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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

#la vache qui rumine (annee a)

Jean Paul II, L'oppostion entre la vie et la mort

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
57 Dans l'opposition paulinienne entre l'"Esprit" et la "chair" s'inscrit aussi l'opposition entre la "vie" et la "mort". Il s'agit là d'un grave problème, et il faut dire aussitôt à ce propos que le matérialisme, comme système de pensée, dans toutes ses versions, signifie l'acceptation de la mort comme terme définitif de l'existence humaine. Tout ce qui est matériel est corruptible et, par conséquent, le corps humain (en tant qu'"animal") est mortel. Si l'homme, dans son essence, n'est que "chair", la mort demeure pour lui une frontière et un terme infranchissables. On comprend alors comment on arrive à dire que la vie humaine n'est rien d'autre qu'un "exister pour mourir".

Il faut ajouter que, à l'horizon de la civilisation contemporaine - spécialement là ou elle s'est le plus développée du point de vue technique et scientifique -, les signes et les signaux de mort sont devenus particulièrement présents et fréquents. Il suffit de penser à la course aux armements et au danger qu'elle comporte d'une autodestruction nucléaire. D'autre part, tous peuvent constater de plus en plus la situation grave de vastes régions de notre planète, affectées par l'indigence et la faim porteuses de mort. Il ne s'agit pas seulement de problèmes économiques, mais aussi et avant tout de problèmes éthiques. Cependant, à l'horizon de notre époque s'accumulent des "signes de mort" encore plus sombres: l'usage s'est répandu - et en certains lieux il risque de devenir presque une institution - d'ôter la vie aux êtres humains avant même leur naissance, ou avant qu'ils ne soient arrivés au seuil naturel de la mort. Il faut ajouter que, malgré tant de nobles efforts en faveur de la paix, de nouvelles guerres ont éclaté et sont en cours: elles privent de la vie ou de la santé des centaines de milliers d'êtres humains. Et comment ne pas rappeler les attentats contre la vie humaine qui viennent du terrorisme, organisé même à l'échelle internationale?

Hélas, ce n'est là qu'une esquisse partielle et incomplète du tableau de mort qu'on est en train de composer à notre époque, alors que nous sommes de plus en plus proches de la fin du deuxième millénaire du christianisme. Est-ce que, des sombres couleurs de la civilisation matérialiste et en particulier de ces signes de mort qui se multiplient dans le cadre sociologique et historique ou elle s'est développée, ne monte pas, plus ou moins consciente, une nouvelle invocation à l'Esprit qui donne la vie? En tout cas, même indépendamment de l'ampleur des espoirs ou des désespoirs humains, comme des illusions ou des duperies, qui résultent du développement des systèmes matérialistes de pensée et de vie, la certitude chrétienne demeure que l'Esprit souffle ou il veut et que nous possédons "les prémices de l'Esprit", que, par conséquent, nous pouvons sans doute endurer les souffrances du temps qui passe, mais "nous gémissons... intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps" (Cf. Rm 8,23), c'est-à-dire de tout notre être humain qui est corporel et spirituel. Oui, nous gémissons, mais dans une attente chargée d'une espérance indéfectible, justement parce que Dieu, qui est Esprit, s'est rendu proche de cet être humain que nous sommes. Dieu le Père, "en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché" (Rm 8,3). Au sommet du mystère pascal, le Fils de Dieu, fait homme et crucifié pour les péchés du monde, s'est présenté au milieu de ses Apôtres après la résurrection, il a envoyé sur eux son souffle et il a dit: "Recevez l'Esprit Saint". Ce "souffle" continue toujours. Et voici que "l'Esprit vient au secours de notre faiblesse" (Rm 8,26).


Dominum et vivificantem

Jean Paul II, Le matérialisme et les désirs de l'esprit

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
56 Malheureusement, la résistance à l'Esprit Saint, que saint Paul souligne dans sa dimension intérieure et subjective comme une tension, une lutte, une rébellion survenant dans le coeur humain, trouve, aux diverses époques de l'histoire, et spécialement à l'époque moderne, sa dimension extérieure, concrétisée, dans le contenu de la culture et de la civilisation, par les systèmes philosophiques, les idéologies, les programmes d'action et de formation des comportements humains. Elle trouve son expression la plus importante dans le matérialisme, aussi bien sous sa forme théorique, comme système de pensée, que sous sa forme pratique, comme méthode de lecture et d'évaluation des faits et aussi comme programme pour des comportements correspondants. Le système qui a donné le plus grand développement à cette forme de pensée, d'idéologie et de praxis, et qui l'a portée aux plus extrêmes conséquences sur le plan de l'action, est le matérialisme dialectique et historique, encore reconnu comme le noyau substantiel du marxisme.

Par principe et en fait, le matérialisme exclut radicalement la présence et l'action de Dieu, qui est esprit, dans le monde et par-dessus tout dans l'homme, pour la raison fondamentale qu'il n'accepte pas son existence, puisqu'il est, en soi et dans son programme, un système athée. L'athéisme est le phénomène impressionnant de notre temps: le Concile Vatican II lui a consacré quelques pages significatives (Cf. Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 19-21). Même si l'on ne peut parler de l'athéisme de manière univoque, et si l'on ne peut le réduire exclusivement à la philosophie matérialiste, étant donné qu'il existe diverses formes d'athéisme et que l'on peut dire sans doute que ce mot est souvent employé dans un sens équivoque, il est toutefois certain qu'un matérialisme véritable, au sens propre du terme, a un caractère athée, lorsqu'on l'entend comme une théorie qui explique la réalité et lorsqu'on l'adopte pour premier principe de l'action personnelle et sociale. L'horizon des valeurs et des fins de l'agir que le matérialisme détermine est étroitement lié à l'interprétation de la totalité de la réalité comme "matière". Si, parfois, il parle encore de l'"esprit" et des "questions de l'esprit", par exemple dans le domaine de la culture ou de la morale, il le fait seulement en considérant certains faits comme dérivés (épiphénomènes) de la matière, qui est, selon ce système, la forme unique et exclusive de l'être. Il s'ensuit que, selon cette interprétation, la religion ne peut se comprendre que comme une sorte d'"illusion idéaliste", à combattre selon les manières et les méthodes les plus appropriées aux lieux et aux circonstances historiques, pour l'éliminer de la société et du coeur même de l'homme.

On peut donc dire que le matérialisme est le développement systématique et cohérent de la "résistance" et de l'opposition dénoncées par saint Paul lorsqu'il dit: "La chair ... s'oppose à l'esprit". Cette réalité conflictuelle est cependant réciproque, comme le souligne l'Apôtre dans la seconde partie de son aphorisme: "L'esprit s'oppose à la chair". Celui qui veut vivre selon l'Esprit, en acceptant son action salvifique et en s'y conformant, ne peut pas ne pas repousser les tendances et les prétentions de la "chair", qu'elles soient intérieures ou extérieures, y compris dans leur expression idéologique et historique de "matérialisme" antireligieux. Sur cette toile de fond si caractéristique de notre temps, il faut souligner les "désirs de l'esprit" dans la préparation du grand Jubilé: ils sont des appels qui résonnent dans la nuit d'une nouvelle période d'Avent, au terme de laquelle, comme il y a deux mille ans, "toute chair verra le salut de Dieu" (Lc 3,6 cf. Is 40,5). Voilà une possibilité et une espérance que l'Eglise confie aux hommes d'aujourd'hui. Elle sait que la rencontre, l'affrontement entre, d'une part, les "désirs contraires à l'Esprit", qui caractérisent tant d'aspects de la civilisation contemporaine spécialement en certains domaines, et, d'autre part, les "désirs contraires à la chair" - avec le fait que Dieu s'est rendu proche de nous, avec son Incarnation, avec la communication toujours nouvelle qu'il fait de lui-même dans l'Esprit Saint -, peut présenter en certains cas un caractère dramatique et aboutir peut-être à de nouvelles défaites humaines. Mais l'Eglise croit fermement que, pour sa part, Dieu ne cesse de se donner lui-même pour le salut, de venir pour le salut, et, au besoin, de "manifester le péché" pour le salut, par l'Esprit.


