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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Le nouveau polythéisme et ses idoles tentatrices

dominicanus #Il est vivant !

Benoît XVI donne l'alarme. L'oubli du Dieu unique ouvre l'espace à un monde dominé par plusieurs nouveaux dieux au visage séduisant. Voyage chez les adeptes du paganisme moderne 

 

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ROME, le 9 décembre 2010 – "Polythéisme" : ce mot a brillé comme un éclair dans un récent discours de Benoît XVI au synode des évêques du Moyen-Orient, c’est-à-dire justement la région où sont nés le Dieu unique fait homme, Jésus, et les monothéismes - juif et musulman - les plus puissants de l’histoire.

"Credo in unum Deum", c’est le puissant accord qui est à l’origine de la doctrine chrétienne. Mais pour Joseph Ratzinger, pape théologien, le polythéisme est tout sauf mort. C’est le défi perpétuel qui se dresse encore aujourd’hui contre les croyances en un Dieu unique.

"Pensons aux grandes puissances de l’histoire d’aujourd’hui", a ensuite déclaré le pape au synode. Les capitaux anonymes, la violence terroriste, la drogue, la tyrannie de l'opinion publique, sont les divinités modernes qui réduisent l’homme en esclavage. Elles doivent tomber. Il faut les faire tomber. La chute des dieux est l'impératif d’hier, d’aujourd’hui, de toujours, pour ceux qui croient en l'unique Dieu véritable.

Mais le polythéisme d’aujourd’hui n’est pas seulement constitué de puissances obscures. Ses nombreux dieux ont aussi un visage bienveillant et une capacité de séduction.

C’est le "gai savoir" vaticiné par Nietzsche il y a plus d’un siècle, qui offre à chaque individu "le plus grand avantage" : celui d’"édifier son propre idéal et d’en déduire sa loi, ses joies et ses droits".

C’est le triomphe du libre arbitre individuel, libéré du joug d’une table de la loi unique pour tous parce qu’elle est écrite par un seul Dieu intraitable.

L’admiration pour le "Génie du christianisme" qui avait enflammé Chateaubriand et les romantiques cède aujourd’hui le pas à une redécouverte enthousiaste du "Génie du paganisme", titre d’un ouvrage de l'anthropologue français Marc Augé.

En Italie un autre anthropologue, Francesco Remotti, se dresse contre "L'ossessione identitaria" [L’obsession identitaire], titre de son dernier livre, et il reproche au pape - dans un autre livre écrit sous forme de lettre - son comportement obstinément "contre nature" face à une modernité qui fait au contraire goûter les merveilles du polythéisme, tellement souple, pluraliste, tolérant, libérateur.

 

Sandro Magister




L’"ESPRIT D’ASSISE"


Certes, l'actuel renouveau du polythéisme ne remet pas à la mode les cultes de Jupiter et de Junon, de Vénus et de Mars. Mais la philosophie des païens cultivés de l’empire romain réapparaît intacte dans les raisonnements de très nombreux adeptes de la "pensée faible". Et pas seulement là. Lorsque l’on relit, seize siècles plus tard, le débat entre le monothéiste Ambroise, saint patron de Milan, et le polythéiste Symmaque, sénateur de la Rome païenne, on est fortement tenté de donner raison au second lorsqu’il dit : "Qu’importe par quel chemin chacun recherche, en fonction de son propre jugement, la vérité ? Il n’y a pas qu’une seule voie qui permette d’atteindre un si grand mystère".

La généreuse parité entre toutes les religions et tous les dieux que ces phrases semblent inspirer séduit aussi beaucoup de chrétiens. L’"esprit d’Assise", né de la réunion multi-religieuse qui a eu lieu dans cette ville en 1986, s’est tellement répandu dans l’opinion générale qu’en 2000 l’Église de Jean-Paul II et de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger a estimé qu’il état de son devoir de rappeler aux catholiques qu’il n’y a qu’un seul sauveur de l'humanité, le Dieu fait homme en Jésus : une vérité sur laquelle repose tout le Nouveau Testament, une vérité que l’Église, en 2 000 ans, n’avait jamais jugé nécessaire de rappeler par une déclaration "ad hoc". Et pourtant, cette déclaration de l’an 2000, "Dominus Iesus", a été accueillie par un feu roulant de protestations, dans et hors de l’Église, parce qu’elle excluait qu’il y eût plusieurs voies de salut, toutes suffisantes en elles-mêmes et pleines de grâce et de vérité.

Il est possible que la nostalgie d’une pluralité de dieux soit présente dans ces sentiments, mais le polythéisme actuel, au niveau des masses, est plus nuancé.

L'idée courante est que les diverses religions sont toutes, à leur manière, l’expression d’un "divin". Et pourtant, comme le païen Symmaque l’expliquait déjà à Ambroise, cette divinité suprême est inconnaissable et lointaine, trop lointaine pour passionner les hommes et pour prendre soin d’eux.

