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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

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"Lectio divina". Le pape ramène tout le monde à l'école

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

Benoît XVI a enseigné aux prêtres de Rome comment lire les Saintes Écritures. Il a fait la même chose pour les séminaristes. Mais sa leçon est valable pour tout le monde. Et il l'a mise en pratique dans son livre consacré à Jésus 

 

 

saint-dominique-fra-angelico.jpg

 

 

 

ROME, le 17 mars 2011 – Dans le second volume de "Jésus de Nazareth" comme dans le premier, Benoît XVI propose une lecture des Évangiles qui n’est pas seulement historico-critique, ni seulement spirituelle, mais qui est à la fois historique et théologique : la seule lecture qui, selon lui, soit capable de faire rencontrer le Jésus "réel".

 

"Il s’agit de reprendre enfin – écrit-il dans la préface du livre – les principes méthodologiques pour l'exégèse qui ont été formulés par le concile Vatican II dans 'Dei Verbum' 12, une tâche qui, malheureusement, n’a presque pas été prise en considération jusqu’à présent".

 

Ces principes, le pape Joseph Ratzinger les avait rappelés avec vigueur lorsqu’il était intervenu au synode des évêques de 2008, qui était consacré précisément à la lecture des Saintes Écritures. Et il les a réaffirmés dans l’exhortation apostolique post-synodale "Verbum Domini", diffusée l’année dernière en guise de bilan de ce synode.

 

Benoît XVI tient tellement à cette manière de lire les Saintes Écritures qu’il l’adopte de plus en plus fréquemment, y compris dans ses rencontres avec les prêtres et les séminaristes.

 

Ces jours derniers, il l’a fait deux fois : le 4 mars, avec les étudiants du Séminaire Pontifical Romain, et le 10 mars, avec les prêtres du diocèse de Rome.

 

Le pape Ratzinger a l’habitude de réunir autour de lui les prêtres de Rome à chaque début de Carême. Les années précédentes, il avait répondu à leurs questions. Cette année, en revanche, il leur a donné une "lectio divina", dans laquelle il a commenté un passage des Actes des Apôtres.

 

Ce qu’est une "lectio divina", Benoît XVI l'a réexpliqué dans "Verbum Domini". C’est une "lecture priante" des Saintes Écritures qui se déroule en quatre phases fondamentales :

 

– la "lectio" : que dit le texte biblique en lui-même ;

 

– la "meditatio" : que nous dit le texte biblique ;

 

– l’"oratio" : que disons-nous à Dieu en réponse à sa Parole ;

 

– la "contemplatio" : quelle conversion de l’esprit, du cœur et de la vie Dieu nous demande-t-il.

 

Benoît XVI a donné aux étudiants du Séminaire Pontifical Romain - c’est-à-dire aux futurs nouveaux prêtres du diocèse de Rome - qu’il a rencontrés le soir du 4 mars, une "lectio divina" qui portait sur un passage du chapitre 4 de l’épître de Paul aux Ephésiens.

 

Le pape s’est arrêté sur certains mots-clés, cités dans leur langue d’origine : l’appel (qui a en grec, a-t-il dit, la même racine que le "Paraclet", le Saint-Esprit) ; l'humilité (le mot grec qu’utilise saint Paul pour indiquer l'abaissement du Fils de Dieu qui va jusqu’à se faire homme et à mourir sur la croix) ; la douceur (le mot grec que l’on retrouve dans les Béatitudes).

 

Le texte intégral de la "lectio divina" du pape avec les séminaristes de Rome se trouve maintenant sur le site du Vatican, où il est traduit en plusieurs langues :

 

> "Je suis très heureux d'être ici..."

 

En revanche, pour ce qui est des prêtres de Rome, le pape Ratzinger leur a commenté ce que l’on appelle le "testament pastoral" de saint Paul, son émouvant discours d'adieu aux chrétiens d’Éphèse et de Milet, que l’on trouve dans les Actes des Apôtres, au chapitre 20.

 

La "lectio" s’est tenue dans l'Aula della Benedizione, derrière la façade supérieure de la basilique Saint-Pierre, celle où les papes se montrent après leur élection et pour les bénédictions solennelles.

 

Benoît XVI a parlé pendant plus d’une heure, en improvisant ; il avait simplement devant lui une feuille de papier sur laquelle étaient notés quelques points.

 

La transcription du texte, avec les contrôles qui s‘imposent, a donc demandé du temps. C’est ce qui fait que, lorsqu’elle a été publiée, elle a été considérée par les médias comme désormais trop "vieille" pour qu’ils la reprennent.

 

En conséquence, presque personne, en dehors des prêtres présents, n’en a eu connaissance.

 

Et pourtant la "lectio divina" donnée à cette occasion par le pape est de celles qui méritent d’être lues et appréciées dans leur intégralité. Elle constitue un exemple de premier ordre de la manière de coller à la lettre et en même temps à l’esprit des Saintes Écritures, sur les traces d’Origène, Ambroise, Augustin, Grégoire, des Pères de l’Église et des grands théologiens du Moyen Âge. Avec une attention très vive aux défis du temps présent et à l’incidence de la Parole de Dieu sur notre vie.

 

En voici ci-dessous quelques passages, dans le style caractéristique du langage parlé.

 

Sandro Magister

 


 

"PAS UN CHRISTIANISME 'À LA CARTE', SELON SES GOÛTS..."

 

par Benoît XVI

 

 

Chers frères, [...] nous venons d’écouter le passage des Actes des Apôtres (20, 17-38) dans lequel saint Paul parle aux Anciens d’Ephèse. Saint Luc le raconte volontairement comme étant le testament de l’apôtre, comme un discours destiné non seulement aux Anciens d’Ephèse, mais aux prêtres de tous les temps. Non seulement saint Paul parle à ceux qui étaient présents à cet endroit, mais il nous parle aussi à nous, véritablement. Essayons donc de comprendre un peu ce qu’il nous dit, en ce moment. [...]

 

“J’ai servi le Seigneur en toute humilité” (v. 19). “Humilité” est un mot-clé de l’Évangile, de tout le Nouveau Testament. [...] Dans son épître aux Philippiens, saint Paul nous rappelle que le Christ, qui était au-dessus de nous tous, qui était véritablement divin dans la gloire de Dieu, s’est humilié, qu’il s’est abaissé jusqu’à se faire homme, en acceptant toute la fragilité de l’être humain, en allant jusqu’à l’obéissance ultime de la croix (2, 5-8). L’humilité n’est pas de la fausse modestie – soyons reconnaissants des dons que le Seigneur nous a accordés – mais elle indique que nous sommes conscients que tout ce que nous pouvons faire est don de Dieu et nous est accordé pour le Royaume de Dieu. C’est dans cette humilité, dans ce refus de paraître, que nous travaillons. Nous ne demandons pas de louanges, nous ne voulons pas “nous faire voir” ; pour nous, le critère décisif n’est pas de penser à ce que l’on dira de nous dans les journaux ou ailleurs, mais à ce que dit Dieu. La véritable humilité, ce n’est pas de paraître devant les hommes, mais de nous tenir sous le regard de Dieu et de travailler avec humilité pour Dieu, et ainsi de servir aussi, véritablement, l’humanité et les hommes.

 

“Jamais je n’ai reculé lorsque quelque chose pouvait vous être utile ; je vous prêchais et vous instruisais en public” (v. 20). Saint Paul revient de nouveau sur ce point, après quelques phrases, quand il affirme : “Jamais je n’ai reculé quand il fallait vous annoncer en son entier le dessein de Dieu” (v. 27). Voilà un point important : l’apôtre ne prêche pas un christianisme “à la carte”, en fonction de ses goûts personnels, il ne prêche pas un Évangile en fonction de ses idées théologiques préférées ; il ne se soustrait pas à son engagement d’annoncer toute la volonté de Dieu, y compris la volonté gênante, y compris les sujets que, personnellement, il n’apprécie pas tellement.

 

Notre mission, c’est d’annoncer toute la volonté de Dieu, dans sa totalité et dans sa simplicité ultime. [...] Et je pense que le monde d’aujourd’hui est curieux de tout connaître. [...] Cette curiosité devrait être aussi la nôtre : [...] celle de connaître véritablement toute la volonté de Dieu et de savoir comment nous pouvons et devons vivre, celle de savoir quel est le chemin de notre vie. Nous devrions donc faire connaître et comprendre – dans la mesure où nous le pouvons – le contenu du "Credo" de l’Église, depuis la création jusqu’au retour du Seigneur et au monde nouveau. La doctrine, la liturgie, la morale, la prière – ce sont les quatre parties du Catéchisme de l’Église Catholique – indiquent cette totalité de la volonté de Dieu.

 

Il est également important de ne pas nous perdre dans les détails, de ne pas faire naître l’idée que le christianisme est une masse immense de choses à apprendre. En fin de compte, c’est simple : Dieu s’est montré dans le Christ. Entrer dans cette simplicité – je crois en Dieu qui se montre dans le Christ ; je veux voir et réaliser sa volonté – cela a un contenu et, selon les situations, nous pouvons entrer ou non dans les détails, mais il est essentiel de faire comprendre avant tout la simplicité ultime de la foi. Croire en Dieu comme il s’est montré dans le Christ, c’est aussi la richesse intérieure de cette foi, cela donne les réponses à nos questions, y compris les réponses qui, dans un premier temps, ne nous plaisent pas et qui sont pourtant le chemin de la vie, le véritable chemin. Lorsque nous entrons dans ces choses même si elles ne nous sont pas tellement agréables, nous pouvons comprendre, nous commençons à comprendre que c’est réellement la vérité. Et la vérité est belle. La volonté de Dieu et bonne, elle est la bonté même.

 

Puis l’apôtre déclare : “Je prêchais en public et en privé ; j’adjurais Juifs et Grecs de se convertir à Dieu et de croire en notre Seigneur Jésus” (v. 20-21). Nous avons là un résumé de l’essentiel : conversion à Dieu, foi en Jésus. Mais attardons-nous un instant sur le mot “conversion”, qui est le mot central, ou l’un des mots centraux, du Nouveau Testament, [...] en grec “metanoia”, changement de la pensée, [...] c’est-à-dire changement réel de notre vision de la réalité.

 

Étant donné que nous sommes nés dans le péché originel, les réalités sont, pour nous, ce que nous pouvons toucher. C’est l’argent, c’est ma situation, ce sont les choses de tous les jours que nous voyons au journal télévisé : voilà la réalité. Et les choses spirituelles apparaissent un peu en arrière de la réalité. “Metanoia”, changement de la pensée, cela signifie inverser cette impression. Ce ne sont pas les choses matérielles, ce n’est pas l’argent, ce n’est pas le bâtiment, ce n’est pas ce que je peux posséder qui est l’essentiel, qui est la réalité. La réalité des réalités, c’est Dieu. Cette réalité invisible, apparemment éloignée de nous, est la réalité.

 

Apprendre cela et renverser ainsi notre pensée, juger véritablement que Dieu est la réalité qui doit tout orienter, c’est cela, la parole de Dieu. Dieu est le critère, le critère de tout ce que je fais. Il y a vraiment conversion si ma conception de la réalité est modifiée, si ma pensée est changée. Et cela doit ensuite pénétrer dans chacun des éléments de ma vie : dans le jugement que je porte sur chaque chose, je dois prendre comme critère ce que Dieu dit à son sujet. La chose essentielle, c’est cela : non pas ce que j’en tire maintenant, non pas l’avantage ou le désavantage qui en résultera pour moi, mais la vraie réalité et notre orientation vers cette réalité.

 

Pendant le Carême, qui est une démarche de conversion, nous devons vraiment – me semble-t-il – mettre de nouveau en œuvre, chaque année, ce renversement de notre conception de la réalité, à savoir que Dieu est la réalité, que le Christ est la réalité et le critère de mon action et de ma pensée ; nous devons mettre en œuvre cette nouvelle orientation de notre vie.

 


 

La transcription intégrale de la "lectio divina" donnée par Benoît XVI aux prêtres de Rome, le 10 mars 2011 :

 

> "È per me una grande gioia..."

 

 

 

L'intervention de Benoît XVI en salle de réunion au synode des évêques consacré à la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Église, le 14 octobre 2008 :

 

> "Le travail accompli lors de l'élaboration de mon livre sur

 

Et l'exhortation apostolique de Benoît XVI qui constitue le bilan de ce synode :

 

> Verbum Domini

 

Les paragraphes 86-87 de "Verbum Domini" sont expressément consacrés à la "lecture priante" des Saintes Écritures et à la "lectio divina".

 

 

Illustration : détail d’une fresque du bienheureux Fra Angelico, au couvent de San Marco à Florence, représentant saint Dominique en train de lire les Saintes Écritures.

 

 

www.chiesa

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Lettre ouverte au Pape Benoît XVI d'un jeune lycéen de seize ans

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

Très Saint-Père,
 
Je m'appelle Charles, et je suis un lycéen de seize ans.

En me rendant il y a quelques semaines à la Messe un mardi soir, j'ai entendu ces paroles de l'apôtre saint Paul : « Je t'adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus, qui doit juger les vivants et les morts, au nom de son Apparition et de son Règne : proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d'instruire. Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables. Pour toi, sois prudent en tout, supporte l'épreuve, fais œuvre de prédicateur de l'Évangile, acquitte-toi à la perfection de ton ministère. » (2 Timothée, 4)


 

Depuis, j'assiste avec consternation au lynchage médiatique dont vous faites l'objet, en pensant que saint Paul lui-même, à son époque,  a sans doute essuyé bien des affronts et bien des insultes en annonçant l'évangile. Le monde antique, cultivé et hédoniste d'il y a deux mille ans, était-il si différent du nôtre ?

Je voulais, Très Saint-Père, vous remercier pour votre courage. Je suppose qu'en plus de la charge écrasante que vous avez, il n'est pas facile de marcher à contre-courant, et de faire face au rouleau-compresseur idéologique qui essaie de nous broyer.


Merci de nous rappeler notre dignité d'enfants de Dieu : le monde dans lequel nous vivons voudrait tant nous uniformiser et nous assimiler à de simples éléments de statistiques !

Merci de nous redire souvent que nous sommes des êtres libres et responsables : certains seraient si heureux, en nous donnant du pain, des jeux, des pilules et des préservatifs, de faire de nous un peuple jouisseur et avili, esclave de ses pulsions et dépourvu de la volonté de s'élever. Un peuple facile à dominer, vivant dans un univers creux, fade et aseptisé…

Merci, en somme, de nous avoir rappelé que nous étions tout simplement des hommes, des êtres raisonnables, alors que tant d'intellectuels autoproclamés voudraient nous rabaisser au rang de nos amis à quatre pattes ; merci de m'avoir dit que si la pureté est une vertu difficile à pratiquer, il est tout de même possible de la vivre, et qu'elle nous aide à découvrir ce qu'est le véritable amour.


J'ai entendu un journaliste qui affirmait, il y a quelques jours, que la chasteté est une vertu impossible à pratiquer, et qu'il faut par conséquent renoncer à la montrer comme un modèle de comportement.


A quand le tour de l'honnêteté, de la courtoisie, de l'esprit de service, de la sincérité, de l'obéissance ? Quelle civilisation me prépare-t-on ?

Ce qui m'étonne, Très Saint-Père, c'est de voir tant de personnes attachées à la liberté, à l'égalité et à la fraternité (valeurs abstraites et difficiles à pratiquer, on ne le sait que trop), s'étrangler d'indignation lorsque vous parlez de fidélité, de chasteté et de continence, précisément parce que ce sont des valeurs abstraites et difficiles à pratiquer… Pourquoi la capitulation devant ce qui est ardu n'est-elle donc pas uniforme ?

Je veux continuer de croire, Très Saint-Père, que l'amour véritable est possible. Dans mon lycée, on nous apprend à mettre un préservatif et ensuite on nous dit que tout est permis, mis à part le viol. On ne nous parle plus de jeune fille, mais de « partenaire ». L'amour n'est plus un sentiment, une élévation, mais un ensemble de techniques et de procédés. Ce n'est plus un don, mais l'appropriation de l'autre.


Je veux continuer de croire que le plus beau cadeau que je pourrai faire à la femme qui partagera ma vie sera le fait de m'être réservé pour elle. Je sais, cependant, qu'on se moquera de moi ; on me traitera de tous les noms ; on me dira que je suis anormal et frustré…


Merci, Très Saint-Père, d'avoir soutenu indirectement, par vos propos en Afrique, tous les jeunes de par le monde qui, comme moi, vivent dans cet étau totalitaire en essayant de conserver des principes et des valeurs. Vous avez parlé au nom de celles et ceux qui, par la force des choses, sont souvent condamnés au silence…

Je connais mes faiblesses ; je connais me fragilités ; je ne suis pas meilleur que les autres. Par contre, avec l'enthousiasme de mes seize ans, je suis heureux d'avoir un idéal, un sommet à conquérir, une aventure à vivre. Et à tout bien réfléchir, la seule qui vaille la peine.

Ma prière vous accompagne. Puisse Dieu vous soutenir dans votre mission ! Nous avons besoin de la vérité et de la liberté que nous donne l'évangile pour transformer notre vie et pour suivre le Bon Dieu.

Le Bon Dieu, dont ne nous sommes pas les esclaves, mais les héritiers.

Recevez, Très Saint-Père, l'expression de mon filial attachement.

Charles

Message du synode sur la Parole de Dieu (Texte intégral)

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG
ROME, Vendredi 24 octobre 2008 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte intégral du Message du synode sur la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l'Eglise, approuvé ce vendredi, par les pères synodaux, au terme de la XIIe Assemblée générale ordinaire du synode des évêques (texte intégral de la version en français, distribué par la secrétairerie générale du synode).


* * *


(Source: SIR)


Aux frères et sœurs, «paix, ainsi que charité et foi, de la part de Dieu le Père et de Jésus-Christ le Seigneur. Que la grâce soit avec tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus-Christ d'un amour incorruptible». C'est par cette salutation intense et passionnée que saint Paul concluait sa lettre aux chrétiens d'Éphèse (6, 23-24). C'est par ces mêmes mots que nous, Pères synodaux réunis à Rome pour la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des Évêques sous la conduite du Saint-Père Benoît XVI, ouvrons notre message adressé à l'immense horizon de tous ceux qui, dans les diverses régions du monde, suivent le Christ en disciples et continuent de l'aimer d'un amour incorruptible.
Nous leur proposerons, de nouveau, la voix et la lumière de la Parole de Dieu, répétant l'antique appel: «Elle est tout près de toi, la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur afin que tu la mettes en pratique» (Dt 30, 14). Et Dieu lui-même nous dira à chacun: «Fils d'homme, toutes les paroles que je te dis, reçois-les dans ton cœur, écoute de toutes tes oreilles» (Ez 3,10). A tous, nous proposons à présent un voyage spirituel qui se déroulera en quatre étapes et qui, de l'éternité et de l'infinité de Dieu, nous conduira jusqu'en nos maisons et le long des rues de nos cités.



I. LA VOIX DE LA PAROLE: LA RÉVÉLATION


1. «Le Seigneur vous parla alors du milieu du feu; vous entendiez le son des paroles, mais vous n'aperceviez aucune forme, rien qu'une voix!» (Dt 4, 12). C'est Moïse qui parle, évoquant l'expérience vécue par Israël, dans l'âpre solitude du désert du Sinaï. Là, le Seigneur s'était présenté non comme une image ou une effigie, ou une statue semblable au veau d'or, mais comme un «son de paroles». C'est une voix qui était entrée en scène aux débuts mêmes de la création, lorsqu'elle avait déchiré le silence du néant: «Au commencement... Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut... Au commencement était le Verbe... et le Verbe était Dieu... Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut» (Gn 1, 1.3; Jn 1, 1.3).


Le créé ne naît pas d'une lutte entre dieux, comme l'enseignait l'antique mythologie mésopotamienne, mais d'une parole qui vainc le néant et crée l'être. Le Psalmiste chante: «Par la parole du Seigneur, les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée;... Il parle et cela est, il commande et cela existe» (Ps 33, 6.9). Et saint Paul répétera: «Dieu donne la vie aux morts et appelle le néant à l'existence» (Rm 4, 17). Nous avons ainsi une première révélation«cosmique» qui rend tout le créé semblable à une immense page ouverte devant l'humanité tout entière qui, en elle, peut lire le message du Créateur: «Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l'œuvre de ses mains, le firmament l'annonce; le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Non point récit, non point langage, nulle voix qu'on puisse entendre, mais pour toute la terre se diffuse leur annonce, et s'en va leur message aux limites du monde» (Ps19, 2-5).


2. La parole divine est également à l'origine de l'histoire humaine. L'homme et la femme, qui sont «à l'image et à la ressemblance de Dieu» (Gn 1, 27) et qui, de fait, portent en eux l'empreinte divine, peuvent entrer en dialogue avec leur Créateur ou peuvent s'éloigner de lui, le repoussant par le péché. La parole de Dieu, alors, sauve et juge, et pénètre la trame de l'histoire tissée de faits et d'événements: «J'ai vu, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J'ai entendu son cri... oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste» (Ex 3, 7-8). Il y a donc une présence divine dans les événements humains qui, à travers l'action du Seigneur de l'histoire, sont inscrits dans un dessein plus élevé de salut, pour que «tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1 Tm 2,4).


3. La parole divine, efficace, créatrice et salvatrice est donc à l'origine de l'être et de l'histoire, de la création et de la rédemption. Le Seigneur vient à la rencontre de l'humanité, proclamant: «J'ai parlé et je fais!» (Ez 37,14). Mais il est encore une étape que la voix divine franchit: c'est celle de la parole écrite, la Graphé ou les Graphaí, les Écritures sacrées, comme il nous est dit dans le Nouveau Testament. Déjà, Moïse était descendu du sommet du Sinaï tenant «en main les deux tables du Témoignage, tables écrites des deux côtés, écrites sur l'une et l'autre face. Les tables étaient l'œuvre de Dieu et l'écriture était celle de Dieu» (Ex 32,15-16). Et Moïse imposa à Israël de conserver et de recopier ces «tables du Témoignage»: «Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette Loi: grave-les bien» (Dt 27,8).

Les Saintes Écritures sont le «témoignage», sous forme écrite, de la parole divine, elles sont le mémorial canonique, historique et littéraire qui atteste l'événement de la Révélation créatrice et salvatrice. La Parole de Dieu précède donc et dépasse la Bible, qui n'en reste pas moins «inspirée par Dieu» et qui contient la Parole divine efficace (cf. 2 Tm 3,16). C'est pour cette raison que notre foi n'a pas en son centre uniquement un livre, mais une histoire de salut et, comme nous le verrons, une Personne, Jésus-Christ, Parole de Dieu faite chair, homme et histoire. C'est justement parce que l'horizon de la Parole divine embrasse et s'étend au-delà de l'Écriture qu'est nécessaire la constante présence de l'Esprit Saint qui «conduit à la vérité toute entière» (Jn 16, 13) celui qui lit la Bible. Telle est la grande Tradition, présence efficace de l'«Esprit de vérité» dans l'Église, gardienne des Saintes Écritures, authentiquement interprétées par le Magistère ecclésial. Avec la Tradition, on parvient à la compréhension, à l'interprétation, à la communication et au témoignage de la Parole de Dieu. Saint Paul lui-même, proclamant le premier Credo chrétien, affirmera «transmettre» ce qu'il «a reçu» de la Tradition (1 Co 15, 3-5).



II. LE VISAGE DE LA PAROLE: JÉSUS-CHRIST


4. Dans l'original grec, il n'y a que trois mots fondamentaux: Lógos sarx eghéneto, «le Verbe/Parole se fit chair». C'est ici le sommet, non seulement de ce joyau poétique et théologique qu'est le Prologue de l'Évangile de Jean (1, 14), mais aussi le cœur même de la foi chrétienne. La Parole éternelle et divine entre dans l'espace et dans le temps, prend un visage et assume une identité humaine, tant et si bien qu'il est possible de s'en approcher directement en demandant, comme le fit ce groupe de Grecs présents à Jérusalem: «Nous voulons voir Jésus» (Jn 12, 20-21). Les paroles sans un visage ne sont pas parfaites, parce qu'elles n'accomplissent pas en plénitude la rencontre, comme le rappelait Job, arrivé au terme du drame de son itinéraire de recherche: «Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t'ont vu» (42, 5).
Le Christ est «le Verbe qui est avec Dieu et qui est Dieu», il est «l'Image du Dieu invisible, Premier-Né de toute créature» (Col 1, 15); mais il est aussi Jésus de Nazareth qui parcourt les rues d'une province en marge de l'empire romain, qui parle une langue locale, qui révèle les traits d'un peuple, le peuple juif, et de sa culture. Le Jésus-Christ réel est, donc, chair fragile et mortelle, il est histoire et humanité, mais il est aussi gloire, divinité, mystère: Celui qui nous a révélé le Dieu que personne, jamais, n'a vu (cf. Jn 1, 18). Et Fils de Dieu, il continue de l'être jusques dans ce cadavre déposé au sépulcre, et la résurrection en est l'attestation vivante et efficace.


5. Or la tradition chrétienne a souvent mis en parallèle la Parole divine qui se fait chair avec cette même Parole qui se fait livre. C'est ce qui transparaît déjà dans le Credo lorsque nous professons que le Fils de Dieu «a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie», et que l'on confesse également la foi en ce même «Esprit Saint qui a parlé par les prophètes». Le Concile Vatican II recueille cette antique tradition selon laquelle «le corps du Fils est l'Écriture qui nous est transmise» - comme l'affirme saint Ambroise (In Lucam VI, 33) - et déclare clairement: «Les paroles de Dieu, en effet, exprimées en des langues humaines, se sont faites semblables au langage des hommes, tout comme autrefois le Verbe du Père éternel, ayant assumé les faiblesses de la nature humaine, se fit semblable aux hommes» (DV 13).

La Bible est, de fait, elle aussi «chair», «lettre»; elle s'exprime dans des langues particulières, dans des formes littéraires et historiques, dans des conceptions liées à une culture antique; elle conserve la mémoire d'événements souvent tragiques, ses pages sont souvent traversées de sang et de violence; en son intérieur résonne le rire de l'humanité, et coulent les larmes, tout comme s'y élèvent la prière des malheureux et la joie des amoureux. Cette dimension «charnelle» fait qu'elle nécessite une analyse historique et littéraire, qui s'actualise à travers les diverses méthodes et approches offertes par l'exégèse biblique. Tout lecteur des Saintes Écritures, même le plus simple, doit avoir une certaine connaissance du texte sacré, se rappelant que la Parole est revêtue de paroles concrètes auxquelles elle se plie et s'adapte pour être audible et compréhensible par l'humanité.

