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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Note Doctrinale sur Certains Aspects de l'Evangélisation 3

dominicanus #La vache qui rumine C 2010

III. Quelques implications ecclésiologiques

 

9. Depuis le jour de la Pentecôte, celui qui accueille pleinement la foi est incorporé à la communauté des croyants : « Ceux qui accueillirent sa Parole [de Pierre] reçurent le baptême et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux” (Ac 2, 41). Dès le commencement, l’Évangile est annoncé à tous les hommes, dans la puissance de l’Esprit, afin qu’ils croient et qu’ils deviennent disciples du Christ et membres de son Église. Dans la littérature patristique, on rencontre souvent des textes exhortant à accomplir la mission confiée par le Christ aux disciples[26]. Généralement le terme « conversion » y est utilisé en référence à l’exigence d’amener les païens à l’Église. Néanmoins, dans son sens spécifiquement chrétien, la conversion (metanoia), désigne un changement de mentalité et d’action, expression de la vie nouvelle dans le Christ, proclamée par la foi : il s’agit d’un renouvellement constant de pensée et d’actions en vue d’une identification plus intense avec le Christ (cf. Ga 2, 20), à laquelle sont appelés avant tout les baptisés. Tel est, en premier lieu, le sens de l’invitation formulée par Jésus lui-même : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 15 ; cf. Mt 4, 17).

 

L’esprit chrétien a été toujours animé par la passion de conduire toute l’humanité au Christ dans l’Église. En effet, l’incorporation de nouveaux membres à l’Église n’est pas l’extension d’un groupe de puissance, mais l’entrée dans le réseau d’amitié avec le Christ, qui relie ciel et terre, continents et époques différents. C’est l’entrée dans le don de la communion avec le Christ, qui est une « vie nouvelle » animée par la charité et par l’engagement pour la justice. L’Église est instrument – « germe et commencement »[27] – du Règne de Dieu et non pas utopie politique. Elle est déjà présence de Dieu dans l’histoire et elle porte aussi en elle le véritable avenir, avenir définitif dans lequel Il sera « tout en tous » (1 Co 15, 28). Cette présence est nécessaire, car seul Dieu peut porter au monde la paix et la justice authentiques. Le Règne de Dieu n’est pas – comme certains le soutiennent de nos jours – une réalité générique qui domine toutes les expériences ou les traditions religieuses, et à laquelle ces dernières devraient tendre comme à une communion universelle et indistincte entre tous ceux qui cherchent Dieu ; c’est avant tout une personne, qui a le visage et le nom de Jésus de Nazareth, image du Dieu invisible[28]. Chaque mouvement libre du cœur humain vers Dieu et vers son Règne ne peut donc que conduire, par nature, au Christ et qu’être orienté vers l’entrée dans son Église, signe efficace de ce Règne. L’Église est donc le véhicule de la présence de Dieu et pour cela l’instrument d’une vraie humanisation de l’homme et du monde. L’extension de l’Église dans l’histoire, qui constitue la finalité de la mission, est un service rendu à la présence de Dieu au moyen de son Règne : on ne peut en effet « disjoindre le Royaume et l'Église »[29].

 

10. Toutefois, l’annonce missionnaire de l’Église est aujourd’hui « mise en péril par des théories relativistes, qui entendent justifier le pluralisme religieux, non seulement de facto mais aussi de iure (ou en tant que principe)»[30]. Depuis longtemps, on en est venu à créer une situation dans laquelle, pour beaucoup de fidèles,la raison d’être même de l’évangélisation n’apparaît plus évidente[31]. On affirme même que la prétention d’avoir reçu en don la plénitude de la Révélation de Dieu cache une attitude d’intolérance et un danger pour la paix.

 

Celui qui raisonne ainsi ignore que la plénitude du don de la vérité que Dieu fait en se révélant à l’homme respecte la liberté qu’il a lui-même créée, comme trait indélébile de la nature humaine : cette liberté n’est pas indifférence, mais tension vers le bien. Un tel respect est une exigence de la foi catholique elle-même et de la charité du Christ ; il est constitutif de l’évangélisation. C’est donc un bien à promouvoir, sans le dissocier de l’engagement visant à faire connaître et à embrasser librement la plénitude du salut que Dieu offre à l’homme dans l’Église.