Dans un autre dialogue, très raffiné, écrit par Minucius Felix, auteur latin du IIIe siècle, le païen Cecilius, se promenant au bord de la mer à Ostie après avoir rendu hommage à une statue de Sérapis, explique que "dans les choses humaines tout est douteux, incertain, indécis" mais que c’est justement pour cette raison qu’il est bon d’adopter la religion des anciens et d’adorer "ces dieux que nos pères nous ont appris à craindre, plutôt qu’à connaître de trop près".

Dans une homélie prononcée place Saint-Pierre le 11 juin dernier, Benoît XVI a dit qu’"étrangement, cette idée est réapparue avec les Lumières". En effet un champion du siècle des Lumières comme le mécréant Voltaire ordonnait à ses proches et à ses domestiques de respecter le christianisme et ses préceptes, pour des raisons de savoir-vivre civique. Dieu existe, peut-être. Et peut-être est-ce lui qui a créé le monde. Mais ensuite il s’en est tellement désintéressé qu’il a disparu de l'horizon de la vie. Sa bonté consiste uniquement à ne créer aucune gêne.

Et ainsi, sous le ciel de cette divinité vague et lointaine, la terre s’est peuplée de nouveaux dieux. D’aspect laïc et pragmatique.


POLYTHÉISME DES VALEURS


Déjà au XIXe siècle, dans ses "Essais sur la religion", l'économiste et philosophe John Stuart Mill écrivait que le polythéisme était nettement plus efficace que le monothéisme pour décrire cette pluralité d’éthiques qui caractérisait le mode de vie de la première société industrielle. Et, au début du XXe siècle, Max Weber créa l’expression "Polytheismus der Werte", polythéisme des valeurs, précisément pour décrire le panthéon de la société moderne.

Dans un monde désormais désenchanté, n’ayant plus de Dieu unique qui proclame des commandements valables pour tout le monde, chacune des sphères sociales – de la politique à l'économie, de l'art à la science et à la religion elle-même – est régie par un dieu spécifique ayant ses oracles. Des oracles qui sont souvent en conflit les uns avec les autres, laissant l'homme dramatiquement seul à l’heure de la décision.

Weber, avec l'impeccable détachement du savant, n’a pas dit si ce polythéisme moderne était un bien ou un mal. Mais d’autres penseurs venus après lui ne cachent plus où vont leurs sympathies.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le philosophe allemand Odo Marquard oppose à la "théologie politique du monothéisme" défendue par Erik Peterson (l’un des auteurs les plus lus et les plus admirés par Joseph Ratzinger depuis l’époque où il était un jeune professeur) une "théologie politique du polythéisme" et, dans le titre de son essai, il loue ce polythéisme qu’il qualifie d’"éclairé". À son avis, l’homme a toujours besoin de mythes et l'important est que ces mythes soient nombreux et ouverts à d’infinies variations, comme dans la mythologie de l’antiquité, contrairement au judaïsme et au christianisme qui reposent sur des faits historiques uniques et incontestables.

En Espagne, la philosophe Maria Zambrano a critiqué l'ascétisme, d’origine médiévale, de la spiritualité chrétienne, qui détruit les sentiments. À son avis, c’est la poésie qui peut libérer l’homme du "monolithisme" et le rendre à son joyeux polythéisme originel.

En Italie c’est le philosophe Salvatore Natoli qui défend une "éthique du fini", c’est-à-dire un ensemble de références "polythéistes", multiples, qui offrent à l’homme des points d’appui, jamais définitifs mais toujours capables de le sauver provisoirement de l'anarchie des instincts.

Toutefois l'ouvrage qui a le plus introduit une réhabilitation du polythéisme dans la culture italienne contemporaine est certainement plus littéraire que philosophique : c’est "Le nozze di Cadmo e Armonia" [Les noces de Cadmos et d’Harmonie] de Roberto Calasso, paru en 1988, avec son évocation glorieuse de la mythologie classique.


POUR UN RÉENCHANTEMENT DU MONDE


En effet, malgré le "désenchantement du monde" décrit par Weber, la société moderne ne paraît pas immunisée contre la séduction inverse d’un monde à nouveau enchanté.

Alain de Benoist, penseur de la "nouvelle droite" française, est le chantre le plus passionné de ce retour à la sacralité néo-païenne.

Pour le courant culturel qu’il représente, le grand ennemi est bien le judéo-christianisme avec sa conception "désacralisante" de la création. En effet, s’il n’y a pas d’autre Dieu que le Dieu unique, les créatures n’ont plus rien de divin et les astres eux-mêmes ne sont que de simples "luminaires" suspendus par le Créateur à la voûte céleste pour marquer le jour et la nuit, comme le dit la première page de la Genèse. Le monde est définitivement laissé à son caractère profane.

Leonardo Lugaresi, enseignant à Bologne et Paris, spécialiste du christianisme de l’antiquité, fait remarquer : "Quand on reproche aujourd’hui au christianisme d’être responsable de la désacralisation du monde, ce qui est en jeu, sous de nouvelles formes, c’est tout simplement la vieille accusation d’athéisme lancée contre les chrétiens des premiers siècles".

