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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Marie-Dominique Philippe, L'adoration est le grand critère

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
epiphanie ev    Comprenons donc que le silence est une exigence très profonde de la retraite. Celle-ci, en effet, implique toujours une certaine séparation, un désert intérieur où nous entrons pour adorer Dieu. Pour essayer de le comprendre, revenons à ce très beau passage de l'Ancien Testament qui nous montre la vocation de Moïse (Ex 3). Dieu demande à Moïse d'aller vers son peuple et de le conduire au désert, à trois jours de marche, pour qu'Israël y adore et redécouvre le sens de sa vocation. Le peuple d'Israël était alors sous le joug du Pharaon qui l'obligeait à travailler à la construction des pyramides, à des constructions énormes - aujourd'hui nous dirions : à la construction d'autoroutes ou d'autres choses semblables... C'est vrai, nous sommes tous un peu sous le joug du Pharaon, d'un Pharaon anonyme. Nous sommes tous très pris par le travail, par des programmes, par tout ce que nous devons faire... et au bout d'un certain temps nous n'avons plus un moment pour prier.

    Quelqu'un qui avait fait un voyage en Inde et à qui, au retour, j'avais demandé ce qu'il y avait trouvé de plus extraordinaire, m'avait simplement dit ceci : « Dans notre vieille Europe (et en Amérique ce serait la même chose) quand on dit à quelqu'un de prier, il répond : "Ah, non ! Je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail..." Là-bas, j'ai entendu une réflexion magnifique : "Je n'ai plus le temps de travailler parce que je prie sans cesse." » Il peut y avoir des exagérations aussi, c'est sûr, mais on voit bien ce qu'il voulait dire. C'est vrai : nous sommes tous très pris par le travail, le défaut dominant de notre époque n'est pas la paresse. Cela peut exister, mais ce n'est pas ce qui domine. Je crois plutôt que notre défaut habituel est de ne plus prier. Le mal de notre époque, c'est beaucoup plus cela : nous oublions de prier.

Le travail, quand on en a un peu l'habitude, est extrêmement agréable, parce qu'on se développe, on devient intelligent, on apprend quantité de choses. Le travail, c'est merveilleux ! Surtout le travail de l'intelligence - même si, par moments, il est difficile. Ce qu'il y a d'extraordinaire dans le travail de l'intelligence, c'est que plus on travaille, plus on devient intelligent, et plus on aime travailler - alors on avance tout le temps. Mais il y a aussi le danger de nous laisser griser par le travail et de penser y découvrir le sens de notre vie chrétienne. Non. Notre vie chrétienne exige le travail, c'est vrai, et il est important d'en comprendre la signification dans une vision chrétienne ; mais notre vie chrétienne exige bien plus que le travail : elle exige de rencontrer Dieu. La vie chrétienne, c'est être relié à Dieu. Or, dans le travail, nous ne sommes pas reliés à Dieu, nous sommes reliés à des réalités inférieures à nous, comme la matière, le bois, la terre... ou bien les livres, et nous transformons ces réalités, nous coopérons avec elles, pour réaliser une oeuvre.

    Dans le travail, il s'agit donc de notre relation avec le monde, avec l'univers. C'est pourquoi nous ne pouvons y trouver notre finalité, le sens de notre vie. Cela, nous ne le trouvons qu'en découvrant Dieu. Mais... comment découvrir Dieu ?

    Le peuple d'Israël a dû commencer par marcher trois jours dans le désert. Nous irons un peu plus vite, puisque nous sommes chrétiens (nous ne sommes plus de l'Ancien Testament) et que le propre du chrétien, c'est la hâte de l'amour. C'est pour cela que, tout de suite, dès demain, il nous faut découvrir le sens de l'adoration, pénétrer à trois jours de marche dans le désert pour adorer. La retraite est faite pour que nous découvrions cette première rencontre avec Dieu qu'est l'adoration.

    On l'oublie trop. Si l'on demandait à chacun d'écrire sur un petit papier ce qu'est l'adoration et de dire s'il en a l'expérience, on aurait sans doute des réponses assez étonnantes. Qu'est-ce qu'adorer Dieu ? Le savons-nous vraiment, par expérience, ou pouvons-nous seulement donner une réponse que nous aurions apprise par coeur ?