Dominum et vivificantem

Jean Paul II, La chair s'oppose à l'esprit et l'esprit à la chair

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
55 Hélas, l'histoire du salut le montre, cette proximité et cette présence de Dieu à l'homme et au monde, cette admirable "condescendance" de l'Esprit, rencontre dans notre réalité humaine résistance et opposition. Quelle éloquence revêtent, de ce point de vue, les paroles prophétiques du vieillard Syméon qui, "poussé par l'Esprit", vint au Temple de Jérusalem, pour annoncer devant le nouveau-né de Bethléem qu'il devait "amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël, signe en butte à la contradiction"! (Lc 2,27.34) L'opposition à Dieu, qui est Esprit invisible, naît déjà, dans une certaine mesure, sur le terrain de la différence radicale du monde par rapport à Lui, c'est-à-dire de sa "visibilité" et de sa "matérialité" par rapport à Lui qui est "invisible" et "Esprit au sens absolu"; elle naît de son imperfection naturelle et inévitable par rapport à Lui, l'être absolument parfait. Mais l'opposition devient conflit, rébellion, sur le plan éthique, à cause du péché qui prend possession du coeur humain, dans lequel "la chair s'oppose à l'esprit et l'esprit à la chair" (Ga 5,17). Ce péché, l'Esprit Saint doit le "mettre en lumière" dans le monde, comme nous l'avons dit.

Saint Paul est celui qui décrit avec une particulière éloquence la tension et la lutte qui agitent le coeur humain. "Ecoutez-moi - lisons-nous dans la Lettre aux Galates -: marchez sous l'impulsion de l'Esprit et vous n'accomplirez plus ce que la chair désire. Car la chair, en ses désirs, s'oppose à l'esprit et l'esprit à la chair; entre eux, c'est l'antagonisme; aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez" (Ga 5,16-17). Déjà dans l'homme, parce qu'il est un être composé, esprit et corps, il existe une certaine tension, il se déroule une certaine lutte de tendances entre l'"esprit" et la "chair". Mais cette lutte, en fait, appartient à l'héritage du péché, elle en est une conséquence et, en même temps, une confirmation. Elle fait partie de l'expérience quotidienne. Comme l'écrit l'Apôtre: "On sait bien tout ce que produit la chair: fornication, impureté, débauche, ... orgies, ripailles et choses semblables". Il s'agit là des péchés qu'on pourrait qualifier de "charnels". L'Apôtre en ajoute d'autres encore: "Haines, discorde, jalousie, ... dissensions, divisions, scissions, sentiments d'envie ..." (Cf. Ga 5,19-21). Tout cela constitue "les oeuvres de la chair".

Mais à ces oeuvres qui sont indubitablement mauvaises, Paul oppose "le fruit de l'Esprit", qui est "charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi" (Ga 5,22-23). Du contexte, il ressort clairement que, pour l'Apôtre, il ne s'agit pas de mépriser et de condamner le corps qui, avec l'âme spirituelle, constitue la nature de l'homme et sa personnalité de sujet; il traite, par contre, des oeuvres ou plutôt des dispositions stables - vertus et vices - moralement bonnes ou mauvaises, qui sont le fruit de la soumission (dans le premier cas) ou au contraire de la résistance (dans le second cas) àl'action salvatrice de l'Esprit Saint. C'est pourquoi l'Apôtre écrit: "Puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit nous fasse aussi agir" (Ga 5,25). Et dans d'autres passages: "Ceux en effet qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel; ceux qui vivent selon l'esprit, ce qui est spirituel". "Vous êtes sous l'emprise de l'Esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en vous" (Cf. Rm 8,5.9). L'opposition que saint Paul montre entre la vie "selon l'Esprit" et la vie "selon la chair" entraîne une autre opposition: celle de la "vie" et celle de la "mort". "Le désir de la chair, c'est la mort, tandis que le désir de l'esprit, c'est la vie et la paix"; d'ou l'avertissement: "Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les oeuvres du corps, vous vivrez" (Rm 8,6.13).

Tout bien considéré, il y a là une exhortation à vivre dans la vérité, c'est-à-dire selon les exigences de la conscience droite, et il s'agit, en même temps, d'une profession de foi dans l'Esprit de vérité, celui qui donne la vie. Le corps, en effet, "est mort en raison du péché, mais l'Esprit est vie en raison de la justice"; "ainsi donc ... nous sommes débiteurs, mais non point envers la chair pour vivre selon la chair" (Rm 8,10.12). Nous sommes plutôt débiteurs envers le Christ qui, dans le mystère pascal, a accompli notre justification, en nous obtenant l'Esprit Saint: "Quelqu'un a payé le prix de votre rachat" (1Co 6,20).

Dans les textes de saint Paul se superposent et s'imbriquent la dimension ontologique (la chair et l'esprit), la dimension éthique (le bien et le mal moral), la dimension pneumatologique (l'action de l'Esprit Saint dans l'ordre de la grâce). Ses paroles (spécialement dans les Lettres aux Romains et aux Galates) nous font connaître et ressentir vivement la vigueur de la tension et de la lutte qui se déroulent dans l'homme entre, d'un côté, l'ouverture à l'action de l'Esprit Saint, et, de l'autre, la résistance et l'opposition à son égard, à son don salvifique. Les termes ou les pôles opposés sont, de la part de l'homme, ses limitations et son caractère pécheur, points névralgiques de sa réalité psychologique et éthique; et, de la part de Dieu, le mystère du Don, ce don incessant de la vie divine dans l'Esprit Saint. Qui sera victorieux? Celui qui aura su accueillir le Don.


Dominum et vivificantem

Catéchisme de l'Église catholique, La lutte entre l'esprit et la chair

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
2516 Déjà dans l'homme, parce qu'il est un être composé, esprit et corps, il existe une certaine tension, il se déroule une certaine lutte de tendances entre l'"esprit" et la "chair". Mais cette lutte, en fait, appartient à l'héritage du péché, elle en est une conséquence et, en même temps, une confirmation. Elle fait partie de l'expérience quotidienne du combat spirituel:

Pour l'Apôtre, il ne s'agit pas de mépriser et de condamner le corps qui, avec l'âme spirituelle, constitue la nature de l'homme et sa personnalité de sujet; il traite, par contre, des oeuvres ou plutôt des dispositions stables - vertus et vices - moralement bonnes ou mauvaises, qui sont le fruit de la soumission (dans le premier cas) ou au contraire de la résistance (dans le second cas) à l'action salvatrice de l'Esprit Saint. C'est pourquoi l'Apôtre écrit: "Puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit nous fasse aussi agir" (Ga 5,25).

Saint Paul, 'Le plus grand missionnaire de tous les temps' (6)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
Enseignement du Pape Benoît XVI sur l’Apôtre Saint Paul

 

Le Pape Benoît XVI a, à plusieurs reprises, fait appel ou présenter la figure de l’Apôtre des Nations au cours de son pontificat. Dès le début, le 25 avril 2005, le Saint Père a voulu se rendre sur le tombeau de saint Paul pour « raviver dans la foi cette « grâce de l’apostolat » »[1].

 

L’Apôtre est perçu tout d’abord comme celui qui, par excellence, à travailler à l’annonce de l’Evangile aux nations. Si la première tâche de l’Eglise est la mission, le successeur de Pierre voulait commencer son ministère par un pèlerinage « aux racines de la mission. »[2]

 

Il fera fréquemment référence à la figure de Paul lors de la fête des saints Apôtres Pierre et Paul et lors de la célébration des secondes vêpres de la solennité de la conversion de l’apôtre Paul à saint Paul hors les Murs, en conclusion de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Il développera plus particulièrement la figure et la théologie de l’Apôtre lors des audiences des mercredi 25 octobre, 8, 15 et 22 novembre 2006, et enfin, lors de l’annonce de l’année paulinienne il présentera celui-ci comme modèle à contempler et imiter.

