystères découlent, et non pas le mystère devant lequel tous les autres disparaissent, ainsi l'amour est la vertu qui entraîne toutes les autres, et non pas la vertu qui remplace toutes les autres. Ce qui est important c'est de se rendre compte que tout se tient, en dogme comme en morale. La place de la Vierge Marie est subordonnée à la place de Jésus, mais si l'on met en doute la maternité divine de Marie, telle que définie au Concile d'Éphèse, c'est la divinité du Christ qui est remise en cause. Et si l'on remet en cause la divinité de Jésus, il n'y a plus de mystère de la Trinité. Dans le domaine de l'agir chrétien (la morale) il en va de même. S. François de Sales dit que l'amour est la reine; la foi et l'espérance sont des servantes. Mais sur cette terre, cette reine ne peut pas régner sans les servantes.
Écouter et aimer : la conjugaison de Jésus - Homélie 31° dimanche du Temps Ordinaire

Lectures 31° dimanche du Temps Ordinaire B

dominicanus #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)

 

1ère lecture : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » (Dt 6, 2-6)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple d'Israël :
« Tu craindras le Seigneur ton Dieu. Tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils, tu observeras tous ses commandements et ses ordres, que je te prescris aujourd'hui, et tu auras longue vie.

Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t'apportera bonheur et fécondité, dans un pays où ruissellent le lait et le miel, comme te l'a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères.

Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'Unique.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.

Ces commandements que je te donne aujourd'hui resteront dans ton cœur. » 

 

 

Psaume :  118, 97.99, 101-102, 103-104, 105-106

R/ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et tu auras la vie.

De quel amour j'aime ta loi :
tout le jour je la médite !
Je surpasse en sagesse tous mes maîtres,
car je médite tes exigences.

Des chemins du mal, je détourne mes pas, 
afin d'observer ta parole. 
De tes décisions, je ne veux pas m'écarter, 
car c'est toi qui m'enseignes. 

Qu'elle est douce à mon palais ta promesse : 
le miel a moins de saveur dans ma bouche ! 
Tes préceptes m'ont donné l'intelligence : 
je hais tout chemin de mensonge. 

Ta parole est la lumière de mes pas, 
la lampe de ma route. 
Je l'ai juré, je tiendrai mon serment, 
j'observerai tes justes décisions.

 

2ème lecture : « Le sacerdoce qui ne passe pas » (He 7, 23-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Dans l'ancienne Alliance, un grand nombre de prêtres se sont succédé parce que la mort les empêchait de durer toujours.

Jésus, lui, puisqu'il demeure éternellement, possède le sacerdoce qui ne passe pas.

C'est pourquoi il est en mesure de sauver d'une manière définitive ceux qui s'avancent vers Dieu grâce à lui, car il vit pour toujours, afin d'intercéder en leur faveur.

C'était bien le grand prêtre qu'il nous fallait : saint, sans tache, sans aucune faute ; séparé maintenant des pécheurs, il est désormais plus haut que les cieux.

Il n'a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d'offrir chaque jour des sacrifices, d'abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple ; cela, il l'a fait une fois pour toutes en s'offrant lui-même.

Dans la loi de Moïse, ce sont des hommes remplis de faiblesse qui sont désignés comme grands prêtres. Mais plus tard, quand Dieu s'engage par serment, il désigne son Fils qu'il a pour toujours mené à sa perfection.

 

Evangile : Le grand commandement (Mc 12, 28b-34)

 

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Dieu est amour. Celui qui aime est né de Dieu : il connaît Dieu. Alléluia. (1 Jn 4, 8.7)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Un scribe s'avança vers Jésus pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? »

Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »

Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. »

Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n'osait plus l'interroger.

 

Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones - 2008 

Dédicace, oeuvre de Dieu oubliée (dernier dimanche d'octobre)

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)

49390026.jpg

  
 
 
    Aujourd'hui, en France et en Belgique, nous célébrons la solennité de la dédicace des églises dont on ignore la date de consécration (le 25 octobre, ou bien le dernier dimanche d'octobre). 

    Permettez-moi de commencer en vous posant quatre questions. Attention: seuls ceux qui pourront répondre aux quatre questions auront gagné!
 
Première question: Connaissez-vous votre date de naissance?

Deuxième question: Connaissez-vous votre date de bapême?

Troisième question: Connaissez-vous la date de construction de votre église paroissiale?

Quatrième question: Connaissez-vous la date de la dédicace de votre église paroissiale?

    Je sais déjà que, sauf révélation de dernière minute, personne n'a gagné. Car la quatrième question, je vous l'ai déjà posée il y a plusieurs mois, et je n'ai eu aucune réponse, sauf celle d'une paroissienne, qui s'est renseignée un peu partout, même à l'archevêché, et qui n'a pas trouvé la réponse. Cette personne mérite donc une mention honorable.

    Trouvez-vous cela normal? Et je n'ose pas imaginer le nombre de personnes qui ne connaissent pas non plus la date de leur baptême. Quand, de temps à autre, je pose la question, on me répond: - Mais, mon Père, j'étais tout(e) petit(e), et je ne m'en souviens pas!... Merci de me le rappeler, mais je sais fort bien que l'être humain n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé durant les deux à trois premières années de son existence. Mais il y a un évènement qui a précédé notre baptême, et dont pourtant, je pense, tout le monde connaît la date: c'est la naissance. Pourquoi tout le monde connaît-il sa date de naissance? Parce que nos parents nous l'ont dit, parce que c'est inscrit sur nos papiers d'identité, et parce que déjà tout petits, nous ne manquions pas de fêter chaque année notre anniversaire.

    Si nous ne connaissons pas la date de notre baptême, c'est donc qu'aucun de ces aide-mémoire n'a fonctionné:

- nos parents, parrains et marraines ne nous ont jamais rien dit;

- le livret de famille n'a pas été complété ou consulté, ou a été égaré;

- et on n'a jamais non plus fêté l'anniversaire de son baptême.

    Mais en tout état de cause, nous avons une responsabilité personnelle. Car si nous nous étions inquiété de savoir, on aurait su. Il aurait suffi de demander à ceux qui ont participé à la célébration de notre baptême et qui, eux, avaient plus de trois ans. Et si aucune de ces sources de renseignements ne peut répondre, vous pouvez toujours vous adresser au bureau paroissial ... si, du moins, vous connaissez l'endroit où vous avez été baptisé.

    Si on a le courage de se demander sincèrement pourquoi on ne connaît pas la date de son baptème, alors qu'on connaît celle de sa naissance, qui était pourtant antérieure, on est obligé de répondre en gros ceci: - C'est parce que je vis comme un païen! Qu'est-ce que j'entends pas "vivre comme un païen"? Cela ne veut pas dire que vous êtes méchants (il y a des païens très genitls); non plus que vous n'allez pas à la messe (vous y êtes). Par "vivre comme un païen", j'entends d'une manière générale: accorder plus d'importance à ce que fait l'homme qu'à ce que fait Dieu.

    Je ne peux pas développer cela comme il faudrait dans le cadre de cette homélie, cela nous emmènerait trop loin. Je vous rappelle seulement ceci: David dit à Dieu (au prophète Nathan): - Je vais te construire une maison. - Fort bien, félicitations! lui répond le prophète. Mais ensuite le Seigneur dit à Nathan ce qu'il en pense, lui. - C'est moi qui te construirai une maison, lui dit-il. C'est Salomon, son fils et successeur sur le trône, qui entreprendra ce travail. Et David est obligé d'abandonner son idée, si généreuse pourtant, pour se concentrer sur un autre travail, tellement plus important: croire que Dieu fera ce qu'il a promis. À quoi cela servirait-il de faire des tas de choses "pour Dieu", si on n'accueille pas dans la foi ce que Dieu fait "pour nous"? Cela ne servirait qu'à nous éloigner de Dieu, et à nous enfoncer encore davantage dans notre orgueil. Et on finit pas penser que c'est nous qui allons sauver Dieu, alors que c'est lui qui nous sauve.

    Le Temple bâti par Salomon sera profané puis détruit lors de l'Exil, reconstruit une première fois sous Esdras, profané à nouveau sans être détruit sous Antiochus IV Épiphane, purifié ensuite par Judas Macchabée. Il était en cours de reconstruction au temps de Jésus par l'initative d'Hérode (une manière comme une autre de bien se faire voir par le peuple et les autorités religieuses).

    Revenons à nos moutons (nous ne les avons pas quittés, d'ailleurs): faire un enfant, même pour Dieu, c'est bien. Et on ne peut pas faire un enfant sans lui, seulement avec lui. Mais si on le fait réellement pour lui, en ayant conscience de le faire avec lui, et si, en plus, on est chrétien, on ne pourra pas faire autrement que de demander pour cet enfant la grâce du baptème le plus tôt possible. Et le baptème, ce n'est pas tant ce que nous faisons pour Dieu; c'est surtout ce que Dieu fait pour nous. Et si on est baptisé, mais qu'on n'y accorde aucune importance (puisqu'on ne se souvient même plus de la date), alors cela veut dire que ce qu nous faisons pour Dieu nous paraît tellement plus important que ce que Dieu fait pour nous.

    J'ai dit il y a un instant: Revenons à nos moutons. "Nos moutons", ce n'est pas seulement le baptême. Nos moutons, c'est aussi la dédicace de notre église. Eh bien, c'est la même histoire! Attention: je n'ai pas dit que la dédicace d'une église, c'est un baptême. Il y en a qui confondent tout: baptême, consécration, bénédiction... Mais passons... Je dis qu'il y a une analogie, une analogie entre naissance et baptême, d'une part, et construction d'une église et dédicace de cette église, d'autre part. La construction d'une église, c'est l'oeuvre des hommes. La dédicace d'une église, c'est l'oeuvre de Dieu. En gros, on peut dire cela. Alors, vous voyez l'analogie?