    Adorer Dieu, c'est se mettre en sa présence. Au fond, l'adoration, c'est le geste de politesse à l'égard de Dieu. Nous reconnaissons que Dieu Créateur est là, présent, qu'il nous aime, qu'il crée actuellement notre âme, et nous nous remettons entre ses mains, nous voulons nous mettre en sa présence. Or on ne peut pas être en présence de Dieu en dehors de l'adoration. Adorer, c'est revenir à la source.

    Péguy dit que la philosophie, c'est remonter à la source. Nous ne savons plus vraiment ce qu'est la philosophie. Or elle est quelque chose de très grand, puisqu'elle consiste à redécouvrir ce qu'il y a de plus profond en l'homme du point de vue de sa nature humaine. Durant la retraite, nous ferons donc de temps en temps des allusions philosophiques, pour aider à devenir plus intelligents, à aimer plus. Et ici la philosophie sera mise au service de la foi : il s'agira d'être intelligent pour Dieu et pour notre prochain. Pour le prochain, ce sera relativement facile pendant la retraite : garder le silence. Et être intelligent pour Dieu consistera surtout à faire un effort d'adoration, de prière.

    La retraite, en effet, doit nous apprendre à prier ; elle doit nous apprendre à être intelligent pour Dieu, pour le Christ. Et je crois qu'on peut appliquer à la retraite ce que Péguy dit de la philosophie : «La plupart des hommes descendent le fleuve. Même les cadavres descendent le fleuve.» On voit très bien : pour descendre le fleuve il n'est pas nécessaire de vivre, le poids naturel suffit. C'est la «spiritualité de la planche» ! Quand vous demandez à quelqu'un pourquoi il agit de telle ou telle manière et qu'il vous répond : «Tout le monde le fait», voilà la «spiritualité de la planche». On descend, on descend, cela n'a pas d'importance : tout le monde le fait...

    Il faut remonter à la source, et cela, c'est difficile. Bien sûr il ne faut pas le faire pour le plaisir d'aller à contre-courant, d'être réactionnaire. Non. Il s'agit d'aller à la source, c'est cela le but. Évidemment, il y a des gens qui n'aiment pas aller à la source mais qui aiment être réactionnaires ; mais cela, c'est autre chose. Ce n'est plus une «spiritualité» particulière. c'est tout simplement un mauvais caractère, qui réagit tout le temps pour le plaisir de réagir. Ce n'est pas cela qu'il faut chercher. Nous cherchons à remonter à la source. Mais «il n'y en a pas beaucoup qui remontent à la source» dit Péguy. Pour remonter à la source, il faut parfois accepter d'être seul.

    Dans notre vie chrétienne, il faut une très grande force pour remonter à la source et ne pas descendre le courant en faisant "comme tout le monde". Or, remonter à la source, c'est adorer. C'est seulement par l'adoration que nous pouvons remonter à la source. L'adoration exige donc un effort. On n'adore pas comme on respire ou comme on sent le parfum d'une fleur en disant : «Ça sent bon !» Non, vous n'adorez pas Dieu comme cela. Il y a des gens qui disent : «Prier, c'est tout simplement être soi-même.» Attention, cela dépend ! Que veut dire «être soi-même» ? On est soi-même de multiples manières : en se détendant, en se regardant dans la glace, en écoutant les autres.., et on peut être soi-même au plus intime de son être.

    Remonter à la source exige un acte de volonté. C'est même, je crois, l'acte de volonté le plus foncier ; de sorte que si on manque de volonté, c'est parce qu'on n'adore plus. Cela peut paraître étonnant, mais c'est profondément vrai. Une personne qui n'adore plus est errante, et donc, nécessairement, elle descendra le fleuve, puisqu'elle manquera de volonté. Pour remonter à la source, il faut le vouloir. Pour faire un acte d'adoration, il faut le vouloir. Voilà pourquoi nous devons essayer, pendant la retraite, de faire des actes d'adoration. Demandons à l'Esprit Saint de nous l'apprendre, parce que c'est lui qui nous apprend à adorer. Le prédicateur oriente, mais quand on le fera, c'est l'Esprit Saint qui sera là pour nous apprendre à adorer, pour nous apprendre cet acte élémentaire. Car l'adoration est élémentaire dans notre vie chrétienne, elle en est le fondement.

