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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

#la vache qui rumine (annee a)

Benoît XVI, Le commandement de l'amour (5)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

17. En effet, personne n’a jamais vu Dieu tel qu’il est en lui-même. Cependant, Dieu n’est pas pour nous totalement invisible, il n’est pas resté pour nous simplement inaccessible. Dieu nous a aimés le premier, dit la Lettre de Jean1 Jn 4, 9). Dieu s’est rendu visible: en Jésus nous pouvons voir le Père (cf. Jn 14, 9). En fait, Dieu se rend visible de multiples manières. Dans l’histoire d’amour que la Bible nous raconte, Il vient à notre rencontre, Il cherche à nous conquérir – jusqu’à la dernière Cène, jusqu’au Cœur transpercé sur la croix, jusqu’aux apparitions du Ressuscité et aux grandes œuvres par lesquelles, à travers l’action des Apôtres, Il a guidé le chemin de l’Église naissante. Et de même, par la suite, dans l’histoire de l’Église, le Seigneur n’a jamais été absent: il vient toujours de nouveau à notre rencontre – par des hommes à travers lesquels il transparaît, ainsi que par sa Parole, dans les Sacrements, spécialement dans l’Eucharistie. Dans la liturgie de l’Église, dans sa prière, dans la communauté vivante des croyants, nous faisons l’expérience de l’amour de Dieu, nous percevons sa présence et nous apprenons aussi de cette façon à la reconnaître dans notre vie quotidienne. Le premier, il nous a aimés et il continue à nous aimer le premier; c’est pourquoi, nous aussi, nous pouvons répondre par l’amour. Dieu ne nous prescrit pas un sentiment que nous ne pouvons pas susciter en nous-mêmes. Il nous aime, il nous fait voir son amour et nous pouvons l’éprouver, et à partir de cet «amour premier de Dieu», en réponse, l’amour peut aussi jaillir en nous. qui vient d’être citée (cf. 4, 10) et cet amour de Dieu s’est manifesté parmi nous, il s’est rendu visible car Il «a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui» (

Dans le développement de cette rencontre, il apparaît clairement que l’amour n’est pas seulement un sentiment. Les sentiments vont et viennent. Le sentiment peut être une merveilleuse étincelle initiale, mais il n’est pas la totalité de l’amour. Au début, nous avons parlé du processus des purifications et des maturations, à travers lesquelles l’erosIdem velle atque idem nolle – vouloir la même chose et ne pas vouloir la même chose; voilà ce que les anciens ont reconnu comme l’authentique contenu de l’amour: devenir l’un semblable à l’autre, ce qui conduit à une communauté de volonté et de pensée. L’histoire d’amour entre Dieu et l’homme consiste justement dans le fait que cette communion de volonté grandit dans la communion de pensée et de sentiment, et ainsi notre vouloir et la volonté de Dieu coïncident toujours plus: la volonté de Dieu n’est plus pour moi une volonté étrangère, que les commandements m’imposent de l’extérieur, mais elle est ma propre volonté, sur la base de l’expérience que, de fait, Dieu est plus intime à moi-même que je ne le suis à moi-même. C’est alors que grandit l’abandon en Dieu et que Dieu devient notre joie (cf. Ps 72 [73], 23-28). devient pleinement lui-même, devient amour au sens plein du terme. C’est le propre de la maturité de l’amour d’impliquer toutes les potentialités de l’homme, et d’inclure, pour ainsi dire, l’homme dans son intégralité. La rencontre des manifestations visibles de l’amour de Dieu peut susciter en nous un sentiment de joie, qui naît de l’expérience d’être aimé. Mais cette rencontre requiert aussi notre volonté et notre intelligence. La reconnaissance du Dieu vivant est une route vers l’amour, et le oui de notre volonté à la sienne unit intelligence, volonté et sentiment dans l’acte totalisant de l’amour. Ce processus demeure cependant constamment en mouvement: l’amour n’est jamais «achevé» ni complet; il se transforme au cours de l’existence, il mûrit et c’est justement pour cela qu’il demeure fidèle à lui-même.

Deus caritas est




Benoît XVI, Le commandement de l'amour (4)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

16. Après avoir réfléchi sur l’essence de l’amour et sur sa signification dans la foi biblique, une double question concernant notre comportement subsiste : Est-il vraiment possible d’aimer Dieu alors qu’on ne le voit pas ? Et puis: l’amour peut-il se commander ? Au double commandement de l’amour, on peut répliquer par une double objection, qui résonne dans ces questions. Dieu, nul ne l’a jamais vu – comment pourrions-nous l’aimer ? Et, d’autre part : l’amour ne peut pas se commander; c’est en définitive un sentiment qui peut être ou ne pas être, mais qui ne peut pas être créé par la volonté. L’Écriture semble confirmer la première objection quand elle dit: « Si quelqu’un dit: "J’aime Dieu", alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas» (1 Jn 4, 20). Mais ce texte n’exclut absolument pas l’amour de Dieu comme quelque chose d’impossible; au contraire, dans le contexte global de la Première Lettre de Jean, qui vient d’être citée, cet amour est explicitement requis. C’est le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain qui est souligné. Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ou plus encore s’il le hait. On doit plutôt interpréter le verset johannique dans le sens où aimer son prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu, et où fermer les yeux sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu.