 

Le respect envers la liberté religieuse[32] et sa promotion « ne doivent en aucune façon nous rendre indifférents à l'égard de la vérité et du bien. Mieux, c'est l'amour même qui pousse les disciples du Christ à annoncer à tous les hommes la vérité qui sauve »[33]. Cet amour est le sceau précieux de l’Esprit Saint qui, comme protagoniste de l’évangélisation[34], ne cesse de pousser les cœurs à annoncer l’Évangile, les disposant à l’accueillir. Cet amour vit dans le cœur de l’Église et, à partir de là, comme un feu de charité, se répand jusqu’aux confins de la terre, jusque dans le cœur de tout homme. En effet, le cœur entier de l’homme attend de rencontrer Jésus Christ.

 

On comprend dès lors l’urgence de l’invitation du Christ à évangéliser et le fait que la mission confiée aux Apôtres par le Seigneur concerne tous les baptisés. Les paroles de Jésus, « Allez donc ! de toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés » (Mt 28, 19-20), interpellent tout le monde dans l’Église, chacun selon sa vocation. Et, en notre temps où tant de personnes vivent dans les diverses formes de désert, surtout le désert « de l’obscurité de Dieu, du vide des âmes sans aucune conscience de leur dignité ni du chemin de l’homme »[35], le Pape Benoît XVI a rappelé au monde que « l’Église dans son ensemble, et les Pasteurs en son sein, doivent, comme le Christ, se mettre en route, pour conduire les hommes hors du désert, vers le lieu de la vie, vers l’amitié avec le Fils de Dieu, vers Celui qui nous donne la vie, la vie en plénitude »[36]. Cet engagement apostolique est un devoir et même un droit inaliénable, une expression propre de la liberté religieuse qui a ses dimensions éthiques et sociales et ses dimensions éthiques et politiques correspondantes[37]. Malheureusement, dans certaines parties du monde, ce droit n’est pas encore légalement reconnu, et en d’autres lieux, il n’est pas respecté dans les faits[38].

 

11. Celui qui annonce l’Évangile participe à la charité de Christ, qui nous a aimés et qui s’est livré pour nous (cf. Ep 5, 2). Il est son ambassadeur et il supplie au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu ! (cf. 2 Co 5, 20). Cette charité est l’expression de la gratitude qui jaillit du cœur de l’homme, lorsqu’il s’ouvre à l’amour offert par Jésus Christ, un amour « qui dans l’univers se dissémine »[39]. Cela explique l’ardeur, la confiance et la liberté de parole (parrhesia) qui se manifestaient dans la prédication des Apôtres (cf. Ac 4, 31 ; 9, 27-28 ; 26, 26 ; etc.) et dont le roi Agrippa fit l’expérience en écoutant saint Paul : « Encore un peu, et tu vas me persuader que tu as fait un chrétien! » (Ac 26, 28).

 

L’évangélisation ne se réalise pas seulement à travers la prédication publique de l’Évangile, ni uniquement à travers des œuvres de quelque importance publique, mais aussi au moyen du témoignage personnel, qui demeure une voie de grande efficacité pour l’évangélisation. En effet, « à côté de cette proclamation de l’Évangile sous forme générale, l’autre forme de sa transmission, de personne à personne, reste valide et importante. […] Il ne faudrait pas que l’urgence d’annoncer la Bonne Nouvelle aux masses d’hommes fasse oublier cette forme d’annonce par laquelle la conscience personnelle d’un homme est atteinte, touchée par une parole tout à fait extraordinaire qu’il reçoit d’un autre » [40].

 

En tout cas, on doit rappeler que, dans la transmission de l’Évangile, la parole et le témoignage de vie vont de pair[41]. Le témoignage de la sainteté est requis avant tout pour que la lumière de la vérité rayonne sur tous les hommes. Si la Parole est en contradiction avec la conduite, elle est difficilement accueillie. Mais le témoignage seul ne suffit pas non plus, car « le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié − ce que Pierre appelait donner “les raisons de son espérance” (1 P 3, 15) −, explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus »[42].


[26] Cf. par exemple, Clément d’Alexandrie, Protreptique IX, 87, 3-4 (Sources chrétiennes, 2, p. 154), Saint Augustin, Sermon 14, D [= 352 A] (Nuova Biblioteca Agostiniana XXXV/1, 269-271).