    Rappelons-nous la parole de Notre-Seigneur : Quand vous voulez construire une maison - et nous construisons tous une maison : le Temple de Dieu que nous sommes (cf. 1 Co 3,16-17 ; 6,19 ; 2 Co 6,16 ; Ep 2,21-22) - ne la construisez pas sur du sable mouvant parce qu'alors elle disparaîtra. Découvrez le roc et construisez-la dessus (cf. Mt 7,24-27 ; Lc 6, 47-49). Adorer, c'est justement découvrir le roc, c'est découvrir ce contact profond avec Dieu, ce point intime par où nous dépendons de lui, c'est découvrir la présence du Créateur au plus profond de notre être.

    Dieu - selon l'expression si forte de saint Augustin - est plus intimement présent à nous que nous ne le sommes à nous-mêmes (voir Confessions, III, VI, 11 : "En suivant le sens de la chair, c'est toi que je cherchais, mais toi tu étais plus intime que l'intime de moi-même et plus élevé que le sommet de moi-même." Cf. ch. XIII). Et c'est vrai : parce que Dieu nous saisit de l'intérieur, il n'y a pas de distance entre lui et nous. Il s'agit donc de découvrir cette présence, de découvrir cette source, la «source jaillissante» (cf. Jn 4,14), puisque Dieu est la source première d'où toute lumière et tout amour jaillissent, dont tout être provient.

    Découvrir cette source ! Nous ne pouvons le faire que dans l'attitude aimante de l'adoration. L'acte d'adoration est en effet un acte d'amour, mais d'un amour très particulier : c'est l'amour radical qui est en nous, dans lequel nous nous remettons entre les mains de Dieu. Nous savons que nous venons de Dieu et nous retournons vers lui ; et là nous nous mettons face à Dieu (c'est pourquoi j'ai dit que l'acte d'adoration était vraiment un geste de politesse à l'égard de Dieu). Nous reconnaissons que Dieu est présent ; et parce que Dieu est présent, nous nous mettons dans l'attitude normale de la créature qui veut reconnaître cette présence de son Créateur. Dieu est présent au plus intime de notre coeur, Dieu est présent au plus intime de notre esprit : et nous reconnaissons cela.

    Cette adoration, nous la faisons avec Jésus, nous la faisons avec Marie, toujours. Nous ne pouvons pas adorer sans le Christ. «Sans moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15,5). Et la première chose que le Christ nous apprend, c'est l'adoration. Il est venu pour nous enseigner cela. Dès que nous adorons, nous adorons donc avec lui. Et Marie est toujours là...

    Il est très important de comprendre que nous ne pouvons vraiment adorer qu'avec Jésus, car il s'agit d'une adoration «en esprit et en vérité» (Jn 4,23), d'une adoration dans l'amour. Nous aimons être proches de Dieu parce que nous savons qu'il nous aime et nous voulons découvrir cet Amour Premier par qui nous sommes aimés d'une manière unique. Et nous répondons à cet amour unique par l'adoration, par ce geste très particulier, très personnel. Nous avons en effet, chacun, notre manière d'adorer, notre manière d'aimer ; c'est par là que nous sommes vraiment originaux. Quand on cherche une originalité à l'extérieur, cela veut dire qu'on n'a pas compris que la véritable originalité est intérieure. Une fois que nous avons saisi cela, l'extérieur nous est bien égal, c'est secondaire ! Ce qui importe, c'est cette originalité profonde dans notre manière de remonter à la source, de redécouvrir la présence de Dieu, de l'adorer. Aucun d'entre nous, quand il adore Dieu, ne l'adore de la même manière que son voisin. On dit souvent qu'il n'y a pas deux feuilles qui soient semblables - et c'est vrai. Il n'y a pas deux vivants qui soient semblables. Or notre manière à nous de vivre, de respirer profondément comme homme, comme esprit lié au corps, c'est l'adoration. N'est-ce pas l'acte le plus profondément naturel à l'homme ? L'homme n'est pleinement homme que quand il adore Dieu. S'il n'adore plus, cela prouve qu'il a oublié ce qui le caractérise - et cela, c'est terrible ! Très vite, il tombera dans l'anonymat. Pourquoi y a-t-il tant d'hommes qui tombent dans l'anonymat ? tant d'hommes qui se laissent prendre par n'importe quel programme politique, sociologique, psychologique ? Parce qu'ils ont oublié la signification profonde de leur être et de leur vie humaine, cette signification que seule l'adoration permet de découvrir.