 

La personne de Paul est au cœur de la contemplation du Saint Père. Il souligne la radicalité de la rencontre avec le Christ et comment cette révélation sur la route de Damas est à la source de toute la théologie de l’Apôtre.  « Paul compris en un instant ce qu’il devait ensuite exprimer à travers ses écrits, que l’Eglise forme un corps unique dont le Christ est la tête. Ainsi de persécuteur des chrétiens, il devint Apôtre des nations. »[3]

 

Le pape Benoît XVI souligne la conscience apostolique de Paul. Il sait être envoyé suite à une élection divine[4]. Ce choix divin, manifestation de son amour miséricordieux pour l’Apôtre, est la raison de l’implication personnelle de Paul dans sa mission. Ce don de soi est la principale cause de la fécondité de son apostolat[5]. La vie de l’Apôtre Paul, dont le Saint Père retrace les grandes étapes dans l’audience publique du 25 octobre 2006, se caractérise par la centralité de la personne du Christ en celle-ci et par le souffle universel qui caractérise l’apostolat de l’Apôtre. Si Paul a pu affronter les difficultés nombreuses de ses voyages, c’est parce qu’il était embrasé d’amour par et pour le Christ (2 Co 5,14-15). Le martyr apparaît alors comme une conséquence logique, expression ultime d’un amour total conduisant à l’identification au Divin Maître y compris dans la mort.

 

Le message de Paul, selon le Saint Père, se distingue par un christocentrisme (audience du 8 novembre), par l’action de l’Esprit Saint (audience du 15 novembre) dans le cœur du baptisé et par théologie de l’Eglise (audience du 22novembre).

 

Le Christ justifie l’homme en l’accueillant « par la justice miséricordieuse de Dieu » et en entrant dans une communion profonde avec lui grâce au pardon des péchés. C’est l’expérience fondamentale faite lors de la conversion de l’Apôtre. L’homme est donc justifié par la foi. La seconde composante qui illustre ce christocentrisme est l’identité chrétienne définie comme « le fait de ne pas se chercher soi-même, mais se recevoir du Christ, et se donner avec le Christ, et ainsi participer personnellement à l’histoire du Christ lui-même. » [6] La vie de l’Apôtre devient manifestation de la vie du Christ.



[1] Visite du Saint Père à la Basilique de Saint Paul hors les murs, 25 avril 2005, Homélie. Tous les textes sont cités d’après la traduction de l’Osservatore Romano.

[2] Idem.

[3] Célébration des secondes vêpres de la conversion de l’Apôtre Paul en conclusion de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, Homélie, 25 janvier 2006.

[4] Célébration des premières vêpres de la solennité des Saints Apôtres Pierre et Paul, Homélie, 28 juin 2007.

[5] Idem.

[6] Audience du mercredi 8 novembre 2006.


(Dossier par P. Jean Baptiste Edart - Agence Fides 28/06/2008; Directeur Luc de Mata)

 

 


Saint Paul, 'Le plus grand missionnaire de tous les temps' (4)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

La mission de Paul

 

Nous avons vu l’origine de la mission et son sens pour Paul. Nous développons maintenant les aspects concrets de cette mission. Avait-il une stratégie, comment faisait il, comment communiquait il ? Autant de questions qui intéressent directement toute personne engagée dans l’annonce de l’Evangile.

 

Une stratégie pour la mission ?

 

Conduit par l’Esprit

 

            Paul s’adresse d’abord aux juifs et ensuite aux païens, mais il sait devoir s’adresser aux non juifs. Paul était missionnaire pour les deux peuples (Rm 1,16). L’arrière plan stratégique de Paul était simple : il voulait dans l’accomplissement de sa charge annoncer aux païens l’Evangile, particulièrement dans les lieux où cela n’avait jamais été fait (Ga 2,7 ; Rm 15,14-21). Paul allait de ville en ville sur les principales routes romaines, en Arabie, Syrie et Cilicie, à Chypre, en Asie Mineure, en Macédoine et en Achaïe et, ainsi avait-il aussi prévu, en Espagne. Paul s’en remet à la volonté de Dieu pour son parcours missionnaire. Même s’il établit des projets pour ses voyages, il reste sensible à l’action de l’Esprit Saint et se laisse conduire par celui-ci (Ac 16,9) qui souvent le guide à travers les persécutions. Celles-ci sont la cause de nombreux déplacements de Paul le conduisant à fuir : Antioche (At 13,50-51) ; Iconium (14,5-6) ; Lystre (14,19-20) ; Philippes (16,19-40) ; Thessalonique (17,5-9), Bérée (17,13-14) et Ephèse (20,1).

 

La synagogue, la place publique

 

            La stratégie de Paul s’est concentrée sur les centres urbains, sur les centres d’administration romaine, de culture grecque et de présence juive, afin que l’Evangile se diffuse des communautés fondées en ces lieux dans le pays environnant.

 

Lorsque l’Apôtre arrive dans une ville, le premier lieu où il se rend est la synagogue le jour de shabbat pour participer au culte. Etranger, il est invité par les autorités religieuses à donner son interprétation de la Torah. C’est l’occasion pour lui de prendre la parole et d’annoncer le Christ ressuscité. D’un point de vue stratégique, les païens qui adhéraient au Dieu d’Israël, les « craignant Dieu », étaient les meilleures cibles pour une annonce aux païens. En annonçant l’Evangile dans les synagogues Paul touchait ces personnes. Cette référence à la synagogue reste une constante dans la vie de Paul. Même à la fin de sa vie, arrivant à Rome, il invite les juifs à venir l’écouter chez lui (Ac 28).

 

            En ce qui concerne le milieu païen, le récit de la prédication sur l’Agora à Athènes (Ac 17,16-34) permet de penser que Paul allait habituellement en ces lieux de la vie publique pour prêcher. Il n’hésitait pas à profiter de toutes les occasions possibles pour annoncer l’Evangile du Christ, y compris en prison (Ac 16,25-34), ce qui nous vaudra un très beau récit de la conversion d’une famille entière.

 

Les maisons privées

            Un autre lieu essentiel à la mission sont les maisons privées. La vie de la première communauté chrétienne est étroitement liée avec la maison. Celle-ci comprends à la fois la famille et ses familiers (serviteurs, esclaves). Ce lieu est tout à la fois le point d’appui, le lieu de la communauté pour l’assemblée dominicale, mais aussi la base arrière du missionnaire. Rien de nouveau pour des croyants issus du judaïsme, ceux-ci ayant aussi l’habitude de se réunir en des lieux privés. La maison privée a d’autres avantages. La célébration de l’eucharistie était suivie ou précédée d’un repas. Ce lieu assurait aussi une certaine discrétion qui allait rapidement devenir nécessaire, que ce soit pour échapper à la persécution romaine ou à la haine de la synagogue.

 

Il est intéressant de noter que Paul invite l’épouse d’un païen à ne pas quitter son mari (1 Co 7,13-14). Ceci est d’autant plus intéressant lorsqu’on sait que la maison était le lieu du culte familial. Les dieux païens avaient leur autel. Le pater familias pouvait très bien se rendre dans les temples païens pour prier ou exercer une fonction sacerdotale. Il pouvait aussi régulièrement se rendre au bordel, comportement très fréquent alors. A plusieurs reprises on voit toute une « famille » se convertir : la famille de Lydie et du gardien de prison à Philippe (Ac 16,14-15.32-34), à Corinthe la famille de Crispus et de Stéphanas (Ac 18,8 ; 1 Co 1,16 ; 16,15). Les études architecturales montrent que l’on pouvait, suivant la taille de la maison, accueillir entre 20 et 100 personnes.

 

Les auditeurs de Paul

 

            Paul s’adressait à toutes les couches de la société. Si les corinthiens étaient des gens de condition sociale très basse, et si les noms indiqués en Rm 16 renvoie aussi à une condition sociale simple, Luc rapporte à plusieurs reprises que Paul a été en contact avec des personnes appartenant aux couches supérieures de la société : Lydie la marchande de pourpre, mais aussi des femmes de la bonne société à Thessalonique et Berée (Ac 17,4.12) ainsi que des Asiarques (Ac 19,31). Ces derniers sont décrits comme amis de Paul. Il est donc probable qu’ils soient le fruit de sa prédication. Ac 13,7 nous rapporte l’exemple de Sergius Paulus, proconsul a Paphos.