    En vertu de cette analogie, je peux vous dire que, de même que beaucoup d'entre nous ne connaissent pas la date de leur baptême, alors que tout le monde connaît celle de sa naissance (même quelqu'un qui est aujourd'hui centenaire connaît la date de sa naissance...), de même personne, même pas à l'archevêché, ne connaît la date de la dédicace de notre église, alors que l'on connaît très bien la date de sa construction. Pour la construction, on a très bien pu me fournir les renseignements. Notre église n'est pas même centenaire1. On se souvient que la construction de cette église a commencé en 1930. On connaît les noms des personnes qui ont été à l'origine de cette initiative, avec force détails que je ne peux pas reprendre ici: M. Morinière, qui travaillait alors à l'usine du Robert et qui habitait le Vert-Pré, où il construira une distillerie dont les ruines sont restés encore visibles longtemps sur le "terrain des ananas", aujourd'hui devenue la "Cité des Ananas"; deux Bretons ensuite: M. Leray, un pionnier de l'installation de l'école au Vert-Pré, et M. Maignan, qui était propriétaire des terres où se dresse aujourd'hui l'église. Le récit que j'ai lu et dont je tiens ces renseignements, et qui date de 1994, dit entre autres encore ceci:

    Quant à la construction de l'église elle-même, elle fût le résultat d'une solidarité exemplaire (l'évêché, qui avait été sollicité pour une aide financière avait répondu qu'il ne faillait pas y compter) comme malheureusement on n'en voit presque plus aujourd'hui au Vert-Pré. Il est vrai qu'à cette époque on s'entraidait sans calcul, sans aririère-pensées. Les pierres qui allaient servir à la construction étaient rassemblées dans chaque quartier. Puis le soir, quand la pile était devenue conséquente, tous les habitants - une cinquantaine environ - allaient les chercher pour les ramener, qui dans les mains, qui sur la tête, en chantant gaiement des cantiques religieux. C'était une immense procession d'hommes et de femmes, heureux de ce qu'ils faisaient, qui travaillaient jusqu'à épuisement de la pile. On passait alors la pile au quartier suivant. quels travaux d'Hercule quand on pense à la distance parcourue et aux sentiers boueux de l'époque!

    Et les travaux avançaient. Des charpentiers bénévoles s'attelaient pendant ce temps à la construction des bancs. (...) Et l'argent? Eh bien quelques rares personnes ont pu donner quelques francs et sous mais il faut bien savoir qu'à l'époque on n'était pas riche à la capagne...

    Dans ces conditions difficiles, il aura fallu quatre ans pour la construire, cette église. C'est admirable, et tout cela, on le sait très bien, même si beaucoup aussi l'ont oublié aujourd'hui. Mais de la dédicace, rien du tout! Voilà l'anomalie. On a vite fait d'oublier que pour les préparatifs du baptême de son enfant, Dieu s'y est pris depuis avant la création du monde, en passant par Abraham, Moïse, les Prophètes... pour arriver à Jésus Christ qui est descendu du ciel, est né de la Vierge Marie et qui a versé son sang pour nous sous Ponce Pilate. On a vite fait d'oublier qu'ensuite les Apôtres, aidés de beaucoup d'autres sont parti annoncer cette Bonne Nouvelle dans le monde entier, et que, finalement, la foi catholique a été implantée ici il y a cinq cents ans environ, au prix de tant de sang et de sacrifices, de renoncements, jusqu'à aujourd'hui encore ... Tout cela, c'est le travail de l'Esprit Saint, sans lequel les hommes travaillent en vain. Mais on n'oublie pas le repas de fête qu'on a préparé à l'occasion d'un baptême pour tout une liste d'invités, avec une sono assourdissante et avec tout ce qu'on juge indispensable "pour qu'il y ait de l'ambiance".

    Or, quand ce que fait l'homme devient plus important à nos yeux que ce que fait Dieu, cela a les mêmes conséquences qu'il y a deux mille ans dans le Temple de Jérusalem, quand Jésus est obligé d'intervenir manu militari pour remettre de l'ordre dans la maison de son Père, parce qu'elle est devenue une maison de trafic. Entre la première lecture (la dédicace du Temple, avec la prière de Salomon - il faudrait la lire tout entière) et la scène de l'évangile, quelle différence, quelle déchéance! Et à ceux qui ne sont pas contents, Jésus dira: "Détruisez ce Temple, et en trois jours, je le rélèverai." Ce à quoi ses adversaires répliquent: "Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple (c'est encore frais dans toutes les mémoires, mais cette reconstruction, que valait-elle aux yeux de Dieu?), et toi, en trois jours tu le relèverais!" Vous voyez l'oeuvre de l'homme (quarante-six ans: c'est bien plus que pour l'église du Vert-Pré!) et l'oeuve de Dieu (trois jours) en qui on ne croit pas quand il envoie son Fils unique.

    Je terminerai cette homélie en citant un extrait du Cardinal Ratzinger qui date de 1975 dans sa version originale allemande (je publierai le texte en entier tout au long de cette semaine):
 
"C'est l'Esprit qui édifie les pierres, non l'inverse. L'Esprit ne peut être remplacé par l'argent ou par l'histoire. Là où ce n'est pas l'Esprit qui construit, les pierres en deviennent muettes. Là où l'Esprit n'est pas vivant, où il n'agit et ne règne pas, les cathédrales deviennent des musées, des monuments commémoratifs du passé (ou des salles de concert...; on a appris ces derniers jours que la Sainte Chapelle à Paris est même devenue le "théâtre" d'un défilé de mode!), d'une beauté triste parce que morte. (...) La grandeur de notre histoire et nos possibilités financières ne nous apportent pas le salut; elles peuvent devenir gravats sous lesquels nous étouffons. Si ce n'est pas l'Esprit qui construit, l'argent construit en vain (les efforts humains aussi). La foi seule peut garder vivante les cathédrales et la cathédrale millénaire nous interpelle: avons-nous la force de la foi, qui seule peut donner présent et avenir? En fin de compte, ce n'est pas le service de protection des monuments - quelque important et précieux qu'il soit - qui pourra entretenir la cathédrale, mais bien l'Esprit qui l'a créée."

    Ce qui vaut pour les cathédrales vaut aussi pour les églises: "Toutes les églises sont fondamentalement interchangeables et d'égale dignité" (Card. Ratzinger). Permettons donc à l'Esprit d'édifier notre église en nous aidant à croire en Jésus, la pierre rejetée par les bâtisseurs, mais devenue pierre d'angle.
 
 
1. À l'époque où j'ai prononcé cette homélie, je desservais la paroisse du Vert-Pré (Martinique)

Pour entrer dans la vie, faire ou accueillir? - Homélie 28° dimanche du Temps Ordinaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)

28-TOB-ev.jpeg

 

Avec l’évangile de ce dimanche nous arrivons à la fin de la section morale de Marc qui a commencé au chapitre 8, verset 31 où, en réponse à la foi de Pierre, Jésus avait annoncé pour la première fois sa Passion et sa Résurrection. Cette première annonce est suivie d’un appel adressé à la foule avec les disciples : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même ; qu’il prenne sa croix et qu’il me suive (v. 34). La morale chrétienne consiste donc foncièrement à suivre Jésus, le Messie. Jésus nous est présenté comme le Maître (9, 17.38 ; 10, 17.20) qui enseigne avec l’autorité de Dieu en personne : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le (9, 7). La morale chrétienne est une morale révélée qui est bien plus qu’un ensemble de préceptes qui viendraient s’ajouter à la morale naturelle. Elle consiste dans une communauté de vie avec Jésus. Encore une fois, il faut donc prendre garde de ne jamais séparer le dogme de la morale, Jésus de la vie chrétienne, sous peine de tout confondre … et d’envoyer tout promener. En résumé : pas de Jésus sans vie chrétienne et pas de vie chrétienne sans Jésus !

 

Remarquez aussi que le décor de cette section est double. Imaginez cela comme dans une pièce de théâtre : nous nous trouvons en alternance « en chemin » et « à la maison ». Le chemin, c’est cette route où Jésus marche à la tête de ses disciples, qui le suivent tant bien que mal vers la Croix et la Résurrection. La maison, c’est le lieu où il leur donne une formation, et où il répond patiemment à leurs questions, car souvent, ils ne comprennent pas. Pour nous, le chemin, c’est le désert de ce monde dans lequel nous devons témoigner de notre foi par notre manière d’agir ; la maison, c’est l’Eglise où nous trouvons une nourriture si nécessaire pour l’approfondissement de notre foi.

 

Puisque nous arrivons à la fin de cette section, ce sera pour nous l’occasion de la relire dans son ensemble sous un angle que nous n’avons pas encore regardé de manière explicite. Je ne vous dirai rien de révolutionnaire. C’est tout ce qu’il y a de plus classique dans la spiritualité chrétienne. Cette section aborde l’agir chrétien en trois points principaux qui recoupent les principaux domaines de la vie humaine et chrétienne.

 

Dans une première scène qui se déroule à la maison (de Pierre ?) à Capharnaüm (9, 33-50), c’est la question de savoir qui est le plus grand, de savoir qui est pour nous et qui est contre nous. C’est la question du pouvoir, de la vie politique.

 

Avec le chapitre 10 (l’évangile de dimanche dernier), c’est la question du mariage et du divorce. C’est le domaine de la vie familiale.

 

Enfin, et c’est l’évangile d’aujourd’hui, c’est le passage de l’homme qui avait de grands biens. C’est le domaine de la vie économique.

 

On voit très bien l’actualité de toutes ces questions encore dans notre monde d’aujourd’hui. (J’ai envie de dire quand même qu’alors que la politique et l’économie font l’objet de nombreux discours, la famille, elle, est le parent pauvre… mais passons…)

 

Tout cela, S. Marc le présente de manière très concrète et très vivante, à partir d’évènements précis de la vie quotidienne dans l’entourage de Jésus. La vie du monde et la vie chrétienne ne sont pas cloisonnées. Dans la vie de l’Eglise, on retrouve aussi le domaine de la politique, de la famille et de l’argent, c’est évident ! Ces trois domaines recouvrent tout naturellement ce qu’il est convenu d’appeler les trois conseils évangéliques : l’obéissance dans la communauté, la chasteté par rapport au mariage, et la pauvreté par rapport aux richesses. Tout cela est nécessaire pour pouvoir entrer dans le Royaume, pour entrer dans la vie, pour être heureux.

 

Cela suppose un dépassement de la loi. Car loi ne suffit pas. Si la loi suffisait, cela voudrait dire que nous n’aurions pas besoin de Jésus. Or, nous l’avons vu dans la question du mariage et du divorce, Jésus nous appelle à un dépassement des disputes juridiques. Dans le mariage, si quelqu’un ne commet pas l’adultère, c’est bien. Mais suivre Jésus, c’est encore autre chose. Non pas que pour suivre Jésus, il soit interdit de se marier. C’est une conception trop étroite, et même carrément erronée, du conseil évangélique de la chasteté, qui s’adresse à tout le monde, à chacun selon son état de vie, dans le mariage ou dans la vie célibataire.

 

L’homme de l’évangile d’aujourd’hui (S. Marc ne dit pas que c’est un « jeune homme » mais « un homme »), était-il marié ou pas ? Ce que nous savons, c’est que quand Jésus lui rappelle les commandements, notamment celui qui dit : ne commets pas d’adultère, l’homme répond : Maître, j’ai observé ces commandements depuis ma jeunesse. Mais quand Jésus l’appelle le suivre, il devint sombre et s’en alla tout triste.

 

Voilà donc un homme qui veut avoir en héritage la vie éternelle, qui a observé les commandements depuis sa jeunesse. Et pourtant, Jésus lui dit : Une seule chose te manque (sous-entendu : car observer les commandements, cela ne suffit pas pour entrer dans la vie, pour trouver ce bonheur que tu cherches). Cette chose, qui est la plus importante, qu’est-ce que c’est ? Autrement dit : qu’est-ce qui manque à la morale naturelle (l’observance des commandements) pour être chrétienne ?

