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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Six ans sur la chaire de Pierre. Une interprétation

dominicanus #Il est vivant !

Benoît XVI maître de la parole, mais aussi homme de gouvernement. Auteur de nouvelles lois dans les domaines liturgique, financier, pénal, œcuménique. Avec un critère pour le guider: "réforme dans la continuité".

 

chaire-de-saint-pierre.jpg

 

ROME, le 1er juillet 2011 – La fête des saints Pierre et Paul, "colonnes" de l’Église, a coïncidé cette année avec le soixantième anniversaire de l'ordination sacerdotale de Benoît XVI.

Cette fois encore, le pape Joseph Ratzinger, au cours de l’homélie qu’il a prononcée pendant la messe, a insisté sur la mission de ceux qui sont appelés à conduire l’Église en tant que successeurs de Pierre.

Une raison de plus pour tenter de donner une interprétation de ce pontificat, qui est désormais entré dans sa septième année, sous un angle particulier : celui du gouvernement.

À première vue, Benoît XVI ne paraît pas briller en tant qu’homme de gouvernement. Le désordre de la curie vaticane en est une preuve.

Toutefois, d’un autre côté, le pontificat du pape Benoît est marqué par une importante série de mesures à caractère normatif, typiques d’une action de commandement :

- en 2007 le motu proprio "Summorum pontificum" relatif à l’utilisation du missel romain de l’ancien rite ;

- en 2009 la constitution apostolique "Anglicanorum coetibus" concernant le passage de communautés anglicanes à l’Église catholique ;

- en 2010 les nouvelles normes relatives aux "delicta graviora" et en particulier aux abus sexuels ;

- encore en 2010 la création d’un nouvel organisme à la curie romaine : le conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation ;

- toujours en 2010 le motu proprio pour la prévention des délits financiers commis par toutes les institutions du Saint-Siège ou par celles qui lui sont liées ;

- en 2011 l'instruction "Universæ Ecclesiæ" pour l’intégration des normes relatives à la messe selon le rite ancien.

Il s’agit de normes qui sont parfois fortement innovantes, dont certaines ont été accueillies par de vives résistances, et qui démentent pour la énième fois que Benoît XVI soit un pape qui se limite à conserver l'existant.

C’est tout le contraire. Le critère qui caractérise le mieux ce pontificat sous l’angle du gouvernement est celui de la "réforme dans la continuité" : cette formule est celle qu’il a adoptée comme critère pour interpréter les nouveautés du concile Vatican II et, d’une manière générale, les changements intervenus dans le magistère de l’Église au cours de l’histoire.

Récemment, des spécialistes très connus du droit – au nombre desquels l'archevêque Francesco Coccopalmerio, président du conseil pontifical pour les textes législatifs – ont tenu à l'Université de Pavie, ville où est enterré saint Augustin, un colloque consacré à Benoît XVI en tant que "législateur canonique".

On peut lire ci-dessous l’intervention, confiée à un non-spécialiste, qui a conclu ce colloque.

Ce discours tente une lecture unitaire de l'action normative de Benoît XVI, à la lumière de l’image "bonaventurienne" que le pape a de lui-même en tant que timonier de la barque de Pierre.

Sandro Magister

www.chiesa

 



BENOÎT XVI LÉGISLATEUR CANONIQUE
    
L’herméneutique de la "réforme dans la continuité", depuis le motu proprio “Summorum Pontificum” jusqu’à la nouvelle évangélisation de l’Occident

par Sandro Magister



L’appellation de "législateur canonique", appliquée à Benoît XVI, peut paraître surprenante. Et pourtant elle définit un trait essentiel de son caractère, de sa conception de la manière de gouverner l’Église.

Si la tempête qui secoue l’Église depuis plusieurs décennies est due à des "ruptures" par rapport à sa tradition et à son identité propre – comme Benoît XVI l’a dit en de nombreuses occasions, à partir du mémorable discours relatif à l'interprétation du concile Vatican II qu’il a prononcé devant la curie romaine le 22 décembre 2005 – le pape distingue l’une de ces lignes de rupture précisément dans le domaine du droit canonique.