 

La rencontre avec le proconsul Festus et le roi Agrippa est intéressante car elle nous montre Paul s’adressant à des personnages au sommet de l’échelle sociale. Face à Festus qui l’accuse d’être fou, Paul répond en faisant appel au roi Agrippa qui croit aux prophètes (Ac 26,27). Il conclut en émettant le vœu que tôt ou tard, tous les auditeurs deviennent semblables à lui, c'est-à-dire croyant (Ac 26,29). Ce passage d’une plaidoirie à un discours missionnaire montre non seulement le courage de Paul, mais que la mission est toujours possible parmi les juifs. D’après 2 Tm 4,16-17, Paul a aussi proclamé l’Evangile durant son procès romain : « La première fois que j'ai eu à présenter ma défense, personne ne m'a soutenu. Tous m'ont abandonné ! Qu'il ne leur en soit pas tenu rigueur ! Le Seigneur, lui, m'a assisté et m'a rempli de force afin que, par moi, le message fût proclamé et qu'il parvînt aux oreilles de tous les païens. Et j'ai été délivré de la gueule du lion. »

 

Ces contacts et les conversions dans ces milieux permet d’obtenir des appuis politiques, mais aussi d’avoir des lieux suffisamment vastes où se retrouver et témoigne que l’Evangile touche toutes les couches de la société. Toutefois, rien n’indique dans ces textes que Paul eut une stratégie concernant ces milieux.

 

Durée des missions citadines.

 

            Une lecture un peu rapide des Actes des  Apôtres ou des lettres de Paul pourrait donner l’impression que Paul passait de ville en ville sans s’attarder très longtemps. Il n’en est rien. Ses missions s’étalaient sur plusieurs mois ou plusieurs années. Pour la mission en Syrie (Antioche) Ac 11,26 parle d’une année. La mission en Macédoine et Achaie dure trois ans de 49 à 51. Paul fonde alors au moins 4 communautés : Philippe, Thessalonique, Bérée et Corinthe. Paul passe un an et demi (Ac 18,11) à Corinthe (février mars 50 à septembre 52). La mission d’Asie entre 52 et 55 se concentre à Ephèse où Paul travaille trois années (Ac 20,31) : il enseigne trois mois dans la synagogue (Ac 19,8), deux ans dans l’école de Tyrannos, et encore un temps supplémentaire non précisé (Ac 19,22). Le missionnaire sait devoir passer du temps avec les personnes pour leur transmettre la foi.

 

Comment Paul communique-t-il ?

 

            La fécondité de l’Apôtre pourrait nous rendre envieux ! Une lecture approfondie de ses épîtres et des Actes des Apôtres nous révèle la raison de cette extraordinaire destinée. L’Apôtre, nous l’avons vu, est un vase d’argile, fragile et faible. Mais il est habité par la puissance de Dieu, par l’Esprit Saint. Cette action de l’Esprit, Paul cherche par tous les moyens à la faciliter. Ce sera le premier point que nous présenterons. Paul fait tout pour et par l’Evangile. Cette annonce de l’Evangile se fait essentiellement à travers deux moyens : la prédication, l’exercice des charismes.

 

Tout par et pour l’Evangile

 

            La condition première pour l’exercice de la mission selon l’Apôtre est la cohérence de vie. Sa vie elle même doit être proclamation de l’Evangile. Il ne doit en rien être un obstacle à cette proclamation. Paul va exprimer cela à travers un aspect particulier. Il refuse d’être à la charge des communautés qu’il visite et où il annonce l’Evangile alors qu’il reconnaît par ailleurs le droit au prédicateur à vivre de sa prédication. 1 Co 9 nous présente une très belle réflexion de l’Apôtre sur ce point. Il refuse, alors qu’il aurait droit au fruit de son labeur, à profiter de sa responsabilité. La raison fondamentale est la suivante : « Nous supportons tous pour ne pas créer d’obstacle à l’Evangile du Christ. » (1 Co 9,12) Ce choix de Paul est présenté en fait comme une nécessité. Il a conscience qu’annoncer l’Evangile est une charge qui lui a été confiée : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! » (1 Cor 9,16) Il n’en n’a pas l’initiative. Sa récompense réside dans le fait même d’annoncer l’Evangile gratuitement. Pour cela il se fait tout à tous !

 

La seule communauté dont il acceptera un soutien financier direct est la communauté de Philippes. Alors que Paul était en prison, celle-ci lui envoie un don bien nécessaire en cette période de détresse où le travail lui était impossible. Les prisonniers ne mangeaient souvent que ce que les familles et amis apportaient ! Emprisonné, Paul ne pouvait continuer à fabriquer des tentes.

 

La prédication

 

            Paul est un maître de prédication. Une lecture un peu rapide de ses lettres pourrait laisser penser qu’il parlait sans préparation particulière, « inspiré » directement par l’Esprit, contrastant ainsi avec les rhéteurs sophistes de l’époque aux discours ampoulés et souvent bien creux. Il n’en est rien. 1 Co 2,1-5 nous révèle les mécanismes fondamentaux de sa prédication. Certes, Paul s’oppose à cette rhétorique creuse, à la recherche de brillance, très en vogue à cette époque. Mais il a été à bonne école et sait qu’elle efficacité donne à un discours une bonne mise en œuvre des règles fondamentales de la rhétorique grecque. Il met cette connaissance au service de l’Evangile. Ce passage de 1 Co 2 nous donne un enseignement précieux qu’il convient de regarder de près.

 

            Sous une critique apparente de l’art du discours, Paul développe une théologie de la prédication. L’Apôtre rappelle tout d’abord que sa mission est la proclamation de Jésus comme messie, mais messie crucifié. Cette proclamation de la mort du Seigneur est centrale. Ceux qui participent au repas du Seigneur proclament sa mort (1 Co 11,26), la parole de Dieu est proclamée dans les synagogues (Ac 13,5). Il dit à l’Eglise de Rome que sa foi est proclamée dans tout l’univers (Rm 1,8). C’est le fait d’une présentation dans le domaine public qui est souligné. On ne doit pas comprendre nécessairement cela comme une proclamation en public, sur des places ou dans des édifices publics. Cela aurait contraint Paul à assumer le statut d’orateur public, ce qui aurait nuit à son statut à Corinthe. Mais la proclamation reste publique, c'est-à-dire qu’il ne communique pas un enseignement ésotérique à un groupe d’initiés, mais des événements à tous ceux qui veulent écouter.

 

            Paul refuse d’employer, comme le font les rhéteurs de l’époque, ce qui plaît à l’auditoire et qui empêcherait l’évangile d’être entendu. Il renonce à prêcher en vue d’obtenir un effet dans le sens de parader devant un auditoire séduit. Cette proclamation est l’annonce du mystère de la Croix. Il ne veut rien savoir d’autre que le Christ crucifié. C’est là tout le contenu de son message, le reste n’est que commentaire. Lui même incarne celui-ci. Le Christ crucifié vit en lui (Ga 2,20).

Il dit avoir prêché tout craintif et tremblant, ce qui ne manque pas de nous surprendre tant sa force de caractère transparaît dans ses lettres. En fait, ces deux termes forment une expression particulière qui vient de l’Ancien Testament. Elle est habituellement employée pour désigner l’attitude de la personne qui fait face à un ennemi hostile ou à un assaut mortel (Ex 15,16 ; Dt 2,25 ; Jdt 2,28 ; Ps 54,6 ; Is 19,16). La prédication est un combat. Cette faiblesse au milieu des corinthiens n’était donc pas une maladie quelconque. Elle est le contexte où se révèle la puissance de Dieu. Cela se vérifie en 1 Co 1,27-29 ou 2 Co 12,9 (« ma grâce te suffit »). Cette attitude contraste totalement avec l’attitude très confiante des sophistes. Paul n’est précisément pas un orateur qui vient divertir les foules.

 

            Cette conscience du caractère particulier de la prédication est explicité dans les versets 4 et 5 à travers un ensemble de jeux de mots très fins. Plusieurs des termes employés par Paul ont un double sens que nos traductions françaises sont bien incapables de rendre. Il utilise des mots qui ont un sens dans le vocabulaire religieux, mais aussi un sens technique dans la rhétorique. L’Esprit Saint est présenté comme celui qui persuade les cœurs. Cette phrase attribue à l’Esprit Saint le pouvoir de persuasion. C’est lui le rhéteur ! Et le résultat de cette « démonstration » (terme technique de la rhétorique) n’est pas une simple preuve, conviction, mais la foi, concepts tous exprimés à travers le même mot grec traduit par « foi » dans nos bibles ! L’ironie est grande. La puissance de l’Esprit contraste avec la faiblesse de Paul et la puissance démonstrative de l’Esprit contraste avec la puissance persuasive de mots appartenant à la sagesse humaine.

