Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Jean-Louis Bruguès, Si simple est la vie (2e partie)

Walter Covens #la vache qui rumine (Années B - C)
22-T.O.B-jpg       (…...) Si la réponse de Jésus avait choqué les tenants du purisme religieux de son époque, elle ne devait pas manquer d'intriguer l'esprit des fidèles qui, à travers les siècles, ne cessèrent de la scruter. Il y eut des interprétations aberrantes au long de l'histoire chrétienne. Le goût ou, mieux encore, la nostalgie de la pureté constituent assurément des aspirations constantes de l'âme humaine, mais ils peuvent revêtir une forme obsessionnelle chez des êtres fragiles, ou à des moments de tourmente historique. Comme une sorte d'ombre sournoise et de dédoublement pervers, le puritanisme a constamment accompagné l'authentique morale chrétienne, au point de se laisser confondre parfois avec elle. Il suffit de se rendre aux États-Unis pour constater qu'il imprègne fortement les mentalités. Ceux qui, au milieu du XVIe siècle, débarquèrent sur les côtes de l'est, venant d'Angleterre et de Hollande, rêvaient d'en revenir à la pureté de l'Évangile et à la simplicité de moeœurs des premières communautés chrétiennes. De ces aspirations initiales subsiste comme un besoin névrotique d'ordre, de rigueur, de transparence dans la vie privée et dans la vie publique. Ce souci est poussé jusqu'à l'inquisition. Les journaux considèrent désormais comme un devoir civique de fouiller dans la vie privée des candidats, afin de relever l'écart de la fidélité conjugale ou la déviance sexuelle qui les disqualifiera. Il existe, certes, des principes de la moralité publique, comme il existe des principes de la moralité personnelle, mais ce ne sont pas exactement les mêmes. Le puritanisme, lui, préfère les confondre, quitte à favoriser une médiocrité générale, car il n'est pas assuré que la pureté des moeœurs soit toujours le gage d'une envergure politique...



"La culture américaine est profondément imprégnée du sens du bien et du mal... Nous devons examiner la vie des candidats avec la plus grande attention. Si nous y trouvons des exemples d'adultère, de fornication ou d'insensibilité envers l'autre sexe, nous devons nous demander si ce candidat est digne de la Maison-Blanche".
Thomas REEVES, journaliste,
"In Presidential Elections, Morality is Relevant".



       En France même, le puritanisme n'a peut-être pas disparu : il se serait contenté d'émigrer récemment de l'aire privée de la vie sexuelle à l'espace public du monde des affaires. L’'opinion réclame des juges une rigueur exemplaire envers les nouvelles élites de la vie économique, tandis qu'’elle s'’accommode fort bien des mille petites tricheries de la pratique quotidienne du plus grand nombre. Ce puritanisme-là n’'est pas moins redoutable que le premier.

       Sous sa forme victorienne, anglaise et protestante, ou celle, plus ancienne et française, du jansénisme, le puritanisme a contaminé aussi la morale des pays de notre Europe. Jésus avait énoncé une liste de fautes et, pour reprendre les termes mêmes de l'évangile, de desseins pervers, où figuraient le vol, le meurtre et la diffamation, bref, les diverses formes de l'injustice. Le puritanisme, lui, préfère se focaliser sur le "péché de la chair". Ainsi la recherche inquiète des "fautes contre la pureté" a-t-elle marqué durablement l'atmosphère de nos collèges ; en leur offrant un idéal impraticable, elle détourna de la foi des générations entières d'adolescents et de jeunes gens.

       Vint un moment, point si éloigné du nôtre, où la conscience moderne se révolta contre cette comptabilité des scrupules. Les confessionnaux se vidèrent. Comme les extrêmes engendrent toujours les extrêmes, le puritanisme d'antan se convertit en une utopie inverse, celle d'une libération totale. La sexualité avait-elle été culpabilisée ? Eh bien, on allait la délivrer de ses entraves morales ! Au tournant des années 1960, la "génération des fleurs" préférait l'amour à la guerre, et proposait la jouissance à tout un chacun comme alternative à son mal de vivre ! Gare à tous ceux qui prétendaient enrayer cette révolution des moeœurs, ou seulement la mettre en doute ! Gare aux tenants des morales institutionnelles ! Le travestissement du puritanisme en son opposé exact, le laxisme, ne pouvait que déboucher sur une mise en procès de l'Église. Le ressentiment se fit général. Livres, articles de presse, émissions de télévision : la dénonciation de la morale chrétienne, ou, plus exactement, de la morale chrétienne familiale et sexuelle est devenue un lieu commun des idées à la mode et du prêt-à-penser du moment. On la juge archaïque et inhumaine, cette morale des sens, et on la soupçonne même de dissimuler, sous l'actuel pontificat1, une sorte d'intégrisme qui n'ose pas s'avouer.

