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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Quand s'installe l'erreur, que nous proclamions la vérité - Homélie 24° dimanche du Temps Ordinaire B

Walter Covens #homélies (patmos) Année B - C (2006 - 2007)
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       Avec l’'évangile de S. Marc, nous franchissons aujourd’hui une étape décisive dans le cheminement de la foi comme réponse à la question : Qui donc est Jésus ? La réponse, il ne suffit pas de la réciter du bout des lèvres. Souvenez-vous : Ce peuple m'’honore des lèvres, mais son coeœur est loin de moi (Mc 7, 6). Ce n'’est pas seulement le "par cœoeur" d'’une formule récitée, c’'est le "par cœoeur" d'’une vie donnée que le Seigneur attend de nous. D'’où l'’importance de la mise au point de Jésus dans la deuxième partie de l’'évangile de ce dimanche.

       J’'aime beaucoup la manière dont S. Marc commence son Évangile, comme sur des chapeaux de roue, en "pole-position", en écrivant, dès le premier verset : Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le fils de Dieu. Rivaliser avec Ralph Schumacher sur un circuit de Formule 1, ce n’'est pas donné à tout le monde, mais croire dans le sillage de S. Marc, c’'est un don de Dieu pour tous. À condition de se souvenir que la foi, c’'est comme la Bible (cf. homélie : L'’ÉVANGILE FRAIS OU EN CONSERVES) : elle ne se laisse pas couper en petits morceaux, et si on le fait quand même, on n'’y comprend plus rien. La foi, c'’est à prendre ou à laisser. Elle n’'est pas la conclusion d’'un raisonnement, ni le résultat d'’une enquête d’opinion. Elle n’'est pas objet de discussion ; elle ne se laisse pas négocier. Pour qui prenons-nous le Seigneur ? Il vient pour nous sauver, et nous, qui sommes dans le pétrin du péché, nous irions lui imposer des conditions et des négociations, comme ces séminaristes, qui, dans un élan soudain de zèle intellectuel, avaient organisé un carrefour sur les anges, pour arriver à la conclusion ... qu'’ils n’existent pas ?

       C'’est ainsi qu'’à la fin de l'’évangile, S. Marc nous montre la foi du centurion comme étant le modèle de la foi du chrétien : Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! (15, 39) Ce centurion était un païen. Et voilà qu'’en voyant Jésus mourir sur une croix, il fait sa profession de foi. Admirable !

       Pourtant, au chapitre 8, la foi des Douze, eux qui étaient avec Jésus depuis déjà un certain temps, cette foi que proclame Simon-Pierre dans l’'évangile d'’aujourd’'hui, n’'en est pas encore là. S. Marc nous montre là tout un cheminement, un itinéraire avec des étapes successives. Mais ce cheminement se distingue nettement de celui de la foule, d’'une part, et des opposants de Jésus (Hérode, les pharisiens, les scribes), d'’autre part.

       Tous sont mis devant une question qui les taraude, inévitable : Qui donc est Jésus ? Cette question est déjà posée au chapitre 6 (v.14-16) :
Comme le nom de Jésus devenait célèbre, le roi Hérode en entendit parler. On disait : "C’'est Jean le Baptiste qui est ressuscité d’'entre les morts, et voilà pourquoi il a le pouvoir de faire des miracles". Certains disaient : "C'’est le prophète Élie". D'’autres disaient encore : "C'’est un prophète comme ceux de jadis." Hérode entendait ces propos et disait : "Celui que j’'ai fait décapiter, Jean, le voilà ressuscité !"
 

       Vous y reconnaissez sans peine la réponse à la première question de Jésus dans l’'évangile d’'aujourd’'hui au chapitre 8. C'’est ce qu’'on appelle une inclusion.
"L'’inclusion sémitique est un procédé littéraire par lequel une même pensée est exposée en formules fortement semblables, au début et à la fin d’'une ou de plusieurs péricopes ; elle limite ainsi clairement le début et la fin d’'une unité littéraire." (H. Van de Bussche)
Par ce procédé de l’'inclusion, S. Marc nous fait comprendre que c’'est bien la grande question qui se pose en cette section des pains. Se distinguant nettement des opinions courantes, la foi de Pierre et des Douze n’'est pas une foi qui jaillit comme un geyser (la foi du centurion), mais une foi que se développe lentement, par étapes successives.

       Voici, dans la bouche de Jésus, quelques expressions significatives :
 

- Écoutez-moi tous et comprenez bien… (7, 14) ;
- Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n'’écoutez pas ? Vous ne vous rappelez pas ?… (8, 18).
- Vous ne comprenez pas encore ?… (8, 21) ;
 

       Ces incompréhensions s’enracinent finalement dans les coeœurs :
 
- Ils n’'avaient pas compris la signification du miracle des pains : leur cœoeur était aveuglé… (6, 52) ;
- Ce peuple m'’honore des lèvres, mais son coeœur est loin de moi… (7, 6) ;
- Anisi, vous aussi, vous êtes incapables de comprendre ? (7, 18) ;
- C’'est du dedans, du cœoeur de l'’homme, que sortent les pensées perverses…. (7, 21) ;
- Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pain ? Vous ne voyez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le coeœur aveuglé ? (8, 17).
 

       Cette lenteur dans le cheminement de la foi chez les uns, cet endurcissement aussi, ce refus de croire chez d’autres, ces différentes attiudes, S. Marc les présente comme un miroir dans lequel les chrétiens de sa communauté à Rome pouvaient se reconnaître, un miroir dans lequel nous aussi, nous pouvons nous regarder nous-mêmes, pour peu que nous acceptions de nous remettre en cause. Dans cette ligne, permettez-moi de vous soumettre trois questions.