    L'adoration est l'acte le plus personnel de l'homme, fondamentalement. Elle est première dans l'ordre de l'éducation. L'Esprit Saint ne peut pas nous éduquer si nous n'adorons pas. Quelqu'un qui prétend être mû par le Saint-Esprit, s'il n'adore pas, on peut être sûr qu'il se trompe.

    L'adoration est le grand critère. Quand quelqu'un se dit mû par le Saint Esprit, éclairé par le Saint Esprit, mais que, à la question : «Est-ce que vous adorez ?» il répond : «Je ne sais pas ce que c'est», on peut être sûr que ce n'est pas le Saint-Esprit. C'est son imagination, mais pas le Saint Esprit. L'Esprit Saint ne peut agir sur nous que si nous adorons. L'adoration est donc un acte qu'il nous est très important de découvrir - et c'est le but de la retraite.

    Trois jours de marche dans le désert pour redécouvrir le sens de notre vie chrétienne... N'oublions pas que Dieu, pendant deux mille ans, a formé son peuple par l'adoration. Premier commandement : «Un seul Dieu tu adoreras» (cf. Mt 4,10 ; Lc 4,8. Dt 6,13 et 5,7-9. Ex 20,1-6 et 34, 14-17). Or pas un iota de la Loi ne disparaît (Mt 5,18 ; Lc 16,17), et donc l'adoration reste vraiment, pour nous aussi, le premier commandement dans l'ordre pédagogique. Dieu nous éduque par l'adoration.

    J'évoquerai ici une histoire très belle et qui n'est pas inventée, qui est vraie. C'est celle d'un Abbé de Citeaux, Dom Belorgey, et ceux qui l'ont connu savent que ce n'était pas n'importe qui. Il était «charismatique» - comme on dirait aujourd'hui -, mais vraiment, profondément, pas seulement d'un charisme extérieur. C'était un homme très extraordinaire, une vocation tardive. Vétérinaire dans l'armée (on voit comme Dieu prépare un futur abbé !), il s'était converti grâce à un petit frère convers qu'il avait rencontré dans un train - c'est Dom Belorgey lui-même qui m'a raconté cela. Ce petit frère trappiste l'avait emmené dans son couvent, et là il avait été pris par la grâce de Dieu, et y était resté. Les Trappistes sont des contemplatifs, et lui voulait entrer dans la vie contemplative. Au début, il a eu une grâce particulière, de ces grâces très profondes de Dieu qui nous saisissent au point qu'on ne voit rien d'autre. Il ne voyait donc rien d'autre, c'était merveilleux ! Puis, quand il a fait profession, au bout d'un certain nombre d'années, les écailles sont tombées. Il s'est dit : «Mais quoi ? je croyais qu'ils étaient contemplatifs, et ce sont des travailleurs !» C'est vrai, le grand défaut de la Trappe est parfois d'être uniquement une communauté de travailleurs. Et Dom Belorgey voyait que ces moines, le soir, après le gros travail des champs, récitaient parfois leur Office avec beaucoup de peine - ils luttaient contre le sommeil... Et le matin, comme ils se levaient très tôt, la nuit n'avait pas été assez longue, et parfois elle se prolongeait au choeur. Il n'y a que dans l'activité des champs, le gros travail, qu'ils étaient parfaitement eux-mêmes. Il s'est donc dit : «Je croyais être entré dans une communauté contemplative, et voilà que ce sont des travailleurs !» Il a alors compris ce que Dieu lui demandait à ce moment-là : «Sois contemplatif, prie, et ne juge pas ton prochain.» Il est excellent de se rappeler cela pendant une retraite : ne regardons pas les autres, agissons sous la mouvance de l'Esprit Saint. Si Dieu nous fait prier avec beaucoup d'amour, ne regardons surtout pas notre voisin, ni la manière dont il prie. Cela ne sert jamais à rien, puisque, à ce moment-là, on porte un jugement inutile sur lui. Il ne faut donc pas «loucher» sur celui ou celle qui est à côté de nous. Quand on adore, on ne «louche» pas, on a les deux yeux fixés sur Dieu. On n'a pas un oeil sur Dieu et l'autre oeil sur le voisin... Non, on prie, on adore, puisqu'on est en face de Dieu.

