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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Adrienne von Speyr, La confession et la vie quotidienne

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    La vie humaine nous précipite d'un extrême dans l'autre. Si nous réussissons, nous sommes dans l'euphorie. Nous nous réjouissons de fêtes qui peut-être ne nous concernent qu'à peine, sinon justement parce que ce sont des fêtes, puis tout à coup il nous arrive quelque chose de triste, et nous voilà accablés. Mais les sacrements de l'Église nous offrent la possibilité de ne plus être ainsi livrés sans défense à ces fluctuations, mais d'acquérir par eux davantage qu'une humeur, c'est-à-dire une attitude. Il est vrai qu'une bonne confession nous fait également passer par des états d'âme extrêmes: de l'horreur devant la gravité de nos fautes à l'allégresse de l'absolution. Mais ces états d'âme sont intimement liés, et il existe le lieu chrétien où ils peuvent être intégrés les uns dans les autres. Ils le peuvent dans l'attitude de confession dont le Seigneur nous a fait don, qu'il a mise en nous ; et qui est en même temps ce qu'il nous demande. Cette attitude veut dire: une ouverture totale à l'égard de Dieu, essayer de savoir qu'il voit tout ce que nous faisons, mais qu'il le voit pour nous aider, pour intervenir en notre faveur, pour nous dispenser sa grâce. Et cela, nous ne le vivons pas dans des fluctuations désespérées mais à l'intérieur d'une attitude ferme et affermissante, ayant son point d'appui dans l'œuvre divine de la rédemption. Et si déjà dans la confession et ces fluctuations d'humeur, nous nous sommes exercés à avoir cette attitude unique, alors la possibilité nous est offerte de nous y garder vivants et vigilants, d'intégrer nos états et nos sentiments dans cette attitude de confession durable, de rester devant Dieu des pénitents ouverts à sa grâce.

    Dans la vie quotidienne, tout se déroulera autrement que dans cette forme de la confession, et cependant tout événement de tous les jours pourra être envisagé par rapport à la confession. Il ne serait pas tolérable de quitter le confessionnal avec un sentiment de délivrance, de soulagement, de propreté, pour s'exposer ensuite avec insouciance à de nouvelles occasions de péché, comme si nous avions droit au soutien de la grâce reçue, dans le sentiment effronté que Dieu saura bien nous rattraper, en mettant les choses au mieux déjà avant la chute, ou après, dans le pire des cas.

    Nous n'avons pas le droit de réduire mentalement la confession à l'absolution, de sorte que la confession - et ceci en serait la conséquence - affaiblisse notre attitude intérieure au lieu de la fortifier. Que le sacrement nous inculque une certaine indifférence vis-à-vis du péché, et que nous fassions un contre-sens sur le «ama et fac quod vis ...», en nous appropriant le «fac quod vis» et en abandonnant le «ama» à Dieu ; à ce Dieu qui nous pardonnera bien toujours, quels que soient nos méfaits. La confession est une obligation en vue de la croix. Parce qu'elle vient de la croix, elle y ramène aussi. Et pour cette raison, elle exige et crée une attitude qui cherche à s'adapter à celle du Seigneur.

    Le Seigneur lui aussi vient de la croix et va vers la croix. Il vient avec l'intention d'aller à la croix. Au commencement du monde, le Dieu créateur a séparé les éléments d'en haut de ceux d'en bas, ceux de droite de ceux de gauche. En ceci déjà, le Fils a vu comme une pré­figuration de la croix future. Le Père a séparé, il a établi un ordre; les hommes se sont séparés de Dieu par leur péché, ils ont distingué le bien du mal et à la place de l'ordre établi, ils ont installé le désordre du chaos. Le Fils, sur la croix, sépare de nouveau dans le sens du Père. Il juge, en redressant et en nous donnant des orientations. Il présente au Père cette nouvelle séparation sous forme de jugement. Il refait l'unité entre le bien et le mal, en faisant le bien et en souffrant le mal qu'il prend sur lui. Il sépare en vue de l'unité de la rédemption. Et comme il a tout emporté dans sa mort, il descend dans le lieu de la justice du Père, il aperçoit l'œuvre du Père en même temps que son œuvre à lui, qui a séparé le péché du pécheur. Ici - dans l'extrême déréliction et le dernier des dépouillements -, il laisse, indistinctement et une fois pour toutes, certaines choses derrière lui dont après sa résurrection il ne veut plus tenir compte, et dont nous non plus ne devons plus tenir compte. Il y a là un parallèle avec le temps d'après la confession. Les choses que le Fils a laissées derrière lui dans sa descente aux enfers devraient, dans la logique de la confession, nous être devenues inaccessibles. Elles le sont, si nous persévérons dans l'attitude de la confession. Ce qui a été évacué par la confession, devrait être évacué une fois pour toutes. Mais cela veut dire encore une fois: vivre en vue de la croix.