 

Première réponse : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor au ciel. Bien sûr. C’est une bonne réponse, mais elle est incomplète. Ce qui intéresse l’homme, ce n’est pas d’avoir un trésor dans le ciel. Ce n’est pas si mal d’avoir un trésor dans le ciel, mais à quoi cela sert-il si on n’y entre pas soi-même, si on n’a pas le ciel en héritage ? Or, c’est bien cela qui intéresse l’homme. Et il est évident que si on veut avoir en héritage la vie éternelle, il vaut mieux y avoir un trésor. Mais, je répète, à quoi bon le trésor si on n’a pas l’héritage ?

 

Alors je pense que vous savez quelle est l’autre réponse qui doit venir compléter la première : puis viens et suis-moi. Très bien ! Mais comme c’est exigeant ! Il ne suffit donc pas de distribuer aux pauvres ce qu’on a ? – Non ! Cela suffit peut-être pour avoir le Prix Nobel de la Paix, mais pas pour aller au ciel. –  Comment ? Mais vous demandez des choses impossibles, inhumaines ! – Impossibles, oui, pour l’homme, mais pas pour Dieu. Jésus le dit lui-même. Ecoutez bien : Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible pour Dieu.

 

Remarquez la nuance avec la parole précédente : Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! … Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! L’homme peut faire ce qui est difficile, et Jésus n’est pas venu pour nous en dispenser. Mais ce que l’homme ne peut pas faire, est possible à Dieu. Donc, seul Dieu peut le faire.

 

Qu’est-ce qui est non pas impossible mais difficile à l’homme ? C’est de se détacher des richesses, c’est de renoncer à ses biens, c’est de partager avec les pauvres. Un garçon du catéchisme remarquait à ce propos avec beaucoup de perspicacité : « Un chameau se soucie tout autant de passer par le trou d’une aiguille qu’un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Je serais tenté de modifier légèrement cette remarque, et de dire qu’un chameau se soucie tout autant de passer par le trou d’une aiguille qu’un riche de partager ses biens avec les pauvres ». On se soucie bien davantage de voler que de partager… Partager, c’est difficile. Sinon on ne donnerait pas un Prix Nobel à ceux qui le font. Mais ce qui est difficile surtout, même quand on a le Prix Nobel, c’est d’admettre que malgré tout ce qu’on peut faire avec la pus grande générosité et la plus haute technicité, et qui est déjà très difficile, on ne trouve pas une solution satisfaisante pour « mettre fin à la faim », si je puis dire. Cela est terriblement difficile, d’autant plus que l’on est riche, non seulement en argent et en biens, mais surtout en intelligence, en savoir-faire et en générosité.

 

Dans l’évangile, S. Marc nous dit cela très finement mais avec beaucoup de force, si l’on prend la peine de l’écouter avec attention. Alors, encore un petit effort…

 

La question de l’homme était : que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? La réponse de Jésus est : Amen, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Evangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle. La difficulté pour entrer dans le Royaume, ce n’est pas tant d’apprendre à faire, que d’apprendre à recevoir ce que l’on ne peut pas faire, après avoir tout essayé pour le faire ! C’est sur cette difficulté qu’ont buté déjà nos premiers parents, alors qu’ils étaient encore dans l’état de justice originelle. Ils ont voulu accaparer le fruit que seul Dieu pouvait leur donner.

 

La grâce de l’Esprit Saint, le Père des pauvres, vient au secours de notre faiblesse. Mais nous devons reconnaître cette faiblesse. Pour notre orgueil, c’est terriblement difficile, mais pas impossible, du moins si l’on veut suivre Jésus. Car sans lui, nous ne pouvons rien faire, ni dans le domaine de la politique, ni dans celui de la famille, ni dans celui de l’économie. L’obéissance, la chasteté et la pauvreté ne sont pas d’abord des choses à faire, mais des grâces à recevoir des mains du Maître de l’impossible. Recevoir, c’est le privilège de l’enfant. C’est bien l’enfant qui est au cœur de toute cette partie de l’évangile. L’enfant, c’est celui qui sait accueillir ce qu’il n’arrive pas à faire lui-même, tant qu’il ne peut pas le faire lui-même. La grâce n’est pas un oreiller de paresse, mais un apprentissage difficile de l’humilité confiante. Ce n’est pas sans raison qu’à Fatima, il y a quatre-vingt-dix ans, d’abord l’ange, et ensuite la Vierge Marie se sont adressé à trois enfants pour rappeler au monde entier, menacé par la guerre et par le communisme, l’urgence de la prière et de la pénitence.

 

En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda ...

En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda ...

Pour entrer dans la vie, faire ou accueillir? - Homélie 28° dimanche du Temps Ordinaire B

Quand l'enfant paraît... - Homélie 25° dimanche du Temps Ordinaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux...

Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux...

 
       Un curé de paroisse en France raconte comment son évêque, un jour, lui conseille de faire travailler l’'évangile de S. Marc aux enfants du catéchisme. Suivant les recommandations de l'’évêque, le curé travaille le commentaire d’'un moine bénédictin belge qui présente l’'évangile de S. Marc comme étant construit autour de deux questions : "Qui est Jésus ?" - "Comment marcher à sa suite ?" Il en parle aux catéchistes qui lui disent : "Ah non ! Mr le Curé ! c'’est trop abstrait pour des 6èmes et des collégiens plus intéressés par les faits de société et les problèmes de leur âge… ...

       Peu de temps après il y avait dans cette paroisse une journée de préparation à la profession de foi. Le matin, le prêtre, écoutant son évêque plutôt que ses catéchistes, amène les jeunes à travailler sur le prologue de S. Marc : le baptême de Jésus (Tu es mon Fils bien-aimé). L'’après-midi, en préparation aux confessions, il présente l’'épisode de Jésus qui chasse les démons : "En bientôt 25 ans de sacerdoce, je n’ai jamais eu de confessions comme cette fois-là…." À partir de là les enfants ont commencé à vider leur sac et à sortir tous les poisons qu'’ils avaient ingurgité par des "gothiques satanistes" et des sites porno, avec des tentatives de suicide ou des fugues à la clé. Pour la première fois de sa vie, sur plus de 60 jeunes, il n'’y a eu aucun problème de discipline. Jamais les cahiers n’'avaient été si bien tenus et illustrés.

       L'année suivante il a continué avec S. Luc. Le projet est de faire travailler les 4 évangiles en 4 ans. Au bout de 4 ans, leurs cœoeurs seront vraiment nourris et prêts à affronter les tempêtes !

       En principe, je vous le rappelle encore une fois, le propos de la liturgie de la Parole des dimanches du temps ordinaire est de nous aider tous –- et pas seulement les enfants du catéchisme -– à faire une lecture continue des trois évangiles synoptiques. Malheureusement, ces derniers dimanches, ainsi que les suivants, il y a pas mal d’'entorses à ce principe. Il y a eu une coupure entre le 23e et le 24e dimanche, et entre le 24e et le 25e. Il y en aura une autre entre le 30e et le 31e. C’'est pourquoi il est d'’autant plus important de ne pas perdre de vue l'’enchaînement des évangiles du dimanche, sous peine de réduire les passages qui seront proclamés à des anecdotes sans queue ni tête, dont on essaie tant bien que mal de tirer des leçons pour aujourd’'hui.

       Dans la section précédente, vous ai-je dit dans l'’homélie de dimanche dernier, la question centrale était : CE JÉSUS, QUI DONC EST-IL ? C'’est donc la question de la foi. La nouvelle section, qui commence avec l'’évangile de ce dimanche, répond à la question suivante : QUEL EST LE COMPORTEMENT QUI CARACTÉRISE LES DISCIPLES DU CHRIST? Nous allons donc essayer de saisir le mouvement et la structure de cette partie de l'’évangile qui est du domaine de la morale.

       Ce passage (9, 33 –- 10, 31) est compris entre les deuxième et troisième "annonces de la Passion" (9, 30-32 et 10, 32-34). Essayons d’abord – rapidement (ce n’'est pas très compliqué, vous pourrez faire l’'exercice vous-mêmes, chez vous, à la maison, avec vos jeunes)– de repérer le vocabulaire qui est significatif de cette partie. Ce qui frappe d’'abord, c’est l’'usage fréquent de l'’expression "entrer dans la vie", "entrer dans le royaume". Or, Jésus ne nous dit jamais ce qu'’est ce royaume ; il nous dit seulement qu'’il faut le chercher, l'’attendre, l'’accueillir. C'’est donc une réalité mystérieuse et déconcertante, dont Jésus nous dit seulement à quoi elle ressemble, mais jamais ce qu'’elle est. Pour savoir ce qu'’est le Royaume de Dieu, il faut suivre Jésus, voilà tout !

       Dans l'’évangile de dimanche dernier, Jésus, reconnu comme le Messie par les Douze, avait lancé cet appel inouï : Si quelqu'’un veut marcher derrière moi, qu'’il renonce à lui-même, qu'’il prenne sa croix, et qu'’il me suive (8, 34). La morale chrétienne, au fond, n'’est rien d'’autre que cela : former avec Jésus, reconnu comme Messie, comme fils de l’homme souffrant, une communauté de vie jusqu’'au bout. Si l’'on détache la morale chrétienne de la personne du Christ, elle cesse d’'être chrétienne, puisque la morale chrétienne a justement comme caractéristique fondamentale d'’être une invitation à être – et à vivre – "comme Jésus".

       Ce que je viens de vous rappeler là est indispensable pour comprendre ensuite les règles de conduite (la marche à suivre, la morale) qui permettront aux disciples de Jésus d'’entrer dans la Vie, d’'entrer dans le Royaume de Dieu. Ces règles de conduite sont présentées sous forme de paradoxes, comme un renversement total des valeurs habituellement reconnues par les hommes. Par exemple, dans l’'évangile de ce dimanche, Jésus dit : Si quelqu'’un veut être le premier, qu'’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous (9, 35). On retrouvera ce même paradoxe (procédé de l'’inclusion) à la fin de cette section (10, 31). Il y en a bien d'’autres dans entre deux. Vous pourrez les repérer chez vous, à la maison.

       Ces paradoxes dénotent le renversement des valeurs de la morale chrétienne par rapport à la morale humaine. Devant ces exigences, qui paraissent énormes, la réaction habituelle est de dire : "Ce n'’est pas évident, mon Père !" Cette appréhension devant les difficultés de la vie chrétienne effleure dans le texte de l'’évangile chaque fois qu’'est évoquée la Passion de Jésus, ici en 9, 32 : Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’'interroger. Chaque fois que l'’Église rappelle telle ou telle exigence de la morale chrétienne, c’'est la même réaction, la même peur qui se manifeste.