C'est une tâche nécessaire: si on l'exclut, on peut tomber dans le fondamentalisme qui, concrètement, nie l'incarnation de la Parole divine dans l'histoire, et ne reconnaît pas que cette Parole s'exprime dans la Bible selon un langage humain, qui doit être déchiffré, étudié et compris, et ignore que l'inspiration divine n'a pas effacé l'identité historique et la personnalité propre des auteurs humains. Mais la Bible est aussi Verbe éternel et divin, et c'est pourquoi elle exige une compréhension autre, donnée par l'Esprit Saint qui dévoile la dimension transcendante de la parole divine, présente dans les paroles humaines.


6. D'où la nécessité de la «Tradition vivante de l'Église tout entière» (DV 12) et de la foi pour comprendre de manière unifiée et pleine les Saintes Écritures. Si l'on s'arrête à la «lettre» seule, la Bible demeure uniquement un solennel document du passé, un noble témoignage éthique et culturel. Si, par ailleurs, on exclut l'incarnation, on peut tomber dans l'équivoque fondamentaliste ou dans un vague spiritualisme ou psychologisme. La connaissance exégétique doit, en conséquence, s'insérer de manière indissoluble dans la tradition spirituelle et théologique pour que ne soit pas brisée l'unité divine et humaine de Jésus-Christ et des Écritures.

Dans cette harmonie retrouvée, le visage du Christ resplendira dans toute sa plénitude et nous aidera à découvrir une autre unité, celle plus profonde et intime des Saintes Écritures, leur être, composées bien sûr de 73 livres, mais insérés en un seul «Canon», en un seul dialogue entre Dieu et l'humanité, en un dessein unique de salut. «Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils» (He 1, 1-2). Le Christ projette, de la sorte, sa lumière rétrospectivement sur toute la trame de l'histoire du salutet en révèle la cohérence, la signification, le sens.

Il est le sceau, «l'alpha et l'oméga» (Ap 1, 8) d'un dialogue entre Dieu et ses créatures prolongé dans le temps et attesté dans la Bible. C'est à la lumière de ce sceau final qu'acquièrent leur «sens plénier» les paroles de Moïse et des prophètes, selon ce qu'avait dit Jésus lui-même, par cet après-midi d'un jour de printemps, alors qu'il cheminait de Jérusalem vers le village d'Emmaüs, dialoguant avec Cléophas et son ami, et qu'il interpréta pour eux, «dans toutes les Écritures ce qui le concernait» (Lc 24, 27).

C'est précisément parce qu'au cœur de la Révélation, il y a la Parole divine devenue visage, que la visée ultime de la connaissance de la Bible ce n'est pas dans «une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive» (Deus caritas est, 1).



III. LA MAISON DE LA PAROLE: L'ÉGLISE


Comme la sagesse divine dans l'Ancien Testament a bâti sa maison dans la cité des hommes et des femmes la faisant reposer sur sept colonnes (cf. Pr 9, 1), ainsi la Parole de Dieu a sa maison dans le Nouveau Testament: c'est l'Église qui a son modèle dans la communauté-mère de Jérusalem, l'Eglise fondée sur Pierre et sur les Apôtres et qui aujourd'hui, par les évêques en communion avec le Successeur de Pierre, continue d'être gardienne, annonciatrice et interprète de la Parole (cf. LG 13). Luc, dans les Actes des Apôtres (2, 42), en trace l'architecture fondée sur quatre colonnes idéales: «Ils se montraient assidus à l'enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et dans les prières».


7. C'est, tout d'abord, la didaché apostolique, à savoir la prédication de la Parole de Dieu. L'apôtre Paul, à cet effet, nous avertit que «la foi naît de l'écoute, et l'écoute se rapporte à la parole du Christ» (Rm 10,17). De l'Église provient la voix du héraut qui propose à tous le kérygme, c'est-à-dire l'annonce première et fondamentale que Jésus avait lui-même proclamée aux débuts de son ministère public: «Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche: repentez-vous et croyez à l'Évangile» (Mc 1,15). Les apôtres annoncent l'inauguration du royaume de Dieu, et donc l'intervention décisive de Dieu dans l'histoire humaine, proclamant la mort et la résurrection du Christ: «Car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés» (Ac 4, 12). Le chrétien rend témoignage de cette espérance avec « douceur et respect, en possession d'une bonne conscience», prompt aussi à s'impliquer, voire à être emporté par la tempête du refus et de la persécution, conscient que «mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, qu'en faisant le mal» (1 P 3,16-17).

Dans l'Église résonne ensuite la catéchèse, destinée à approfondir chez le chrétien «l'intelligence du mystère du Christ à la lumière de la Parole, afin que l'homme tout entier soit imprégné par elle» (Jean-Paul II, Catechesi tradendae, 20). Mais le point culminant de la prédication réside dans l'homélie qui, aujourd'hui encore, est pour de nombreux chrétiens le moment capital de la rencontre avec la Parole de Dieu. Dans cet acte, le ministre devrait se transformer également en prophète. En effet, par un langage net, incisif et substantiel, il doit avec autorité «annoncer les œuvres admirables de Dieu dans l'histoire du salut» (SC 35) qui sont offertes, avant tout, au travers d'une lecture claire et vivante du texte biblique proposé par la liturgie. Et il doit également actualiser ces œuvres selon les temps et moments vécus par ceux qui écoutent, et susciter dans le cœur des auditeurs la demande de conversion et d'engagement vital: «Que devons-nous faire?» (Ac 2, 37).

Annonce, catéchèse et homélie supposent donc lecture et compréhension, explication et interprétation: une implication de l'esprit et du cœur. Ainsi, dans la prédication, s'accomplit un double mouvement. Le premier remonte aux racines des textes sacrés, des événements, des récits qui ont engendré l'histoire du salut, pour les comprendre dans leur signification et leur message. Le second mouvement redescend au présent, au vécu de celui qui écoute et qui lit, toujours à la lumière du Christ, fil lumineux qui unit les Écritures. Ce double mouvement, Jésus lui-même l'avait fait - comme nous l'avons déjà évoqué - sur le chemin conduisant de Jérusalem à Emmaüs, en compagnie de deux de ses disciples. C'est aussi ce que fera le diacre Philippe sur la route qui mène de Jérusalem à Gaza, lorsqu'il entamera ce dialogue emblématique avec le fonctionnaire éthiopien: «Comprends-tu donc ce que tu lis?... Et comment le pourrais-je, si personne ne me guide?» (Ac 8, 30-31). L'aboutissement en sera la rencontre plénière avec le Christ dans le sacrement. Ainsi se présente la deuxième colonne qui soutient l'Église, maison de la Parole divine.


8. Venons-en à la fraction du pain. La scène d'Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35), une fois encore exemplaire, se reproduit quand, tous les jours au sein de nos églises, à la table, la fraction du pain eucharistique succède à l'homélie de Jésus sur Moïse et les prophètes. C'est là le moment du dialogue intime de Dieu avec son peuple; c'est l'acte de la nouvelle Alliance scellée dans le sang du Christ (cf. Lc 22, 20); c'est l'œuvre suprême du Verbe qui s'offre en nourriture par son corps immolé; c'est la source et le sommet de la vie et de la mission de l'Eglise. La narration évangélique de la dernière Cène, mémorial du sacrifice du Christ, devient événement et sacrement lorsqu'elle est proclamée dans la célébration eucharistique, dans l'invocation de l'Esprit Saint. C'est pour cette raison que le Concile Vatican II, dans un passage particulièrement dense, déclarait: «L'Église a toujours témoigné son respect à l'égard des Écritures, tout comme à l'égard du Corps du Seigneur lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle ne cesse de prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles, à la table de la Parole de Dieu comme à celle du Corps du Christ» (DV 21). Il conviendra donc de replacer au centre de la vie chrétienne «la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, unies si fortement entre elles jusqu'à ne former qu'un seul acte de culte» (SC 56).


9. Le troisième pilier de l'édifice spirituel de l'Église, maison de la Parole, est constitué des prières, composées - comme le rappelait saint Paul - de «psaumes, hymnes, cantiques inspirés» (Col 3, 16). Une place privilégiée est naturellement occupée par la Liturgie des Heures, la prière de l'Église par excellence, destinée à rythmer les jours et les temps de l'année chrétienne, en offrant, surtout avec le Psautier, la nourriture quotidienne spirituelle au fidèle. Outre la liturgie des Heures et les célébrations communautaires de la Parole, la tradition a introduit la pratique de la Lectio divina, lecture priante dans l'Esprit Saint, capable d'ouvrir au fidèle le trésor de la Parole de Dieu, et par là de créer la rencontre avec le Christ, Parole divine vivante.Cette Lectio divina s'ouvre par la lecture (lectio) du texte qui provoque une question portant sur la connaissance authentique de son contenu réel: que dit le texte biblique en soi? S'en suit la méditation (meditatio) qui pose la question suivante: que nous dit le texte biblique? L'on arrive ainsi à la prière (oratio) qui suppose cette autre demande: que disons-nous au Seigneur en réponse à sa parole? Et on termine par la contemplation (contemplatio), au cours de laquelle nous assumons comme un don de Dieu son propre regard de jugement qu'il porte sur la réalité, et nous nous demandons: quelle conversion de l'esprit, du cœur et de la vie le Seigneur nous demande-t-il?

Face au «lecteur-orant» de la Parole de Dieu, se profile l'idéal de la figure de Marie, la mère du Seigneur, qui «conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur» (Lc 2, 19; cf. 2, 51), c'est-à-dire - comme le dit le texte original grec - en trouvant le nœud profond qui unit les événements, les actes et les choses, apparemment disjoints, dans le grand dessein de Dieu. On peut aussi présenter aux yeux du fidèle qui lit la Bible, l'attitude de Marie, sœur de Marthe, qui s'assit aux pieds du Seigneur, à l'écoute de sa parole, empêchant que les agitations extérieures n'absorbent totalement son âme, jusqu'à occuper l'espace libre pour «la meilleure part» qui ne doit pas nous être enlevée (cf. Lc 10, 38-42).


10. Nous voici, enfin, devant la dernière colonne qui soutient l'Église, maison de la Parole: la koinonía, la communion fraternelle, autre nom de l'agápe, c'est-à-dire de l'amour chrétien. Comme Jésus le rappelait, pour devenir ses frères et ses sœurs, il faut être de «ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique» (Lc 8, 21). Écouter authentiquement, c'est: obéir et œuvrer; faire naître dans la vie la justice et l'amour; offrir dans l'existence et dans la société, un témoignage conforme à l'appel des prophètes - qui unissait sans cesse parole de Dieu et vie, foi et rectitude, culte et engagement social. C'est ce qu'a répété à maintes reprises Jésus, après ce fameux avertissement du Sermon sur la montagne: «Ce n'est pas en me disant: ‛Seigneur, Seigneur', qu'on entrera dans le Royaume des Cieux» (Mt 7, 21). Cette phrase semble faire écho à la parole divine proposée par Isaïe: «Ce peuple est près de moi en paroles et m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi» (29, 13). Ces avertissements concernent aussi les Eglises lorsqu'elles ne sont pas fidèles à l'écoute obéissante de la Parole de Dieu.

Elle doit donc être déjà visible et lisible sur le visage et dans les mains mêmes du croyant, comme le suggérait saint Grégoire le Grand qui voyait en saint Benoît, et dans les autres grands hommes de Dieu, témoins de communion avec Dieu et leurs frères, la Parole de Dieu devenue vie. L'homme juste et fidèle explique non seulement les Écritures, mais encore il les déploie devant tous comme une réalité vivante et vécue. C'est pour cela que viva lectio, vita bonorum: la vie des hommes bons est une lecture/leçon vivante de la parole divine. Saint Jean Chrysostome avait déjà observé que les Apôtres descendirent du mont de Galilée, où ils avaient rencontré le Ressuscité, sans nulle table de pierre écrite, comme il en avait été pour Moïse: comme si, à partir de ce moment-là, leur propre vie était devenue l'Évangile vivant.

Dans la maison de la Parole, nous rencontrons aussi les frères et sœurs des autres Églises et communautés ecclésiales qui, malgré les séparations encore existantes, partagent avec nous la vénération et l'amour de la Parole de Dieu, principe et source d'une première et réelle unité, bien que non encore plénière. Ce lien doit toujours être renforcé par les traductions bibliques communes, la diffusion du texte sacré, la prière biblique œcuménique, le dialogue exégétique, l'étude et la confrontation des différentes interprétations des Saintes Écritures, l'échange des valeurs inhérentes aux différentes traditions spirituelles, l'annonce et le témoignage communs de la Parole de Dieu dans un monde sécularisé.



IV. LES CHEMINS DE LA PAROLE: LA MISSION


«De Sion vient la Loi et de Jérusalem la parole du Seigneur» (Is 2,3). La parole de Dieu personnifiée «sort» de sa maison, le temple, et chemine le long des routes du monde afin de rencontrer le grand pèlerinage que les peuples de la terre ont entrepris à la recherche de la vérité, de la justice et de la paix. Et de fait, dans la ville moderne sécularisée, sur ses places et dans ses rues - où semblent dominer l'incrédulité et l'indifférence, où le mal semble prévaloir sur le bien, laissant croire en la victoire de Babylone sur Jérusalem - il y a comme un souffle caché, une espérance en germe, un frémissement d'attente. Comme nous lisons dans le livre du prophète Amos: «Voici venir des jours où j'enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d'eau, mais d'entendre la parole du Seigneur» (8, 11). C'est à cette faim que veut répondre la mission évangélisatrice de l'Église.

Le Christ ressuscité, aux Apôtres encore hésitants, lance l'appel à sortir des confins protégés de leur horizon: «Allez de toutes les nations faites donc des disciples... leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit» (Mt 28, 19-20). Toute la Bible est traversée d'appels à «ne pas se taire», à «crier avec force», à «annoncer la parole à temps et à contretemps», à être des sentinelles déchirant le silence de l'indifférence. Les routes qui s'ouvrent à nous aujourd'hui ne sont plus seulement celles sur lesquelles marchaient saint Paul ou les premiers évangélisateurs et, après eux, tous les missionnaires qui s'avancent vers les peuples en des terres lointaines.


11. La communication, de nos jours, s'étend en un réseau qui enveloppe le globe en son entier. Et l'appel du Christ acquiert une nouvelle résonnance: «Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour, et ce que je vous dis au creux de l'oreille, proclamez-le sur les toits» (Mt 10, 27). Si la parole sacrée doit, certes, conserver sa première visibilité et diffusion, au moyen du texte imprimé - par des traductions faites dans la grande variété des langues de notre planète -, la voix de la parole divine doit également résonner à travers la radio, les canaux Internet de diffusion virtuelle en ligne, les CD, les DVD, les podcasts et ainsi de suite; elle doit apparaître sur les écrans de télévision et de cinéma, dans la presse, au sein des événements culturels et sociaux.

Cette nouvelle forme de communication, par rapport à la manière traditionnelle, a adopté sa propre grammaire d'expression spécifique et il nous faut donc être équipés, non seulement techniquement, mais aussi culturellement pour cette entreprise. En un temps dominé par l'image, véhiculée par ce moyen prédominant de communication qu'est la télévision, le modèle privilégié par le Christ est encore aujourd'hui significatif et suggestif: il avait recours au symbole, à la narration, à l'exemple, à l'expérience quotidienne, à la parabole. «Il leur parla de beaucoup de choses en paraboles... et il ne disait rien aux foules sans parabole» (Mt 13, 3. 34). Dans l'annonce du royaume de Dieu, les mots de Jésus ne passaient jamais au-dessus des têtes de ses interlocuteurs par l'utilisation d'un langage vague, abstrait et éthéré; au contraire, il conquerrait son auditoire en partant précisément du sol sur lequel leurs pieds étaient plantés pour les conduire de leur quotidien à la révélation du royaume des cieux. Significative, en l'occurrence, cette scène qu'évoque saint Jean: «Certains d'entre eux voulaient le saisir, mais personne ne porta sur lui les mains. Les gardes revinrent donc trouver les prêtres et les Pharisiens. Ceux-ci leur dirent: «Pourquoi ne l'avez-vous pas amené?» Les gardes répondirent: «Jamais homme n'a parlé comme cela!» (7, 44-46).


12. Le Christ s'avance le long des voies de nos cités et fait halte sur le seuil de nos maisons: «Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi» (Ap 3, 20). La famille, dont les murs domestiques renferment les joies et les drames, est un espace fondamental dans lequel doit entrer la Parole de Dieu. Toute la Bible est jalonnée de petites et de grandes histoires familiales et le Psalmiste dépeint avec vivacité le cadre serein d'un père assis à table, entouré de son épouse, semblable à une vigne féconde, et de ses enfants «plants d'olivier» (Ps 128). Les chrétiens des premiers temps célébraient eux aussi la liturgie au sein d'une demeure familiale, tout comme Israël confiait à la famille la célébration de la Pâque (cf. Ex 12, 21-27). La transmission de la Parole de Dieu se fait justement à travers la lignée des générations, ce qui fait que les parents deviennent «les premiers à faire connaître la foi» (LG 11). Le Psalmiste rappelait encore que: «Nous l'avons entendu et connu, nos pères nous l'ont raconté; nous ne le tairons pas à leurs enfants, nous le raconterons à la génération qui vient les titres du Seigneur et sa puissance, ses merveilles telles qu'il les fit; ...que la génération qui vient le connaisse, les enfants qui viendront à naître» (Ps 78, 3-4, 6).

Chaque foyer devra donc avoir sa Bible, la garder avec soin, la lire et prier avec elle; la famille devra proposer des formes et des modèles d'éducation orante, catéchétique et didactique sur l'usage des Écritures, afin que les «jeunes hommes, et jeunes filles, les vieillards avec les enfants!» (Ps 148, 12) écoutent, comprennent, louent et vivent la Parole de Dieu. En particulier, les nouvelles générations, les enfants et les jeunes, devront être destinataires d'une pédagogie appropriée et spécifique qui les conduise à éprouver la fascination de la figure du Christ, ouvrant la porte de leur intelligence et de leur cœur, y compris par la rencontre et le témoignage authentique des adultes, de l'influence positive des amis et de la grande compagnie de la communauté ecclésiale.


13. Jésus, dans la parabole du semeur, nous rappelle qu'il y a des terrains arides, rocheux, étouffés par les épines (cf. Mt 13, 3-7). Celui qui s'aventure sur les routes du monde découvre également les bas-fonds, foyers de souffrances et de pauvretés, d'humiliations et d'oppressions, d'exclusions et de misères, de maladies physiques, psychiques et de solitudes. Souvent les pierres des chemins sont ensanglantées par les guerres et les violences, et dans les palais du pouvoir, la corruption le dispute à l'injustice. S'élève le cri des persécutés à cause de leur fidélité à leur conscience et à leur foi. Il y a celui qui est saisi d'une crise existentielle, ou dont l'âme est privée d'un sens qui donne signification et valeur à sa vie même. Semblables à «des ombres qui passent , à un souffle qui perd haleine» (Ps 39, 7), beaucoup ressentent même le silence de Dieu peser sur eux, son apparente absence et son indifférence. «Jusques à quand, Seigneur, m'oublieras-tu? Jusqu'à la fin? Jusques à quand me vas-tu cacher ta face?» (Ps 13, 2). Et, finalement, se dresse devant chacun le mystère de la mort.

Cet immense halètement de douleur qui s'élève de la terre vers le ciel est sans cesse représenté dans la Bible, qui propose précisément une foi historique et incarnée. Il suffit seulement de penser aux pages marquées par la violence et l'oppression, au cri âpre et incessant de Job, aux suppliques véhémentes des psaumes, à la crise intérieure subtile qui parcourt l'âme du Qohélet, aux vigoureuses dénonciations prophétiques contre les injustices sociales. Par ailleurs, c'est sans circonstances atténuantes qu'est condamné le péché radical, qui apparaît dans toute sa puissance dévastatrice dès le début de l'humanité dans un texte fondamental de la Genèse (chapitre 3). En effet, le «mystère d'iniquité» est présent et agit dans l'histoire, mais il est dévoilé par la Parole de Dieu qui assure, dans le Christ, la victoire du bien sur le mal.

Mais dans les Écritures, ce qui domine surtout est la figure du Christ qui débute son ministère public par une annonce d'espérance pour les derniers de la terre: «L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la vue, aux opprimés la liberté, et proclamer une année de grâce du Seigneur» (Lc 4, 18-19). Ses mains se posent à maintes reprises sur les chairs malades ou infectées, ses paroles proclament la justice, donnent courage aux malheureux, et accordent le pardon aux pécheurs. À la fin, lui-même s'approche du niveau le plus bas «se dépouillant lui-même» de sa gloire, «prenant la condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!» (Ph 2, 7-8).

Ainsi, il éprouve la peur de mourir («Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi!»), il fait l'expérience de la solitude par l'abandon et la trahison de ses amis, il pénètre dans l'obscurité de la plus cruelle douleur physique avec la crucifixion et parvient même jusqu'aux ténèbres du silence du Père («Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?»), atteignant le gouffre ultime de tout homme, celui de la mort («poussant un grand cri, il rendit l'esprit»). C'est vraiment à lui que peut s'appliquer la définition qu'Isaïe réserve au Serviteur du Seigneur: «homme de douleur, familier de la souffrance» (Is 53,3).

Et pourtant, même en ce moment extrême, il ne cesse d'être le Fils de Dieu: dans sa solidarité d'amour et par le sacrifice de lui-même, il dépose, dans la limite et dans le mal de l'humanité une semence de divinité, à savoir un principe de libération et de salut; par le don de soi qu'il nous fait, il éclaire par la rédemption la douleur et la mort qu'il a assumées et vécues, et nous ouvre, à nous aussi, l'aube de la résurrection. Le chrétien a, alors, la mission d'annoncer cette Parole divine d'espérance par son partage avec les pauvres et les souffrants, par le témoignage de sa foi dans le Royaume de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice, d'amour et de paix, par sa proximité amoureuse qui ne juge ni ne condamne mais qui soutient, illumine, conforte et pardonne, dans le sillage des paroles du Christ: «Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai» (Mt 11, 28).


14. Sur les chemins du monde, la Parole divine engendre pour nous chrétiens une rencontre intense avec le peuple juif auquel nous sommes intimement liés par la reconnaissance et l'amour communs des Écritures de l'Ancien Testament et parce que d'Israël «le Christ est issu selon la chair» (Rm 9, 5). Toutes les pages sacrées hébraïques éclairent le mystère de Dieu et de l'homme, révèlent des trésors de réflexion et de morale, tracent le long itinéraire de l'histoire du salut jusqu'à son plein accomplissement, illustrent avec vigueur l'incarnation de la parole divine dans les événements humains. Elles nous permettent de comprendre en plénitude la figure du Christ qui avait déclaré: «N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir» (Mt 5, 17), elles constituent des voies de dialogue avec le peuple de l'élection qui a reçu de Dieu «l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses» (Rm 9, 14), et nous permettent d'enrichir notre interprétation des Saintes Écritures avec les ressources fécondes de la tradition exégétique juive.

«Béni mon peuple l'Égypte, et Assur l'œuvre de mes mains, et Israël mon héritage» (Is 19, 25). Le Seigneur déploie donc le manteau protecteur de sa bénédiction sur tous les peuples de la terre, désireux que «tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1Tm 2, 4). Nous aussi chrétiens, au long des chemins du monde, nous sommes invités - sans tomber dans le syncrétisme qui confond et humilie l'identité spirituelle propre - à dialoguer respectueusement avec les hommes et les femmes des autres religions qui écoutent et pratiquent fidèlement les indications de leurs livres sacrés, à commencer par l'Islam qui, dans sa tradition, accueille d'innombrables figures, symboles et thèmes bibliques et qui nous offre le témoignage d'une foi sincère au Dieu unique, «compatissant et miséricordieux», Créateur de tout l'être et Juge de l'humanité.

Le chrétien trouve, en outre, des affinités avec les grandes traditions religieuses de l'Orient qui nous enseignent, par leurs textes sacrés, le respect de la vie, la contemplation, le silence, la simplicité, le renoncement, par exemple dans le bouddhisme. Ou qui, comme l'hindouisme, exaltent le sens du sacré, le sacrifice, le pèlerinage, le jeûne, les symboles sacrés. Ou qui, comme le confucianisme, enseignent la sagesse et les valeurs familiales et sociales. Nous voulons également prêter notre attention cordiale aux religions traditionnelles avec leurs valeurs spirituelles exprimées dans des rites et dans les cultures orales et tisser avec elles un dialogue respectueux. Nous devons également travailler avec ceux qui ne croient pas en Dieu mais qui s'efforcent «d'accomplir la justice, d'aimer la bonté et de marcher humblement» (Mi 6, 8) en vue d'un monde plus juste et pacifié et offrir en dialogue notre témoignage authentique de la Parole de Dieu qui peut leur révéler des horizons nouveaux et élevés de vérité et d'amour.


15. Dans sa Lettre aux Artistes (1999), Jean Paul II rappelait que «la Sainte Écriture est devenue ainsi une sorte d'‛immense dictionnaire' (P. Claudel) et d'‛atlas iconographique' (M. Chagall), où la culture et l'art chrétien ont puisé» (n. 5). Goethe était persuadé que l'Évangile était la «langue maternelle de l'Europe». Comme on dit couramment aujourd'hui, la Bible est le «grand code» de la culture universelle: les artistes ont idéalement trempé leur pinceau dans cet alphabet coloré d'histoires, de symboles, de figures que sont les pages de la Bible; c'est autour des textes sacrés, et en particulier des psaumes, que les musiciens ont construit leurs harmonies; les écrivains ont, pendant des siècles, repris les antiques narrations qui devenaient des paraboles existentielles; les poètes se sont interrogés sur le mystère de l'esprit, sur l'infini, sur le mal, sur l'amour, sur la mort et sur la vie recueillant souvent les frémissements poétiques qui animaient les pages bibliques; les penseurs, les hommes de sciences et la société elle-même avaient fréquemment comme référence, même par opposition, les conceptions spirituelles et éthiques (que l'on pense par exemple au Décalogue) de la Parole de Dieu. Même lorsque la figure ou l'idée présente dans les Écritures était déformée, elle était reconnue comme indispensable et constitutive de notre civilisation.