Et il ajoute : "Comme à cette époque-là, une certaine mentalité néo-païenne actuelle juge le christianisme nocif parce qu’il a ôté à la terre son enchantement, ses dieux, et qu’il a privé l’homme d’un rapport religieux avec la nature. C’est pourquoi le nouveau paganisme veut guérir le monde de la 'rupture monothéiste', c’est-à-dire lui rendre ce caractère sacré et divin que le christianisme lui a ôté".


PAS UN DIEU QUELCONQUE


L’expression "rupture monothéiste" renvoie aux études d’un grand égyptologue allemand, Jan Assmann, qui a enquêté à fond sur la nouveauté révolutionnaire introduite par le Dieu unique de la religion de Moïse par rapport au polythéisme de l'Égypte de l'époque. Il n’est donc pas étonnant que les éditions Il Mulino, qui ont publié cette année dix essais, confiés à autant d’auteurs, sur les dix commandements du décalogue mosaïque, aient justement chargé Assmann de commenter le "Tu n’auras pas d’autre Dieu".

Assmann ne fait pas l’apologie du polythéisme. Mais il voit dans le monothéisme mosaïque, dès la naissance de celui-ci, une opposition exclusive et intolérante aux autres religions. D’après lui, tous les monothéismes apparus historiquement, du judaïsme au christianisme et à l'islam, portent en eux le poison de la violence. C’est pourquoi il demande aux monothéismes de dépasser leurs points de vue absolus et de "parvenir au point transcendantal grâce auquel la véritable tolérance devient possible", c’est-à-dire de s’élever jusqu’à la forme supérieure de "sagesse religieuse" ou de "religion profonde" incarnée par des sages comme Albert Schweitzer, le Mahatma Gandhi et Rabindranath Tagore, en un mot, "jusqu’à l'idéal de tolérance du XVIIIe siècle, exprimé par la parabole des trois anneaux que raconte le franc-maçon Lessing dans l’histoire de Nathan le sage".

Et de quoi s’agit-il sinon de la religion des Lumières, sans normes ni dogmes, avec son Dieu lointain ? Et à quoi cette religion vague peut-elle ouvrir l’espace, sinon à un nouveau polythéisme du jugement ?

Le 13 septembre dernier, recevant Walter Jürgen Schmid, le nouvel ambassadeur d’Allemagne près le Saint-Siège, Benoît XVI a cessé de lire le texte qu’il avait sous les yeux et il a continué en disant ceci :

"Aujourd’hui beaucoup de gens montrent aussi pour eux-mêmes un penchant pour des conceptions religieuses plus permissives. À la place du Dieu personnel du christianisme, qui se révèle dans la Bible, apparaît un être suprême, mystérieux et indéterminé, n’ayant qu’une vague relation avec la vie personnelle de l’être humain. Mais si on abandonne la foi en un Dieu personnel, ce qui apparaît en alternative c’est un 'dieu' qui ne connaît pas, n’entend pas et ne parle pas. Et qui, plus que jamais, est dépourvu de volonté. Si Dieu n’a pas de volonté propre, on finit par ne plus distinguer le bien du mal. L’homme perd ainsi sa force morale et spirituelle, nécessaire pour un développement complet de la personne. L’action sociale est de plus en plus dominée par l’intérêt privé ou par le calcul du pouvoir".

 

Ces propos aident à mieux comprendre pourquoi aujourd’hui "la priorité suprême et fondamentale", pour le pape Benoît XVI, est de redonner à une humanité désorientée l'accès à Dieu.

Et "pas à un dieu quelconque, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï ; à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout, en Jésus-Christ crucifié et ressuscité".

(Extrait de "L'Espresso" n° 50 de 2010).



C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les décisions de Benoît XVI de créer au sein de la curie un nouveau dicastère "pour la nouvelle évangélisation" et de consacrer le synode des évêques de 2012 à cette même question, ainsi que l'initiative d’un dialogue avec les non-croyants qu’il a appelé "Cour des gentils" et qu’il a confié à son ministre de la Culture, le cardinal Gianfranco Ravasi.

Parmi les récents discours du pape Benoît XVI à propos de Dieu et du polythéisme, on peut lire en particulier la méditation qu’il a prononcée, le11 octobre 2010, au synode des évêques pour le Moyen-Orient :

> "C'est la foi des simples qui abat les faux dieux"

Le discours qu’il a adressé, le 13 septembre 2010, au nouvel ambassadeur d’Allemagne près le Saint-Siège :

> "Monsieur l’ambassadeur..."

Son homélie du 11 juin 2010 lors de la clôture de l'Année Sacerdotale :

> "L'Année Sacerdotale que..."

Et la "lectio divina" prononcée devant les séminaristes de Rome le 12 février 2010 :

> "C'est pour moi une grande joie..."


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
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