       Ce ressentiment avait été évoqué déjà dans la seconde conférence de l'année dernière : "La splendeur du Temple". D'une certaine manière, ces deux conférences se répondent et se complètent.

       Ainsi s'expliquait sans doute la mauvaise humeur du curé devant les aubes blanches de ceux qui allaient professer leur foi. Elle ne faisait que traduire, me semblait-il, la gêne de nombreux chrétiens envers une morale de la sexualité et de la vie affective, et plus généralement envers une morale du corps humain, où ils ne se reconnaissent guère, alors que l'Église prétend y répercuter les appels mêmes du Christ et donner à y suivre l'exemple des communautés apostoliques.

       Le Nouveau Testament assure qu'il n'existe au fond que trois attitudes morales fondamentales : la charité, ou l'amour de Dieu et du prochain, l'orthodoxie, c'est-à-dire la rectitude de la foi, et la pureté du coeœur, entendue comme une rectitude sexuelle. La morale évangélique forme un tout ; chacune de ces attitudes se trouvent placée dans un état de dépendance envers les autres. Que l'une vienne à faiblir, ou à manquer, et les deux autres s'en trouvent menacées, sinon paralysées. Cf. Rm 1, 24-25 ; Ga 5, 19-22 ; 2 Co 6, 17 ; 1 Tm 1, 5 ; 2 Tm 2, 22 ; 1 P 1, 22.

       Entre l'excès et le défaut, entre le puritanisme et le laxisme, entre l'inquiétude morbide et l'indifférence satisfaite, il existe bien un juste milieu, une voie médiane et heureuse : c'est celle de la pureté. Dès que le Christ est né, le mot a dû être prononcé quelque part et pour toujours, par un berger peut-être, un habitant de Bethléem, ou une femme qui accouchait la Vierge, on ne sait. Mais une fois proféré, il ne devait plus s'effacer. La pureté s'est faite chair. Elle a visité la terre, elle a visité les hommes. Mieux que quiconque, elle sait de quoi est fait le coeœur humain.



"Ce mot n'est pas un concept, ni un défaut, ni un vice, ni une qualité. C'est un mot de la solitude…... J'oublie de dire : c'est un des mots sacrés de toutes les sociétés, de toutes les langues. Dans le monde entier, c'est ainsi pour ce mot. Dès que Christ est né, il a dû être prononcé quelque part et pour toujours. Un passant sur le chemin, en Samarie, ou une femme qui accouchait la Vierge. On ne sait rien. Quelque part et pour toujours il en est resté là, jusqu'à la crucifixion de Jésus-Christ. Je ne suis pas croyante, n'est-ce pas, je crois seulement à l'existence du Christ, je crois que c'est vrai, du Christ et de Jeanne d'Arc, tous deux martyrisés jusque s'ensuive leur mort. La pureté de ces morts-là s'affirme encore dans le monde entier ".
Marguerite DURAS, "Le nombre pur".



Les idées heureuses, Vertus chrétiennes pour ce temps, Cerf 1996, p. 46-50

À suivre


1. De Jean-Paul II

marion 05/09/2006

Merci pour votre sens de l'équilibre, qui sait calmer les excès sans affaiblir les fondamentaux.J'ai découvert votre site en allant consulter les commentaires sur over blog. Je ne regrette pas, il y a décidément de bonnes choses, édifiantes, si on sait trier sur le net!En me confiant à votre prière, sur le thème de l'homélie... merci!

VIRASSAMY 06/09/2006

Mon  Père, Je vous remercie pour toutes ces lectures et homélies qui sont très riches et instructives. J'imagine le temps que cela doit vous coûter, Et dire que certains pensent que les prêtres n'ont rien  ou presque rien à faire sinon de préparer leur homélie du Dimanche. Peut- être pour certains ? Mais lorsque l'on voit l'oeuvre de l' Esprit - Saint sur ce blog, je ne peux que louer le Seigneur et lui rendre grâce car vous êtes tout à LUI. Joce

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