 

            Au-delà du contexte historique qui détermine en partie le discours de l’Apôtre, nous pouvons relever quelques éléments importants pour l’annonce de l’Evangile. Le message est centré sur le mystère de la Croix, c'est-à-dire sur le salut. Le média doit être soumis à son contenu, plus même, il doit en favoriser la visibilité. Le fruit de l’annonce est la foi, et non une persuasion. La foi chez Paul est caractérisée par l’obéissance (cf. Rm 1,18). Elle est adhésion à la personne et à la parole du Christ. Celle-ci est le fruit de l’action de l’Esprit Saint qui s’avère être le vrai locuteur, au-delà de la personne du missionnaire. Celui-ci se doit d’agir avec « crainte et tremblement ». Cela signifie à la fois qu’il s’agit d’une situation précaire, d’un combat, mais aussi qu’il doit être conscient que c’est une action divine. Il se tient en présence de Dieu. L’œuvre missionnaire est donc une œuvre éminemment théologale. La finesse de la composition du passage qui sait utiliser tous les artifices de la rhétorique, montre que cela ne veut pas dire pauvreté de langage ou naïveté, mais bien au contraire. Tous les moyens donnés par le langage pour transmettre ce message sont utilisés.

 

Les charismes et les miracles

 

            La question des charismes et des miracles ne doit pas être sous-évaluée ni surévaluée. Les Actes des Apôtres nous permettent de prendre conscience que les miracles ne sont pas la principale cause de l’évangélisation, même s’ils contribuent parfois activement à celle-ci. Quand les foules se convertissent, cela n’est pas dû à des miracles, mais d’abord à la parole de la prédication. Il arrive même que certains miracles ne soient pas compris et deviennent source de confusion. Il suffit d’évoquer la guérison d’un impotent à Lystres en Ac 14. Les gens de la ville ont tout d’abord pensés que Paul et Barnabé étaient les dieux Zeus et Hermès ! Aussitôt après cet événement, on nous rapporte que Paul s’est fait lapider, la foule ayant été retournée par des Juifs venant d’Iconium et d’Antioche (Ac 14,19). En Ac 16,18 la libération de l’esclave possédée par un esprit de divination cause la colère de ses patrons qui vivaient de ce « don ». Enfin en Ac 28, Paul, mordu par une vipère, ne meurt pas. Les témoins ne se convertissent pas mais se mirent à dire que Paul était un dieu (eux aussi !).

 

            Cependant les miracles et les charismes ne doivent pas être sous-évalués et considérés comme inexistants ou inutiles. Toute l’histoire de l’annonce de l’Evangile est parsemée de ces dons de l’Esprit Saint qui sous une forme ordinaire ou extraordinaire portent les non croyants à la foi. Il suffit pour s’en convaincre de lire le discours sur les charismes en 1 Co 12-14. La parole de prophétie, parole inspirée prononcée dans l’assemblée réunie en prière, est cause directe de la conversion du non croyant.

 

            Paul, dans ses lettres, parle peu des miracles si ce n’est dans ce discours sur les charismes en 1 Co 12-14 et probablement en 1 Co 2,4 où il évoque une démonstration de puissance de l’Esprit, allusion possible aux miracles. C’est uniquement les Actes des Apôtres qui témoignent de leur réalité. Or, il faut reconnaître que ceux-ci, même s’ils sont parfois mal compris par les témoins, sont le plus souvent la source de conversions.  La guérison du paralytique de Lydda et la résurrection de Tabitha à Joppé (Ac 9,32-35), la libération miraculeuse de Paul et Sila (Ac 16,25-34). Ac14,3 est particulièrement intéressant. Paul et Barnabé évangélisent Iconium. Il est dit que « le Seigneur rendait témoignage à la prédication de sa grâce en opérant signes et prodiges par leurs mains. »


(Dossier par P. Jean Baptiste Edart - Agence Fides 28/06/2008; Directeur Luc de Mata)

 

Saint Paul, 'Le plus grand missionnaire de tous les temps' (3)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Conversion et mission

 

Une conversion ?

           

Vocation missionnaire et « conversion » sont strictement liées en saint Paul. Pour cette raison il est intéressant d’étudier la nature de cette transformation spirituelle pour mieux comprendre sa vocation missionnaire.

 

            Paul parle peu de cet événement dans ses épîtres. Les principaux textes sont 1 Co 15,1-11, Ga 1,13-17 et Ph 3,2-14, mais ceux-ci sont pauvres en détails historiques. L’Apôtre en développe surtout le sens profond. Il parle d'une expérience qui a complètement transformé son existence, mais il ne la conçoit pas comme quelque chose d'isolé. Il a été appelé depuis le sein maternel (Gal 1,15). On ne doit donc pas lire cette rencontre avec le Christ sans prendre en considération l'ensemble de son existence.

 

            Quel c'est le sens de cet événement ? On parle de conversion, cela serait inexact si on interprétait ce terme comme passage d’une religion à une autre. De fait, Paul ne considère jamais être passé d'une religion à l'autre. Il nous faut aussi noter que la rupture entre judaïsme et christianisme n'était pas encore effective à cette époque. Il s’agit d’une conversion dans le sens profond du terme, une ouverture du cœur à Dieu, l’irruption de la grâce et la transformation de la personne.

 

            Paul commente sa rencontre avec le Christ en disant : « Mais quand Celui qui dès le sein maternel m'a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils pour que je l'annonce parmi les païens ». (Ga 1,15-16) L'Apôtre perçoit ce bouleversement intérieur non comme le fruit d’une longue maturation initiée dès le début de son existence : de sa naissance il a été mené par Dieu, lentement et avec patience, jusqu'à le ce moment décisif où Christ l'a pris et, pour toujours, l'a fait sien (Ph 3,12). Paul insiste dans ses épîtres sur l'initiative divine. Tout change à ce moment-là.

 

Cette conversion est une nouvelle naissance. Cet événement est porteur d'une nouveauté radicale. Paul est aveuglé par la révélation du Christ. Le baptême lui rend la vue (Ac 9,18), symbole très fort. Le vieil homme ne peut pas voir tant quand il n'est pas né à la nouvelle vie. C'est un nouveau monde qui se révèle à l'Apôtre. Toute la pensée de Paul se fonde en cette expérience. Ce n'est pas une simple vision du Christ. C'est la révélation de la transformation profonde du monde opérée par le Christ ressuscité. Paul insiste dans ses écrits sur la distinction entre l’ancien monde et le nouveau monde. Il a vécu cette distinction dans sa chair.

 

            Paul emploi deux expressions pour décrire ce qui s’est passé : le Christ « s’est fait voir » à lui (1 Cor 9,2 ; 15,8) et l’Apôtre a connu une « révélation »  (Gal 1,16 ; 2,2 ; Ep 3,3), terme qu'il reprend à plusieurs reprises (Rm 16,25 ; 1 Co 1,7 ; 2 Co 12,1.7 ; liste non exhaustive). Chacun de ces deux termes décrit une action divine. Le Christ se fait voir plus qu'il est vu. Les verbes employés lorsque Paul parle de cette vision sont à la forme passive. Dieu se révèle à l'homme. C'est une communication du mystère divin. Ce n’est pas sans raison qu’en Ep 1,17 Paul parle de « l’Esprit de sagesse et de révélation », source de la connaissance du mystère de Dieu pour les chrétiens.