C'est pourquoi la Bible - qui nous enseigne également la via pulchritudinis, c'est-à-dire le parcours de la beauté, pour comprendre et parvenir à Dieu («Chantez pour Dieu avec art!» nous invite le Ps 47, 8) - est nécessaire, non seulement au croyant mais à tous, afin de redécouvrir les significations authentiques des différentes expressions culturelles et surtout pour retrouver notre propre identité historique, civile, humaine et spirituelle. En elle, notre grandeur plonge ses racines, et grâce à elle, nous pouvons nous présenter avec un noble patrimoine aux autres civilisations et cultures, sans aucun complexe d'infériorité. La Bible devrait donc être connue de tous et étudiée sous cet extraordinaire profil de beauté et de fécondité humaine et culturelle.

Toutefois, la Parole de Dieu - pour utiliser une image significative de saint Paul - «n'est pas enchaînée» (2 Tm 2, 9) à une culture; au contraire, elle aspire à passer les frontières et justement, l'Apôtre a été un artisan exceptionnel d'inculturation du message biblique dans de nouveaux contextes culturels. C'est ce que l'Église est appelée à faire aujourd'hui aussi, à travers un processus délicat mais nécessaire qui a reçu une forte impulsion du magistère du Pape Benoît XVI. Elle doit faire pénétrer la Parole de Dieu dans la pluralité des cultures et l'exprimer selon leurs langages, leurs conceptions, leurs symboles et leurs traditions religieuses. Elle doit cependant être toujours capable de conserver la véritable substance de ses contenus, surveillant et contrôlant les risques de dégénération.

L'Église doit donc faire briller les valeurs que la Parole de Dieu offre aux autres cultures afin qu'elles en soient purifiées et fécondées. Comme l'avait déclaré Jean-Paul II à l'épiscopat du Kenya, lors de son voyage en Afrique en 1980, «l'inculturation sera réellement un reflet de l'incarnation du Verbe quand une culture transformée et régénérée par l'Évangile, produit dans sa propre tradition des expressions originales de vie, de célébration et de réflexion chrétiennes».



CONCLUSION


«Puis la voix du ciel, que j'avais entendue, me parla de nouveau: ‛Va prendre le petit livre ouvert dans la main de l'Ange debout sur la mer et sur la terre'. Je m'en fus alors prier l'Ange de me donner le petit livre; et lui me dit: ‛Tiens, mange-le; il te remplira les entrailles d'amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel'. Je pris le petit livre de la main de l'Ange et l'avalai; dans ma bouche, il avait la douceur du miel, mais quand je l'eus mangé, il remplit mes entrailles d'amertume» (Ap 10, 8-11).

Frères et sœurs du monde entier, accueillons, nous aussi, cette invitation; approchons-nous de la table de la Parole de Dieu, de manière à nous en nourrir et à vivre «non seulement de pain, mais [...] de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Dt 8, 3; Mt 4, 4). L'Écriture Sainte - comme l'affirmait une grande figure de la culture chrétienne - «a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions» (B. Pascal, Pensées, n°532 édition de Brunschvicg).

La Parole de Dieu, en effet, est «douce plus que le miel, que le suc des rayons» (Ps 19, 11), elle est «une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route» (Ps 119, 105) mais elle est aussi «comme un feu- oracle du Seigneur - N'est-elle pas comme un marteau qui fracasse le roc?» (Jr 23, 29). Elle est comme la pluie qui irrigue la terre, la rend féconde et la fait germer, faisant ainsi fleurir l'aridité de nos déserts spirituels (cf. Is 55, 10-11). Mais «vivante, en effet, est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive qu'aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur» (He 4, 12).

Notre regard se tourne avec affection vers tous ceux qui étudient, les catéchistes et les autres serviteurs de la Parole de Dieu afin de leur exprimer notre plus intense et cordiale gratitude pour leur service si précieux et si important. Nous nous tournons aussi vers nos frères et nos sœurs persécutés ou mis à mort à cause de la Parole de Dieu et du témoignage qu'ils rendent au Seigneur Jésus (cf. Ap 6, 9): témoins et martyrs qui nous racontent la «force de Dieu» (Rm 1, 16), origine de leur foi, de leur espérance et de leur amour pour Dieu et pour les hommes.

Faisons à présent silence afin d'écouter avec efficacité la Parole du Seigneur et conservons le silence après l'écoute afin que cette Parole puisse continuer à demeurer, à vivre et à nous parler. Faisons-la résonner au début de notre journée afin que Dieu ait le premier mot et laissons-la retentir en nous le soir afin que le dernier mot soit de Dieu.
Chers frères et sœurs, «vous saluent tous ceux qui sont avec nous. Saluez tous ceux qui nous aiment dans la foi. La grâce soit avec vous tous» (Tt 3, 15).


[00321-03.04] [NNNNN] [Texte original: italien]

R. Cantalamessa, La Parole de Dieu comme chemin de sanctification

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

1. La lectio divina

Dans cette méditation nous allons réfléchir sur la parole de Dieu comme chemin de sanctification personnelle. Les lineamenta rédigés en préparation au Synode des évêques (octobre 2008) traitent ce sujet dans un paragraphe du chapitre II consacré à « la parole de Dieu dans la vie du croyant ».

Il s'agit d'un thème particulièrement cher à la tradition spirituelle de l'Eglise. « La parole de Dieu - disait saint Ambroise - est la substance vitale de notre âme ; elle la nourrit, l'entretient et la gouverne ; rien en dehors de la parole de Dieu, ne peut faire vivre l'âme de l'homme » (1). « Une si grande force, une si grande puissance se trouve dans la Parole de Dieu, qu'elle se présente comme le soutien et la vigueur de l'Eglise, et, pour les fils de l'Eglise, comme la solidité de la foi, la nourriture de l'âme, la source pure et intarissable de la vie spirituelle », ajoute la Constitution Dei Verbum (2).

« Il est nécessaire, en particulier, que l'écoute de la Parole devienne une rencontre vitale, selon l'antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina permettant de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l'existence », écrivait Jean-Paul II dans la Novo millennio ineunte (3). Le Saint-Père Benoît XVI s'est également exprimé sur ce thème, à l'occasion du Congrès international sur l'Ecriture sainte dans la vie de l'Eglise : « La lecture assidue de l'Ecriture Sainte, accompagnée par la prière réalise le dialogue intime dans lequel, en lisant, on écoute Dieu qui parle et, en priant, on Lui répond avec une ouverture du coeur confiante » (4).

A travers les réflexions qui suivent je m'insère dans cette riche tradition en partant de ce que l'Ecriture elle-même nous dit sur ce point. Dans la lettre de saint Jacques nous lisons ce texte sur la parole de Dieu :

Il a voulu nous enfanter par une parole de vérité, pour que nous soyons comme les prémices de ses créatures. Sachez-le, mes frères bien-aimés : que chacun soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère ; car la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu. Rejetez donc toute malpropreté, tout reste de malice, et recevez avec docilité la Parole qui a été implantée en vous et qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s'abusent eux-mêmes ! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. Il s'observe, part, et oublie comment il était. Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de liberté et s'y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant. (Jc 1, 18-25).



2. Accueillir la parole

Du texte de saint Jacques nous tirons un schéma de lectio divina en trois étapes ou opérations successives : accueillir la parole, méditer la parole, mettre la parole en pratique.

La première étape est donc l'écoute de la Parole : « Recevez avec docilité la Parole qui a été implantée en vous ». Cette première étape embrasse toutes les formes et les moyens avec lesquels le chrétien entre en contact avec la parole de Dieu : écoute de la parole dans la liturgie, désormais facilitée par l'utilisation des langues vernaculaires et du sage choix des textes distribués tout au long de l'année ; puis les écoles bibliques, les livres et, irremplaçable, la lecture personnelle de la Bible chez soi. Pour ceux qui sont appelés à enseigner aux autres, à tout cela s'ajoute l'étude systématique de la Bible : exégèse, critique de texte, théologie biblique, étude des langues originales.

Au cours de cette phase, il faut éviter deux dangers. Le premier est celui de s'arrêter à cette première étape et de transformer la lecture personnelle de la parole de Dieu en une lecture « impersonnelle ». Ce danger est très réel aujourd'hui, surtout dans les lieux de formation universitaire.

Saint Jacques dit que lire la parole de Dieu équivaut à se regarder dans un miroir ; mais, observe Kierkegaard, celui qui se limite à étudier les sources, les variantes, les genres littéraires de la Bible, sans rien faire d'autre, ressemble à celui qui passe son temps à regarder le miroir, à en examiner soigneusement la forme, la matière, le style, l'époque, sans jamais se regarder dans le miroir. Pour lui, le miroir ne joue pas son rôle. La parole de Dieu a été donnée pour que nous la mettions en pratique et non pour que nous nous exercions à faire l'exégèse de ses points obscurs. Il y a une « inflation d'herméneutique » et, ce qui est pire encore, on croit que la chose la plus sérieuse, concernant la Bible, est l'herméneutique, non la pratique (5).

L'étude critique de la parole de Dieu est indispensable et l'on n'est jamais suffisamment reconnaissant à l'égard de ceux qui passent leur vie à aplanir la route en vue d'une à une compréhension toujours meilleure du texte sacré, mais le sens des Ecritures ne se limite pas à cela ; c'est nécessaire mais pas suffisant.

L'autre danger est le fondamentalisme : le fait de prendre tout ce qu'on lit dans la Bible au pied de la lettre, sans aucune médiation herméneutique. Ce deuxième danger est beaucoup moins inoffensif qu'il n'en a l'air à première vue et le débat actuel sur le « créationisme » et l' « évolutionisme » en est la preuve dramatique.

Ceux qui défendent la lecture littérale de la Genèse (le monde créé il y a quelques milliers d'années, en six jours, tel qu'il est aujourd'hui) nuisent énormément à la foi. « Les jeunes qui ont grandi dans des familles et des Eglises qui insistent sur cette forme de créationisme - a écrit Francis Collins, scientifique, croyant et directeur du projet qui a conduit à la découverte du génome humain, découvrent tôt ou tard l'écrasante preuve scientifique en faveur d'un univers beaucoup plus ancien, et la connexion entre toutes les créatures vivantes à travers le processus d'évolution et de sélection naturelle. Ils se retrouvent devant un choix terrible et inutile ! Il ne faut pas s'étonner si beaucoup de ces jeunes tournent le dos à la foi, en affirmant ne pas pouvoir croire en un Dieu qui leur demande de rejeter ce que la science leur enseigne avec une telle évidence au sujet de l'univers naturel » (6).

L'hypercriticisme et le fondamentalisme sont deux excès qui ne sont opposés qu'en apparence : ils ont en commun le fait de s'arrêter à la lettre, en négligeant l'Esprit.



3. Contempler la parole

La deuxième étape suggérée par saint Jacques consiste à « se pencher » sur la parole, à rester longtemps devant le miroir, en résumé, à méditer ou contempler la parole. Les Pères utilisaient à ce propos l'image de « mâcher » ou de « ruminer ». « La lecture - écrit Guigues II, le théoricien de la lectio divina, offre à la bouche une nourriture substantielle, la méditation la mâche et la broie » (7). « Quand on rappelle à la mémoire ce que l'on a entendu et qu'on y repense doucement en son cœur, on devient semblable à celui qui rumine », dit saint Augustin (8).

L'âme qui se regarde dans le miroir de la parole découvre « comment elle est », elle apprend à se connaître, elle découvre sa difformité par rapport à l'image de Dieu et à l'image du Christ. « Je ne cherche pas ma gloire », disait Jésus (Jn 8, 50) : voilà, le miroir est devant toi et tu vois immédiatement combien tu es loin de Jésus ; « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre » : le miroir est à nouveau devant toi et tu te découvres encore attaché à beaucoup de choses et rempli de choses superflues ; « La charité est patiente... » et tu t'aperçois combien tu es impatient, envieux, intéressé.

Plus que « scruter les Ecritures » (cf. Jn 5, 39), il s'agit de se laisser scruter par les Ecritures. La parole de Dieu, dit la lettre aux Hébreux, « pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (He 4, 12-13). La meilleure prière pour commencer la contemplation de la parole est de répéter avec le psalmiste :

« Sonde-moi, ô Dieu, connais mon cœur, scrute-moi, connais mon souci ; vois que mon chemin ne soit fatal, conduis-moi sur le chemin d'éternité » (Ps 139).

Mais dans le miroir de la parole, nous ne voyons pas que nous-mêmes ; nous voyons le visage de Dieu ; ou plutôt, nous voyons le cœur de Dieu. Les Ecritures, dit saint Grégoire le Grand, sont « une lettre de Dieu tout-puissant à sa créature ; on y apprend à connaître le cœur de Dieu à travers les paroles de Dieu » (9). Le dicton de Jésus « c'est du trop-plein du cœur que la bouche parle » (Mt 12, 34), vaut aussi pour Dieu ; Dieu nous a parlé dans les Ecritures de ce qui remplit son cœur, et ce qui remplit son cœur, c'est l'amour.

La contemplation de la parole nous procure ainsi les deux connaissances les plus importantes pour avancer sur le chemin de la vraie sagesse : la connaissance de soi et la connaissance de Dieu. « Que je me connaisse et que je te connaisse, noverim me, noverim te, disait saint Augustin à Dieu ; que je me connaisse pour m'humilier et que je te connaisse pour t'aimer ».

La lettre à l'Eglise de Laodicée dans l'Apocalypse est un exemple extraordinaire de cette double connaissance, de soi et de Dieu, que l'on obtient de la parole de Dieu. Il est utile de la méditer de temps en temps, surtout en cette période de carême (cf. Ap 3, 14-20). Le ressuscité met à nu avant tout la situation réelle du fidèle typique de cette communauté : « Je connais ta conduite : tu n'es ni froid ni chaud - que n'es-tu l'un ou l'autre ! - Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche ». Le contraste entre ce que ce fidèle pense de lui-même et ce que Dieu pense de lui est impressionnant : « Tu t'imagines : me voilà riche, je me suis enrichi et je n'ai besoin de rien ; mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! »

Une page d'une dureté inhabituelle mais qui est immédiatement transformée par l'une des descriptions sans aucun doute les plus touchantes de l'amour de Dieu : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi ». Une image qui révèle sa signification réaliste et pas seulement métaphorique si elle est lue, comme le suggère le texte, en pensant au repas eucharistique.

Cette page de l'Apocalypse peut nous servir pour vérifier l'état personnel de notre âme mais aussi pour mettre à nu la situation spirituelle d'une grande partie de la société moderne devant Dieu. C'est comme une photo à rayons infrarouges prise par un satellite artificiel, qui révèlent un panorama complètement différent du panorama habituel, que l'on observe à la lumière naturelle.

Notre monde se sent lui aussi fort de ses conquêtes scientifiques et technologiques (comme les Laodicéens l'étaient de leurs fortunes commerciales), il est satisfait, riche, n'a besoin de personne, ni même de Dieu. Il faut que quelqu'un lui fasse connaître le vrai diagnostic de son état : « mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ». Il a besoin que quelqu'un lui crie, comme fait l'enfant dans la fable de Andersen . « Le roi est nu ! » mais par amour et avec amour, comme le fait le Ressuscité avec les Laodicéens.

La parole de Dieu assure à toute âme qui le désire, une direction spirituelle fondamentale et en soi, infaillible. Il y a une direction spirituelle, en quelque sorte ordinaire et quotidienne qui consiste à découvrir ce que Dieu veut dans les différentes situations que l'homme rencontre en général dans sa vie. Cette direction est assurée par la méditation de la parole de Dieu accompagnée par l'onction intérieure de l'Esprit qui traduit la parole en bonne « inspiration » et la bonne inspiration en résolution pratique. C'est ce qu'exprime le verset du psaume si cher à ceux qui aiment la parole : « Une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route (Ps 119, 105).

Un jour, je pêchais une mission en Australie. Le dernier jour, un émigré italien qui travaillait là-bas vint me trouver. Il me dit : « Mon père, j'ai un sérieux problème : j'ai un fils de 11 ans qui n'est pas encore baptisé. Le fait est que ma femme est devenue témoin de Jéhovah et ne veut pas entendre parler de baptême dans l'Eglise catholique. Si je le baptise, il y aura une crise, si je ne le baptise pas, je ne me sens pas tranquille parce que lorsque nous nous sommes mariés nous étions tous deux catholiques et nous avons promis d'éduquer nos enfants dans la foi. Que dois-je faire ? » Je lui répondis : « Laisse-moi réfléchir cette nuit, reviens demain matin et nous verrons ce qu'il faut faire ». Le lendemain, le même homme vint à ma rencontre, visiblement rasséréné et me dit : « Mon père, j'ai trouvé la solution. Quand je suis rentré à la maison hier soir, j'ai prié un peu, puis j'ai ouvert la Bible, au hasard. Je suis tombé sur le passage où Abraham conduit son fils Isaac pour être immolé et j'ai vu que lorsque Abraham conduit son fils Isaac pour l'immolation, il ne dit rien à sa femme ». C'était un discernement parfait sur le plan de l'exégèse. Je baptisai moi-même l'enfant et ce fut un moment de grande joie pour tous.

Ouvrir la Bible au hasard est une chose délicate qu'il faut pratiquer avec discernement, dans un climat de foi et pas avant d'avoir longuement prié. On ne peut toutefois ignorer qu'à ces conditions, cette pratique a souvent porté des fruits extraordinaires et qu'elle a également été adoptée par les saints. A propos de saint François d'Assise on peut lire, dans les écrits originaux, qu'il découvrit le style de vie auquel Dieu l'appelait, en ouvrant trois fois au hasard « après avoir prié avec ferveur », le livre des évangiles « disposés à mettre en pratique le premier conseil qui leur serait offert » (10). Saint Augustin interpréta la parole « Tolle lege », prends et lis, qu'il entendit d'une maison voisine, comme un ordre divin d'ouvrir le livre des lettres de saint Paul et de lire le premier verset qui lui serait tombé sous les yeux (11).

Il y a des âmes qui sont devenues saintes avec la parole de Dieu pour seul directeur spirituel. « Dans l'Evangile, a écrit sainte Thérèse de Lisieux, je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux... Je comprends et je sais par expérience ‘Que le royaume de Dieu est au-dedans de nous' (Lc 17,21) Jésus n'a point besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes ; Lui, le Docteur des docteurs, il enseigne sans bruit de paroles... » (12). C'est à travers la parole de Dieu, en lisant l'un après l'autre les chapitres 12 et 13 de la première lettre aux Corinthiens que la sainte découvrit sa vocation profonde et s'exclama, jubilante, que dans le corps mystique du Christ elle serait l'amour.

La Bible nous offre une image plastique qui résume tout ce que nous avons dit sur la méditation de la parole : celle du livre mangé qu'on lit dans Ezéchiel : « Je regardai, et voici qu'une main était tendue vers moi, tenant un volume roulé. Il le déploya devant moi : il était écrit au recto et au verso ; il y était écrit : ‘Lamentations, gémissements et plaintes'. Il me dit : ‘Fils d'homme, ce qui t'est présenté, mange-le ; mange ce volume et va parler à la maison d'Israël'. J'ouvris la bouche et il me fit manger ce volume, puis il me dit : ‘Fils d'homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne'. Je le mangeai et, dans ma bouche, il fut doux comme du miel » (Ez 2, 9-3, 3 ; cf. également Ap 12, 10).

Il y a une différence énorme entre le livre simplement lu ou étudié et le livre avalé. Dans le deuxième cas, la parole devient vraiment, comme le disait saint Ambroise, « la substance de notre âme », ce qui façonne les pensées, modèle le langage, détermine les actions, crée l'homme « spirituel ». La parole avalée est une parole « assimilée » par l'homme, même s'il s'agit d'une assimilation passive (comme dans le cas de l'Eucharistie), c'est-à-dire d'« être assimilé » par la parole, dominé et vaincu par la parole, qui est le principe vital plus fort.

Dans la contemplation de la parole nous avons un modèle très doux, Marie ; elle conservait avec soin toutes ces choses (littéralement, ces paroles), les méditant en son cœur (Lc 2, 19). En elle, la métaphore du livre avalé est devenue une réalité également physique. La parole lui a littéralement « rempli les entrailles ».



4. Faire la parole

Nous arrivons ainsi à la troisième phase du chemin proposé par l'apôtre Jacques, celle sur laquelle l'apôtre insiste le plus : « Mettez la Parole en pratique... Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique... Celui, au contraire, qui... [la met] activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant ». C'est aussi ce qui tient le plus à cœur à Jésus : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8, 21). Sans ce « faire la parole », tout reste une illusion, une construction sur le sable. On ne peut même pas dire avoir compris la parole car, comme écrit saint Grégoire le Grand, on ne comprend vraiment la parole que lorsqu'on commence à la mettre en pratique (13).

Cette troisième étape consiste, concrètement, à obéir à la parole. Traduit littéralement, le terme grec utilisé dans le Nouveau Testament pour désigner l'obéissance (hypakouein), signifie « donner écoute », dans le sens d'exécuter ce que l'on a écouté. « Mon peuple n'a pas écouté ma voix, Israël ne s'est pas rendu à moi », déplore Dieu dans la Bible (Ps 81, 12).

Lorsqu'on se met à chercher, dans le Nouveau Testament, en quoi consiste le devoir de l'obéissance, on fait une découverte surprenante : l'obéissance est presque toujours vue comme une obéissance à la parole de Dieu. Saint Paul parle d'obéissance à l'enseignement (Rm 6, 17), d'obéissance à l'Evangile (Rm 10, 16 ; 2 Tess 1, 8), d'obéissance à la vérité (Ga 5, 7), d'obéissance au Christ (2 Co 10, 5). Nous trouvons également ce même langage ailleurs : les Actes des apôtres parlent d'obéissance à la foi (Ac 6, 7), la première lettre de Pierre parle d'obéissance au Christ (1 P 1, 2) et d'obéissance à la vérité (1 P 1, 22).

L'obéissance de Jésus lui-même s'exerce surtout à travers l'obéissance aux paroles écrites. Dans l'épisode des tentations dans le désert, l'obéissance de Jésus consiste à rappeler les paroles de Dieu et à y rester fidèle : « Il est écrit ! » Son obéissance s'exerce, en particulier, sur les paroles qui sont écrites à son sujet et pour lui « dans la loi, les prophètes et les psaumes » et que lui, en tant qu'homme, découvre à mesure qu'il avance dans la compréhension et l'accomplissement de sa mission. Lorsqu'on essaie de s'opposer à son arrestation, Jésus dit : « Comment alors s'accompliraient les Ecritures d'après lesquelles il doit en être ainsi ? » (Mt 26, 54). La vie de Jésus est comme guidée par une traînée lumineuse que les autres ne voient pas et qui est formée par les paroles écrites pour lui ; il déduit des Ecritures le « il faut » (dei) qui régit toute sa vie.

Sous l'action présente de l'Esprit, les paroles de Dieu deviennent l'expression de la volonté vivante de Dieu pour nous, à un moment donné. Un petit exemple nous aidera à comprendre. Je m'aperçus un jour que, dans la communauté, quelqu'un avait pris par erreur un objet que j'utilisais. Je m'apprêtais à le faire remarquer et à demander qu'il me soit rendu, quand je tombai par hasard (mais peut-être n'était-ce pas vraiment par hasard) sur la parole de Jésus qui dit : « A quiconque te demande, donne, et à qui t'enlève ton bien ne le réclame pas » (Lc 6, 30). Je compris que cette parole ne s'appliquait pas de manière universelle et dans tous les cas, mais qu'elle s'appliquait certainement à moi à ce moment-là. Il s'agissait d'obéir à la parole.
L'obéissance à la parole de Dieu est une obéissance que nous pouvons toujours mettre en pratique. On n'obéit que de temps en temps, trois ou quatre fois en tout dans la vie, à des ordres et des autorités visibles, s'il s'agit d'une obéissance sérieuse ; mais on peut être amené à obéir à la parole de Dieu à tout moment. C'est aussi une obéissance que nous pouvons tous pratiquer, les supérieurs comme ceux qui en dépendent, le clergé comme les laïcs. Les laïcs n'ont pas, dans l'Eglise, un supérieur à qui obéir - au moins pas au sens où l'ont les religieux et les membres du clergé - mais ils ont en revanche un « Seigneur » à qui obéir » ! Ils ont sa parole !

Concluons notre méditation en faisant nôtre la prière que saint Augustin élevait à Dieu dans ses Confessions, pour obtenir la compréhension de la parole de Dieu :

« Que vos Ecritures soient mes chastes délices. Que je n'y trouve ni à m'égarer, ni à égarer les autres...voyez mon âme, entendez ses cris du fond de l'abîme... Faites-moi largesse de temps pour méditer les secrets de votre loi; ne la fermez pas à ceux qui frappent... Oh! votre parole est ma joie; votre voix m'est plus douce que le charme des voluptés. Donnez-moi ce que j'aime... ne dédaignez pas votre pauvre plante que la soif dévore...Je frappe à la porte de vos paroles saintes, et que la grâce m'ouvre leur sanctuaire... Je vous en conjure par Notre Seigneur Jésus Christ, votre Fils... en qui sont cachés tous les trésors de ‘la sagesse et de la science' (Co 2, 3). C'est lui que je cherche dans vos livres saints » (14).




NOTES
(1) Saint Ambroise, Exp. Ps. 118, 7,7 (PL 15, 1350).
(2) Dei Verbum, 21.
(3) Jean-Paul II, Novo millennio ineunte, 39
(4) Discours de Benoît XVI, 16 septembre 2005
(5) S. Kierkegaard, Per l'esame di se stessi. La Lettera di Giacomo, 1,22, in Opere, a cura di C. Fabro, Firenze 1972, pp. 909 ss.
(6) F. Collins, The language of God, Free Press 2006, pp. 177 s.
(7) Guigo II, Lettera sulla vita contemplativa (Scala claustralium), 3, in Un itinerario di contemplazione. Antologia di autori certosini, Edizioni Paoline, 1986, p.22.
(8) S. Agostino, Enarr. in Ps. 46, 1 (CCL 38, 529).
(9) S. Gregorio Magno, Registr. Epist. IV, 31 (PL 77, 706).
(10) Celano, Vita Seconda, X, 15
(11) S. Agostino, Confessioni, 8, 12.
(12) Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, Manuscrits (A Folio 83 Verso).
(13) S. Gregorio Magno, Su Ezechiele, I, 10, 31 (CCL 142, p. 159).
(14) Saint Augustin, Confessions XI, 2, 3-4.



Traduit de l'italien par Gisèle Plantec

R. Cantalamessa, Parler comme les paroles de Dieu

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« DE TOUTE PAROLE INUTILE... »


1. Du Jésus qui prêche au Christ prêché

Dans la deuxième lettre aux Corinthiens - qui est, par excellence, la lettre consacrée au ministère de la prédication - saint Paul écrit ces paroles programmatiques : « Car ce n'est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur ! » (2 Co 4, 5). A ces mêmes fidèles de Corinthe, dans une lettre précédente, il avait écrit : « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié » (1 Co 1, 23). Lorsque l'Apôtre veut résumer l'ensemble du contenu de la prédication chrétienne par une seule parole, cette parole est toujours la personne de Jésus Christ !