       Un exemple parmi bien d’autres : la proclamation, en 1968, de l’'encyclique Humanae Vitae par le pape Paul VI. (Je publierai sur "Homélies à temps et à contretemps" le texte de la lettre écrite par le Padre Pio au pape onze jours avant sa mort, et publiée dans l’Osservatore romano une semaine après sa mort, comme un testament…). Tout le contexte de cette encyclique du pape, d'’une part, et de la lettre du Padre Pio à l’'occasion de sa publication, d'’autre part, sont, je crois, une parfaite illustration de ce climat de peur devant les exigences de la morale chrétienne, qui sont finalement les exigences de la Croix du Christ. Surgit alors la tentation de la désobéissance. Combien de chrétiens, de catholiques, n'’ont pas succombé à cette tentation et continuent de succomber. Le Padre Pio, ayant fait voeœu de chasteté, n'’était évidemment pas directement concerné par le thème de l’'encyclique. Mais il a obéi intellectuellement, contrairement à beaucoup d’autres prêtres et de religieux, qui se sont permis alors d'’enseigner ouvertement le contraire de ce que disait le pape. Et surtout, il avait vécu très douloureusement mais très fidèlement cette obéissance quand il a fait l’'objet d'’accusations et de sanctions injustes de la part, notamment, de certains évêques. Il vivait la Passion du Christ, lui.

       Suivre le Christ, dans ces conditions, quelle que soit la vocation particulière de chacun, c'’est dire avec lui : "il faut".
 
Pour la première fois il leur enseigna qu'’il fallait que le Fils de l’'homme souffre beaucoup, qu'’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu'’il soit tué, et que, trois jours après il ressuscite (8, 31).
 
Ce il fallait, cela n’a rien à voir avec la fatalité : c’'est le mystère de l’'obéissance. C'’est dans l’'évangile de dimanche dernier.

       Dans celui d’'aujourd'’hui, c’'est la deuxième fois :
 
Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera.
 
Dans la Croix, ce n’'est pas surtout la souffrance physique qui fait peur, c’'est la souffrance spirituelle de l’'obéissance (être livré), du renoncement à sa volonté propre, à ses raisonnements propres, surtout si on suit Jésus pour être le plus grand, le premier. Mais ce n’'est pas vouloir être grand qui est contraire à la volonté de Dieu et à la morale chrétienne. L’'obéissance (et l'’humilité qui va avec), ce n’'est pas pour s'’écraser, ce n’'est pas, comme le pensait Nietzsche, la vertu des faibles : "Voici, écrit-il, je vous enseigne le Surhomme. Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise : Que le Surhomme soit le sens de la terre" (dans Also sprach Zarathustra, livre que Nietzsche présente lui-même comme un "5e évangile", rien que ça !). 

       Dans le Royaume de Dieu, ce sont les obéissants qui règnent, ce sont les enfants qui gouvernent. C’'est pourquoi Jésus prend justement un enfant :
 
il le plaça au milieu d’'eux, l’'embrassa, et leur dit : "Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’'est moi qu'’il accueille. Et celui qui m’'accueille ne m’'accueille pas moi, mais Celui qui m'’a envoyé."
 
La contraception, et la mentalité qui l’'accompagne, n’'est pas vraiment la meilleure attitude pour l'’accueil des enfants. Le prétendu "mariage homosexuel" non plus.… Saint Hilaire dit :
 
"Par enfants, le Seigneur signifie tous ceux qui croient par la foi, après avoir écouté… comme les enfants, qui suivent leur père, aiment leur mère, tiennent pour vrai ce qu’'on leur dit. L'’habitude et la volonté de semblables dispositions nous acheminent vers le Royaume des cieux. Si nous revenons à la simplicité des enfants, nous rayonnons autour de nous l'’humilité du Seigneur". 

       Tenez, le 1er octobre, ce sera la fête de Ste Thérèse de l'’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Si nous lui demandions cette grâce. N'ayez pas peur de poser des questions à Jésus. Il est venu non seulement pour marcher, mais pour demeurer avec vous. La maison, c'est chez vous, dans votre famille...
Quand l'enfant paraît... - Homélie 25° dimanche du Temps Ordinaire B

Quand s'installe l'erreur, que nous proclamions la vérité - Homélie 24° dimanche du TOB

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
Qui donc est Jésus?

Qui donc est Jésus?

       Avec l’'évangile de S. Marc, nous franchissons aujourd’hui une étape décisive dans le cheminement de la foi comme réponse à la question : Qui donc est Jésus ? La réponse, il ne suffit pas de la réciter du bout des lèvres. Souvenez-vous : Ce peuple m'’honore des lèvres, mais son coeœur est loin de moi (Mc 7, 6). Ce n'’est pas seulement le "par cœoeur" d'’une formule récitée, c’'est le "par cœoeur" d'’une vie donnée que le Seigneur attend de nous. D'’où l'’importance de la mise au point de Jésus dans la deuxième partie de l’'évangile de ce dimanche.

       J’'aime beaucoup la manière dont S. Marc commence son Évangile, comme sur des chapeaux de roue, en "pole-position", en écrivant, dès le premier verset : Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le fils de Dieu. Rivaliser avec Ralph Schumacher ou Lewis Hamilton sur un circuit de Formule 1, ce n’'est pas donné à tout le monde, mais croire dans le sillage de S. Marc, c’'est un don de Dieu pour tous. À condition de se souvenir que la foi, c’'est comme la Bible (cf. homélie : L'’ÉVANGILE FRAIS OU EN CONSERVES) : elle ne se laisse pas couper en petits morceaux, et si on le fait quand même, on n'’y comprend plus rien. La foi, c'’est à prendre ou à laisser. Elle n’'est pas la conclusion d’'un raisonnement, ni le résultat d'’une enquête d'’opinion. Elle n’'est pas objet de discussion ; elle ne se laisse pas négocier. Pour qui prenons-nous le Seigneur ? Il vient pour nous sauver, et nous, qui sommes dans le pétrin du péché, nous irions lui imposer des conditions et des négociations, comme ces séminaristes, qui, dans un élan soudain de zèle intellectuel, avaient organisé un carrefour sur les anges, pour arriver à la conclusion ... qu'’ils n’'existent pas ?

       C'’est ainsi qu'’à la fin de l'’évangile, S. Marc nous montre la foi du centurion comme étant le modèle de la foi du chrétien : Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! (15, 39) Ce centurion était un païen. Et voilà qu'’en voyant Jésus mourir sur une croix, il fait sa profession de foi. Admirable !

       Pourtant, au chapitre 8, la foi des Douze, eux qui étaient avec Jésus depuis déjà un certain temps, cette foi que proclame Simon-Pierre dans l’'évangile d'’aujourd’'hui, n’'en est pas encore là. S. Marc nous montre là tout un cheminement, un itinéraire avec des étapes successives. Mais ce cheminement se distingue nettement de celui de la foule, d’'une part, et des opposants de Jésus (Hérode, les pharisiens, les scribes), d'’autre part.

       Tous sont mis devant une question qui les taraude, inévitable : Qui donc est Jésus ? Cette question est déjà posée au chapitre 6 (v.14-16) :
 
Comme le nom de Jésus devenait célèbre, le roi Hérode en entendit parler. On disait : "C’'est Jean le Baptiste qui est ressuscité d’'entre les morts, et voilà pourquoi il a le pouvoir de faire des miracles". Certains disaient : "C'’est le prophète Élie". D'’autres disaient encore : "C'’est un prophète comme ceux de jadis." Hérode entendait ces propos et disait : "Celui que j’'ai fait décapiter, Jean, le voilà ressuscité !"
 

       Vous y reconnaissez sans peine la réponse à la première question de Jésus dans l’'évangile d’'aujourd’'hui au chapitre 8. C'’est ce qu’'on appelle une inclusion.
 
"L'’inclusion sémitique est un procédé littéraire par lequel une même pensée est exposée en formules fortement semblables, au début et à la fin d’'une ou de plusieurs péricopes ; elle limite ainsi clairement le début et la fin d’'une unité littéraire." (H. Van de Bussche)
 
Par ce procédé de l’'inclusion, S. Marc nous fait comprendre que c’'est bien la grande question qui se pose en cette section des pains. Se distinguant nettement des opinions courantes, la foi de Pierre et des Douze n’'est pas une foi qui jaillit comme un geyser (la foi du centurion), mais une foi que se développe lentement, par étapes successives.

       Voici, dans la bouche de Jésus, quelques expressions significatives :
 

- Écoutez-moi tous et comprenez bien… (7, 14) ;
- Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n'’écoutez pas ? Vous ne vous rappelez pas ?… (8, 18).
- Vous ne comprenez pas encore ?… (8, 21) ;
 

       Ces incompréhensions s’'enracinent finalement dans les coeœurs :
 
- Ils n’'avaient pas compris la signification du miracle des pains : leur cœoeur était aveuglé… (6, 52) ;
- Ce peuple m'’honore des lèvres, mais son coeœur est loin de moi… (7, 6) ;
- Anisi, vous aussi, vous êtes incapables de comprendre ? (7, 18) ;
- C’'est du dedans, du cœoeur de l'’homme, que sortent les pensées perverses…. (7, 21) ;
- Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pain ? Vous ne voyez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le coeœur aveuglé ? (8, 17).
 

       Cette lenteur dans le cheminement de la foi chez les uns, cet endurcissement aussi, ce refus de croire chez d’autres, ces différentes attiudes, S. Marc les présente comme un miroir dans lequel les chrétiens de sa communauté à Rome pouvaient se reconnaître, un miroir dans lequel nous aussi, nous pouvons nous regarder nous-mêmes, pour peu que nous acceptions de nous remettre en cause. Dans cette ligne, permettez-moi de vous soumettre trois questions.

       La première, c’'est : Ce Jésus que je rencontre dans l’'Eucharistie du dimanche, qui est-il ? Qui est-il pour les hommes ? Qui est-il pour moi : le même, ou quelqu’'un d'’absolument unique ? Autrement dit : ma foi en Jésus-Eucharistie se distingue-t-elle résolument des opinions courantes et à la mode, même si elle n’'est pas encore parfaite ?

       La deuxième : Quel est mon cheminement dans cette foi ? Cette foi grandit-elle, lentement sans doute, mais sûrement ? Ou bien, devient-elle de plus en plus tiède et diluée, du bout des lèvres ?

       La troisième : Qu'’est-ce que je fais pour grandir dans "l'’intelligence de la foi" ?

       Je ne crois pas dans la mesure où je comprends, c’'est entendu ; car c’'est une mesure bien trop étroite pour Dieu. Il serait plus exact de dire que je comprends dans la mesure où je crois. Car comprendre n'’est tout de même pas contraire à la dignité de l'’homme, que je sache. Ne pas agir conformément à la raison est contraire à la nature de Dieu. C'’est ce que Benoît XVI n'a cessé de nous rappeler.

