Praedicatho homélies à temps et à contretemps d'un prêtre catholique
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (3e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       Quel mystère pourtant que ce coeœur, quel mystère et quel gouffre ! C'est l'humanité entière qui se concentre en ce qu'elle a de plus charnel, donc de plus touchant. Tout un monde s'y forme, s'y transforme, s'y défait et s'y reconstitue, en une perpétuelle mouvance : monde intérieur et pourtant infini, monde buté des sens et des instincts, monde fugitif et instable des sentiments. En cette demi-pénombre où se joignent conscient et inconscient en une frontière imperceptible, nous nous orientons avec peine et avançons comme à tâtons. Les énergies les plus diverses s'y croisent, bouillonnantes et impétueuses. On comprend que ce monde-là ait à la fois fasciné et effrayé les hommes de tous les temps. Les Anciens le qualifiaient de lunaire et le comparaient aux enfers.

       Pourtant rien dans la tradition chrétienne la plus authentique, rien dans l'Évangile, ne nous autorise garder notre cœur en lisiière. Quand S. jean nous assure que la lumière a visité nos ténèbres, il n'utilise pas une figure de style. Le Verbe a vraiment habité parmi nous, il a revêtu notre chair et connu un coeœur semblable au nôtre. Mais lui qui était "la lumière véritable", en venant en ce monde, il a éclairé tout homme (Jn 1, 9), tous les hommes et l'homme tout entier. Un article (du) credo de l'Église proclame que le Christ est descendu aux enfers ; on peut l'interpréter de deux manières. Le Christ est descendu dans l'Hadès ou le Shéol, cet univers des ombres où l'attendaient Adam et ceux qui étaient morts depuis, comme autant de captifs anxieux de voir se rompre leurs chaînes. Mais le Christ est aussi descendu dans le cœoeur de chaque homme. Comme un voleur en pleine nuit (Lc 12, 39), il a forcé l'intimité de ceux qui viendraient après lui. À chaque fois, il a laissé une trace de sa visite pascale qui illumine nos ténèbres intérieures. Et c’'est cela que nous appelons pureté du cœoeur : un murmure, une source d’eau vive, un éclat de lumière, le son cristallin de l'appel aux béatitudes.

       "Comme la joie, (la pureté) arrive; elle arrive, et aussitôt repart ; elle advient en repartant, elle repart en survenant !… La pureté, dans cette vallée de l'existence moyenne, n'est jamais qu'une apogée ponctuelle ou, si l'on ose allier ces deux mots, un "état de pointe" : l'âme pure est une âme qui se tient en équilibre sur la pointe, sur sa fine pointe, et qui se trouve ainsi au comble de l'instabilité" (Vladimir Jankélévitch). La pureté est ainsi une idée heureuse, d'autant plus précieuse qu'elle n'est pas constante dans notre vie. Elle est une lumière intérieure qui, de manière fugitive le plus souvent, illumine notre coeœur et lui permet de regarder le mal en face, ou de protester quand celui-ci l'a blessé. On pourrait encore la comparer à une musique secrète qui souffle à l'âme les quelques notes claires et simples, pures, dira-t-on, auxquelles s'accorde l'être tout en entier s'il veut trouver la mesure de son métier d'homme et interpréter sa partition avec la justesse requise. "L'’aigle, avec confiance, regarde le soleil en face et toi, l'éclat éternel, si ton cœoeur est pur", dit le poète (Scheffler). Voir pour entendre, entendre pour maîtriser, maîtriser pour harmoniser, harmoniser pour donner : tel est le cheminement de la pureté du coeœur et telles sont ses métamorphoses.