 

Le missionnaire

 

            Cette révélation ne trouve pas sa raison d'être en elle-même. Paul commente en disant qu'elle lui a été faite "pour que je le (le mystère du Christ) proclame chez les païens." La révélation le destine à être missionnaire. Mais cette mission est interprétée sur le modèle de la vocation du prophète. Gal 1,15-16 est construit avec deux allusions aux vocations des prophètes Isaïe (Is 49,1)  et Jérémie (Jr 1,5). Paul comprend sa vocation missionnaire pour les nations comme continuation de la mission des prophètes et plus spécifiquement, du serviteur du Seigneur en Isaïe. Le missionnaire est le messager qui accomplit la mission du serviteur du Seigneur exprimée en Is 40-55. De la même manière, à Corinthe Paul a une vision où il lui est dit : « Sois sans crainte. Continue de parler, ne te tais pas. Car je suis avec toi, et personne ne mettra sur toi la main pour te faire du mal, parce que j'ai à moi un peuple nombreux dans cette ville. » (Ac 18,9-10).  Nous avons en Is 41,10 : « Ne crains pas car je suis avec toi, ne te laisse pas émouvoir car je suis ton Dieu; je t'ai fortifié et je t'ai aidé, je t'ai soutenu de ma droite justicière. »  Paul doit accomplir à Corinthe l'oeuvre du serviteur de Dieu.

 

            La plupart de ces textes concernent Isaïe, et plus particulièrement la figure du serviteur de Yahvé. La première catéchèse chrétienne a reconnu en ce personnage mystérieux une prophétie du Christ. Il nous suffit de nous rappeler le dialogue entre l’eunuque éthiopien et Philippe sur la route de Gaza (Ac 8,30-35). Par conséquent Paul, en s’appliquant à lui-même les prophéties du serviteur, conçoit sa mission comme prolongement de la mission du Christ. Cette identification du prédicateur avec son Seigneur doit être comprise dans un sens dynamique et non statique. Nous touchons là un point fondamental de la théologie de Paul : l’identification au Christ commencée au baptême et réalisée tout au long de l’existence chrétienne. « Etre saisi » par le Christ (Ph 3,12) conduit à cette transformation intime de la personne. Cela se vérifie d’une manière particulière pour l’Apôtre.

 

            L’auto justification de Paul face à des critiques est très riche en enseignements (2 Co 4,7-15). Paul se voit contraint de justifier sa qualité d'Apôtre face à des missionnaires judéo-chrétiens peu soucieux de respecter celle-ci. « Ce trésor nous le portons dans des vases d’agiles pour que cet excès de puissance  soit de Dieu et ne vienne pas de nous. » Ce verset énonce la thèse qu'il démontre dans les versets suivants : la fragilité de l'Apôtre dans son apostolat, vécu dans les persécutions, n'est pas un signe de faiblesse, mais la condition nécessaire pour que le trésor qu'il porte, la connaissance du Christ, puisse être manifesté et que la communauté chrétienne puisse recevoir la vie du Ressuscité. Les versets 10 et 11 illustrent l'identification de ses souffrances à celles du Christ. Il affirme : « nous sommes livrés à la mort ». Or, l’expression « être livrée » est utilisée habituellement tant par Paul que par les évangélistes pour désigner la Passion du Christ. Il poursuit cette identification au verset 14 quand il affirme qu'il ressuscitera avec Jésus. Sa mission consiste donc à donner sa vie comme le Christ. « Nous portons toujours et partout en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. » (2 Co 4,10) Ce verset suggère que la mort oeuvrant dans le prédicateur est source de vie pour la communauté, tout comme la mort du Christ est la source de notre vie. Par son ministère d'Apôtre, il rend le sacrifice rédempteur du Christ présent. « J’accomplie dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1,24). Nous avons là l’essence eucharistique de toute vie missionnaire.

 

Pour les nations

 

            L’universalité est une des caractéristiques essentielles de la mission de Paul. C’est la conséquence directe de la nature de la nouvelle foi. Il doit annoncer l’Evangile chez les païens. Cette affirmation de Ga 1,16 est largement confirmée par la promesse d'assistance en Ac 26,17 : « C'est pour cela que je te délivrerai du peuple et des nations païennes, vers lesquelles je t'envoie, moi. » Paul sera devant les Juifs et les païens un témoin du Ressuscité, envoyé par le Seigneur exalté, que, comme les douze, il a personnellement vu. Un autre récit de vision fonde cette mission près des païens. Ac 22,17-21 rapporte une vision située dans le temple. Paul doit aller vers les « nations ». Cela peut s’entendre tant des non juifs que des peuples qui résident en dehors de Jérusalem. Nous avons là un des points centraux de la nouveauté de la foi chrétienne et de la théologie de Paul : l'universalité du Salut. Le Christ a donné sa vie pour la multitude et il veut que tout homme soit sauvé. Sa charité ardente du cœur d’apôtre le conduira à vouloir se rendre en Espagne (Rm 15,24), extrémité connue du monde de ce temps.

 

Mission et Eglise

            Paul se dit « apôtre », alors qu’il ne fait pas partie des douze. Ce substantif vient du verbe grec qui signifie « envoyer au loin ou au-dehors ». Le droit de Paul à ce titre, qu’il revendique fréquemment, repose sur le fait qu’il a été envoyé par le Christ ressuscité pour prêcher (1 Co 1,17), pour révéler aux Gentils le mystère du Christ (Ga 1,16 ; Ep 3,8). Il est très conscient de l’honneur qui lui est fait : « je suis le moindre des apôtres ; je ne mérite pas le nom d’apôtre parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu » (1 Co 15,9). Pour être apôtre, il fallait absolument être envoyé ; le seul fait d’avoir vu le Christ ressuscité ne suffisait pas. En 1 Co 15,5-7 Paul oppose les « cinq cent frères » à « tous les apôtres » (eux mêmes distincts des douze). La différence entre ces deux groupes réside dans le fait que les premiers n’ont pas été chargés d’une mission.

 

            Cette précision sémantique introduit la question de l’Eglise. Paul ayant été envoyé directement par le Christ selon son affirmation, peut-il exister une mission en dehors de l’Eglise ?  Nous remarquons dans les différents récits de sa vocation, tant dans les épîtres que dans les Actes, que l’Eglise n’est jamais absente. Si Paul répète souvent que sa mission n'est pas une charge ecclésiastique, mais un vrai charisme divin, nous constatons aussi que c’est la médiation de l’Eglise qui authentifie sa vocation. Il va rencontrer Pierre pour ne pas tomber dans l’illusion d’avoir couru en vain (Ga 2,2). En Ac 9,10-18, nous voyons que l’envoi en mission lui est manifesté par Ananie et non directement par le Christ. La médiation d'Ananie n'avait pas pour but de lui présenter une doctrine nouvelle, mais d'aider Paul à comprendre son investiture apostolique à la lumière de la tradition ecclésiale. Cela est confirmé par les différents renvois à la tradition ecclésiale dans les épîtres de Paul (1 Co 11,2 ; 11,23 ; 15,1). Par ailleurs, Paul aura le souci constant d’être envoyé par une communauté. Cela se vérifie au début de son œuvre missionnaire au départ d’Antioche (Ac 13,1-3), mais aussi jusqu’à la fin de sa vie. Paul écrira à la communauté de Rome, entre autre pour demander le soutien et la reconnaissance de sa mission (Rm 15,24). Il n’y a aucune contradiction entre sa mission et la tradition ecclésiale.

 

(Dossier par P. Jean Baptiste Edart - Agence Fides 28/06/2008; Directeur Luc de Mata)

Saint Paul, 'Le plus grand missionnaire de tous les temps' (2)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Qui est Paul ?

 

Son origine

 

Géographie et chronologie

 

            Saint Luc indique que Paul serait né à Tarse (Ac 22,3). Ses parents émigrèrent en cette ville, probablement déportés par les romains. Affranchis, ils reçurent à ce moment là la citoyenneté romaine qu’ils transmirent à Paul (Ac 25,11-12). Nous savons aussi qu'il avait une soeur et un neveu (Ac 23,16). Paul grandit dans la ville de Tarse (Ac 9,11.30 ; 11,25 ; 21,39 ; 22,3), capitale de la Cilicie, actuellement en Turquie.

 

            Cette ville était grande et riche. Située sur une des routes les plus fréquentées du monde antique, porte vers l’est de l’Asie mineure, elle était aussi réputée pour la qualité de ses lins. Nous avons peut être ici une des raisons pour lesquelles Paul apprit le métier de fabriquant de tentes. Tarse avait une administration propre avec ses magistrats élus et sa monnaie. La présence juive tout au long du 1er siècle ap. JC est bien attestée. La ville s’opposa à Cassius, le meurtrier de Jules César  en 66 av. JC. Marc Antoine la récompensera en lui faisant de Tarse une ville libre et non soumise aux impôts.