 

[27] Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 5.

 

[28] Cf. Jean-Paul II, Encycl. Redemptoris missio, (7 décembre 1990), n. 18 : AAS 83 (1991), pp. 265-266 ; La Documentation catholique 88 (1991), p. 159: « Si l'on détache le Royaume de Jésus, on ne prend plus en considération le Royaume de Dieu qu'il a révélé, et l'on finit par altérer le sens du Royaume, qui risque de se transformer en un objectif purement humain ou idéologique, et altérer aussi l'identité du Christ, qui n'apparaît plus comme le Seigneur à qui tout doit être soumis (cf. 1 Co 15, 27)».

 

[29] Jean-Paul II, Encycl. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 18 : AAS 83 (1991), p. 266 ; La Documentation catholique 88 (1991), p. 159. Concernant la relation Église et Règne, cf. aussi Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Décl. Dominus Iesus, nn. 18-19 : AAS 92 (2000), pp. 759-761 ; La Documentation Catholique 97 (2000), p. 819.

 

[30]Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Décl. Dominus Iesus, n. 4 : AAS 92 (2000), p. 744 ; La Documentation catholique 97 (2000), p. 813.

 

[31] Cf. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, (8 décembre 1975), n. 80: AAS 69 (1976), p. 73; La Documentation catholique 73 (1976), p. 20 : « Pourquoi annoncer l’Évangile puisque tout le monde est sauvé par la droiture du cœur ? L’on sait bien d’ailleurs que le monde et l’histoire sont remplis de “semences du Verbe” : n’est-ce pas une illusion de prétendre porter l’Évangile là où il est déjà dans ces semences que le Seigneur lui-même y a jetées ? ».

 

[32] Cf. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine (22 décembre 2005) AAS 98 (2006), p. 50 ; La Documentation catholique 103 (2006), p. 61: « Si la liberté de religion est considérée comme une expression de l'incapacité de l'homme à trouver la vérité, et par conséquent, devient une exaltation du relativisme alors, de nécessité sociale et historique, celle-ci est élevée de façon impropre au niveau métaphysique et elle est ainsi privée de son véritable sens, avec pour conséquence de ne pas pouvoir être acceptée par celui qui croit que l'homme est capable de connaître la vérité de Dieu, et, sur la base de la dignité intérieure de la vérité, est lié à cette connaissance. Il est, en revanche, totalement différent de considérer la liberté de religion comme une nécessité découlant de la coexistence humaine, et même comme une conséquence intrinsèque de la vérité qui ne peut être imposée de l'extérieur, mais qui doit être adoptée par l'homme uniquement à travers le processus de la conviction ».

 

[33]Conc. œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 28 ; cf. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 24: AAS 69 (1976), pp. 21-22; La Documentation catholique 73 (1976), p. 5.

 

[34] Jean-Paul II, Encycl. Redemptoris missio, nn. 21-30 : : AAS 83 (1991), pp. 268-276 ; La Documentation catholique 88 (1991), p. 160-163.

 

[35] Benoît XVI, Homélie lors de l’inauguration du Pontificat (24 avril 2005) : AAS 97 (2005), p. 710; La Documentation catholique 102 (2005), p. 547.

 

[36] Ibidem.

 

[37]Conc. œcum. Vat. II, Décl. Dignitatis humanae, n. 6.

 

[38] Là où est reconnu le droit à la liberté religieuse, est aussi reconnu généralement à chaque homme le droit de partager avec d’autres ses convictions, dans le plein respect de la conscience d’autrui, en vue de favoriser l’insertion dans sa communauté d’appartenance religieuse, comme le stipulent de nombreux systèmes juridiques actuels ainsi qu’une jurisprudence désormais bien connue.

 

[39] Dante Alighieri, La Divine Comédie, Le paradis, XXXIII, 87: trad. J. Risset, Paris, de Selliers (1996), p. 458.

 

[40] Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, n. 46 : AAS 69 (1976), p. 36; La Documentation catholique 73 (1976), p. 9.

 

[41] Conc. œcum. Vat. II, Const. Dogm. Lumen gentium, n. 35.

 

[42] Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, n. 22: AAS 69 (1976), p. 20 ; La Documentation catholique 73 (1976), p. 5.

 

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