       La foi chrétienne trouve son origine en Orient, mais elle n'’a pu se développer que grâce à la rencontre avec la philosophie grecque. Benoît XVI, lors de son voyage en Bavière, avait cité Théodore Khoury, théologien à Münster qui a édité une partie du dialogue de l'’empereur byzantin Michel Paléologue avec un Persan cultivé sur le christianisme et l’'islam et sur la vérité de chacun d’eux. C’'était vers la fin du 14e siècle. Dans ce contexte, Khoury cite une œoeuvre du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui explique que Ibn Hazn va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie.

       Selon cette présentation de la foi de l'’islam, il n'’y a rien à comprendre à Dieu. Il n'’y a qu'’à croire, et puis c’'est tout. Or, cette vision de la foi, non seulement Benoît XVI n'’a jamais dit qu'’elle était celle de tout musulman, mais il a ajouté qu'’elle s’'est infiltrée dans la foi des chrétiens. Benoît XVI fait remarquer que, depuis la fin du Moyen Age jusqu'’à aujourd'’hui, en passant par la Réforme protestante et les Lumières, des tendances se sont développées dans la théologie catholique qui rompaient la synthèse entre esprit grec et esprit chrétien. Et il ajoute :

"En opposition à cela, la foi de l'Eglise s'est toujours tenue à la conviction qu'entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie dans laquelle — comme le dit le IVe Concile du Latran en 1215 — les dissemblances sont certes assurément plus grandes que les ressemblances, mais toutefois pas au point d'abolir l'analogie et son langage. Dieu ne devient pas plus divin du fait que nous le repoussons loin de nous dans un pur et impénétrable volontarisme, mais le Dieu véritablement divin est ce Dieu qui s'est montré comme logos et comme logos a agi et continue d'agir plein d'amour en notre faveur. Bien sûr, l'amour, comme le dit Paul, "dépasse" la connaissance et c'est pour cette raison qu'il est capable de percevoir davantage que la simple pensée (cf. Ép 3, 19), mais il demeure l'amour du Dieu-Logos, pour lequel le culte chrétien est, comme le dit encore Paul logikè latreia —: un culte qui s'accorde avec le Verbe éternel et avec notre raison (cf. Rm 12, 1)."


       Cette partie de son discours, personne n’'y a prêté attention, évidemment, et c’'est pourtant là que nous sommes personnellement concernés.
 
         Toutes ces réflexions peuvent paraître très éloignées de l'’horizon de notre foi de tous les jours. Détrompez-vous. Car cette tendance à vouloir dénier à la foi son caractère raisonnable s’'est infiltrée dans les conceptions de beaucoup, sans même qu'’ils s’'en aperçoivent. Quand on dit : "Je crois en Dieu, mais je ne sais pas Dieu", comme je l’'ai lu sous la plume d'’une dame qui se présente comme catholique engagée dans un mouvement d’'Église, alors on s’'engage tête baissée dans un divorce entre foi et raison, sans en mesurer les conséquences désastreuses.
 
        Une de ces conséquences, c’'est que l’'on n’a plus aucune base solide pour témoigner de sa foi dans un dialogue inter-religieux franc et serein. On en est réduit alors à dire que Dieu se chargera bien lui-même de ce travail en temps voulu, qu'’il n'’y a qu'’à lui faire confiance, et tout cela au nom de la charité chrétienne, dont l’'institution de l’'Église catholique n'’a décidément rien compris. "Face à l’'erreur, la première charité est de dire la vérité" , disait quelqu'’un qui n’'est pas encore contaminé par le virus du fidéisme. C’'est ce que dit aussi cette prière bien connue, faussement attribuée à S. François d’Assise, mais reprise dans la Liturgie des Heures : "Quand s’'installe l’'erreur, que nous proclamions la vérité".

       Dans la deuxième partie de l'’évangile, Jésus, qui a dit face au païen Pilate : Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix (Jn 18, 37), ce même Jésus nous rappelle que cela ne peut se faire qu’'au prix de sa vie. Tu es le Messie, disait Pierre. Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens, précise Paul (1 Co 1, 23). C'’est ce que nous sommes tous appelés à faire en Église.
Quand s'installe l'erreur, que nous proclamions la vérité - Homélie 24° dimanche du TOB

De quoi réfléchir - Homélie 23° dimanche du Temps Ordinaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
23-T.O.B.jpg
 
       Après la controverse avec les pharisiens sur la pureté rituelle, Jésus joint les actes aux paroles, et il se rend en territoire païen (donc impur), dans la région de Tyr, dans l’'actuel Liban... C’'est là qu'’il expulse le démon de la fille d'’une femme de nationalité syro-phénicienne : le pain n'’est pas seulement pour les enfants (les Juifs, les purs), mais aussi pour les petits chiens (les païens, les impurs).

       Ensuite, Jésus passe à l’'est, en plein territoire de la Décapole, c'’est-à-dire dans l’'actuelle Jordanie. Il reste donc chez les païens. C’'est l’'évangile d’'aujourd’'hui, propre à S. Marc. Et c’'est après cela qu’'il situe la deuxième multiplication des pains. Il accomplit pour les païens le même signe que pour les Juifs sur le rivage du lac de Galilée.

       C'’est ainsi que nous comprenons mieux toute la portée de la dispute sur le pur et l’'impur (cf. homélie de dimanche dernier), quand il s’'agit de manger le Pain que Dieu donne indistinctement aux uns et aux autres. Les impurs ne sont pas ceux qu'’on croit ! Les impurs, ce sont ceux qui ne croient pas, ceux qui ont le coeœur endurci, même –- et surtout –- quand ils sont juifs. Au départ, suite au péché de leurs premiers parents, tous les hommes sont impurs. Mais il y a ceux qui, en allant vers Jésus, ou en laissant Jésus venir vers eux, reconnaissent leur impureté, et se laissent purifier par lui ; et il y a ceux qui pensent qu'’ils sont purs et qu'’ils n'’ont pas besoin d’'être purifiés. Ils se tiennent bien à l’'écart des autres avec mépris ("pharisien" veut dire : séparé), et, de ce fait, ils seront tenus eux-mêmes à l’'écart de la Table du Royaume.

       Dans l'’Église, peuple où Dieu a fait tomber ce qui les séparait, le mur de la haine, en supprimant les prescriptions juridiques de la loi de Moïse (Ep 2, 14-15), tous peuvent prendre place à cette Table. Il faut relire ici tout le chapitre 2 de la lettre de S. Paul aux Éphésiens, où Paul, le pharisien converti, s’'adresse aux païens de la ville d’'Éphèse. Il commence par leur dire : Et vous, autrefois vous étiez des morts, à cause des fautes et des péchés dans lesquels vous viviez (v. 1-2). Mais il ajoute au verset suivant : Et nous aussi, nous étions tous de ceux-là, quand nous vivions suivant les tendances égoïstes de notre chair, cédant aux caprices de notre chair et de nos raisonnements ; et nous étions, de nous-mêmes, voués à la colère comme tous les autres. Belle confession…...

       S. Marc, lui, écrit pour les chrétiens de Rome, et il tient à leur montrer que "le partage du pain eucharistique (le pain que l’'Église aujourd’'hui rompt pour tous) trouve son enracinement historique concret dans la vie de Jésus avec les siens : déjà en pasteur de son peuple, il les rassemblait tous et leur rompait le pain" (Pierre Mourlon Beernaert).

       Mais, attention, cela n'’implique pas l’'abolition de toute exigence ! Au contraire, c’'est une exigence autrement plus grande qui est imposée : l'’exigence du cœoeur pur. Il est plus facile d'’avoir les mains pures que d’'avoir un coeœur pur. Il est plus exigeant de purifier son coeœur que de se laver les mains.

       "Je crois en un seul baptême pour le pardon des péchés". C’'est la foi que nous allons proclamer ensemble après l’'homélie. S. Marc nous montre que ce baptême, lui aussi, s'’enracine dans les paroles et dans les gestes historiques de Jésus. Les catéchumènes qui aujourd’'hui se préparent au baptême en sont instruits. L'’Évangile d’'aujourd’'hui nous le rappelle à nous tous : le rite de l'’Effétah "exprime la nécessité de la grâce pour entendre la parole de Dieu, et la proclamer pour le salut" (Rituel de l'’initiation chrétienne des adultes, n. 194). Au cours de ce rite, "le célébrant touche avec son pouce l'’oreille droite et l’'oreille gauche, puis les lèvres de chaque catéchumène, en disant : Effétah (c'’est-à-dire) : ouvre-toi, afin que tu proclames la foi que tu as entendue pour la louange et la gloire de Dieu (ibid. n. 196).

       La seule chose que Jésus a faite et que le célébrant aujourd’'hui ne fait pas, c’'est de prendre de la salive. (Pour les Juifs, même encore aujourd’'hui, la salive est réputée avoir une vertu curative pour les petites plaies, mais aujourd’'hui, ce qui prime, c'’est l’'hygiène.)

       Ses oreilles s’'ouvrirent ; aussitôt sa langue se délia, et il parlait correctement. Il est bien évident que cette guérison n’'est pas simplement corporelle... une guérison de plus, mais qu'’elle exprime un effet de la grâce de Dieu pour Israël et pour tous les hommes. Voyez les gestes que Jésus accomplit : non seulement il met les doigts dans les oreilles et touche la langue du sourd-muet, mais les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : Effata !, c’'est-à-dire : Ouvre-toi...

       "Si Jésus lève les yeux au ciel, c’'est pour manifester l'’origine de toute puissance de création et de restauration à laquelle, en son corps, il participe, et qu'’il peut communiquer à celui qui se laisse façonner comme un nouveau-né" (Radermakers). Le ciel, c'’est le Père qui est "aux cieux". Jésus est ce nouveau-né à l’'image duquel nous devons être transformés.

       Souvenons-nous aussi que le doigt de Dieu, c'’est l’'Esprit Saint. Le soupir de Jésus évoque lui aussi ces gémissements ineffables de l’'Esprit Saint, qui vient au secours de notre faiblesse, et qui intercède pour nous...

       Ainsi c’'est la Trinité tout entière qui est à l’œ'oeuvre dans les simples gestes de Jésus, dans les simples rites du baptême aussi, et qui nous rend "capables" de l’'Eucharistie.

       La pointe du récit, le plus étonnant de toute l'’histoire, c'’est qu'’à y regarder de près, les païens sont touchés plus facilement par la grâce que les Juifs, que les disciples. Même les Douze ne sont toujours pas guéris de leur surdité et de leur cécité. Ils auront encore du chemin à faire. S. Marc ne cesse de mettre en évidence leur lenteur à "entendre" et à "voir", à comprendre et à croire (4, 13 ; 4, 40-41 ; 8, 18 ; 16, 14). Ici, ils sont étrangement absents du récit, alors que nous savons qu'’ils sont avec Jésus durant tout son périple en territoire païen. Dimanche prochain, pourtant, nous verrons que Simon-Pierre n’'est pas totalement imperméable à tant de paroles et de gestes de Jésus.