 

            Cette ville est aussi connue comme étant un haut lieu pour l’éducation et la philosophie. Strabon, dans sa Géographie (14.5.14), souligne que pour l’éducation, Tarse dépasse Athènes, Alexandrie et tout autre lieu. Il note l’excellence de ses écoles de rhétorique. Les philosophes stoïciens en avaient fait leur demeure de prédilection et il n’était pas rare de croiser l’un ou l’autre qui exposait dans la rue sa doctrine. Saint Paul reçut cette culture dans son éducation. Ses lettres sont souvent construites à l’aide de lieux communs, d’arguments tirés de la culture philosophique et dramatique de son temps.

 

            Les éléments les plus sûrs de la biographie de Paul sont sa rencontre du Christ près de l'an 32 et la captivité à Rome en 60-62. Il aurait été martyrisé à Rome entre 63 et 67. Certains points restent impossibles à déterminer avec précision, par exemple le nombre de voyages faits. Les hypothèses varient entre 2 et 4, 3 étant le plus vraisemblable. Les grandes étapes de sa vie sont sa formation à Jérusalem aux pieds de Gamaliel (Ac 22,3), la persécution des chrétiens dans les années qui suivirent et sa rencontre avec le Christ sur le chemin de Damas au début des années 30, la rencontre des apôtres à Jérusalem et la mission vers les païens, sa mort à Rome.

 

Paul, juif

 

            Paul parle de lui-même à quelques reprises, nous permettant ainsi de comprendre qui il était. Il donne des informations importantes en Ph 3,5-6 : « circoncis dès le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; quant à la Loi, un Pharisien. » Il a été circoncis le huitième jour. Cela atteste de l'excellence de son origine : Paul a été circoncis dans les limites fixées par la loi de Moïse en Lv 12,3. "Israélite" est une expression technique qui souligne l'appartenance religieuse. "De la tribu de Benjamin." Cette appartenance est source d'honneur dans le judaïsme pour différentes raisons. Benjamin est le fils de Rachel, femme préférée de Jacob, le seul né dans la Terre Promise (Gn 35,16-18). Cette tribu a donné le premier roi à Israël (1 Sm 9,1-2), et elle est restée fidèle à la dynastie de David (1 R 12,21). Avec la tribu de Juda c'est le premier groupe à reconstruire le temple après l'exil (Esd 4,1). C'était donc un honneur d’appartenir à cette tribu. « Hébreu fils de d’hébreu », c'est-à-dire d'une famille aujourd'hui nous dirions "pratiquante", qui observe la loi de Moïse et parle araméen. Ces versets nous présentent donc un juif parfait.

 

            Paul se présente aussi comme pharisien. Ceux-ci étaient connus pour leur attachement à la loi de Moïse, mais aussi à la loi orale. Cette loi orale sera mise par écrit à partir du second siècle et sera connue comme étant le Talmud. Joseph Flavius, historien juif au service des Romains écrit : « les pharisiens ont imposé sur le peuple beaucoup de lois de la tradition des pères qui ne sont pas écrites dans la loi de Moïse » (Antiquités Juives, 13.297). Cela se retrouve dans les épîtres de l’Apôtre lorsqu’il dit qu'il était fanatique « de la défense des traditions de mes pères. » (Ga 1,14) Les lois concernant l’alimentation, la cashroute, avaient pour eux un sens important. Elles définissent le peuple élu symboliquement comme séparé du reste de l'humanité. La nouvelle foi, au sein même du judaïsme, remettait complètement en cause cette distinction. Cela était intolérable pour le pharisien convaincu qu’était Paul. Nier cette loi et affirmer que le salut était ouvert à tous  était mettre l'Israël en danger de mort.

 

            Cependant, cette description ne doit pas nous conduire à imaginer un homme enfermé dans sa culture religieuse. Nous avons vu dans quel contexte Paul a grandi à Tarse. La lecture des épîtres de Paul nous confirme qu'il a non seulement été formé dans la synagogue, mais aussi dans un milieu grec. Sa connaissance de la rhétorique grecque et les citations ou allusions aux auteurs classiques montrent qu'il a étudié ces sujets  au moins jusqu'à l’âge de 14-15 ans. Il est ensuite allé à Jérusalem étudier la tradition de ses pères auprès de Gamaliel. Les rabbins eux-mêmes à cette époque n’hésitaient pas à faire lire à leurs étudiants les auteurs grecs. L’univers culturel et intellectuel de Paul est donc très large.

 

(Dossier par P. Jean Baptiste Edart - Agence Fides 28/06/2008; Directeur Luc de Mata)

Saint Paul, 'Le plus grand missionnaire de tous les temps' (1)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Introduction

 

Rome (Agence Fides) - Saint Paul « brille comme une étoile de première grandeur dans l'histoire de l'Eglise, et non seulement celle des origines. » (Benoît XVI, Audience du 25 octobre 2006). Figure riche et complexe, l'Apôtre des nations avant d’être l’auteur de lettres dont nous héritons aujourd’hui, est un missionnaire. Sa rencontre avec le Christ sur la route de Damas est la source de toute sa prédication et de sa théologie. Il parcourra le bassin méditerranéen souffrant la persécution, affrontant les dangers des voyages, oeuvrant sans craindre la fatigue. Il mettait son orgueil à annoncer l’Evangile là où personne ne l’avait fait avant lui.

 

En cette année consacrée à l’Apôtre des nations, contempler cette figure emblématique et fondatrice permet de recevoir un nouvel élan pour la mission. Cela implique tout d’abord de regarder la personne même de saint Paul. La connaissance de son origine géographique et religieuse permet de mieux appréhender la nature du bouleversement opéré par la rencontre avec le Christ, mais aussi comment son être a pu être transformé et mis au service de la mission. Dans un second temps nous regarderons comment Paul a compris et mis en œuvre sa vocation missionnaire. Qu’est-ce qu’un apôtre ? Comment l’identifier ? Il sera intéressant aussi de voir très concrètement à qui Paul s’est adressé, en quels lieux. Comment annonçait-il l’Evangile ? Quelle place avait la prédication, les miracles et les charismes dans son ministère. Tout cela devrait nous aider à mieux percevoir les mécanismes fondamentaux de toute mission.

 

(Dossier par P. Jean Baptiste Edart - Agence Fides 28/06/2008; Directeur Luc de Mata)

Comment le régime communiste roumain condamna 6 évêques à la sainteté

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    Une âpre bise balaie la cour du monastère orthodoxe de Caldarusani, et ne parvient pas même à soulever la neige, tant celle-ci est durcie par le gel. Le monastère est profondément silencieux, comme si le froid mordant de cet hiver roumain l'avait privé de vie. Ce calme absolu a quelque chose d'insolite en cette nuit de Noël 1949, alors que minuit approche. Mais, depuis que le rideau de fer du communisme s'est abattu sur l'Europe, et que la Roumanie vit sous la botte d'un régime "ami" de Moscou, il ne fait pas bon manifester ses croyances trop ouvertement. Les monastères orthodoxes ne sont pas persécutés, mais c'est au prix d'importantes concessions. Les moines s'abstiennent sagement de provoquer par des professions de foi le gouvernement qui les tient à l'oeil. La cloche du monastère reste silencieuse, comme engourdie par le froid.

    Il se passe pourtant quelque chose d'étrange dans l'église du couvent. Le sanctuaire est à peine éclairé par la lueur de quelques bougies qui soulignent la profondeur des ténèbres environnantes. Ces lumières vacillantes projettent sur les murs six ombres fantastiques : celles-ci grossissent ou s'amenuisent au gré des courants d'air qui font trembler les flammes.

