Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Praedicatho homélies à temps et à contretemps
Homélies du dimanche, homilies, homilieën, homilias. "C'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient" 1 Co 1,21

“À la Croisée des Mondes” : du côté du Diable

dominicanus #actualités
    Lyra est une enfant noble et loyale, qui sauve Roger, son ami tzigane, parce qu’elle le lui a promis, des griffes de l’empire d’une autorité abusive. Comment ne pas admirer la force d’âme de cette toute jeune adolescente qui met en échec les adultes qui utilisent l’autorité dont ils sont dépositaires à des fins obscures ? Tel est le cœur des aventures de Lyra Belacqua investie d’une mission à travers un voyage initiatique dans les Royaumes du Nord. Dans Golden Compass, premier volet de la trilogie désormais culte de Philip Pullman adapté au cinéma, l’Autorité contre laquelle l’héroïne s’insurge, est représentée par un clan hyper organisé, nommé Magisterium mais « dont les jours sont comptés ».

    Les adeptes de ce club très fermé aux allures de loge vont d’“Érudits” à un mystérieux Maître ou Régent portant habit noir au col quasi romain rehaussé d’un collier quasi épiscopal, d’un professeur de métaphysique que Lyra ne veut pas voir à une inquiétante Mme Coulter au sourire aussi enjôleur que faux et dont l’héroïne se méfie aussitôt. Dans un décor aux allures victoriennes, ces membres aux activités secrètes symbolisent, à l’évidence, l’intolérance qui phagocyterait le libre-arbitre de Lyra et de tous ceux qui vivent comme elle dans l’Université. Mais le Magisterium se rendrait coupable, en réalité, de bien pire : de vols d’enfants pauvres et marginaux, la communauté précisément à laquelle appartient Roger.

    Lyra cherchera longtemps son ami kidnappé par les « Enfourneurs ». Après de multiples épreuves où l’aideront un ours en armure de l’Arctique, l’alethiomètre, étrange instrument par lequel elle exercera une voyance efficace, Lyra le trouvera cet ami in extremis, prêt à subir « l’intercision », une intervention réalisée par un médecin du Magisterium, « juste une simple incision, qui vous rend adulte ». L’opération traumatisante, s’il en est, consiste à séparer les enfants de leur daemon. Disons à ce propos, que dès les premières images de cette Fantasy story, mettant en scène un univers parallèle, on avait annoncé au spectateur ce qu’était une autre originalité de l’univers imaginaire de Pullman : contrairement au monde réel où les êtres ont une âme substantiellement liée au corps, les protagonistes de notre action en monde parallèle auraient une âme dont la manifestation serait animale.

Daemons

    Brillamment exploitée ici l’invention du flux de conscience des personnages et de leurs dilemmes, bref d’une intériorité matérialisée par une extériorité, un animal qui apporte réconfort en abolissant toute solitude. Ajoutons une subtilité de taille : la personnalité des enfants et des adolescents n’étant pas encore stable, le daemon peut changer de forme. Voilà donc annoncés, on ne peut plus tranquillement, les daemons, animaux de métamorphoses, part essentielle des héros des mondes parallèles. Sorte de génie protecteur, le daemon

    Si bien que dans cette optique-là, l’un des épisodes-clé du film, la séparation violente du daemon des enfants, relèverait d’un acte infâme, d’une sorte de viol où l’on attente, en réalité, à la part essentielle des enfants, à leur intériorité, même si celles-ci se présentent de manière extérieure comme un rat, un papillon de nuit, un singe. À preuve, l’enfant « intercisé » du film, qu’on découvre prostré et hagard, accroupi, et dont l’infinie tristesse émeut évidemment le spectateur. Enfants et daemons souffrent, torturés par leur séparation. On pourrait donc se sentir soulagé, dès lors, par l’action de Lyra aboutissant à la libération des victimes, le spectateur se rangeant avec le narrateur et le réalisateur pour condamner le camp du Magisterium malmenant gravement les enfants, dans un flou d’ailleurs qui peut laisser supposer les plus noirs et les plus honteux agissements. Car les abus sont explorés évidemment par mode imagé et symbolique.

Anticatholique, certainement

    À la Croisée des mondes est-il bien ce film anti-chrétien comme semblerait l’annoncer un début de polémique relayée par Le Monde [1] ? rien de moins sûr. Un film anti-catholique ? certainement, quoi qu’en dise Nicole Kidman ! N’en doutons pas. En petit-fils de pasteur, ce que vise Pullman avec son Magisterium, c’est principalement l’Église catholique comme cela apparaît clairement, même si dans ce premier volet cela reste encore assez voilé. L’Église et l’autorité de son Magistère, l’Église et l’autorité de ses dogmes, l’Église et l’autorité de ses membres possiblement défaillants est la cible, bien entendu, de cette œuvre de pseudo justice menée par Lyra, nouvelle Alice en pays de noire magie. C’est bien là que le bât blesse. La mise à mal de l’autorité, vrai prétexte à la démolition d’une vision gauchie de l’autorité emblématique représentée par l’Église catholique, relève à bien des égards de la supercherie. Il serait pour le moins sot que les catholiques se laissent berner en applaudissant à leur mise en accusation si facile et si fausse.