       En attendant, réfléchissons, et n’'ayons pas peur de reconnaître que souvent, nous qui sommes des chrétiens pratiquants –- que dis-je:– "messalisants", nous qui entendons la Parole de Dieu tous les dimanches, et qui nous approchons de la table de l’'Eucharistie à chaque messe depuis tant d’'années, nous avons, nous aussi, l’'esprit bien bouché, alors que d'’autres, apparemment plus éloignés du Seigneur, se laissent plus facilement toucher par sa Parole et transformer par son Eucharistie. Finalement, pour nous, quelle sera l’'importance et l'influence de la messe de ce dimanche sur notre vie de la semaine qui commence ? Comme le disait le théologien von Balthasar de manière un peu insolente à l'’adresse des spécialistes de la Bible : "Bien peu de personnes aujourd’'hui, en ce siècle de l’'acribie philologique et de l'’art du découpage, savent que la Bible a Dieu pour auteur et, comme Origène ne cesse de le répéter, doit nécessairement avoir un sens digne de Dieu, ou alors pas de sens du tout" (Esprit et Feu, p. 49). Et un de ses disciples, à l’'adresse des théologiens, écrit dans le même sens : "Notre théologie a souvent rétrogradé au simple monothéisme, plus ou moins saupoudré de citations évangéliques. Voilà qui doit nous donner à réfléchir" (A. Manaranche, Je crois en Jésus Christ aujourd’'hui). Cette phrase a été écrite en 1968. Je ne pense pas qu’'elle ne soit plus d’'actualité. Alors, réfléchissons…..., et prions.
Les impurs, ce sont ceux qui ne croient pas, ceux qui ont le coeœur endurci, même –- et surtout –- quand ils sont juifs.

Les impurs, ce sont ceux qui ne croient pas, ceux qui ont le coeœur endurci, même –- et surtout –- quand ils sont juifs.

Il est grand, le mystère de la foi! - Homélie 21° dimanche du Temps Ordianaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
Jésus savait en effet depuis le commencement quels étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le livrerait.

Jésus savait en effet depuis le commencement quels étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le livrerait.

 
 
       "Il est grand le mystère de la foi !" Cette affirmation, vous la connaissez pour l’'avoir entendue quantité de fois à la messe, tout juste après la consécration. Et non seulement vous l’'avez entendue, mais vous avez répondu : "Nous proclamons ta mort, Seigneur, Jésus ; nous célébrons ta résurrection ; nous attendons ta venue dans la gloire".

       "Il est grand le mystère de la foi !" C’'est vrai de la foi tout court, de la foi théologale comme telle. La foi est un grand mystère. C’'est le mystère de l'’infini respect de Dieu pour notre liberté humaine, d'’un Dieu qui, pourtant, n’a qu'’un désir : que tous les hommes soient sauvés, mais qui ne veut pas que ce salut soit imposé. La foi est le remède proposé par le Médecin divin à tous ceux qui sont atteints par la maladie qui fait plus de victimes que le cancer, le Sida et les accidents de la route réunis : la maladie du péché originel, qui nous éloigne du paradis, du bonheur que Dieu a préparé pour nous. Puisque la cause de la maladie est le doute, le remède doit être la foi.

       La foi est un remède qui n’'est pas seulement accessible aux riches, mais à la portée de tous. Il faut même un cœoeur de pauvre pour l’'accueillir. C'’est Dieu qui en a payé le prix, par amour pour nous. Répondre à son invitation, c’'est abandonner toute complaisance en soi-même et dans le monde visible, et accepter de n’'être aimé qu’'au titre de sa misère, gratuitement. Les riches éprouveront plus de résistance que les pauvres avant de capituler devant la miséricorde.

       On dit quelquefois que croire est un risque : "Au risque de croire", c’'est le titre d’'un livre. "Au risque d'’aimer" aussi. Mais attention : ce n’'est pas une loterie, surtout pas une loterie où on gagne même dans le désordre. Si Pascal a pu dire que croire est un pari, c'’est pour débouter les libertins par un raisonnement à leur hauteur. Je ne crois pas en Dieu au risque de me tromper, car il ne peut ni se tromper ni nous tromper. La foi est un risque, oui, mais surtout pour Dieu, le risque d’'être méprisé, ignoré, rejeté, trahi par ses créatures…

       Disons plutôt que, pour nous, la foi est une chance et, en même temps, une épreuve. Car Dieu demande la collaboration du malade. La foi obligatoire, cela n'’existe pas. La foi évidente non plus, même si elle peut apparaître comme telle pendant un certain temps. La foi se donne à un Dieu qui se révèle progressivement en se faisant de plus en plus proche, jusqu’à s'’incarner, jusqu'’à donner sa vie pour nous, jusqu'’à se donner à manger et à boire par des hommes qui, eux, doivent grandir peu à peu dans la foi. Plus la Révélation de l’'Amour se fait intense, plus l’'acte de foi demandé est grand. C’'est toute la pédagogie de la Révélation divine. Benoît XVI faisait remarquer :
 
"On dirait qu'’au fond, les gens ne veulent pas avoir Dieu si proche, si à portée de main, si participant de leur histoire. Les gens le veulent grand, et en définitive, plutôt loin d’'eux. On soulève alors des questions voulant démonter qu’'une telle chose est finalement impossible."


       Un jour, dans l'’église des Frères Mineurs de Foligno, la bienheureuse Angèle voit la Vierge Marie déposer Jésus Enfant dans ses bras en disant : "Ô toi qui aimes mon Fils, reçois Celui que tu aimes." Jésus dormait. Tout à coup, en s’'éveillant, Jésus lui apparaît dans sa majesté immense, et lui dit : "Celui qui ne m'’aura pas vu petit ne me verra pas grand." (Cf. dans l'’évangile d’'aujourd’hui : Et quand vous verrez le Fils de l’'homme monter là où il était auparavant ?) Et il ajoute : "Je suis venu à toi, et je m’'offre à toi, pour que tu t’'offres à moi." C’'est pour cela aussi que l’'on fait tout pour évacuer le mystère de l’'Eucharistie : parce qu'’il exige une réciprocité. Jésus se fait Eucharistie pour que nous menions une vie eucharistique.

       C'’est pourquoi l'’Eucharistie est le mystère le plus difficile à croire, parce qu'’il est le plus grand et le plus exigeant, celui qui incarne le plus la miséricorde de Dieu. Ce n’'est pas moi qui vous le dis, c’'est S. Bonaventure, docteur de l’'Église. Et c’'est Paul VI qui le réaffirme dans son encyclique sur l’'Eucharistie (Mysterium fidei).

       Mais la foi en l’'Eucharistie suppose la totalité de la foi. Un lien très intime unit la foi théologale à l'Eucharistie. Jésus a d'abord parlé de croire au pain de la vie, et ensuite de le manger. Pour que le Corps et le Sang de Jésus nous transforment, il faut que nous soyons nourris des enseignements de Jésus. C'’est l'’intelligence de la foi. Nous, catholiques, nous ne faisons presque rien pour former notre intelligence au service de la foi. Le piétisme est une maladie de la foi aussi grave que le scientisme.

       L'Eucharistie est le mystère de la foi par excellence. Le test le meilleur de la profondeur de notre foi au Christ, c'est notre foi en sa présence dans l'Eucharistie. Chaque fois que la foi en général s'affaiblit, on peut dire que s'affaiblissent par le fait même le respect de l'Eucharistie et le réalisme de la foi en la présence eucharistique. Selon un sondage récent, deux tiers des Français se déclarent catholiques. Or, dans ces deux tiers, ils sont moins de 5 % à déclarer assister à la messe chaque dimanche, alors qu’'un quart se qualifie comme pratiquant. Les sociologues en concluent que l’'on peut être catholique pratiquant sans aller à la messe. Voire...…
 
      Cela ne veut pas dire que tous ceux qui vont à la messe sont de bons catholiques. Parmi ces 5 %, combien se confessent régulièrement ? Même parmi les Douze, il y avait un traître ! En tout cas, ne nous laissons pas impressionner par les chiffres. "La force n’'est pas dans la quantité mais dans l’'unité" (Manaranche).

       On le voit dès le début, dès l’'Évangile, dès le chapitre 6 de S. Jean : au début il y a une foule nombreuse. À la fin, il n'’y a plus que les Douze dont le porte-parole est Simon-Pierre, qui dit : Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Les autres, ce n'’est plus une foule nombreuse, ce sont les disciples, qui se caractérisent par leurs récriminations. Ils s’'écrient : Ce qu'’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l’'écouter !

       Pourtant, en présence du scandale que cause son enseignement, Jésus ne réagit pas en sociologue, en faisant des distinctions spécieuses entre pratiquants et "messalisants". Il ne retire rien non plus de son enseignement, pour s’'adapter à son époque ou à son auditoire. Je me souviens d’'un prêtre qui s’'est fait proprement "expulser" d'’une paroisse en Suisse. Motif invoqué par ses confrères : "Il dit des choses contraires à l’'expression de la foi d'’aujourd'’hui !" Amalgame bizarre entre le fond ("des choses"), et la forme ("l’'expression de la foi")… Jésus fait cette réponse : C'est l'Esprit qui fait vivre, la chair n’'est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (6, 63). Qu'est-ce que cela veut dire ? Ces paroles sont surprenantes dans la bouche de celui qui vient d'’affirmer la nécessité de manger sa chair. Elles ne le sont que si on les interprète de travers. Il n'’y a que deux manières légitimes de les comprendre (selon le Père Feuillet) :

Première interprétation : la chair du Christ ne servirait de rien sans l'Esprit divin qui l'anime. La nourriture eucharistique n'’est pas la chair du Christ dans son état terrestre (nous serions des cannibales !), mais dans sa Résurrection et son Ascension. L’'action de l’'Esprit Saint est ici essentielle. Elle est signifiée au cours de la liturgie de la messe par l'’épiclèse avant la consécration, l’'invocation qui a pour but d'’obtenir le don de l’'Esprit Saint pour la transformation du pain et du vin dans le corps et le sang du Christ.

Deuxième interprétation : ici le mot chair n’'est pas la chair du Christ, c'’est l'homme réduit à ses seules forces naturelles, l'homme charnel, ne peut que trouver absurdes les paroles de Jésus. Les paroles de Jésus sur l'Eucharistie sont esprit et vie. Elles présupposent pour être reçues l'action de l'Esprit Saint. La communion eucharistique elle-même ne portera aucun fruit sans l’'assistance de l’'Esprit Saint. C’'est pourquoi, après la consécration, une deuxième épiclèse invoque l’'action de l’'Esprit Saint sur l’'assemblée. Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père. Et le don du Père, c'’est l’'Esprit.