Dans ces affirmations Jésus n'est plus vu - comme c'était le cas dans les Evangiles - en tant qu'annonciateur, mais en tant qu'annoncé. Parallèlement, nous voyons que l'expression « Evangile de Jésus » acquiert une signification nouvelle, sans toutefois perdre l'ancienne ; on passe du sens de « bonne nouvelle apportée par Jésus » (Jésus sujet !), au sens de « bonne nouvelle sur Jésus, ou concernant Jésus » (Jésus objet !).
C'est le sens du mot « Evangile » dans le début solennel de la lettre aux Romains : « Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l'Evangile de Dieu, que d'avance il avait promis par ses prophètes dans les saintes Ecritures, concernant son Fils, issu de la lignée de David selon la chair, établi Fils de Dieu avec puissance selon l'Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts, Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 1, 1-3).

Dans cette méditation nous nous concentrons sur « la parole de Dieu dans la mission de l'Eglise ». C'est le thème auquel est consacré le chapitre trois des lineamenta du Synode des évêques, qui en souligne les différents aspects et domaines de mise en pratique, selon le schéma suivant :

La mission de l'Eglise c'est proclamer le Christ, la Parole de Dieu faite chair
La parole de Dieu doit être à la disposition de tous en tout temps
La parole de Dieu, grâce de communion entre les chrétiens
La parole de Dieu, lumière pour le dialogue interreligieux :
a. avec le peuple juif
b. avec les peuples d'autres religions
La parole de Dieu ferment des cultures modernes
La parole de Dieu et l'histoire des hommes
Je me limite à traiter un point particulier et très limité qui a cependant, à mon sens, une influence sur la qualité et l'efficacité de l'annonce de l'Eglise dans toutes ses expressions.



2. Paroles « inutiles » et paroles « efficaces »

Dans l'Evangile de Matthieu, dans le cadre du discours sur les paroles qui révèlent le cœur, est rapportée une parole de Jésus qui a fait trembler les lecteurs de l'Evangile de tous les temps : « Or je vous le dis : de toute parole sans fondement que les hommes auront proférée, ils rendront compte au Jour du Jugement » (Mt 12, 36) [ndlr : Le P. Cantalamessa utilisera de préférence la traduction « inutile » au lieu de « sans fondement » qui est celle donnée par la Bible de Jérusalem].

Il a toujours été difficile d'expliquer ce qu'entendait Jésus par « parole inutile ». Un certain éclaircissement nous vient d'un autre passage de l'évangile de Matthieu (7, 15-20), où revient le thème de l'arbre qui se reconnaît à ses fruits et où tout le discours semble adressé aux faux prophètes : « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez... ».

Si cette phrase de Jésus a un lien avec ses paroles sur les faux prophètes, nous pouvons alors peut-être découvrir ce que signifie le mot « inutile ». Le terme original traduit par « inutile » est argòn, qui signifie « sans effet » (a privatif plus ergos, œuvre). Certaines traductions modernes, dont la traduction italienne de la Conférence des évêques italiens, rendent le terme par « infondée », donc avec une valeur passive : une parole qui n'a pas de fondement : donc, une calomnie. C'est une manière d'essayer de donner un sens plus rassurant à la menace de Jésus. Il n'y a rien de particulièrement inquiétant, en effet, si Jésus dit qu'il faut rendre compte à Dieu de toute calomnie !

Mais argòn a plutôt un sens actif et signifie : parole qui ne fonde rien, qui ne produit rien : donc vide, stérile, sans efficacité (1). En ce sens, l'ancienne traduction de la Vulgate, verbum otiosum, parole « futile, inutile », était plus juste et c'est du reste, celle qui a été adoptée aujourd'hui également dans la plupart des traductions.
Il n'est pas difficile de deviner ce que Jésus veut dire, si nous comparons cet adjectif avec celui qui, dans la Bible, caractérise constamment la parole de Dieu : l'adjectif energes, efficace, qui agit, qui est toujours suivi d'un effet (ergos) (l'adjectif duquel dérive le mot « énergique »). Saint Paul, par exemple, écrit aux Thessaloniciens qu'ayant reçu la parole de Dieu de la prédication de l'Apôtre, ils l'ont accueillie non pas comme une parole d'hommes mais, comme ce qu'elle est réellement, c'est-à-dire comme « parole de Dieu » qui agit (energeitai) en ceux qui croient (cf. 1 Ts 2, 13). L'opposition entre parole de Dieu et parole des hommes est présentée ici, de manière implicite, comme l'opposition entre la parole « qui agit » et la parole « qui n'agit pas », entre la parole efficace et la parole inefficace et vaine.

Nous trouvons également ce concept de l'efficacité de la parole divine dans la lettre aux Hébreux : « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace (energes)... » (He 4, 12). Mais il s'agit d'un concept très ancien ; dans Isaïe, Dieu déclare que la parole sortie de sa bouche ne revient jamais vers lui « sans effet », sans avoir « accompli » ce pour quoi elle a été envoyée (cf. Is 55, 11).

La parole inutile dont les hommes devront rendre compte le jour du jugement n'est donc pas toute et n'importe quelle parole inutile ; c'est la parole inutile, vide, prononcée par celui qui devrait en revanche prononcer les paroles « énergiques » de Dieu. C'est, en somme, la parole du faux prophète, qui ne reçoit pas la parole de Dieu mais qui incite les autres à croire qu'il s'agit de la parole de Dieu. Il se passe exactement le contraire de ce que disait saint Paul : ayant reçu une parole humaine, on la prend non pour ce qu'elle est mais pour ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire pour une parole divine. L'homme devra rendre compte de toute parole inutile sur Dieu ! Voilà donc le sens du grave avertissement de Jésus.

La parole inutile est la contrefaçon de la parole de Dieu, elle est le parasite de la parole de Dieu. Elle se reconnaît au fait qu'elle ne produit pas de fruits car, par définition, elle est stérile, inefficace (dans le bien). Dieu « veille sur sa parole » (cf. Jr 1, 12), il est jaloux de sa parole et ne peut permettre que l'homme s'approprie du pouvoir divin qu'elle renferme.

Le prophète Jérémie nous permet d'entendre, comme à travers un amplificateur, l'avertissement qui se cache sous cette parole de Jésus. Il apparaît désormais clairement que c'est bien des faux prophètes dont il s'agit : « Ainsi parle Yahvé Sabaot : N'écoutez pas les paroles de ces prophètes qui vous prophétisent ; ils vous dupent, ils débitent les visions de leur cœur, rien qui vienne de la bouche de Yahvé... Le prophète qui a eu un songe, qu'il raconte un songe ! Et celui qui tient de moi une parole, qu'il délivre fidèlement ma parole ! Qu'ont de commun la paille et le froment ? - oracle de Yahvé - Ma parole n'est-elle pas comme un feu ? - oracle de Yahvé - N'est-elle pas comme un marteau qui fracasse le roc ? Aussi vais-je m'en prendre aux prophètes - oracle de Yahvé - qui se dérobent mutuellement mes paroles. Je vais m'en prendre aux prophètes - oracle de Yahvé - (Jr 23, 16.28-31).



3. Qui sont les faux prophètes

Mais nous ne sommes pas là pour disserter sur les faux prophètes dans la Bible. Comme toujours, c'est de nous que l'on parle dans la Bible et c'est à nous que l'on parle. Cette parole de Jésus ne juge pas le monde, mais l'Eglise ; le monde ne sera pas jugé sur ses paroles inutiles (toutes ses paroles, au sens décrit ci-dessus, sont des paroles inutiles !), mais il sera jugé, éventuellement, pour ne pas avoir cru en Jésus (cf. Jn 16, 9). Les hommes qui devront rendre compte de toute parole inutile sont les hommes d'Eglise ; ce sont nous les prédicateurs de la parole de Dieu.

Les « faux prophètes » ne sont pas seulement ceux qui, de temps en temps, répandent des hérésies ; ce sont aussi ceux qui « falsifient » la parole de Dieu. C'est Paul qui utilise ce terme, pris dans le langage courant ; littéralement, il signifie diluer la Parole, comme le font les aubergistes malhonnêtes quand ils allongent leur vin avec de l'eau (cf. 2 Co 2, 17 ; 4, 2). Les faux prophètes sont ceux qui ne présentent pas la parole de Dieu dans sa pureté mais la diluent et la noient dans mille paroles humaines qui sortent de leur cœur.

Le faux prophète c'est moi également, chaque fois que je ne fais pas confiance à la « faiblesse », le caractère irrationnel, la pauvreté, la nudité de la parole, et que je cherche à la revêtir, estimant plus l'ornement que la parole et passant plus de temps devant l'ornement qu'autour de la parole, en prière, en adoration et en commençant à la laisser vivre en moi.

A Cana de Galilée, Jésus transforma l'eau en vin, c'est-à-dire la lettre morte en Esprit qui vivifie (c'est ainsi que les Pères l'interprètent) ; les faux prophètes sont ceux qui font tout le contraire, c'est-à-dire qui transforment le vin pur de la parole de Dieu en eau qui ne provoque aucune ébriété, en lettre morte, en bavardages inutiles. Au fond, ils ont honte de l'Evangile (cf. Rm 1, 16) et des paroles de Jésus, car celles-ci sont trop « dures » pour le monde, ou trop pauvres et nues pour les savants, et alors ils essaient de les « assaisonner » avec ce que Jérémie appelait « les visions de leur cœur ».

Saint Paul écrivait à son disciple Timothée : « Efforce-toi de te présenter à Dieu comme... un fidèle dispensateur de la parole de vérité. Quant aux discours creux et impies, évite-les. Leurs auteurs feront toujours plus de progrès dans la voie de l'impiété » (2 Tm 2, 15-16). Les discours impies sont ceux qui n'ont pas de rapport avec le dessein de Dieu, qui n'ont rien à voir avec la mission de l'Eglise. Trop de paroles humaines, trop de paroles inutiles, trop de discours, trop de documents. Dans l'ère de la communication de masse, l'Eglise risque elle aussi de s'enfoncer dans la « paille » des paroles inutiles, prononcées pour le simple fait de parler, écrites parce qu'il y a des revues et des journaux à remplir.

Nous offrons ainsi au monde un excellent prétexte pour demeurer tranquillement dans son incroyance et dans son péché. S'il écoutait la parole de Dieu authentique, ce ne serait pas aussi facile pour l'incrédule de s'en sortir en disant (comme il le fait souvent après avoir entendu nos prédications) : « Des mots, des mots, des mots ! ». Saint Paul désigne les paroles de Dieu comme « les armes de notre combat » et dit qu'elles « ont, au service de Dieu, la puissance de renverser les forteresses. Nous renversons les sophismes et toute puissance altière qui se dresse contre la connaissance de Dieu, et nous faisons toute pensée captive pour l'amener à obéir au Christ » (2 Co 10, 3-5).

L'humanité est malade de vacarme, disait le philosophe Kierkegaard ; il faut « proclamer un jeûne », mais un jeûne de paroles ; il faut que quelqu'un crie, comme le fit un jour Moïse : « Fais silence et écoute, Israël » (Dt 27, 9). Le Saint-Père nous a rappelé la nécessité de ce jeûne de paroles lors de sa rencontre de carême avec le clergé de Rome, et je crois que, comme d'habitude, son invitation était adressée à l'Eglise avant d'être adressée au monde.



4. Jésus n'est pas venu nous dire des choses sans importance

Ces paroles de Péguy m'ont toujours impressionné :

Jésus-Christ, mon enfant,
- c'est l'Eglise qui s'adresse à ses enfants -
n'est pas venu pour nous dire des fariboles.
Tu comprends, il n'a pas fait le voyage de venir sur terre...
Pour nous conter des amusettes
Et des blagues...
On n'a pas le temps de s'amuser...
Il n'a pas fait toute cette dépense
Pour venir nous donner
Des devinettes (2)

Le souci de distinguer la parole de Dieu de toute autre parole est tel que, en envoyant ses apôtres en mission, Jésus leur commande de ne saluer personne en chemin (cf. Lc 10, 4). J'ai appris à mes dépens que ce commandement doit parfois être pris à la lettre. S'arrêter pour saluer les gens et échanger des civilités alors que l'on s'apprête à prêcher, fait inévitablement perdre la concentration sur la parole à annoncer, et fait perdre le sens de son altérité par rapport à tout type de discours humain. C'est la même exigence que l'on ressent (ou que l'on devrait ressentir) lorsqu'on s'habille pour célébrer la messe.

L'exigence est encore plus forte lorsqu'il s'agit du contenu même de la prédication. Dans l'Evangile de Marc, Jésus cite la parole d'Isaïe : «Vain est le culte qu'ils me rendent, les doctrines qu'ils enseignent ne sont que préceptes humains » (Is 29, 13) ; puis il ajoute, s'adressant aux pharisiens et aux scribes : « Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes...Vous annulez bel et bien le commandement de Dieu pour observer votre tradition » (Mc 7, 7-13).

Quand on n'arrive pas à proposer la parole de Dieu simple et nue, sans la faire passer à travers le filtre d'une multitude de distinctions et précisions, ajouts et explications, en soi également justes mais qui tuent la parole de Dieu, on fait exactement ce que Jésus reprocha, ce jour-là aux pharisiens et aux scribes : on « annule » la parole de Dieu ; on la « trahit », lui faisant perdre une grande partie de sa force de pénétration dans le cœur des hommes.

La parole de Dieu ne peut pas être utilisée pour faire des discours de circonstance ou pour recouvrir d'autorité divine des discours tout faits et entièrement humains. Nous avons vu, à une époque récente, où conduit cette tendance. L'Evangile a été instrumentalisé pour soutenir toutes sortes de projets humains : de la lutte des classes à la mort de Dieu.

Quand la prédétermination d'un auditoire par des conditionnements psychologiques, syndicaux, politiques ou passionnels, est telle, qu'il est impossible, dès le départ, de ne pas dire ce qu'il attend et de ne pas lui donner raison sur tout ; quand il n'y a aucun espoir de pouvoir conduire les auditeurs au point où il est possible de leur dire : « Convertissez-vous et croyez ! », il est bon alors de ne pas proclamer du tout la parole de Dieu afin que celle-ci ne soit pas instrumentalisée à des fins partisanes et donc trahie. Il vaut mieux, en d'autres termes, renoncer à faire une annonce proprement dite, et se limiter, tout au plus, à écouter, à essayer de comprendre et à prendre part aux angoisses et aux souffrances des personnes, en prêchant plutôt l'Evangile du royaume par sa présence et la charité. Dans l'Evangile, Jésus est très attentif à ne pas se faire instrumentaliser à des fins politiques et partisanes.

La réalité de l'expérience et donc, la parole humaine, n'est bien sûr pas exclue de la prédication de l'Eglise, mais elle doit être soumise à la parole de Dieu, au service de cette parole. De même que, dans l'Eucharistie, c'est le corps du Christ qui assimile celui qui le mange, et non l'inverse, dans l'annonce, c'est la parole de Dieu, qui est le principe vital le plus fort, qui doit soumettre et assimiler la parole humaine, et non l'inverse. Il faut par conséquent avoir le courage, lorsqu'on traite des problèmes doctrinaux et disciplinaires de l'Eglise, de partir plus souvent de la parole de Dieu, spécialement de celle du Nouveau Testament, et de rester ensuite liés à cette parole, engagés par celle-ci, certains que de cette manière on est beaucoup plus sûr d'atteindre l'objectif qui est de découvrir, dans chaque question, quelle est la volonté de Dieu.

On ressent le même besoin dans les communautés religieuses qui risquent, dans la formation donnée aux jeunes et aux novices, dans les exercices spirituels et tout le reste de la vie de la communauté, de consacrer plus de temps aux écrits de leur fondateur (souvent au contenu très pauvre) qu'à la parole de Dieu.



5. Parler comme les paroles de Dieu

Je me rends compte que ce que je dis peut susciter une grave objection. Alors la prédication de l'Eglise devra se réduire à une séquence (ou un bombardement) de citations bibliques, avec une quantité de référence de chapitres et de versets, à la manière des Témoins de Jéhovah et autres groupes fondamentalistes ? Certes non. Nous sommes héritiers d'une tradition différente. Voici ce que j'entends par rester liés à la parole de Dieu.

Toujours dans la deuxième lettre aux Corinthiens, saint Paul écrit : « Nous ne sommes pas, en effet, comme la plupart, qui frelatent (littéralement : diluent, falsifient !) la parole de Dieu ; non, c'est en toute pureté, c'est en envoyés de Dieu que, devant Dieu, nous parlons dans le Christ » (2 Co 2, 17) et saint Pierre, dans la première lettre, exhorte les chrétiens en disant : « Si quelqu'un parle, que ce soit comme les paroles de Dieu » (1 P 4, 11). Que veut dire « parler en Jésus Christ », ou parler « comme les paroles de Dieu » ? Cela ne veut certes pas dire, répéter matériellement et uniquement les paroles prononcées par le Christ et par Dieu dans l'Ecriture. Cela veut dire que l'inspiration de base, la pensée qui « façonne » et soutient tout le reste doit venir de Dieu, et non de l'homme. L'annonciateur doit être « mu par Dieu » et parler comme en sa présence.

Il y a deux manières de préparer une prédication ou toute annonce de foi orale ou écrite. Je peux d'abord m'asseoir à mon bureau et choisir moi-même la parole à annoncer et le thème à développer, en me basant sur mes connaissances, mes préférences, etc. puis, une fois le discours préparé, me mettre à genou pour demander instamment à Dieu de bénir ce que j'ai écrit et rendre mes paroles efficaces. C'est déjà une bonne chose mais ce n'est pas la voie prophétique. Il faut plutôt faire le contraire. D'abord se mettre à genou et demander à Dieu quelle est la parole qu'il veut dire ; ensuite, s'asseoir à son bureau et utiliser ses connaissances pour donner du corps à cette parole. Cela change tout car de cette manière, ce n'est pas Dieu qui doit faire sienne ma parole mais c'est moi qui fait mienne sa parole.
Il faut partir de la certitude de foi que, en toute circonstance, le Seigneur ressuscité a dans le cœur une parole qu'il souhaite transmettre à son peuple. C'est celle qui change les choses et c'est celle qu'il faut découvrir. Et il ne manque pas de la révéler à son ministre, si celui-ci la lui demande humblement et avec insistance. Au début il s'agit d'un mouvement presque imperceptible du cœur : une petite lumière qui s'allume dans l'esprit, une parole de la Bible qui commence à attirer notre attention et qui éclaire une situation.

C'est véritablement « la plus petite de toutes les graines » mais ensuite, on se rend compte qu'à l'intérieur, il y avait tout ; il y avait un coup de tonnerre capable de foudroyer les cèdres du Liban. Ensuite, on se met à son bureau, on ouvre ses livres, on consulte ses notes, les Pères de l'Eglise, les maîtres, les poètes.... Mais désormais, c'est tout autre chose. Ce n'est plus la parole de Dieu au service de notre culture, mais notre culture au service de la parole de Dieu.

Origène décrit bien le processus qui conduit à cette découverte. Avant de trouver dans l'Ecriture la nourriture - disait-il - il faut supporter une certaine « pauvreté des sens ; l'âme est entourée de ténèbres de toutes parts, elle se heurte à des chemins sans issue. Jusqu'à ce que, soudainement, après avoir recherché de manière laborieuse et prié, résonne la voix du Verbe, et immédiatement, quelque chose s'illumine ; celui qu'elle cherchait vient à sa rencontre ‘sautant sur les montagnes, bondissant sur les collines' (cf. Ct 2, 8), c'est-à-dire en lui ouvrant l'esprit pour recevoir sa parole forte et lumineuse » (3). Une grande joie accompagne ce moment. Celle-ci faisait dire à Jérémie : « Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l'allégresse de mon cœur » (Jr 15, 16).

En général la réponse de Dieu se présente sous forme d'une parole de l'Ecriture qui révèle cependant à ce moment, sa pertinence extraordinaire par rapport à la situation et au problème que l'on doit traiter, comme si elle avait été écrite précisément pour ce cas. Parfois il n'est même pas nécessaire de citer de manière explicite telle parole biblique ou de la commenter. Il suffit que celle-ci soit bien présente dans l'esprit de celui qui parle et imprègne tout ce qu'il dit. Se faisant, il parle, de fait « comme les paroles de Dieu ». Cette méthode est toujours valable : pour les grands documents du magistère comme pour la leçon que le maître tient pour ses novices, pour la conférence savante comme pour l'humble homélie du dimanche.

Nous avons tous fait l'expérience de ce que peut faire une seule parole de Dieu à laquelle on croit profondément et qui est vécue d'abord par celui qui la prononce, et parfois même à son insu ; souvent, on constate que, parmi les nombreuses paroles, c'est celle-là qui a touché les cœurs et a conduit plus d'un auditeur au confessionnal.
Après avoir indiqué les conditions de l'annonce chrétienne (parler du Christ, avec sincérité, comme mus par Dieu et sous son regard), l'Apôtre se demandait : « Et de cela qui est capable ? » (2 Co 2, 16). Il est évident que personne n'en est capable. Nous portons ce trésor dans des vases d'argile (2 Co 4, 7). Mais nous pouvons prier et dire: Seigneur, aie pitié de ce pauvre vase d'argile qui doit porter le trésor de ta parole ; garde-nous de prononcer des paroles inutiles quand nous parlons de toi ; fais-nous expérimenter une fois le goût de ta parole afin que nous sachions la distinguer de toute autre et afin que toute autre parole nous semble insipide. Répands, comme tu l'as promis, la faim dans le pays « non pas une faim de pain, non pas une soif d'eau, mais d'entendre la parole de Yahvé » (Am 8, 11).



(1) Cf. M. Zerwick, Analysis philologica Novi Testamenti Graeci, Romae 1953, ad loc.
(2) Ch. Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, in Oeuvres poétiques complètes, Gallimard 1975, pp. 587 s.
(3) Cf. Origène, In Mt Ser. 38 (GCS, 1933, p. 7); In Cant. 3 (GCS, 1925, p. 202).




Traduit de l'italien par Gisèle Plantec

R. Cantalamessa, Si on ne pose sur la Bible qu’un regard scientifique

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

Suite à l'intervention de Benoît XVI au Synode des évêques sur la Parole de Dieu du 14 octobre dernier, et publiée sur ce blog le 20 octobre dernier, voici ce que disait le Père Cantalamessa dans sa quatrième prédication de carême, le vendredi 14 mars de cette même année.


ROME, Vendredi 14 mars 2008 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte intégral de la troisième prédication de carême que le P. Raniero Cantalamessa, OFM Cap, prédicateur de la Maison pontificale, a prononcée ce vendredi matin, en présence du pape et de la curie romaine.



Quatrième prédication de carême

 

« LA LETTRE TUE, L'ESPRIT VIVIFIE »

La lecture spirituelle de la Bible

1. L'Ecriture inspirée de Dieu

Dans la deuxième lettre à Timothée on trouve la célèbre affirmation : « Toute Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice » (2 Tm 3, 16). Dans la langue originale, l'expression traduite par « inspirée de Dieu », ou « divinement inspirée », est composée d'un seul mot, theopneustos, qui contient à la fois le vocable de Dieu (Theos) et celui de l'Esprit (Pneuma). Il a deux significations fondamentales : l'une est très connue, l'autre n'est en revanche généralement pas prise en considération, même si elle n'est pas moins importante que la première.

La signification la plus connue est la signification passive, mise en évidence par toutes les traductions modernes : l'Ecriture est « inspirée de Dieu ». Un autre passage du Nouveau Testament explique ainsi cette signification : « c'est poussés par l'Esprit Saint que des hommes (Les prophètes) ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 21). Il s'agit en somme de la doctrine classique de l'inspiration divine de l'Ecriture, celle que nous proclamons comme un article de foi dans le Credo, lorsque nous disons que l'Esprit Saint « a parlé par les prophètes ».

Nous pouvons nous représenter avec des images humaines cet événement en soi mystérieux de l'inspiration : Dieu « touche » avec son doigt divin - c'est-à-dire avec son énergie vivante qui est l'Esprit Saint - ce point caché, où l'esprit humain s'ouvre à l'infini, et de là, ce « toucher » - en soi très simple et instantané comme l'est Dieu qui le produit - se diffuse comme une vibration sonore dans toutes les facultés de l'homme - volonté, intelligence, imagination, cœur - se traduisant en concepts, images, paroles.

Le résultat que l'on obtient ainsi est une réalité théanthropique, c'est-à-dire pleinement divine et pleinement humaine : les deux choses intimement liées mais pas « confondues ». Le magistère de l'Eglise - les encycliques Providentissimus Deus de Léon XIII e Divino afflante Spiritu de Pie XII -, nous dit que les deux éléments, divin et humain, sont restés intacts. Dieu est l'auteur principal car il assume la responsabilité de ce qui est écrit, en en déterminant le contenu par l'action de son Esprit ; l'écrivain sacré est toutefois lui aussi auteur, au sens propre du mot, car il a collaboré de manière intrinsèque à cette action, à travers une activité humaine normale, dont Dieu s'est servi comme d'un instrument. Dieu - disaient les Pères - est comme le musicien qui fait vibrer les cordes de la lyre en les touchant ; le son est entièrement l'œuvre du musicien, mais n'existerait pas sans les cordes de la lyre.

En général, on ne souligne pratiquement qu'un seul effet de cette merveilleuse œuvre de Dieu : l'inerrance biblique, c'est-à-dire le fait que le Bible ne contient aucune erreur, si le terme « erreur » est compris correctement, comme absence d'une vérité humainement possible, dans un contexte culturel déterminé, en tenant compte du genre littéraire utilisé, et par conséquent exigible de la part de celui qui écrit. Mais l'inspiration biblique établit bien plus que la simple inerrance de la parole de Dieu (qui est quelque chose de négatif) ; elle établit, de manière positive, son caractère inépuisable, sa force et sa vitalité divine et celle que saint Augustin appelait la mira profunditas, la merveilleuse profondeur (1).

