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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Fête-Dieu : du pain et des jeux - Homélie

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
Fete-Dieu-C-ev.jpg
 
 
 
"Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ?" (Jn 3, 12)

"Ils vont tous à leur perte. Leur dieu, c'est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne tendent que vers les choses de la terre." (Ph 3, 19)

"Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes; nous te le présentons: il deviendra le pain de la vie."
"Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail des hommes; nous te le présentons: il deviendra le vin du Royaume éternel." (Missel romain)

    Ces quelques citations que vous venez d'entendre, vous les connaissez. Mais il est bon de se les remettre en mémoire pour les ruminer, pour les repasser dans notre coeur, spécialement aujourd'hui, en cette Solennité du Corps et du Sang du Seigneur.

    Et puisque nous sommes des hommes et des femmes de peu de foi, demandons au Seigneur la grâce de ne pas tendre que vers les choses de la terre, mais en appréciant les choses de la terre selon la sagesse de Dieu, c'est-à-dire en les relativisant au lieu d'en faire des valeurs absolues, des priorités, de nous élever un petit peu vers les réalités d'en haut, vers les choses du ciel.

    L'Eucharistie est un admirable exemple de la pédagogie que Dieu met en oeuvre pour nous aider dans cette élévation. Elle est faite à partir de pain et de vin. Commençons par le pain.

    Tous les peuples qui ont goûté le pain l’ont adopté. Ensuite, plus question de s’en passer. Le manque de pain peut provoquer révoltes et révolutions. Les gouvernants en avaient conscience. Au fil des siècles, le pain a acquis une dimension symbolique essentielle : il symbolise le sacré, la justice, la stabilité, mais aussi le travail. Le boulanger possède une dimension sociale essentielle à la vie dans la cité.

    Le pain est la nourriture essentielle de l’homme et donne à l’homme l’énergie physique dont il a besoin. C’est la raison pour laquelle, sous une forme ou sous une autre, la plupart des civilisations l’ont élevé à la hauteur d’un symbole de vie, l’ont considéré comme la marque de la générosité des divinités envers les hommes.

    Dans les traditions religieuses, dans les légendes, les mythes et les coutumes, on peut remonter jusqu’à l’origine lointaine du thème du pain, c’est-à-dire aux temps où l’homme prenait conscience de sa dépendance vis-à-vis des forces de la nature et appelait au secours des forces "surnaturelles" pour combattre les mauvaises récoltes et les famines.

    C’est ainsi que les plus grandes divinités de l’humanité sont personnifiées par le pain. Il y a plus de 5000 ans, Osiris est présenté comme le pain de vie des enfants de l’Égypte. Il "apprit "aux hommes à cultiver le blé, à faire la farine et préparer le pain : le pain fut toujours considéré comme divin et sacré par les Égyptiens.

    Quelque 3000 ans plus tard, Jésus-Christ "consacre" le pain et demande à ses disciples de le faire en mémoire de lui.

    La Bible compte environ quatre cents références au pain. Bethléem signifie maison du pain. Le Christ est le pain de vie, il procède à la multiplication des pains. La symbolique chrétienne du pain est présente dans la prière: "Père, donne nous aujourd’hui notre pain quotidien".

    C’est un symbole spirituel fort : il accompagne les fêtes et les rites religieux. Dans l’Ancien Testament Dieu envoya la manne aux Hébreux pendant qu’ils traversaient le désert (Exode). Cet aliment symbolise le pain et préfigure l’eucharistie.

    Le pain azyme est un pain sans levain que les Juifs mangent pour commémorer cet événement. Dans la liturgie de l'Église catholique, le pain azyme est utilisé pour confectionner les hosties qui sont consacrées au cours de la messe.

    Dans l’Antiquité, selon Ovide (1er siècle avant J.-C.), lorsque les Gaulois assiégèrent Rome, les Romains invoquèrent Jupiter et ils jetèrent par-dessus les murs ce qu’ils avaient de plus précieux. Ils confectionnèrent alors avec leur reste de farine, des miches de pains qu’ils lancèrent contre les assaillants qui pensèrent que Rome était largement approvisionnée et possédait de quoi tenir un très long siège. À cause de cela, ils abandonnèrent leur assaut. En reconnaissance, les Romains édifièrent un temple à Jupiter Pistor (Jupiter Boulanger) ce qui associait le symbolisme du blé (vie, mort et renaissance) à la destinée de la ville.

    Au gré des caprices de la nature et des campagnes militaires, le pain est signe d’opulence ou de misère, de servitude ou de liberté.

