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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Cardinal Josef Ratzinger, La primauté de Pierre et l'unité de l'Eglise (2)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)

La place de Pierre dans le Nouveau Testament

    Ce serait une erreur de nous précipiter immédiatement sur le témoignage classique de la primauté contenu en Matthieu 16, 13-20. Isoler une péricope rend toujours sa compréhension plus difficile. Nous voulons au contraire traiter la question en nous en rapprochant peu à peu par des cercles concentriques, en nous interrogeant d'abord sur l'image de Pierre dans le Nouveau Testament dans son ensemble, en éclairant ensuite la figure de Pierre dans les Évangiles, de manière à nous ouvrir finalement un chemin pour comprendre les textes spécifiques qui concernent la primauté.

a) La mission de Pierre dans l'ensemble de la tradition néo-testamentaire
    Ce qui impressionne tout de suite, c'est que tous les grands recueils de textes du Nouveau Testament connaissent le thème de Pierre, ce qui montre qu'il s'agit là d'un thème d'une signification universelle, et qu'on ne peut en aucune manière le limiter à une tradition déterminée, circonscrite, au sens local ou personnel. Dans le recueil des lettres pauliniennes, nous rencontrons tout d'abord un témoignage important, constitué par l'ancienne formule de foi que l'Apôtre transmet en 1 Co 15,3-7. Cephas - nom par lequel Paul désigne l'Apôtre de Bethsaïde, se servant du terme araméen qui signifie roc, pierre - est présenté comme le premier témoin de la résurrection de Jésus-Christ. D'où nous pouvons penser que la mission apostolique, également dans la perspective paulinienne, est essentiellement un témoignage de la résurrection du Christ: Paul peut donc se considérer comme apôtre au sens plénier du terme sur la base de son témoignage personnel, précisément parce que le Ressuscité lui est apparu, à lui aussi, et l'a appelé. On comprend alors, d'une certaine manière, l'importance toute particulière du fait que Pierre ait vu le Seigneur le premier et qu'il entre en tant que premier témoin dans la confession de foi formulée par la communauté chrétienne. Dans cette donnée de fait nous pourrions aussi reconnaître quelque chose comme une nouvelle institution de la primauté, de la préséance entre les Apôtres. Si nous acceptons qu'il s'agit d'une formule très ancienne, antérieure à Paul lui-même, transmise par Paul avec grand respect comme un élément intangible de la tradition, alors l'importance du texte devient évidente.

    Il est cependant vrai que la lettre polémique aux Galates nous montre Paul en conflit avec Pierre et engagé dans la revendication de l'autonomie de sa vocation apostolique. Mais, justement, ce contexte polémique confère d'autant plus d'importance au témoignage que l'épître rend à Pierre. Paul monte à Jérusalem « pour rencontrer Pierre», « vidère Petrum », selon la traduction de la Vulgate (Ga l, 18). « Je n'ai pas vu d'autre apôtre », ajoute-t-il, « sinon Jacques, frère du Seigneur ». Mais sa visite à Jérusalem n'a justement pour but que de rencontrer Pierre. Quatorze ans plus tard, Paul, obéissant à une révélation privée, se rend encore une fois dans la ville sainte, où il rend alors visite aux trois colonnes, Jacques, Cephas, Jean, cette fois avec un objectif bien clair et circonscrit. Il leur expose son Évangile, tel qu'il le prêchait parmi les païens, « pour ne pas prendre le risque de courir, ou d'avoir couru, en vain ». Affirmation surprenante dans la perspective de la Lettre, et d'une très grande importance pour la conscience de l'Apôtre des Gentils: il n'y a qu'un unique Évangile commun et la certitude de prêcher le message est liée à la communion avec les colonnes. Ce sont celles-ci qui sont le critère. Le lecteur d'aujourd'hui se sent poussé à demander comment on en est arrivé à ce groupe de trois personnes et quelle fut la position de Pierre à l'intérieur de celui-ci. Effectivement, O. Cullmann a avancé la thèse que, après l'an 42, Pierre a dû céder la primauté à Jacques et, bien plus, pour lui et pour d'autres, l'Évangile de Jean reflète la rivalité entre Jean et Pierre. Il serait intéressant d'approfondir cette question, mais cela nous entraînerait trop loin de notre thème.