       Terminons en donnant la parole à Jean Paul II (Ecclesia de Eucharistia, 59) :
 
Frères et sœoeurs très chers, permettez que, dans un élan de joie intime, en union avec votre foi et pour la confirmer, je donne mon propre témoignage de foi en la très sainte Eucharistie. "Ave verum corpus natum de Maria Virgine, / vere passum, immolatum, in cruce pro homine !". Ici se trouve le trésor de l'Église, le cœoeur du monde, le gage du terme auquel aspire tout homme, même inconsciemment. Il est grand ce mystère, assurément il nous dépasse et il met à rude épreuve les possibilités de notre esprit d'aller au-delà des apparences. Ici, nos sens défaillent – "visus, tactus, gustus in te fallitur", est-il dit dans l'hymne Adoro te devote –, mais notre foi seule, enracinée dans la parole du Christ transmise par les Apôtres, nous suffit. Permettez que, comme Pierre à la fin du discours eucharistique dans l'Évangile de Jean, je redise au Christ, au nom de toute l'Église, au nom de chacun d'entre vous: "Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle" (Jn 6, 68).

Le pain que je donnerai, c'est ma chair - Homélie 20° dimanche du Temps Ordinaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
20 TOB 1lec
On mange le bon pain ; on mange (ou on boit) les paroles de quelqu'’un qui dit des choses intéressantes ; les amoureux se disent : je voudrais te manger, même si, en général, ils ne vont pas jusque là...… Tous ces emplois du verbe manger (et boire) se retrouvent dans l'’Écriture. Aucun sens n’'est étranger à la Révélation.

       Le repas a une valeur déjà en soi, non seulement pour sustenter le corps, mais également une valeur sociale. Mépriser ce sens littéral –- disons terre-à-terre– - en parlant de l'’Eucharistie, c'’est s'’exposer à construire un édifice sur des bases branlantes. Jésus lui-même, contrairement à Jean-Baptiste, prenait volontiers un repas :
 
Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas, il ne boit pas, et l'on dit : "C'est un possédé" ! Le Fils de l'homme est venu : il mange et il boit, et l'on dit : "C'est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs." Mais la sagesse de Dieu se révèle juste à travers ce qu'elle fait. (Mt 11, 18-19)
 
Notez ici le scandale, assorti d’une allusion à la sagesse.

       Exalter l’'Eucharistie et bâcler les repas serait contradictoire et n'’a rien de vertueux. S'’entêter à vouloir jeûner un jour de fête non plus. Un évêque haïtien, très pieux, et très porté sur l’'ascèse, et bibliste de surcroît (c’'est lui qui a traduit toute la Bible en créole haïtien) était reçu avec ses confrères en visite ad limina au Vatican par Jean-Paul II. Au cours du repas pris ensemble, il avait décidé de jeûner, pour la gloire de Dieu, sans doute. Jean-Paul II, ayant remarqué son peu d'’appétit, lui demande pourquoi il mangeait si peu. Notre évêque, gêné, de répondre qu'’il voulait jeûner. Le Saint-Père a dû faire usage de son autorité et lui dire : "Monseigneur, mangez !"
 
       S. François de Sales, au cours d'un repas, avait scandalisé quelqu’'un. Son détracteur lui avait reproché d’'avoir un bon coup de fourchette. Mr de Genève lui avait répondu : "Quand je jeûne, je jeûne ; quand je mange, je mange !" Savoir apprécier un bon repas, en famille et sous le regard du Seigneur, c’'est déjà une préparation à l’'Eucharistie. Même les Chartreux, les dimanches et jours de fête, prennent leur repas ensemble. Je n'’y ai jamais été invité, mais je suis sûr qu'’ils mangent bien, aussi sûr qu'’ils jeûnent bien.

       Mais un Juif ne pouvait ignorer le rôle du repas dans ses relations avec Dieu. Il y avait des repas sacrés. Dans l’'Ancien Testament déjà, chaque fois que Dieu conclut une alliance, c’'est dans le cadre d’un repas. Et puisque prendre un repas avec quelqu’'un signifie nouer des relations étroites avec lui, le repas sacré avait comme "valeur ajoutée" l’'accès à l’'intimité avec Dieu. L'’initiative de ces repas vient toujours de Dieu. C'’est lui qui convoque. Manger et boire, c'’est alors manger et boire en sa présence, et donc "nourrir" des relations d'’amitié avec lui.

       La joie est un élément essentiel de ces repas. Et pour favoriser cette joie, Dieu prévoit un menu de fête. Pas de restrictions alimentaires, pas d'’interdiction d’'alcool non plus, comme c'est le cas encore aujourd’'hui dans certaines confessions protestantes. Non, Dieu veut voir ceux qu'’il invite à sa table heureux de manger et de boire avec lui. Le synoptiques nous rapportent ainsi que l'’Eucharistie a été instituée le soir du Jeudi Saint au cours du repas pascal. Et ce n'’est pas de l’'eau que Jésus a pris pour nous donner son sang à boire, c’'est bien du vin. Si le pain représente la nourriture indispensable, le vin, lui, représente la surabondance. Vivre sans pain, c’'est difficile. Vivre sans vin, c’'est possible. Mais un repas sans vin, ce n’'est pas un repas de fête. Même pour décrire ce qui doit arriver à la fin, le Seigneur a eu recours au repas. Le bonheur éternel consistera à manger des viandes grasses et à boire des vins plantureux en présence de celui qui est appelé Messie ou Fils de l'’homme. Mais là, nous sommes dans la métaphore, bien sûr.

       Tout comme dans la première lecture d’'aujourd'’hui : ici, l'’invitation consiste à manger le pain et à boire le vin de la Sagesse, dont non seulement la valeur nutritive, mais aussi le caractère festif, est bien supérieure aux nourritures terrestres. S. Paul, de même (2e lect.) nous invite à ne pas nous enivrer de vin mais de l'’Esprit Saint. La prévention routière (en France) utilise une traduction plus libre (et plus libérale) : "Boire ou conduire : il faut choisir !", ou encore (à la Martinique) : "Si ou boulé, pa woulé". Pour S. Paul le choix n’'est pas entre boire et conduire, mais entre s’'enivrer de vin ou s'’enivrer de l’'Esprit Saint, que l’'on soit au volant ou pas. Mais revenons à nos moutons….

       Toute cette richesse de sens, sans en négliger aucun, trouve son accomplissement dans le Christ, la sagesse de Dieu qui se révèle juste à travers ce qu'elle fait. Pour manger la Sagesse et s’'enivrer de l'’Esprit Saint, comment faire ? Comment accomplir le sens littéral, sans l’'abolir ? Peut-on exalter l'’Esprit sans renier le corps, célébrer le Corps sans renier le pain et le vin ?

       À ces questions, une seule réponse : l’'Eucharistie. Dans l’'Eucharistie Dieu nous divinise sans rien déshumaniser, bien au contraire. Car l’'Eucharistie, c’'est Dieu qui s’'anéantit au plus bas : l’'apparence du pain. C'’est la poursuite jusqu’'au bout de l'’anéantissement de l'’Incarnation et de la Croix, par amour pour l’'homme sans intelligence.
 
      S. Alphonse de Liguori écrit : "Le pain est un aliment qui se consomme quand on le mange et se conserve quand on le garde. C’'est pour ce motif (…...) que Jésus Christ voulut se laisser à nous sous les espèces du pain ; elles lui permettent, non seulement d’'être consommé dans la communion, par les âmes aimantes auxquelles il s'’unit, mais encore d’'être conservé dans le tabernacle, de nous procurer la joie de sa présence et le perpétuel souvenir de son immense amour." Et en citant S. Paul : Il s’'est anéanti lui-même en prenant la condition de serviteur (Ph 2, 7), il s’exclame : "Mais que dirons-nous en le voyant prendre l’'apparence du pain ?" Et c’'est cet anéantissement qui permet aux pécheurs que nous sommes d’'oser nous approcher de lui. Qui le ferait sinon ? Personne !

       Et voilà ce qui scandalise les âmes bien pensantes d’'hier et de toujours. Au nom de la "religion", elles ne veulent entendre parler d’'un tel abaissement. Elles ne comprennent pas que c’'est le propre de l’'amour de s'’abaisser. En refusant l'’abaissement, c'’est l'’amour qu’'elles refusent. Alors elles se réfugient dans des explications soi-disant "spirituelles" de l'’eucharistie, basées sur une interprétation exclusivement métaphorique des paroles de Jésus, dans le chapitre 6 de S. Jean notamment.

       Ceci dit, gardons-nous tout autant d'’une interprétation trop matérielle. Quand vous communiez au corps et au sang de Jésus vous n’'êtes ni des anthropophages (ce dont les premiers chrétiens ont bien été accusés par les païens), ni des vampires !
 
       Je me souviens, étant enfant, quand je me préparais à ma première communion. La brave catéchiste nous mettait en demeure de ne jamais croquer la sainte hostie avec les dents. Il fallait la laisser fondre dans la bouche, pour ne pas faire de mal à Jésus, nous disait-elle. Cette personne, sans doute très pieuse, mais mal éclairée, ignorait que Jésus, dans le passage de l’'évangile d’'aujourd'’hui, emploie sept fois l’'expression manger ma chair, dont trois fois sous la forme très crue de trogô, qui veut dire… croquer, mastiquer, broyer. La présence du Christ, sous les apparences du pain et du vin, est une présence réelle, mais spirituelle.
 
       La liturgie de la préparation des dons emploie ce qualificatif. En présentant le pain, le célébrant dit : "il deviendra le pain de la vie" (ex quo nobis fiet panis vitae) ; en présentant le vin, il dit : ex quo nobis fiet potus spiritális (= boisson spirituelle), ce que la traduction française ne rend qu'’approximativement en disant : "il deviendra le vin du Royaume éternel". Ce qui est là, après la consécration, c’'est un être corporel, le Christ ; mais il est là de façon non corporelle, et, en ce sens, spirituelle.

       Le caractère spirituel de la présence réelle signifie notamment que c'’est une présence indivisible. Quand le célébrant accomplit la fraction du pain, non seulement il ne fait pas de mal à Jésus, mais il ne le divise pas. Le Christ est tout entier dans chacune des parties. C’'est le signe seulement qui est rompu.

       Il exclut aussi absolument l’'imagination selon laquelle l’'hostie et le vin consacrés constitueraient une sorte de réceptacle minuscule dans lequel le Christ serait "à l’'étroit".

       Il faut dire de même que le Christ n’'est pas localisé dans l'’Eucharistie. Il est pourtant lié au lieu où se trouvent les espèces, ce qui faisait l’'émerveillement du S. Curé d’Ars. Le Christ est là où sont les saintes espèces. Mais il est là sans être localisé, ce qui exclut le faux problème de la "multilocation".

       C'’est aussi la raison pour laquelle le corps du Christ est là sans pouvoir agir physiquement, et que le corps eucharistique est une présence invisible, inodore et sans goût. Ne disons pas non plus que les espèces "cachent" le Christ à la manière d’'un rideau. Elles manifestent sa présence, au contraire, aux yeux de la foi.