    En effet, l’univers parallèle représenté dans ce film, univers complexe, ne laisse pas de poser de graves questions. Habituellement, le propre de la création cinématographique de ces univers secondaires, qui ont fait également le succès de Tolkien et de Lewis, est de superposer mondes suffisamment connu et suffisamment différent à la fois pour engendrer enchantement et plaisir des spectateurs. L’efficacité d’une morale et la construction d’une représentation du monde sont à ce prix. Or, dans Golden compass, force est de constater qu’enchantement et plaisir ne sont pas au rendez-vous. Loin de là. À part la chevauchée à dos d’ours sur la banquise, il n’y a guère de scènes lumineuses et enchanteresses.

    Pour confondre le mal, en l’occurrence l’Autorité abusive – qu’elle soit religieuse ou pseudo scientifique –, le mal lui-même. Pour opérer le discernement, pas de lumière mais magie, voyance, sorcières et violence. Pour exorciser les pulsions obscures, le recours à une « vérité profonde » et à ses différents niveaux de réalité, aux forces obscures et occultes, aux daemons. Rien de plus suspecte évidemment que cette histoire très confuse reposant sur « une anti-théologie », comme le dit Alan Jacobs. Les daemons sont à l’évidence une représentation inversée de la réalité de l’ange gardien catholique.

    De fait, à en croire encore les dictionnaires, les daemons, selon le sens reconnu du christianisme, signifient également démons, ceux de l’antique rébellion où s’affrontent Anges menteurs et autorité d’un Dieu source, d’un Dieu Père et Amour. L’affranchissement que poursuit la « jeune adulte » Lyra relève sans doute de cette rébellion originelle, même si l’Autorité de son monde dont elle veut se dégager n’a plus grand chose à voir avec la confiance, l’amour et la paternité. À y voir de plus près, on ne trouve pas d’ailleurs Lyra si innocente que cela : adolescente, elle n’a pas la pureté de l’enfant, elle apparaît dès les premières minutes du film hardie, insolente et arrogante avec parfois même un rictus bien malin. Le plus grave, en définitive, c’est qu’il n’y a pas, dans le film, de camp du bien et c’est un royaume divisé contre lui-même qui prétend faire la morale à l’Église. Lyra et ses épigones dont Asriel la stigmatise dans des faiblesses humaines d’ailleurs plus passées qu’actuelles sous le visage du Magisterium, cherchant de manière perverse à la perdre par des prétextes grossiers. Lyra n’en reste pas moins asservie par une autre autorité, celle des liens qu’elle contracte et entretient avec les daemons.

À proscrire aux enfants

    Ce film n’est pas un dessin animé. Ce film n’est pas un film pour enfants. Certaines scènes sont cruelles et violentes ; les zooms d’une caméra à hauteur de gueules monstrueuses et de dents effrayantes des ours ou des loups peuvent traumatiser de jeunes esprits. La bande sonore en rajoute largement dans les grognements et autres hurlements de bêtes. Il n’y a aucun avertissement d’âge : ce film, dont l’affiche placardée partout annonce étrangement un film de Noël, devrait être interdit aux moins de douze ans. Ajoutons encore que sur le site officiel du film, est proposé un jeu aux jeunes qui souhaiteraient connaître leur daemon associé. Jeu plus que dangereux. Les enfants devront se soumettre à une étrange manipulation mentale : donner d’abord leur nom, puis mettre un curseur sur « d’accord » ou « pas d’accord » avec des nuances à mesurer grâce à ce même curseur. Il y a ainsi vingt affirmations autour desquelles les enfants naïfs vont se livrer. En voici parmi les plus significatives :
renverrait bien alors à une première acception, non chrétienne, qui pourrait, à en croire les dictionnaires, n’être pas négative.
  • Vous suivez généralement les autres. Vous évitez toujours les inconnus.
  • Vous posez trop de questions.
  • Vous vous en tenez toujours à ce qui est prévu.
  • Vous travaillez à votre avenir. IVous vous mettez en colère facilement.
  • Quand vous avez mal agi vous le gardez pour vous.
  • Quand vous avez bien agi, vous le gardez pour vous.
  • Selon vous on n'évite pas son destin….
    Vingt affirmations dont on notera qu’elles s’introduisent pour certaines dans le for interne de manière répréhensible. À la suite de quoi, sera établi un profil de personnalité, profil associé ensuite à un daemon, mâle pour les filles, femelle pour les garçons. Dans une sorte de halo trinitaire mouvant, apparaît le daemon, une bête, comme par exemple un rat nommé Zatius, ou un papillon de nuit nommé Desra. Tombe le verdict ainsi formulé :
« Vous êtes donc affilié avec le daemon DESRA l'un des 4229 papillons de nuit daemons (types de daemon) au sein de la population totale de 423013 daemons. Desra est un daemon femelle car les humains et leurs daemons sont toujours de sexe opposé. »
    Dans une sorte de halo trinitaire mouvant, la bête-rat, Zatius, ou papillon-de-nuit, Desra, se dessinera sur l’écran de votre ordinateur et viendra se poser… sur un calice ! L’enfant peut sauvegarder alors son daemon. N’entre-t-on pas là en possible channelling [2] dont l’Église ne cesse pas de rappeler les dangers ?

    Alan Jacobs dans un article intitulé « The Devil’s party » cite Milton et William Blake pour éclairer l’inspiration de Pullman : « Si, comme disait William Blake “Milton était du parti du Diable sans le savoir”, Pullman sait parfaitement de quel côté il se trouve. »

    Alors ne soyons donc pas dupes. Redisons-nous avec Rimbaud que le combat auquel nous, chrétiens, devons faire face avec courage est « un combat spirituel aussi brutal que la bataille d'hommes ».

Hélène Bodenez*

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
RSS Contact