    En politique, le thème du pain a souvent été habilement utilisé comme le symbole de la sécurité et de la prospérité. Chez les anciens Romains, "le pain et les jeux" servaient déjà à représenter les promesses électorales pour favoriser la bonne humeur du peuple.

    Il existe une célèbre citation de Marie-Antoinette, épouse du roi de France Louis XVI, connue pour sa prodigalité. Quand on lui a annoncé que le peuple avait faim et qu’il réclamait du pain, la souveraine a déclaré : "S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !". La Révolution française a éclaté peu de temps après. De nos jours, la citation cynique de Marie-Antoinette est encore utilisée pour signaler l’éloignement des gouvernants des préoccupations du peuple ou pour attirer l’attention sur les inégalités sociales.


    "Du pain et des jeux": voilà ce que demande le peuple. Le pain symbolise le nécessaire. Il est indispensable à la vie. Le vin, lui aussi, est vital, mais pas pour les mêmes raisons. Physiquement l'on peut très bien vivre sans vin. Mais le vin représente la joie, et l'on ne peut pas vivre sans joie (les jeux) ! D'où l'importance du vin.

    Il est aujourd´hui certain qu´un peu partout les hommes ont procédé à des vinifications accidentelles effectuées sur des raisins issus de vignes à l´état sauvage. L'histoire de la vigne et du vin est si ancienne qu’elle se confond avec l'histoire de l’homme. La Bible fait remonter la culture de la vigne à Noé, qui "fut le premier agriculteur. Il planta une vigne et il en but le vin." (Gn 9, 20-21) et la plus vieille œuvre littéraire connue, un récit babylonien vieux de 4000 ans, parle déjà du vin.

    D’une certaine façon, la vigne et le vin ont évolué avec les sociétés occidentales, et en ont imprégné les cultures. Le vin, au cours du temps, se charge d'une valeur autre que commerciale, il est synonyme de fête, d'ivresse, de convivialité. Il est aujourd'hui présent dans la plupart des pays du monde et son existence est le fruit d’une histoire longue et mouvementée.

    Les archéologues sont aujourd´hui capables de dire à partir de pépins de raisin retrouvés sur certains sites, s´ils sont issus d´une vigne cultivée ou sauvage. Des pépins de raisins issus d´une vigne cultivée et datant d'il y a sept mille ans ont ainsi été retrouvés dans le Caucase. C´est dans cette vaste région allant de la Géorgie à la Turquie en passant par l´Arménie, qu´il faut rechercher la trace du premier vignoble du monde...

    C´est en 2700 avant J.-C., que des inscriptions mentionnent la déesse sumérienne Gestin, dont le nom signifie 'mère-cep'. La civilisation sumérienne ne manque d´ailleurs pas de dieux, puisque Pa-gestin-dug ('bon cep') a pour épouse Nin-kasi, la 'dame du fruit enivrant'.

    Un peu plus tard en Egypte, Osiris est considéré comme le dieu du vin. Dionyos, quant à lui, et plus tard Bacchus chez les Romains, est un dieu bien dévergondé, dieu des réjouissances, des bacchanales, festivités... Le culte de Bacchus s´étend au cours de la période romaine à toutes les classes sociales, et aucun empereur romain ne parviendra à l´interdire.

    La culture de la vigne s'est, au cours des millénaires, propagée dans le monde entier.

    En voici, les grandes étapes :

 
- Phénicie et Égypte : certainement 3000 à 4000 ans avant J.-C.
- Grèce : 2000 ans avant J.-C.
- Italie, Sicile et Afrique du Nord : 1000 ans avant J.-C.
- Espagne, Portugal et sud de la France (le long de la Narbonnaise) : 500 ans avant J.-C.
- nord de lInde et Chine : 200 ans avant J.-C.

- Europe centrale, Allemagne et Angleterre : 100 à 400 ans après J.-C.
- Japon et Mexique : début du XVI° siècle
- Chili et Pérou : 1548
- Argentine : 1557
- Californie : vers 1600
- Afrique du Sud : 1655
- Australie et Nouvelle Zélande : vers 1815-1820

    La vigne fait partie de la civilisation grecque, puis romaine. Le Dionysos grec laisse peu à peu place au Bacchus romain. On estime que cela correspond à la période de colonisation de l'Italie du Sud, vers 800 avant J.-C. Déja, du temps des Étrusques on avait un dieu du vin, du nom de Fufluns.