Il l’a écrit dans la lettre ouverte qu’il a adressée à l’Église d'Irlande le 19 mars 2010. Et il l’a expliqué en termes encore plus directs dans son livre-interview "Lumière du monde" publié à la fin de 2010 : 

"Ce que m’a dit l'archevêque de Dublin - a répondu le pape à une question - est intéressant à cet égard. Il disait que le droit pénal canonique a fonctionné jusqu’à la fin des années Cinquante ; certes, ce droit n’était pas parfait – sur bien des points on pourrait le critiquer – mais en tout cas il était appliqué. À partir des années Soixante il n’a tout simplement plus été appliqué. La conviction dominante était que l’Église ne devait pas être une Église du droit, mais une Église de l’amour ; qu’elle ne devait pas punir. [...] A cette époque, même des gens très compétents ont été atteints d’un étrange obscurcissement de la pensée, [...] ce qui a eu pour conséquence un obscurcissement du droit et de la nécessité des peines. Et en fin de compte également un rétrécissement du concept d’amour, qui n’est pas seulement gentillesse et courtoisie, mais qui est amour dans la vérité".

Quelques jours avant d’envoyer sa lettre à l’Église d'Irlande, le 10 mars 2010, Benoît XVI avait développé de manière plus approfondie, à l’occasion d’une audience générale du mercredi, son interprétation de l’histoire de l’Église au cours des dernières décennies.

Il avait choisi, comme sujet de cette audience, saint Bonaventure, l’un des trois saints que, personnellement, il aime le plus, avec Augustin et Thomas d'Aquin : dans sa jeunesse, le pape a d’ailleurs consacré sa thèse de doctorat à saint Bonaventure et à sa théologie de l’histoire, qu’il a confrontée à celle, très influente, de Joachim de Flore.

D’après Joachim de Flore, après l’âge du Père et celui du Fils, ce dernier coïncidant avec le temps de l’Église, on était tout près de l'aube d’un troisième et dernier âge du monde, celui du Saint-Esprit : une ère de pleine liberté, avec une nouvelle Église spirituelle sans plus de hiérarchie ni de dogmes, une ère de paix définitive entre les hommes, une ère de réconciliation des peuples et des religions.

Du spiritualisme à l'anarchie il n’y a pas loin, a expliqué Benoît XVI lors de cette audience. Et saint Bonaventure, en son temps, a travaillé dur pour contenir cette dérive, très présente dans son ordre religieux, les franciscains.

Mais à notre époque aussi, a continué le pape, on voit à nouveau cet "utopisme spiritualiste" affleurer dans l’Église :

"Nous savons, en effet, qu'après le concile Vatican II, certains étaient convaincus que tout était nouveau, qu'il y avait une autre Eglise, que l'Eglise préconciliaire était finie et que nous allions en avoir une autre, totalement 'autre'. Un utopisme anarchique ! Et, grâce à Dieu, les sages timoniers de la barque de Pierre, le pape Paul VI et le pape Jean-Paul II, ont d'une part défendu la nouveauté du concile et, d’autre part, dans le même temps, ils ont défendu l'unicité et la continuité de l'Église".

Nouveauté et continuité. Parce qu’il n’est pas vrai que l’Église de Dieu doive être "immobile, fixée dans le passé et qu’il ne puisse pas y avoir de nouveauté en elle". Le pape a de nouveau cité saint Bonaventure : "Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt", les œuvres du Christ ne reculent pas, ne disparaissent pas, mais elles progressent. Elles assurent "nouveauté et renouvellement à toutes les périodes de l’histoire".


***



Cela suffit pour que l’on comprenne que le pape Joseph Ratzinger n’est pas du tout un gardien de la tradition et rien d’autre. Sa conception de l’Église est dynamique. Il n’a pas peur d’employer le mot "réforme" pour définir son herméneutique du concile Vatican II. 

C’est ce qu’il a fait dans ce discours capital qu’il a adressé à la curie romaine le 22 décembre 2005, à la veille de son premier Noël en tant que pape.

“Le concile Vatican II – a déclaré Benoît XVI à cette occasion – avec la nouvelle définition de la relation entre la foi de l'Église et certains éléments essentiels de la pensée moderne, a revisité ou également corrigé certaines décisions historiques, mais, dans cette apparente discontinuité, il a en revanche maintenu et approfondi sa nature intime et sa véritable identité. L'Église est, aussi bien avant qu'après le Concile, la même Église, une, sainte, catholique et apostolique, en chemin à travers les temps".

La discontinuité seulement “apparente” dont parle le pape se réfère précisément à la “nature intime ” de l’Église et à “sa véritable identité”, qui sont restées intactes, dit-il, en dépit des corrections que Vatican II a apportées à “certaines décisions historiques” de l’Église elle-même.

Mais en même temps – a indiqué Benoît XVI, toujours dans ce discours – à côté de cette discontinuité seulement "apparente", il y a également eu une discontinuité véritable, au moins dans un cas, entre le concile et le magistère précédent des papes.

Le cas qui a été cité et analysé par le pape Ratzinger est celui de la liberté religieuse, affirmée par la déclaration "Dignitatis humanae". Là, la discontinuité par rapport au magistère des papes entre le XIXe et le XXe siècle est incontestable. "Dignitatis humanae" affirme et proclame ce que l'encyclique "Quanta cura", publiée par Pie IX en 1864 avec le "Syllabus errorum" qui l’accompagnait, avait refusé et condamné.

Toutefois, a expliqué Benoît XVI,  cette discontinuité concerne non pas la nature et l'identité de l’Église mais la conception de l’État et de ses relations avec les religions. Le sujet Église, en fait, sort de ce changement encore plus net et lumineux, parce que, dit le pape, Vatican II, "reconnaissant et faisant sien, à travers le Décret sur la liberté religieuse, un principe essentiel de l'État moderne, a repris à nouveau le patrimoine plus profond de l'Église". C’est-à-dire qu’il s’est remis "en pleine harmonie" non seulement avec l'enseignement de Jésus en ce qui concerne la distinction entre Dieu et César, mais "également avec l’Église des martyrs, avec les martyrs de tous les temps", puisque ceux-ci sont morts précisément "pour la liberté de professer sa foi, une profession qui ne peut être imposée par aucun État, mais qui ne peut d’autre part être adoptée que par la grâce de Dieu, dans la liberté de la conscience".

Cette innovation du concile fut en tout cas perçue par beaucoup de gens, pendant et après le concile, comme une rupture par rapport à la tradition de l’Église. À la grande joie de ceux qui voyaient en Vatican II un radieux "nouveau début" historique et ecclésial. À la grande consternation de ceux qui y voyaient un abandon néfaste de la juste doctrine.

Et ces façons de penser étaient très tentantes pour les deux camps. Benoît XVI, toujours dans son discours du 22 décembre 2005, a reconnu qu’en effet "si la liberté de religion est considérée comme une expression de l'incapacité de l'homme à trouver la vérité et si, par conséquent, elle devient une canonisation du relativisme", elle peut alors donner lieu à l’idée – inacceptable – que toutes les religions ont la même valeur et que la propagation missionnaire de la foi catholique n’a plus de raison d’être.

C’est une idée qui n’est pas dépourvue de graves répercussions sur la vie de l’Église, puisque Jean-Paul II s’est senti obligé, en 1990, de consacrer une encyclique, "Redemptoris missio", à l'observance du commandement laissé par Jésus de faire des disciples et de baptiser tous les peuples, et que, en 2000, le même pape, avec celui qui était alors préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Ratzinger, a estimé qu’il avait le devoir de réaffirmer, par la déclaration "Dominus Jesus", que le Seigneur Jésus est l’unique sauveur de tous les hommes.


***



En tant que successeur de Pierre, Ratzinger a continué dans cette voie avec décision. Il a sans cesse réaffirmé, arguments à l’appui, que le fait que l’Église reconnaisse à tous les citoyens de tous les pays du monde la liberté de pratiquer la religion qu’ils considèrent en conscience comme la vraie et d’en assurer la propagation n’est pas en contradiction avec la nature missionnaire de l’Église et avec la conviction que seul Jésus est "la voie, la vérité, la vie". Cependant cette reconnaissance de la liberté religieuse incite les chrétiens à penser leur action missionnaire elle-même de la manière la plus authentique, en étant conscients du fait que la profession de foi en Jésus-Christ "ne peut être imposée par aucun état, mais qu’au contraire elle ne peut être adoptée qu’avec la grâce de Dieu, dans la liberté de la conscience".