Nous sommes ainsi préparés à découvrir l'autre signification de l'inspiration biblique. Sur le plan grammatical, le participe theopneustos est en soi actif et non passif. La tradition elle-même a su, à certains moments, saisir cette signification active. L'Ecriture, disait saint Ambroise, est theopneustos, pas seulement parce qu'elle est « inspirée de Dieu », mais aussi parce qu'elle « exhale Dieu », parce qu'elle diffuse Dieu ! (2)

Parlant de la création, saint Augustin dit que Dieu ne s'est pas retiré après avoir créé les choses, mais que, venues de lui, celles-ci demeurent en lui (3). C'est ce qui se passe avec les paroles de Dieu : venues de Dieu, elles restent en lui et lui en elles. Après avoir dicté l'Ecriture, l'Esprit Saint s'est comme enfermé en elle. Il l'habite et l'anime sans cesse avec son souffle divin. Heidegger a dit que « la parole est la maison de l'Etre ». Nous pouvons dire que la Parole (avec un P majuscule) est la demeure de l'Esprit.

La constitution conciliaire Dei Verbum reprend elle aussi cette source d'inspiration de la tradition quand elle affirme que « inspirées par Dieu (inspiration passive !) et consignées une fois pour toutes par écrit, [les Ecritures Saintes] nous communiquent, de façon immuable, la parole de Dieu lui-même, et dans les paroles des Prophètes et des Apôtres font retentir à nos oreilles la voix du Saint-Esprit » (inspiration active !) (4).


2. Docétisme et ébionisme biblique

Nous devons maintenant affronter le problème le plus délicat : comment aborder les Ecritures pour qu'elles « libèrent » vraiment pour nous l'Esprit qu'elles contiennent ? J'ai dit que l'Ecriture est une réalité théanthropique, c'est-à-dire à la fois divine et humaine. Maintenant, la loi de toute réalité théanthropique (comme par exemple le Christ et l'Eglise), est qu'on ne peut découvrir le divin contenu en elle, qu'en passant par l'humain. On ne peut découvrir la divinité du Christ qu'en passant par son humanité concrète.

Ceux qui, dans l'antiquité, voulurent procéder différemment, tombèrent dans le docétisme. En rabaissant le corps du Christ et ses caractéristiques humaines à de simple « apparences » (dokein), ils perdirent également sa réalité profonde, et à la place d'un Dieu vivant fait homme, ils se retrouvèrent avec leur idée faussée de Dieu. De la même manière, on ne peut pas, dans l'Ecriture, découvrir l'Esprit, sans passer par la lettre, c'est-à-dire l'ornement concret et humain dont la parole de Dieu a été revêtue dans les différents livres et chez les auteurs inspirés. On ne peut découvrir la signification divine contenue dans l'Ecriture qu'en partant de la signification humaine, celle que voulait donner l'auteur humain, Isaïe, Jérémie, Luc, Paul, etc. L'immense effort d'étude et de recherche qui entoure le livre de l'Ecriture trouve ici sa pleine justification.

Mais ce n'est pas le seul danger que court l'exégèse biblique. Face à la personne de Jésus, il n'y avait pas que le danger du docétisme, c'est-à-dire de négliger l'humain ; il y avait aussi le danger de s'arrêter à l'humain, de ne voir en lui que l'humain et de ne pas découvrir la dimension divine du Fils de Dieu. Il y avait en somme, le danger de l'ébionisme. Pour les ébionites (qui étaient des judéo-chrétiens), Jésus était certes un grand prophète, le plus grand prophète si l'on veut, mais pas davantage. Les Pères les surnommèrent les « ébionites » (de ebionim, les pauvres) pour signifier qu'ils étaient pauvres sur le plan de la foi.

C'est également ce qui se passe avec l'Ecriture. Il existe un ébionisme biblique, c'est-à-dire la tendance à s'arrêter au mot, en considérant la Bible comme un livre excellent, le meilleur des livres humains, si l'on veut, mais un livre seulement humain. Nous courons malheureusement le risque de ne voir qu'une seule dimension de l'Ecriture. La rupture de l'équilibre aujourd'hui ne se fait pas en tendant vers le docétisme mais vers l'ébionisme.

De nombreux experts expliquent la Bible volontairement en utilisant uniquement la méthode historique et critique. Je ne parle pas des experts non croyants pour lesquels ceci est normal, mais d'experts qui se déclarent croyants. La sécularisation du sacré ne s'est jamais présentée de manière aussi subtile que dans la sécularisation du Livre sacré. Mais prétendre comprendre l'Ecriture de manière exhaustive, en l'étudiant uniquement avec l'instrument de l'analyse historique et philologique, c'est comme prétendre découvrir le mystère de la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, en se basant sur une analyse chimique de l'hostie consacrée ! L'analyse historique et critique, même si elle est poussée au maximum de sa perfection, ne représente en réalité que le premier degré de la connaissance de la Bible, celui qui concerne la lettre.

Jésus affirme de manière solennelle dans l'Evangile qu'Abraham « a vu son jour » (cf. Jn 8, 56), que Moïse avait « écrit de lui » (cf. Jn 5, 46), qu'Isaïe « eut la vision de sa gloire et parla de lui » (cf. Jn 12, 41), que les prophètes, les psaumes et toute l'Ecriture parlent de lui (cf. Lc 24, 27.44 ; Jn 5, 39), mais aujourd'hui, il y a une certaine exégèse scientifique qui hésite à parler du Christ, qui ne réussit pratiquement plus à le voir dans aucun passage de l'Ancien Testament, ou en tout cas, qui a peur de dire qu'elle le voit, car elle craint d'être disqualifiée « sur le plan scientifique ».

L'inconvénient le plus grave d'une exégèse exclusivement scientifique est que celle-ci change complètement le rapport entre l'exégète et la parole de Dieu. La Bible devient un objet d'étude que le professeur doit « maîtriser » et face auquel, comme il sied à tout homme de science, il doit rester « neutre ». Mais dans ce cas unique, il n'est pas permis de rester « neutre » et il n'est pas donné de « dominer » la matière ; il faut plutôt se laisser dominer par elle. Si l'on y réfléchit bien, c'est presque un blasphème d'affirmer qu'un expert de l'Ecriture « maîtrise » la parole de Dieu.

La conséquence de tout cela est que l'Ecriture se referme, « se replie » sur elle-même ; elle redevient le livre « scellé », le livre « voilé » car, dit saint Paul, ce voile est « enlevé dans le Christ », « quand on se convertit au Seigneur », c'est-à-dire quand on reconnaît le Christ dans les pages de l'Ecriture (cf. Co 3, 15-16). La Bible est comme certaines plantes extrêmement sensibles qui ferment leurs feuilles dès qu'elles sont touchées par des corps étrangers, ou comme certaines coquilles qui se referment pour protéger la perle qu'elles contiennent. La perle de l'Ecriture est le Christ.

Il n'y a pas d'autre explication aux nombreuses crises de foi d'experts de la Bible. Quand on s'interroge sur le pourquoi de la pauvreté et de l'aridité spirituelle qui règne dans certains séminaires et lieux de formation, on découvre rapidement que l'une des causes principales de cette situation est la manière dont est enseignée l'Ecriture. L'Eglise a vécu et vit de la lecture spirituelle de la Bible ; si l'on coupe ce canal qui nourrit la vie de prière, le zèle, la foi, tout se dessèche et languit. On ne comprend plus la liturgie qui est entièrement construite sur une utilisation spirituelle de l'Ecriture, ou on la vit comme un moment coupé de la véritable formation personnelle et comme un démenti de ce que l'on a appris la veille en classe.

3. L'Esprit donne la vie

Quelques éminents exégètes commencent à ressentir la nécessité d'une lecture spirituelle et de foi de l'Ecriture, et ceci est un signe de grande espérance. L'un d'eux, I. de la Potterie, a écrit qu'il est urgent que ceux qui étudient et interprètent l'Ecriture, s'intéressent de nouveau à l'exégèse des Pères, pour redécouvrir, au-delà de leurs méthodes, l'esprit qui les animait, l'âme profonde qui inspirait leur exégèse ; nous devons apprendre à interpréter l'Ecriture à leur école, pas seulement du point de vue historique et critique, mais de la même manière dans l'Eglise et pour l'Eglise. Dans sa monumentale histoire de l'exégèse médiévale, le P. H. de Lubac, a souligné la cohérence, la solidité et la fécondité extraordinaire de l'exégèse spirituelle pratiquée par les Pères de l'antiquité et du moyen-âge.

Mais il faut dire que les Pères ne font, dans ce domaine, qu'appliquer l'enseignement pur et simple du Nouveau Testament (avec les instruments imparfaits qu'ils avaient à disposition) ; en d'autres termes, ils ne sont pas les initiateurs mais ils sont les continuateurs d'une tradition qui a eu, entre autres comme fondateurs, Jean, Paul et Jésus lui-même. Ceux-ci ont non seulement fait, en permanence, une lecture spirituelle des Ecritures, c'est-à-dire une lecture en référence au Christ, mais ils ont également justifié cette lecture, en disant que toutes les Ecritures parlent du Christ (cf. Jn 5, 39), que « l'Esprit du Christ » était déjà à l'œuvre dans les Ecritures et qu'il s'exprimait à travers les prophètes (cf. 1 P 1, 11), que, dans l'Ancien Testament, tout est dit « par allégorie », c'est-à-dire en référence à l'Eglise (cf. Ga 4, 24) ou « pour notre instruction à nous » (1 Co 10, 11).

Par conséquent, une lecture « spirituelle » de la Bible, ne signifie pas une lecture édifiante, mystique, subjective ou, pire encore, pleine d'imagination, par opposition à la lecture scientifique qui serait en revanche, objective. Il s'agit au contraire de la lecture la plus objective qui soit car elle se base sur l'Esprit de Dieu et non sur l'esprit de l'homme. La lecture subjective de l'Ecriture (celle qui se base sur l'examen libre) s'est répandue précisément quand la lecture spirituelle a été abandonnée, et là où cette lecture a été abandonnée de la manière la plus claire.

La lecture spirituelle est donc une chose bien précise et objective ; c'est la lecture qui est faite sous la conduite ou à la lumière de l'Esprit Saint qui a inspiré l'Ecriture. Elle se base sur un événement historique, c'est-à-dire sur l'acte rédempteur du Christ qui, par sa mort et sa résurrection, accomplit le dessein de salut, réalise toutes les images et les prophéties, révèle tous les mystères cachés et offre la vraie clé de lecture de la Bible tout entière. L'Apocalypse exprime tout cela avec l'image de l'Agneau immolé qui prend le livre dans sa main et brise les sept sceaux (cf. Ap 5, 1 ss.).

Celui qui voudrait, après lui, continuer à lire l'Ecriture en faisant abstraction de cet acte, serait comme un musicien qui continue à lire une partition musicale en clé de « fa », après que le compositeur ait introduit la clé de « sol » dans le morceau : chaque note produirait alors un son faux. Maintenant, le Nouveau Testament appelle cette nouvelle clé « l'Esprit », et l'ancienne clé « la lettre », en disant que la lettre tue, mais l'Esprit vivifie (2 Co 3, 6).

Opposer « lettre » et « Esprit » ne signifie pas opposer l'Ancien et le Nouveau Testament, comme si le premier ne représentait que la lettre et le deuxième que l'Esprit. Cela signifie plutôt opposer deux manières différentes de lire aussi bien l'Ancien que le Nouveau Testament : la manière qui fait abstraction du Christ et celle qui, en revanche juge tout à la lumière du Christ. C'est parce que les deux Testaments parlent du Christ que l'Eglise peut valoriser l'un et l'autre.

4. Ce que l'Esprit dit à l'Eglise

La lecture spirituelle ne concerne pas seulement l'Ancien Testament ; dans un sens différent, elle concerne également le Nouveau Testament qui doit, lui aussi, être lu de manière spirituelle. Lire le Nouveau Testament de manière spirituelle signifie le lire à la lumière de l'Esprit Saint donné à l'Eglise lors de la Pentecôte pour la conduire à la vérité tout entière, c'est-à-dire à la pleine compréhension et la mise en pratique de l'Evangile.

Jésus a expliqué lui-même, à l'avance, le lien entre sa parole et l'Esprit qu'il aurait envoyé (même si nous ne devons pas penser qu'il l'ait fait nécessairement dans les termes précis qu'utilise l'évangile de Jean). L'Esprit - lit-on dans Jean - « enseignera et rappellera » tout ce que Jésus a dit (cf. Jn 14, 25 s.), c'est-à-dire qu'il le fera comprendre à fond, dans toutes ses implications. Il « ne parlera pas de lui-même », c'est-à-dire qu'il ne dira pas de choses nouvelles par rapport à ce qu'a dit Jésus mais, comme le souligne Jésus lui-même, « c'est de mon bien qu'il recevra et il vous le dévoilera » (Jn 16, 13-15).

On voit ici comment la lecture spirituelle intègre et dépasse la lecture scientifique. La lecture scientifique connaît une seule direction, celle de l'histoire ; elle explique en effet ce qui vient après, à la lumière de ce qui se passe avant ; elle explique le Nouveau Testament à la lumière de l'Ancien Testament qui le précède, et elle explique l'Eglise à la lumière du Nouveau Testament. Une grande partie de l'effort critique autour de l'Ecriture consiste à illustrer les doctrines de l'Evangile à la lumière des traditions vétérotestamentaires, de l'exégèse rabbinique, etc. ; il consiste en somme à rechercher les sources (le Kittel est basé sur ce principe, ainsi que de nombreux autres ouvrages bibliques).

La lecture spirituelle reconnaît pleinement la validité de cette direction de recherche, mais lui ajoute une direction inverse. Celle-ci consiste à expliquer ce qui vient avant à la lumière de ce qui vient après, la prophétie à la lumière de son accomplissement, l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau et le Nouveau Testament à la lumière de la Tradition de l'Eglise. Dans ce domaine, la lecture spirituelle de la Bible trouve une confirmation unique dans le principe herméneutique de Gadamer de « l'histoire des effets » (Wirkungsgeschichte), selon lequel pour comprendre un texte il faut tenir compte des effets que celui-ci a produit dans l'histoire, en s'insérant dans cette histoire et en dialoguant avec elle (5).

Ce n'est que lorsque Dieu a réalisé son plan que l'on comprend pleinement le sens de ce qui l'a préparé et préfiguré. Si, comme le dit Jésus, on reconnaît tout arbre à ses fruits, on ne peut non plus connaître pleinement la parole de Dieu avant d'avoir vu les fruits qu'elle a produits. Etudier l'Ecriture à la lumière de la Tradition, c'est un peu comme connaître l'arbre à ses fruits. C'est pour cela qu'Origène disait que « le sens spirituel est celui que l'Esprit donne à l'Eglise » (6). Il s'identifie avec la lecture ecclésiale ou avec la Tradition elle-même, si nous entendons par Tradition non seulement les déclarations solennelles du magistère (qui concernent du reste, très peu de textes bibliques), mais également l'expérience de doctrine et de sainteté dans laquelle la parole de Dieu s'est comme nouvellement incarnée et a été « expliquée » au cours des siècles, par l'Esprit Saint.

Ce dont nous avons besoin, ce n'est donc pas d'une lecture spirituelle qui prenne la place de l'actuelle exégèse scientifique avec un retour mécanique à l'exégèse des Pères, mais plutôt d'une nouvelle lecture spirituelle correspondant à l'énorme progrès réalisé par l'étude de la « lettre ». Une lettre, en somme, qui ait l'inspiration et la foi des Pères, et en même temps, la consistance et le sérieux de l'actuelle science biblique.

5. L'Esprit qui souffle des quatre vents

Face à l'étendue des ossements desséchés, le prophète Ezéchiel entendit la question : « Ces ossements vivront-ils ? » (Ez 37, 3). Nous nous posons la même question aujourd'hui : l'exégèse desséchée par le long excès de philologisme pourra-t-elle retrouver l'élan et la vie qu'elle possédait à d'autres moments de l'histoire de l'Eglise ? Après avoir étudié la longue histoire de l'exégèse chrétienne, le P. de Lubac conclut plutôt tristement en disant qu'il nous manque aujourd'hui les conditions pour pouvoir ressusciter une lecture spirituelle comme celle des Pères ; il nous manque cette foi pleine d'élan, ce sens de la plénitude et de l'unité qu'ils possédaient, si bien que vouloir imiter aujourd'hui leur audace serait presque comme s'exposer à la profanation, puisqu'il nous manque l'esprit duquel provenaient ces choses (7).

Cependant, il ne ferme pas complètement la porte à l'espérance et affirme que si l'on veut retrouver un peu de ce que fut l'interprétation spirituelle des Ecritures, dans les premiers siècles de l'Eglise, il faut avant tout reproduire un mouvement spirituel (8). Quelques décennies plus tard, et avec le Concile Vatican II au milieu, j'ai l'impression de découvrir une prophétie dans ces dernières paroles. Ce « mouvement spirituel » et cet « élan » ont commencé à se reproduire, non pas parce que des hommes les ont programmés ou prévus, mais parce que l'Esprit s'est mis à souffler à nouveau, de manière inattendue, de partout, sur les ossements desséchés. Parallèlement à la réapparition des charismes, on assiste à la réapparition de la lecture spirituelle de la Bible et ceci est également l'un des fruits les plus exquis de l'Esprit.

Quand je participe à des rencontres bibliques et des rencontres de prière, je suis parfois surpris d'entendre des réflexions sur la parole de Dieu identiques à celles que faisaient à leur époque Origène, saint Augustin ou saint Grégoire le Grand, même si le langage est plus simple. Les gens appliquent avec une grande simplicité et pertinence les paroles sur le temple, sur la « tente de David », sur Jérusalem détruite et rebâtie après l'exil, à l'Eglise, à Marie, à leur communauté ou à leur vie personnelle. Ce qui est raconté sur les personnages de l'Ancien Testament fait penser à Jésus, par analogie ou par antithèse, et ce qui est raconté sur Jésus est actualisé et appliqué à l'Eglise ou au croyant individuel.

De nombreux doutes concernant la lecture spirituelle de la Bible naissent du fait que l'on ne tient pas compte de la distinction entre explication et application. Dans la lecture spirituelle, il s'agit plus en général d'appliquer ou d'actualiser le texte que de prétendre l'expliquer, en lui attribuant un sens qui n'a rien à voir avec l'intention de l'auteur sacré. C'est ce que nous voyons déjà dans le Nouveau Testament par rapport aux paroles de Jésus. On remarque que les auteurs des évangiles synoptiques proposent parfois des applications diverses d'une même parabole du Christ, selon les besoins et les problèmes des communautés pour lesquelles ils écrivent.

Les applications des Pères et celles d'aujourd'hui n'ont évidemment pas le même caractère canonique que les applications d'origine, mais le processus qui conduit à ces applications est le même et se base sur le fait que les paroles de Dieu ne sont pas des paroles mortes, à conserver dans l'huile, comme dirait Péguy ; ce sont des paroles « vivantes » et « actives », capables de libérer des sens et une virtualité cachés, en réponse à des questions et des situations nouvelles. C'est une conséquence de ce que j'ai appelé « l'inspiration active » de l'Ecriture, c'est-à-dire du fait que celle-ci n'est pas seulement « inspirée de l'Esprit », mais qu'elle « exhale » aussi l'Esprit et le diffuse continuellement, si on la lit avec foi. « L'Ecriture, a dit saint Grégoire le Grand, cum legentibus crescit, grandit avec ceux qui la lisent » (9). Elle grandit en restant intacte.

Je conclus en lisant une prière que j'ai entendu une femme prononcer, après qu'eut été lu l'épisode de Elie qui, montant au ciel, laisse deux tiers de son esprit à Elisée. C'est un exemple de lecture spirituelle dans le sens que je viens d'expliquer : « Merci Jésus de ne pas nous avoir pas laissé seulement deux tiers de ton Esprit quand tu es monté au ciel mais ton Esprit tout entier ! Merci de ne pas l'avoir laissé à un seul disciple mais à tous les hommes ! ».





NOTES

(1) Testi in H. de Lubac, Histoire de l'exégése médiévale, I,1, Paris, Aubier 1959, pp. 119 ss.

(2) S. Ambrogio, De Spiritu Sancto, III, 112.

(3) Saint Augustin, Confessions IV, 12, 18.

(4) Dei Verbum, 21.

(5) cf. H. G. Gadamer, Wahrheit und Methode, Tübingen 1960.

(6) Origene, In Lev. hom. V, 5.

(7) H. de Lubac, Exégèse médiévale, II, 2, p. 79.

(8) H. de Lubac, Storia e spirito, Roma 1971, p. 587.

(9) S. Gregorio Magno, Commento morale a Giobbe, 20,1 (CC 143A, p. 1003).





Traduit de l'italien par Gisèle Plantec

Benoît XVI, Intervention au synode "La Parole de Dieu dans l’Eglise"

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

"On propose des interprétations qui nient la présence réelle de Dieu dans l’histoire..."

La transcription intégrale de l'intervention du pape au synode des évêques sur "La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise", le matin du mardi 14 octobre 2008

par Benoît XVI



Chers frères et soeurs, en travaillant à mon livre sur Jésus, j’ai eu largement l’occasion de voir tout le profit que l’on peut tirer de l'exégèse moderne, mais aussi d’en percevoir les problèmes et les risques.

La [constitution conciliaire] "Dei Verbum" 12 donne deux indications méthodologiques pour un travail d’exégèse adéquat. En premier lieu, elle confirme la nécessité d’utiliser la méthode historico-critique, dont elle décrit rapidement les éléments essentiels. Cette nécessité est la conséquence du principe chrétien formulé en Jean 1, 14: "Verbum caro factum est". Le fait historique est une dimension constitutive de la foi chrétienne. L’histoire du salut n’est pas une mythologie, mais une histoire vraie et il faut donc l’étudier selon les méthodes de la recherche historique sérieuse.

Mais cette histoire a une autre dimension, celle de l'action divine. C’est pourquoi "Dei Verbum" parle d’un second niveau méthodologique nécessaire pour bien interpréter des paroles qui sont à la fois des paroles humaines et la Parole de Dieu. Le Concile dit – appliquant en cela une règle fondamentale pour toute interprétation d’un texte littéraire – qu’il faut interpréter la Sainte Ecriture dans l’esprit même où elle a été écrite et il indique en conséquence trois éléments méthodologiques fondamentaux qui permettent de tenir compte de la dimension divine, pneumatologique de la Bible. Il faut donc: 1) interpréter le texte en ayant présente à l’esprit l'unité de toute la Sainte Ecriture; aujourd’hui on appelle cela l’exégèse canonique, une expression qui n’avait pas encore été créée à l’époque du Concile, mais le Concile dit la même chose: il faut avoir présente à l’esprit l'unité de toute la Sainte Ecriture; 2) il faut aussi tenir compte de la tradition vivante de toute l’Eglise et enfin 3) il faut respecter l'analogie de la foi.

Ce n’est que lorsque les deux niveaux méthodologiques - historico-critique et théologique - sont respectés que l’on peut parler d’une exégèse théologique, d’une exégèse adaptée à ce Livre. Alors que, au premier niveau, l'exégèse académique actuelle travaille à un très haut niveau et nous aide vraiment, on ne peut en dire autant pour l’autre niveau. On constate souvent que ce second niveau, celui que constituent les trois éléments théologiques indiqués par "Dei Verbum", est presque absent, avec des conséquences plutôt graves.

La première conséquence de l'absence de ce second niveau méthodologique est que la Bible n’est plus qu’un livre du passé: on peut en tirer des conséquences morales, y apprendre l’histoire, mais le Livre en tant que tel ne parle que du passé et l'exégèse n’est plus vraiment théologique, elle devient histoire pure, histoire de la littérature. C’est la première conséquence: la Bible reste dans le passé, elle ne parle que du passé.

Il y a une seconde conséquence, encore plus grave: quand l'herméneutique de la foi indiquée par "Dei Verbum" disparaît, un autre type d’herméneutique apparaît nécessairement, une herméneutique sécularisée, positiviste, dont la clé fondamentale est la conviction que le Divin n’apparaît pas dans l’histoire humaine. Selon cette herméneutique, quand il semble qu’il y ait un élément divin, il faut expliquer d’où vient cette impression et réduire le tout à l'élément humain.

Il en résulte que l’on propose des interprétations qui nient l’historicité des éléments divins. Aujourd’hui, ce que l’on appelle le "mainstream" de l'exégèse en Allemagne nie, par exemple, que le Seigneur ait institué la Sainte Eucharistie et affirme que le corps de Jésus serait resté dans le tombeau. La Résurrection ne serait pas un événement historique mais une vision théologique. C’est le résultat de l’absence d’une herméneutique de la foi: une herméneutique philosophique profane s’affirme alors et nie la possibilité de l'entrée et de la présence réelle du Divin dans l’histoire.

La conséquence de l'absence du second niveau méthodologique est qu’un profond fossé méthodologique s’est creusé entre l’exégèse scientifique et la "Lectio divina". C’est précisément de là que naît parfois une forme de perplexité, y compris dans la préparation des homélies. Quand l'exégèse n’est pas de la théologie, la Sainte Ecriture ne peut être l'âme de la théologie et, réciproquement, quand la théologie n’est pas essentiellement interprétation de la Sainte Ecriture dans l’Eglise, cette théologie n’a plus de base.

Il est donc absolument nécessaire, pour la vie et la mission de l’Eglise, pour l’avenir de la foi, de dépasser ce dualisme entre exégèse et théologie. La théologie biblique et la théologie systématique sont deux dimensions d’une unique réalité, que nous appelons théologie.

Je crois donc souhaitable que l’une des propositions [du synode] parle de la nécessité de tenir compte, dans l’exégèse, des deux niveaux méthodologiques qu’indique "Dei Verbum" 12, là où il est question de la nécessité de développer une exégèse non seulement historique, mais aussi théologique. Il faudra donc élargir en ce sens la formation des futurs exégètes, pour ouvrir vraiment les trésors de la Sainte Ecriture au monde d’aujourd’hui et à nous tous.

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La documentation relative au synode, sur le site du Vatican:

> Synode des Evêques - Bulletin

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Traduction française par Charles de Pechpeyrou, Paris, France.
(www.chiesa)

Cardinal A. Vanhoye: Le lien entre la Liturgie et la Bible

dominicanus #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

J'attendais le moment favorable pour partager avec vous, après la remarquable méditation de Benoît XVI, cette non moins remarquable conférence du cardinal Vanhoye qu'il a donnée pour le diocèse de Fréjus-Toulon il y a un an.

 


Le lien entre Bible et Liturgie

Conférence du cardinal Albert Vanhoye



19 octobre 2007  envoyer un courriel à l'auteur Françoise Girard



A l’occasion du lancement de la deuxième Année de La Parole, le 6 octobre 2007 à La Castille, le cardinal Vanhoye a donné une conférence, très remarquée, sur les liens entre la Bible et la Liturgie.

Retrouvez ici le texte in extenso de cette conférence.