    Pline Ancien (23-79), est un des auteurs qui a le plus parlé de la culture de la vigne (Histoire naturelle). Cependant, les vins de la Rome antique, avaient certainement peu de points communs avec ceux que nous connaissons aujourd´hui. Ils étaient résinés, sucrés, aromatisés, puis on leur additionnait souvent de l´eau tiède ou de l´eau de mer avant de les déguster ! Le problème résidait dans la conservation des vins !

    Pour les collectionneurs, amateurs d´enchères, recherchez le millésime 121 avant J.-C.: on le dit d´excellente qualité ... mais aussi fort rare !

    Le christianisme fait de nombreuses références au vin. Le Christ dit : "Je suis la vraie vigne".


    "Du pain et des jeux": si ces choses de la terre sont indispensables à la vie humaine, combien plus le Pain de Vie et le Vin du Royaume éternel sont-elles indispensables à la vie du monde !

    Dans la conclusion de Sacramentum caritatis (n. 95), Benoît XVI insiste sur l’importance vitale d’aller à la messe chaque dimanche:

 
Au commencement du quatrième siècle, le culte chrétien était encore interdit par les autorités impériales. Certains chrétiens d'Afrique du Nord, qui se sentaient poussés à célébrer le Jour du Seigneur, défièrent l'interdiction. Ils furent martyrisés alors qu'ils déclaraient qu'il ne leur était pas possible de vivre sans l'Eucharistie, nourriture du Seigneur: Sine dominico non possumus.

    "Sans la messe du dimanche, sans l’eucharistie, les chrétiens ne peuvent pas vivre en Irak."

    Ce sont ces mêmes paroles prononcées par le père Ragheed dans une communauté habituée à voir chaque jour la mort en face, cette même mort qui l’attendait au retour de la messe de dimanche dernier. Après avoir nourri ses fidèles du corps et du sang du Christ, il a offert aussi son propre sang, sa vie, pour l’unité de l’Irak et l’avenir de son Eglise.

    Ce jeune prêtre avait choisi, tout à fait consciemment, de rester à côté de ses fidèles, dans sa paroisse consacrée à l’Esprit Saint, à Mossoul, la ville considérée comme la plus dangereuse en Irak après Bagdad. La raison est simple: sans lui, sans son pasteur, le troupeau se serait égaré. Dans la barbarie des kamikazes et des bombes une chose au moins était certaine et donnait la force de résister:

 
Le Christ avec son amour sans limites défie le mal, nous garde unis, et nous donne, à travers l’Eucharistie, la vie que les terroristes essaient de nous ôter.

    Quelques jours seulement avant d'être assassiné, il déclarait:
 
Les jeunes organisent la surveillance après les attentats déjà subis par la paroisse, après les enlèvements et les menaces permanentes qui visent les religieux. Les prêtres célèbrent la messe parmi les ruines causées par bombes. Les mères voient avec inquiétude leurs enfants défier les dangers et se rendre au catéchisme avec enthousiasme. Les vieux confient à Dieu leurs familles qui fuient l’Irak, ce pays qu’ils ne veulent pas quitter, solidement enracinés dans ces maisons qu’ils ont construites pendant des années à la sueur de leur front et qu’il n’est pas question d’abandonner.

    Ragheed était comme eux, comme un père fort qui veut protéger ses enfants:
 
Notre devoir est de ne pas désespérer. Dieu écoutera nos supplications pour la paix en Irak.

    Il était l’objet de menaces répétées et de tentatives d’attentat depuis 2004, il avait vu des parents souffrir et des amis partir. Il avait cependant continué jusqu’à la fin de rappeler que cette souffrance, ce massacre, cette anarchie de la violence avaient aussi un sens: il fallait les offrir. Après l’attaque contre sa paroisse le 1er avril, dimanche des Rameaux, il disait:
 
Nous nous sommes sentis semblables à Jésus quand il entre à Jérusalem, sachant que la conséquence de Son amour pour les hommes sera la Croix. Nous avons également offert notre souffrance, pendant que les projectiles transperçaient les vitres de l’église, comme signe d’amour pour Jésus.

    Il racontait encore :
 
Nous attendons chaque jour l’attaque décisive mais nous n’arrêterons pas de célébrer la messe. Nous le ferons aussi sous terre, où nous sommes plus à l’abri. Je suis encouragé par mes paroissiens à suivre cette décision. Il s’agit de guerre, de vraie guerre, mais nous espérons porter cette Croix jusqu’à la fin avec l’aide de la Grâce divine.

