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Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

Vendredi Saint : L'amour sans peur de souffrir (Joris Van Ael)

dominicanus #La vache qui rumine (Année A)

Pourquoi représenter la passion du Seigneur ? Pourquoi la représentation explicite du récit de la passion est-elle une tradition pleine de sens dans nos communautés de croyants ?

 

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 Joris Van Ael, Notre-Dame des Douleurs

 

Dieu parachève son "exode" à Jérusalem

La souffrance et la mort du Christ sont au coeur de la grande aventure de Dieu avec ses créatures. C'est l'achèvement de son grand Exode. C'est l'épnouissement final de son amour extatique (un amour ouvert sur autrui), qui trouve son expression la plus profonde dans la passion : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses frères" (Jn 15, 13).

L'Exode de Dieu a commencé le premier jour, quand il fit sortir l'ordre du chaos et fit apparaitres sa création. Son Exode a continué dans les Ecritures et dans le ministère de son Incarnation. Il s'est achévé à Jérudalem.

Les scènes de la Passion nous manifestent l'accomplissement de cette Grande Venue. Elles nous montrent l'ultime descente de Dieu par laquelle il se fait proche en tout de sa créature. Ils manifestent la volonté et le désir de Dieu de suivre sa créature jusqu'au bout de ses chemins de traverses. Afin de lui donner la chance de rencontrer le grand Amour, où qu'il se trouve, aussi loin qu'il soit. Ni l'obscurité de la souffrance de l'innocent, ni celle de la torture ou de l'horreur, ni celle de la tombe ne l'empêchent d'être proche de sa créature. En tout, il devient semblable à nous, il adopte tout l'humain et il montre par là qu'aucune réalité n'est privée de sa lumière, à part le péché.

La souffrance et la mort du Dieu Christ sont donc bien le signe de son amour qui va jusqu'au bout. Un amour qui cherche à nous donner répit, soulagement, et qui ouvre sur l'avenir. Un amour qui nous cherche et qui désire nous embrasser.

 

La souffrance, un écheveau qui nous éloigne de l'amour

Les Pères de l'Eglise ont mis en lumière la passibilité humaine, une des séquelles du péché originel : la sensibilité à la souffrance, le fait d'être sans cesse exposé à la douleur, un spectre qui nous hante.

Pour nous, la souffrance n'est que rarement un sol favorable à la croissance de l'amour. En première instance, il s'agit d'une réalité qui nous éloigne de l'amour, qui nous prive d'amour et qui en dérange et en défigure l'expérience.

La peur de la souffrance, quelle qu'elle soit, nous pousse dans de multiples mécanismes de sauvegarde. Quelle n'est pas notre inventivité pour les dresser tout autour de nous, telles des défenses face aux souffrances toujours à l'affût. Certes, il n'y a pas là à s'en formaliser. Il n'est pas sain d'adopter des comportements risqués vis à vis de la souffrance. Mais la peur endémique de la souffrance nous fait exagérer notre souci de nous en préserver. Notre propre sécurité se fait alors au dépens de celle d'autrui et devient ainsi involontairement la source de souffrances supplémentaires et variées.

Nous pouvons en donner de nombreux exemples. Un premier exemple se situe dans l'immense domaine de la propriété et de l'économie. Notre richesse, les aménagements exagérés de notre vie quotidienne et de notre habitat sont souvent des réactions superflues face à une souffrance éventuelle. Il arrive que, par peur de la souffrance, nous ayons de la peine à garder la juste mesure des choses et que nous allions trop loin. C'est ainsi que notre bien-être occidental est démesuré devant la pauvreté du reste du monde. La sécurisation et l'aménagement de ma vie se fait aux dépens de la vie d'autrui. La sécurité offerte par toute propriété, spirituelle aussi bien que matérielle, est bien souvent un parapet, un rempart contre l'ennemi de toujours qu'est la souffrance. Il doit obturer pour nous l'affliction de l'humiliation, de la précarité et de la faiblesse.

Prenons aussi un exemple à plus petite échelle : la personne qui me fait de la peine, qui me blesse et me désavantage, n'est-elle pas souvent une source de ressentiment ? La peine qu'elle m'occasionne ne me pousse-t-elle pas souvent à la rancune, à la rupture, à la médisance ? A creuser la distance ?

C'est ainsi que la peur de la souffrance et de toute forme de mort est source fondamentale d'inégalité dans notre monde, la raison pour laquelle les hommes ont tant de peine à vivre ensemble dans la paix. La menace d'une souffrance éventuelle nous fait continuellement ériger des murs, des fortifications pour nous mettre sans cesse à l'abri de la souffrance que les autres pourraient nous causer. La continuelle vulnérabilité à la souffrance me cache les sentiers de l'amour, fait que j'ai peur d'aimer. L'amour, en effet, est tellement vulnérable, et l'amour blessé fait mal deux fois.