Deus caritas est

Benoît XVI, Le commandement de l'amour (3)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

15. C’est à partir de ce principe que doivent aussi être comprises les grandes paraboles de Jésus. Du lieu de sa damnation, l’homme riche (cf. Lc 16, 19-31) implore pour que ses frères soient informés de ce qui arrive à celui qui a, dans sa désinvolture, ignoré le pauvre dans le besoin. Jésus recueille, pour ainsi dire, cet appel à l’aide et s’en fait l’écho pour nous mettre en garde, pour nous remettre dans le droit chemin. La parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10, 25-37) permet surtout de faire deux grandes clarifications. Tandis que le concept de “prochain” se référait jusqu’alors essentiellement aux membres de la même nation et aux étrangers qui s’étaient établis dans la terre d’Israël, et donc à la communauté solidaire d’un pays et d’un peuple, cette limitation est désormais abolie. Celui qui a besoin de moi et que je peux aider, celui-là est mon prochain. Le concept de prochain est universalisé et reste cependant concret. Bien qu’il soit étendu à tous les hommes, il ne se réduit pas à l’expression d’un amour générique et abstrait, qui en lui-même engage peu, mais il requiert mon engagement concret ici et maintenant. Cela demeure une tâche de l’Église d’interpréter toujours de nouveau le lien entre éloignement et proximité pour la vie pratique de ses membres. Enfin, il convient particulièrement de rappeler ici la grande parabole du Jugement dernier (cf. Mt 25, 31-46), dans laquelle l’amour devient le critère pour la décision définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine. Jésus s’identifie à ceux qui sont dans le besoin: les affamés, les assoiffés, les étrangers, ceux qui sont nus, les malades, les personnes qui sont en prison. «Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt 25, 40). L’amour de Dieu et l’amour du prochain se fondent l’un dans l’autre: dans le plus petit, nous rencontrons Jésus lui-même et en Jésus nous rencontrons Dieu.

Deus caritas est

Benoît XVI, Le commandement de l'amour (2)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

14. Mais il faut maintenant faire attention à un autre aspect: la «mystique» du Sacrement a un caractère social parce que dans la communion sacramentelle je suis uni au Seigneur, comme toutes les autres personnes qui communient: «Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain», dit saint Paul (1 Co 10, 17). L’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne. Je ne peux avoir le Christ pour moi seul; je ne peux lui appartenir qu’en union avec tous ceux qui sont devenus ou qui deviendront siens. La communion me tire hors de moi-même vers lui et, en même temps, vers l’unité avec tous les chrétiens. Nous devenons «un seul corps», fondus ensemble dans une unique existence. L’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain sont maintenant vraiment unis : le Dieu incarné nous attire tous à lui. À partir de là, on comprend maintenant comment agapè est alors devenue aussi un nom de l’Eucharistie : dans cette dernière, l’agapè de Dieu vient à nous corporellement pour continuer son œuvre en nous et à travers nous. C’est seulement à partir de ce fondement christologique et sacramentel qu’on peut comprendre correctement l’enseignement de Jésus sur l’amour. Le passage qu’Il fait faire de la Loi et des Prophètes au double commandement de l’amour envers Dieu et envers le prochain, ainsi que le fait que toute l’existence de foi découle du caractère central de ce précepte, ne sont pas simplement de la morale qui pourrait exister de manière autonome à côté de la foi au Christ et de sa réactualisation dans le Sacrement : foi, culte et ethos se compénètrent mutuellement comme une unique réalité qui trouve sa forme dans la rencontre avec l’agapè de Dieu. Ici, l’opposition habituelle entre culte et éthique tombe tout simplement. Dans le «culte» lui-même, dans la communion eucharistique, sont contenus le fait d’être aimé et celui d’aimer les autres à son tour. Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l’amour est en elle-même tronquée. Réciproquement, – comme nous devrons encore l’envisager plus en détail – le «commandement» de l’amour ne devient possible que parce qu’il n’est pas seulement une exigence: l’amour peut être «commandé» parce qu’il est d’abord donné.