    Et parmi les difficultés quotidiennes il s’étonnait lui-même de réussir ainsi à comprendre d’une façon plus profonde "la grande valeur du dimanche, jour de la rencontre avec Jésus ressuscité, jour de l’unité et de l’amour entre tous, du soutien et de l’entraide".

    Ensuite les voitures remplies d’explosifs se sont multipliées; les enlèvements de prêtres à Bagdad et à Mossoul sont devenus de plus en plus fréquents; les sunnites ont commencé à demander un impôt aux chrétiens qui voulaient rester dans leurs maisons, sous peine de les voir confisquées par des miliciens. L’eau, l’électricité, continuent à manquer, les liaisons téléphoniques sont difficiles. Ragheed commence à être fatigué, son enthousiasme faiblit. Jusqu’à admettre, dans son dernier mail à "Asia News", agence dont il était le crrespondant en Irak, le 28 mai 2007 : "Nous sommes sur le point de nous écrouler". Il parle de la dernière bombe qui est tombée sur l’église du Saint Esprit, juste après les célébrations du jour de la Pentecôte, le 27 mai; de la "guerre" qui a éclaté une semaine plus tôt, avec 7 voitures et 10 engins explosifs en quelques heures; du couvre-feu qui pendant trois jours "nous a gardés prisonniers dans nos propres maisons", sans pouvoir célébrer la fête de l’Ascension, le 20 mai.

    Il se demande dans quelle direction son pays se dirige:

 
Dans un Irak sectaire et confessionnel, quelle place sera attribuée aux chrétiens? Nous n’avons pas de soutien, aucun groupe ne se bat pour notre cause, nous sommes seuls dans ce désastre. L’Irak est déjà divisé et ne sera plus jamais le même. Quel avenir pour notre Eglise?.

    Mais il confirme aussitôt la force de sa foi, éprouvée mais intacte:
 
Je peux me tromper, mais une chose, une seule chose, j’ai la certitude qu’elle est vraie, pour toujours: l’Esprit Saint continuera à illuminer des personnes afin qu’elles œuvrent pour le bien de l’humanité, dans ce monde si plein de mal.

    L'Eucharistie est notre pain "supersubstantiel". Sans l'Eucharistie du dimanche nous ne pouvons pas vivre. L'Eucharistie est le pain nécessaire à la vie divine que nous avons reçue au baptême. Si nous manquons la messe du dimanche volontairement, ou par négligence, ne fût-ce qu'une seule fois, nous sommes morts, et nous avons besoin du sacrement de la réconcilation pour ressusciter et pour pouvoir communier de nouveau.

    Mais si l'Eucharistie est notre pain nécessaire, elle est aussi notre vin essentiel, la source de toute joie en dehors de laquelle il n'y a aucune vraie joie, une joie sans laquelle toutes les autres joies ne sont que tristesse et déception. Écoutons S. Bernard :

 
Une fois admise à boire la coupe de la Sagesse, celle dont il est dit: "Mon calice, qu'il est beau!", quoi d'étonnant si l'âme s'enivre alors de l'abondance de la Maison de Dieu? Là, en effet, la morsure de tout souci personnel a disparu, l'âme boit en sécurité le vin nouveau avec le Christ, dans le Royaume du Père. La Sagesse dresse là un triple banquet; ce qu'elle sert à tous, c'est l'Amour; la Charité nourrit ceux qui peinent, elle désaltère ceux qui se reposent, elle enivre ceux qui règnent...
Oui, ils sont les bien-aimés, ceux qui s'enivrent de Charité! Oui, ils sont enivrés de joie, ceux qui ont le bonheur d'être introduits aux Noces de l'Agneau. Ils sont les bien-aimés enivrés de joie, ceux qui mangent et boivent à la table de l'Agneau, dans son Royaume, quand il fait paraître devant lui l'Église glorieuse, sans tache ni ride, sans imperfection quelconque.
Alors l'Agneau enivre ses bien-aimés du torrent de sa joie. Et de cette chaste étreinte de l'Époux et de l'Épouse dans le Royaume, jaillit un fleuve impétueux qui répand le bonheur dans la cité de Dieu.
Ce torrent de joie n'est autre chose que le Fils de Dieu lui-même, "le Festin des justes, leur joie en la présence de Dieu".
De là ce rassemblement sans dégoût, cette curiosité insatiable sans inquiétude, ce désir sans fin, cette sobre ivresse toujours ardente pour Lui. (Traité de l'Amour de Dieu, 32)
Sans l'Eucharistie du dimanche nous ne pouvons pas vivre.

Sans l'Eucharistie du dimanche nous ne pouvons pas vivre.

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