Présentation du cardinal Vanhoye

par père Marc Aillet, vicaire général.

 


Né le 24 juillet 1923 à Hazebrouck, (Nord), le cardinal Vanhoye Albert est un jésuite français, professeur émérite d’Ecritures saintes à l’Institut biblique pontifical de Rome, recteur de cet institut entre 1984 et 1990, et créé cardinal de l’Eglise par Benoit XVI lors du consistoire du 24 avril 2006. Il a obtenu du pape la dispense d’être ordonné évêque. Il semble bien que ce soient la participation active et les contributions remarquées d’Albert Vanhoye aux travaux de la commission pontificale biblique qui attirèrent l’attention de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger. Devenu le pape Benoit XVI ce dernier voulut exprimer la reconnaissance de l’Eglise pour le travail accompli, et donner par la même occasion un plus grand poids et visibilité à la grande compétence d’Albert Vanhoye en matière biblique. Le cardinal Vanhoye est un spécialiste du Nouveau Testament et particulièrement de la lettre aux Hébreux. Il a publié de nombreux travaux sur cette lettre et aujourd’hui, il va nous parler sur le thème de la Bible et la Liturgie, lieu privilégié pour accueillir en Eglise la Parole de Dieu.

 



Le lien entre la Liturgie et la Bible.

(JPG)Entre la liturgie et la Bible les rapports sont extrêmement étroits car la liturgie chrétienne est toute nourrie de la Parole de Dieu qui nous est transmise par la Bible et réciproquement la Liturgie confère aux paroles de la Bible, toutes leurs forces vivifiantes. Il convient toutefois de remarquer que pour les premières communautés chrétiennes, la base principale de la liturgie n’a pas été la Bible mais la Parole vivante et les actes de Jésus. Les Evangiles n’avaient pas encore été composés ni publiés : les Apôtres communiquaient aux croyants, les enseignements de Jésus et les faits qui le concernaient, surtout le grand mystère pascal de la Passion et de la Résurrection. Les Apôtres accomplissaient d’autre part des rites qui continuaient l’œuvre de Jésus et qui rendaient présents son mystère, à commencer par le baptême car Jésus leur avait commandé le sacrement de son Corps et de son Sang et avait ordonné de le célébrer en sa mémoire. En conséquence, les Actes des Apôtres nous disent que les premiers chrétiens se montraient assidus à l’enseignement des Apôtres, à la communion fraternelle, à la fraction du pain, c’est-à-dire à la célébration eucharistique, et aux prières.

On voit par là que notre religion chrétienne n’est pas une religion du Livre mais l’adhésion à une personne, par la foi et par toute la Bible, l’adhésion au Christ Jésus.

Cette adhésion ne se donne pas grâce à un livre mais grâce à la Parole vivante des témoins du Christ. Il est significatif à ce sujet que le titre qui a été donné à ces deux années n’a pas été la première et la deuxième année de la Bible mais la première et la deuxième année de la Parole : leur but en effet, est d’inciter les communautés chrétiennes à redécouvrir la place centrale de la Parole de Dieu. C’est le cas ici de citer ce que déclare l’Apôtre Paul dans sa lettre aux Romains. Après avoir affirmé que quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé, saint Paul demande : "mais comment l’invoqueront-ils s’ils ne croient pas en Lui ? et comment croiront-ils s’ils n’ont pas entendu parler de Lui ?" La foi vient lorsqu’on entend la Parole du Christ : littéralement saint Paul écrit : "la foi vient de l’audition et l’audition par la Parole du Christ". Il s’agit donc d’entendre une Parole vivante et non pas de lire un texte fixé par écrit. Telle était la situation des premières communautés chrétiennes : elles avaient la prédication des Apôtres et de leurs collaborateurs ; elles n’avaient pas les textes du Nouveau Testament. Notre situation est différente : nous ne pouvons plus entendre la voix vivante des Apôtres ; nous entendons celle de leurs successeurs. En compensation, nous avons les textes des Evangiles, les lettres de plusieurs Apôtres et les autres écrits du Nouveau Testament. Pour qu’ils nous transmettent vraiment la Parole de Dieu, ces textes écrits ont besoin de redevenir "Parole". Ils le redeviennent dans la prédication de l’Eglise, prédication missionnaire, prédication des pasteurs des communautés chrétiennes et ils le redeviennent d’une façon particulièrement forte dans la Liturgie. Entre la Liturgie et la Bible les rapports sont réciproques : la Liturgie a maintenant besoin des textes de la Bible, les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole du Christ transmise par les Apôtres. Les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante grâce aux rapports de la communauté chrétienne dans la Liturgie avec le Christ, avec Dieu son Père dans l’Esprit Saint.



Liturgie et Tradition

La Liturgie est l’un des aspects les plus importants de la Tradition chrétienne qui avec l’Ecriture nous transmet la Révélation divine. A ce propos, il me semble utile de rappeler l’enseignement du Concile Vatican II sur les rapports entre l’Ecriture et la Tradition. Les Pères du Concile ont commencé par rejeter un premier schéma qui leur était proposé et qui avait pour titre "Les sources de la Révélation". Le pluriel, "les sources", orientait vers une pluralité des sources de la Révélation divine et plus précisément vers une dualité : l’Ecriture et la Tradition conçues comme deux sources séparées et indépendantes l’une de l’autre. Dans cette optique, la Liturgie qui fait partie de la Tradition, n’aurait pas eu de rapports étroits avec l’Ecriture. A une très forte majorité, les Pères conciliaires ont rejeté ce schéma et se sont prononcés pour une perspective unifiante. Toutefois, ils se sont bien gardés d’affirmer que la Révélation n’a qu’une seule source qui serait l’Ecriture. Mais ils ont insisté, au contraire, sur l’union étroite qui relie Tradition et Ecriture. Si l’Ecriture était l’unique source de la Révélation, la Liturgie n’aurait pas valeur de Révélation. Mais les Pères conciliaires ont déclaré que la Révélation divine nous est transmise à la fois par la Tradition et par l’Ecriture sous l’autorité du Magistère. Une phrase du Concile dit que le Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu mais à son service. Cette phrase est souvent comprise comme exprimant un devoir de docilité du Magistère envers la seule Ecriture Sainte. (JPG)Mais, c’est là une fausse interprétation car la phrase précédente mentionne explicitement la Tradition avec l’Ecriture, en utilisant l’expression, la Parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition. Le concile déclare : "la charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition, a été confiée au seul Magistère vivant de l’Eglise dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus-Christ ". Lorsque le Concile parle de la Parole de Dieu transmise par la Tradition, le mot Parole doit être compris dans le sens biblique du nom hébreux "dabar" qui ne désigne pas seulement "des mots" mais aussi "des actions et des événements". La Tradition ne transmet pas seulement des paroles. Le Concile précise qu’elle comprend tout ce qui contribue à conduire saintement la vie du peuple de Dieu et en augmenter la foi. Ainsi l’Eglise perpétue dans sa doctrine, sa vie et son culte et elle transmet à chaque génération tout ce qu’elle est d’elle-même, tout ce qu’elle croit. L’Eglise est une communauté priante, une communauté qui célèbre le culte chrétien : prières et sacrements. La Liturgie est une des composantes de sa Tradition ; elle est en rapport étroit avec les Ecritures inspirées mais elle est importante pour rendre vivant de nouveau le texte des Ecritures. Bien qu’elles aient leur origine dans la Tradition, les Ecritures lui sont supérieures parce qu’elles sont inspirées directement par Dieu et liées immédiatement dans le Nouveau Testament à la période fondatrice de l’histoire du salut. Cette inspiration directe et ce bien immédiat ont pour conséquence selon le Concile, que les Ecritures, consignées une fois pour toute par écrit, communiquent immuablement la Parole de Dieu lui-même et font résonner dans les paroles des prophètes et des apôtres, la voix de l’Esprit-Saint. Elles contiennent la Parole de Dieu et parce qu’elles sont inspirées, elles sont vraiment Parole de Dieu mais elles ne contiennent pas toute la Parole de Dieu : elles contiennent la Parole écrite sous l’inspiration et laisse une place pour la Parole transmise par la Tradition. La Liturgie chrétienne a son origine dans la Tradition antérieure aux écrits du Nouveau Testament. Mais elle recourt désormais à ces écrits et les proclame aux communautés chrétiennes. Elle proclame aussi les écrits de l’Ancien Testament en les éclairant à la lumière du Christ. La Constitution conciliaire sur la Liturgie n’hésite pas à affirmer que lorsque dans l’Eglise on lit la Sainte Ecriture, c’est le Christ lui-même qui parle. La supériorité des Ecritures s’accompagne d’une certaine infériorité qui fait que les Ecritures ont besoin de la Tradition, et en particulier de l’actualisation liturgique de la Tradition. Etant fixées de façon immuable, les Ecritures offrent aux croyants un point d’ancrage d’une parfaite solidité mais leur immutabilité comporte en même temps un inconvénient : elles risquent de rester lettres mortes. Pour que les Ecritures redeviennent actuellement vivantes et vivifiantes dans l’Eglise, pour qu’elles fassent effectivement résonner la voix de l’Esprit-Saint, il faut qu’elles soient portées par le courant de vie de la Tradition, courant qui provient aussi de l’Esprit-Saint et qui s’exprime dans la liturgie. Privée de la tradition ecclésiale, l’Ecriture serait un corps mort et l’unique fonction à laquelle elle pourrait prétendre, serait d’ordre documentaire comme les écrits des auteurs anciens. La Tradition elle-même ne produit plus de textes inspirés par l’Esprit-Saint mais elle jouit de l’assistance de l’Esprit-Saint, en particulier dans la Liturgie, pour actualiser les Ecritures au double sens d’une actualisation de connaissances et d’une actualisation d’efficacité : c’est-à-dire qu’elle fait comprendre les Ecritures dans le contexte actuel et elle les rend opérantes dans le monde présent. La Tradition n’est pas comme l’Ecriture un ensemble de textes consignés par écrit une fois pour toute : elle est un courant de vie qui s’adapte aux circonstances. Cela est vrai en particulier de la Liturgie qui a pris des formes diverses en Orient et en Occident et qui prend des formes diverses dans différents pays, par exemple la liturgie ambroisienne qui s’est perpétuée à Milan ou la liturgie mozarabe en Espagne. La liturgie évolue aussi à travers les différentes époques car comme l’affirme le Concile, la Tradition qui vient des Apôtres progresse dans l’Eglise sous l’assistance de l’Esprit-Saint, ce qui signifie qu’elle assimile des éléments nouveaux. Comme un organisme vivant, elle ne peut se maintenir dans l’existence qu’en se renouvelant continuellement. Le problème alors est de se à maintenir fidèle à son dynamisme spécifique à travers tous les changements : une existence de discernement s’impose à l’Eglise au cours de sa continuelle progression. Sous l’impulsion donnée par le Concile, la Liturgie s’est beaucoup renouvelée depuis 40 ans. L’authenticité de ce renouvellement a été contestée et continue à l’être par des chrétiens qui sont restés attachés aux formes anciennes. Mais un des indices qui manifeste cette authenticité, est que ce renouvellement a renforcé notablement les liens entre la Liturgie et l’Ecriture. Le Concile a déclaré explicitement que dans la célébration liturgique, la Sainte Ecriture a une importance extrême ; c’est d’elle, dit-il qu’on prend les lectures à proclamer et les psaumes à chanter ; c’est de son esprit que sont imprégnés les prières, les oraisons, les chants liturgiques ; c’est d’elle que prennent leurs sens les actions et les gestes liturgiques. Le Concile ajoute que pour promouvoir la réforme, le progrès, l’adaptation de la Sainte Liturgie il est nécessaire de favoriser la connaissance suave et vivante de la Sainte Ecriture dont témoigne la vénérable Tradition des rites liturgique de l’Orient et de l’Occident. Le Concile a précisé que les lectures bibliques des célébrations eucharistiques doivent être expliquées dans l’homélie. Il ainsi provoqué un changement notable dans la prédication. Dans le sermon d’autrefois, les prédicateurs ne se préoccupaient guère de commenter les textes bibliques qui avaient été proclamés. Ils traitaient plutôt des termes de doctrine ou de morale et même des questions sociales. La vie des fidèles n’était pas suffisamment nourrie de l’Ecriture. Elle l’est davantage maintenant et cela d’autant plus que le Concile a ordonné que dans les célébrations liturgiques, la lecture de l’Ecriture Sainte soit plus abondante, plus variée, mieux choisie. En conséquence de cette prescription du Concile, vous le savez, les lectionnaires liturgiques ont été considérablement enrichis : au lieu de devoir entendre chaque année les mêmes textes en ordre réduit, les fidèles ont accès à un choix beaucoup plus large. Chaque célébration dominicale comprend maintenant 3 lectures au lieu de 2. Avant le Concile, il y avait seulement une épître et un Evangile. La réforme liturgique a ajouté une première lecture qui est le plus souvent d’Ancien Testament et qui est en rapport avec l’Evangile, de sorte qu’Ancien Testament et Nouveau Testament s’éclairent mutuellement et manifestent leur profonde unité. D’autre part, au lieu d’être les mêmes chaque année, les lectures bibliques dominicales varient d’une année à l’autre selon un rythme ternaire qui donne accès à un plus grand nombre de textes et permet en particulier, de lire successivement les trois Evangiles synoptiques, le quatrième étant surtout proclamé pendant le temps pascal.

 

 


La Bible et la prière des Heures

La présence de la Bible dans les divers genres de manifestations liturgiques varie énormément. Le genre où elle est la plus insistante est celui de la Prière des Heures, et dans ce genre c’est l’Ancien Testament qui est le plus utilisé. Le Nouveau Testament n’est présent que par quelques courtes lectures et par une série limitée d’hymnes et de cantiques tandis que l’Ancien Testament y offre tout un livre de 150 psaumes auxquels s’ajoutent, tirés des livres prophétiques et des cantiques, une série d’hymnes, de cantiques, d’oracles. (JPG)L’Eglise primitive a accueilli avec empressement le livre des Psaumes, pour être guidée par lui dans sa prière. Ce livre en effet est extrêmement riche. Il comporte une grande variété de genres : il y a des psaumes de louanges, des hymnes qui louent le Seigneur, des supplications, des actions de grâces, des psaumes royaux, des psaumes messianiques, des psaumes du règne de Dieu. Il y a aussi des psaumes didactiques, des psaumes d’enseignement, des psaumes de sagesse. Saint Ambroise voyait le psautier comme une sorte de synthèse de tout l’Ancien Testament et comme une prophétie qui prédit le Nouveau Testament. Effectivement, on trouve évoqué dans le psautier les merveilles de la création et celles de l’histoire du Salut, depuis la sortie d’Egypte, la traversée du désert, l’installation dans la Terre Promise, les péripéties de l’histoire d’Israël jusqu’à l’exil et même jusqu’au retour de l’exil. Mais on trouve surtout dans le psautier d’admirables expressions de sentiments religieux, de très belles aspirations de l’union à Dieu et la conformité aimante à sa volonté. Il faut toutefois souligner que le psautier n’a pas sur tous les points l’esprit de l’Evangile : on n’y trouve jamais une invitation à aimer les ennemis. On y trouve, au contraire, de terribles imprécations. Le psaume 62, par exemple, qui exprime au début un intense besoin de Dieu en disant : "Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair", ce psaume se termine par d’impitoyables imprécations : "ceux qui pourchassent mon âme qu’ils descendent au profond de la terre, qu’on les livre au tranchant de l’épée, qu’ils deviennent la part des chacals". Le psaume 136, psaume des exilés, qui exprime un intense amour de Jérusalem, se termine par la plus cruelle expression de haine contre Babylone : "heureux qui saisira et fracassera tes petits-enfants contre le roc". Le psaume 149 qui se présente au début comme une louange de Dieu : "chantez au Seigneur un chant nouveau", ce psaume en réalité, est un chant guerrier qui célèbre une victoire et qui donne libre cours à l’esprit de vengeance : "c’est en tenant en main l’épée a deux tranchants que les Israélites proclament les éloges de Dieu et ils veulent tirer vengeance des nations, infliger au peuple un châtiment, charger de chaînes les rois, jeter les princes dans les fers". Les communautés chrétiennes ne peuvent pas prendre à leur compte ces imprécations. L’exégèse patristique se tirait d’affaire en suggérant d’appliquer au démon, ce que les psaumes profèrent contre les ennemis. On s’instruirait pour cela d’un passage de la lettre aux Ephésiens qui déclare : "ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter mais contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes". Dans cette perspective, l’épée à deux tranchants n’est pas une arme en métal, une arme matérielle mais c’est le glaive spirituel, dit la lettre aux Ephésiens, le glaive spirituel c’est-à-dire la Parole de Dieu. Selon la lettre aux Hébreux, cette parole est plus tranchante qu’une épée a deux tranchants. Cette explication patristique rend possible l’utilisation dans la liturgie chrétienne des psaumes qui contiennent des imprécations remplies de haine. Toutefois, la liturgie d’après le Concile a adopté une solution plus radicale en certains cas : elle a omis dans les psaumes 62, 137 et autres, les versets d’imprécations. Au lieu de se terminer par de terribles imprécations, qui contrastent avec son début, la lecture du psaume 62 se termine ainsi par une affirmation de belle union à Dieu : "mon âme s’attache à toi, ta main droite me soutient" affirmation qui est en parfaite harmonie avec le début. Semblablement la lecture du psaume 136 se termine sur des mots très positifs : "Jérusalem, ô sommet de ma joie !" Par contre les expressions vindicatives du psaume 149 ont été maintenues. Un cas analogue concerne les expressions guerrières des psaumes royaux et messianiques. Dans le psaume 109 où le roi Messie est invité à s’asseoir à la droite de Dieu, le verset 6 dit que le roi entasse les cadavres et brisent les têtes au loin sur la terre. Ce verset est omis dans la lecture liturgique. Le psaume 44 est utilisé dans la lettre aux Hébreux en l’appliquant exclusivement au Christ lorsque le psaume dit : "tu as aimé la justice, tu as détesté l’iniquité". Dans le contexte du psaume, cette détestation de l’iniquité, c’est manifestée en courant au combat avec l’épée et en frappant en plein cœur les ennemis. L’auteur de la lettre aux Hébreux s’est bien gardé de citer ce contexte : il sait top bien que Jésus a refusé qu’on le défende avec l’épée ; il sait trop bien que le combat de Jésus contre le mal a été complètement différent et a consisté à souffrir et à mourir pour les pécheurs. Dans la prière des heures, le psaume est toutefois lu intégralement : il était trop difficile de l’expurger de ses expressions militaires qui participent à la liturgie ne peut donc pas l’appliquer au Christ mais seulement aux guerres d’Israël en se disant que le combat du Christ a été d’un tout autre genre. Un autre secteur où les expressions des psaumes suscitent des difficultés dans la liturgie chrétienne, c’est celui où les psaumes parlent de la mort comme d’une rupture complète et définitive avec Dieu. Le psalmiste dit à Dieu : "des morts tu ne te souviens plus, ils sont exclus et loin de ta main." Un autre psaume dit : "personne dans la mort n’invoque ton nom ; au séjour des morts qui te rends grâce ?" Et un autre encore : "ce ne sont pas les morts qui louent le Seigneur". Après la Résurrection du Christ, on ne peut plus en rester là. Ce qui rend possible la lecture liturgique de ces textes, c’est qu’ils s’expriment souvent de façon interrogative. La réponse suggérée par le psalmiste est négative mais une question laisse toujours la possibilité d’une réponse différente. Quand le psalmiste demande à Dieu : "fais-tu des miracles pour les morts ; leur ombre se dresse-t-elle pour t’acclamer ?" il suggère une réponse négative : Dieu ne fait pas de miracle pour les morts. Mais après la résurrection du Christ, la réponse est positive : Dieu a fait un grand miracle et ce miracle annonce aussi notre résurrection. La résurrection de Jésus, c’est la résurrection du Premier-né d’entre les morts : tous revivront dans le Christ La triste perspective de l’Ancien Testament est donc dépassée. Mais une autre perspective reste au contraire, toujours ouverte : je veux parler ici de l’universalisme qui s’exprime en plusieurs psaumes. Le petit peuple d’Israël n’hésitait pas dans sa prière, à s’adresser à toutes les nations pour les inviter à louer avec lui le Seigneur Dieu : "louez le Seigneur tous les peuples ; fêtez-le tous les pays". "Acclamez le Seigneur, Terre entière, servez-le dans l’allégresse." "Que les peuples Dieu te rendent grâce qu’ils te rendent grâce tous ensemble !" Dans le psaume 116, le motif de louange est que son amour envers nous s’est montré le plus fort : éternelle est la fidélité du Seigneur. Ce motif n’est pas compris de la même façon dans la prière juive et dans la liturgie chrétienne. Dans la prière juive, toutes les nations sont invitées à louer le Dieu d’Israël parce qu’il s’est montré généreux et fidèle envers son petit peuple. On trouve la même idée dans le psaume 125, quand le Seigneur ramena les captifs à Sion, alors on disait parmi les nations : "quelles merveilles fait pour eux le Seigneur !" Dans la liturgie chrétienne, toutes les nations sont invitées à louer le Dieu d’Israël parce qu’elles ont été admises elles-mêmes à avoir part aux privilèges du peuple d’Israël. Comme le dit la lettre aux Ephésiens en s’adressant aux païens devenus chrétiens : "vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes de passage, vous êtes concitoyens des saints, vous faites partie de la maison de Dieu. Les nations sont admises au même héritage en tant que membre du même corps bénéficiaire de la même promesse dans le Christ Jésus". Le mystère pascal du Christ donnait un universalisme de l’Ancien Testament, une consistance nouvelle. La liturgie lit l’Ecriture à la lumière de ce mystère pascal.



Les sacrements

(JPG)Les célébrations liturgiques les plus importantes sont celles des Sacrements Les textes de la Bible y exercent une fonction essentielle. C’est évident pour le baptême car celui-ci s’administre en reprenant mot pour mot la phrase de l’évangile de saint Matthieu où Jésus ressuscité prescrit à ses Apôtres de baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Les autres rites du baptême ont tous des rapports plus ou moins étroits avec les textes de l’Ecriture en particulier le rite de l’effeta qui reprend un mot araméen prononcé par Jésus pour la guérison d’un sourd-muet, mot qui signifie, vous le savez, "ouvre-toi". Et le prêtre refait alors le geste décrit dans l’évangile. Le rite utilisé pour le sacrement de confirmation est celui dont parlent les Actes des Apôtres à propos de la conversion des Samaritains : ceux-ci en un premier temps avaient seulement été baptisés. Les apôtres Pierre et Jean venus de Jérusalem prièrent pour eux afin que l’Esprit-Saint leur soit donné puis ils se mirent à leur imposer les mains et ils recevaient l’Esprit-Saint. Le même rite est pratiqué par saint Paul à Ephèse selon un autre passage du livre des Actes. Pour la célébration du sacrement de la réconciliation, les liens avec le Nouveau Testament ont été beaucoup renforcés par la réforme liturgique. Le confesseur doit commencer la célébration par une citation biblique qui parle de la miséricorde du Seigneur. Ensuite la nouvelle formule de l’absolution fait allusion à plusieurs passages du Nouveau Testament dont elle emploie certains termes. Elle parle de la miséricorde de Dieu notre Père comme dans la deuxième lettre aux Corinthiens ou la lettre aux Ephésiens, ensuite elle reprend une affirmation de la deuxième aux Corinthiens pour dire que Dieu a réconcilié le monde avec lui par le Christ et elle fait allusion en parlant de l’envoi de l’Esprit-Saint pour la rémission des péchés aux paroles de Jésus rapportées par le quatrième évangile : " recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ." Cette nouvelle formulation est donc d’une grande richesse scripturaire. C’est évidemment pour l’Eucharistie que les rapports entre la Liturgie et la Bible sont le plus étroit et les plus complexes. Commençons par remarquer qu’ici se vérifie ce que j’ai dit au début de cette conférence : la Liturgie a précédé la Bible ; elle lui a fournit son texte.

L’Eucharistie a été célébrée bien avant la publication des Evangiles. Et dans ceux-ci, le récit de l’institution de l’eucharistie, est visiblement un texte qui vient de la liturgie. Ce n’est pas en effet une libre narration des événements mais un récit schématique conçu pour une célébration.