 

L'amour authentique ne connaît pas la peur

Cependant l'amour cherche toujours le risque. Son dynamisme est d'une force inouïe. Il vainc sans cesse la peur. L'amour authentique et plénier ne connaît pas la peur, il est plus fort que toute forme de peur, il est même plus fort que la mort. L'amour vrai cherche à aimer, toujours, en toutes circonstances, ni plus ni moins. Il ne se laisse pas enfermer dans des spéculations exagérées de sécurité et d'assurances. Par ailleurs, les hommes demeurent confrontés à cette réalité : la peur que suscite la vulnérabilité à la souffrance et qui risque sans cesse de nous faire quitter l'amour, de voiler, de déformer, de fausser ses exigences et ses visées. Voilà pourquoi notre regard est trouble, voilà pourquoi nous ne pouvons porter de jugement juste et vrai sur les choses et les situations, et que nous faisons des choix erronnés ou incomplets. Ceux-ci, à leur tour, engendreront, dans notre vie et dans celle d'autrui d'autres maux, nouveaux et différents.

Il est clair que la souffrance et la peur de souffrir repandent sur nos vies une sorte de brouillard. C'est comme un nuage bas qui nous enveloppe. Devant cette réalité fondamentale, il nous faut prendre attitude et passer peu à peu de la peur à l'amour.

Finalement se pose la question : la croix perçue comme symbole de toute expérience pénible n'est-elle pas le terrain d'élection sur lequel l'amour peut se frayer un chemin ?

 

Jésus souffre par amour et souffre en aimant

Dans nos églises, nous représentons la souffrance de Jésus. Parce que lui, il a continué à aimer au coeur de la souffrance. Jusque sur la croix, il a évité le piège qui pouvait hypothéquer l'amour : sa grande mission et son désir suprême. C'est par amour qu'il a pris sur lui la souffrance, mais c'est aussi au coeur de la souffrance qu'il a continué à aimer. Il n'est pas seulement mort par amour, mais il a aussi persévéré dans l'amour. Il a souffert en aimant. C'est ainsi qu'il a voulu manifester la plénitude de l'amour. La première Lettre de saint PIerre (1 P 2, 21-23) l'exprime admirablement :

Car le Christ aussi a souffert pour vous,

vous laissant un modèle

afin que vous suiviez ses traces,

- lui qui n'a pas commis de faute -

et il ne s'est pas trouvé de fourberie dans sa bouche ;

lui qui, insulté, ne rendait pas l'insulte,

souffrant, ne menaçait pas,

mais s'en remettait à Celui qui juge avec justice.

 

En cela, le Seigneur nous indique une voie. Une voie qui finit par vaincre la mort et la souffrance. Un cheminement qui nous libérera de notre peur, de notre tendance irrésistible à élaborer des zones de sécurité pour nous-mêmes, pour les nôtres, pour notre peuple et notre patrie, pour notre race et notre religion.

En cela consiste la voie : que le Seigneur, au coeur de la souffrance, n'a laissé aucune chance au Malin et n'a pas admis le moindre mouvement qui ternirait l'amour. Ainsi sa mort a-t-elle été une mort sans cause véritable, sans raison véritable. Ainsi, le corps mort du Seigneur, en qui l'immense amour de Dieu s'est donné à l'extrême, s'est transformé en appât pour le Malin ; c'est ainsi que le Seigneur a vaincu la mort par sa mort ; par sa mort, subie en aimant, il a tué la mort. L'amour est la force profonde qui est à même de détruire en même temps la mort et le péché. Voilà pourquoi les ténèbres du tombeau ont éclaté en Lumière. En effet, qu'ont en commun les ténèbres et le Lumière ? La mort et l'amour sont pour moi des ennemis. "Je les hais d'une haine parfaite", déclare le psalmiste (Ps 139, 22).

Aussi cela a-t-il du sens pour montrer explicitement dans nos lieux de rencontre le chemin de la passion, la mort et l'ensevelissement du Seigneur. Ils nous rappellent que le Seigneur a obtenu durement la victoire sur la mort en passant par la souffrance. "Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans la gloire ?" (Lc 24, 26). Ils nous rappellent, à nous chrétiens, que nous devons veiller à ne pas transformer la douleur et la menace permanente de la souffrance en terreau qui mûrit des pensées, des actions et des mouvements affectifs et rationnels empêchant l'amour, ou même changeant l'amour en haine. Les images de la passion du Seigneur nous montrent que, dans la souffrance et la douleur, l'amour est éprouvé et purifié, et qu'en fin de compte, il est rendu parfait dans le mystère d'abandon et de don de soi, libre de tout reproche, capable de pardonner, libre de toute amertume. La souffrance et la douleur sont le champ de bataille où l'amour est conquérant, mais où, finalement, il remportera la victoire.

L'appel que nous lancent à chacun les scènes de la passion, nous pouvons sans doute le formuler ainsi : fais de la souffrance un évènement d'amour et découvre, à la contemplations des scènes de ma souffrance et de ma mort, l'histoire de mon chemin de croix comme une histoire d'amour. Un amour qui se fait proche de toi, de chacun. Afin d'être à tes côtés, fragile humain.

Joris Van Ael, Le récit de la Passion en 16 icônes, Ed. Fidélité 2007, p. 23 ss

 

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