    Pour revenir à Dom Belorgey, un beau jour il a été nommé Abbé. A ce moment-là, il s'est dit : «Maintenant, je suis responsable de cette communauté de travailleurs qui doit devenir une communauté contemplative.» Il ne pouvait donc plus ne pas regarder ce qui se passait autour de lui. Alors, il a invoqué le Saint-Esprit - qui l'écoutait assez facilement - et le Saint-Esprit lui a dit : «Rappelle-leur le devoir de l'adoration. Ils n'adorent plus. Ils essaient de chanter les louanges de Dieu, mais ils n'adorent plus, de sorte que je ne peux plus rien sur eux ! je suis obligé de les laisser.» Il a alors demandé au Saint Esprit comment faire, et le Saint Esprit lui a dit (petite conversation intérieure... ) : «Dis-leur, à chacun, d'adorer sept fois par jour.» Si j'aime à raconter cette histoire, c'est parce que ces sept actes d'adoration par jour peuvent tout changer. Et cela, tous peuvent le faire pendant la retraite, c'est vraiment facile ! Et une fois qu'on a commencé, on continue car les sept actes d'adoration par jour, c'est «le bréviaire des pauvres», le bréviaire des laïcs. Il y a le bréviaire des moines, de ceux qui ponctuent la journée par l'Office pour louer Dieu. Mais il y a aussi le «bréviaire des pauvres», des laïcs, de ceux qui sont pris par quantité de choses et qui n'ont pas une vie aussi régulière que les moines. Et le «bréviaire des pauvres» consiste à ponctuer sa journée par sept actes d'adoration. C'est facile, il suffit de le vouloir. Vouloir adorer Dieu, se «réveiller» en face de Dieu. Ne pas le faire machinalement ! Non, vraiment des actes d'adoration. Et quand l'acte d'adoration est profond, il faut que notre corps accompagne notre esprit. C'est tout notre être qui adore Dieu. Ce n'est pas seulement la fine pointe de notre intelligence, la fine pointe de notre coeur, c'est tout notre être qui adore Dieu, en reconnaissant qu'il est notre Créateur. Nous nous remettons entre ses mains.

    C'est le premier acte que nous devons faire, tout de suite, dès que nous nous réveillons : adorer Dieu, reconnaître qu'à chaque instant nous recevons tout de lui, et tout lui remettre. Quand on est plusieurs dans la même chambre c'est peut-être un peu plus difficile, quoique, après tout ! quel merveilleux exemple on donne en adorant Dieu ! Pourquoi pas ? Oui, reconnaître que Dieu, dont l'acte créateur nous «porte» dans l'être, est plus présent à nous que nous-mêmes ; et lui offrir notre journée. Dans l'adoration nous offrons notre journée, et nous offrons notre vie. Nous devançons notre mort, dans l'adoration. Nous reconnaissons que Dieu est le Maître de la vie et de la mort. Nous reconnaissons qu'il est notre Créateur et nous lui remettons tout.

    Et le soir, dernier acte de la journée avant de s'endormir : adorer Dieu. Et il est facile de trouver encore cinq autres moments dans la journée ; par exemple, chaque fois qu'on change d'occupation.