    Après l'expérience de chaque confession, il nous faudrait vivre en vue d'une autre confession plus vaste encore, plus universelle, qui embrasserait toujours davantage le monde et le péché universel. Une confession qui prendrait toujours plus les dimensions de l'Église. Cela en ayant conscience que jusqu'ici, nous nous sommes toujours et avant tout confessés comme des individus isolés, soutenus certes par les confessions des autres, mais sans avoir assez le souci de les porter à notre tour. L'Église qui aide à porter toutes les confessions en méditant sur la croix de son Seigneur, devrait, elle aussi, former de plus en plus nos confessions.

    Si la confession devient un élément vivant dans la vie du chrétien, si elle ne reste pas formelle, mais devient un épisode dans le dialogue du pécheur avec Dieu, épisode où le pécheur obtient le pardon et participe à cette grande et unique grâce du pardon (car le pardon n'efface pas seulement, mais donne une substance nouvelle qui permet de subsister, une substance qui lui ressemble), alors quelque chose de la confession devrait se faire sentir dans la vie quotidienne. Quelque chose qui ne conviendra pas seulement pour les méditations, et dont on ne se servirait que quand tout va mal, quand on est retombé dans le péché, ou quand on a heureusement échappé à une violente tentation, mais quelque chose de si fort que, consciemment ou non, nous en sommes accompagnés à tous les instants de notre vie. Le déroulement de la confession, avec ses situations variées et pleines de contrastes, montre au chrétien combien sont nombreux, à l'intérieur même de l'unité du sacrement, les chemins pour rencontrer le Seigneur qui, dans le sacrement de la rédemption, veut les parcourir avec lui. Il se révèle partout comme le Seigneur vivant, celui qui montre, exige, écoute, avertit et redresse, qui unit à lui, tout en donnant la liberté, qui prend sur lui une chose, en faisant cadeau d'une autre qui est la sienne. Toutes ces formes de rencontre doivent produire leurs effets en se développant individuellement, en étant vécues individuellement, mais en gardant toujours leurs rapports avec l'unité instituée et formée dans le sacrement. Sacrement qui nous révèle une augmentation inouïe de toutes les possibilités d'existence chrétienne dans le Seigneur.

    Cette diversité de la vie chrétienne rejaillit aussi, si on se confesse bien, sur le sacrement lui-même. Il perd toute monotonie. Dans sa grandeur, il montre des aspects toujours nouveaux. Des aspects qui pour le pénitent sont devenus familiers dans sa vie quotidienne, où ils ont fortifié son attitude et qui ont élargi sa liberté d'action. Par­tout on peut constater ce que la confession a rendu possible, et d'autre part ce qui, par elle, a été définitivement aboli et n'entre plus en ligne de compte. Et si déjà, dans la préparation de la confession, la lecture et la méditation de l'Écriture ont trouvé leur place, il faut aussi leur réserver cette place dans la vie quotidienne, afin que la pré­paration plus immédiate à la confession, ne soit pas obligée, de façon disproportionnée, de se retourner vers le passé et d'anticiper sur l'avenir, mais qu'au contraire le rapport vivant au Seigneur et à sa révélation dans l'Écriture offre déjà les conditions naturelles à l'examen de conscience et permette de le faire avec facilité et profit. Celui qui contemple tous les jours le miroir du chrétien qu'est le Christ Jésus, reconnaîtra vite en lui-même ses propres traits, lorsqu'il s'examine.

    La grâce de la confession nous permettra aussi de rencontrer nos frères avec plus de générosité. Celui qui a fait lui-même l'expérience de la grâce, ne l'envie pas à son prochain. Il sait que la grâce doit être communiquée, et il cherchera partout les moyens de le faire. Et chacun trouvera des solutions nouvelles et praticables qui n'ont rien à voir avec un excès de zèle ou de l'indiscrétion. Qui n'a pas de mission apostolique extérieure, se rappellera que chacun possède une mission intérieure, celle de la prière, qui a une efficacité apostolique. C'est de la prière qu'il devra prendre soin et rendre en même temps, par sa conduite, la foi chrétienne attirante pour ses frères. Il existe en effet pour le chrétien une possibilité d'action englobant à la fois le faire et le laisser-faire, même si aucune parole perceptible ne l'exprime. Il ne considérera pas son prochain comme un pécheur en perdition, mais comme une personne qui, si elle est catholique, participe à la grâce de l'absolution et qu'il faut voir dans cette lumière. S'il n'est pas catholique, c'est plus difficile pour lui, car il ne connaît pas la grâce de la confession. On rencontre tant de personnes qui sont si empêtrées dans leur égoïsme et leurs petits soucis de chaque jour! Mais savons ­nous si elles ne seront pas bientôt plongées dans la grande grâce de l'absolution? Et que pourrions-nous faire pour qu'elles commencent à entrevoir cette lumière?

    Certains semblent éprouver une difficulté insurmontable à se confesser. Et lorsque c'est chose faite, on trouve qu'après tout, cela n'était pas si difficile. C'est qu'on a été porté par une grâce mystérieuse. On comprend tout à coup ce qu'est la prière de l'Église, on se sent porté par la prière d'un grand nombre d'inconnus, et peut-être aussi par celle d'une personne précise. C'est ce qui fait qu'on se sent soi-même obligé de prier. Rien n'est plus secret que la confession d'un particulier, et cependant elle contient un espace considérable pour la prière de tous les autres qui y ont une part, sans savoir exactement de quoi il s'agit. Ce sont eux qui, sans aucune curiosité ni aucun désir de savoir, mettent leur prière à la disposition des autres. Cette force de soutien de la prière est une grande manifestation de la discrétion avec laquelle le Seigneur traite notre péché. La confession se passe au centre de l'Église, tous y ont leur part et peuvent savoir qu'ils y sont, et cependant, ils ne savent pas et ne désirent pas savoir ce dont il est question entre le pécheur et le Seigneur. Souvent, l'aide prêtée au prochain passe par la parole. Mais ici, le service rendu et qui rapproche, c'est précisément le fait de ne rien vouloir savoir. Deux êtres qui s'aiment beaucoup et sont très unis, s'ils vont tous les deux se confesser, ne sauront pas quel était pour chacun d'eux le far­deau le plus accablant. Cependant, malgré le secret de la confession, celle-ci les unira encore plus étroitement, parce qu'ils auront reçu tous les deux la même grâce et qu'ils auront parcouru le même chemin. L'un des deux sait peut-être que la veille, l'autre s'est impatienté contre lui, et que sans doute il s'en accusera. Mais il ne s'arrêtera pas à cette pensée, il la repoussera plutôt en se disant que cela ne le regarde pas. Il priera néanmoins autant qu'il le pourra pour la confession de l'autre. Les relations entre deux personnes qui s'aiment ne sont ni favorisées ni entravées par la connaissance ou l'ignorance de péchés particuliers. Et celui qui aime ne demandera même pas qu'on lui confirme que sa prière a profité à la confession de la personne aimée. Tout ce qui concerne la confession est caché dans le mystère de la communion des saints.

La confession, Éd. Lethielleux, Collection Le Sycomore, 1981, p.182-187
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