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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Élection au désert - Homélie 1° dimanche du Carême C

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
Seigneur, avec toi nous irons au désert

Seigneur, avec toi nous irons au désert

 
 

Seigneur, avec toi nous irons au désert,
Poussés comme toi, par l'Esprit.
Et nous mangerons la Parole de Dieu,
Et nous choisirons notre Dieu.
Et nous fêterons notre Pâque au désert:
Nous vivrons le désert avec toi! (G 229, J. Servel - J. Gelineau)

    C'est en chantant ces paroles que nous avons commencé le temps du Carême. C'est tout un programme! Il répond bien à ce que le Seigneur nous dit dans l'Évangile de ce jour. Pourvu que ce ne soient pas seulement de belles promesses "électorales". Puissions-nous les vivre effectivement.

    Alors, arrêtons-nous quelques instants pour réfléchir à ce que le Seigneur nous promet, et à ce que nous, nous avons répondu au Seigneur, pour en calculer le "coût" et les économies pour les "financer", comme le font les bons gestionnaires.

Nous irons au désert

    D'abord, nous avons promis d'aller au désert. Lequel: celui de Judée, du Sahel, de l'Irak, du Nouveau Mexique? Celui d'une île ... déserte?
 
Tout au long de l’histoire, des foules d’hommes et de femmes ont choisi d’imiter ce Jésus qui se retire dans le désert. En Orient, à commencer par saint Antoine Abbé, ils se retiraient dans les déserts d’Égypte ou de Palestine ; en Occident, où il n’existait pas de déserts de sable, ils se retiraient dans des lieux isolés, des montagnes ou des vallées à l’écart du monde. (R. Cantalamessa)

    Nous sommes donc bien d'accord: le désert dont il est question n'est pas nécessairement un endroit où il n'y a que du sable. Mais est-ce nécessairement un endroit où il n'y pas de monde? Comme le disait assez justement quelqu'un: "Plus nous sommes nombreux, plus je risque de parler dans un désert". Albert Camus, lui, disait: "Comme remède à la vie en société, je suggère les grandes villes : c'est le seul désert à notre portée."

    Aujourd'hui, il existe une communauté nouvelle qui s'appelle les "Fraternités monastiques de Jérusalem". Ce sont des moines et des moniales "au cœur de la ville", insérés dans le monde du travail à mi-temps, locataires, et dont la clôture est vécue autrement que dans les ordres traditionnels. Ces moines et moniales nous rappellent que nous pouvons tous suivre Jésus dans le désert, même en habitant une grande ville comme Paris.
 
L’invitation à suivre Jésus dans le désert s’adresse à tous. Les moines et les ermites ont choisi un espace de désert. Nous devons quant à nous choisir au moins un temps de désert. Vivre un temps de désert signifie faire un peu de vide et de silence autour de nous, retrouver le chemin de notre cœur, nous soustraire au vacarme et aux sollicitations extérieures, pour entrer en contact avec les sources les plus profondes de notre être. (R. Cantalamessa)

    Aller dans le désert, pour nous aujourd'hui, c'est quitter le monde des feuilletons américains, brésiliens ou mexicains, c'est quitter l'univers du show biz, de ces spectacles de divertissement et de ces jeux télévisés, qui envahissent nos maisons du matin jusqu'au soir, presque sans interruption. Aller dans le désert, surtout pour les enfants et les jeunes aujourd'hui, c'est quitter le bruit de walkmans, des lecteurs MP3; c'est quitter le monde virtuel des jeux électroniques. Pour faire cela, pas besoin d'acheter un billet d'avion vers un pays lointain. Il suffit de tourner le bouton pour éteindre la télévision, son lecteur MP3 ou son game-boy, pour rentrer chez soi, pour rentrer en soi.
 
Saint François d’Assise nous fait à cet égard, une suggestion pratique. « Nous avons, disait-il, un ermitage toujours avec nous, où que nous allions, et chaque fois que nous le souhaitons nous pouvons nous y enfermer comme des ermites. L’ermitage est notre corps et l’âme est l’ermite qui y habite ! » Nous pouvons entrer dans cet ermitage « portable » sans attirer l’attention de quiconque, même dans un bus bondé. Le tout est de savoir de temps à autre « rentrer en nous-mêmes ». (R. Cantalamessa)

    Jusque là donc, les dépenses de notre côté sont limitées. Alors pourquoi hésiter? Mais n'oublions pas les promesses du Seigneur. Sinon elles risquent de grimper en flèche.

Seigneur, avec toi...