Nous n’y trouvons aucun détail sur le déroulement du repas mais seulement deux textes très brefs, construits de façon parallèle. Jésus prend le pain puis la coupe ; chaque fois, il prononce une prière d’action de grâces ; il rompt le pain et le donne en disant ceci est mon corps et il donne la coupe en disant ceci est mon sang. (JPG)Le texte de Paul et de Luc précise que c’est après le repas que Jésus a pris la coupe. Ce texte ne dit rien sur ce qui s’est passé dans l’intervalle. Le texte de Matthieu et de Marc ne signale même pas cet intervalle. Pourquoi ? Parce qu’on n’en tenait pas compte dans la célébration. Tout cela confirme que les évangélistes ont reçu ces textes de la Liturgie. Il s’agit d’une célébration liturgique extrêmement originale parce que, à la dernière Cène, Jésus a réalisé une œuvre qui n’a pas de précédent, une œuvre qui diffère énormément du culte sacrificiel de l’Ancien Testament. Jésus a transformé en sacrifice d’Alliance, un événement qui, selon les conceptions de l’Ancien Testament, n’avait absolument rien de sacrificiel et surtout rien d’un sacrifice d’Alliance. Nous sommes habitués à considérer comme un sacrifice l’événement du Calvaire et nous avons raison. L’événement du Calvaire est rendu présent dans l’institution de l’Eucharistie. Mais du point de vue du culte de l’Ancien testament, le caractère sacrificiel de la mort de Jésus n’était aucunement perceptible. Cette mort se présentait plutôt comme le contraire d’un sacrifice rituel parce que c’était l’exécution d’un condamné à mort. Peine légale, une exécution de condamné à mort est tout le contraire d’un sacrifice. Selon la conception de l’Ancien Testament, un sacrifice est un acte rituel qui rend sacré et qui unit à Dieu. La victime est offerte dans un lieu saint, au cours de cérémonies solennelles, qui la sanctifie, la glorifie et la font monter vers Dieu. Le feu de l’autel la transforme en fumée d’agréable odeur qui s’élève vers le ciel, est respirée par Dieu, les textes de l’Ancien Testament le disent. Une peine légale, tout au contraire est un acte juridique et non rituel, infamant et non glorifiant, qui ne sanctifie nullement mais rejette de la sphère de la sainteté divine. Elle n’est pas infligée dans un lieu saint, ni même dans la ville sainte, mais en dehors. Loin d’être une consécration, c’est une exécration au sens étymologique du mot : une situation d’abandon de la part de Dieu. Jésus cria d’une voix forte : "mon Dieu, mon Dieu, en vue de quoi m’as-tu abandonné ?" Vu de l’extérieur, l’événement du Calvaire n’a donc rien eu de liturgique ni de sacerdotal. Il a plutôt établi une énorme distance entre la mort de Jésus et la liturgie ancienne. Mais Jésus, à la dernière Cène, lui a donné à l’avance, une valeur sacrificielle. Il en a fait un sacrifice d’un genre complètement nouveau et a fondé ainsi, une liturgie complètement nouvelle. A propos de l’institution de l’eucharistie, on peut toutefois faire une constatation analogue à celle que l’on vient de faire à propos du Calvaire : le contexte n’avait rien de sacrificiel. On n’était pas dans un lieu saint. La victime n’était pas offerte sur l’autel du temple : on était simplement à table ; le contexte était celui des relations humaines. Ce qui a tout changé ce sont les Paroles prononcées par Jésus sur le pain et plus encore sur le vin. Ces paroles ont opéré une transformation humaine, plusieurs transformations. La plus manifeste c’est celle qui transforme le pain en corps de Jésus et le vin en son sang : on l’appelle la transsubstantiation. Mais il y a eu, en même temps, une transformation sacrificielle car Jésus a fait de son sang, un sang d’Alliance, un sang de sacrifice d’Alliance. Sur la première transformation, il y a lieu de se demander quelle efficacité il faut attribuer aux paroles de Jésus : "ceci est mon corps, ceci est mon sang". Pour répondre à cette question, nous ne pouvons pas nous contenter d’une réflexion humaine : nous devons chercher la lumière dans l’Ecriture Sainte. La réflexion simplement humaine porte certains chrétiens à une interprétation faible. Ils estiment que Jésus a présenté le pain comme une représentation symbolique de son corps et le vin comme une représentation symbolique de son sang. Le pain a continué à être du pain et le vin à être du vin mais les paroles de Jésus leur ont donné une signification nouvelle, un peu comme dans le cadre d’un cadeau offert à une personne. Si j’offre à un ami un livre comme cadeau d’anniversaire, le livre ne change pas de nature, c’est toujours un livre mais il acquiert en plus le sens d’une démonstration d’amitié. La réflexion humaine irait dans ce sens pour l’interprétation des paroles de Jésus mais ici la réflexion humaine ne suffit pas, il faut chercher à voir quelle force l’Ecriture Sainte donne aux paroles de Jésus. La Liturgie doit être éclairée par la Bible. Or dans l’évangile de Marc, la première chose qui est dite sur le ministère de Jésus lorsqu’il se mit à enseigner, c’est qu’on était vivement frappé de son enseignement car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. Et il ne s’agissait pas seulement d’assurance dans la manière d’enseigner mais aussi d’efficacité de sa parole car Jésus commande alors à un esprit impur et il en libère l’homme qui en était possédé. L’Evangile conclut : "tous furent effrayés de sorte qu’ils se demandaient les uns aux autres qu’est-ce-que cela ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ; il commande même aux esprits impurs et lui obéissent." Les Evangiles continuent ensuite à souligner que les paroles de Jésus sont efficaces. Lorsque Jésus répond au fonctionnaire royal, venu le supplier de guérir son fils moribond, "va ton fils vit". Cette parole de Jésus, dite à grande distance, se réalise aussitôt. Jésus commande même aux éléments de la nature et sa Parole est efficace. En pleine tempête sur le lac de Génésareth, Jésus se lève dans la barque, il réprimande le vent et dit à la mer : "silence, calme-toi". De nouveau sa parole se réalise à l’instant même. Le vent tomba et se fit un grand calme.

Les Evangiles nous enseignent donc que les paroles de Jésus sont douées d’une force divine : elles réalisent ce qu’elles expriment. Lorsque Jésus dit sur le pain "ceci est mon corps", le pain devient réellement son corps et lorsqu’il dit sur la coupe "ceci est mon sang", le vin devient réellement son sang.

Cette interprétation trouve un appui très ferme dans la première lettre aux Corinthiens. Déjà dans le chapitre 10 où l’apôtre Paul discute la question des viandes provenant des sacrifices offerts aux idoles. Il affirme alors l’incompatibilité complète entre l’eucharistie et la participation aux rites chrétiens parce que l’eucharistie est corps du Christ et sang du Christ. Saint Paul ordonne aux chrétiens : "Fuyez l’idolâtrie : la coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Vous ne pouvez pas boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons. Vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table des démons". Ensuite dans le chapitre suivant, après avoir rappelé l’institution de l’eucharistie, l’Apôtre manifeste clairement sa foi en l’efficacité des paroles de Jésus. Il conclut en disant ; "ainsi donc quiconque mange le pain ou bois à la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur". Ce sont là des paroles très fortes qui donnent toute sa valeur à la liturgie eucharistique où le pain est transformé en corps du Christ et le vin en son sang. A cette transformation sacramentelle s’ajoute la transformation sacrificielle qui n’est pas moins étonnante, ni moins importante. On peut même la dire plus importante parce que c’est elle qui donne toute sa valeur au sacrement. Il est donc juste que dans les prières eucharistiques, la liturgie exprime explicitement cet aspect sacrificiel qui n’est pas manifeste dans le contexte du repas de la dernière Cène et moins encore dans la mort de Jésus sur le Calvaire. Le mot sacrifice n’apparaît aucunement dans ces deux écrits. A la dernière Cène, l’aspect sacrificiel de la mort de Jésus est exprimé dans les paroles qu’il dit sur la coupe de vin. Ces paroles ne sont pas identiques dans les deux récits. Selon les évangiles de Matthieu et de Marc, Jésus dit : "ceci est mon sang de l’Alliance qui est versé pour une multitude". Dans Matthieu, Jésus ajoute : "en rémission des péchés". Selon la première aux Corinthiens et l’évangile de Luc, Jésus dit : "cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang". Et dans Luc, il ajoute : "elle est versée pour vous". Les deux rédactions ont en commun les mots, sang et alliance. Ceci nous révèle que Jésus, à la dernière Cène, a effectué une transformation sacrificielle. Il a fait de son sang, un sang de sacrifice d’Alliance. Le rapport avec le sacrifice d’Alliance du Sinaï est évident : Moïse a pris alors le sang des animaux immolés, en a aspergé le peuple en disant : "voici le sang de l’Alliance que le Seigneur a conclu avec vous, sur la base de toutes ses paroles". Le rapport n’est pas de simple ressemblance, il est en même temps de radicale différence. L’Alliance formée par Jésus est d’un genre profondément nouveau car le sang de l’Alliance n’y est pas le sang d’animaux immolés, c’est le sang humain d’une personne qui s’offre elle-même pour le salut de ses frères et sœurs en humanité. (JPG)Le rapport de la liturgie chrétienne avec le culte de l’ancienne Alliance est un rapport d’accomplissement qui comporte nécessairement trois dimensions : une dimension de continuité avec l’intention fondamentale du culte ancien qui était d’établir un rapport avec Dieu, une dimension de rupture avec les aspects insuffisants et inefficaces du culte ancien des immolations d’animaux et une dimension de réalisation parfaite. La rédaction de Paul et de Luc expriment explicitement l’aspect de nouveauté de l’Alliance fondée à la dernière Cène. Elle parle en effet de nouvelle Alliance : "cette coupe est la nouvelle Alliance dans mon sang". Ce qui ajoute un rapport avec l’oracle de Jérémie où Dieu annonçait qu’il fonderait une nouvelle Alliance différente de celle du Sinaï. Du même coup, cette rédaction révèle que l’initiative prise par Jésus n’était pas une nouveauté privée de racines et apparut sans préparation ; elle correspondait au contraire au dessein de Dieu annoncé par le prophète. Jésus a donc effectué à la dernière Cène, une transformation sacrificielle en faisant de son sang un sang d’Alliance. Cette transformation rendue présente dans la liturgie eucharistique a été extrêmement différente de celle qui était effectuée dans le culte de l’ancienne Alliance car elle a consisté à faire d’un élément de rupture, un moyen pour fonder une parfaite alliance. Il y a là quelque chose de stupéfiant dont on ne prend pas assez conscience, me semble-t-il, en participant à la liturgie eucharistique. Les récits de la dernière Cène mettent tous l’institution de l’eucharistie en rapport avec la Passion de Jésus et en premier lieu avec la trahison de Judas. C’est dans la nuit où il était livré que Jésus institua le sacrement de son corps et de son sang. Jésus était pleinement conscient de cette circonstance. A ses Apôtres, il déclara :"en vérité, je vous le dis, l’un de vous me trahira". L’enchaînement des événements qui le porteront à la condamnation et à une mort infâme, c’est déjà mis en mouvement. Jésus sait que son ministère de complet dévouement à Dieu et aux hommes va être brutalement interrompu par une trahison, la faute la plus odieuse et la plus contraire à un dynamisme d’Alliance. Jésus prévoit qu’il sera renié par Pierre, abandonné par les autres apôtres, arrêté comme un criminel, accusé par des faux témoins, condamné injustement, maltraité et exécuté. Quelle est alors sa réaction ? Il surmonte sa profonde tristesse et au lieu de renoncer à son attitude généreuse, il la pousse à l’extrême : "ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin, jusqu’à verser son sang pour eux". Jésus anticipe sa propre mort, il la rend présente à l’avance dans le pain rompu qui devient son corps martyrisé, dans le vin versé qui devient son sang et il transforme sa propre mort en sacrifice d’Alliance pour le bien de tous. Il n’est pas possible d’imaginer une générosité plus grande que celle-là, ni une transformation plus radicale de l’événement lui-même. Transformation d’un événement de rupture de toutes les relations au moyen d’établir de parfaites relations. Transformation d’une mort de condamné en dynamisme de communion. Pour l’Ancien Testament, la mort était un événement de rupture complète de toutes les relations avec les hommes et avec Dieu. Nous, nous ne pouvons plus l’apercevoir de cette façon totalement en négative. Pourquoi ? Parce que Jésus à la dernière Cène a changé radicalement le sens de sa mort et aussi de la nôtre. La mort brise les liens entre les personnes : on ne peut plus communiquer avec un mort, on ne peut plus lui parler, on ne peut plus échanger de services. Mais à cause de la dernière Cène, nous savons, nous chrétiens que les liens les plus importantes ne sont pas détruits par la mort. L’union spirituelle se maintient dans le corps du Christ. Dans l’Ancien Testament au contraire, la séparation apparaissait totale et il s’agissait en même temps de la rupture des relations avec Dieu, comme nous l’avons constaté dans les psaumes. Entre le Dieu vivant et l’homme mort aucune relation ne semblait possible : la corruption de la mort empêchait tout contact avec la sainteté divine. L’aspect de rupture avec les hommes vivants et avec Dieu devenait encore plus tragique dans le cas de la mort d’un condamné, rejeté par la société et maudit par Dieu. Telle était la situation de rupture complète que Jésus a dû affronter le soir du Jeudi Saint. Saint Paul n’hésite pas à dire que le Christ est devenu pour nous "malédiction" car il est écrit : "quiconque pend au gibet est maudit". Jésus affronte cette horrible situation ; il la rend présente à l’avance et il en fait l’occasion d’un amour extrême qui inverse complètement le sens de l’événement et le transforme en source inépuisable de communion dans l’amour. L’institution de l’eucharistie est une stupéfiante victoire de l’amour sur toutes les forces du mal et de la mort et pour nous en rendre compte, nous avons besoin de l’Ecriture, nous avons besoin des Evangiles. En instituant l’eucharistie, Jésus a fait de sa mort, une mort victorieuse qui triomphe de la mort et produit la résurrection. Dans l’eucharistie, ce n’est pas un cadavre que Jésus nous donne à manger, c’est le pain vivant comme il le dit dans le quatrième évangile, le pain vivant et vivifiant produit par sa victoire sur la mort, par la mort.Lorsqu’on participe à la liturgie eucharistique et qu’on reçoit la communion, on reçoit le dynamisme d’amour vainqueur mis en action par Jésus à la dernière Cène et ce dynamisme devrait rendre facile la victoire sur tous les obstacles à l’amour : offenses subies, injustices, difficultés de toutes sortes. Grâce à l’eucharistie, tous les obstacles à l’amour doivent devenir autant d’occasions de faire triompher l’amour. (JPG) Il y aurait encore bien des choses à dire en particulier sur l’action de grâces dans la Bible et dans la liturgie. La Bible exprime souvent l’action de grâces et insiste sur l’importance de l’action de grâces qu’il faut rendre continuellement à Dieu, le Nouveau Testament y insiste encore d’avantage. Dans la dernière Cène, Jésus à deux reprises, a rendu grâces. La liturgie eucharistique est une liturgie d’action de grâces : son nom même l’indique. Mails il est temps de conclure. J’espère avoir montré suffisamment qu’entre la Bible et la Liturgie, les rapports sont extrêmement étroits et que les liens sont réciproques : la liturgie a besoin de la Bible et la Bible a besoin de la Liturgie. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole de Dieu. Si on veut vivre pleinement la liturgie, il est indispensable de méditer la Bible. D’autre part les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante, proclamée par le Christ dans l’assemblée de son Eglise. Si on veut comprendre correctement et profondément les textes de la Bible, il est indispensable de vivre profondément la Liturgie qui le met en rapport avec le mystère pascal du Christ. Toutes les communautés chrétiennes devraient être animées de cette double conviction et la mettre en pratique. Dans ce diocèse, la deuxième année de la Parole y contribuera magnifiquement. Telle est la lumière que les Ecritures projettent sur notre célébration eucharistique. Il me semble que nous n’en sommes pas assez conscients et qu’en conséquence, nous n’accueillons pas en nous, comme il le faudrait, tout le dynamisme de l’eucharistie.


Alors que s'écroulaient les bourses du monde entier ...

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Le synode veut de meilleures homélies. Comme modèle, il a le pape

Pour améliorer le niveau de qualité de la prédication, les pères synodaux proposent une "feuille de route". Mais il existe un modèle vivant: Benoît XVI. Voici la méditation improvisée par laquelle il a ouvert les travaux du synode, alors que s'écroulaient les bourses du monde entier

par Sandro Magister

 


ROMA, le 17 octobre 2008 – En neuf jours de discussion générale dans la grande salle, le synode des évêques consacré à "La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise" a accordé une large part de son attention aux homélies.

En lançant la discussion – qui a ensuite continué par groupes linguistiques – le cardinal rapporteur Marc Ouellet a rappelé que, pour la plupart des catholiques du monde entier, l'homélie dominicale est en effet le seul moment d’écoute et de méditation des Ecritures Saintes, qui ont été lues juste avant au cours de la messe.

D’où son importance cruciale et donc l'urgence – soulignée par beaucoup d’interventions – d’améliorer la qualité des homélies par rapport au niveau moyen actuel, notoirement insuffisant. Ouellet a repris et relancé la proposition – faite par plusieurs pères synodaux – d’une "feuille de route" pour aider les évêques, les prêtres et les diacres à préparer le mieux possible l'homélie de la messe. L’évêque de Tucson, Gerald Kicanas, vice-président de la conférence des évêques des Etats-Unis, avait même suggéré de faire suivre l'actuelle Année Paulinienne d’une Année de la Prédication en 2009.

Ouellet a également attiré l'attention sur l’amplification de l'écoute et de la vision des Ecritures Saintes par la musique et les arts figuratifs, amplification encore vivante dans les Eglises de rite oriental par rapport à l'appauvrissement musical et pictural qui pénalise aujourd’hui les Eglises de rite latin.

Ni les interventions en salle, ni le rapport final n’ont fait référence à des modèles concrets d’homélies à prendre en exemple.

Mais il y avait déjà parmi les pères un prédicateur exemplaire: le pape Benoît XVI en personne.

Les homélies liturgiques sont un sommet du pontificat de Joseph Ratzinger. Le moins fréquenté, le moins connu, mais peut-être le plus fascinant, l’expression la plus authentique de sa pensée. En général c’est lui qui les écrit et parfois les improvise.

Même les rapides commentaires des lectures bibliques de la messe du jour qu’il fait presque chaque dimanche avant l'Angelus sont des chefs-d’œuvre de prédication.

Certains prêtres américains s’en sont aperçus et les prennent comme fil conducteur pour leurs homélies du même dimanche. En effet, quand le pape récite à Rome l'Angélus de midi, le jour se lève en Amérique: il est 5h30 du matin à Mexico, 6h30 à Miami, Lima et Bogota, 7 heures à Caracas, 7h30 à Buenos Aires et Santiago du Chili, 8h30 à Rio de Janeiro.

Des agences de presse catholiques américaines comme AciPrensa et CNA traduisent et diffusent immédiatement en espagnol, portugais et anglais les Angélus de Benoît XVI. Qui provoquent un pic de connexions.

C’est aussi de cette façon que le pape fait école. Et ce sera encore plus vrai quand, dans trois semaines, les éditions Scheiwiller publieront en Italie un livre – le premier du genre – réunissant toutes les homélies prononcées par Benoît XVI au cours de la dernière année liturgique.

Pour en revenir au synode, il y a surtout une homélie qui a particulièrement impressionné les pères. Celle que Benoît XVI a prononcée dans la salle du synode au matin du 6 octobre, premier jour des travaux, pendant la récitation de l’Heure de Tierce de l'Office Divin.

Benoît XVI l'a entièrement improvisée. Les médias du monde entier n’en ont repris que le passage dans lequel le pape a fait allusion à "l’écroulement des grandes banques". Mais c’est la totalité de l’homélie qu’il faut lire et savourer.

La voici, transcrite et traduite:


"Seule la Parole de Dieu est le fondement de toute la réalité"


Chers frères dans l'épiscopat, chers frères et sœurs, au début de notre synode, la Liturgie des Heures nous propose un extrait de l'important Psaume 118 sur la Parole de Dieu: un éloge de sa Parole, expression de la joie d'Israël de pouvoir la connaître et, à travers elle, de pouvoir connaître sa volonté et son visage. Je voudrais méditer avec vous certains des versets de cet extrait du Psaume.

Il début ainsi: "In aeternum, Domine, verbum tuum constitutum est in caelo... firmasti terram, et permanet". Il parle de la solidité de la Parole. Elle est solide, elle est la vraie réalité sur laquelle fonder notre propre vie. Rappelons-nous la parole de Jésus qui continue cette parole du Psaume: "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point". Humainement parlant, la parole, notre parole humaine, n'est presque rien dans la réalité, à peine un souffle. A peine prononcée, elle disparaît. Comme si elle n'était rien. Mais la parole humaine a déjà une force incroyable. Ce sont les mots qui créent ensuite l'histoire, ce sont les mots qui donnent forme aux pensées, les pensées desquelles viennent la parole. C'est la parole qui forme l'histoire, la réalité.

La Parole de Dieu est davantage encore le fondement de tout, elle est la véritable réalité. Et pour être réalistes, nous devons justement compter sur cette réalité. Nous devons changer notre idée que la matière, les choses solides, qu'on peut toucher, seraient la réalité la plus solide, la plus sûre. A la fin du Sermon sur la Montagne, le Seigneur nous parle des deux possibilités de bâtir la maison de sa vie: sur le sable et sur la roche. Sur le sable ne bâtit que celui qui bâtit sur les choses visibles, tangibles, sur le succès, sur la carrière, sur l'argent. Telles sont apparemment les vraies réalités. Mais tout cela, un jour, disparaîtra. Nous le voyons aujourd'hui dans la faillite des grandes banques: cet argent disparaît, il n'est rien. Aussi toutes ces choses, qui semblent être la véritable réalité sur laquelle compter, ne sont qu'une réalité de deuxième ordre. Celui qui bâtit sa vie sur ces réalités, sur la matière, sur le succès, sur tout ce qui apparaît, bâtit sur du sable. Seule la Parole de Dieu est le fondement de toute la réalité, elle est aussi stable que le ciel, plus stable que le ciel, elle est la réalité. Nous devons donc changer notre concept de réalisme. La personne réaliste est celle qui reconnaît dans la Parole de Dieu, dans cette réalité apparemment si faible, le fondement de tout. La personne réaliste est celle qui bâtit sa vie sur ce fondement qui reste en permanence. C'est ainsi que ces premiers versets du Psaume nous invitent à découvrir ce qu'est la réalité et à trouver de cette manière le fondement de notre vie, et comment construire la vie.

Il est dit dans le verset suivant: "Omnia serviunt tibi". Toutes les choses proviennent de la Parole, elles sont un produit de la Parole. "Au commencement était le Verbe". Au début le ciel parla. C'est ainsi que la réalité naît de la Parole, elle est "creatura Verbi". Tout est créé de la Parole et tout est appelé à servir la Parole. Cela veut dire que toute la création, à la fin, est pensée pour créer le lieu de la rencontre entre Dieu et sa créature, un lieu où l'amour de la créature répond à l'amour divin, un lieu dans lequel se développe l'histoire de l'amour entre Dieu et sa créature. "Omnia serviunt tibi" L'histoire du salut n'est pas un événement mineur, dans une planète pauvre, dans l'immensité de l'univers. Elle n'est pas une chose minime, qui advient par hasard sur une planète perdue. Elle est le mobile de tout, la raison de la création. Tout est créé pour qu'advienne cette histoire, la rencontre entre Dieu et sa créature. En ce sens, l'histoire du salut, l'alliance, précède la création. A l'époque hellénistique, le judaïsme a développé l'idée que la Torah aurait précédé la création du monde matériel. Ce monde matériel n'aurait été créé que pour donner lieu à la Torah, à cette Parole de Dieu qui crée la réponse et devient histoire d'amour. C'est ici que transparaît déjà mystérieusement le mystère du Christ. C'est ce que nous disent les lettres aux Ephésiens et aux Colossiens: le Christ est le "protòtypos", le premier né de la création, l'idée pour laquelle a été conçu l'univers. Il accueille tout. Nous entrons dans le mouvement de l'univers en nous unissant au Christ. On peut dire que, alors que la création matérielle est la condition pour l'histoire du salut, l'histoire de l'alliance est la vraie raison du cosmos. Nous arrivons aux racines de l'être en arrivant au mystère du Christ, à sa parole vivante qui est le but de toute la création. "Omnia serviunt tibi". En servant le Seigneur nous réalisons le but de l'être, le but de notre propre existence.

Faisons à présent un saut: "Mandata tua exquisivi". Nous sommes toujours à la recherche de la Parole de Dieu. Elle n'est pas simplement présente en nous. Si nous nous arrêtons à la lettre, nous n'avons pas nécessairement compris réellement la Parole de Dieu. Nous risquons de ne voir que les paroles humaines et de ne pas trouver en leur sein le véritable acteur, l'Esprit Saint. Nous ne trouvons pas dans les paroles la Parole. Saint Augustin, dans ce contexte, nous rappelle les scribes et les pharisiens consultés par Hérode au moment de l'arrivée des Mages. Hérode veut savoir où serait né le Sauveur du monde. Ils le savent et donnent la réponse juste: à Bethléem. Ce sont de grands spécialistes, qui connaissent tout. Et cependant, ils ne voient pas la réalité, ils ne connaissent pas le Sauveur. Saint Augustin dit: ils sont des indicateurs de direction pour les autres, mais eux-mêmes ne se déplacent pas. Ceci est également un grand danger dans notre lecture de l'Ecriture: nous nous arrêtons aux paroles humaines, aux paroles du passé, à l'histoire du passé, et nous ne découvrons pas le présent dans le passé, l'Esprit Saint qui nous parle aujourd'hui à travers les mots du passé. Nous n'entrons pas ainsi dans le mouvement intérieur de la Parole, qui en mots humains nous cache et nous ouvre les paroles divines. Aussi a-t-on toujours besoin de l'"exquisivi". Nous devons être à la recherche de la Parole dans les paroles.

L'exégèse, la vraie lecture de l'Ecriture Sainte, n'est donc pas seulement un phénomène littéraire, n'est pas la simple lecture d'un texte. C'est le mouvement de mon existence. C'est se déplacer vers la Parole de Dieu dans les paroles humaines. Ce n'est qu'en nous conformant au mystère de Dieu, au Seigneur qui est la Parole, que nous pouvons entrer à l'intérieur de la Parole, que nous pouvons vraiment trouver dans les paroles humaines la Parole de Dieu. Prions le Seigneur pour qu'il nous aide à chercher non seulement avec l'intellect, mais avec toute notre existence, pour trouver la parole.

A la fin: "Omni consummationi vidi finem, latum praeceptum tuum nimis".Toutes les choses humaines, toutes les choses que nous pouvons inventer, créer, sont finies. Toutes les expériences religieuses humaines aussi sont finies, montrent un aspect de la réalité, parce que notre être est fini et ne comprend toujours qu'une partie, que certains éléments: "latum praeceptum tuum nimis" Seul Dieu est infini. Aussi sa Parole est-elle universelle et ne connaît-elle pas de frontières. En entrant donc dans la Parole de Dieu, nous entrons réellement dans l'univers divin. Nous sortons de l'étroitesse de nos expériences et entrons dans la réalité qui est vraiment universelle. En entrant dans la communion avec la Parole de Dieu, nous entrons dans la communion de l'Eglise qui vit la Parole de Dieu. Nous n'entrons pas dans un petit groupe, dans la règle d'un petit groupe, mais nous sortons de nos limites. Nous sortons vers le large, dans la vraie largeur de l'unique vérité, la grande vérité de Dieu. Nous sommes réellement dans l'universel. Et nous sortons ainsi dans la communion de tous nos frères et sœurs, de toute l'humanité, parce que dans notre cœur se cache le désir de la Parole de Dieu qui est une. Aussi l'évangélisation, l'annonce de l'Evangile, la mission ne sont-elles pas une espèce de colonialisme ecclésial, par lequel nous voulons insérer les autres dans notre groupe. C'est sortir des limites de chaque culture dans l'universalité qui nous relie tous, nous unit tous, nous fait tous frères. Prions de nouveau afin que le Seigneur nous aide à entrer réellement dans la "largeur" de sa Parole et nous ouvre ainsi à l'horizon universel de l'humanité qui nous unit avec toutes les différences.