    Dom Belorgey a donc expliqué cela à chaque moine. Puis, après l'avoir expliqué à chacun en particulier, il l'a redit à toute la communauté réunie. Ici, je ne peux pas le dire à chacun en particulier, je suis obligé de commencer tout de suite par le dire à tous - ce qui est très mauvais, parce que chacun dira : «Oh, c'est pour le voisin, cela ; ce n'est pas pour moi. C'est très bon pour le voisin, parce que lui ne sait pas prier. Moi, je sais prier, alors je n'en ai pas besoin.» Non ! La retraite nous fait tous novices du Saint-Esprit. C'est cela, une retraite. Et le noviciat du Saint Esprit consiste à apprendre I'A B C de notre vie chrétienne : faire des actes d'adoration. Nous en ferons toute notre vie, et nous en ferons éternellement, parce qu'éternellement nous serons novices du Saint-Esprit. Au ciel, ce sera notre gloire. Ici, sur la terre, nous le comprenons difficilement, mais au ciel ce sera notre gloire, d'être mû par le Saint-Esprit et de faire éternellement des actes d'adoration. Alors il est bon, dès cette terre, de ponctuer notre journée par sept actes d'adoration.

    Pour aller jusqu'au bout de l'histoire : Dom Belorgey m'a dit qu'au bout de six mois, sa Trappe de travailleurs était devenue une Trappe de contemplatifs. J'ai trouvé cela admirable, et y ai reconnu la manière dont Dieu procède. Combien de chrétiens, aujourd'hui, n'adorent plus ! Ils ne savent même pas ce que c'est. Ils récitent encore des prières, mais ils ne savent pas ce qu'est un acte personnel à l'égard de Dieu. Or l'adoration n'est-elle pas précisément cela ? Quand on adore, on est seul en face de Dieu. Il est bon d'être seul en face de Dieu ! cela nous donne un peu d'autonomie, c'est notre personnalité qui naît. Au fond, nous ne sommes vrais qu'en face de Dieu. C'est pour cela que l'acte d'adoration nous met dans la vérité pratique, et il nous libère de tout le reste, puisque, quand nous sommes en face de Dieu, nous savons que c'est Dieu qui nous garde. Nous nous libérons profondément de tout notre conditionnement habituel, dès que nous adorons, dès que nous reconnaissons que nous dépendons de Dieu et que, en dernier lieu, nous ne dépendons que de Lui (voir questions).

    L'adoration doit nous conduire, normalement, à une intimité plus grande avec Dieu. Elle est le seuil de la prière intime qu'on appelle l'oraison, ce contact direct avec Dieu dans la foi, l'espérance et l'amour. Il s'agit vraiment de la prière intérieure et pas seulement de la récitation de prières. Réciter des prières, c'est très bien, mais comprenons que cela doit nous conduire à une prière intérieure. Comme le dit saint Thomas, toute prière vocale est ordonnée à la prière intérieure, et c'est cette prière intérieure qui compte. On le comprend bien, puisque «Dieu est esprit» (Jn 4,24). Il veut donc, avant tout, une prière intérieure. La prière vocale, communautaire, est excellente si il y a aussi la prière personnelle. La prière vocale peut nous aider, parce que prier avec les autres en récitant le chapelet ou en disant les Psaumes, cela peut nous aider. Mais il peut très bien arriver aussi que la prière vocale ne nous aide pas du tout, parce que nous ne «pédalons» pas tous au même rythme. Il y a quelqu'un à côté de nous qui récite les prières à toute vitesse, c'est son rythme... mais nous avons de la peine à le suivre ; et il y en a d'autres qui les réciteraient très, très lentement, et alors on s'endormirait ! C'est un exercice, du reste, que de devoir chanter en même temps et de la même façon qu'un autre. La prière liturgique implique cet exercice ; elle est quelque chose de grand, mais il faut qu'elle soit accompagnée de la prière personnelle, ne serait-ce que parce qu'on n'aura pas toujours une communauté chrétienne à côté de soi ! Pendant la retraite, il faut les deux. La récitation de prières en commun doit nous conduire au silence de l'adoration. Et auprès de l'Eucharistie, dans notre adoration, demandons intérieurement à Jésus de nous apprendre à garder le silence, à adorer. L'adoration nous conduit à cette intimité avec Jésus, et la retraite doit être cette intimité : découvrir Jésus à partir de l'adoration. C'est cela, l'essentiel.

Suivre l'Agneau, Retraite sur l'Evangile de saint Jean prêchée à des jeunes,
Ed. Saint-Paul 1995, Nouvelle édition revue et corrigée, p. 9-17
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