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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Père André Manaranche, Des idées courtes sur la conversion chrétienne (1)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
    Le christianisme se trouve livré en pâture à l'opinion, et son vocabulaire en souffre: les mots de la foi subissent un changement de sens qui les rend méconnaissables . C'est ce qui se produit pour la «conversion ». Dans la tête des gens - des chrétiens-eux mêmes - ce terme vise un événement qui n'arrive finalement qu'aux autres tant il est énorme: quelque chose de «médiatique», à la limite. J'aperçois ici cinq illusions majeures.

LA CONVERSION SERAIT UN PHÉNOMÈNE EXCEPTIONNEL

    La conversion, dit-on, c'est rare et ça fait du bruit. Non pas. Il existe, certes, des convertis notoires, parce que ce sont des hommes connus: avant l'événement, pour leurs positions arrêtées, voire tapageuses et militantes; après l'événement, parce qu'ils l'ont raconté maintes et maintes fois sans fausse honte, et qu'ils en ont tiré des conséquences importantes. Je pense à saint Augustin, à Charles de Foucauld, Jacques Maritain, à Paul Claudel, à André Frossard, à Jacques Lebreton. Tout récemment, des journalistes français, détenus depuis de longs mois comme otages au Liban, ont avoué devant micros et caméras que ce dur emprisonnement leur avait fait découvrir la prière biblique: c'est la notoriété de leur enlèvement, et donc de leur libération, qui leur a permis de donner un témoignage public, et tant mieux! Mais que de gens font la même découverte, dans une prison où sur un  lit d'hôpital, sans que personne ne le sache, sinon quelques proches! A moins que des amis, devinant la consolation que de tels messages pourraient apporter à des êtres en détresse, ne se chargent de diffuser la conversion (si peu spectaculaire en elle-même) d'un Jacques Fesch en cellule ou d'un Franck atteint du SIDA...

    On montera aussi en épingle, après coup, des conversions qui se sont faites discrètement mais qui ont pris valeur de «faits porteurs d'avenir»: parce qu'on peut être de race juive et archevêque de Paris, ou bien parce que le jeune maghrébin Malik Oussekine, au moment où il a été tué dans une rue de Paris, la nuit du 5 au 6 décembre 1986, se préparait à entrer au séminaire. Mais qui donc peut savoir ce qui est ou n'est pas porteur d'avenir (Pour Thérèse de Lisieux, cesser de mettre ses souliers dans la cheminée de Noël à l'âge de 13 ans, c'est se préparer à vivre en adulte les onze années qui lui restent sur terre. Ce fait minime, enfantin, amorce donc un bond fantastique dont bien des cœurs profitent encore.)

    Laissons donc de côté les media et ouvrons la Bible. Nous y voyons que l’appel au retournement du cœur est l’essentiel de la prédication courante, donc que le prophète propose ce retournement comme la chose la plus commune. Ce qui nous abuse, c'est que nos Eglises, au niveau de l'appareil hiérarchique, tiennent rarement ce langage et parlent un peu de tout, en vrac, au gré de la conjoncture socio-économique. Elles n'ont pas tort d'éclairer l'actualité, mais elles sont rarement prophétiques, au sens religieux de ce mot, et c'est dommage.

    C'est le rôle de la mission de prêcher la conversion, pas seulement aux incroyants ou aux mal-croyants, aux égarés de l'esprit et des mœurs, mais aux baptisés eux-­mêmes. Personne ne peut se vanter d'avoir dépassé et neutralisé, pour ce qui le concerne, le contenu majeur de la prédication évangélique. Jadis, vers le 6ème siècle, un auteur spirituel anonyme, qui se cache sous le nom de Denys, a déterminé trois grandes étapes chrétiennes: la voie purgative, la voie illuminative, la voie  unitive. J'avoue que cette classification m'agace prodigieusement, car l'homme le plus uni à Jésus-Christ est du même coup celui qui mesure le plus fort son péché, donc qui recourt le plus ardemment à la pénitence. La mystique ne délivre pas le saint du salut pour l'introduire dans une extase perpétuelle: elle le branche au contraire de plus en plus étroitement sur un Amour qui ne peut pas ne pas être une Miséricorde. Le progrès spirituel, ce n'est pas de pouvoir dire un jour au Seigneur: «Joie! Dans quelque temps, je pourrais me passer de votre pardon, je n'aurai plus besoin de la grâce. Je vous aimerai 'à part égale' (comme dit un cantique bien naïf) sans rien avoir à vous demander ni à me reprocher. Nous nous regarderons du coin de l'œil en toute tranquillité, toute rédemption périmée, abolie. Le salut, c'est bon pour les êtres grossiers, les débutants»... La vie des saints nous enseigne le contraire, de toute évidence. Je n'aimais pas non plus, quand j'étais petit, ces «amendes honorables» faites au Cœur de Jésus pour le consoler des affronts que lui faisaient «les pauvres pécheurs»: comme si je n'en étais pas un, moi! Saint Paul l'avoue avec une entière assurance: «Elle est sûre, cette parole, et digne d'une entière créance: Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi, le premier » (1 Tim 1, 15). Le degré majeur de l'union au Christ, ce n'est pas d'avoir enfin réussi à se débarrasser de lui! Au sein de la liturgie la plus quotidienne, l’Eucharistie commence par rite pénitentiel; et, chaque Carême, avec l'imposition des Cendres, l'Eglise nous supplie de nous convertir à nouveau. Je n'en viendrai jamais à bout sur cette terre.

Premiers pas dans l'amour, Éd. Le Sarment Fayard, Coll. Lumière Vérité 1988, p. 23-26
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