    Irons-nous donc faire du yoga, ou de la méditation, dite transcendantale, à la force du poignet ou de la concentration? Ne sommes-nous pas baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit? Quel effort, quel travail, quelle concentration avons-nous dû fournir pour cela? Aucune! Rien que la foi (cf. 2e lect.). Et encore... Car si nous avons été baptisés tout petits, c'est la foi de nos parents, parrains et marraines qui nous a portés à ce moment-là. C'est la foi qui nous unit à Jésus; c'est elle qui nous permet de le suivre au désert de notre coeur. Car il nous y a précédés. Et il nous attend, depuis si longtemps, comme un amant attend sa bien-aimée. Croire cela, que Jésus nous aime et qu'il nous attend au désert, est-ce trop demander?

Poussés comme toi par l'Esprit

    La foi est un don de Dieu. Cadeau! Gratuit! Mais elle nécessite l'action de l'Esprit Saint, lui-même le don du Père. Rien à voir avec de la concentration, pas plus qu'avec des contorsions. Par la foi Dieu nous dit que nous sommes un temple de Dieu (Ga 5, 25) et que l'Esprit de Dieu habite en nous (1Co 3, 16). Jésus lui-même fut "conduit par l'Esprit" à travers le désert.
 
« Je ne sais pas méditer, moi », s'exclame pourtant sainte Bernadette. Soyons vrais : aucun d'entre nous ne le sait davantage ! Saint Paul lui-même l'avoue : Nous ne savons pas prier comme il faut. Mais la merveille, c'est que quelqu'un est là, qui nous aide aussitôt, pour peu que nous le laissions faire ou, plus exactement encore, que notre prière veuille bien rejoindre la sienne. (…) On peut alors se laisser porter par les ailes de cette prière dont l'Écriture nous laisse entendre qu'elles ont la puissance de l'aigle et la douceur de la colombe. Comme le dit si joliment saint Thomas d'Aquin, « l'Esprit Saint fait de nous les amants de Dieu » en effet. (Pierre-Marie Delfieux, fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem)

    Se laisser porter par les ailes de l'Esprit qui prie en nous, et qui fait de nous les amants de celui qui est notre amant: quoi de plus simple? Oui, mais voilà, me direz-vous: - Dans le désert il y a aussi le démon! C'est dangereux le désert! Il vaut mieux rester chez soi... Je vous l'ai déjà dit: il ne s'agit pas ou bien de rester chez soi, ou bien d'aller au désert. Aller au désert, c'est rentrer en soi-même. Tant que nous ne rentrons pas en nous-mêmes, le démon nous laisse tranquilles, ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas là. Il est là, mais il ne se manifeste pas parce qu'il estime que ce n'est pas nécessaire, puisque nous nous égarons loin du Seigneur. Ce sont les deux premières règles du discernement spirituel de S. Ignace de Loyola:
 
Chez ceux qui vont de péché mortel en péché mortel, l'ennemi, en général, a coutume de leur proposer des plaisirs apparents. (...) Chez ceux-là le bon esprit utilise une manière de faire inverse: il les aiguillonne et mord leur conscience par le sens moral de la raison.
Chez ceux qui se purifient intensément de leurs péchés et qui, dans le service de Dieu notre Seigneur, s'élèvent du bien vers le mieux, c'est la manière de faire inverse de celle de la première règle. Car, alors, le propre du mauvais esprit est de mordre, d'attrister et de mettre des obstacles, en inquiétant par de fausses raisons pour qu'on n'aille pas plus loin. et le propre du bon esprit est de donner courage et forces, consolations, larmes, inspirations et quiétude, en rendant les choses faciles et en écartant tous les obstacles, pour qu'on aille plus avant dans la pratique du bien.

    Élémentaire, mon cher Watson, dirait un détective bien connu de tous. Élémentaire, et pourtant ignoré de tant et tant de chrétiens. C'est la raison pour laquelle certains se trompent en estimant et en proclamant que le démon n'existe pas, et que parler du démon n'est qu'une manière de parler du mal. Ils le disent parce qu'ils n'ont jamais expérimenté son adversité. Et s'ils n'ont jamais expérimenté son adversité, ne serait-ce pas parce qu'ils vont "de péché mortel en péché mortel", ou, du moins, qu'il n'avancent pas beaucoup sur le chemin de la sainteté? Ce n'est pas un Curé d'Ars, ou un Saint Padre Pio ou une Marthe Robin qui diraient que le démon est une manière de parler. Dire aujourd'hui que les possédés dont il est question dans l'Évangile ne sont en fait que des malades mentaux ou des épileptiques est de bon ton. Dira-t-on alors que Jésus est, lui aussi, un malade mental ou un épileptique?