Deus caritas est

Benoît XVI, Le commandement de l'amour (1)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)


12. Même si nous avons jusque-là parlé surtout de l’Ancien Testament, cependant, la profonde compénétration des deux Testaments comme unique Écriture de la foi chrétienne s’est déjà rendue visible. La véritable nouveauté du Nouveau Testament ne consiste pas en des idées nouvelles, mais dans la figure même du Christ, qui donne chair et sang aux concepts – un réalisme inouï. Déjà dans l’Ancien Testament, la nouveauté biblique ne résidait pas seulement en des concepts, mais dans l’action imprévisible, et à certains égards inouïe, de Dieu. Cet agir de Dieu acquiert maintenant sa forme dramatique dans le fait que, en Jésus Christ, Dieu lui-même recherche la «brebis perdue», l’humanité souffrante et égarée. Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là seulement de paroles, mais de l’explication de son être même et de son agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert du Christ, dont parle Jean (cf. 19, 37), comprend ce qui a été le point de départ de cette Encyclique : «Dieu est amour» (1 Jn 4, 8). C’est là que cette vérité peut être contemplée. Et, partant de là, on doit maintenant définir ce qu’est l’amour. À partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et pour aimer.

 

13. À cet acte d'offrande, Jésus a donné une présence durable par l’institution de l’Eucharistie au cours de la dernière Cène. Il anticipe sa mort et sa résurrection en se donnant déjà lui-même, en cette heure-là, à ses disciples, dans le pain et dans le vin, son corps et son sang comme nouvelle manne (cf. Jn 6, 31-33). Si le monde antique avait rêvé qu’au fond, la vraie nourriture de l’homme – ce dont il vit comme homme – était le Logos, la sagesse éternelle, maintenant ce Logos est vraiment devenu nourriture pour nous, comme amour. L’Eucharistie nous attire dans l’acte d’offrande de Jésus. Nous ne recevons pas seulement le Logos incarné de manière statique, mais nous sommes entraînés dans la dynamique de son offrande. L’image du mariage entre Dieu et Israël devient réalité d’une façon proprement inconcevable: ce qui consistait à se tenir devant Dieu devient maintenant, à travers la participation à l’offrande de Jésus, participation à son corps et à son sang, devient union. La «mystique» du Sacrement, qui se fonde sur l’abaissement de Dieu vers nous, est d’une tout autre portée et entraîne bien plus haut que ce à quoi n’importe quelle élévation mystique de l’homme pourrait conduire.

 

Deus caritas est

Cardinal Ratzinger, A l’image et à la ressemblance de Dieu : toujours ? Maladies mentales (2)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    Ici, dans le cadre de ce discours inaugural, évidemment, je ne puis présenter le riche témoignage pluristratifié du Nouveau Testament quant à notre problème. J’essaierai simplement d’évoquer deux thèmes. Il faut, avant tout, et comme fait très important que, dans le Nouveau Testament, le Christ soit désigné comme “L’image de Dieu” (2 Co, 4,4 ; Col 1,15). Les Pères ont inséré, ici, une observation linguistique qui n’est peut-être pas très soutenable, mais qui correspond certainement à l’orientation intérieure du Nouveau Testament et de sa réinterprétation de l’Ancien. Voici ce qu’ils disent : du Christ seul, nous est enseigné qu’il est “l’image de Dieu”, l’homme, au contraire, n’est pas l’image de Dieu, mais à l’image, créé à l’image, selon l’image. Il devient image de Dieu, dans la mesure où il entre en communion avec le Christ et se conforme à lui.

    En d’autres termes : l’image originaire de l’homme, qui, à son tour, représente l’image de Dieu, c’est le Christ, et l’homme est créé à partir de son image, sur son image. La créature humaine est en même temps, projet préliminaire en vue du Christ, ou bien, le Christ est l’idée fondamentale du Créateur, et il forme l’homme en vue du Christ, à partir de cette idée fondamentale. Le dynamisme ontologique et spirituel qui se dissimule en cette conception, devient particulièrement évident en Rom. 8, 29 et 1 Co. 15, 49, mais aussi en 2 Co, 4,6. Selon Rm 8, 29, les hommes sont prédestinés “à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères”. Cette conformation à l’image du Christ s’accomplit dans la résurrection, en laquelle il nous a précédés - mais la résurrection, il est nécessaire de le rappeler, déjà ici, présuppose la croix. La première Lettre aux Corinthiens distingue le premier Adam, qui a été fait “âme vivante” (15, 45 ; cf. Gn 2, 7) et le second Adam qui fut fait “Esprit” donneur de vie : “Et de même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste” (15, 49). Ici est présentée en toute clarté, la tension intérieure de l’être humain entre la glaise et l’esprit, entre la terre et le ciel, entre l’origine terrestre et le futur divin. Cette tension de l’être humain dans le temps et au-delà du temps appartient à l’essence de l’homme. Et cette tension le situe exactement au centre de la vie, en ce moment. Il est toujours en route vers lui-même, ou bien en train de s’en éloigner ; il s’achemine vers le Christ ou il s’en éloigne. Il se rapproche de son image originelle, ou il l’esquive et la détruit.