       La première, c’'est : Ce Jésus que je rencontre dans l’'Eucharistie du dimanche, qui est-il ? Qui est-il pour les hommes ? Qui est-il pour moi : le même, ou quelqu’'un d'’absolument unique ? Autrement dit : ma foi en Jésus-Eucharistie se distingue-t-elle résolument des opinions courantes et à la mode, même si elle n’'est pas encore parfaite ?

       La deuxième : Quel est mon cheminement dans cette foi ? Cette foi grandit-elle, lentement sans doute, mais sûrement ? Ou bien, devient-elle de plus en plus tiède et diluée, du bout des lèvres ?

       La troisième : Qu'’est-ce que je fais pour grandir dans "l'’intelligence de la foi" ?

       Je ne crois pas dans la mesure où je comprends, c’'est entendu ; car c’'est une mesure bien trop étroite pour Dieu. Il serait plus exact de dire que je comprends dans la mesure où je crois. Car comprendre n'’est tout de même pas contraire à la dignité de l'’homme, que je sache. Ne pas agir conformément à la raison est contraire à la nature de Dieu. C'’est ce que Benoît XVI ne cesse de nous rappeler.

       La foi chrétienne trouve son origine en Orient, mais elle n'’a pu se développer que grâce à la rencontre avec la philosophie grecque. Le pape, lors de son voyage en Bavière, avait cité Théodore Khoury, théologien à Münster qui a édité une partie du dialogue de l'’empereur byzantin Michel Paléologue avec un Persan cultivé sur le christianisme et l’'islam et sur la vérité de chacun d’eux. C’'était vers la fin du 14e siècle. Dans ce contexte, Khoury cite une œoeuvre du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui explique que Ibn Hazn va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie.

       Selon cette présentation de la foi de l'’islam, il n'’y a rien à comprendre à Dieu. Il n'’y a qu'’à croire, et puis c’'est tout. Or, cette vision de la foi, non seulement Benoît XVI n'’a jamais dit qu'’elle était celle de tout musulman, mais il a ajouté qu'’elle s’'est infiltrée dans la foi des chrétiens. Benoît XVI fait remarquer que, depuis la fin du Moyen Age jusqu'’à aujourd'’hui, en passant par la Réforme protestante et les Lumières, des tendances se sont développées dans la théologie catholique qui rompaient la synthèse entre esprit grec et esprit chrétien. Et il ajoute :

"En opposition à cela, la foi de l'Eglise s'est toujours tenue à la conviction qu'entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie dans laquelle — comme le dit le IVe Concile du Latran en 1215 — les dissemblances sont certes assurément plus grandes que les ressemblances, mais toutefois pas au point d'abolir l'analogie et son langage. Dieu ne devient pas plus divin du fait que nous le repoussons loin de nous dans un pur et impénétrable volontarisme, mais le Dieu véritablement divin est ce Dieu qui s'est montré comme logos et comme logos a agi et continue d'agir plein d'amour en notre faveur. Bien sûr, l'amour, comme le dit Paul, "dépasse" la connaissance et c'est pour cette raison qu'il est capable de percevoir davantage que la simple pensée (cf. Ép 3, 19), mais il demeure l'amour du Dieu-Logos, pour lequel le culte chrétien est, comme le dit encore Paul logikè latreia —: un culte qui s'accorde avec le Verbe éternel et avec notre raison (cf. Rm 12, 1)."


       Cette partie de son discours, personne n’'y a prêté attention, évidemment, et c’'est pourtant là que nous sommes personnellement concernés.
         Toutes ces réflexions peuvent paraître très éloignées de l'’horizon de notre foi de tous les jours. Détrompez-vous. Car cette tendance à vouloir dénier à la foi son caractère raisonnable s’'est infiltrée dans les conceptions de beaucoup, sans même qu'’ils s’'en aperçoivent. Quand on dit : "Je crois en Dieu, mais je ne sais pas Dieu", comme je l’'ai lu sous la plume d'’une dame qui se présente comme catholique engagée dans un mouvement d’'Église, alors on s’'engage tête baissée dans un divorce entre foi et raison, sans en mesurer les conséquences désastreuses.
        Une de ces conséquences, c’'est que l’'on n’a plus aucune base solide pour témoigner de sa foi dans un dialogue inter-religieux franc et serein. On en est réduit alors à dire que Dieu se chargera bien lui-même de ce travail en temps voulu, qu'’il n'’y a qu'’à lui faire confiance, et tout cela au nom de la charité chrétienne, dont l’'institution de l’'Église catholique n'’a décidément rien compris. "Face à l’'erreur, la première charité est de dire la vérité" , disait quelqu'’un qui n’'est pas encore contaminé par le virus du fidéisme. C’'est ce que dit aussi cette prière bien connue, faussement attribuée à S. François d’Assise, mais reprise dans la Liturgie des Heures : "Quand s’'installe l’'erreur, que nous proclamions la vérité".

       Dans la deuxième partie de l'’évangile, Jésus, qui a dit face au païen Pilate : Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix (Jn 18, 37), ce même Jésus nous rappelle que cela ne peut se faire qu’'au prix de sa vie. Tu es le Messie, disait Pierre. Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens, précise Paul (1 Co 1, 23). C'’est ce que fait le pape. C'’est ce que nous sommes tous appelés à faire avec lui.
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