Enfin, retournons de nouveau à un précédent verset: "Tuus sum ego: salvum me fac". Le texte italien traduit: "Je suis tien". La Parole de Dieu est comme une échelle sur laquelle nous pouvons monter et, avec le Christ, également descendre dans la profondeur de son amour. C'est une échelle pour arriver à la Parole dans les paroles. "Je suis tien". La parole a un visage, est une personne, le Christ. Avant que nous puissions dire "Je suis tien", il nous a déjà dit "Je suis tien". La Lettre aux Hébreux, citant le Psaume 39, dit: "Mais tu m'as façonné un corps (...) Alors j'ai dit: Voici, je viens". Le Seigneur s'est fait façonner un corps pour venir. Il a dit par son incarnation: je suis tien. Et dans le baptême, il m'a dit: je suis tien. Dans la sainte Eucharistie, il le dit toujours de nouveau: je suis tien, afin que nous puissions répondre: Seigneur, je suis tien. Dans le chemin de la Parole, en entrant dans le mystère de son incarnation, de son être avec nous, nous voulons nous approprier son être, nous voulons nous exproprier de notre existence, en Lui donnant ce qui nous a été donné.

"Je suis tien". Prions le Seigneur de pouvoir apprendre par toute notre existence à dire cette parole. Ainsi serons-nous au cœur de la Parole. Ainsi serons-nous sauvés.

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La documentation relative au synode, sur le site du Vatican:

> Synode des Evêques - Bulletin

(www.chiesa)

SEIGNEUR, APPRENDS-NOUS À PRÊCHER

Walter Covens #TEXTES FONDATEURS DE CE BLOG

Le prêtre qui s'est égaré sur ce blog ne manquera pas de lire attentivement l'article que voici et que l'auteur a intitulé : Les Angélus secrets de Benoît XVI. Je lui ai donné le titre : Seigneur, apprends-nous à prêcher, car, selon les dires de ce même auteur,

Pour élever à un niveau acceptable la qualité moyenne des millions d’homélies prononcées dans le monde entier chaque dimanche, les prêtres catholiques n’auraient qu’à suivre l’école des Angélus de Benoît XVI.
Et puisque des prêtres qui s'égarent sur mon blog, il ne doit pas y en avoir beaucoup, puis-je suggérer au laïc qui me fait l'amitié de me lire de temps en temps, de signaler cet article à l'un ou l'autre prêtre de son entourage. C'est bien plus qu'un verre d'eau qu'il lui donnerait "en sa qualité de disciple", et il ne restera pas sans récompense (cf. Mc 9, 41).

Les Angélus secrets de Benoît XVI

Secrets dans la mesure où les médias en négligent la partie principale: l’explication de l’Evangile de la messe du jour. Hormis l’assemblée présente, presque personne ne le sait. En voici un échantillon: les sept dernières "petites homélies" prononcées le dimanche à midi par le pape

par Sandro Magister



    Les paroles que prononce Benoît XVI le dimanche à midi avant et après la prière de l’Angélus – ou du "Regina Coeli" pendant le temps pascal – sont parmi les plus suivies par les médias.

    Presque toujours, cependant, les médias ne reprennent que celles qui ont un rapport avec des situations ou des événements de l’actualité, surtout politiques.

    Le dimanche 30 septembre, par exemple, c’était la Birmanie, les deux Corée et l’Afrique subsaharienne. Le dimanche précédent, ses réflexions sur le capitalisme et "la logique du profit". Une semaine auparavant encore, le protocole de Montréal sur le trou dans la couche d’ozone...

    En écoutant et lisant les médias, le public aura l’impression que le pape a consacré l’intégralité de son message au sujet abordé.

    Or ce n’est pas le cas. Presque toujours, Benoît XVI ne consacre aux questions d’actualité que quelques mots rapides – montés ensuite en épingle par les médias – lorsqu’il salue les fidèles en plusieurs langues, après la prière de l’Angélus.

    Le véritable message a lieu avant la prière. Il s’agit – à de rares exceptions près – d’une brève homélie sur l’Evangile et sur les autres lectures de la messe du jour.

C’est cette petite homélie qu’écoutent principalement les très nombreux fidèles qui accourent chaque dimanche au rendez-vous de midi avec le pape, à Rome sur la place Saint-Pierre et à Castel Gandolfo pendant l’été.

    Ce sont des textes que seul le pape Joseph Ratzinger peut avoir pensés et écrits. Dans certains cas, on relève facilement des similitudes avec son livre "Jésus de Nazareth", dans les pages qui parlent du même extrait de l’Evangile.

    De même qu’il raconte progressivement la vie de l’Eglise, des Apôtres aux Pères de l’Eglise, dans ses catéchèses du mercredi, de même Benoît XVI présente aux fidèles le personnage de Jésus lors des Angélus du dimanche.

    Plus encore, la voie choisie chaque dimanche par le pape pour accéder à Jésus est la même que celle que parcour tout fidèle catholique en participant à la messe de ce même dimanche.

    C’est un choix délibéré, typique de la vision de ce pape. L’Evangile commenté par Benoît XVI lors de l’Angélus n’est pas "sola Scriptura", l’Ecriture seule, un livre nu. C’est le Verbe qui se fait chair – le corps et le sang de Jésus – dans la liturgie du jour.

    Pour élever à un niveau acceptable la qualité moyenne des millions d’homélies prononcées dans le monde entier chaque dimanche, les prêtres catholiques n’auraient qu’à suivre l’école des Angélus de Benoît XVI.

    Voici un échantillon de sa prédication: les sept dernières "petites homélies" qu’il a consacrées à l’Evangile de la messe du jour, dimanche après dimanche.


La parabole du pauvre Lazare

30 septembre 2007, XXVIe dimanche du temps ordinaire, année C


    Aujourd'hui, l'Evangile de Luc présente la parabole de l'homme riche et du pauvre Lazare (Lc 16, 19-31). Le riche incarne l'utilisation injuste des richesses de la part de celui qui les utilise pour un luxe effréné et égoïste, pensant uniquement à sa propre satisfaction, sans se soucier le moins du monde du mendiant qui se trouve à sa porte. Le pauvre en revanche incarne la personne dont Dieu seul s'occupe: contrairement au riche, il a un nom, Lazare, abréviation de Eleazare qui signifie précisément "Dieu l'aide". Dieu n'oublie pas celui qui est oublié de tous; celui qui ne vaut rien aux yeux des hommes est précieux aux yeux du Seigneur. Le récit montre comment l'iniquité terrestre est renversée par la justice divine: après la mort, Lazare est accueilli "dans le sein d'Abraham", c'est-à-dire dans la béatitude éternelle, alors que le riche finit en enfer, "en proie à la torture". Il s'agit d'un nouvel état de chose sans appel et définitif. C'est donc pendant sa vie qu'il faut se repentir. Le faire après ne sert à rien.

    Cette parabole se prête également à une lecture sur le plan social. Celle que livra le pape Paul VI, il y a tout juste quarante ans, dans l'encyclique "Populorum progressio" est inoubliable. Parlant de la lutte contre la faim, il écrivit: "Il s'agit de construire un monde où tout homme puisse vivre une vie pleinement humaine, où le pauvre Lazare puisse s'asseoir à la même table que le riche (n. 47). L'encyclique rappelle que ce sont d'une part "les servitudes qui viennent des hommes" et de l'autre "une nature insuffisamment maîtrisée" (ibid.), qui provoquent les nombreuses situations de pauvreté. Malheureusement, certaines populations souffrent de ces deux facteurs à la fois. Comment ne pas penser, en ce moment, spécialement aux pays de l'Afrique subsaharienne, frappés ces derniers jours par de graves inondations? Mais nous ne pouvons pas oublier tant d'autres situations d'urgence humanitaire dans différentes régions du monde, dans lesquelles les conflits pour le pouvoir politique et économique viennent aggraver une situation déjà critique sur le plan de l'environnement. L'appel que lança alors Paul VI: "Les peuples de la faim interpellent aujourd'hui de façon dramatique les peuples de l'opulence" (Populorum progressio, n. 3) conserve aujourd'hui toute son urgence. Nous ne pouvons pas prétendre ne pas savoir quel chemin prendre: nous avons la Loi et les Prophètes, nous dit Jésus dans l'Evangile. Celui qui ne veut pas les écouter ne changerait pas, même si quelqu'un revenait de chez les morts pour le réprimander.

    Que la Vierge Marie nous aide à profiter du temps présent pour écouter et mettre en pratique cette parole de Dieu. Qu'elle nous obtienne de devenir plus attentifs à nos frères dans le besoin, pour partager avec eux l'abondance ou le peu que nous avons, et contribuer, en commençant par nous-mêmes, à diffuser la logique et le style de la solidarité authentique.


La parabole de l’intendant malhonnête

23 septembre 2007, XXVe dimanche du temps ordinaire, année C


    Ce matin, j'ai rendu visite au diocèse de Velletri [...]. Au cours de la célébration eucharistique solennelle, en commentant les textes liturgiques, j'ai pu m'arrêter pour réfléchir sur le juste usage des biens terrestres, un thème que lors de ces derniers dimanches, l'évangéliste Luc a reproposé à notre attention de différentes façons. En racontant la parabole d'un intendant malhonnête, mais très astucieux, le Christ enseigne à ses disciples quelle est la meilleure façon d'utiliser l'argent et les richesses matérielles, c'est-à-dire les partager avec les pauvres en se procurant ainsi leur amitié, en vue du Royaume des Cieux. "Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur - dit Jésus -, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles" (Lc 16, 9). L'argent n'est pas "trompeur" en soi, mais plus que tout autre chose, il peut enfermer l'homme dans un égoïsme aveugle. Il s'agit donc d'opérer une sorte de "conversion" des biens économiques: au lieu de les utiliser seulement pour l'intérêt personnel, il convient de penser aux besoins des pauvres, en imitant le Christ lui-même, lui qui, écrit saint Paul, "pour vous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté" (2 Co 8, 9). Cela semble un paradoxe: le Christ ne nous a pas enrichis par sa richesse, mais par sa pauvreté, c'est-à-dire par son amour qui l'a poussé à se donner à nous totalement.

    Ici pourrait s'ouvrir un champ de réflexion vaste et complexe, sur le thème de la richesse et de la pauvreté, à l'échelle mondiale également, où deux logiques économiques s'affrontent: la logique du profit et celle de la distribution équitable des biens, qui ne sont pas en contradiction l'une avec l'autre, à condition que leur rapport soit bien ordonné. La doctrine sociale catholique a toujours soutenu que la distribution équitable des biens est prioritaire. Le profit est naturellement légitime, et dans une juste mesure, nécessaire au développement économique. Jean-Paul II a écrit dans son encyclique "Centesimus annus": "L'économie d'entreprise moderne comporte des aspects positifs, dont la racine est la liberté de la personne, qui s'exprime dans le domaine économique comme dans tant d'autres domaines" (n. 32). Cependant, ajoute-t-il, le capitalisme ne doit pas être considéré comme l'unique modèle valide d'organisation économique (cf. ibid., n. 35). L'urgence de la faim et l'urgence écologique dénoncent avec une évidence croissante que la logique du profit, lorsqu'elle prévaut, augmente la disproportion entre les riches et les pauvres, et la ruineuse exploitation de la planète. Lorsque, au contraire, prévaut la logique du partage et de la solidarité, il est possible de corriger la route et de l'orienter vers un développement équitable et durable.

    Que la Très Sainte Vierge Marie qui proclame dans le Magnificat que le Seigneur "comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides" (Lc 1, 53), aide les chrétiens à user des biens terrestres avec une sagesse évangélique - c'est-à-dire avec une solidarité généreuse -, et qu'elle inspire aux gouvernants et aux économistes des stratégies clairvoyantes qui favorisent le progrès authentique de tous les peuples.


La parabole de l’enfant prodigue

16 septembre 2007, XXIVe dimanche du temps ordinaire, année C


    Aujourd'hui, la liturgie nous propose de méditer à nouveau sur le chapitre 15 de l'Evangile de Luc, l'une des pages les plus importantes et les plus émouvantes de toute l'Ecriture Sainte. Il est beau de penser que dans le monde entier, partout où la communauté chrétienne se rassemble pour célébrer l'Eucharistie du dimanche, retentit en ce jour cette Bonne Nouvelle de vérité et de salut: Dieu est amour miséricordieux. L'évangéliste Luc a réuni dans ce chapitre trois paraboles sur la miséricorde divine: les deux plus brèves, qu'il a en commun avec Matthieu et Marc, sont celles de la brebis égarée et de la drachme perdue; la troisième, plus longue et développée, et propre à lui seul, est la célèbre parabole du Père miséricordieux, dite traditionnellement de l'"enfant prodigue". Dans cette page évangélique, on a presque l'impression d'entendre la voix de Jésus, qui nous révèle le visage de son Père et de notre Père. Au fond, c'est pour cela qu'il est venu au monde: pour nous parler du Père; pour nous le faire connaître, à nous, enfants égarés, et susciter à nouveau dans nos cœurs la joie de lui appartenir, l'espérance d'être pardonnés et de retrouver notre pleine dignité, le désir d'habiter pour toujours dans sa maison, qui est également notre maison.

    Jésus raconta les trois paraboles de la miséricorde parce que les Pharisiens et les scribes le critiquaient, voyant qu'il se laissait approcher par les pécheurs et qu'il mangeait même avec eux (cf. Lc 15, 1-3). Alors, Il expliqua, avec son langage typique, que Dieu ne veut pas que même un seul de ses enfants se perde et que son âme déborde de joie lorsqu'un pécheur se convertit. La véritable religion consiste alors à entrer en harmonie avec ce Cœur "riche de miséricorde", qui nous demande d'aimer chacun, même ceux qui sont éloignés et nos ennemis, à l'image du Père céleste qui respecte la liberté de chacun et attire tous à lui à travers la force invincible de sa fidélité. Telle est la voie que Jésus montre à ceux qui veulent être ses disciples: "Ne jugez pas, ne condamnez pas, remettez et il vous sera remis, donnez et l'on vous donnera. Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant" (Lc 6, 36-38). Nous trouvons dans ces paroles des indications très concrètes pour notre comportement quotidien de croyants.

    A notre époque, l'humanité a besoin que soit proclamée et témoignée avec force la miséricorde de Dieu. Le bien-aimé Jean-Paul II, qui fut un grand Apôtre de la Miséricorde, perçut cette urgence pastorale de façon prophétique. Il consacra sa deuxième Encyclique au Père miséricordieux et tout au long de son Pontificat, il se fit missionnaire de l'amour de Dieu auprès de toutes les nations. Après les tragiques événements du 11 septembre 2001, qui obscurcissent l'aube du troisième millénaire, il invita les chrétiens et les hommes de bonne volonté à croire que la Miséricorde de Dieu est plus forte que tout mal, et que ce n'est que dans la Croix du Christ que se trouve le salut du monde. Que la Vierge Marie, Mère de Miséricorde, que nous avons contemplée hier dans la Vierge des Douleurs au pied de la Croix, nous obtienne le don de placer toujours notre confiance dans l'amour de Dieu et qu'elle nous aide à être miséricordieux comme notre Père qui est aux cieux.


La porte étroite

26 août 2007, XXIe dimanche du temps ordinaire, année C


    Aujourd'hui la liturgie nous propose une parole du Christ éclairante et, dans le même temps, déconcertante. Au cours de sa dernière montée vers Jérusalem, quelqu'un lui demanda: "Seigneur, est-ce le petit nombre qui sera sauvé?". Et Jésus répond: "Luttez pour entrer par la porte étroite car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne pourront pas" (Lc 13, 23-24). Que signifie cette "porte étroite"? Pourquoi un grand nombre ne réussit-il pas à y entrer? S'agit-il d'un passage réservé uniquement à quelques élus? En effet, tout bien considéré, cette façon de raisonner des interlocuteurs de Jésus est toujours actuelle: il existe toujours la tentation d'interpréter la pratique religieuse comme une source de privilèges ou de certitudes. En réalité, le message du Christ va précisément dans le sens inverse: tous peuvent entrer dans la vie, mais pour tous, la porte est "étroite". Il n'y a pas de privilégiés. Le passage à la vie éternelle est ouvert à tous, mais il est "étroit" car il est exigeant, il demande application, abnégation, et mortification de son égoïsme.

    Une fois de plus, comme les dimanches précédents, l'Evangile nous invite à considérer l'avenir qui nous attend et auquel nous devons nous préparer au cours de notre pèlerinage sur terre. Le salut que Jésus a accompli à travers sa mort et sa résurrection, est universel. Il est l'unique Rédempteur, et invite chacun au banquet de la vie immortelle. Mais à une seule et même condition: celle de s'efforcer de le suivre et de l'imiter en prenant sur soi, comme Il l'a fait, sa Croix et en consacrant sa vie au service de ses frères. Cette condition pour entrer dans la vie céleste est donc unique et universelle. Le dernier jour - rappelle encore Jésus dans l'Evangile -, ce n'est pas sur la base de supposés privilèges que nous serons jugés, mais selon nos œuvres. Les "artisans d'injustice" seront exclus, tandis que ceux qui auront accompli le bien et recherché la justice, au prix de sacrifices, seront accueillis. Il ne suffira donc pas de se déclarer "amis" du Christ, en vantant de faux mérites: "Nous avons mangé et bu devant toi, tu as enseigné sur nos places" (Lc 13, 26). La véritable amitié avec Jésus s'exprime dans la façon de vivre: elle s'exprime à travers la bonté du cœur, l'humilité, la douceur et la miséricorde, l'amour pour la justice et la vérité, l'engagement sincère et honnête pour la paix et la réconciliation. Telle est, pourrions-nous dire, la "carte d'identité" qui nous qualifie comme ses "amis" authentiques; tel est le "passeport" qui nous permettra d'entrer dans la vie éternelle.

    Chers frères et sœurs, si nous voulons nous aussi passer par la porte étroite, nous devons nous engager à être petits, c'est-à-dire humbles de cœur comme Jésus. Comme Marie, sa Mère et notre Mère. A la suite de son Fils, elle a été la première à parcourir la voie de la croix et a été élevée dans la gloire du ciel, comme nous l'avons rappelé il y a quelques jours. Le peuple chrétien l'invoque comme "Ianua Coeli", porte du ciel. Demandons-lui de nous guider, dans nos choix quotidiens, sur le chemin qui conduit à la "porte du ciel".


"Je suis venu apporter la division"

19 août 2007, XXe dimanche du temps ordinaire, année C


    Dans l'Evangile de ce dimanche, il y a une expression de Jésus qui attire chaque fois notre attention et exige d'être bien comprise. Alors qu'il fait route vers Jérusalem, où l'attend la mort sur la croix, le Christ confie à ses disciples: "Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde? Non, je vous le dis, mais plutôt la division". Et il ajoute: "Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées: trois contre deux et deux contre trois ils se diviseront: le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère" (Lc 12, 51-53). Toute personne connaissant un minimum l'Evangile du Christ sait qu'il s'agit d'un message de paix par excellence; Jésus lui-même, comme écrit saint Paul, "est notre paix" (Ep 2, 14), mort et ressuscité pour abattre le mur de l'inimitié et inaugurer le Royaume de Dieu qui est amour, joie et paix. Comment expliquer alors ces paroles? A quoi le Seigneur se réfère-t-il lorsqu'il dit être venu apporter - selon le récit de saint Luc - la "division", ou - selon celui de saint Matthieu - "l'épée" (Mt 10, 34)?

    Cette expression du Christ signifie que la paix qu'Il est venu apporter n'est pas synonyme d'une simple absence de conflits. Au contraire, la paix de Jésus est le fruit d'un combat permanent contre le mal. La lutte que Jésus mène avec détermination n'est pas une lutte contre des hommes ou des puissances humaines, mais contre l'ennemi de Dieu et de l'homme, Satan. Celui qui veut résister à cet ennemi en restant fidèle à Dieu et au bien, doit nécessairement faire face à des incompréhensions et parfois de véritables persécutions. Par conséquent, ceux qui entendent suivre Jésus et s'engager pour la vérité sans faire de compromis, doivent savoir qu'ils rencontreront des oppositions et deviendront, malgré eux, signe de division entre les personnes, y compris au sein de leurs propres familles. L'amour pour les parents est bien un commandement sacré mais on ne doit jamais le placer avant l'amour de Dieu et du Christ si l'on veut le vivre de manière authentique. De cette façon, les chrétiens deviennent, sur les traces du Seigneur Jésus, "des instruments de sa paix", selon la célèbre expression de saint François d'Assise. Non pas d'une paix inconsistante et apparente, mais réelle, poursuivie avec courage et persévérance dans l'engagement quotidien à vaincre le mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et en payant personnellement le prix que cela comporte.

    La Vierge Marie, Reine de la Paix, a partagé jusqu'au martyre de l'âme le combat de son Fils Jésus contre le Malin, et continue de le partager jusqu'à la fin des temps. Invoquons son intercession maternelle, afin qu'elle nous aide à être toujours des témoins de la paix du Christ, en ne recherchant jamais le compromis avec le mal.


Les serviteurs vigilants

12 août 2007, XIXe dimanche du temps ordinaire, année C


    La liturgie de ce XIXe dimanche du temps ordinaire nous prépare, d'une certaine façon, à la solennité de l'Assomption de Marie au ciel, que nous célébrerons le 15 août prochain. En effet, celle-ci est entièrement tournée vers l'avenir, vers le ciel, où la Sainte Vierge nous a précédés dans la joie du paradis. En poursuivant le message de dimanche dernier, la page évangélique invite de manière particulière les chrétiens à se détacher des biens matériels en grande partie illusoires, et à accomplir fidèlement leur devoir en se tournant constamment vers le haut. Le croyant demeure éveillé et vigilant pour être prêt à accueillir Jésus lorsqu'il viendra dans sa gloire. A travers des exemples tirés de la vie quotidienne, le Seigneur exhorte ses disciples, c'est-à-dire nous, à vivre dans cette disposition intérieure comme ces serviteurs de la parabole, qui attendent le retour de leur maître. "Bienheureux ces serviteurs - dit-il - que le maître en arrivant trouvera en train de veiller" (Lc 12, 37). Nous devons donc veiller, en priant et en faisant le bien.

    C'est vrai, nous sommes tous de passage sur terre, comme nous le rappelle à juste titre la seconde Lecture de la liturgie d'aujourd'hui, tirée de la Lettre aux Hébreux. Elle nous présente Abraham en habit de pèlerin, comme un nomade qui vit sous une tente et s'arrête dans une région étrangère. C'est la foi qui le guide. "Par la foi - écrit l'Auteur sacré - Abraham obéit à l'appel de partir vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait (He 11, 8). Son véritable but était, en effet, "la ville pourvue de fondations dont Dieu est l'architecte et le constructeur" (11, 10). La ville à laquelle il est fait référence, n'est pas dans ce monde, mais c'est la Jérusalem céleste, le paradis. La première communauté chrétienne était bien consciente de cela, et se considérait ici-bas comme "étrangers et voyageurs" et appelait ses centres d'habitation dans les villes des "paroisses", ce qui signifie précisément colonies d'étrangers, en grec "pàroikoi" (cf. 1 Pt 2, 11). De cette façon, les premiers chrétiens manifestaient la caractéristique la plus importante de l'Eglise, qui est précisément la tension vers le ciel. La liturgie de la Parole de ce jour veut donc nous inviter à penser "à la vie du monde qui viendra" comme nous le répétons chaque fois que nous faisons notre profession de foi à travers le Credo. Une invitation à passer notre existence de façon sage et prévoyante, à considérer attentivement notre destin, c'est-à-dire les réalités que nous appelons ultimes: la mort, le jugement dernier, l'éternité, l'enfer et le Paradis. Et ainsi, nous assumons notre responsabilité pour le monde et nous construisons un monde meilleur.

    Que la Vierge Marie, qui veille sur nous du ciel, nous aide à ne pas oublier qu'ici, sur terre, nous sommes seulement de passage, et qu'elle nous enseigne à nous préparer à rencontrer Jésus, "assis à la droite de Dieu le Père Tout-Puissant, d'où il viendra juger les vivants et les morts".


Les choses d’en haut

5 août 2007, XVIIIe dimanche du temps ordinaire, année C


    En ce XVIIIe dimanche du temps ordinaire, la Parole de Dieu nous invite à réfléchir sur quelle doit être notre relation avec les biens matériels. La richesse, tout en étant un bien en soi, ne doit pas être considérée comme un bien absolu. Et surtout, elle n'assure pas le salut, au contraire, elle pourrait même gravement le compromettre. C'est précisément contre ce risque que Jésus, dans la page évangélique d'aujourd'hui, met en garde ses disciples. C'est une sagesse et une vertu de ne pas attacher son cœur aux biens de ce monde, car tout passe, tout peut finir brusquement. Le trésor véritable que nous, chrétiens, devons rechercher sans cesse, réside dans les "choses d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu". C'est ce que nous rappelle aujourd'hui saint Paul, dans la Lettre aux Colossiens, en ajoutant que notre vie "est désormais cachée avec le Christ en Dieu" (Col 3, 1-3).

    La solennité de la Transfiguration du Seigneur, que nous célébrerons demain, nous invite à tourner notre regard "en haut", vers le Ciel. Dans le récit évangélique de la Transfiguration sur la Montagne, un signe prémonitoire nous est donné, qui nous permet d'entrevoir, l'espace d'un instant, le royaume des saints où nous aussi, au terme de notre existence terrestre, nous pourrons participer à la gloire du Christ, qui sera complète, totale et définitive. Alors, tout l'univers sera transfiguré et le dessein divin du salut s'accomplira enfin. Le jour de la solennité de la Transfiguration reste lié à la mémoire de mon vénéré prédécesseur, le Serviteur de Dieu Paul VI, qui précisément ici, à Castelgandolfo, en 1978, acheva sa mission et fut appelé à entrer dans la maison du Père céleste. Que son souvenir soit pour nous une invitation à tourner notre regard vers le Haut et à servir fidèlement le Seigneur et l'Eglise, comme lui-même l'a fait dans des années difficiles du siècle dernier.

    Que la Vierge Marie, que nous rappelons de manière particulière aujourd'hui en célébrant la mémoire liturgique de la Dédicace de la Basilique Sainte-Marie-Majeure, nous obtienne cette grâce. Comme on le sait, il s'agit de la première Basilique d'Occident construite en l'honneur de Marie et réédifiée en 432 par le Pape Sixte III pour célébrer la divine maternité de la Vierge, dogme qui avait été solennellement proclamé lors du Concile œcuménique d'Ephèse l'année précédente. Que la Vierge, qui plus que tout autre créature, a participé au mystère du Christ, nous soutienne sur notre chemin de foi afin que, comme la liturgie nous invite à prier aujourd'hui, "en travaillant de toutes nos forces à soumettre la terre, nous ne nous laissions pas dominer par la cupidité et par l'égoïsme mais que nous recherchions toujours ce qui est juste aux yeux de Dieu".


La série complète des Angélus de Benoît XVI, sur le site du Vatican:

> Angelus / Regina Coeli

(Source : www.chiesa)

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