    Le théologien d’Innsbruck, F. Lakner, a exprimé, avec bonheur cette conception dynamique de la ressemblance divine chez l’homme, caractéristique du Nouveau Testament, de la manière suivante : “être l’image de Dieu pour l’homme se fonde sur la prédestination à la filiation divine à travers l’incorporation mystique en Christ” ; être l’image est donc une fin inhérente à l’homme, dès la création, “vers Dieu, au moyen de la participation à la vie divine en Christ”. Et, maintenant, nous en arrivons à la question décisive de notre thème : cette ressemblance divine peut-elle être détruite ? et éventuellement, comment ? Existe-t-il des êtres humains qui ne sont pas image de Dieu ?

    La Réforme, dans sa radicalisation de la doctrine du péché originel a répondu affirmativement à cette demande et a dit ceci : Oui, par le péché l’homme peut détruire en lui-même l’image de Dieu et, en effet, il l’a détruite. En effet, l’homme pécheur, qui ne veut pas reconnaître Dieu et qui ne respecte pas l’homme, au point de le tuer - ne représente pas l’image de Dieu, mais la défigure, Le contredit Lui qui est Sainteté, Vérité et Bonté.

    Le rappel de ce qui a été dit au début peut, et même, doit nous inviter à nous poser cette demande : chez qui, l’image de Dieu est-elle la plus obscurcie, la plus défigurée, ou la plus éteinte - chez l’assassin à froid, bien conscient de lui-même, puissant et intelligent, c’est possible, qui se fait Dieu et se moque de Dieu, ou chez l’innocent souffrant, où la lumière de Dieu luit faiblement ou bien n’est même plus perceptible ? Mais, la demande est ici prématurée.

    Nous devons dire d’abord que la thèse radicale de la Réforme est apparue insoutenable, précisément, à partir de la Bible. L’homme est image de Dieu, en tant qu’homme. Et tant qu’homme, il est un être humain, il est mystérieusement tendu vers le Christ, vers le Fils de Dieu fait homme et donc tourné vers le mystère de Dieu. L’image divine est connexe à l’essence humaine en tant que telle, et il n’est pas au pouvoir de l’homme de la détruire. Mais ce que l’homme peut certainement faire, c’est défigurer cette image, être en contradiction intérieure avec elle.

    Ici il faut citer Lakner, de nouveau : “...la force divine brille dans la lacération causée par les contradictions... en ce monde, l’homme, comme image de Dieu, est donc l’homme crucifié”. Entre la figure de l’Adam terrestre, tiré de la glaise, que le Christ a assumé en commun avec nous dans l’incarnation, et la gloire de la résurrection, il y a la croix : le chemin des contradictions et des traits défigurés de l’image vers la conformation au Christ, dans lequel se manifeste la gloire de Dieu, passe à travers la souffrance de la croix.

    Parmi les Pères de l’Église, Maxime le Confesseur, est celui qui a le plus réfléchi sur la connexion entre la ressemblance divine et la croix. L’homme qui est appelé à la “synergie”, à la collaboration avec Dieu, s’est mis, au contraire, en opposition avec lui. Cette opposition est “une agression envers la nature de l’homme”. Elle “défigure le vrai visage de l’homme, l’image de Dieu, puisqu’elle sépare l’homme de Dieu, le tourne vers lui-même, et érige la tyrannie de l’égoïsme entre les hommes”. Le Christ a dépassé cette opposition au cœur même de sa nature humaine, il l’a transformée en communion : l’obéissance de Jésus, sa mort à lui-même est le véritable exode qui libère l’homme de sa déchéance intérieure en le conduisant vers l’unité de l’amour en Dieu. Le crucifix est ainsi la vivante “icône de l’amour” ; précisément, en la personne du crucifié, en ce visage écorché et frappé, l’homme redevient transparence de Dieu, l’image de Dieu recommence à briller.

    C’est ainsi que la lumière de Dieu repose sur les personnes souffrantes, dans lesquelles la splendeur de la création s’est extérieurement obscurcie ; elles sont d’une manière très particulière semblables au Christ crucifié, à l’icône de l’amour, elles présentent certains points communs, avec celui qui, seul, est “l’image même de Dieu”. Nous pouvons leur attribuer la parole que Tertullien a formulée en la référant au Christ : “Aussi misérable que puisse être son corps..., ce sera toujours mon Christ..” (Adv. Marc. III, 17, 2). Aussi grande que soit leur souffrance, aussi défigurés et ternis soient-ils en leur existence humaine - ils seront toujours les fils privilégiés de Notre Seigneur, ils en seront toujours l’image, d’une manière particulière.