    Je rappelle aussi la douzième règle. S. Ignace y compare le comportement du démon à celui d'une femme. Cela passe mal aujourd'hui. Je saute donc ce petit passage. Si cela vous intéresse vous irez voir vous-mêmes:
 
C'est le propre de l'ennemi de faiblir et de perdre courage, de fuir avec ses tentations, lorsque celui qui s'exerce dans les choses spirituelles tient tête résolument aux tentations de l'ennemi, faisant 'diamétralement' l'opposé. À l'inverse, si celui qui s'exerce commence à avoir peur et à perdre courage lorsqu'il subit les tentations, il n'y pas sur la face de la terre de bête si féroce que l'ennemi de la nature humaine pour poursuivre son intention maudite avec une si grande malice.

    Avoir peur du démon, c'est lui donner de la force. Arrêter de faire oraison, par exemple, parce que, depuis qu'on a commencé à le faire, on a des tentations qu'on n'avait pas avant, c'est faire le jeu du démon.

Et nous mangerons la Parole de Dieu

    "Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre". Voilà comment Jésus tient tête au démon qui lui suggère de changer une pierre en pain. Se nourrir de la Parole de Dieu, voilà une nécessité absolument vitale pour notre vie. C'est une nourriture fondamentale. Je vous signale que c'est le thème que Benoît XVI avait choisi pour le premier Synode des Évêques de son Pontificat (du 5 au 26 octobre 2008): "La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église". Il a estimé que la constitution conciliaire Dei Verbum est "un des documents les plus importants du concile Vatican II":
 
L’Eglise ne vit pas d’elle-même mais de l’Évangile et c’est de l’Évangile toujours et à nouveau qu’elle tire des orientations pour sa marche. C’est une remarque que tout chrétien doit recueillir, et mettre en application : seul celui qui se met avant tout à l’écoute de la Parole peut l’annoncer. En effet, on ne doit pas enseigner sa propre sagesse, mais la sagesse de Dieu, qui apparaît souvent folie aux yeux du monde.

    Et il a précisé que "l’Église et la Parole de Dieu sont intrinsèquement liées" parce que, comme le dit saint Pierre, "aucune Écriture prophétique n’est sujette à une interprétation privée". L'Évangile d'aujourd'hui nous montre que le démon lui aussi sait se servir de la Bible, mais en l'interprétant à sa manière, pour nous tenter. Combien sont-ils, ceux qui se réclament de la Bible pour parler et agir soi-disant "au nom de Jésus" mais contre l'Église et contre les moeurs?

Et nous choisirons notre Dieu

    Après l'écoute de la Parole vient la pratique de la Parole. La Parole nous montre quelle est la volonté de Dieu, pour que nous puissions la mettre en pratique. C'est ce que S. Ignace appelle "l'élection". Pour faire le bon choix, une bonne élection, il faut d'abord, "dans la mesure où cela dépend de nous", que "l'oeil de notre intention (soit) simple, regardant uniquement ce pour quoi je suis créé: pour la louange de Dieu notre Seigneur et le salut de mon âme."

    Il s'agit de soumettre non pas la fin aux moyens, mais les moyens à la fin:
 
Il arrive, par exemple, que beaucoup choisissent en premier lieu de se marier, ce qui est un moyen, et en second lieu de servir Dieu notre Seigneur dans le mariage, alors que servir Dieu est la fin. (...) De la sorte ceux-là ne vont pas droit à Dieu, mais veulent que Dieu vienne droit à leurs attachements désordonnés; par conséquent, ils font de la fin un moyen et du moyen une fin, de sorte que ce qu'ils devaient mettre en premier, il le mettent en dernier.

    La victoire dans le combat du désert est à ce prix-là...

Et nous fêterons notre Pâque au désert:
Nous vivrons le désert avec toi!

    N'oublions donc pas ce qui est le but, le sens de tout cela: fêter notre Pâque. La Pâque, c'est de passer de ce monde au Père, comme S. Jean le dit à propos de Jésus dans l'Évangile (Jn 13, 1...). Mais cette Pâque n'est pas seulement à la fin de notre vie. Elle est une Pâque dès aujourd'hui. Et si nous ne la vivons pas tous les jours, nous ne pourrons pas non plus la vivre à la fin de notre vie. Cela vaut aussi pour le Carême. Pâques, ce n'est pas seulement une fête qui est au bout des quarante jours du Carême. Pâques, c'est dans notre désert d'aujourd'hui!
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