       Enfin, n'’oublions jamais que si le Christ se donne en vraie nourriture, c’'est pour s'’unir spirituellement à nous, croyants. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. Celui ou celle qui se contente de manger matériellement le corps du Christ, tout en "demeurant" ... dans le péché, au lieu de vouloir "demeurer en lui", commet un sacrilège, car cela fait du sacrement un signe menteur. La vraie doctrine catholique ne veut pas favoriser les scrupules paralysants, mais pas davantage l'’immobilisme et la paresse spirituelle de celui qui s'’installe dans un péché grave, encore moins le contentement de soi et le mépris pharisaïque des pécheurs, quels qu'’ils soient. Pour les péchés dits véniels, l'’eucharistie a pour effet de les remettre, et surtout d'’en purifier le croyant, dans la mesure où il s’'en repent sincèrement. Le désir de communier doit être accompagné du désir de la sainteté, et le désir de la sainteté du renoncement au péché. Quand Jésus dit à ses disciples : J'’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir (Lc 22, 15), il a dû renoncer à bien plus que cela.

Quand Dieu fait signe - Homélie 17° dimanche du T.O.B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
17-TOB-ev.jpeg
 
Nous quittons aujourd'’hui, et ce pour plusieurs dimanches, l’'évangile de S. Marc. La liturgie nous parachute brusquement dans l'’évangile de S. Jean. Mais dans l’'homélie de dimanche dernier, j'’avais déjà annoncé la couleur: S. Jean nous donne le contenu de l’'enseignement dont S. Marc se borne à nous dire qu'’il était long.
 
À l’'endroit où nous atterrissons dans l’'évangile de S. Jean (le début du chapitre 6), il y a un changement brusque également, puisque tout le chapitre 5 se déroule à Jérusalem, et qu'’au début du chapitre 6, nous nous trouvons sans transition de l’'autre côté du lac de Tibériade. Tous ces déplacements, jadis, dans la vie de Jésus, comme aujourd'’hui dans la liturgie, sont l'’occasion de faire la différence entre les auditeurs occasionnels (auditeurs d'’occasion), qui ne comprennent rien, et les vrais disciples de Jésus, qui ne comprennent pas grand-chose non plus, mais qui se font "enseignables".

       L'’évangile de Jean n’'est pas un évangile facile, dit-on. Alors que celui de Marc s'’adresse aux catéchumènes (ou aux enfants de la première année de catéchisme), l’'évangile de Jean s'’adresse, lui, à un public averti, au croyant éclairé, qui a déjà derrière lui une longue maturation. "Ici, écrit le cardinal Martini, on ne peut pas lire une page ou quelques lignes, et saisir globalement le sens des choses qui y sont dites ; car on ne sait pas pourquoi elles sont dites à ce moment-là, ni quelle signification précise elles présentent. Souvent les commentaires expliquent des choses qui vont de soi et que nous avons déjà comprises, mais ne répondent pas aux questions que l’'on se pose vraiment en lisant cet évangile de Jean : pourquoi l'’évangéliste insiste-t-il à cet endroit sur cette idée ? Et ainsi de suite."

       En ce qui concerne le passage de ce dimanche, le miracle des pains, qui, avec Jésus qui marche sur l’'eau, introduit le long enseignement de Jésus, impossible de se contenter de dire aux gens qu'’il faut éviter de gaspiller de la nourriture et qu'’il faut partager avec ceux qui n’'en ont pas, même si c'’est vrai en soi, et d'’une brûlante actualité. Mais là n’'est pas la question! La question n’'est pas de savoir ce que nous pouvons faire dire à l'’évangile pour coller à l’'actualité, faite, hélas, de catastrophes, de guerres et de famines, et, heureusement, de dévoloppement durable. Nous serions alors de ces disciples d'’occasion, condamnés à ne rien comprendre aux signes de Dieu. La question est de savoir ce que S. Jean et l’'Esprit Saint veulent nous dire. Et cela demande un minimum d'’honnêteté intellectuelle. Cela ne veut pas dire que dans ce cas, nous comprendrons tout et tout de suite. Cela veut dire que nous acceptons de ne pas comprendre, tout en cherchant à comprendre de mieux en mieux dans la fidélité, dans la durée, comme Ste Thérèse de Lisieux, sans nous décourager.

       Jésus accomplit le signe des pains, non pas pour remplir les ventres, mais pour signifier la vie divine qu'’il est venu donner : Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l'homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son empreinte. (Jn 6, 26-27).

       C’'est aussi le sens de l'’ordre de Jésus : Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu. Cet ordre sous-entend que la nourriture donnée par Jésus n'’est pas périssable, contrairement à la manne du désert. Le pain que Jésus donne n’'est pas un pain éphémère mais une source permanente de vie. La manne pourrissait si on en ramassait plus que nécessaire pour la journée. Le pain de Jésus, lui, demeure pour toutes les générations futures, pour tout le temps de l’'Église.

       Philippe, qui faisait bien partie des vrais disciples de Jésus, de ceux qui le suivaient partout, n’'a pas compris la question que Jésus lui posait pour le mettre à l’'épreuve : Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'’ils aient à manger ? Philippe lui répondit : "Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain." Jésus savait bien ce qu'’il faut faire dans une telle situation et comment y remédier, mais il posait la question à Philippe pour lui faire prendre conscience de l'’impossibilité pour l’'homme de résoudre ce problème par lui-même, fût-ce avec une bonne dose de générosité et de savoir-faire. L'’homme ne pourra jamais rassasier l’'homme. C’'est Jésus seul qui peut combler pleinement tout besoin et toute aspiration. Tout ce que l'’homme peut faire, c'’est obéir à l’'ordre de Jésus : Faites-les asseoir.

       La bonne réponse à la question de Jésus sera donnée par Simon-Pierre quand il dira : À qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jn 6, 68). Le profil de Philippe n’'est pourtant pas le même que celui de la grande foule qui suivait Jésus seulement ponctuellement, parce qu'’elle avait vu les signes qu'’il accomplissait en guérissant les malades , cette foule qui ensuite était sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi, et qui finira par dire : Ce qu'’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l'’écouter! (Jn 6, 60). Ceux qui comprennent le signe de Jésus seulement à ras les pâquerettes parce qu'’ils ne font pas place à la recherche sincère du don de Dieu, ne s’'ouvrent pas à la foi et sont incapables de comprendre le signe.

       Philippe faisait partie, avec le disciple que Jésus aimait de ceux à qui il dira : Je ne vous appelle plus serviteurs (…...) mais je vous appelle amis (Jn 15, 15). Il était du nombre de ceux qui, en accueillant le mystère de l’'Incarnation, se sont laissé conduire jusqu’'à l'’intimité avec le Seigneur. Jésus l’'avait choisi pour qu'’il reste avec lui (cf. Mc 3, 14). Voilà le principal mérite du vrai disciple: rester avec Jésus, y compris dans les épreuves (cf. Lc 22, 28).

       C'’est cette fidélité dans la durée qui constitue en quelque sorte le numerus clausus pour être admis à comprendre l’'enseignement de S. Jean. S'’il est vrai que dans l’'évangile de Jean on ne peut pas lire une page comme celle d’'aujourd'’hui et n'’en retenir que des platitudes, style "B.A. de boy-scout à l’'occasion d’'un pique-nique champêtre", c’'est que, selon l’'hypothèse du Cardinal Martini, "dans l’'évangile de Jean, qui est l’'évangile des symboles, des comparaisons et des figures, la seconde partie (13-21) éclaire la première (1-12)".
 
Dans le cadre d’'une homélie comme celle-ci, je ne peux évidemment que vous indiquer le chemin. Finalement, si l’'évangile de Jean est difficile à comprendre, ce n’'est pas la faute à S. Jean; c’'est de notre faute à nous, parce que nous manquons de fidélité, et donc de maturité, dans notre relation avec Jésus.

       Un second aspect, tout aussi important, inséparable du premier, et qui ressort particulièrement du passage de l’'évangile de ce dimanche, c’'est que cette maturité de la foi ne peut être atteinte qu'’à l'’intérieur de la communauté des croyants.

       Le Père Léon-Dufour présente le chapitre six de S. Jean ainsi:
 
"Avant d'’aborder la lecture du texte et son déroulement, il convient de regarder l’'évangéliste au travail. Héritier d'’Israël, il n'’a pas seulement adhéré à l’'Envoyé eschatologique de Dieu, il est un chrétien qui vit de sa foi, et la Bonne Nouvelle qu'’il transmet concerne avant tout sa communauté."
 

       Détaché du signe, le discours sur le Pain de vie risque de faire penser à une relation purement individuelle avec Jésus. Mais si l’'acte de foi est éminemment personnel, il n’'a rien d'’individuel. Rien de plus personnel et rien de moins individuel que l’'acte de foi en Jésus. C'’est pourquoi Jésus ne se contente pas de distribuer de la nourriture comme le ferait n'’importe quelle organisation humanitaire. Il invite les gens à se mettre à table, selon la coutume des repas en commun. Et c'’est lui qui préside à cette communauté de table. En effet, contrairement aux Synoptiques, chez S. Jean c’'est Jésus qui distribue le pain et le poisson. C'’est lui aussi qui donne l’'ordre de ramasser les morceaux restants des cinq pains d'’orge (pas des poissons!). L’'orge était moins chère que le blé. Elle murissait aussi plus vite que le blé, si bien que les pains d'’orge servaient pour l'’offrande liturgique des prémices. Voilà encore un indice parmi d'’autres pour une juste interprétation du signe des pains.

       Si le repas offert par Jésus ne se prend pas en aparté, mais en communauté, cette communauté ne signifie pas pour autant une majorité. Au départ il y a bien une grande foule. Mais à partir du moment où Jésus se retire pour en échapper, cette foule commence à diminuer, et, à la fin, Jésus se retrouve seul avec les Douze.
 
     Remarquons que S. Jean ne parle d'’une grande foule qu'’à deux reprises dans son évangile: ici et lors de l’'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Cela ne peut pas être un hasard. Dans les deux cas l’'on sait ce qu'’il est resté de cette foule. Si croire renvoie à la communauté, cela ne signifie pas pour autant être à la remorque de la majorité. Il y aujourd'’hui une certaine forme d'’humanisme qui fait pratiquement l’'unanimité parmi nos contemporains. Et pourtant, ce n’'est pas pour autant dans ces milieux très larges une porte ouverte à la lumière de l’'évangile. L'’humanisme peut être une manière élégante mais sournoise de tenir Dieu à l’'écart, ou de se débarrasser de lui, quand, décidément, il n’'est plus raisonnable. Et l’'on finit par adorer l'’homme (ou Satan) à la place de Dieu.
Le pain que Jésus donne n’'est pas un pain éphémère mais une source permanente de vie.

Le pain que Jésus donne n’'est pas un pain éphémère mais une source permanente de vie.

Afficher plus d'articles

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 > >>
RSS Contact