    En se fondant sur la tension entre mise dans l’ombre et future manifestation de l’image de Dieu, on peut appliquer la parole de la première Lettre de Jean “dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté” (3,2). Nous aimons en tous les humains, mais surtout chez les êtres souffrants, chez les handicapés mentaux, ce qu’ils seront et ce qu’ils sont déjà en réalité, dès maintenant. Dès maintenant, ils sont fils de Dieu - à l’image du Christ, même si ce qu’ils deviendront n’a pas encore été manifesté. Le Christ en croix s’est définitivement assimilé aux plus pauvres, aux sans défense, aux plus souffrants, aux plus abandonnés, aux plus méprisés. Et parmi eux, ceux dont s’occupe notre colloque d’aujourd’hui, ceux dont l’âme raisonnable n’arrive pas à s’exprimer parfaitement au moyen d’un cerveau infirme ou malade comme si, pour une raison quelconque, la matière s’opposait à être assumée par l’esprit. Ici, Jésus révèle l’essentiel de l’humanité, ce qui en est le véritable accomplissement, non l’intelligence, ni la beauté, encore moins, la richesse ou le plaisir, mais la capacité d’aimer et de consentir amoureusement à la volonté du Père, aussi déconcertant cela soit-il. Mais la passion de Jésus débouche sur la résurrection.

    Le Christ ressuscité est le point culminant de l’histoire, l’Adam glorieux vers lequel tendait déjà l’Adam “terrestre”. Ainsi se manifeste la fin du projet
divin : tout homme est en chemin, du premier au second Adam. Aucun de nous n’est encore pleinement soi-même. Chacun doit le devenir, comme le grain de froment qui doit mourir pour porter du fruit, comme le Christ ressuscité est infiniment fécond parce qu’il s’est donné de manière infinie. Une de nos grandes joies au paradis sera, sans aucun doute, la découverte des merveilles que l’amour aura opérées en nous, et que l’amour aura opérées en chacun de nos frères et sœurs, les plus malades, les plus défavorisés, les plus touchés, les plus souffrants, alors que nous ne comprenions même pas comment de leur part, l’amour était possible, alors que leur amour demeurait caché dans le mystère de Dieu. Oui, l’une de nos joies sera de découvrir nos frères et sœurs dans toute la splendeur de leur humanité, dans toute leur splendeur d’image de Dieu.

    L’Église croit, dès aujourd’hui, à cette splendeur à venir. Elle se veut attentive à en souligner même le moindre signe qui déjà la laisse entrevoir. Car, dans l’au-delà, chacun de nous brillera d’autant plus qu’il aura imité le Christ, dans le contexte et selon les possibilités qui lui auront été octroyées.

    Qu’il me soit permis ici de témoigner de l’amour de l’Église envers les personnes atteintes de souffrances mentales. Oui, l’Église vous aime. Elle n’éprouve à votre égard que la seule “prédilection” naturelle d’une mère pour ses fils les plus souffrants. Elle n’est pas simplement dans l’admiration de ce que vous serez un jour, mais de ce que vous êtes déjà. Images du Christ que nous devons honorer, respecter, aider dans la mesure du possible, très certainement, mai surtout, images du Christ porteuses d’un message essentiel sur la vérité de l’homme. Un message que nous avons trop tendance à oublier : notre valeur devant Dieu ne dépend ni de l’intelligence, ni de la stabilité de notre caractère, ni de la santé qui nous permettent d’exercer de multiples activités généreuses. Ces caractéristiques peuvent disparaître d’un moment à l’autre. Notre valeur devant Dieu ne dépend que du choix que nous faisons d’aimer le plus possible, d’aimer le plus possible en vérité.

    Dire que Dieu nous a créés à son image, c’est dire, qu’il a voulu que chacun de nous manifeste un aspect de sa splendeur infinie, qu’il a un projet sur chacun de nous, que chacun de nous est destiné à entrer dans l’éternité bienheureuse par un itinéraire qui lui est propre. La dignité de l’homme n’est pas quelque chose qui s’impose à nos yeux, elle n’est ni mesurable, ni quantifiable, elle échappe aux paramètres de la raison scientifique ou technique ; mais notre civilisation, notre humanisme, ne font des progrès que dans la mesure où cette dignité est le plus universellement et le plus pleinement reconnue par davantage de personnes. Tout retour en arrière en ce mouvement d’expansion, toute idéologie ou action politique qui exclurait certains êtres humains de la catégorie de ceux à qui est dû le respect, marquerait un retour vers la barbarie. Et nous savons, malheureusement, que la menace de la barbarie est suspendue toujours sur nos frères et sœurs qui souffrent d’une limitation ou d’une maladie mentale.

    Un de nos devoirs de chrétiens est de faire reconnaître, respecter et promouvoir pleinement leur humanité, leur dignité et leur vocation de créatures à l’image et à la ressemblance de Dieu.

    Je voudrais profiter de l’occasion qui m’est offerte pour remercier toutes les personnes, et elles sont nombreuses ici, qui, par la réflexion ou la recherche, l’étude ou les diverses thérapeutiques, s’engagent à rendre cette image toujours plus reconnaissable.

Cardinal JOSEPH RATZINGER
Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi


(Source: ZENIT.org 19/05/2005)

Cardinal Ratzinger, A l’image et à la ressemblance de Dieu : toujours ? Maladies mentales (1)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)


    Devant le thème de cette Conférence internationale affleurent à mon esprit des souvenirs particulièrement inquiétants. Permettez moi, je vous prie, en guise d’introduction, de vous faire le récit de mon expérience personnelle, qui nous reporte à l’année 1941, c’est-à-dire, au temps de la guerre et du régime national-socialiste.

    Une de mes tantes, à qui nous rendions visite fréquemment, était la maman d’un enfant robuste, plus jeune que moi de quelques années, chez qui se manifestaient, progressivement, les symptômes typiques du syndrome de Down. Dans la simplicité de son intelligence “embuée” il suscitait une grande sympathie, et sa mère qui avait perdu une petite fille, prématurément, lui était très affectionnée. En 1941, les autorités du Troisième Reich, exigèrent l’hospitalisation de cet enfant en vue de le soigner plus adéquatement. Aucun soupçon ne pesait alors, sur l’opération d’élimination des déficients mentaux, pourtant, déjà commencée. Peu de temps après, arriva la nouvelle que l’enfant était décédé d’une pneumonie et que son corps avait été incinéré.

    Dès lors, les nouvelles de ce genre se multiplièrent. Au village, où nous habitions auparavant, nous rendions volontiers visite à une veuve, qui n’avait pas eu d’enfants, et qui était heureuse de rencontrer ceux des alentours. La petite propriété, héritée de son père, lui donnait tout juste de quoi vivre, mais elle s’en contentait, tout en éprouvant quelque crainte pour l’avenir. Plus tard, nous apprîmes que la solitude grandissante où elle se trouvait, avait progressivement obscurci son esprit : la peur de l’avenir était devenue pathologique, à tel point qu’elle n’osait presque plus manger, redoutant sans cesse le lendemain et le risque de demeurer sans nourriture à se mettre sous la dent. Elle fut alors classée comme malade mentale, hospitalisée, et pour elle, également, nous arriva bientôt la nouvelle de son décès dû à une pneumonie. Peu après, la même chose se produisit de nouveau dans notre propre village : la petite propriété contiguë à notre maison était, jusque là, confiée aux soins de trois frères célibataires, auxquels elle appartenait. On les considérait comme des infirmes mentaux, mais néanmoins, ils étaient en mesure de s’occuper de leur maison et de leur propriété. Eux aussi, disparurent, et rejoignirent un lieu d’hospitalisation ; peu aprés, on apprit qu’ils étaient morts.

    À ce point là, ne subsistait plus aucun doute sur ce qui était en train de se passer. Il s’agissait de l’élimination systématique de tous ceux qui étaient considérés comme improductifs. L’État, s’était arrogé le droit de décider du sort de qui avait le droit de vivre et de qui devait être privé de l’existence au profit de la communauté et du sien propre, étant donné qu’il n’était plus utile ni aux autres ni à lui-même. Aux horreurs de la guerre, chaque jour plus dramatiques, s’ajoutait ce fait, qui nous plongeait dans un nouvel effroi : nous éprouvions la froideur glaciale de cette logique de l’utilité et du pouvoir. Le meurtre de ces personnes nous atteignait comme une humiliation et une menace envers nous mêmes, envers l’essence humaine qui est nôtre : si la patience et l’amour voués aux personnes souffrantes, doivent être retranchés de l’existence humaine comme une perte de temps et d’argent, alors, le mal commis ne s’adresse pas aux seules personnes assassinées, les survivants eux-mêmes sont mutilés dans leur esprit propre. Nous nous rendions compte que là où n’est plus respecté le mystère de Dieu, sa dignité intouchable en chaque homme, non seulement les individus sont menacés, mais l’être humain, lui-même, est en danger.

    Au sein de ce silence paralysant, de cette peur qui nous neutralisait tous, se fit jour une libération, le jour même, où le Cardinal von Galen éleva la voix et rompit cette paralysie de la peur en prenant la défense des malades mentaux, de l’homme lui-même, image de Dieu. À toutes les menaces contre l’homme, issues du calcul du pouvoir et de l’utilité, s’oppose la lumineuse parole de Dieu, par laquelle la Genèse introduit le récit : de la création de l’homme : créons l’homme à notre image, comme notre ressemblance - faciamus hominm ad imaginem et similitudinem nostram, traduit la Vulgate (Gn 1, 26). Mais que faut-il entendre par cette parole ? En quoi consiste la ressemblance divine de l’homme ?

    Ce terme, au sein de l’Ancien Testament est pourrait-on dire, un monolithe ; il n’apparaît plus dans l’Ancien Testament hébraïque, même si le Psaume 8 révèle une parenté intérieure avec lui - “Qu’est donc le mortel, que tu t’en souviennes ?”. Il n’est repris que dans la littérature sapientielle. L’Ecclésiaste (17,2) y fonde la grandeur de l’être humain, sans, à proprement parler, vouloir donner une interprétation de la signification de la ressemblance avec Dieu. Le livre de la Sagesse (2,23) fait un pas de plus, et voit “l’être image de Dieu” essentiellement fondé dans l’immortalité de l’homme : ce qui fait Dieu, Dieu, et le distingue de la créature, c’est précisément son immortalité et sa pérennité. Image de Dieu, la créature est, par le fait même qu’elle participe à l’immortalité - non par sa nature, mais par un don du créateur. L’orientation vers la vie éternelle est ce qui rend l’homme, le “correspondant créé” de Dieu.

