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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Pourquoi, au Japon, le christianisme est "étranger"

dominicanus #Il est vivant !

 

Anéantissement du "soi", divinisation de la nature, refus d'un Dieu personnel. Les fondements de la culture japonaise expliqués par l'ambassadeur du pays du Soleil Levant près le Saint-Siège  

  japan.jpg

 


ROME, le 19 août 2010 – Une fois déjà, cette année, www.chiesa a montré l'extrême difficulté qu’éprouve le christianisme à pénétrer au Japon.

Cette difficulté concerne aussi d’autres grandes civilisations et religions asiatiques. Le cardinal Camillo Ruini – quand il était vicaire du pape et président de la conférence des évêques d’Italie – a indiqué plusieurs fois la principale raison de cette imperméabilité : au Japon, en Chine, en Inde, la foi en un Dieu personnel n’existe pas.

Voilà pourquoi – ajoutait le cardinal – le défi lancé aux chrétiens par les civilisations asiatiques est plus dangereux que celui d’une autre religion monothéiste comme l'islam. En effet, alors que l'islam incite, à tout le moins, les chrétiens à approfondir et à renforcer leur identité religieuse, les civilisations asiatiques "agiraient plutôt dans le sens d’une sécularisation accrue, comprise comme le dénominateur commun d’une civilisation planétaire".

En ce qui concerne le Japon, ce qui vient d’être dit a reçu une confirmation digne de foi lors d’une conférence donnée le 1er juillet dernier au Circolo di Roma par l'ambassadeur du Japon près le Saint-Siège, Kagefumi Ueno.

Cette conférence – reproduite presque intégralement ci-dessous grâce à l’aimable autorisation de son auteur – fait percevoir avec une clarté rare l'abîme qui existe entre la vision chrétienne et la culture et la religiosité japonaises.

L'ambassadeur Ueno se définit comme de tendance bouddhiste-shintoïste et, au cours de sa conférence, il a parlé non en tant que diplomate mais en tant que "penseur culturel", ce qu’il est en effet. Son centre d'intérêt est depuis de nombreuses années les civilisations et les cultures. Il s’est exprimé à ce sujet dans de nombreux essais et à l’occasion de plusieurs congrès.

Peu de temps avant d’arriver à Rome en tant qu’ambassadeur, il y a quatre ans, il avait publié un essai intitulé "Contemporary Japanese Civilization : A Story of Encounter Between Japanese 'Kamigani' (Gods) and Western Divinity".

Une synthèse de sa conférence au Circolo di Roma a été publiée dans "L'Osservatore Romano" du 14 août.

 

Sandro Magister



 

CULTURE ET RELIGIOSITÉ DANS LE JAPON MODERNE

par Kagefumi Ueno



Je crois qu’il y a au moins trois éléments qui caractérisent la religiosité japonaise comme philosophiquement distincte du christianisme.

Les trois mots-clés sont "soi", "nature" et "absolutisation".

Premièrement, en ce qui concerne le concept du "soi", il y a une distinction très nette entre la vision bouddhiste-shintoïste et la vision monothéiste occidentale.

Deuxièmement, l'Orient et l'Occident diffèrent substantiellement quant à leur conception de la nature. Alors que les Japonais considèrent la nature comme divine, les chrétiens n’ont pas le même respect pour elle.

Troisièmement, pour ce qui est des jugements de valeur, les Japonais ont en général, du fait de leur mentalité religieuse, une propension bien moins forte que les Occidentaux à les absolutiser.


DISSOUDRE LE "SOI"


Premier élément : le "soi". En quoi le concept religieux traditionnel japonais du "soi" diffère-t-il de la conception occidentale ? Pour dire les choses simplement, les bouddhistes-shintoïstes croient que, pour atteindre la véritable liberté spirituelle, ils doivent "chasser" tout "karma" (désir), "ego", "intérêt", "espoir" et même "soi". Ici le mot "chasser" est synonyme d’abandonner, de renoncer, de dissoudre, de vider, de supprimer, d’anéantir. Autrement dit, l’état final de l’esprit, la véritable liberté de la pensée ou la réalité ultime ne peuvent être obtenus qu’une fois que l’on a chassé son "soi" ou dissous son identité. Le "soi" et l'identité doivent être absorbés par Mère Nature ou par l’univers.

En revanche, les religions monothéistes semblent fondées sur l'idée que les êtres humains sont des "miniatures" du divin. Les humains sont conçus pour refléter l'image du divin. Ils sont donc, par définition, appelés à être "divins", ou tout au moins "mini-divins". Pour s’approcher du divin ils sont de toute façon appelés à purifier, consolider, élever ou perfectionner leur "soi". Il ne doit donc jamais arriver qu’ils chassent leur "soi". Chasser son "soi" est considéré en tout état de cause comme immoral ou répréhensible.

Bref, les monothéistes sont appelés à maximiser leur "soi", à le porter à sa perfection. Ils sont donc "maximalistes". Quand on a cette idée en tête, il n’y a pas besoin d’une imagination particulière pour comprendre qu’un "soi mini-divin" maximisé ou porté à sa perfection est inviolable ou sacré.

A l'opposé, les bouddhistes-shintoïstes sont appelés, pour atteindre la réalité suprême, à minimiser, c’est-à-dire à chasser leur "soi". Ils sont donc "minimalistes". Même la dignité ou l'honneur de chacun est quelque chose à quoi ils ne doivent pas se lier. Jamais ils ne se considèrent comme des "mini-divinités". Il n’arrive jamais qu’ils aient à se perfectionner pour s’approcher du divin. Un tel désir est une forme de "karma" qu’ils doivent chasser.

J’insiste, les bouddhistes-shintoïstes croient que, en fin de compte, il ne faut se lier à aucun désir ou obsession, y compris la glorification du "soi". Tout le monde doit être complètement détaché du désir de se glorifier.

Jusqu’à maintenant je me suis livré à une sorte d’exercice intellectuel, en partant de l’idée que les différentes religiosités comportent différentes conceptions du "soi". À ce sujet, le "soi" des Occidentaux, d’après l'image que j’en ai, est semblable à une grosse sphère d’or, solide, splendide, qui doit être constamment astiquée, nettoyée et consolidée, tandis que le "soi" des bouddhistes ressemble à de l’air ou à un fluide sans forme, élastique, difficile sinon impossible à astiquer ou à nettoyer.

Selon la religiosité japonaise, ce à quoi il faut renoncer ne se limite pas au "karma", aux désirs et au "soi". Il faut également être détaché de toute pensée logique. En définitive, pour les Japonais, la religiosité est un univers dont le "logos" en tant que "raison", la pensée logique et l'approche déductive doivent aussi être chassés.

En particulier, pour la tradition bouddhiste Zen, même des valeurs opposées comme le bien et le mal sont quelque chose qu’il faut transcender. Au sens le plus profond de la religiosité bouddhiste, au stade ultime de l’esprit, il n’y a aucune sainteté, aucune vérité, aucune justice, aucun mal, aucune beauté.  Même l’espérance est quelque chose à quoi on ne doit pas se lier, à quoi il faut renoncer. La liberté ultime est donnée par la passivité absolue.

Les Japonais croient aussi qu’ils doivent être détachés du désir de tendre à l’éternité. Dans l’univers il n’y a rien d’éternel ou d’absolu. Tout être reste "éphémère", c’est-à-dire comme un rien. Tout être reste "relatif". La réalité ultime est dans le "vide", dans le "rien", dans "l’ambigu".

Pour voir comment la philosophie orientale nous dit qu’il faut être détaché du "logos", voici quelques citations de bouddhistes Zen et en particulier d’œuvres de Daisetsu Suzuki :

– "Beaucoup est un. L'un est beaucoup".
– "Être c’est ne pas être".
– "L'être est 'mu', rien. 'Mu' est l'être".
– "La réalité est 'mu'. 'Mu' est la réalité".
– "Toute chose est dans le 'mu', provient du 'mu', est absorbée dans le 'mu'".
– "Une fois que l’on est détaché de la vision rationnelle, des concepts opposés comme le bien et le mal sont transcendés".
– "Au sens le plus profond de la religiosité bouddhiste, il n’y a aucune sainteté, aucune vérité, aucune justice, aucun mal, aucune beauté".
– "La liberté ultime est donnée par la passivité absolue".
– "À la fin, l’esprit sera comme un arbre ou une pierre".


VÉNÉRER MÈRE NATURE


Second élément de différenciation : la nature. Pour les Occidentaux, la divinité est dans le Créateur et pas dans la nature, qui a été produite par lui. Au contraire, pour les bouddhistes-shintoïstes, la divinité est dans la nature elle-même, parce que l'idée d’un Créateur qui aurait créé l'univers à partir de rien est totalement inexistante. La nature a été générée par elle-même, pas par une force extranaturelle. Le divin imprègne la nature. Et il imprègne donc aussi les êtres humains.

La divinité de Mère Nature embrasse toutes choses : les hommes, les arbres, les herbes, les pierres, les sources et ainsi de suite. Pour les bouddhistes-shintoïstes, la réalité suprême n’existe pas en dehors de la nature. Autrement dit, la divinité est intrinsèque à la nature. [...]

Pour les Japonais, les hommes et la nature sont une seule réalité indivisible. Les êtres humains font partie de la nature. Il n’y a aucune distinction ou barrière conceptuelle entre les deux. Une sensation de distance entre les deux est considérée comme insignifiante ou inexistante.

À ce sujet je voudrais commenter une formule à la mode, la "symbiose (ou coexistence) avec la nature", qui est souvent considérée comme une formule pro-écologiste. Ce concept me paraît au contraire inclure une nuance d’arrogance, d’"anthropocentrisme", parce qu’elle confère aux hommes une position d’égalité avec la nature. Selon la religiosité traditionnelle japonaise, les hommes doivent être soumis à la nature. C’est la nature, et non les hommes, qui doit jouer le rôle principal. Les hommes devraient être d’humbles acteurs qui ne peuvent pas prétendre à une situation égale à celle de la nature. Ils doivent écouter scrupuleusement la voix de la nature et accepter humblement ce que commande la nature. Voilà pourquoi la formule "coexistence avec la nature" paraît trop anthropocentrique pour la pensée traditionnelle japonaise.

Dans ce contexte, en matière d’amour ou de respect pour la nature et les animaux, la culture japonaise est profonde et riche. Dans sa tradition comme aujourd’hui, les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse. Presque avec un esprit religieux.

Par exemple, beaucoup de dirigeants de la police, dans tout le pays, ont l’habitude de faire une cérémonie pour rendre grâces aux esprits des chiens policiers morts ou pour apaiser leurs âmes, une ou deux fois par an, dans des sanctuaires qui leur sont consacrés.

Il existe quelque chose de semblable dans les villages traditionnels de chasseurs de baleines. Ils avaient l’habitude de faire des cérémonies religieuses pour rendre grâces aux animaux ou pour consoler et apaiser les esprits des victimes, les baleines. Certains le font encore. Et en le faisant, ils jouent le rôle d’une balance spirituelle entre les hommes et les animaux qui sont leurs victimes.

De même, dans certains hôpitaux, des associations célèbrent chaque année des rituels appelés "hari-kuyoo", pour adoucir les esprits des "aiguilles", en particulier celles qui servent aux piqûres.

À la campagne, les gens vénèrent des arbres majestueux, de grands rochers, des cascades ou des sources, en les transformant en temples shintoïstes avec des torsades blanches appelées "shimenawa". Par ailleurs beaucoup de montagnes, à commencer par le Fuji, et de nombreux lacs japonais sont considérés comme sacrés.

La religiosité ou la mentalité des Japonais que je suis en train de décrire – certains chercheurs la qualifient de panthéiste ou d’animiste – est incorporée de manière claire et vivante dans beaucoup d’œuvres culturelles japonaises, qu’il s’agisse de littérature, de poésie, de peinture, de gravures ou d'autre chose, indépendamment des termes que l’on peut employer.

Par exemple, Higashiyama Kaii, un grand peintre de paysages, a dit un jour dans une interview télévisée que, la maturité venue, il était devenu conscient que la nature lui parlait quelquefois. Il perçoit sa voix et comprend ses sentiments. Et il a ajouté que son œuvre de peintre de paysages est réalisée non pas par lui, mais par la nature elle-même.

De même, Munakata Shiko, célèbre graveur sur bois, avait déclaré à la télévision que, lorsque son âme était en paix, son œuvre de graveur était comme inspirée par l’esprit du bois qu’il était en train de graver. Ainsi, avait-t-il ajouté, ce n’est pas moi, c’est l’esprit du bois qui fait le vrai travail. [...]


NE PAS ABSOLUTISER LES VALEURS


Troisième élément de différenciation : l'absolutisation des valeurs. En raison de la mentalité religieuse bouddhiste-shintoïste que j’ai décrite, les Japonais n’aiment pas se lier à des "valeurs absolutisées". Ils ne croient pas qu’il y ait une justice absolue ou un mal absolu. Ils disent plutôt que tout être est, au fond, "relatif". Pour eux, toute valeur, je veux dire toute valeur positive, est valable jusqu’au moment où elle s’oppose à d’autres valeurs. Quand il se produit une opposition entre des valeurs, ils pensent qu’aucune valeur particulière ne doit être absolutisée au détriment des autres. Simplement parce que, au sens le plus profond de leur philosophie, il n’y a rien d’absolu dans l’univers. Seul l’éphémère, le non-permanent, existe.

Autrement dit, dans l’application des valeurs, les Japonais préfèrent en général avoir une approche "soft". Par exemple, il y a quelques années, il y a eu un choc d’idéologies [concernant des caricatures de Mahomet] d’abord au Danemark puis dans d’autres pays d'Europe, entre ceux qui soutenaient la liberté d’expression et ceux qui défendaient la dignité religieuse. Cette affaire n’a pas eu beaucoup d’écho au Japon, mais je suppose que la majorité des Japonais, s’ils avaient été informés des éléments en jeu, auraient dit qu’absolutiser la conviction d’un groupe (favorable à la liberté d’expression) au détriment des valeurs des autres – c’est-à-dire traiter la question de manière rigide et non pas "soft" – était immotivé ou imprudent. À ce sujet, j’ai eu personnellement la sensation, pendant cette affaire, que la mentalité de certains dessinateurs et éditeurs danois était trop "monothéiste", en ce sens qu’ils absolutisaient une valeur particulière comme quelque chose de transcendantal, de sacré et d’inviolable. Dans ce cas particulier, je note que l’Église catholique a préféré une approche "soft", semblable à ce qu’auraient préféré les Japonais.

Comme je l’ai dit, les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse. Toutefois, la majorité des Japonais ne va pas jusqu’à appliquer aux animaux le concept de droits de l’homme, comme le font certains défenseurs de ces droits. De temps en temps, on apprend que des fondamentalistes de la protection des animaux ont attaqué des laboratoires dans lesquels des animaux sont sacrifiés avec des objectifs comme la recherche de nouveaux médicaments. Par ailleurs, on se souvient qu’un groupe d’écologistes radicaux avait attaqué une baleinière japonaise dans l'Océan Antarctique. Non seulement ils attaquèrent le bateau à plusieurs reprises, mais ils lancèrent des bouteilles de produits chimiques qui blessèrent des membres de l'équipage.

Dans ces affaires, les responsables ont justifié leur violence ou leur violation des valeurs d’autrui en affirmant que leur objectif était sacré et donc absolu. Ils ont justifié leurs actes en disant qu’ils devaient combattre un mal absolu. Par là, ils ont "absolutisé" leur conviction et fait bloc avec leurs valeurs sacrées, sans penser qu’ils violaient les valeurs d’autres gens. Dans son message pour la Journée Mondiale de la Paix, le 1er janvier 2010, le pape Benoît XVI a exprimé la préoccupation que lui inspiraient les idées excessives de certains écologistes ou défenseurs des animaux qui attribuent le même niveau de dignité aux animaux et aux hommes. Voilà un autre exemple de la réticence que l’Église catholique paraît éprouver envers une approche rigide ou une "absolutisation" d’une valeur particulière. Les Japonais font de même avec leur mentalité religieuse traditionnelle.


UN CHRISTIANISME "ÉTRANGER"


On peut dès lors comprendre pourquoi, du fait de la mentalité religieuse japonaise qui diffère du christianisme comme je viens de l’expliquer, beaucoup de Japonais trouvent, aujourd’hui encore, le christianisme plutôt étranger (ou occidental).

On peut aussi comprendre pourquoi, au Japon, les chrétiens représentent toujours moins de 1 % de la population et les catholiques moins de 0,5 %.

Ce qui ne signifie pas que les Japonais refusent totalement le christianisme. Beaucoup d’entre eux ont de la sympathie pour cette foi et pour ses enseignements : pas à 100 %, mais à 70-80 %. Les 20-30 % restants sont dus à la différence de fond, essentiellement culturelle et philosophique, entre ces deux mondes.

Du fait de cette différence, les Japonais pensent que le christianisme "appartient à d’autres", pas à eux.


UN HYBRIDE DE MODERNITÉ ET DE TRADITION


Je vais maintenant examiner la religiosité japonaise à travers le prisme de la prémodernité, de la modernité et de la postmodernité.

Autrefois, jusqu’à la fin du XIXe siècle, on considérait partout dans le monde que la modernisation des pays ne pouvait être obtenue que dans des sociétés à religiosité monothéiste, en particulier avec le christianisme. On pensait que la modernisation et le monothéisme étaient liés, directement ou indirectement. On était convaincu que les sociétés à religiosité polythéiste, animiste ou panthéiste, comme le bouddhisme ou le shintoïsme, ne pouvaient pas être modernisées, contrairement aux pays occidentaux.

L'impressionnante modernisation du Japon a donné tort à cette croyance. Aujourd’hui, beaucoup de pays non-chrétiens ont atteint des niveaux de modernité évidents, suivant en cela l'exemple du Japon. Leur progrès a eu comme conséquence d’affaiblir encore davantage le lien conceptuel entre modernisation et monothéisme. Il a ainsi été prouvé que l’approche polythéiste, animiste ou panthéiste ne constitue pas une régression si on la compare à l'approche monothéiste.

Au Japon en particulier, non seulement la modernité scientifique, technologique et rationnelle coexiste avec une mentalité panthéiste et animiste prémoderne, mais elle est revigorée et renforcée par cette mentalité.

J’insiste. Beaucoup de produits japonais de haute technologie sont pensés, conçus, produits et mis sur le marché grâce à des Japonais qui ont, dans une large mesure, la mentalité et la religiosité que je viens de décrire. Je souligne que le niveau technologique ou la qualité du produit sont améliorés par la combinaison de deux mentalités distinctes : la mentalité scientifique et la mentalité animiste.

Par exemple, beaucoup d’entreprises japonaises invitent souvent des prêtres shintoïstes à célébrer des cérémonies rituelles quand elles installent de nouvelles machines dans leurs usines, pour demander que ces machines fonctionnent efficacement. De même, ces prêtres célèbrent aussi des rites pour apaiser ou remercier l’esprit des vieilles machines avant de les démonter. Ou encore, les constructeurs de maisons célèbrent des rites shintoïstes afin de prier pour la réussite des travaux qui vont être réalisés, la cérémonie ayant lieu sur le terrain où va s’élever la construction. Presque toutes ces cérémonies sont célébrées par des prêtres shintoïstes, rarement par des prêtres bouddhistes. Pourquoi ? Parce que, en majorité, les Japonais préfèrent que des prêtres shintoïstes s’en occupent, parce qu’ils sont convaincus que les esprits de la maison ou du lieu, de la terre ou des bâtiments, doivent être pris en charge par le shintoïsme.

Bref, au Japon, aujourd’hui, la mentalité panthéiste et animiste prémoderne est étroitement liée à la modernité de la haute technologie. On peut donc dire que la civilisation japonaise contemporaine est un hybride de prémodernité et de modernité. Elle est donc tout à fait postmoderne !


ÉCONOMIE BOUDDHISTE, POUR UN TERRAIN D’ENTENTE


Jusqu’à présent j’ai évoqué la dimension philosophique, dans laquelle la différence entre l’Orient et l’Occident est considérable. Mais je crois qu’au niveau pratique, il y a un terrain d’entente entre les deux parties.

Il y a quelque 80 ans, le Mahatma Gandhi, père fondateur de l'Inde moderne, citait le "commerce sans moralité" comme l’un des "sept péchés sociaux". Les six autres péchés qu’il citait étaient la "politique sans principes", la "richesse sans travail", le "divertissement sans conscience", la "connaissance sans caractère", la "science sans moralité" et le "culte sans sacrifice" (on croirait entendre un pape).

Le pape et le Saint-Siège ont également condamné, dans de nombreux messages, le manque de considérations morales dont font preuve beaucoup de leaders du monde des affaires.

Depuis longtemps on entend au Japon de tels rappels à l’ordre, notamment chez les économistes de tendance bouddhiste. En effet, au cours des dernières décennies, certains économistes ont commencé à amalgamer la philosophie bouddhiste avec les analyses économiques, créant ainsi une nouvelle discipline appelée "économie bouddhiste", dont je vais maintenant indiquer les éléments de base.

Les économistes bouddhistes critiquent vivement le néolibéralisme qui a dominé les politiques économiques des grandes puissances mondiales au cours des dernières décennies, ce qui a conduit à une aggravation des disparités économiques, à un manque d’équité, à une prédominance absolue du profit et à une détérioration de l’environnement au niveau mondial.

Même s’il y a des divergences entre les économistes bouddhistes, ils sont d’accord sur les huit principes suivants, qui constituent leur plus petit dénominateur commun :

– respect de la vie ;
– non-violence;
– chisoku (capacité de savoir se contenter) ;
– kyousei (capacité de coexister) ;
– simplicité, frugalité ;
– altruisme ;
– durabilité ;
– respect des différences.

Par exemple, Ernest Friedrich Schumacher, un économiste allemand qui est l’un des fondateurs de l'économie bouddhiste et l’auteur du célèbre livre "Small Is Beautiful : Economics as if People Mattered", a particulièrement insisté sur "chisoku" et "simplicité".

De même, Wangari Maathai, une écologiste kényane qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2004, a une philosophie proche de l'économie bouddhiste. Elle est bien connue pour être favorable à la campagne "mottainai", c’est-à-dire la campagne internationale des trois "re" : réutilisation, réduction et recyclage. Il y a quelques années, se trouvant au Japon, elle a découvert le mot japonais "mottainai" qui signifie à peu près "ne jamais jeter les petites choses parce qu’elles ont, elles aussi, une valeur intrinsèque". C’est ainsi qu’elle a eu l’idée de lancer sa campagne, c’est-à-dire qu’elle s’est persuadée que "l’Esprit de Mottainai" qui est à la base des trois "re" devait être répandu mondialement. Elle affirme que "l’Esprit de Mottainai" est indispensable pour assurer la protection et la conservation de l'environnement mondial. Cet esprit auquel elle fait appel est en harmonie évidente avec les principes de base de l'économie bouddhiste.

Les économistes bouddhistes demandent des politiques tendant notamment :

– à se détacher d’une approche privilégiant uniquement la croissance ;
– à se détacher d’une production dépendant du pétrole ;
– à instaurer un nouveau système international qui éliminerait la violence.

Face à l’instabilité et à l’incertitude que l'économie mondiale manifeste actuellement, ce qui a accru le scepticisme qu’inspirent les principes de l’économie de marché, l'économie bouddhiste suscite une attention croissante. Il serait intéressant de lancer à ce sujet un dialogue entre économistes d’inspiration bouddhiste et catholique.

*

Pour conclure par une boutade, je qualifierai le bouddhisme-shintoïsme de "sushi spirituels" et le christianisme de "spaghetti spirituels". Ce que j’ai essayé de dire aujourd’hui, c’est que les "sushis spirituels" et les "spaghetti spirituels" ont des saveurs différentes. Mais j’ai aussi voulu dire qu’ils sont tous les deux "délicieux". Les uns et les autres enrichissent profondément la vie des hommes. Si les uns ou les autres n’existaient pas, les cultures humaines seraient terriblement ennuyeuses et arides.




Deux précédents articles de www.chiesa à propos du Japon :

> Pourquoi le riche Japon donne si peu de valeur à la vie (8.3.2010)

> Le samouraï à la croix. Extrait des actes des martyrs du Japon
(26.11.2008)
 



À propos de la géniale œuvre missionnaire du jésuite Matteo Ricci en Chine, il y a quatre siècles, qui se trouva aux prises avec des problèmes analogues d’incommunicabilité entre les cultures :

> Matteo Ricci. Comment "inculturer" le christianisme en Chine (13.11.2009)


Illustration : le temple shintoïste d’Itsukushima à Miyajima.

www.chiesa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
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