    Les six hommes qui se tiennent dans la chapelle froide et obscure s'y sont rassemblés à l'insu des moines. L'on devine, à leurs chuchotements et aux précautions qu'ils prennent pour ne faire aucun geste brusque, que cette réunion est clandestine. À leurs pieds, un septième homme est allongé de tout son long, le visage contre terre, les bras en croix. Au moment où il se relève, ses six compagnons lui imposent les mains et lui donnent l'accolade. Ils échangent tous des sourires graves à la fin de cette cérémonie d'ordination à l'austère sobriété. Tite-Live Chinezu, jeune archiprêtre de Bucarest, incarcéré au monastère de Caldarusani, vient d'être sacré évêque, à la demande du pape Pie XII, par ses six compagons de captivité qui sont tous évêques eux-mêmes. Cette célébration solennelle a lieu au nez et à la barbe des autorités qui les ont fait emprisonner, et des moines chargés de les surveiller.

    C'est que l'Église catholique, même de rite grec, ne bénéficie pas de la même tolérance que l'Église orthodoxe, et représente aux yeux des communistes l'ennemi à abattre. N'est-elle pas à la solde de Rome ? Rome, ce fief de l'obscurantisme, ce bastion contre-révolutionnaire où l'on cultive l'"opium du peuple" ... Rome, située au beau milieu du camp que les Soviétiques ont appelé "impérialiste" ... Cette puissance morale et spirituelle haïssable qui prétend maintenir les masses laborieuses sous le joug des pires superstitions ... Aussi les autorités roumaines ne supportent-elles pas l'existence sur leur sol d'une Église qui vit en communion avec le Vatican.

    Comme ils prévoyaient que leur internement à Caldarusani n'était que la première étape du chemin de croix qu'on leur réservait, les six évêques prisonniers ont pris leurs précautions, en plein accord avec le Saint-Siège, pour assurer leur relève au cas où le pire se produirait. Ils ont choisi la nuit de Noël, celle où "le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière", pour cette cérémonie digne des catacombes de la Rome antique.

    Six des sept hommes dont les ombres dansent sur les murs, en cette grave nuit du 24 décembre 1949, vont être retranchés du nombre des vivants, pour n'avoir pas voulu rompre le lien filial qui les attachait au pape.

    Valeriu Traian Frentiu, évêque d'Oradia, est le doyen des successeurs des apôtres ainsi réunis dans le secret. Il a soixante-treize ans et une magnifique barbe blanche. Son port altier et sa réserve polie, qui rappellent les évêques de l'ancienne cour impériale de Vienne, cachent une âme de missionnaire prêt à donner sa vie pour ses ouailles. Il sera interné à Sighet, forteresse du XVIIIe siècle, qui est la plus terrible prison du pays. Là-bas, il stupéfiera ses gardiens : un jour où ceux-ci le souffleteront, ils se verront bénir par une main tremblante et une voix n'ayant rien perdu de sa fermeté. Il s'éteindra le 11 juillet 1952.

    À côté de lui se tient Alexandru Russu. Son sourire espiègle et son regard pétillant contrastent avec l'air plus grave de ses confrères : il est très satisfait d'avoir joué un tour pendable aux ennemis de l'Église de Rome. Évêque de Maramures, il fait figure de boute-en-train de l'épiscopat roumain. Célèbre pour le brio avec lequel il manie la plume lorsqu'il défend l'Église, il est aussi connu pour sa bonne humeur imperturbable. Condamné à 25 ans de travaux forcés alors qu'il a déjà 73 ans, il remercie chaleureusement ses juges au sujet de l'optimisme qu'ils manifestent quant à sa longévité. Ayant survécu aux rigueurs de Sighet, il mourra à Gherla, autre prison de sinistre mémoire.

    La troisième ombre qui danse sur le mur appartient à Ioan Suciu. Sa silhouette haute et frêle semble sortir d'une toile du Greco. Mgr Suciu est particulièrement aimé par les jeunes. Avant d'être immobilisé de force entre les murs d'un couvent orthodoxe, cet apôtre infatigable ne cessait de sillonner la Roumanie en tous sens pour donner des cours ou des conférences, organiser des randonnées en montagne, écouter confessions et confidences. Il écrivait beaucoup, et ne semblait vivre que pour éclairer les intelligences et les consciences. Il mourra en juin 1963, le dégel qui suivra la mort de Staline en mars n'aura pas atteint les prisons roumaines, et les murs moisis de Sighet auront été plus épais que jamais.

    Mgr Vasile Aftenie, qui se tient à sa droite, est l'évêque-vicaire de Bucarest, homme énergique d'une cinquantaine d'années. Son allure débonnaire, son humour et son ouverture d'esprit feront croire aux officiers de la Securitate qu'ils ont enfin trouvé dans l'Église catholique l'homme du compromis. C'est mal le connaître. Profondément conciliant, il estime qu'il est une chose sur laquelle on ne transige pas : la foi reçue des apôtres. En mai 1950, après quelques jours d'interrogatoire, les officiers auront l'impression que cet individu odieux a réussi à renverser les rôles, tant il a l'art de leur assener leurs quatre vérités. L'esprit de répartie dont il a toujours fait preuve, et qui détendait l'atmosphère dans des circonstances moins sinistres, fera s'amonceler un orage au-dessus de la pièce où l'interrogatoire a lieu. Le 10 mai, exaspérés par une réplique de l'évêque qu'ils estiment particulièrement cinglante, les officiers sortiront de leurs gonds et tueront l'accusé sans autre forme de procès.

    Mgr Anton Durcovici est d'origine autrichienne ; arrivé en Roumanie à l'âge de sept ans, il aime profondément sa patrie adoptive. C'est un jeune évêque aux yeux bleus, au teint clair, au manitien plein de grâce et de dignité, qui attirait tous les regards dans les grandes cérémonies, du temps que l'Église vivait à ciel ouvert. Il est très bel homme, mais c'est bien là le cadet de ses soucis, puisqu'il a donné sa vie à Dieu dès sa plus tendre enfance. Il puisait dans la prière contemplative la force de mener une vie très active, et en particulier d'assumer un ministère de direction spirituelle auquel il passait le plus clair de son temps. L'ascèse l'a préparé à la souffrance. Interné à Sighet, il étonnera par son endurance aussi bien ses tortionnaires que les prêtres qu'il continuera à former. Il mourra en décembre 1951, au coeur d'un hiver extrêmement rigoureux.

    C'est un autre hiver qui aura raison de son jeune ami Tite-Live Chinezu, cet archiprêtre qui vient d'être ordonné secrètement, et dont ses confrères espèrent qu'il leur survivra. Ce professeur de théologie doux et spirituel est connu pour l'étendue de sa culture. Ses deux passions sont saint Thomas d'Aquin et les mystiques du Carmel. Il mourra à Sighet le 15 janvier 1955. Au cours des interrogatoires qu'il subira là-bas, il trouvera toujours le mot qui le rendra insupportable aux jeunes officiers pétris de marxisme dont il brise les élans lyriques. Un jour, l'un d'eux, après avoir déployé tous ses talents d'orateur à tenter de le convaincre de quitter l'Église catholique pour l'Église orthodoxe restera sans voix devant la réponse de l'accusé : "Je m'étonne, Monsieur, de constater que le régime communiste, qui se déclare athée, manifeste un tel intérêt pour notre conversion."

    Le seul survivant de cette ordination cladestine est Mgr Juliu Hossu. Il n'était qu'un jeune curé gréco-catholique de trente-deux ans quand, le 3 mars 1917, le Saint-Siège l'avait nommé évêque de Gherla en Transylvanie. À la fin des années soixante, Paul VI le crée cardinal. Sachant que les autorités communistes lui interdiront le retour s'il part pour Rome, Mgr Hossu ne veut pas se rendre auprès du souverain pontife, et est donc cardinal in pectore, c'est-à-dire en secret ou dans le secret de son coeur. Après des années de captivité, sa silhouette frêle et voûtée se redresse, son visage marqué par la souffrance s'illumine, et sa voix reprend vie, quand il raconte les heures de gloire et de martyre de son Église et de son pays.

    Pourtant, cette persécution sanglante ne parvint pas à étouffer la foi de l'Église catholique roumaine. Les évêques roumains ne furent pas les seules victimes de cette terrrible répression. Des millions de chrétiens, hommes, femmes et enfants, furent sacrifiés dans l'ensemble des pays du bloc soviétique, parce qu'ils restaient fidèles à l'Église du Christ. La chute du régime communiste révéla que le sacrifice avait été fécond.

Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999


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