    Ici la réflexion pourrait se poursuivre et l’on pourrait dire aussi : la vie éternelle signifie quelque chose de plus qu’une simple subsistance éternelle. Elle est remplie de sens, et ce n’est qu’ainsi qu’elle est, vie qui mérite et vie capable d’éternité. Une réalité ne peut être éternelle qu’à condition de participer à ce qui est éternel : à l’éternité de la vérité et de l’amour. L’orientation vers l’éternité serait donc une orientation vers la communion éternelle d’amour avec Dieu et l’image de Dieu renverrait donc par sa nature même, au-delà de la vie éternelle. Elle ne pourrait en effet être déterminée statiquement, être en lien avec une qualité particulière quelconque, mais elle serait cet être tendu par-delà le temps de la vie terrestre ; cette tension vers le futur ne pourrait être comprise que dans sa dynamique vers l’éternité. Qui nie l’éternité, qui ne voit l’homme “qu’intérieur au monde”, n’a donc, au départ, aucune possibilité de pénétrer l’essence de la ressemblance avec Dieu.

    Ceci n’est qu’évoqué dans le livre de la Sagesse, mais n’a pas été développé dans la suite. Ainsi l’Ancien Testament nous laisse sur une question ouverte, il faut donc donner raison à Épiphane, lequel, face à toutes les tentatives de préciser le contenu de la ressemblance divine, affirme que l’on ne doit pas “chercher à définir où se situe l’image, mais en confesser l’existence dans l’homme, si l’on ne veut pas faire injure à la grâce de Dieu” (Panarion, LXX, 2,7).

    Nous, les chrétiens, en réalité, nous lisons l’Ancien Testament toujours dans la totalité de l’unique Bible, en unité avec le Nouveau Testament, dont nous recevons la clé pour comprendre les textes en toute rectitude. De même que le récit de la création “Au commencement Dieu créa” reçoit son interprétation correcte seulement dans la relecture johannique “Au commencement était le Verbe”, de même, ici aussi. (à suivre)


Cardinal JOSEPH RATZINGER
Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi


(Source: ZENIT.org 19/05/2005)

Saint Augustin, De la grandeur de l'âme

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)


            77. Tu viens d'entendre quelle est la force et la puissance de l'âme, et pour tout dire en un mot : de même que cette âme de l'homme n'est pas égale à Dieu, il faut l'avouer; ainsi doit-on présumer que rien de ce qu'il a créé ne se rapproche davantage de lui. Aussi nous enseigne-t-on divinement et magnifiquement dans l'Eglise catholique que « l'âme ne doit [318] adorer aucune créature, (j'emploie plus volontiers ces paroles, car elles ont été employées quand ou m'a insinué cette doctrine) mais uniquement le Créateur même de toutes choses, de qui, par qui et en qui elles sont toutes, c'est-à-dire le principe immuable, l'immuable sagesse, l'immuable amour, le Dieu unique, véritable et parfait, qui n'a jamais été sans exister, qui existera toujours, qui jamais n'a été et ne sera jamais autrement: rien n'est plus caché ni plus présent que lui ; on découvre difficilement où il est, plus difficilement où il n'est pas; tous ne peuvent être avec lui et nul ne peut être sans lui. Que dire encore de plus incroyable? C'est ce que notre humanité peut affirmer plus légitimement et plus convenablement de lui.

C'est donc ce grand Dieu que seul l'âme doit adorer sans distinction et sans confusion. En effet tout ce que l'âme adore comme étant Dieu elle doit nécessairement le considérer comme étant supérieur à elle-même. Or ni la terre, ni les mers, ni les astres, ni le soleil, ni la lune, ni rien de ce que nous pouvons toucher, ou voir de nos yeux, ni même le ciel où ne peuvent s'élever nos regards ne doivent être estimés au-dessus de la nature de l'âme. Que dis-je ? la raison démontre avec certitude que tout cela est bien inférieur à une âme quelle qu'elle soit; pourvu néanmoins que par amour de la vérité on la suive avec une inébranlable constance et une fidélité à toute épreuve, quand elle mène à travers des chemins inaccoutumés et par conséquent ardus.


78. Outre ces créatures qui tombent sous nos sens, qui occupent un espace quelconque et sur lesquelles l'emporte sans contredit l'âme humaine, nous venons de le rappeler, s'il est autre chose dans l'univers créé par Dieu, c'est au-dessous de l'âme ou égal à elle; au-dessous, comme l'âme de la bête; égal, comme celle de l'ange. Mais il n'est rien au-dessus, et s'il y avait quelque chose, ce serait l'oeuvre du péché, non de la nature. Le péché cependant ne détériore pas l'âme jusqu'à la mettre au-dessous ni même au niveau de l'âme de la bête.