       Voir pour comprendre. "Si ton coeœur était simple et pur, disions-nous au début de cette conférence, avec l' "Imitation", tu verrais et comprendrais tout sans peine". Si simple est la vie quand on comprend son cœoeur ! À la lumière du Verbe fait chair, la pureté passe en revue chacune de nos énergies vitales et la désigne sans effroi : "Tout est pur pour les purs", dit l'Écriture (Tt 1, 15). Voici d'abord la plus forte, celle en fonction de laquelle se déterminent toutes les autres, l'amour. La tradition chrétienne l'a définie comme le désir du bien. "Aimer, c'est vouloir du bien à quelqu'un", enseignait S. Thomas. Avec sa cohorte de sentiments mêlés, le désir se porte tantôt sur une personne et tantôt sur une chose, une idée ou une valeur, mais à chaque fois il nous exalte. Il nourrit en nous l'espoir d'obtenir ce qu'il recherche et nous lance dans les plus grandes entreprises ; il nous fait savourer le plaisir d'y parvenir et la joie de la mission accomplie. À l'inverse, l'amour nous fait prendre en aversion tout le mal qui pourrait menacer ce bien à quoi nous aspirons, et craindre de le perdre ; il nous donne le courage de le défendre ou, en cas d'échec, la tristesse de ne point y être parvenu.

       Amour et haine, joie et tristesse, plaisir et souffrance, courage et colère : reprenant à son compte un usage immémorial, la tradition chrétienne a donné le nom de passions à ces forces de la vie. Le puritain se trompait quand il s'en méfiait, car ces passions sont seulement des énergies humaines, ni bonnes ni mauvaises, mais indifférentes comme toutes les énergies. Inutile d'en avoir peur, impossible de les supprimer, car elles représentent le matériau de notre affectivité et de notre vie sentimentale.



"En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne reçoivent de qualification morale que dans la mesure où elles relèvent effectivement de la raison et de la volonté. (...) Les grands sentiments ne décident ni de la moralité, ni de la sainteté des personnes : ils sont le réservoir inépuisable des images et des affections où s'exprime la vie morale. Les passions sont moralement bonnes quand elles contribuent à une action bonne, et mauvaises dans le cas contraire. La volonté droite ordonne au bien et à la béatitude les mouvements sensibles qu'elle assume ; la volonté mauvaise succombe aux passions désordonnées et les exacerbe. Les émotions et les sentiments peuvent être assumés dans les vertus, ou pervertis dans les vices".
CATÉCHISME de l'Église catholique, 1767-1768.



       Non, le problème réside ailleurs. Comment choisir entre ces passions, puisqu'elles sont trop diverses et contraires ? Comment les dominer et les employer à la construction de soi-même ? Ou bien, en effet, nous les maîtrisons, ou bien nous nous laissons dominer par elles. Ou bien nous nous en servons, ou bien elles nous asservissent. La puissance qu'elles dégagent emporte dans son impétuosité les volontés trop hésitantes et les résolutions mal assurées. "Nos désirs sont comme des enfants, notait déjà un sage de la vieille Chine, plus on leur cède, plus ils deviennent exigeants". Prisonniers de notre corps, de ses désirs et de ses habitudes, nous nous retrouvons réduits au plus terrible des esclavages, puisque nous transportons en tout lieu notre maître avec nous, à l'intérieur de nous-mêmes. Les âmes déchirées sont malheureuses. Quel malheur de subir son corps ! Quel bonheur d'en jouir et de l'exercer, et quelle liberté ! Si simple est la vie quand on n'y est soumis qu'à la seule nature !



"Voici l'Upanishad du Passeur qui conduit à l'Unité ; nous allons l'exposer pour le bien de celui qui a dompté ses sens et acquis les six vertus : Paix du coeœur, Maîtrise de soi, Arrêt des vains désirs, Patience, Concentration mentale, Confiance".
ADVAYA-TARAKA UPANISHAD.

"La maîtrise de soi prend une dimension morale de la même manière que la sensibilité à l'égard d'autrui et l'esprit de justice ; parce que la grande majorité des gens n'imaginent pas de vivre dans une société où l'autosatisfaction, l'égocentrisme, l'intérêt personnel seraient les critères de la bonne conduite et ils n'imaginent pas de vivre une vie qui serait guidée par ces principes et d'y trouver une quelconque humanité. (...…) Nous reprochons aux adultes qui manquent de maîtrise de soi leur comportement enfantin. Grandir, c'est apprendre à maîtriser ses impulsions enfantines, parce qu'elles sont à la fois autodestructrices et égocentriques, et que la société ne peut pas fonctionner si elle est composée d'individus autodestructeurs et égocentriques. Nous enseignons la maîtrise de soi de mille et une manières, bien souvent sans faire de leçons de morale. Exemple : les bonnes manières".
James Q. WILSON, "Le sens moral".



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 51-55

À suivre
RSS Contact
Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog