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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Le cardinal Wyszynski, Témoin de l'Église dans une Pologne en ruine

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)
    "Le cardinal veut me voir, moi ?" Le père Stefan ne sait comment prendre cette incroyable nouvelle. Pourquoi, en ce mois de mars 1946, alors que la Pologne dévastée et martyrisée par la guerre tente péniblement de revivre, le cardinal primat de Pologne August Hlond prendrait-il la peine de venir le voir ?

    Le cardinal, qui avait dû quitter la Pologne pendant le conflit, est rentré au cours de l'été 1945. Le pape Pie XII lui a confié tout pouvoir sur tout le territoire polonais, et la tâche est immense et délicate. Les frontières ont été profondément modifiées, et le découpage des diocèses doit être remodelé en conséquence, et surtout, un nouveau gouvernement, majoritairement communiste et inféodé à Moscou, s'est installé au pouvoir, tandis que le gouvernement légitime, exilé à Londres, se voit refuser tout retour. Les communistes ont d'ailleurs rompu, dès l'automne 1945, leurs relations diplomatiques avec le Saint-Siège, qui soutient les Polonais de Londres.

    Pourquoi donc le cardinal primat prendrait-il la peine de lui rendre visite, à lui, Stefan Wyszinski, simple prêtre ? Stefan s'interroge. Il est né au début du siècle dans une famille modeste, à une époque où l'on était polonais de coeur, mais pas de nationalité, puisque l'État polonais n'existait pas et que la terre de Pologne était partagée entre les deux géants qu'étaient la Russie tsariste et l'Allemagne impériale et prussienne. Il a été ordonné en 1924 : la Pologne était alors une jeune nation démocratique aux frontières fragiles, toujours coincée entre les deux géants, dont l'un était devenu communiste, et l'autre allait devenir nazi.

    Le père Stefan sourit intérieurement. À l'époque, on ne donnait pas cher de sa vie, ses poumons étaient si mal en point que le sacristain de la cathédrale s'était cru drôle en lui déclarant : "Avec une telle santé, vous feriez mieux de vous préparer à prendre le chemin du cimetière plutôt que d'entrer dans les ordres." Pourtant, il avait suvécu, même si au cours de l'ordination, alors qu'il était allongé sur le sol pendant la litanie des saints, il avait bien craint de ne jamais pouvoir se relever. Sa guérison, il la doit à Marie, il en est bien certain, c'est elle qui l'a soutenu et qui veille sur la Pologne, c'est d'ailleurs pourquoi il a célébré sa première messe à Czestochowa, le sanctuaire de la Vierge noire, mère de la Pologne et des Polonais. Bon, ce n'est pas à cause de sa guérison, même miraculeuse, que le cardinal s'annonce. À cause de la thèse qu'il a soutenue à l'université de Lublin, peut-être ? Il y traitait des "droits de la famille, de l'Église, de l'État concernant l'école". Compte tenu des relations entre l'État actuel, c'est improbable ou tout au moins prématuré.

    Le cardinal viendrait-il alors le consulter à propos du monde ouvrier et de la situation sociale ? C'est plus vraisemblable. tout au long des années trente, il a fait oeuvre de journalisme et a publié de nombreux articles sur le chômage, il même voyagé en France et en Belgique, s'est intéressé de très près à la JOC, au point qu'il a été qualifié de progressiste par de bonnes âmes qui n'en pensaient guère de bien. Stefan se redresse à l'occasion de ce souvenir. Les militants du mouvement Odrodzenie
(Renaissance) qui regroupait des intellectuels et au sein duquel il a milité ont été l'un des fers de lance de la résistance polonaise, il n'est que de demander aux nazis et à leurs amis les collaborateurs ce qu'ils en pensent. Stefan respire mieux, oui, c'est sans doute cela qui amène le cardinal.

    Le père Stefan Wyszynski a, tout à la foi, tort et raison. C'est tout à la fois cela et bien autre chose qui lui vaut la visite du cardinal.

    - Le pape Pie XII vous nomme évêque de Lublin.

    Quand il s'écrie incrédule : "Comment cela peut-il se faire ?", le cardinal Hlond pourrait, afin de justifier ce choix, reprendre point par point les éléments de sa biographie. et l'Église ne se trompe pas en appelant ce jeune prélat de quarante-cinq ans quii choisit comme devise : "À Dieu seul."

    Mgr Wyzsynski ne reste pas longtemps à Lublin. À la mort du cardinal Hlond, il lui succède à la tête du diocèse de Varsovie. Comme à Lublin, tout est à reconstruire, les murs, mais aussi les esprits. Dans les ruines de la cathédrale, lors de son installation, il déclare : "Le sang versé oblige tous les habitants de la capitale à être fidèles aux droits bénis de la nation, à défendre sa dignité nationale, son visage chrétien, son esprit de justice, de paix, de liberté." Pour Stefan Wyzsynski, le long face-à-face avec l'État communiste commence : il va durer plus de trente ans. Le nouvel archevêque de Varsovie ne peut bien sûr pas le deviner, mais il sait que la parite sera longue.

    À la grande surprise du Vatican, il signe dès 1950 un compromis avec le gouvernement, qui organise aussi bien que faire se peut les rapports de l'Église et de l'État. Les ordres religieux voient leur existence garantie. L'université catholique de Lublin, les facultés catholiques de Caracovie et de Varsovie demeurent ouvertes. L'Église catholique conserve ainsi des lieux de formation pour ses élites. Rome réprouve l'attitude de Wyzsynski, qu'elle trouve trop conciliante, et, au printemps 1951, le pape ne prend pas le temps de recevoir lui-même l'archevêque. Il est cependant élevé à la pourpre cardinalice en 1952. Ce soutien du Vatican ne sera pas de trop dans le bras de fer qui l'oppose au pouvoir communiste en 1953. Le 9 février, un décret impose un contrôle strict de l'État sur toutes les nominations à des fonctions ecclésiastiques. Le 8 mai, les évêques polonais refusent le diktat : "Nous ne pouvons pas céder." La tension est à son comble. L'évêque de Kielce est emprisonné à la suite d'un procès de style stalinien très pur que le cardinal primat dénonce en chaire dans un sermon enflammé. Cette fois, il est allé trop loin. Le 24 septembre, il est arrêté.

    "Le bourreau peut tuer mon corps. Rien au monde ne saurait tuer mon âme. On nous parle d'évêques criminels. Viendra un jour où l'Histoire les appellera saints." Le gouvernement n'osera pas aller jusque là, mais Wyzsynski restera incarcéré trois années. En même temps, les communistes suppriment la revue hebdomadaire catholique Tygodnik Poxszechny et le mensuel Znak, qui lui était lié. Autour de ces journaux gravitait un groupe d'intellectuels dont le jeune prêtre Karol Wojtyla. En 1956, le souffle de ce qui fut nommé "le printemps d'octobre" ouvre les portes de la prison du cardinal. L'énorme rassemblement populaire du mois d'août à Czestochowa a bien montré la vitalité des catholiques polonais et leur attachement indéfectible au cardinal Wyszynski. Même momentanément décapitée, l'Église polonaise a survécu. Les Polonais sont catholiques de toute leur âme, et ni le "gavage" idéologique ni la répression n'y peuvent rien changer. L'accalmie est de courte durée, mais l'Église polonaise et son primat n'ont pas résisté en vain. Le gouvernement sait qu'il doit désormais composer avec une Église dont la force morale ne faiblit pas, au contraire. Les églises ne désemplissent pas, les vocations sont nombreuses. Le décret de février 1953 est abrogé, l'enseignement religieux est autorisé dans les écoles pour les parents qui le souhaitent, les journaux reparaissent. Le cardinal Wyzsynski reçoit un renfort de choix en la personne de Karol Wojtyla, nommé archevêque de Cracovie en 1964 et élevé au cardinalat lui aussi en 1967. Les deux hommes savent qu'ils peuvent compter sur le pape Paul VI qui honore l'un et l'autre de son amitié. En 1951, alors qu'il n'était que le patriarche de Venise, Angelo Roncalli, le futur Jean XXIII, avait été l'un des seuls à manifester sa sympathie à Stefan Wyzsynski lors de sa pénible visite à Rome. Paul VI s'en souvient et offre au primat de Pologne l'anneau pontifical de Jean XXIII.

    En 1966, la célébration du millénaire de la Pologne fait éclater au grand jour "l'exception polonaise", et montre le visage d'une Église fidèle, ardente, unie autour de ses pasteurs et bénéficiant d'un immense et fervent soutien de toute la population.

    Le jour même de son accession au pontificat, Jean-Paul II rend à son frère dans l'épiscopat, Stefan Wyzsynski, ce vibrant hommage l "Sans toi, sans ton activité, sans ta foi indéfectible, jamais un pape polonais ne serait aujourd'hui sur le trône de Pierre." Le primat de Pologne est encore le témoin d'heures graves pour son pays et suit avec passion l'aventure su syndicat Solidarité. Il soutient avec force, malgré son grand âge et sa santé déclinante, les revendications de liberté et de dignité des travailleurs polonais. Lech Walesa dit de lui : "Ce fut un père pour nous." Le cardinal Wyzsynski s'éteint à l'automne 1981. Sa vie, l'évêque la vouait "à Dieu seul", et aussi à la Pologne.


Le Livre des Merveilles, Mame-Plon 1999
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