Et par conséquent, a poursuivi Benoît XVI, toujours dans cet extraordinaire discours du 22 décembre 2005 :

"Une Église missionnaire, qui sait qu'elle doit annoncer son message à tous les peuples, doit nécessairement s'engager au service de la liberté de la foi. Elle veut transmettre le don de la vérité qui existe pour tous et elle assure dans le même temps aux peuples et à leurs gouvernements qu'elle ne veut pas détruire leur identité et leurs cultures, mais qu'elle leur apporte au contraire une réponse que, au fond d'eux-mêmes, ils attendent - une réponse avec laquelle la multiplicité des cultures ne se perd pas, mais avec laquelle, au contraire, l'unité entre les hommes s’accroît, ainsi que, par là même, la paix entre les peuples".

La "nouvelle évangélisation" voulue par Benoît XVI a ceci de moderne qu’elle renonce définitivement à tout bras séculier, à tout type de contrainte, même sophistiquée et légère, qu’en cela elle est parfaitement en ligne avec les conceptions libérales modernes de citoyenneté, et qu’elle n’apporte la vérité à tout homme "qu’en le convainquant".

Mais en même temps la "nouvelle évangélisation" du pape Benoît reprend et renforce les traits originels du commandement donné par Jésus à ses disciples. En effet qu’est-elle, sinon la pédagogie de Dieu depuis l’Ancien jusqu’au Nouveau Testament ? Qu’est-elle, sinon le style de Jésus, dans sa prédication du Royaume ? Qu’est-elle, sinon le dialogue des auteurs bibliques puis des Pères de l’Église avec la sagesse des philosophes grecs et avec les prophéties des Sibylles ? Et qu’est-elle, sinon la greffe de l'art chrétien sur le classicisme ?

L’autre discours capital du pontificat de Benoît XVI est celui de Ratisbonne, prononcé le 12 septembre 2006 ; il est en parfaite continuité avec celui qui a été cité jusqu’à présent. Le meilleur de la pensée grecque "est partie intégrante de la foi chrétienne", a affirmé le pape dans cette université des savoirs où il avait enseigné. Le "logos" humain est le reflet du "Logos" éternel. Par conséquent même chez l’homme le plus éloigné de Dieu cette lumière rationnelle qui renvoie à Dieu ne s’éteint jamais. L'annonce du christianisme ne doit pas et ne peut pas se passer des raisons de la foi. Plus encore dans un monde comme celui d’aujourd’hui et dans une zone comme l'Europe, qui a été marquée de l’empreinte du christianisme mais qui s’est bien éloignée de celui-ci.

Un élément - ce n’est pas le seul – de la "nouvelle évangélisation" de Benoît XVI est ce qu’il a appelé le "Parvis des gentils". Il l’a annoncé à la fin de 2009 après sa visite à Prague, capitale de l’un des pays les plus déchristianisés d’Europe. Et il l’a voulu pour ces "gens qui ne connaissent Dieu que de loin ; qui ne sont pas satisfaits de leur dieux, de leurs rites, de leurs mythes ; qui désirent le Pur et le Grand, même si Dieu reste pour eux le 'Dieu inconnu'".

L'image du "Parvis des gentils" - le parvis extérieur du temple de Jérusalem, destiné aux "craignant Dieu" non juifs, qui ne pouvaient pas prendre part au culte mosaïque mais qui s’en approchaient dans la prière – conduit à un autre axe majeur du pontificat de Benoît XVI, également en équilibre entre nouveauté et continuité : l'axe de la liturgie.


***


Que le concile Vatican II ait consacré son début et son premier document à la question de la liturgie "est apparu comme ce qui était intrinsèquement le plus juste", a écrit le pape Ratzinger dans la préface du premier volume de ses "opera omnia", volontairement consacré en entier à la liturgie. Parce que Dieu est la priorité absolue. Parce que l'orthodoxie de la foi, comme le dit l'étymologie du mot, est "doxa", glorification de Dieu. Et par conséquent la forme juste de l'adoration est la vraie mesure de la foi : "lex orandi, lex credendi".

C’est pour cette même raison que Ratzinger a plusieurs fois affirmé que la crise de l’Église au cours des dernières décennies était née de dérapages précisément dans le domaine de la liturgie, et en particulier de l'opinion très répandue selon laquelle la nouvelle liturgie produite par les réformes conciliaires a marqué une coupure radicale avec la liturgie précédente.

En effet, les variations introduites dans la liturgie à partir de la fin des années Soixante ont marqué ici ou là une rupture évidente avec le passé. À la messe conçue surtout comme un sacrifice de rédemption et célébrée "tournés vers le Seigneur" s’est substituée une messe conçue comme un repas fraternel, sur un autel ayant l’aspect d’une table et rapproché autant que possible des fidèles. À la liturgie conçue comme "opus Dei" s’est substituée une dynamique d’assemblée ayant la communauté comme acteur principal.

Par endroits et par moments, ces variations ont été poussées à l’extrême. Un exemple très éclairant en est donné par la brochure "Kerk en Ambt", Église et ministère, distribuée en 2007 dans les paroisses des Pays-Bas par les dominicains de ce pays. Cette brochure proposait de transformer en règle générale ce qui se pratiquait et se pratique déjà en différents endroits : la messe présidée indifféremment par un prêtre ou par un laïc, "le fait qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, d’homosexuels ou d’hétérosexuels, de gens mariés ou de célibataires, étant sans importance". Les paroles de l'institution eucharistique prononcées par l’une ou l’autre des personnes présentes, désignées "par la base", ou bien par l’ensemble de l'assemblée ; ces paroles pouvant être librement remplacées par "des expressions plus faciles à comprendre et plus en harmonie avec l’expérience moderne de la foi".

Il n’est donc pas surprenant que, dans une lettre adressée en cette même année 2007 aux évêques du monde entier, Benoît XVI ait donné, du dérapage liturgique qui a fait suite au concile, cette description inquiète :

"En de nombreux endroits, on ne célébrait pas fidèlement selon les prescriptions du nouveau Missel ; au contraire, celui-ci finissait par être interprété comme une autorisation, voire même une obligation, de créativité ; cette créativité a souvent porté à des déformations de la Liturgie à la limite du supportable. Je parle d’expérience, parce que j’ai vécu moi aussi cette période, avec toutes ses attentes et ses confusions. Et j’ai constaté combien les déformations arbitraires de la Liturgie ont profondément blessé des personnes qui étaient totalement enracinées dans la foi de l’Église".

La lettre qui vient d’être citée est celle dont Benoît XVI a accompagné la promulgation de son motu proprio "Summorum Pontificum" du 7 juillet 2007, libéralisant la célébration de la messe selon le missel de 1962, qui était en vigueur avant Vatican II et a d’ailleurs été utilisé paisiblement pendant toute la durée du concile.

La pensée de Benoît XVI, exprimée dans cette lettre, est que les deux formes du rite romain, l'ancienne et la moderne, "peuvent s’enrichir mutuellement" par leur coexistence.

En particulier, le souhait du pape est que "dans la célébration de la Messe selon le missel de Paul VI puisse être manifestée de façon plus forte que cela ne l’a souvent été jusqu’à présent, cette sacralité qui attire de nombreuses personnes vers le rite ancien".

C’est précisément ce qui se produit, sous les yeux de tous, à chaque fois que le pape Ratzinger célèbre la messe : il le fait selon le rite "moderne" mais dans un style fidèle aux richesses de la tradition.

On trouve, cité dans l'instruction "Universæ Ecclesiæ" qui a été diffusée le 13 mai dernier dans le but de rendre le motu proprio "Summorum Pontificum" plus précis et plus facile à appliquer, cet autre passage de la lettre que Benoît XVI avait écrite en 2007 :

"Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre édition du Missale Romanum. L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste".

Inversement – réaffirme l'instruction "Universæ Ecclesiæ" – les fidèles qui célèbrent la messe selon l’ancien rite "ne doivent jamais venir en aide ou appartenir à des groupes qui nient la validité ou la légitimité de la Sainte Messe ou des sacrements célébrés selon la forme ordinaire".


***


On comprend clairement, à la lecture de ces citations, que la "réforme dans la continuité" est, dans le domaine liturgique également, le critère herméneutique en fonction duquel Benoît XVI veut guider l’Église afin de la faire sortir de la crise actuelle.

L’accueil contrasté qu’ont reçu au sein de l’Église le motu proprio ainsi que l’instruction qui l’a suivi prouve à quel point l’objectif de Benoît XVI est sérieux et urgent.

En effet, dans le domaine liturgique, l'herméneutique de la rupture est encore le pain quotidien de ceux des traditionalistes qui voient dans le nouveau rite de la messe la trace d’éléments hérétiques, ainsi que des progressistes qui voient dans la libéralisation de l’ancien rite le reniement du "nouveau début" ecclésial inauguré par Vatican II.

Cette dernière opinion est largement répandue parmi les liturgistes. À leur avis, la forme moderne du rite a supplanté l’ancienne et il n’est pas acceptable que cette dernière se maintienne. C’est ce qu’a prouvé récemment la "vigueur" polémique avec laquelle le liturgiste Andrea Grillo a réagi aux propos du théologien PierAngelo Sequeri, coupable selon lui d’avoir défendu la "leçon de style catholique" qu’a donnée Benoît XVI en accordant de nouveau "l’hospitalité ecclésiale" à la forme ancienne du rite romain.

Dans un article paru le 14 mai en première page du quotidien "Avvenire", Sequeri avait écrit :

"Désormais, l’union des forces pour rendre à la liturgie l’attrait puissant de la foi qui est en présence de l’unique Seigneur doit nous apparaître, en ces temps difficiles, comme la seule chose qui soit vraiment nécessaire à la splendeur de la tradition de la foi. Et si c’était précisément cela qui nous fait défaut ? D’où vient – et où nous conduit – cette accoutumance aux investitures bricolées, qui désignent n’importe qui en tant que sauveur du christianisme et en tant que guide sûr de ses guides incertains ?".

En fait l’objectif de Benoît XVI – on le sait et le cardinal Kurt Koch, président du conseil pontifical pour l'unité des chrétiens, l’a réaffirmé le 14 mai à Rome, lors d’un colloque consacré au motu proprio "Summorum Pontificum" – n’est pas de faire coexister indéfiniment les deux formes du rite, la moderne et l’ancienne. À l’avenir, l’Église aura de nouveau un rite romain unique. Mais le chemin que le pape voit devant lui pour intégrer les deux formes actuelles du rite est long et plein de difficultés. Et il rend nécessaire la naissance d’un nouveau mouvement liturgique de grande qualité, comme celui qui a préparé le concile Vatican II et auquel Ratzinger lui-même a puisé, le mouvement liturgique de Guardini et de Jungmann, de Casel et de Vagaggini, de Bouyer et de Daniélou, de ces grands qui – ce n’est pas un hasard – ont aussi été des critiques sévères des développements liturgiques postconciliaires.

De même que la liturgie a été, au cours des dernières décennies, le domaine dans lequel se sont manifestées les ruptures les plus évidentes entre le présent de l’Église et sa tradition, de même, avec Benoît XVI, l'herméneutique de la "réforme dans la continuité" a trouvé dans la liturgie son terrain d’épreuve le plus spectaculaire.

Pavie, le 21 mai 2011



Les actes du colloque de Pavie, organisé par l'Union des Juristes Catholiques et présidé par le professeur Giorgio Feliciani, professeur titulaire de droit canonique à l'Université Catholique de Milan, sont en cours d’impression :

> Benedetto XVI legislatore canonico


L'homélie prononcée par Benoît XVI le 29 juin dernier, fête des saints Pierre et Paul et soixantième anniversaire de son ordination sacerdotale :

> "Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis..."



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

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