Elle ne doit donc adorer que Dieu, parce que seul il est son auteur. Quant aux hommes, si sages et si parfaits qu'ils soient, ou plutôt quant aux autres âmes raisonnables et déjà bienheureuses, il faut seulement les aimer, les imiter et avoir pour elles la déférence qui convient à leur mérite et à leur rang. Il est dit en effet : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui (1). » Si nos parents sont dans l'erreur ou dans la peine, sachons qu'il faut leur porter secours autant qu'on le peut et qu'il est commandé; mais nous devons comprendre en faisant ainsi le bien, que nous sommes les instruments de Dieu. Ne nous laissons pas séduire non plus par l'amour de la vaine gloire et ne nous attribuons rien en propre, ce qui suffirait pour nous précipiter de bien haut et nous plonger dans l'abîme. Ne haïssons pas les hommes tyrannisés par les vices, mais les vices mêmes; non pas les pécheurs, mais leurs péchés. Car nous devons désirer qu'on prête à tous une main secourable, même à ceux qui nous ont blessés, à ceux qui veulent nous nuire par eux-mêmes ou par d'autres.


        Telle est la religion vraie, parfaite, unique, au moyen de laquelle doit se réconcilier avec Dieu l'âme qui possède la grandeur dont nous nous occupons , et par laquelle elle se rend cligne de la liberté ? Dieu en effet nous délivre de tout ce qui peut nous rendre esclaves; rien n'est plus avantageux que de lui être soumis, la parfaite et unique liberté consiste à lui plaire en le servant.


Mais je m'aperçois que j'ai presque franchi les bornes que je m'étais fixées et que depuis longtemps j'ai dit beaucoup de choses sans te questionner. Je ne m'en repens pas néanmoins; car ces vérités sont répandues dans les nombreuses Ecritures de l'Eglise. Il  semble avantageux de les avoir réunies comme nous l'avons fait ; on ne peut toutefois les comprendre pleinement avant que parvenu au quatrième de ces sept degrés, courageux et fidèle à la piété, occupé d'acquérir la santé et la force nécessaires pour les comprendre, on ne les examine toutes en détail avec toute l'attention et toute la pénétration possibles. Il y a effectivement dans chacun de ces degrés, une beauté distincte et particulière; et nous ferions mieux de les nommer des actes.

 
1. Deut VI, 13. Matth. IV, 10.

Saint Augustin, De la grandeur de l'âme, ch. XXXIV
 Traduit par M. l’abbé MORISOT.
(Oeuvres complètes de Saint Augustin, Bar-Le-Duc, 1863, Tome III.)

(Edition numérique: www.abbaye-saint-benoit.ch)

Blaise Pascal, Trois discours sur la condition des grands (3)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Troisième discours


    Je vous veux faire connaître, Monsieur, votre condition véritable; car c'est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce, à votre avis, d'être grand seigneur? C'est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu'ils se soumettent à vous: sans cela ils ne vous regarderaient pas seulement; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu'ils vous rendent obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent et dont ils voient que vous disposez.

    Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance: ainsi il est proprement le roi de la charité.

    Vous êtes de même environné d'un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de peu d'étendue; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre; ils sont comme vous des rois de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force, c'est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.

    Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu'elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n'est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs, soulagez leurs nécessités; mettez votre plaisir à être bien faisant; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.

    Ce que je vous dis ne va pas bien loin; et si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l'avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête; mais en vérité c'est toujours une grande folie que de se damner; et c'est pourquoi il n'en faut pas demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D'autres que moi vous en diront le chemin: il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien connaître l'état véritable de cette condition.

Blaise Pascal, Trois discours sur la condition des grands (2)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Second discours


    Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l'on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû; car c'est une injustice visible: et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu'ils en ignorent la nature.

    Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l'autre les roturiers, en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pour quoi cela? Parce qu'il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l'établissement: après l'établissement elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler

    Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l'âme ou du corps, qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la force. Nous devons quelque chose à l'une et à l'autre de ces grandeurs; mais comme elles sont d'une nature différente, nous leur devons aussi différents respects.

    Aux grandeurs d'établissement, nous leur devons des respects d'établissement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d'une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs

    Mais pour les respects naturels qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles; et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

    Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d'établissement, ou à exiger les respects d'établissement pour les grandeurs naturelles. M. N... est un plus grand géomètre que moi; en cette qualité il veut passer devant moi: je lui dirai qu'il n'y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle; elle demande une préférence d'estime, mais les hommes n'y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui, et l'estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentez pas que je me tienne découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne vous la pourrais refuser avec justice; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n'y réussirez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.


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