    Selon toute vraisemblance, Jacques exerça une sorte de primauté sur le judéo-christianisme qui avait son centre à Jérusalem. Mais cette primauté n'acquit jamais une importance au niveau de l'Église universelle et elle a disparu de l'histoire avec le déclin du judéo-christianisme. La position spéciale de Jean était d'une toute autre nature, comme cela ressort bien du quatrième Évangile. On peut ainsi accepter tranquillement, pour cette phase de formation de l'Église qui est décrite dans la Lettre aux Galates, une sorte de triple primauté, dans laquelle, cependant, la préséance de chacun des trois a des raisons différentes et est de nature différente. Aussi, quand on veut définir en détail les rapports réciproques dans le groupe des colonnes, la singulière préséance de Pierre par rapport à la « fonction commune des colonnes » demeure-t-elle intacte: elle remonte au Seigneur lui-même, et il reste donc confirmé que toute prédication de l'Évangile doit accepter de se mesurer à la prédication de Pierre. En plus de cela, la Lettre aux Galates est aussi un témoignage du fait que cette préséance est aussi valable quand le premier des Apôtres, par son comportement personnel, reste en deçà de sa mission ministérielle (Ga 2,11-14).

    Si, après ce bref aperçu sur le témoignage paulinien, nous nous tournons maintenant vers la littérature johannique, nous trouvons tout au long de l'Évangile une forte présence du thème de Pierre, auquel fait contrepoint la figure du disciple bien-aimé. Cela atteint son sommet dans la grande péricope de la mission de Jean 21, 15-19. Au point que R. Bultmann a pu affirmer clairement que, dans ce texte, est confiée à Pierre « la conduite suprême de l'Église » ; il y voit même la rédaction originelle de cette tradition qui revient dans Matthieu 16, et il considère ce passage comme un morceau très ancien de tradition préjohannique. Sa thèse, selon laquelle l'Évangéliste ne se serait intéressé à l'autorité de Pierre que pour pouvoir la revendiquer en faveur du disciple bien-aimé, après que cette autorité fut restée pour ainsi dire vacante après la mort de Pierre, est une proposition qui ne trouve de soutien ni dans le texte ni dans l'histoire de l'Église. En vérité, elle montre même qu'on ne peut éviter la question du sens que les paroles de Jésus à Pierre doivent prendre après la mort de ce dernier. Ce qui est important pour nous ici, c'est que, à côté de la ligne de tradition paulinienne, la ligne johannique nous donne elle aussi un témoignage absolument clair pour connaître la position privilégiée de Pierre, qui vient du Seigneur.

    Enfin, nous trouvons aussi dans chacun des Évangiles synoptiques des traditions autonomes sur le même thème, de sorte qu'il apparaît encore une fois évident que cela fait partie de la configuration constitutive de la prédication et que cela est présent dans tous les milieux de la Tradition, que ce soit dans la tradition judéo-chrétienne ou dans celle d'Antioche, comme aussi dans la sphère de la mission de Paul à Rome. Par souci de brièveté, nous devons renoncer à analyser ici les textes un à un, tout comme nous devons renoncer également à un regard sur la version lucanienne du mandat primatial. « Confirme tes frères » (22, 32) ancrant la mission de Pierre dans l'événement de la dernière Cène, met une accentuation ecclésiologique importante. Au lieu de tout cela, je voudrais plutôt montrer d'une manière plus générale la position spéciale qui est assignée à Pierre par les trois Évangiles synoptiques, même indépendamment de Matthieu 16.

b) Pierre dans le groupe des Douze, selon la tradition synoptique
    À cet égard, il faut tout d'abord constater d'une manière très générale la position spéciale de Pierre dans le groupe des Douze. Avec les deux fils de Zébédée, il forme, à l'intérieur des Douze, un groupe de trois, qui est mis en relief. Eux seulement sont admis à participer à deux moments d'une importance particulière: la transfiguration et le mont des Oliviers (Mc 9,2 et s.; 14,33 et s.). De même, seuls ces trois deviennent les témoins de la résurrection de la petite fille de Jaïre (Mc 5, 37). Mais, par ailleurs, parmi ces trois, Pierre se détache. C'est lui qui sert de porte-parole, dans la scène de la transfiguration; et c'est à lui que le Seigneur s'adresse à l'heure douloureuse du mont des Oliviers. En Luc 5, 1-11, la vocation de Pierre apparaît précisément comme la forme originaire de la vocation apostolique. Pierre est aussi celui qui tente d'imiter le Seigneur quand il marche sur les eaux (Mt 14, 28 ss); à propos de la concession aux disciples du pouvoir de lier et de délier, c'est lui qui demande combien de fois l'on doit pardonner (Mt 18, 21). Tout cela est souligné par la position que Pierre occupe dans la liste des disciples. Quatre versions nous en ont été transmises (Mt 10, 2-4; Mc 13, 16-19; Lc 6, 14-16; Ac 1, 13), qui présentent diverses variantes de détails mais qui néanmoins placent toutes unanimement le nom de Pierre au sommet. Dans l'Évangile de Matthieu, il est même introduit par le terme significatif « le premier » : pour la première fois, nous rencontrons ainsi cette « racine » qui, par la suite, sous le mot de « primauté », devient le concept qui exprime la mission spécifique du pêcheur de Bethsaïde. La même chose est pratiquement affirmée quand, en Marc 1, 36 et Luc 9, 32, ce disciple est présenté par la formule « Pierre et ceux qui étaient avec lui ».

    Passons maintenant à un second thème important, celui qui concerne le nouveau nom que Jésus a donné à l'Apôtre. Comme l'a souligné l'exégète protestant Schulze-Kadelbach, le fait qu'il ait été appelé du titre de « roc, pierre », et que cela n'ait pas été son nom originel mais la nouvelle appellation que Jésus lui a imposée, appartient « à ce que nous connaissons de plus certain à propos de cet homme ». Paul fait encore usage - comme nous l'avons vu - de la forme araméenne, qui vient de la bouche de Jésus, et il appelle cet Apôtre « Cephas ». Le fait que l'on ait ensuite traduit ce terme et qu'il soit entré dans l'histoire sous l'appellation grecque de Pierre, confirme sans équivoque qu'il ne s'agissait en aucune manière du nom propre d'une personne. Les noms propres ne sont jamais traduits. Mais il n'était pas inhabituel que les rabbins imposent des surnoms à leurs disciples. Jésus lui-même a fait quelque chose de semblable avec les deux fils de Zébédée, qu'il a appelés « fils du tonnerre » (Mc 3, 17). Mais comment doit-on comprendre ce nouveau nom de Pierre? Certes, il ne décrit pas le caractère de cet homme, ce contre quoi nous avait mis en garde avec une grande précision la description que Flavius Josèphe avait donnée du caractère typique du peuple galiléen: « courageux, affable, confiant, mais aussi facilement influençable et amateur de nouveautés ». La dénomination « roc, pierre » n'a aucune signification pédagogique ou psychologique: on ne doit la comprendre qu'à partir du Mystère, c'est à-dire dans une perspective christologique et ecclésiologique: Simon-Pierre deviendra à travers la charge que Jésus lui a donnée celui qu'il n'est pas du tout selon « la chair et le sang ». J. Jeremias a montré qu'il y a à l'arrière-plan le langage symbolique du rocher saint. Un texte rabbinique peut être éclairant à cet égard: « YHWH dit: "Comment puis-je créer le monde, alors que surgiront ces sans-Dieu et qu'ils se révolteront contre moi?". Mais quand Dieu vit que devait naître Abraham, il dit: "Voici que j'ai trouvé un rocher sur lequel je peux construire et fonder le monde". Aussi appela-t-il Abraham un rocher: "regardez le rocher d'où l'on vous a taillés" (ls 51, 1-2) ». Par sa foi, Abraham, le père de tous les croyants, est le rocher qui soutient la création, repoussant le Chaos, le déluge originel qui menace de tout ruiner. Simon, qui, le premier, a confessé Jésus comme le Christ et qui a été le premier témoin de la résurrection, devient alors, par sa foi digne de celle d'Abraham mais renouvelée christologiquement, le rocher qui s'oppose à la noire marée de l'incrédulité et à sa force destructrice de l'humain. On peut ainsi affirmer que vraiment, même dans la seule appellation, absolument incontestable, du pêcheur de Bethsaïde comme « roc-pierre », toute la théologie de Matthieu 16, 18 est contenue et qu'elle est donc garantie dans son authenticité.

(à suivre)
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